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1La trajectoire du mathématicien américain Norbert Wiener (1894-1964) l’a conduit à passer de la philosophie aux mathématiques par le biais de la logique (il soutient sa thèse à l’âge de 18 ans sous la direction de Bertrand Russell). Sa carrière brillante de mathématicien l’amène à travailler sur de nombreux problèmes issus des sciences naturelles ou technologiques : en physique, en physiologie, et dans des domaines technologiques de pointe (théorie de l’information, amélioration des premiers calculateurs électroniques, conception de prothèses médicales…). Du début jusqu’à la fin, Wiener se préoccupera de réfléchir sur les conséquences sociales et éthiques de ses travaux, particulièrement autour de l’ensemble d’idées auquel il donne le nom de « cybernétique », et qu’il conçoit comme une théorie générale de la régulation des systèmes naturels, artificiels ou sociaux par l’échange d’information. Ces réflexions sur la société, lorsqu’elles ne sont pas purement et simplement oubliées, font souvent l’objet de caricatures regrettables, du moins d’une méconnaissance considérable. L’extension, à la compréhension de la société, de la notion d’homéostasie (l’ensemble des mécanismes de stabilisation), est bien représentative de ce mauvais traitement. Elle est l’occasion, comme un écho à la méfiance canguilhemienne à l’égard des métaphores, d’attribuer à Wiener une position politiquement conservatrice, dans la mesure où elle véhiculerait une norme rigide d’équilibre statique du système social. Ainsi Gilbert Simondon, pourtant bon lecteur de Wiener, écrit-il que ce dernier « … paraît admettre un postulat de valeurs qui n’est pas nécessaire, à savoir qu’une bonne régulation homéostatique est une fin dernière des sociétés, et l’idéal qui doit animer tout acte de gouvernement » [2]. Il y a un travers qui réside ici dans la fausse évidence avec laquelle on entend cette notion d’homéostasie. La définition « canonique » de l’homéostasie, qui a été formulée à la fin des années 1920 par le physiologiste Walter Cannon (ami des parents de Wiener), est « l’ensemble des processus organiques qui agissent pour maintenir l’état stationnaire de l’organisme, dans sa morphologie et dans ses conditions intérieures, en dépit de perturbations extérieures ». Cannon donne ainsi un nom nouveau à une idée ancienne, puisqu’on peut en voir une préfiguration dans la notion de constance du milieu intérieur de Claude Bernard [3]. Pour Simondon, l’homéostasie est un équilibre figé, inapte à caractériser en tant que fin le développement des organismes et des sociétés, qui serait dans son essence un devenir. Wiener serait donc politiquement conservateur. On remarque parfois que la cybernétique a trouvé un écho favorable auprès de positions qualifiées de conservatrices, comme on le reconnaît par exemple chez le sociologue fonctionnaliste américain Talcott Parsons. Mais l’idéologie, alors qu’elle donne ici lieu à une instrumentalisation contingente, est considérée de façon expéditive comme nécessairement intrinsèque à la cybernétique.

2L’application par Wiener de la notion d’homéostasie à la société donne aussi prétexte au sociologue Philippe Breton, sans doute le premier en France à redécouvrir la pensée de Wiener en lui donnant une certaine ampleur, à affirmer dans une conférence de 1987, contre l’interprétation de l’historien des sciences américain Steve Heims, que Wiener est en fait anti-humaniste en faisant usage, pour mener sa critique sociale, d’une notion « issue de la rationalité technique » : « Il est bien clair que cette critique sociale est marquée, jusqu’à l’obsession, par l’usage répétitif, comme point de référence premier, d’une notion typiquement technique » [4]. On est bien sûr obligé de démentir que cette notion soit « typiquement technique », puisqu’elle vient de la physiologie, mais surtout ce qu’il est important de remarquer, dans la mesure où on retrouve le même problème que chez Simondon, c’est que non seulement le commentateur ne définit pas ce qu’est l’homéostasie, mais, plus encore, il ne semble même pas avoir remarqué que la définition de ce qu’est l’homéostasie dans la société est absente du texte de Wiener lui-même. Qu’il y ait contresens sur la question des implications idéologiques, ou confusion sur l’origine de la notion d’homéostasie, les commentateurs tirent des conclusions à partir de prémisses qui ne sont pas dans le texte de Wiener. La traduction française inédite du classique Cybernetics, ainsi que l’exploitation de textes relativement méconnus, nous donnent l’occasion d’essayer de préciser cette notion d’homéostasie, d’affiner, de resserrer ou limiter les conclusions possibles.

L’information, entité fondamentale de la stabilité sociale

3Comprendre la société comme un organisme n’est pas nouveau [5] ; la spécificité de l’approche de Wiener réside dans la notion de communication comprise comme échange d’information :

4

Une des leçons de ce livre est que tout organisme est maintenu en cohésion par la possession des moyens d’acquisition, de rétention et de transmission d’information [6].
Il est certainement vrai que le système social est une organisation au même titre que l’individu, délimitée et maintenue [7] par un système de communication, et qu’il possède une dynamique dans laquelle les processus circulaires de type feedback jouent un rôle important [8].
Je ne veux pas dire que le sociologue ignore l’existence et la nature complexe des communications dans la société, mais jusqu’à une date récente, il a eu tendance à oublier à quel point elles sont le ciment qui donne sa cohésion à l’édifice social [9].

5L’homéostasie se trouve donc rapportée à un registre de réalité spécifique (information et communication) qui distingue la cybernétique d’autres approches également intéressées par des problématiques de régulation sociale : par exemple la théorie générale des systèmes de Bertalanffy, qui pense l’homéostasie en termes de « compétition » entre les parties (chaque partie suit sa propre tendance au détriment de l’ensemble). Ce n’est sans doute pas un hasard que surgissent au seuil du xxe siècle des façons nouvelles de problématiser la question de la cohésion sociale (métaphores organiques), et de la traiter (fantasme d’unité parfaite des régimes totalitaires). Cette question prend une tournure inédite dans l’histoire, dans la mesure où ce qui menace la cohésion n’est plus seulement la guerre (extérieure ou civile), mais une généralisation de ce que Durkheim, à la même époque, désigne du nom d’anomie. Ce qui est nouveau, ce n’est pas que l’on se rende compte que des gens puissent s’écarter de la coutume ; ce qui est nouveau, c’est d’apercevoir que ces gens ne représentent plus une minorité exceptionnelle. On ne se met à penser à l’équilibre qu’à partir du moment où l’on sent qu’il est menacé ; ainsi, le lecteur verra chez Wiener que les allusions à l’homéostasie sont systématiquement doublées d’une réflexion sur ce qui la met en péril.

6On peut donc déjà voir que les risques de délitement du collectif sont des risques qui menacent les dispositifs sociaux de communication :

7

À proprement parler, la communauté ne s’étend qu’aussi loin que s’étend une transmission valable de l’information [10].

8Nous traduisons effectual par « valable », en tenant compte de ce que ce terme recouvre une polysémie intéressante à décliner pour cet article : effectual signifie aussi bien « efficace », « valide » juridiquement, que « en vigueur ». L’efficacité renvoie aux contraintes techniques d’acheminement de l’information. Dans tout récit de catastrophe, un souci prioritaire des survivants consiste à reprendre contact avec le monde, autrement dit à rétablir le lien social. La validité juridique suppose qu’un message non licite ne sera pas pris en compte par le récepteur, à moins que celui-ci se mette à son tour en situation d’illégalité, ce qui est une manière de le couper de la société. Enfin, le fait pour une information d’être en vigueur renvoie à sa dimension de contrôle effectif, de contrôle en acte. La loi n’est en vigueur que si elle peut se faire respecter. Dans le cas contraire, on atteint un palier supplémentaire de rupture sociale (ce qu’on appelle par exemple une « zone de non-droit », dans laquelle c’est en réalité une autre loi qui va être en vigueur). Ici c’est la dimension de la commande qui est soulignée, puisque l’une des deux sources de la cybernétique réside dans l’automatique, où l’on étudie les conditions auxquelles on peut asservir un système par un dispositif de contrôle approprié.

