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Revue d'Histoire des Sciences Humaines

2007/2 (n° 17)


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On commence à mesurer l’importance de l’œuvre d’Ignace Meyerson (Varsovie 1888-Paris 1983). Jusqu’à présent, seuls les efforts de Jean-Pierre Vernant, qui fut son disciple et appliqua à l’homme grec les catégories de sa « psychologie historique », ont rendu possible la réédition de certains de ses écrits [2][2] Vernant a rassemblé les principaux articles de son.... Des initiatives très récentes, articles et colloques, laissent espérer une reprise des études meyersoniennes en scien-ces humaines [3][3] Signalons la revue Technologies Idéologies et Pratiques,.... Dans les pages qui suivent, nous voudrions contribuer aux débats d’idées en cours, à toutes les discussions méthodologiques suscitées par la thèse prin-cipale de Meyerson, soutenue en 1947, Les fonctions psychologiques et les œuvres. Nos remarques seront critiques sur bien des points, mais elles ne nous semblent affecter en rien la puissance de ce texte. Elles sont nées plutôt de la découverte enthousiaste d’un ouvrage aussi fulgurant qu’original. Les psychologues et psycholo-gues sociaux contemporains ont bien des raisons de se réjouir des perspectives qu’ou-vre la prise en compte de la dimension culturelle et historique du mental, dans des disciplines où règne le paradigme cognitiviste. En historien de la philosophie, nous avons pour notre part tendance à juger trop timide encore la considération des faits sociaux par Meyerson. La « psychologie historique », malgré certaines de ses posi-tions de principe, est restée tributaire de schèmes spiritualistes empruntés aux philo-sophies qui l’ont inspirée.

Une nouvelle tâche pour la psychologie

Trouver, par-delà les « conduites », de nouveaux objets

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Les fonctions psychologiques et les œuvres est l’unique livre publié par Meyerson de son vivant [4][4] Meyerson, 1995 (1948).. Le chercheur va alors sur ses soixante ans. Cette situation a de quoi étonner, surtout si l’on songe que l’ouvrage se présente comme l’introduction métho-dologique à une nouvelle discipline, la « psychologie historique ». Or, avant la soute-nance de sa Thèse, Meyerson a fait paraître dans le Journal de psychologie normale et pathologique (dont il a été secrétaire puis directeur) nombre d’articles qui sont autant d’applications de la méthode. C’est le cas de l’article de 1929 sur « Les images », qui sera proposé comme Thèse complémentaire en 1947. Faut-il penser que jusqu’à cette date Meyerson a été trop pris par ses fonctions au sein du Journal de psychologie pour mettre ses idées à plat ? Peut-être n’a-t-il dégagé qu’à mesure ou après-coup les prin-cipes de la méthodes qu’il mettait en œuvre sans le savoir. Sans doute a-t-il également mis du temps à se détacher des principes de la « philosophie de l’intellect » dévelop-pée par son parent, l’épistémologue Émile Meyerson ; il n’a pas dû être facile de rédiger une œuvre-maîtresse face aux monstres de plus de 1 000 pages que composait son oncle, qu’il assista maintes fois dans la relecture de ses épreuves [5][5] Noemi Pizarroso a rendu compte la correspondance qu’échangèrent.... Ce sont enfin des raisons institutionnelles qui le poussèrent à entreprendre l’écriture d’une Thèse : après la guerre – qu’il passa dans la clandestinité à Toulouse – l’espoir d’un poste à La Sorbonne (il obtiendra finalement une chaire à l’École Pratique des Hautes Études) l’encourage à mettre sa pensée au net en un texte ramassé qui contiendra les fonde-ments de son travail en psychologie. La Thèse de 1947 paraît donc incontournable à qui voudrait saisir les principes de la psychologie historique : elle est la matrice essen-tielle d’une multiplicité d’opuscules divers par leur objet et éparpillés dans le temps.

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Si Les fonctions psychologiques est aujourd’hui en mesure de renouveler le champ des sciences humaines, c’est d’abord parce que la Thèse de Meyerson s’est présentée comme un effort pour introduire de nouvelles pratiques et de nouveaux objets en psy-chologie. Au début du xxe siècle, la psychologie est encore conçue en France comme une des branches de la philosophie. Il s’agit de la vieille psychologie des facultés, héritière d’Aristote, reprise et discutée sous la forme que lui ont donnée les philosophes Écossais [6][6] Tout le « positivisme spiritualiste » français, de.... Cette situation commence à changer avec un philosophe-psychologue, Théodule Ribot, qui encourage ses élèves, Pierre Janet (qui lui succé-dera au Collège de France) et Georges Dumas (coordinateur d’un monumental Traité de psychologie), à ne pas suivre son exemple et à faire des études de médecine plutôt que de philosophie. Le but est de donner à la psychologie des titres de scientificité en lui procurant des données positives propres. Pour autant, la psychologie ne saurait se limiter aux expériences de laboratoire. Il existe des produits de la pensée qui témoi-gnent, bien mieux que les artefacts de la psychologie empirique, des conditions de fonctionnement de l’esprit humain. Pierre Janet estime ainsi que les faits cliniques offrent un matériel psychologique concret ou en situation, et non pas abstrait et forcé. Les conduites pathologiques, aussi étonnantes ou a-normales qu’elles nous paraissent au premier abord, sont des expérimentations spontanées de la part d’humains non contraints [7][7] Sur Janet, cf. Prévost, 1973..

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Ignace Meyerson est d’accord avec Janet : les « conduites » sont autant d’expres-sions de l’esprit susceptibles de faire l’objet d’analyses psychologiques originales. Mais comment repérer une conduite ? On ne peut se fier à ce que l’on vit soi-même, à la façon dont on se conduit, et l’observation des conduites d’autrui n’est pas un objet plus facilement saisissable : les conduites s’évanouissent aussitôt qu’accomplies. Quel type d’expérience faire qui nous permette d’accéder à un répertoire assez large et pré-cis de conduites, seul à même de déboucher sur des conclusions psychologiques fia-bles ? À cet ensemble de questions, Meyerson apporte une réponse dès les premières lignes de sa thèse, contemporaines de notices consacrées à Janet [8][8] « Pierre Janet » et « Pierre Janet et la théorie des.... Les conduites sont essentielles, à condition qu’on veuille bien les appréhender à travers les œuvres hu-maines dans lesquelles elles se trouvent fixées, formées, cristallisées. Meyerson va le montrer dans ce qui sera tenu par ses premiers lecteurs pour un authentique « discours de la méthode » révolutionnant les procédés alors utilisés en psychologie [9][9] Le philosophe Étienne Souriau, rapporteur de la Thèse,....

L’analyse de l’« objectivation » de l’esprit dans ses produits

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Meyerson affirme tout l’intérêt qu’il y a à s’attacher aux conduites lorsqu’elles se trouvent fixées dans des formes achevées, les œuvres. Mais il faut d’abord démontrer la possibilité de cette fixation de l’esprit dans des objets culturels, réaliser la déduc-tion de la fonction générale de production des œuvres à partir des caractères de l’es-prit. Le chapitre des Fonctions sur l’« objectivation » établit cette possibilité et expose cette déduction.