9En passant en revue les occurrences de la notion d’homéostasie chez Wiener, on se rend compte qu’elle se modifie. Elle s’élargit au fil des textes : elle est d’abord la conservation du milieu intérieur, conformément à son sens initial physiologique, distincte d’autres formes de régulation que sont le feedback postural (l’équilibre extérieur du corps inactif) et le feedback volontaire (l’ajustement des gestes) : « Nos feedbacks homéostatiques possèdent une différence générale par rapport à nos feedbacks volontaires et posturaux : ils tendent à être plus lents » [11]. Le temps est alors le critère distinctif, selon une modalité de différence entre échelles de grandeurs. Puis on constate un élargissement de la compréhension de la notion : l’homéostasie intègre aussi les autres types de feedbacks. L’extension est très claire dans des textes ultérieurs comme « Homeostasis in the individual and the society » (1951), ou encore « The concept of homeostasis in medicine » (1952). Les expressions de « feedback » et d’« homéostasie » n’en deviennent pas pour autant interchangeables : l’homéostasie reste un ensemble de mécanismes, et un ensemble qui vise à stabiliser un ensemble ; parler d’homéostasie signifie donc que l’on se place d’emblée dans la description d’une totalité organique complexe, c’est-à-dire qui coordonne des chaînes de feedbacks ; le feedback représente en quelque sorte l’unité fonctionnelle du système, mais ce système n’est pas qu’une somme d’unités.

10En quoi consiste donc cette approche du système social en terme d’homéostasie ? Wiener ne donne de description positive des mécanismes régulateurs que pour des contextes biologiques et technologiques ; pour la société, le propos reste au plus allusif, et la plupart du temps on ne peut que l’inférer « en négatif » à partir de la description des dangers. Pourtant, la perspective de l’application à l’étude des sociétés semble consubstantielle à l’approche cybernétique, puisqu’elle est présente dès la Conference on teleogical mecanisms, un symposium organisé pour l’Académie des Sciences de New York en 1946, immédiatement après les deux premières conférences Macy, pour présenter les nouvelles idées à un public scientifique élargi. Par la suite, ce qui est le plus explicite chez Wiener, c’est davantage la prévention de l’application sauvage, que l’application elle-même. La prévention est plus explicite dans le sens où Wiener ne donne des critères techniques que pour limiter les analogies, non pour les construire. On se retrouve donc avec seulement quelques amorces de description de la société en termes cybernétiques ; même l’ouvrage célèbre Cybernétique et Société, en dépit de son titre, reste avare quant à une conceptualisation consistante du fonctionnement des systèmes sociaux : c’est qu’il s’agit en fait d’un ouvrage éthique.

11Pour résumer cette ébauche de description, on peut rassembler les remarques éparses :

12

Le couplage des êtres humains en un sytème de communication plus large est la base des phénomènes sociaux. En considérant la société comme un système de communication, nous devons distinguer entre les assertions qui sont signifiantes pour les membres mais dont le système en tant que système n’est pas averti à cause d’une méthode inadéquate de communication aux autres membres, et les communications qui appartiennent effectivement au stock social disponible sur le marché. (…) On peut voir ainsi que le degré d’organisation de la société et la quantité d’information socialement disponible peuvent être plus ou moins grandes que celle disponible pour l’individu. L’existence d’un langage performant, et, en particulier, l’existence d’une réserve sur le long terme de traditions écrites ou orales accroissent fortement la quantité d’information collective et la complexité possible de la communauté [12].

13La distinction entre « information disponible pour l’individu » et « information disponible pour la communauté » est reprise au chapitre 8 de Cybernetics :

14

Quels que soient les moyens de communication dont une espèce dispose, il est possible de définir et de mesurer la quantité d’information qui lui est disponible et de la distinguer de la quantité d’information disponible pour l’individu. Il n’y a certainement aucune information disponible pour l’individu qui soit aussi disponible pour l’espèce sans que soit modifié le comportement d’un individu envers un autre, de même que ce comportement n’a aucune signification pour l’espèce tant qu’il n’est pas distinguable des autres formes de comportement par les autres individus. Ainsi la question de savoir si une certaine information est à la disposition de l’individu ou de l’espèce dépend de si elle résulte en ce que l’individu assume une forme d’activité qui peut être reconnue en tant que telle par les autres membres de l’espèce, dans le sens où leur activité en sera affectée à son tour, et ainsi de suite [13].

15Ici, l’une des définitions simondoniennes de l’information (l’information est une variation imprévisible de forme [14]) est éclairante pour voir que la mise à disposition d’une information par l’individu pour la communauté est une variation de la forme de son comportement ; c’est une mise en commun, c’est une communication, mais qui ne devient véritablement commune qu’à partir du moment où elle provoque également chez les récepteurs, ne serait-ce qu’à titre potentiel, une variation significative de leur comportement. Dans un article de Wiener plus tardif [15], quelques éléments sont donnés qui révèlent bien une réflexion sociologique sous-jacente, mais une fois de plus le propos reste très allusif :

16

L’étude des systèmes qui s’organisent eux-mêmes dans le temps n’est pas nécessairement limitée aux systèmes biologiques. De nombreux aspects du comportement humain, individus autant que groupes, présentent un rythme défini et peuvent être pensés comme des oscillateurs. Ainsi, en plus des systèmes électriques dont j’ai déjà parlé, il y a en sociologie de larges systèmes faits de nombreuses unités séparées qui peuvent avoir tendance à osciller ensemble [16].

17Wiener ne donne aucun détail sur la nature de ces oscillateurs. Si la notion d’oscillation n’est pas introduite spécifiquement par la cybernétique, l’incidence particulière de cette dernière dans le spectre couvert par cette notion en sciences sociales appelle un travail qui ne fait pas l’objet de cet article. Une oscillation est, de manière très générale, la variation plus ou moins régulière d’une quantité autour d’une moyenne, ce qui peut suggérer de prime abord, dans le contexte social, que Wiener puisse penser à des oscillateurs économiques ; mais pour lui, on l’a aperçu, la dimension économique n’est ni exclusive, ni fondamentale au regard de la dimension communicationnelle. De là deux questions : 1) comment l’homéostasie sociale est-elle possible à partir d’un ensemble d’oscillateurs ? et 2) quels sont les facteurs de distribution de l’information dans la société, susceptibles de faire varier son équilibre ? D’où une première ambiguité : les oscillateurs informationnels correspondent-ils à ces différents facteurs de distribution de l’information dans la société ? Ce lien n’est pas explicite chez Wiener, qui ne parle pas ouvertement de variations de quantités d’information. Mais certains propos semblent suggérer un processus de mathématisation du social à l’œuvre derrière les allusions : ainsi, on l’a déjà vu, le chapitre 8 de Cybernetics affirme la possibilité de quantifier et de mesurer l’information « disponible pour la communauté » ; et on peut lire en outre dans un petit article de 1956, « Pure patterns in a natural world », que « la mathématique des phénomènes de rupture est aussi importante que méconnue du physicien. Elle est en relation étroite avec la mathématique des craquelures (…). La signification des processus de rupture est grande non seulement en physique, mais même dans l’étude des processus sociologiques ». Ces allusions à une mathématisation au moins possible restent mystérieuses, puisque celle-ci n’est développée nulle part, et que Wiener ne fait pas référence à des travaux menés par d’autres sur ce sujet. Les phénomènes de rupture ne sont mentionnés que de façon imagée, non formalisée, dans un texte inédit de 1950, « Some physical analogies in sociology ». La seule trace d’un développement un tant soit peu formalisé est bien fugitive, puisqu’elle consiste, selon Masani, en un exposé informel que Wiener aurait donné à l’Indian Statistical Institute de Calcutta en compagnie de l’économiste Jan Tinbergen, pour modéliser une situation basique de planification [17]. La planification économique et sociale constituait un thème privilégié de l’Institut, mais aussi, on va l’apercevoir plus loin, de la cybernétique.

18Explorons un peu l’espace ouvert par les deux questions précédentes. Pour la première (comment l’homéostasie est-elle possible à partir d’une ensemble d’oscillateurs ?), on ne trouve de réponse qu’indirecte, par analogie de fonctionnement avec un mécanisme que Wiener décrit à trois reprises [18]. Ici la notion clef est celle d’« attraction de fréquences ». Le système est un ensemble de générateurs montés en parallèle, dont on souhaite que la vitesse de chacun soit la même et la plus précise possible, afin de fournir un courant d’intensité stable. Chaque générateur est équipé d’un régulateur et ne se trouve branché au réseau que lorsque sa vitesse est dans un voisinage acceptable de la vitesse souhaitée : s’il s’éloigne de ce voisinage, il est automatiquement débranché. Or le couplage des générateurs dans le réseau rend ceux-ci dépendants les uns des autres : les moteurs les plus rapides vont accroître la vitesse moyenne, les plus lents vont la ralentir. Le résultat, écrit Wiener,

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… consiste en une attraction entre les fréquences des générateurs. Le système total se comporte comme s’il possédait un régulateur virtuel, plus précis que les régulateurs individuels et constitué par l’ensemble que ceux-ci forment avec l’interaction électrique mutuelle des générateurs [19].

20Le principe est transposable sans difficulté. Considérons par exemple le système formé par les péripatéticiens en exercice au pied du mont Lycabette. Supposons qu’Aristote soit un peu moins rapide, et Straton un peu plus rapide. Au bout d’un certain temps, l’écart va se creuser suffisamment pour que la conversation ne puisse plus avoir lieu ; pour rétablir le débit de Logos, qui est la finalité du système, Aristote doit accélérer un peu et Straton ralentir d’autant, jusqu’à ce que le groupe atteigne une vitesse moyenne, toujours légèrement en oscillation. Si maintenant Théophraste surgit après son cours de gymnastique, et que nous le supposons nettement plus rapide, le groupe doit trouver un nouvel équilibre en élevant sa vitesse moyenne sous peine d’éclater, et ainsi de suite. Cette forme d’auto-équilibration par attraction de fréquence permet de voir 1) que le système n’a pas besoin d’un régulateur global pour stabiliser son fonctionnement ; 2) qu’il y a bien une confusion à rattacher l’homéostasie, comme Simondon, à une vision conservatrice de la société, puisque l’équilibre homéostatique réside non pas dans la conservation rigide d’un état, mais dans la stabilisation d’un régime viable, qui est une acception négative d’empêchement de résorption ou d’amplification trop importantes des oscillations. Ce qu’il importe de comprendre ici, c’est que l’homéostasie n’est pas la finalité du système, comme l’ont cru à tort ceux qui imputent une position conservatrice à Wiener, mais qu’elle est condition de possibilité du système, ce qui est confirmé dans le texte tardif « Science and Society » de 1961 : « … la question du but de la vie – du but qui doit être maintenu par homéostasie – n’a pas de réponse claire ». Souvenons-nous ici que l’on a affaire à la notion élargie d’homéostasie, c’est-à-dire qui comprend aussi les feedbacks posturaux et volontaires ; or ces derniers stabilisent l’action orientée vers un but, au lieu que de faire de la stabilisation elle-même un but en soi. C’est, dans le vocabulaire des ingénieurs, la différence entre la régulation, où la consigne est fixe, et l’asservissement, où la consigne est variable. Le second point qui atteste que Wiener n’est pas conservateur lorsqu’il parle de la société en terme d’homéostasie, c’est que pour lui le modèle cybernétique n’est pas un modèle au sens normatif, mais un modèle au sens scientifique ; autrement dit, il ne s’agit pas de prescrire l’homéostasie à la société, mais de décrire les mécanismes homéostatiques de la société, et leurs aléas éventuels :

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Tandis que nombre d’études de l’homéostasie informationnelle dans la communauté nous seraient d’une aide précieuse, comme elles le sont dans le domaine de la physiologie de l’individu, ce n’est qu’au prix du plus grand péril que nous substituerions toute théorie rigide de l’homéostasie normale de l’État à une observation continuelle des mécanismes homéostatiques en acte dans le corps politique [20].

22La distinction n’a peut-être pas toujours semblé évidente, notamment si l’on se réfère à ces propos de Georges Boulanger, président de l’Association Internationale de Cybernétique en 1968 : « Les sciences sociales, c’est évident, devront se référer largement, dès que ce sera possible, à la cybernétique, car la science qui s’est donné pour objectif de régir le comportement des individus (sic), doit forcément se révéler apte à étudier les rapports qu’ils peuvent avoir entre eux » [21] ; la « trahison » est d’autant plus saisissante que quelques pages auparavant, Boulanger n’a pas tari d’éloges à l’égard de Wiener.

23On a donc un élément de réponse important pour notre première question (qui était « comment l’homéostasie est-elle possible à partir d’un ensemble d’oscillateurs ? »), mais on voit aussi que cet élément ne concerne au plus que des oscillateurs indéterminés, et qu’il n’est relié explicitement à aucune description sociologique, si ce n’est par allusion. On va maintenant parcourir la seconde question, celle des facteurs de l’homéostasie sociale entendus comme facteurs de distribution de l’information dans la société, et des menaces qui leur sont intrinsèquement liées. Rappelons-nous que ce qui importe aux yeux de Wiener pour l’homéostasie sociale, c’est l’information disponible pour la communauté :

24

On peut voir ainsi que le degré d’organisation de la société et la quantité d’information socialement disponible peuvent être plus ou moins grandes que celle disponible pour l’individu. L’existence d’un langage performant, et, en particulier, l’existence d’une réserve sur le long terme de traditions écrites ou orales accroissent fortement la quantité d’information collective et la complexité possible de la communauté [22].

25Il faut bien sûr noter que le degré d’organisation est ce qui est maintenu ou recherché par les mécanismes homéostatiques, puisque ceux-ci sont des feedbacks d’information qui retardent l’entropie, entendue comme désorganisation. À partir de là, on peut déplier les aspects principaux de la conception wienerienne :

  1. la critique de l’appropriation de l’information commune,
  2. l’importance de la mémoire, et
  3. le rôle homéostatique de la science.

La critique de l’appropriation de l’information commune

26Wiener rappelle tout d’abord, dans le chapitre 8 de Cybernetics — après s’être notamment référé aux travaux de D’Arcy Thompson au chapitre précédent —, qu’il semble exister une taille optimale pour les organisations sociales, et qu’à cette taille optimale correspondent une autonomie et une homéostasie optimales. Au delà d’une certaine taille, les moyens de communication nécessitent d’être incarnés dans des artefacts ou des instances diverses :

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Une des leçons de ce livre est que tout organisme est maintenu en cohésion par la possession des moyens d’acquisition, d’usage, de rétention et de transmission d’information. Dans une société trop large pour le contact direct entre ses membres, ces moyens sont la presse, tant en ce qui concerne les livres que les journaux, la radio, le téléphone, le télégraphe, les postes, le théâtre, les films, les écoles, et l’église. Par-delà leur importance intrinsèque en tant que moyens de communication, chacun d’eux sert d’autres fonctions secondaires. (…)
Dans une société comme la nôtre, basée ouvertement sur l’achat et la vente, dans laquelle toutes les ressources humaines et naturelles sont regardées comme la propriété absolue du premier homme d’affaires suffisamment entreprenant pour les exploiter, ces aspects secondaires des moyens de communication tendent à empiéter de plus en plus sur les aspects primaires. (…) Ainsi de tous les côtés nous avons un triple rétrécissement des moyens de communication : l’élimination des moins rentables en faveur des plus rentables ; le fait que ces moyens sont entre les mains d’une classe très limitée de gens riches, et expriment de ce fait l’opinion de cette classe ; et le fait supplémentaire qu’en tant que voie royale vers la politique et le pouvoir personnel, ils attirent par-dessus tout ceux qui ambitionnent un tel pouvoir. Ce système qui devrait plus que tout autre contribuer à l’homéostasie sociale est mis directement entre les mains de ceux qui sont le plus concernés par le jeu du pouvoir et de l’argent, que nous avons déjà dit être l’un des principaux éléments anti-homéostatiques dans la communauté. Ce n’est donc pas merveille que les sociétés plus larges, sujettes à ces influences disruptives, contiennent bien moins d’informations disponibles pour la communauté que les petites sociétés, pour ne rien dire des éléments humains dont sont construites toutes les communautés [23].

28La critique virulente de Wiener à l’égard des vélléités d’appropriation de l’information prend deux directions : d’une part la critique de la marchandisation de l’information (« l’homme de la rue ne peut concevoir une information sans propriétaire »), et d’autre part la critique de la culture du secret par le pouvoir. Confier l’information au libre-échangisme ou à l’administration militaire revient en fait au même, car c’est l’engager dans des processus qui sont par nature anti-homéostatiques. Ce point peut surprendre, dans la mesure où le marché est une figure typique de l’auto-régulation ; en fait, selon Wiener, la stabilité économique n’est qu’apparente, car le marché, tel qu’il est décrit par la « théorie des jeux », suppose une alternance de coalitions et de trahisons qui finit systématiquement par la ruine des participants, autrement dit il s’agit d’une oscillation qui se termine par un breakdown :

29

Dans le long terme, même le magouilleur le plus brillant et le plus dénué de scrupules doit connaître la ruine ; mais si on suppose que les magouilleurs se fatiguent de tout cela et décident de vivre en paix les uns avec les autres, la plus grosse part du gâteau reviendra à celui qui exploitera le moment opportun pour rompre l’arrangement et trahir ses compagnons. Il n’y a là cependant aucune homéostasie. Nous sommes impliqués dans les cycles économiques de croissance et de crise, dans la succession des dictatures et des révolutions, dans les guerres que tout le monde perd, qui sont tellement une particularité des temps modernes [24].