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L’esprit a une fonction essentielle, la fonction d’objectivation : elle est capacité à produire des formes objectives signifiantes [10][10] Paul Mengal a très bien repéré la source de cette notion.... Dans le premier chapitre des Fonctions sont étudiées les conditions générales de réalisation de l’esprit dans ses œuvres. Le langage, les mythes, les mœurs, les religions et les sciences sont les différents types d’œuvres en lesquelles s’objective l’esprit. En proposant à l’investigation du psycho-logue de tels objets : après avoir exposé « l’activité d’objectivation » dans sa pureté [11][11] Meyerson, 1995 (1948), 31-33., il suit les effets de cette activité à travers les produits de son fonctionnement, à savoir les grands « genres » d’œuvre que sont le langage [12][12] Ibid., 33-40., la pensée mythique [13][13] Ibid., 40-49., les formes archaïques de la morale [14][14] Ibid., 49-51. Ce détour par la raison pratique est..., la religion [15][15] Meyerson, 1995 (1948), 52-56. et pour finir les mathématiques [16][16] Ibid., 56-69.. Toute la dernière section du chapitre traite plus généralement de l’« objectivation et des objets » et de la « transformation de l’objet » [17][17] Ibid., 69-71.. Par-là est introduite la problématique historique générale sur laquelle embrayera la psychologie dont les objets nouveaux viennent d’être définis : l’esprit ne cesse de s’objectiver ; du caractère ininterrompu de ce travail d’objectivation résulte la production d’objets toujours différents, qui interfèrent et ne se ressemblent pas, parfois s’opposent et se contredisent – qui, en tous les cas, se succèdent dans une histoire. Il reviendra au psychologue attentif à la fonction générale d’objectivation de retracer cette histoire.

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Mais la fonction générale d’objectivation se particularise bien plus que ne le lais-serait penser la classification des genres de produits dégagés dans ce premier chapitre. Il ne suffit pas de tout classer en larges rubriques. Meyerson veut suivre la courbe d’évolution historique de notions singulières. À cette fin, il part de « faits de civili-sations » : « Dans le détail, l’abondance des exemples de faits symboliques, faits de religion et faits de langues notamment, a aidé à une analyse plus précise de la fonction symbolique en général » [18][18] Ibid., 115.. Mais le relevé sociologique de tels faits de civilisations ne suffit pas. Il faut encore isoler en eux des « faits psychologiques » déterminants, et de là remonter de ces faits à d’autres, contemporains, antérieurs ou immédiatement ulté-rieurs. Meyerson appelle « fonction psychologique » une telle notion spirituelle sus-ceptible de variations dans le temps : « Le travail du psychologue, dans un domaine ainsi préparé par les spécialistes, consiste à rechercher des significations et des opé-rations derrière les formes, à les grouper en fonctions psychologiques consistantes et à voir ce que deviennent ces fonctions, ce qu’a été l’effort de l’esprit dans l’histoire de la discipline envisagée » [19][19] Ibid., 138.. C’est ainsi qu’on obtient une fine et complexe histoire des conceptions, la carte complète des changements de significations de la multiplicité des objets de l’esprit.

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Ce type d’approche permet d’éviter les grossiers tracés de formes abstraites. Car à vouloir tout embrasser à la fois – en parlant de « la » morale ou de « la » science –, on court le risque de ne plus rien saisir. La position de Meyerson apparaît très clairement lorsqu’il s’explique avec la pensée de Lévy-Bruhl. Il rend grâce à l’eth-nologue d’avoir défendu le « comparatisme ». Dans le même temps, il déplore que ce comparatisme ait été si « global ». Si le principe général de la différence des concep-tions du monde peut être accepté, l’opposition frontale de deux « mentalités » doit être rejetée. Meyerson reste fidèle au premier Lévy-Bruhl, qui parlait modestement de « fonctions » mentales plutôt que de mentalités. Lévy-Bruhl écrivait en effet en 1921, dans la Préface à La mentalité primitive : « Quand les Fonctions mentales dans les sociétés inférieures parurent, il y a douze ans, ce livre aurait déjà dû s’appeler la Mentalité primitive. » L’ethnologue expliquait y avoir renoncé parce que « mentalité » et « primitive » « n’étaient pas encore entrées, comme aujourd’hui, dans le langage courant ». Le problème est qu’en employant une telle expression, le chercheur donne l’impression – et Lévy-Bruhl en est parfaitement conscient, lui qui s’en défend – de vouloir « épuiser l’étude de la mentalité primitive, sous tous ses aspects et dans ses multiples expressions » [20][20] Lévy-Bruhl, 1922, i.. Meyerson, au contraire, a à cœur d’insister sur l’inachève-ment constitutif de l’objectivation : il ne cesse d’y avoir transformation historique des fonctions et interférences multiples entre fonctions. Le psychologue se gardera ainsi de dire par exemple que les notions de cause et d’identité sont présentes chez nous, absentes dans la mentalité primitive, mais que diverses formes de cause et d’identité se manifestent ici et là. Brunschvicg l’a montré pour la cause : il n’y a rien de fortuit pour les Primitifs. La réaction des Primitifs, loin de témoigner de leur méconnaissance de l’idée de cause, signale leur croyance en la toute-puissance d’une causalité surnaturelle [21][21] Meyerson, 1995 (1948), 130-131.. L’oncle épistémologue d’Ignace, Émile Meyerson, a mené des analyses aussi convaincantes sur l’identité : l’Indien Bororo s’identifie au perroquet Arara ; or l’identification ne motive pas moins le chimiste occidental lorsque, dans la formulation de ses équations, il identifie « Na + Cl » et « NaCl ». Les identifications diffèrent par le contenu, mais c’est le même schéma intellectuel qui est mobilisé dans les deux cas [22][22] Ibid., 133..

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Dès lors, si Meyerson invoque après Mauss le « fait social total » [23][23] Ibid., 128., il ne veut ce-pendant pas tout dissoudre dans des catégories générales. Tous les aspects, histori-ques, sociologiques et psychologiques sont à prendre en compte, sans que cette complexité équivaille à tout noyer dans l’abstraction d’un ou deux grands partages. La psychologie historique invite à travailler le détail de l’évolution d’une fonction.

La fonction, faculté de la psychologie ou catégorie de la philosophie ?

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À ce propos surgit une difficulté : Meyerson déclare que Mauss demandait une « théorie des interactions et des rapports entre les fonctions, ajoutée à une analyse pré-cise des fonctions » [24][24] Ibid., 129.. Or, Mauss, dans son texte sur les Rapports réels et pratiques de la sociologie et de la psychologie, parlait de catégories et non de fonctions. La difficulté porte ici sur la définition même de la fonction. La fonction est-elle une faculté ou une catégorie ?