30La position de Wiener à l’égard de la théorie des jeux de von Neumann et Morgenstern n’est pas particulièrement claire, et demanderait une analyse très précise qui ne sera pas développée ici. Remarquons juste que la différence ne semble pas se faire sur les formes de comportements (équilibre et homéostasie), mais à partir du contexte de mise en œuvre de la description : les aléas économiques et politiques ne sont pas homéostatiques car ils engagent des significations humaines (malheur, trahison…) et des conséquences sociales. Wiener paraît donc lui-même osciller entre un point de vue scientifique (le marché et la diplomatie ne sont pas unidimensionnels, autrement dit seulement économique, ou politique, ou juridique, etc., donc la théorie des jeux est trop simpliste) et un point de vue normatif (il ne faut pas que le marché ou la politique deviennent régis par des raisonnements basés uniquement sur la théorie des jeux). Le pendant est donc tout aussi oscillant : dans le premier cas, il existe des conditions culturelles (générosité, moralité, ignorance) qui limitent de fait les conséquences des jeux économiques et politiques ; dans le deuxième, cette limitation serait menacée du fait que les joueurs, prenant réflexivement conscience des conditions optimales du jeu par la diffusion historique de la théorie des jeux, deviendraient plus rationnels et plus puissants, et risqueraient de faire de toute relation sociale un jeu. Wiener, qui par ailleurs entretient de bonnes relations avec von Neumann [25], attend donc certainement de la diffusion de son propre livre Cybernetics qu’il fasse contrepoids à la théorie des jeux et limite ainsi l’extension du domaine de la lutte ; mais son message, nous l’avons dit, est ambigu : il dit à la fois « ça ne se passe pas comme cela », et « ça ne doit pas se passer comme cela ».

31La critique de la marchandisation à outrance, du monopole des moyens de communication et la thèse de l’instabilité du marché peut suggérer une sorte de néo-marxisme, qui serait consacré non plus au travail mais à l’information. Ce rapprochement peut laisser songeur au regard des critiques tout aussi acerbes que Wiener fait du communisme, dont il dénonce le caractère totalitaire et fidéiste dans Cybernétique et Société, ainsi que dans d’autres textes. Le parallèle entre crise économique et crise politique reflète bien la dimension analogique de la pensée de Wiener, mathématicien habitué à étudier des comportements dynamiques dans des phénomènes disparates, mais descriptibles par les mêmes familles d’équation. Ce parallèle est étendu au chapitre 8 de Cybernétique et Société :

32

Nous avons dépeint le procès comme un vrai jeu dans lequel tous les antagonistes peuvent et doivent employer toutes les ressources du bluff et développer ainsi chacun une politique qui peut avoir à attribuer à l’adversaire le meilleur jeu possible. Ce qui est vrai de la guerre limitée du tribunal l’est aussi de la guerre sans merci des relations internationales, qu’elle prenne la forme sanglante de la tuerie ou celle plus suave de la diplomatie (160 de la 2e édition).

33La pensée de Wiener s’attache ainsi à mettre en évidence des invariants fonctionnels au delà des contextes particuliers. On assiste à la transposition d’un pattern, d’un motif opératoire qui constitue un objet plus pertinent que les genres catégoriels (la guerre, le juridique…) Que le lien social soit menacé à l’extérieur par la guerre, ou à l’intérieur par l’incivilité, à chaque fois Wiener souligne le rôle central, qui peut nous sembler complètement banal aujourd’hui, joué par l’information et la communication.

34

On peut définir la loi comme le contrôle moral appliqué aux modes de communication, tels que le langage, particulièrement lorsque ce caractère normatif se trouve contrôlé par une autorité assez solide pour donner à ses décisions une sanction efficace. (…)
Le premier devoir de la loi, quels qu’en soient le second et le troisième, est de savoir ce qu’elle veut. Le premier devoir du législateur ou du juge est de formuler des affirmations claires et sans équivoque, afin que non seulement les experts mais l’homme de la rue puissent les interpréter d’une manière et d’une seule. La technique d’interprétation des précédents juridiques doit être telle qu’un avocat puisse non seulement savoir ce qu’a dit un tribunal, mais encore prévoir avec une grande probabilité ce que va dire le tribunal. Les problèmes du droit tiennent ainsi de la communication et de la cybernétique en ce sens qu’il s’agit de problèmes de contrôle régulier et répétable de certaines situations critiques. (…)
J’ai souligné dans un chapitre précédent que le bruit, considéré comme facteur de désordre dans les communications humaines, est préjudiciable mais non consciemment malveillant. C’est vrai dans les limites de la communication scientifique et, pour une grande mesure, dans la conversation ordinaire entre deux personnes. Ce n’est catégoriquement pas vrai pour la langue utilisée devant les tribunaux [26].

35Il faut se rappeler que l’information est pour Wiener le contraire de l’entropie, interprétée comme mesure de désorganisation. Le bruit est la manifestation naturelle de l’entropie dans le message. Seul l’homme, dit Wiener, peut générer intentionnellement du bruit, contrairement à la nature qui « joue franc jeu », selon l’expression qu’il emploie en commentant la phrase d’Einstein « Dieu est subtil mais il n’est jamais bas ». L’homme ne se prive pas d’être bas et fourbe, et le démontre particulièrement au tribunal :

36

Toute la nature de notre système légal est celle d’un conflit (…). C’est un jeu, au plein sens de von Neumann (…). Dans un tel jeu, l’avocat adverse, à la différence de ce que fait la nature elle-même, peut – et il ne s’en prive pas – essayer de semer la confusion dans les messages de ses adversaires [27].

37La référence à la théorie des jeux suggère que le parallèle établi par Wiener entre la guerre et le tribunal n’est pas une vue de l’esprit : cette théorie, employée à la base pour décrire la compétition des acteurs sur le marché économique, est instrumentalisée très rapidement par l’armée pour modéliser les situations stratégiques de la Guerre Froide. Wiener donne des exemples du rôle capital de l’information dans la guerre : organisation tactique, planification stratégique, brouillage et décodage des messages qui se sont avérés cruciaux pendant la Seconde Guerre mondiale, autant que le radar. On peut rappeler que la cybernétique est née dans l’esprit de Wiener à partir des travaux qu’il a menés sur l’automatisation de la défense anti-aérienne. Un exemple supplémentaire réside dans l’arme atomique, puisque l’URSS a construit sa première bombe à l’aide des renseignements fournis par un scientifique américain. Le secret est un des chevaux de bataille de Wiener, qu’il s’agisse de dénoncer l’appropriation marchande de l’information (la propriété intellectuelle est selon lui une absurdité) ou bien le cloisonnement requis par l’institution militaire. Cinquante ans avant la « société de l’information », c’est le thème de la transparence qui est annoncé ici. La propriété privée des moyens de communication, fustigée au chapitre 8 de Cybernetics, permet aux classes dominantes qui les possèdent de se protéger du jugement public. La position anarchisante de Wiener prend une tournure tout à fait originale dans la mesure où la transparence n’y figure pas l’outil intrusif du pouvoir, comme dans le paradigme du « panopticon », mais, au contraire, ce qui permet de limiter les ambitions du pouvoir, par nature dénué de scrupules. On débouche ici sur une ambiguïté éthique d’autant plus forte qu’elle résonne familièrement à nos oreilles : y a-t-il un « droit à l’information », faut-il le limiter et comment ? Autrement dit, si l’on reprend la distinction entre information individuelle et information collective, faut-il croire qu’il y a une norme de collectivisation de l’information ? Le Wiener de Cybernetics prônerait un communautarisme radical, les « petites communautés rurales » étant pour lui « homéostatiques dans une mesure considérable ».

L’importance de la mémoire

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L’existence d’un langage performant, et, en particulier, l’existence d’une réserve sur le long terme de traditions écrites ou orales accroissent fortement la quantité d’information collective et la complexité possible de la communauté.

39Cette « réserve de traditions » désigne une entité de grande importance dans les études cybernétiques : il s’agit de la mémoire. Au chapitre 3 de Cybernétique et Société, Wiener compare la fourmi et l’être humain. Le système nerveux rudimentaire de la fourmi ne lui permet pas une grande accumulation de mémoire, et lui retire donc toute possibilité d’apprentissage. L’apprentissage signifie que des séquences de comportements peuvent être prélevées dans l’expérience et mises en mémoire pour être réemployées ultérieurement avec un gain d’efficacité. L’apprentissage, écrit Wiener,

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… est une forme très compliquée de feedback et son influence s’exerce non seulement sur l’action individuelle mais aussi sur le modèle de l’action. C’est également une façon de rendre le comportement moins soumis aux exigences du milieu (73).