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Ce problème de définition découle de la situation dans laquelle se trouve la nou-velle discipline : la psychologie historique est prise entre la philosophie et les sciences de l’esprit et de la culture (psychologie et sociologie). Meyerson aura parfois tendance à parler des fonctions comme de facultés de l’esprit, suivant en cela l’usage de l’an-cienne psychologie qui a parfois cours en son temps : ainsi, l’organisation du Traité de psychologie de Dumas auquel participe Meyerson obéit encore à une répartition en chapitres selon les diverses facultés de l’esprit humain, la raison, la sensibilité, l’ima-gination, la mémoire, etc. Mais Meyerson, lorsqu’il rédige sa Thèse, entend ne pas s’en tenir aux objets étudiés jusqu’alors par la psychologie. Si la « mentalité » au sens de Lévy-Bruhl est trop large pour appréhender les différences fines, il semble qu’il en aille de même pour les facultés de la psychologie traditionnelle : elles sont trop larges pour assurer une prise quelconque sur les faits historiques qui requièrent l’attention de l’historien. On ne doit pas hésiter, dans ces conditions, à se tourner vers la philoso-phie : la liste des facultés peut être rouverte et complétée en puisant aux concepts des philosophes. On pourra commencer par reprendre la liste des catégories d’Aristote. Toutefois, il ne sera sans doute pas possible d’en rester là : le nombre et la nature des concepts fondamentaux du Stagirite dépendent étroitement de la langue grecque et du sens commun de son temps [25][25] C’était ce que Mauss affirmait en 1924 en réponse à.... Les images, la personne, la mémoire et le travail sont autant de notions susceptibles d’élargir le spectre des facultés héritées de la psycho-logie. Elles feront tour à tour l’objet des analyses de la psychologie historique dans le Nouveau traité de psychologie, dans la Thèse puis à l’occasion d’un Colloque à l’École Pratique des Hautes Études, dans le Cours de 1975-1976 édité récemment, enfin dans une analyse reprise dans les Écrits[26][26] Cf. Parot, 1996, 126-194 (pour les images) et 252-263....

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Une notion de la philosophie exportée en psychologie sera baptisée « fonction ». Cependant, l’usage de Meyerson ne vise pas simplement à signaler qu’on a changé de domaine. L’appellation est en rapport avec le fonctionnement propre à l’esprit : un es-prit « fonctionne », au sens où l’objectivation s’exerce dans des directions correspon-dant au travail de diverses « fonctions » psychologiques. La fonction générale d’ob-jectivation se spécifie en fonctions hétérogènes qui produisent des objets différents. Soit l’exemple de la personne : c’est une fonction, car c’est un fait psychologique pre-mier dont résultent différents produits dans la vie de l’esprit. Que produit la fonction de personne ? Non pas assurément des personnes de chair et d’os, plutôt des con-ceptions toujours singulières de la personne, à des époques et en des lieux différents, selon les groupes humains considérés.

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Un contre-sens est ici à éviter. À la question : « qu’est-ce que la personne ? », on pourrait en effet répondre : « cela dépend, elle est elle-même fonction de beaucoup d’autres choses, et notamment d’éléments étrangers à une analyse purement concep-tuelle : de circonstances historiques, d’un contexte social, d’une structure écono-mique, etc. ». La notion de « fonction » est dans ce cas utilisée en vue d’insister sur la relativité de la forme psychologique à laquelle on a affaire. Or, dans la psychologie historique, la personne est une fonction au sens où elle est l’instance générale de la psyché qui, en fonctionnant, donne des conceptions historiques singulières. Est fonction non pas ce qui est déterminé du dehors de l’esprit, mais ce qui détermine un dehors pour l’esprit [27][27] Sans doute faut-il faire résonner ici le sens qu’a....

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Une conséquence paradoxale découle des conditions du repérage historique d’une fonction. Le sens d’une fonction enveloppe nécessairement, en vertu de la place éminente accordée à l’idée de changement historique, la possibilité de sa non-pertinence. Le fonctionnement de l’esprit évolue au point de ne plus avoir le même sens. Prenons l’exemple de la notion de cause, mentionné dans la Thèse, traité de près dans un Cours tardif dont nous reproduisons le résumé trouvé dans les Archives du psychologue :

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« Michotte : le causal est une donnée immédiate, une structure.

E.M. (Émile Meyerson) : le causal est une opération de l’identification qui inlassa-blement ramène l’autre au même, transforme l’autre en le même, selon un mode invariable du primitif au physicien contemporain.

Br. (Brunschvicg) : le causal est un procès où l’interférence de l’expérience et de la raison transforme incessamment l’immédiateté du monde. Elle ne peut se concevoir en-dehors des phénomènes qu’elles mettent en connexion.

Il nous reste à nous psychologues un dernier travail à faire : montrer que le concept même de cause n’a cessé de changer » [28][28] Archives de Fontainebleau, 521 AP 8, Cours 1962-1963,....

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Ignace Meyerson combat la conception statique de la causalité défendue par son oncle Émile ; il loue Léon Brunschvicg pour avoir montré que la cause impliquait un divers empirique : la causalité fonctionne dynamiquement. Enfin, il sait gré, notam-ment à Gaston Bachelard, d’avoir affirmé que la cause n’impliquait pas seulement un divers physique : il faut appliquer le changement et la diversité à la causalité même. L’idée de cause ne cesse de changer. N’y a-t-il pas alors une incommensurabilité des conceptions qui rend difficile la « sériation » des faits de civilisation en fonctions [29][29] Meyerson, 1995 (1948), 141-144. et expose la psychologie historique à n’être que le relevé d’occurrences factuelles n’en-tretenant entre elles aucun lien spirituel ? On dira plutôt que, lorsqu’une notion com-me celle de causalité n’a plus de sens, cette absence de sens fait sens. Quand la mise en série des faits de civilisations témoigne objectivement de ses solutions de conti-nuité, les lacunes sont une preuve de plus de la radicale diversité des conditions historiques du fonctionnement mental.

La construction psychologique de quoi ?

La matière de la réalité mentale

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Meyerson entraîne son lecteur des œuvres à la fonction, puis de la fonction à d’au-tres œuvres pour éprouver les variations de la fonction. Mais c’est toujours le même chemin qui est emprunté, de certains produits considérés comme signes au fonction-nement de l’esprit dont ces signes sont les effets. Seuls importent la « réalité men-tale », les « objets » constitués par une conscience. Meyerson insiste sur la dualité du signe et de la signification. Il parle également de la différence du signifiant et du signifié, de la forme et du contenu, du symbole et de l’objet symbolisé. Mais une am-biguïté fondamentale se fait jour, ou plutôt un glissement incessant : l’objet n’est pas tant le référent hors de la pensée qu’un sens pour la pensée et un contenu de la pensée. Meyerson révèle comment l’esprit s’objective en choses, pour se signifier en elles, mais non pas à quelles réalités transcendantes renvoient les significations. Les objets retiennent l’attention pour autant qu’ils font signe vers l’esprit, en nous renseignant sur les progrès de l’humanité. Aussi les objets étudiés de préférence par Meyerson sont-ils des objets purement culturels. Ce sont les objets que des groupes ou des civilisations se donnent à eux-mêmes, et où se donnent à lire les traits de leur esprit.

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À cet égard, le peu de développements consacrés aux sciences physiques et chimi-ques est révélateur. On aura peut-être remarqué le saut opéré dans l’analyse des gran-des classes d’objets produits par l’objectivation : une lacune se fait jour entre le lan-gage, le mythe, les mœurs et la religion, d’une part, et les mathématiques, d’autre part. Car tous les objets scientifiques ne se réduisent pas aux mathématiques, quand bien même la mathématisation aurait joué un rôle déterminant dans la révolution opé-rée par les sciences modernes. La section des Fonctions consacrée aux mathéma-tiques, aussi importante soit-elle (en longueur autant qu’en acquis réflexifs), ne peut valoir pour toute la « phénoménologie de la connaissance », selon le titre du troisième volume des Formes symboliques de Cassirer : la physique pose des problèmes spécifi-ques, dont le traitement ne peut être assuré seulement en appendice à l’objectivation mathématique, comme s’il allait de soi que la physique construit ses objets ex nihilo et in abstracto[30][30] Cf. Ibid., 67 : « Le principe fondamental de la mathématique....

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À vrai dire, les objets en tant que choses ou réalités ne sont pas absents des Fonctions. Meyerson n’ignore pas en effet la place essentielle des données expéri-mentales dans les sciences de la nature [31][31] « La nature ne répond pas par oui ou par non : toute.... Mais les objets de la physique, d’abord présentés comme « indices » d’une réalité transcendante, apparaissent bientôt comme les signes d’une activité mentale, objets d’investigation du psychologue. Le recours aux guillemets à « objet » et « concret », dans certains passages de la Thèse [32][32] Cf. Meyerson, 1995 (1948), 120-121 : « Toute science..., est si-gnificatif de l’équivoque essentielle qui marque l’évocation meyersonienne de l’objectivité. Le psychologue a tendance à tout ramener à la question des relations que l’esprit entretient avec ses noèses, comme si le corrélatif « noématique » et la visée d’une transcendance ne posaient pas problème. C’est à peine si le problème de la vérité, c’est-à-dire de l’adéquation entre l’intellect et le réel, se pose. « Ce que nous avons appris de l’expérience et de l’esprit », explique Meyerson, c’est que l’un ne se fait pas sans l’autre : « il y a des actions réciproques, il n’y a sans doute que des actions réciproques » [33][33] Ibid., 126.. Sachant que les objets sont des objets pour une conscience, et aussi produits par la conscience, l’enjeu est de retrouver la fonction de l’esprit qui les a formés avant qu’ils se sédimentent comme autant de corps étrangers : « La réalité est chose mentale, déclare M. Gonseth ; elle est à construire mentalement. Nos idées sur le monde portent la marque de la structure de notre être mental. Mais dès qu’elles ont été exprimées, elles nous apparaissent comme plus ou moins extérieures à nous » [34][34] Ibid., 69.. Meyerson s’interroge sur la coïncidence entre l’esprit et ses manifestations, et non pas sur le rapport entre la conscience et ce qui lui fait face.

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Pour Meyerson, il n’y a pas de donné pur de toute construction spirituelle. Toutes les données ont d’abord été construites, tout donné se réduit lui-même à de l’ancien construit : « On peut opposer la convention à la nature, à condition de considérer le groupe de faits appelés nature comme un groupe provisoire : une nouvelle analyse peut toujours discerner dans ce qui a été considéré comme nature des traces d’une ancienne convention » [35][35] Ibid., 85.. Le but est donc, non pas d’atteindre à d’illusoires données pures de l’expérience, mais d’interpréter, en fonction des objets construits, le sens de la conscience qui s’est objectivée en eux. La réalité de la réalité mentale est seule en jeu ici, et il est peu question de la matière, extérieure à l’esprit, à laquelle se réfère le mental.

Histoire de la notion psychologique, histoire du fait social

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Le rapport des œuvres à la nature est plus complexe que ne le laisse penser Meyerson. Il en va de même du rapport à la culture. Un second sens de la réalité aurait pu en effet être pris en considération : la réalité sociale, comme ce dont naît une œuvre, comme ce à quoi elle retourne inévitablement. Ici non plus, tout ne peut pas se passer simplement entre les fonctions et les œuvres. La société vient compliquer, en amont et en aval, les relations entre l’esprit et ses symboles. La symbolisation est une activité collective, elle engage un partage de normes et de règles [36][36] Paul Ricœur a bien exposé ce point en se fondant sur.... Ce niveau des échanges psycho-sociaux manque chez Meyerson. On pourrait s’en étonner, car la tentative de Meyerson a souvent été comprise comme un essai de renouvellement de la psychologie sociale. Dans son introduction à l’Histoire de la psychologie – dont la parution suit de peu la publication des Fonctions psychologiques –, le psychologue Maurice Reuchlin analysait la « psychologie historique » à la fin d’un chapitre consa-cré aux « psychologies sociales » [37][37] Reuchlin, 1957, 121-122.. Si Christian Brassac se tourne vers Meyerson, c’est dans la mesure où le texte des Fonctions lui paraît ouvrir la voie d’une perspec-tive interactionniste et non égocéphalocentrée en psychologie sociale [38][38] Brassac, 2003, 197-200..

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Meyerson dialogue certes avec les sociologues. Il précise tout ce que la psycho-logie gagnerait à tenir compte de leurs conclusions. Il analyse de près le travail de Durkheim, pour qui le social détermine la nature des œuvres. Mais dans le même temps, il déplore que l’opération décrite par la sociologie obéisse à un même et uni-que mouvement : « problème d’origination avant tout, pour Durkheim et pour les sociologues de stricte observance, et explication de tous les faits psychologiques et logiques par un mécanisme unique et allant dans le même sens, le social modelant l’humain et l’ayant, pour l’essentiel, modelé dès l’origine » [39][39] Meyerson, 1995 (1948), 125.. Pour les durkheimiens, les œuvres « symbolisent » simplement la société. Or, Meyerson plaide pour un sys-tème d’échanges incessants entre la psychologie et la sociologie. Il affirme que les « apports de la sociologie à la psychologie sont inappréciables », il insiste sur « la primitivité du social » ; il écrit que « les études sur les groupements sociaux et leur structure conduisent la psychologie à examiner le rapport de ces groupes avec leurs œuvres » [40][40] Ibid., 114., il note enfin, « pour une analyse objective, ces effets des structures socia-les et l’action de l’homme au sein de l’organisme social sont autant d’expériences que l’homme fait sur son milieu humain et dans son milieu humain, à côté des expériences qu’il fait sur son milieu naturel » [41][41] Ibid., 125..

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Mais chez Meyerson, à bien y regarder, ce jeu d’interactions entre psychologie et sociologie, conséquence du rapport entre un groupe et ses œuvres, importe moins que le travail de repérage des fonctions par-delà les faits sociaux :

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« En décrivant les groupements sociaux, les sociologues ont apporté des faits con-crets très nombreux, notamment des faits mythiques ou religieux, juridiques ou moraux. Dans le détail, l’abondance des exemples de faits symboliques, faits de religion et faits de langue notamment, a aidé à une analyse plus précise de la fonction symbolique en général » [42][42] Ibid., 114..