41Cette dernière indication correspond à la définition de l’homéostasie. On peut donc supposer que la mémoire sociale permet à la communauté de consigner son expérience pour pouvoir répondre avec plus de pertinence aux aléas de l’environnement. Or l’expérience passée n’est pas la seule raison de promouvoir la capacité mémorielle de la société : si une grande réserve d’informations permet de s’adapter plus efficacement aux coups du sort déjà rencontrés par le passé, elle permet aussi de faire face à des situations inédites. En effet, l’accumulation d’information permet des combinaisons inédites, et pas seulement la juxtaposition de séquences figées. Ici deux choses sont à remarquer : premièrement, l’information est, sous sa forme la plus simple, l’enregistrement d’une décision, c’est-à-dire d’un choix entre deux alternatives, selon l’une des définitions qu’en donne Wiener au chapitre 3 de Cybernetics. Cette information sert de modèle pour des décisions futures : plus il y a d’information, plus il y a de décisions possibles ; ce serait une façon de comprendre l’équivalence affirmée par Wiener entre « la quantité d’information collective et la complexité possible de la communauté ». Deuxièmement, les combinaisons nouvelles ne se font pas comme par magie :

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Une claire compréhension de la notion d’information appliquée à l’œuvre scientifique montrera que la simple coexistence de deux éléments d’information est de valeur relativement minime, à moins que ces deux éléments ne puissent être effectivement combinés dans un esprit ou un organe capable de féconder l’un par l’autre [28].

43Cette remarque montre qu’il ne suffit pas pour la communauté de posséder une mémoire étendue : cette communauté doit abriter des « esprits » ou des « organes » capables d’opérer les combinaisons. L’alternative est intéressante : d’une part il faut des esprits, autrement dit des savants, mais pas n’importe lesquels :

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Le contact entre deux savants peut être fécond et vivifiant mais cela ne saurait se produire que si l’un au moins de ces deux représentants d’une science particulière a pénétré assez loin à travers la frontière commune pour pouvoir assimiler les idées de son voisin selon un plan efficace [29].
Nous voulons des gens qui soient en mesure de faire face à des situations inconnues, par des combinaisons jusqu’alors inconnues d’idées provenant de différents domaines de travail. Pour cela, un entraînement basique est nécessaire [on retrouve l’apprentissage]. Nécessaires aussi sont le franchissement des frontières de la spécialisation scientifique, la pensée interdisciplinaire, et le fait d’être prêt à prendre comme un avoir tout ce qu’un autre a acquis [30].

45On retrouve le réquisit d’interdisciplinarité cher à Wiener et caractéristique de la cybernétique, qui circule entre des systèmes de différente nature. D’autre part, cependant, les combinaisons nouvelles pourraient être le fruit d’« organes » ; il n’en précise pas la nature : s’agit-il des premiers calcultateurs électroniques, à la conception desquels il participe ? Ceci semble contredit par son scepticisme vis-à-vis de « l’assistance mécanique pour la recherche dans de vastes quantités de documentation », comme il écrit dans Cybernetics. Celle-ci

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… serait certainement utile, mais limitée par l’impossibilité de classer un ouvrage sous une rubrique inhabituelle tant que personne n’a reconnu la pertinence de cette rubrique pour cet ouvrage. Dans le cas où deux sujets présentent les mêmes techniques et le même contenu intellectuel mais appartiennent à des domaines très éloignés [et c’est bien sûr le cas des sujets étudiés par la cybernétique, comme d’autres sujets auquel Wiener est habitué en tant que mathématicien appliqué], cela requiert que l’individu en question soit d’un éclectisme pour le moins leibnizien [31].

47En fait, on voit que l’assistance mécanique des calculateurs est envisageable, mais seulement à être subordonnée aux savants interdisciplinaires. Le raisonnement analogique avec lequel ces savants identifient les perspectives de pertinence serait donc irréductible au raisonnement mécanisé des calculateurs, malgré la confiance placée dans la capacité future des machines à identifier des isomorphismes (cf. le chapitre 6 de Cybernetics, intitulé « Gestalt et universaux »). L’interdisciplinarité, outre qu’elle est indispensable à la créativité intellectuelle, c’est-à-dire aux nouvelles combinaisons d’informations, est aussi un facteur homéostatique dans la mesure où elle est la parade à un danger qui menace les communautés dont la mémoire atteint une certaine importance :

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Comme dans le cas de l’individu, toute l’information disponible pour l’espèce à un moment donné n’est pas accessible sans un effort particulier. Il y a une tendance bien connue des bibliothèques à s’obstruer de par leur propre volume, et des sciences à développer un tel degré de spécialisation que souvent l’expert s’en trouve illetré hors de sa compétence du moment [32].

49Il ne suffit donc pas qu’un système possède une grande mémoire pour se stabiliser de façon satisfaisante : encore faut-il qu’il puisse exploiter cette mémoire. C’est à cette condition, qui requiert l’interdisciplinarité contre les tendances au cloisonnement et à la spécialisation, que le système peut adopter virtuellement un plus grand nombre de configurations. Mais la rareté de ces savants qui ont plusieurs cordes à leur arc, et surtout qui savent les faire entrer en résonance, cette rareté impose une limitation intrinsèque : l’augmentation de la quantité d’information collective (et donc de la complexité possible du système) accroît aussi la difficulté d’y accéder ; de même que trop d’impôt tue l’impôt, trop de mémoire tue la mémoire en défiant progressivement notre capacité à l’exploiter. Il n’est pas impromptu de remarquer ici que la destruction ou la recomposition de la mémoire sociale est un chantier privilégié des grandes entreprises totalitaires, comme l’illustrent 1984 d’Orwell ou Fahrenheit 451 de Bradbury. Moins un système possède de mémoire utile, plus il est mécanisé, ainsi qu’on l’a dit avec la fourmi ; moins il contient d’information exploitable, moins il peut prendre de décisions et moins il est autonome. Wiener signale que les organisations totalitaires ont précisément pour projet de faire des sociétés humaines des sociétés d’insectes. Or, une mémoire vaste mais cloisonnée n’est pas plus libératrice : elle s’apparente alors en effet à ces bandes sur lesquelles les instructions sont enregistrées à l’avance, et avec lesquelles on alimente les calculateurs électroniques. Wiener nous alerte sur le danger que représente la division du travail scientifique et la bureaucratisation des activités de recherche :

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L’homme d’affaires qu’un bouclier de subalternes serviles sépare de ses employés, ou le chef du grand laboratoire qui attribue à chacun de ses subordonnés un problème particulier en admettant à regret que ce subordonné possède une pensée autonome capable de dépasser le problème et d’apercevoir son rapport avec l’ensemble, nous montrent tous deux que la démocratie à laquelle ils rendent hommage n’est pas, en réalité, l’ordre social où ils eussent préféré vivre. Cet état parfaitement ordonné de fonctions assignées une fois pour toutes, c’est aux automates de Leibniz qu’il nous fait penser ? et il ne correspond pas au mouvement irréversible vers un futur contingent, qui est la véritable condition de la vie humaine. Chez les fourmis, chaque travailleur accomplit ses fonctions propres. Il y a une caste séparée de soldats. Certains individus hautement spécialisés remplissent les fonctions de roi et de reine. Si l’homme adoptait cette collectivité comme modèle, il vivrait dans un État fasciste où, idéalement, chaque individu est conditionné depuis la naissance pour une occupation déterminée, où les chefs demeurent toujours chefs, les soldats perpétuellement soldats, où le paysan n’est plus jamais qu’un paysan et l’ouvrier condamné à rester ouvrier.
Ce chapitre veut montrer que cette aspiration du fasciste à un État humain construit sur le modèle de celui des fourmis est fondée sur une profonde incompréhension aussi bien de la nature de la fourmi que de celle de l’homme. (…) L’homme ne ferait même pas une bonne fourmi [33].

51Mais l’importance de la mémoire ne se limite pas à permettre virtuellement un plus grand nombre de configurations sociales : elle est un ingrédient fondamental du lien social. Dans les mécanismes d’équilibration entre les grandes instances de l’État, le Judiciaire, écrit Wiener [34], veille à ce que la distribution de pouvoir entre le Législatif et l’Exécutif soit conforme aux traditions nationales, et souligne le caractère intrinsèquement problématique de cette conformité : d’un côté, nous ne voulons pas être liés pour toujours à des décisions prises dans le passé dans des circonstances qui ne sont plus pertinentes aujourd’hui ; de l’autre, dit Wiener, « les traditions nationales ne fonctionneront pas sans un certain minimum de conscience historique et de sagacité de la part de la population en général ».

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Le futur nous est terriblement irréel. Et comment ne le serait-il pas, quand le passé nous est tout aussi irréel ?
La continuité avec le passé, qui appartient aux régions les plus anciennes d’Europe et pour une part moindre mais réelle aux plus vieilles régions des États-Unis, est dépendante non seulement d’une familiarité avec l’histoire écrite, mais aussi avec la présence continue des maisons, des routes, des fermes et des villes établies par les générations antérieures, et avec le mode de vie qu’elles ont développé.

53L’argumentation qui suit n’est guère explicite. Wiener affirme que ces repères du passé constituent des mécanismes de stabilisation, mais sans expliquer ce rôle stabilisateur. Il compare à titre paradigmatique un artisan travaillant avec les outils forgés par son grand-père, pour qui l’absence de transmission ferait de sa maison « une alvéole vide, et [de] sa terre la possession d’un étranger », et un habitant d’une grande ville de la Californie du sud à qui

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… il est inutile de demander qu’il regarde ses propres petits enfants comme autre chose qu’une sorte particulière d’étrangers. L’éventail de mémoire sociale rendu nécessaire pour une action homéostatique qui ait un sens historique est trop grand pour ceux qui ne sont que de passage.

55On a dans ce texte une mémoire qui n’est pas faite de langage à proprement parler, mais qui réside dans un système de symboles (maisons, outils, terre…) dans lequel on peut néanmoins voir un code, à la façon de la sémiologie annoncée par Saussure pour étudier « la vie des signes au sein de la vie sociale ». La mémoire, et donc le lien social se dissolvent dans une communauté sociale trop grande. L’accent traditionnaliste et sédentariste de ce texte fait un écho paradoxal avec la propre trajectoire familiale de Wiener. On peut s’en étonner de sa part, lui qui a dû faire face, au début de sa carrière, à l’antisémitisme ambiant des années 1930. Son père, prolétaire errant puis philologue réputé, juif immigré d’origine russe, a multiplié les petits métiers puis les efforts pour s’intégrer à la petite bourgeoisie de Nouvelle-Angleterre. Ce sont peut-être ses critères sévères d’adaptation au milieu que Wiener a intériorisés, et qui s’expriment tardivement et inconsciemment dans cet article.

56Ces observations sur la fonction structurante de la tradition reposent à nouveaux frais la question du rôle homéostatique de la mémoire. Wiener, en effet, considère que la société est capable d’apprentissage ; or l’Europe, citée comme exemple de foyer traditionnel (donc en principe plus propice à la stabilité), est aussi le théâtre de la barbarie des guerres mondiales. Résoudre le paradoxe nécessiterait de mettre la cybernétique à l’épreuve de l’histoire, et l’on peut se piquer d’imaginer comment Wiener pourrait aborder des études de cas avec de tels modèles ; disons juste qu’en plus du déterminisme technique partiel déjà évoqué, relatif aux réseaux de communication, Wiener fait reposer l’une des causes générales de l’instabilité politique sur des dysfonctionnements inhérents aux systèmes dont les centres de commande sont trop centralisés. Cette idée n’est pas restée confinée au texte inédit de 1950 « Some physical analogies in sociology » : elle est directement à la base de la conception du réseau de communication Arpanet, l’ancêtre militaire d’Internet. On ne peut pas dire pour autant si Wiener, dont les travaux ont plus d’une fois intéressé l’armée, en est ou non à l’origine. Il n’est peut-être pas anodin de remarquer, à ce sujet, que l’un des principaux responsables d’Arpanet n’était autre que l’un des participants des conférences Macy, Joseph Licklider, qui a donc suivi l’élaboration des idées cybernétiques de près et depuis le début.

57Il apparaît aussi que pour Wiener la dimension religieuse ne semble nullement indispensable à la tradition, à plus forte raison si l’on tient compte des critiques féroces qu’il adresse ailleurs, à maintes reprises, à l’institution sacerdotale. Ce point semble changer par la suite, lorsque Wiener focalise ses recherches sur la synchronisation des oscillations. Dans le texte « Time and Organization » [35], il souligne l’importance des horloges internes pour l’équilibre de fonctionnement du cerveau aussi bien que des machines, et pose la question de l’équivalence pour les sociétés humaines :

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Chaque civilisation, ou du moins tout ce qui peut être appelé ainsi, possède un calendrier. (…) Quelle est la fonction d’une caractéristique aussi universelle de la culture, ou en d’autres termes de l’organisation sociale ?

59Wiener distingue alors trois dimensions de la calendarité : la plus ancienne repose sur l’astronomie, mais il faut remarquer que tous les cycles ne sont pas inspirés par des régularités naturelles : la semaine, par exemple, trouve son origine dans des dimensions à la fois économique et religieuse.

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Que nous considérions l’aspect marchand ou l’aspect religieux, la semaine est employée pour réguler certaines formes de l’activité humaine qui dépendent de l’action conjointe de larges parts de la communauté. La semaine religieuse régule le rassemblement des gens pour le culte ; mais elle régule aussi le rythme du travail et du repos. (…) Il n’est pas trop de dire que toute forme de culture dépend de la probabilité que tous les gens, ou au moins une large part d’entre eux, feront les mêmes choses aux mêmes moments prévus.

61De façon plus générale, c’est le rôle primordial joué par la synchronisation dans tous les systèmes de communication qui est mis en valeur par ce texte.

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Un mécanisme de contrôle et de communication est un mécanisme dans lequel des traces enregistrées de décisions passées sont combinées pour donner naissance à des décisions présentes et futures. Pour combiner les informations, il est généralement désirable que celles-ci parviennent au mécanisme de combinaison à un moment qui soit substantiellement le même. Ceci est vrai avec la plupart des mécanismes de commutation, et ce l’est particulièrement avec cette variété de mécanisme de commutation qu’est le synapse du système nerveux.
(…) La question de ce qu’une fibre sortante se déclenche ou non dépend non seulement de l’existence d’impulsions venant des fibres entrantes connectées mais aussi de la simultanéité substantielle de leur arrivée.

63Il est certes possible qu’un système soit régulé sans horloge, mais, puisque nombre de ses éléments passeront la plupart de leur temps en état de standby, l’ensemble sera alors beaucoup moins réactif, autrement dit moins homéostatique.

64Le rythme est donc un élément capital pour la stabilisation de la société ; c’est, comme on dit, une condition nécessaire mais non suffisante. On a dit que l’information disponible pour la communauté ne devait être laissée à la discrétion ni de l’économique, ni du politique, ni du technique. C’est à un autre grand domaine de la culture que Wiener confie la charge d’assumer l’entretien et la protection de cette information commune.

Le rôle homéostatique de la science dans la société

65Deux textes affirment avec force le rôle homéostatique de la science dans la société, rôle que l’on a pu entrevoir juste avant avec ce qui a été dit du savant interdisciplinaire : il s’agit de « Science and Society » (1961), et de l’Appendice iii de l’article « Mathematics of self-organizing systems » (1962). La démarche est toujours de type analogique :

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J’ai dit que je considère la fonction de la science dans la société comme homéostatique. (…) ce que la fonction de la science est à la communauté est pour beaucoup ce que la fonction du système nerveux est à l’homme. (…) Toute la régulation d’une conduite intelligente socialement et politiquement est très largement dépendante de notre connaissance de l’environnement, en d’autres termes, de la connaissance scientifique [36].
Ce que le système nerveux est à l’individu, la capacité d’acquérir des connaissances par l’observation scientifique, de les emmagasiner et de les combiner dans la mémoire collective des livres, et d’en faire usage judicieusement pour des fins humaines, l’est à l’espèce [37].

67La stabilisation du système social se fait ici par une boucle de feedback constituée par la réinjection de l’information prise sur l’environnement par la communauté scientifique, afin de prendre des décisions judicieuses. Elles sont judicieuses en ce qu’elles favorisent la stabilisation, mais, ne l’oublions pas, cette stabilisation n’est pas fin en soi mais moyen, pour des fins par ailleurs admises comme mal définies :

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L’espèce agit comme pour s’assurer des fins de survie, mais le détail de ces fins est aussi obscur et controversé qu’il l’est pour l’individu, et au delà beaucoup de choses restent obscures. Mon opinion est que la plupart restera toujours obscur.