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L’étude des interactions cède le pas à la recherche de la pure relation d’objecti-vation de l’esprit dans ses symboles. Meyerson encourage bien à chercher dans tous les domaines du savoir les cas dont il sera possible d’inférer les fonctions psycholo-giques. On doit se confronter à une immense collection d’exemples historiques puisés dans toutes les disciplines [43][43] Le psychologue Henri Piéron, dans son compte rendu....

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Pourtant, à nos yeux, une collection d’œuvres objectives, dont on dégage par ré-gression les caractères spirituels, n’est pas encore un collectif d’humains confrontés à des conditions d’existence économiques et matérielles concrètes. Paul Mengal affirme que la « psychologie historique de Meyerson est un interactionnisme », en se fondant sur ce que, pour le psychologue, « esprit et milieu se façonnent ensemble » [44][44] Parot, 1996, 89, cité par Mengal, 1996, 185.. Mais ce philosophe n’en reconnaît pas moins que la psychologie historique n’est pas une psychologie collective « au sens d’une psychologie sociale qui s’intéresse aux grou-pes humains considérés comme des agrégats d’individualités » [45][45] Mengal, 1996, 186.. Selon lui, Meyerson est l’héritier de « l’histoire compliquée » d’une « interprétation collective de l’âme » qui aboutit à Lévy-Bruhl, lequel vise l’esprit humain « sous la dénomination de cons-cience collective ou "représentation qui occupe simultanément les esprits d’un même groupe" » [46][46] Lévy-Bruhl, cité par Ibid., 190.. Mais, à notre sens, il manque à cette conscience et à cette simultanéité spirituelle des représentations deux traits essentiels pour accéder à la dimension sociale du collectif : d’une part, l’interaction entre les producteurs d’œuvres, et les effets de cette interaction sur la production même des œuvres ; d’autre part, la com-plexité des actions du contexte historique, social ou économique sur les producteurs, en même temps que la réaction de ces producteurs à ce contexte à travers leurs œu-vres : tantôt les œuvres sont à considérer comme le reflet, partiel ou total, des condi-tions historico-sociales, tantôt comme réaction, plus ou moins originale, à ces circons-tances. Or, le plus souvent, Meyerson se contente de retracer les différentes concep-tions de la fonction qu’il trouve chez des écrivains ou des philosophes. C’est parti-culièrement clair dans la Thèse, lorsqu’il relève l’inflexion introduite par Chrétien de Troyes dans la nature du sentiment amoureux :

27

« La transformation du sentiment de l’amour telle qu’elle apparaît à travers les romans de Chrétien de Troyes et Gauthier de Coincy est un fait psychologique considérable. C’est pour la première fois que surgit l’idée d’une égalité dans le sentiment et même d’une supériorité de la femme, du service d’amour du chevalier, en même temps que le sentiment se spiritualise, que des liens nouveaux apparaissent entre l’amour humain et l’amour divin » [47][47] Meyerson, 1995 (1948), 140..

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Chrétien de Troyes envisage un certain type de relations entre hommes et femmes. Pouvons-nous cependant être assurés que cette conception surgit « pour la première fois » ? Cet auteur ne reprend-il pas une idée courante à son époque, en se contentant de l’exprimer à sa façon ? Des données sociologiques ne permettraient-elles pas de situer le texte dans un contexte, voire de faire du texte l’effet du contexte ? Nous ne devons pas nous laisser abuser par les lignes qui suivent le passage que nous venons de citer : Meyerson y précise que « si l’interprétation qui a été donnée de cette trans-formation (du sentiment amoureux) est exacte, si le mouvement est dû à la situation éminente de quelques suzeraines de petites cours provinciales et de milieux qui gravi-taient autour d’elles, c’est de plus un fait psycho-social intéressant » [48][48] Ibid., 141.. Car c’est seu-lement « de plus », dans la psychologie sociale et non dans la psychologie historique, que seront étudiés les effets du social sur le psychologique.

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La nature des effets que le texte de Chrétien de Troyes – s’il s’avérait qu’il a été la première expression de l’amour courtois – aurait eu sur le contexte n’est pas davan-tage étudiée. On passe de la conception « objectivée » dans une œuvre à une autre notion de l’amour objectivée dans d’autres œuvres, littéraires ou philosophiques : la démarche demeure étrangement interne à l’histoire de la littérature ou de la philoso-phie. Le philosophe Étienne Souriau, rendant compte de la Thèse, souhaitait que la suite de l’œuvre d’Ignace, à savoir les analyses de cas qui mettraient en œuvre ce dis-cours de la méthode psychologique, dépasserait les notions pour atteindre les faits eux-mêmes :

30

« Peut-être quelques lecteurs pourront-ils se demander si Meyerson distingue assez nettement l’histoire de la notion (œuvre tantôt instrumentale, tantôt conscientielle) et l’histoire du fait. (…) Devra-t-on, en fin de compte, affirmer un parallélisme complet de l’histoire des notions et de l’histoire des faits, ou bien une prééminence de la notion sur l’être ? (…) Il y a là un point sur lequel, pour le développement ultérieur des recherches, il faudra tôt ou tard fixer définitivement la doctrine. (C’est du pain sur la planche pour Meyerson et ceux qui travaillent sous sa direction) » [49][49] Souriau, 1948, 499-500..

31

Il faut reconnaître que, du moins chez Meyerson lui-même, les faits et les notions ne furent jamais nettement distingués, pas plus que ne furent éclairées les conditions de leur articulation : le Cours de 1975-1976 récemment publié fait apparaître une histoire des conceptions philosophiques de la mémoire plutôt qu’une évolution de la fonction mémorielle [50][50] Cf. en particulier l’histoire des points de vue sur....

Fonctionnement psychologique et idéalisme philosophique

32

En voulant assurer la spécificité du psychologique par rapport au social, Meyerson se rallie à Cassirer, contrairement à son collègue Mauss, très critique à l’égard de ce dernier ; ce faisant, il retrouve et prolonge l’idéalisme du philosophe des « formes symboliques ». Meyerson fait très souvent référence à Cassirer dans sa Thèse, non seulement à l’un des articles traduits en français par Alexandre Koyré et publié dans le Journal de Psychologie, « Le langage et la construction du monde des objets », mais plus généralement aux Formes symboliques[51][51] Ibid., 38-39, 41 et 44.. Le psychologue réinvestit la problématique cassirerienne de la symbolisation, et le dispositif d’ensemble des relations entre un pôle subjectif et les objets dans lesquels il se projette. Le problème est de savoir s’il est possible et légitime de remonter des objets culturels à un esprit qui les aurait produits.