69Le rôle de la science ne va donc pas jusqu’à donner des définitions rigoureuses de ce seraient les fins de l’homme et de la société ; il se contente de favoriser l’accomplissement de ces mystérieuses fins en veillant sur les conditions homéostatiques de survie. Nous avons déjà parlé précédemment de la mémoire et de la combinaison d’informations ; voyons maintenant ce que Wiener dit de l’acquisition et de la réinjection. La science, écrit-il,

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… pour autant qu’elle remplit une fonction homéostatique, ne peut se permettre ni de limiter son acquisition d’information dans le but de s’accorder avec un modèle clos unique d’homéostasie, ni de convertir ses données en canaux de feedbacks trop étroitement déterminés à l’avance.

71On peut bien sûr s’attendre à ce que la limitation de l’acquisition scientifique d’information soit le fait d’une subordination de l’activité scientifique à des besoins politiques ou économiques immédiats. L’appauvrissement est alors double : directement, par la limitation de l’entrée d’information dans la mémoire du système, et indirectement, du fait qu’il est dans la nature de cette subordination de cultiver le cloisonnement bureaucratique et mécanisé de la recherche scientifique, de diviser pour mieux régner. Cette situation prétend accroître l’intelligence globale en proportion avec la taille de l’organisation des laboratoires ; elle la réduit en réalité, car les superviseurs, qui sont les seuls à connaître l’étendue des problèmes à étudier, font du travail administratif et ne réfléchissent pas aux problèmes, tandis que ceux auxquels il est donné pour tâche spécialisée d’y réfléchir, n’en connaissent qu’une parcelle et ne peuvent donc « faire avancer le schmilblick ». Le risque est donc grand pour la créativité et la capacité à débrouiller des situations inédites :

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Sans doute possédons-nous [en Amérique] la technique la plus poussée qui soit pour associer les efforts d’un grand nombre de savants à d’importants apports financiers, en vue de la réalisation d’un seul projet. Mais cela ne devrait pas provoquer en nous un orgueil excessif quant à notre situation scientifique, car il est également clair que nous formons actuellement une jeune génération incapable de concevoir de projet scientifique sans de grandes quantités d’hommes et d’importants capitaux. L’habileté avec laquelle Français et Anglais accomplissent d’énormes travaux avec des appareils qu’un professeur de lycée américain qualifierait d’outils de bricolage, ne se rencontre que chez une petite minorité, en voie de disparition, de nos jeunes gens. La vogue actuelle du grand laboratoire est une chose nouvelle dans la vie scientifique. Certains de nous espèrent qu’elle ne durera pas. Quand les idées scientifiques de cette génération seront épuisées, quand tout au moins elles auront des rendements très diminués par rapport à leurs investissements intellectuels, je ne prévois nullement que la génération suivante sera capable de fournir les idées colossales sur lesquelles reposent actuellement les projets colossaux [38].

73On devine que l’indépendance de la science doit s’accompagner d’une culture d’une certaine autonomie intellectuelle chez le savant ; il serait éventuellement possible qu’à l’échelle supérieure d’un groupe, cette autonomie puisse également se manifester, mais dans ce cas il est douteux que Wiener concède cette possibilité à une forme bureaucratique.

74Disons maintenant un mot à propos de la réinjection, dans les circuits sociaux, de l’information acquise scientifiquement. Cette réinjection ne doit pas se faire d’après Wiener « selon des canaux de feedback trop étroitement déterminés à l’avance ». On retrouve clairement l’idée d’homéostasie variable, qui n’est pas pure et simple conservation d’un état déterminé une fois pour toutes. Mais au delà, ce qui se fait apercevoir ici peut être considéré comme une préfiguration, avec une lucidité en avance de quelques décennies, d’un thème qui nous préoccupe beaucoup aujourd’hui, celui du « développement durable ». Cette mise en garde, qui recommande trivialement de « voir plus loin que le bout de son nez », se déploie en un double impératif : la nécessité, pour toute planification, de la prise en compte du long terme, et d’un renouvellement perpétuel de l’interrogation quant à la « sélection des canaux de feedback appropriés ». La nécessité de la planification à long terme est prise en compte dans un article de 1962, « Short-time and long-time planning » :

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Toute planification qui se respecte est de la nature de ce qu’on appelle un feedback dans le champ de l’ingénierie des communications et de la conception des dispositifs de commande. J’entends par là que la planification ne consiste pas seulement à atteindre un but par des méthodes qui ne s’autorisent guère plus que de notre imagination, mais que celles-ci doivent être retournées selon une référence continue à leur propre succès. Avant, toutefois, que de parler de succès ou d’échec, nous devons avoir une idée claire des fins que nous voulons atteindre. Dans un monde sans valeurs il ne peut y avoir de succès.

76La suite du texte déplore la tendance moderne à juger des fins en fonction de valeurs uniquement pécuniaires. Les entreprises vieilles de deux siècles se comptent sur les doigts de la main ; une durée de 35 ans suffit déjà à considérer une entreprise comme ancienne. Il est donc désastreux, dans l’exemple pris par Wiener, de penser les aménagements urbains avec des seuls critères financiers, puisque ces durées capitalistiques représentent « à peine un incident dans la vie d’une grande ville ». Il est alors nécessaire de prendre en compte un facteur d’échelles temporelles pour ne pas faire de confusion entre les canaux de feedback. Mais le texte va plus loin. On a vu qu’une prise d’information sur le succès ou l’échec des méthodes était indispensable à toute planification. Or les besoins au long terme s’éprouvent à une échelle de temps qui dépasse largement une vie humaine. Autrement dit celui qui engage une action au long terme ne pourra procéder lui-même à l’acquisition d’information permettant d’évaluer le succès ou l’échec de son action. C’est pourquoi, dit Wiener, quelque chose de l’ordre de la foi est nécessaire à une telle entreprise. Il existe certes des institutions dévouées au long terme, comme l’État ; mais celui-ci n’est pas si stable, et sa légitimité reposerait de toute façon également sur la foi. Wiener cite le sage chinois Mencius, lequel affirme que le règne de l’empereur est quelque chose de divin, mais que si le malheur perdure sous ce règne, c’est alors un signe qu’il a perdu son mandat divin et qu’il faut le remplacer. L’État n’est pas la seule institution : Wiener est ainsi obligé de faire une place à l’Église comme facteur homéostatique à long terme, à rebours de l’hostilité qu’il manifestait à son égard dans Cybernetics et Cybernétique et Société. Mais Wiener mentionne aussi une autre institution, sans doute plus appropriée aux feedbacks à long terme de la science : il s’agit de l’université.

77Le second impératif guidant la réinjection est que l’évaluation de celle-ci soit continuellement renouvelée. Établir une politique en pensant qu’elle serait bonne une fois pour toutes mène à l’impasse, selon Wiener ; cela reviendrait à définir ses mécanismes homéostatiques de façon rigide, et avec une rigidité croissant relativement avec les changements de l’environnement.

78

Cette investigation [continuellement renouvelée] doit concerner l’effectivité de ces feedbacks en ce qui concerne la stabilisation de la performance de l’État. Une telle stabilisation ne peut se permettre de présumer un certain optimum de performance sur des bases théoriques trop rigides, mais doit continuellement observer la stabilisation de la commnauté telle qu’elle est, avec une relative suspension de jugement quant aux buts fermés de cette stabilisation [39].

79Le danger en cas de non-renouvellement de la prise d’information est bien sûr celui d’une inadéquation des politiques mises en œuvre dans et pour la société ; dans l’article « Homeostasis in the individual and the society », Wiener [40] signalait bien que nous ne voulons pas être liés pour toujours à des décisions prises dans le passé dans des circonstances qui ne sont plus pertinentes aujourd’hui. Et de fait, dans l’appendice iii de « Mathematics of self-organizing systems » [41], il renvoie dos-à-dos capitalisme et communisme comme étant des idéologies fondées sur des principes adéquats au xixe siècle, au siècle de la machine à vapeur et de l’énergie ; mais ces principes ne correspondent plus à notre époque, qui est celle de l’information et de l’automatisation. Ces nouveaux aspects posent des problèmes spécifiques : serait-on tenté de confier le pouvoir de décision aux machines, comme y songeaient les militaires pendant la guerre froide ? Wiener, faisant souvent allusion à des histoires de magie et d’apprentis-sorciers, dénie qu’une telle passation de pouvoir améliore l’homéostasie sociale, car les calculateurs électroniques sont en mesure de prendre et de déclencher des décisions indésirables et imprévisibles. Il rapporte qu’on lui répliquait souvent qu’il suffirait de conserver une sécurité en les arrêtant avant qu’il ne soit trop tard, avant, par exemple, qu’ils ne déclenchent le feu atomique. Mais, rétorque à son tour Wiener, par définition, on ne peut prévoir ce moment fatidique, puisque précisément ces machines calculent beaucoup plus vite que nous, et calculent par-delà le bien et le mal en n’étant nullement limitées sur un plan éthique dans l’examen de combinaisons originales. Pas question, donc, de confier le pouvoir aux machines pour Wiener, qui fait par ailleurs deux remarques séparées mais convergentes sur ce point : d’une part, écrit-il dans Cybernétique et Société, « nous possédons un réseau de communications nationales et internationales d’une perfection inégalée dans l’histoire ». Cela signifie-t-il, puisque l’information est le nerf de la société, que le niveau d’homéostasie sociale atteint lui aussi une perfection inégalée ? Pas du tout, puisque d’autre part, affirme Wiener dans l’article de 1953, « nous vivons dans un environnement moins stable que n’importe lequel du passé, et (…) cette instabilité montre des signes d’accroissement plus que d’atténuation », ce qui confirme bien que le développement technique n’est nullement, aux yeux de Wiener, une solution aux problèmes politiques. On constate également que Wiener, en tant que scientifique, accomplit le devoir qu’il prescrit en avertissant la société de ce changement d’époque, c’est-à-dire en réinjectant l’information acquise scientifiquement dans le capital d’information disponible pour la communauté.

80En conclusion, on peut estimer que cette incursion panoramique dans la pensée de Wiener montre une certaine systématicité intéressante à exploiter de par l’actualité des problèmes soulevés. On retiendra notamment la conception d’une homéostasie sociale variable, dont la théorie reste cependant à peine esquissée, et l’invitation à ne laisser l’« information disponible pour la communauté » à la discrétion ni de l’économique, ni du politique, ni du technique. Apparaissent aussi des difficultés sous-jacentes : premièrement, les antagonismes entre différents types de patrimoines d’information collective (science, religion, magie) ne sont pas envisagés, alors qu’ils pourraient prendre une valeur explicative importante dans une science sociale d’orientation halbwachsienne ; deuxièmement : les machines sont-elles capables ou non de trouver de nouvelles combinaisons, d’inventer ? La position de Wiener n’est pas très claire sur les différences entre l’esprit humain et le calcul mécanisé, et demanderait une étude spécifique, qui tienne compte de son influence bergsonienne [42].

81En ce qui concerne l’influence de la cybernétique dans l’histoire des sciences sociales, l’étude de référence demeure à ce jour le livre de Steve J. Heims [43] ; l’analyse de la réception des idées y est cependant principalement limitée aux représentants des disciplines présents aux conférences Macy, et ne suit pas l’accueil qui leur est ensuite fait dans l’ensemble de chaque champ. L’ouvrage plus récent de la sociologue Céline Lafontaine [44], nous paraît méthodologiquement déficient, fonctionnant avec des citations tronquées, des interprétations superficielles et des amalgames improbables guidés par des préjugés idéologiques réducteurs. On attend par ailleurs de découvrir les recherches de Leone Montagnini, rédigées en langue italienne et non diffusées en France [45]. Nous tentons de notre côté des études de détail sur les sciences sociales françaises d’après-guerre, dans le cadre de notre thèse sur La cybernétique en France. Des articles sont en préparation, principalement sur les influences, réelles ou supposées, de la cybernétique sur les courants structuralistes. On y verra notamment, en ce qui concerne la notion d’homéostasie, que Lévi-Strauss aurait pu apparaître comme le principal bénéficiaire de la cybernétique en anthropologie, mais que le rendez-vous n’a pas eu lieu. De façon générale, on peut soutenir que la réception des idées cybernétiques dans les sciences sociales s’est toujours accompagnée d’adaptations locales aux projets variés de chercheurs d’horizons divers, ce qui semble une preuve suffisante que, dans leur généralité, ces idées relèvent d’un schématisme, d’une instrumentalité dépourvue d’idéologie intrinsèque.

Notes

  • [1]
    Cet article est issu, sans grandes modifications, d’une intervention les 23 mars et 6 avril 2005 au séminaire de Philosophie de la Technique de Jean-Michel Besnier (Paris iv), que nous remercions très vivement. Nous avons traduit tous les extraits de Wiener, à l’exception de ceux issus de Cybernétique et Société.
  • [2]
    Simondon, 1958, 151. La thèse de Simondon était précisément dirigée par Canguilhem.
  • [3]
    Pour plus de détails, cf. Sinding, 1991.
  • [4]
    Breton, 1991, 209.
  • [5]
    En particulier Spencer, Bergson et Cannon lui-même dans son ouvrage La sagesse du corps (1932).
  • [6]
    Wiener, 1961, 161.
  • [7]
    Bound together”. Si le verbe to bound désigne davantage la délimitation, il possède également un sens de liaison (bound by contract).
  • [8]
    Wiener, 1961, Introduction, 24.
  • [9]
    Wiener, 1970, 32.
  • [10]
    Wiener, 1961, 157-158.
  • [11]
    Ibid., 115.
  • [12]
    Wiener, 1946.
  • [13]
    Wiener, 1961, 157.
  • [14]
    Cf. Simondon, 1958, 151.
  • [15]
    Wiener, 1958b.
  • [16]
    Ibid.
  • [17]
    Cf. Masani, 1990, 285-286. Nous n’avons malheureusement pas obtenu de réponse de la part de l’Institut quant à d’éventuelles traces de ces exposés et discussions qui auraient été conservées à Calcutta.
  • [18]
    Wiener, 1958a ; 1961, chapitre 10 (rajouté pour la seconde édition) ; 1962b.
  • [19]
    Wiener, 1961, 199.
  • [20]
    Wiener, 1961 (1986).
  • [21]
    Boulanger, 1968, 17.
  • [22]
    Wiener, 1946.
  • [23]
    Wiener, 1961, 161-162.
  • [24]
    Ibid., 159.
  • [25]
    Cf. la biographie comparée de Heims, 1980. Il n’y a bien sûr pas de camaraderie sans une saine rivalité…
  • [26]
    Wiener, 1970, 127, 136 et 137.
  • [27]
    Ibid., 137.
  • [28]
    Wiener, 1970, 157.
  • [29]
    Ibid.
  • [30]
    Wiener, 1962, appendix iii.
  • [31]
    Wiener, 1961, 158.
  • [32]
    Wiener, 1961, 158.
  • [33]
    Wiener, 1970, 63 et 65.
  • [34]
    Wiener, 1951.
  • [35]
    Wiener, 1955.
  • [36]
    Wiener, 1962b.
  • [37]
    Wiener, 1961 (1986).
  • [38]
    Wiener, 1970, 156-157.
  • [39]
    Wiener, 1961 (1986).
  • [40]
    Wiener, 1951.
  • [41]
    Wiener, 1962b.
  • [42]
    Cf. R. Le Roux, De Wiener à Simondon : penser l’invention technique avec et sans Bergson, Intervention au séminaire Simondon ou l’encyclopédisme génétique, J.H. Barthélémy, Université Paris viii-MSH Paris-Nord, 15 mai 2007.
  • [43]
    Heims, 1994.
  • [44]
    Lafontaine, 2004.
  • [45]
    Montagnini, 2000-2001 et 2005.
Français

Résumé

L’extension, par Norbert Wiener, de la notion d’homéostasie de l’organisme à la société, met l’information au centre des mécanismes de stabilisation sociale. Une étude de cette notion portant sur l’ensemble des écrits de Wiener montre qu’en dépit d’un certain implicite, elle tient une place centrale dans la pensée de l’auteur et permet de parcourir la conception originale et souvent visionnaire qu’a de la société l’un des plus grands savants du xxe siècle : prémisses de l’auto-organisation, distribution, valeur et rôle sociaux de l’information, responsabilité de la science dans cette configuration nouvelle.

Mots-clés

  • Cybernétique
  • Société de l’information
  • Analogie
  • Interdisciplinarité
  • Responsabilité sociale du scientifique
English

Abstract

The extension of the notion of homeostasis, by Norbert Wiener, from organisms to society, sets up information as a central key in the mechanisms of social stabilization. A study of this notion upon the totality of Wiener’s writings shows that, in spite of some implicit aspects, it takes a major part in the thought of the author and enables to go over the original, and often foreseeing conception of society of one of the 20th century greatest scientists : premiss of self-organization, distribution, value and role of information in society, responsibility of science in this new configuration.

Keywords

  • Cybernetics
  • Information Society
  • Analogy
  • Interdisciplinarity
  • Social Responsibility of the Scientist

Bibliographie

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Mis en ligne sur Cairn.info le 01/04/2008
https://doi.org/10.3917/rhsh.016.0113
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