33

Pour Meyerson aussi, il est essentiel de démontrer la possibilité d’une fixation de l’esprit dans des objets culturels, et réaliser la déduction de la fonction générale de production des œuvres à partir des caractères de l’esprit. Le chapitre des Fonctions sur l’« objectivation », reprenant Cassirer, établit cette possibilité et expose cette déduction. Il est l’analogue en français – et en psychologie – de la présentation cassi-rerienne du travail de symbolisation de la conscience à travers ses représentations [52][52] Dans l’introduction à sa Philosophie des formes symboliques,.... Une fois ce travail accompli, la voie est ouverte pour toutes les analyses de détail aussi riches que celles développées dans les volumes de la Philosophie des formes symboliques. Il est vrai que le texte des Fonctions ne propose pas de tels exemples. Seul le chapitre iii propose, avec l’analyse de la notion de « personne », une première application des conclusions de la Thèse, une étude de cas démontrant la fécondité de la déduction. C’est que les Fonctions sont seulement un discours de la méthode, un essai de refondation en psychologie. La Thèse est l’équivalent de l’introduction de Cassirer à ses Formes symboliques. Pour bien faire, il faudrait comparer la taille des Fonctions à l’ensemble des écrits de Meyerson qui représentent, disséminés en cours et en articles [53][53] Repris in Parot, 1996., le moment de l’analyse concrète des produits de la pensée. On verrait alors qu’on a bien affaire à une entreprise aussi vaste et aussi fouillée que celle de Cassirer.

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Il est clair que les pages de la Thèse consacrées aux mathématiques bénéficient davantage des travaux de l’épistémologie française que de la phénoménologie cassire-rienne de la connaissance [54][54] Cf. Meyerson, 1999 (1975-1976), 56-59.. Mais, comme l’a montré Gérard Lebrun [55][55] Lebrun, 1999, 180-189., les positions soutenues en France par un néo-kantien comme Brunschvicg, source d’inspiration essentielle de Meyerson, s’accordent sur bien des points avec celles des néo-kantiens allemands. Or, Brunschvicg, après avoir développé une épistémologie idéaliste des mathématiques et de la physique dans Les étapes de la philosophie mathématique et L’expérience humaine et la causalité physique, s’était attaché dans Les progrès de la conscience dans la philosophie occidentale à démontrer, contre les Lumières fran-çaises et la sociologie comtienne, l’indépendance de l’esprit à l’égard des détermi-nations matérielles et sociales. On retrouve bien chez Meyerson de semblables ambi-tions – dans l’analyse des progrès de l’esprit humain – et de semblables préventions – par rapport à tout réductionnisme empirique ou social. Jouant Brunschvicg contre la sociologie française, le psychologue se rend prisonnier de la philosophie brunschvic-gienne de l’évolution de la conscience.

35

L’intérêt des pensées de Cassirer et de Brunschvicg est de rendre possible une prise en compte du spirituel ou de l’idéel, c’est-à-dire pour Meyerson du psychique, par-delà le social auquel s’en tiennent trop unilatéralement les durkheimiens. Le pro-blème est qu’une fois démontrée l’autonomie du mental, objet de la psychologie his-torique, il faudrait montrer comment des idées ou des sujets s’articulent concrètement dans le social, comment ils le forment tout en étant formés par lui.

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Aussi bien s’affrontent ici deux conceptions du symbolique. Pour Durkheim et ses élèves, le social donne à l’esprit sa réalité, à travers le symbole. Mais le symbolique, pour Meyerson, est du psychique, de l’idéel, voire de l’imaginaire, et nullement du social. Le symbole ou le signe sont le reflet ou l’effet de l’esprit qui se projette en ses produits. Il existe bien une différence entre le signe et le symbole, mais c’est une différence de degré dans la capacité à représenter ou signifier, laquelle se ramène à une distinction entre un genre et une espèce : le symbole est un signe qui « n’est pas entièrement arbitraire » [56][56] Parot, 1996, 169.. Meyerson propose une interprétation très particulière de l’« arbitraire du signe » selon Saussure : le problème n’est pas celui de la radicale in-différence du signe à l’égard du réel, et de ses relations exclusives avec d’autres si-gnes, au sein du langage considéré comme un système clos sur lui-même ; un signe est arbitraire comparé à la signifiance immédiatement adéquate du symbole. À aucun moment il n’est question pour Meyerson de remettre en cause le problème de la représentativité ou du sens du signe : les objets dont s’occupe la psychologie histori-que font moins signe vers un réel transcendant ou une structure – langagière, sociale – immanente, que vers l’esprit qui les a hypostasiés.

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Meyerson, par ses références comme par ses réflexions, est totalement pré-structuraliste ou a-structuraliste, comme l’indique un texte de 1954 consacré aux « structures » qui ne fait aucune allusion aux innovations théoriques récentes. La prise en considération des structures ne peut être qu’un moment et un moyen en vue d’une construction intellectuelle qui la dépasse : « Il est clair qu’il n’existe de structure que par rapport à une fonction » [57][57] « Thèmes nouveaux de psychologie objective : l’histoire,.... Toujours l’analyse structurale est enchâssée dans une histoire qui retrace les progrès des fonctions mentales à travers l’invention des structures [58][58] Nous ne pouvons donc pas suivre Bruno Karsenti lorsqu’il....

38

Cet idéalisme ou ce spiritualisme dont hérite la psychologie historique explique que nous ne soyons pas parvenu supra à une nette différenciation entre « fonction » de la psychologie et « notion » de la philosophie. En première analyse, la fonction, contrairement à la notion, « fonctionne », et de ce fonctionnement découlent des œu-vres. Le problème est que ces œuvres sont plus des idées que des réalités, matérielles ou empiriques : la fonction « personne » produit, non pas des individus de chair et d’os, mais des conceptions diverses de la personne. Dès lors, la fonction n’est guère autre chose qu’un concept (général) de concepts (particuliers), ce que les philosophes nomment justement une « catégorie », soit le genre sous lequel on subsumera les espèces de concepts apparus au cours du temps et sous différentes latitudes. Dans ces conditions, la productivité et le fonctionnement ne sauraient représenter un critère suf-fisant pour assurer la singularité de la fonction – par opposition à la « simple » com-préhension ou subsomption que permet la notion. Une fonction aura beau créer véri-tablement des faits psychologiques, les faits en question ne diffèrent pas des idées qui, selon idéalistes et spiritualistes, sont constitutives du réel même. Ce qui pose pro-blème, une fois de plus, c’est l’absence d’extériorité radicale à la conscience, le refus d’une transcendance d’objet dans la connaissance [59][59] Sur ce point, nous nous permettons de renvoyer à la..., le déni d’interactions sociales ou dans le social pour les produits de la culture.

39

On pourrait dire que, tout en prenant en compte l’« esprit objectivé », Meyerson a manqué aussi bien l’irréductibilité des objets placés hors de l’esprit que la réalité de l’« esprit objectif ». Comme le rappelle Vincent Descombes, « l’esprit objectivé, c’est le monde moins la présence vivante du sujet. Il reste les "objets" du sujet, au sens où l’on parle des "objets trouvés", témoignage d’une présence disparue. Le problème posé dans cette perspective herméneutique est celui-ci : comment l’historien-sujet retrouve-t-il le sujet de ces objets à partir de ces seuls objets? » [60][60] Descombes, 1996, 290.. Si Meyerson rapporte bien les objets à un sujet susceptible de les avoir produits idéellement – sujet impersonnel, sujet anonyme nommé esprit –, il omet notamment la considération du terreau culturel et social dont dépend, pour un ou des sujets concrets, la production de ces objets. L’esprit objectif est justement ce terreau, « c’est la présence du social dans l’esprit de chacun » [61][61] Ibid., 289. Descombes précise sa pensée par un exemple :.... Les œuvres ne sont pas seulement l’expression de psychés iso-lées, mais toujours en même temps la manifestation des « significations intersubjec-tives et des significations communes » [62][62] Ibid., 291. Descombes retrouve ici les analyses de..., qu’il revient à une psychologie historique conséquente d’explorer.

Conclusion : Évolution de la psychologie historique : la prise en compte du social dans l’œuvre de Vernant

40

Que la psychologie historique doive atteindre aux conditions de déterminations sociales des fonctions – qu’il lui faille s’attacher aux faits par-delà les notions, comme le demandait Étienne Souriau –, et qu’elle le puisse sans renoncer à l’irréductibilité du mental, c’est ce que montre l’œuvre de Jean-Pierre Vernant. Si Mythe et pensée chez les Grecs, dédié à Meyerson, fut écrit du point de vue d’une psychologie historique, se présentant comme une étude des fonctions mentales de l’homme grec, de la mémoire au travail, de la personne au temps, l’influence de son autre maître, l’hellé-niste Louis Gernet, formé à l’école durkheimienne, entraîna chez Vernant la prise en compte de la dimension sociale des faits mentaux [63][63] Nous avons insisté sur la portée sociologique des travaux.... Dans tous ses ouvrages, depuis Les origines de la pensée grecque en 1962 jusqu’à Mythe et tragédie en Grèce ancienne rédigé en 1972 avec Pierre Vidal-Naquet, Vernant s’est efforcé de cerner un « fait humain unique » où s’entrecroiseraient une multiplicité de plans : la « réalité so-ciale avec l’institution des concours tragiques », la « création esthétique avec l’avène-ment d’un nouveau genre littéraire », la « mutation psychologique avec le surgisse-ment d’une conscience et d’un homme tragiques ». Ainsi se trouve défini un « phéno-mène indissolublement social, esthétique et psychologique » [64][64] Vernant, 1972, 9..

41

Dans un livre écrit seul, Mythe et société en Grèce ancienne, Vernant affrontait directement la dimension sociale du phénomène mythique. Il ne renonçait assurément pas aux implications psychologiques du mythe : la pensée est toujours engagée dans ses produits. Vernant renvoyait au livre Le langage et la pensée, du psychologue Henri Delacroix, un des maîtres de Meyerson, dont les développements montraient que « la pensée comporte un au delà du langage, qu’elle déborde toujours son expression linguistique » [65][65] Vernant, 1974, 7. Signalons que l’analyse structurale.... Mais Vernant manifestait alors le souci de ne pas perdre de vue l’aspect social du phénomène humain. Il rappelait avoir toujours été attentif à cette dimension :

42

« Dans la série des ouvrages que je dois à l’amitié de François Maspéro d’avoir publiés chez lui, ce n’est pas, en dépit des titres, entre deux termes que joue la conjonction. C’est dans le triangle dessiné par trois termes : le mythe, la pensée, la société, chacun d’une certaine façon impliqué dans les deux autres, d’une certaine façon aussi distinct et autonome, que s’est inscrite la recherche qui, morceau par morceau, en une démarche hésitante et incomplète, a tenté avec d’autres d’explorer ce terrain ».

43

La « psychologie historique », par son attachement au sens du fonctionnement mental et aux variations de ce sens, est porteuse d’une puissance de renouvellement des modèles réductionnistes dans les sciences humaines. Mais elle ne réalisera toutes ses promesses qu’à la condition d’associer ses méthodes à celles de la psychologie sociale, en des termes et selon des modalités pressentis par Meyerson dans sa Thèse et effectivement déployés par Vernant dans ses analyses concrètes de l’homme grec.


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Notes

[1]

Merci à Noemi Pizarroso qui depuis longtemps déjà me fait bénéficier de sa science meyersoniennne.

[2]

Vernant a rassemblé les principaux articles de son maître dans un volume (1987). Il a regroupé les analyses qu’il a lui-même consacrées à Meyerson dans Entre mythe et politique (1996). Les archives privées de Meyerson ont été déposées aux Archives nationales à Fontainebleau. L’inventaire en a été réalisé par Thérèse Charmasson, Daniel Deméllier, Françoise Parot et Geneviève Vermès (cote 521 AP 1 à 67). La bibliothèque personnelle de Meyerson est maintenant accessible à l’Université Paris xii-Val-de-Marne. On peut en consulter le fonds en ligne (http://armada.scd.univ-paris12.fr/F?func=file&file_name=find-b&local_base=meyer). Sur ces Archives et sur ce fonds, cf. Charmasson, 1996 ; Queyroux, Queyroux, 1996 ; Roche, 1996).

[3]

Signalons la revue Technologies Idéologies et Pratiques, dossier « Psychisme et Histoire », 1989, viii, 1-4 ; cf. Parot, 1996 ; l’édition d’un Cours de Meyerson de 1975-1976 sous le titre Existe-t-il une nature humaine ? Pour une psychologie historique, objective, comparative (Meyerson, 1999 (1975-1976) ; nous y renverrons comme au « Cours publié » dans le corps de notre texte) ; les articles de l’historienne de la psychologie Noemi Pizarroso (2001) ; les recherches en psychologie sociale de Christian Brassac (2003) ; les ouvrages passionnants du Jerome (Seymour Bruner) auquel fait référence Brassac (Seymour Bruner, 1996 et 2000), qui se réclament explicitement de Meyerson ; enfin la Journée d’études organisée le 26 janvier 2006 par Dominique Ducart à l’occasion de l’ouverture au public de la Bibliothèque de Meyerson à l’Université de Paris xii-Val-de-Marne.

[4]

Meyerson, 1995 (1948).

[5]

Noemi Pizarroso a rendu compte la correspondance qu’échangèrent les deux hommes dans un article à paraître dans les Archives de philosophie.

[6]

Tout le « positivisme spiritualiste » français, de Psychologie et métaphysique de Jules Lachelier à l’Essai sur les données immédiates de la conscience de Henri Bergson, concentre ses attaques contre la réduction psychologique de l’esprit pratiquée par les Écossais.

[7]

Sur Janet, cf. Prévost, 1973.

[8]

« Pierre Janet » et « Pierre Janet et la théorie des tendances », Journal de psychologie, 1946 et 1947, repris in Parot, 1996, 359-363.

[9]

Le philosophe Étienne Souriau, rapporteur de la Thèse, estime que le livre fait « espérer et (peut) opérer un de ces grands remaniements innovateurs » comparables au Discours de la méthode de Descartes Souriau, 1948, 480). Le psychologue Maurice Reuchlin parle de succès « retentissant » dans sa petite Histoire de la psychologie (1957, 121).

[10]

Paul Mengal a très bien repéré la source de cette notion d’objectivation, en la rapportant à Brentano cité dès le début des Fonctions (31) : « Lorsque Meyerson parle d’objectivation, il s’inspire directement de Brentano qui caractérisait tout phénomène psychique par la présence intentionnelle ou direction vers un objet ou encore objectivité immanente » (Mengal, 1996, 184-185).

[11]

Meyerson, 1995 (1948), 31-33.

[12]

Ibid., 33-40.

[13]

Ibid., 40-49.

[14]

Ibid., 49-51. Ce détour par la raison pratique est certainement légitimé, aux yeux du lecteur de Lucien Lévy-Bruhl qu’est Meyerson, par un livre comme La morale et la sciences des mœurs (Lévy-Bruhl, 1903), dans lequel la morale est appréhendée à travers la diversité de ses formes historiques et ethnologiques, en vue de constituer une science anthropologique des mœurs.

[15]

Meyerson, 1995 (1948), 52-56.

[16]

Ibid., 56-69.

[17]

Ibid., 69-71.

[18]

Ibid., 115.

[19]

Ibid., 138.

[20]

Lévy-Bruhl, 1922, i.

[21]

Meyerson, 1995 (1948), 130-131.

[22]

Ibid., 133.

[23]

Ibid., 128.

[24]

Ibid., 129.

[25]

C’était ce que Mauss affirmait en 1924 en réponse à une question de Meyerson sur les catégories (Mauss, 1950, 309-310. Lire « M. Meyerson » à la place du premier « On » de l’Appendice). Meyerson reprend l’idée dans sa Thèse. Ce sera également l’objet d’un célèbre article de Benveniste de 1958 intitulé « Catégories de pensée et catégories de langue » (repris in Benveniste, 1966 (1958), 63-74).

[26]

Cf. Parot, 1996, 126-194 (pour les images) et 252-263 (pour le travail) ; Meyerson, 1995 (1948), 151-185 (pour la personne) et 1999 (1975-1976), 345-405 (pour la mémoire).

[27]

Sans doute faut-il faire résonner ici le sens qu’a la fonction en médecine. Meyerson, médecin de formation, entend distinguer son travail de psychologue historique de toute tentative réductionniste à des « causes » organiques ou physiologiques. Une fois qu’on a donné dans la psychologie expérimentale, on n’a pas tout dit de l’esprit. Il reste des « œuvres », où se dépose le meilleur de l’esprit : le psychologue, en les prenant pour objet, fera l’expérience de traits de l’esprit irréductibles à de la matière. Il pénètrera du sens, de la signification, et il importe bien peu à vrai dire de rapporter ces dernières à telle cause organique plutôt qu’à telle autre.

[28]

Archives de Fontainebleau, 521 AP 8, Cours 1962-1963, Leçon du 7 janvier 1963.

[29]

Meyerson, 1995 (1948), 141-144.

[30]

Cf. Ibid., 67 : « Le principe fondamental de la mathématique – et de toute pensée scientifique – est : au commencement est le signe. Mais dès qu’elle a dépassé ce niveau élémentaire, la mathématique doit prendre pour objet sa propre pensée opératrice, les formules, les règles et les démonstrations ».

[31]

« La nature ne répond pas par oui ou par non : toute expérience comporte de l’imprévu, du nou-veau » (« Problèmes d’histoire psychologique des œuvres : spécificité, variation, expérience », in Parot, 1996, 89, cité par Mengal, 1996, 185).

[32]

Cf. Meyerson, 1995 (1948), 120-121 : « Toute science crée des objets. Mais ces objets changent à mesure de la recherche : ainsi pour les sciences de la nature. (…) Le dogme de la fixité de leurs objets a marqué les débuts de toutes les sciences, jusque et y compris l’histoire elle-même. La transformation ne fait plus peur aujourd’hui à aucune. Il nous faut considérer les « objets » psychologiques sous leur aspect historique » ; ibid., 107 : « Il n’y a pas de pure expression d’une réalité mentale préalable. Le signe appelle un contenu mental, il oriente, élabore, crée. Et toute œuvre créée devient instrument à son tour. (…) Œuvre devenue instrument, abstrait devenu « concret », signifié devenu signifiant : nous retrouvons toujours le même aspect des transformations. À chaque palier, il y a danger de durcissement, résistance, et dépasse-ment. On ne sent pas toujours ce rôle instrumental du signe dans des systèmes achevés comme les langues. On le voit mieux dans les sciences et dans l’art, où du nouveau se fait sous nos yeux ».

[33]

Ibid., 126.

[34]

Ibid., 69.

[35]

Ibid., 85.

[36]

Paul Ricœur a bien exposé ce point en se fondant sur les recherches anthropologiques de Clifford Geertz : « Pour l’anthropologue et le sociologue, le terme symbole met d’emblée l’accent sur le caractère public de l’articulation signifiante. Selon le mot de Clifford Geertz, « la culture est publique parce que la signification l’est ». J’adopte volontiers cette première caractérisation qui marque bien que le symbolisme n’est pas dans l’esprit, n’est pas une opération psychologique destinée à guider l’action, mais une signification incorporée à l’action et déchiffrable sur elle par les autres acteurs du jeu social » (Ricœur, 1983, 92). Ces réflexions sont d’autant plus pertinentes que, tout comme Meyerson, Ricœur trouve son point de départ dans le travail de Cassirer.

À cet égard, il est dommage que Meyerson n’ait jamais confronté son idée des fonctions avec les théo-ries du « fonctionnalisme » anglais, dans la mesure où, chez un Radcliffe-Brown par exemple, la fonction est toujours étudiée relativement à une structure sociale : « La fonction de toute activité récurrente, telle que la punition d’un crime ou une cérémonie funéraire, consiste dans le rôle qu’elle joue dans la vie sociale totale et, par conséquent, dans la contribution qu’elle apporte au maintien de la permanence structurale » (Radcliffe-Brown, 1968, 264).

[37]

Reuchlin, 1957, 121-122.

[38]

Brassac, 2003, 197-200.

[39]

Meyerson, 1995 (1948), 125.

[40]

Ibid., 114.

[41]

Ibid., 125.

[42]

Ibid., 114.

[43]

Le psychologue Henri Piéron, dans son compte rendu des Fonctions, avait prévenu : pour emboîter le pas à Meyerson, il faudra faire preuve d’une culture peu commune (Piéron, 1946-1947, 544). Françoise Parot voit dans cette ambition d’un « savoir pluriel », « appelant à la collaboration des historiens et des anthropologues, mais aussi des artistes, des théologiens, des philosophes et des savants », la cause de l’échec institutionnel de la psychologie historique : « Meyerson resta marginalisé par une institution universitaire peu encline à laisser éclore et se développer les intérêts pluridisciplinaires » (Présentation, in Meyerson, 1999 (1975-1976), 2).

[44]

Parot, 1996, 89, cité par Mengal, 1996, 185.

[45]

Mengal, 1996, 186.

[46]

Lévy-Bruhl, cité par Ibid., 190.

[47]

Meyerson, 1995 (1948), 140.

[48]

Ibid., 141.

[49]

Souriau, 1948, 499-500.

[50]

Cf. en particulier l’histoire des points de vue sur la mémoire « du xiiie au xviie siècle » à travers les figures de Bonaventure, Albert le Grand, Saint Thomas, Ramon Llull, Giulio Camillo, Giordano Bruno et Robert Fludd (Meyerson, 1999 (1975-1976), 362-399).

[51]

Ibid., 38-39, 41 et 44.

[52]

Dans l’introduction à sa Philosophie des formes symboliques, Ernst Cassirer proposait une « expo-sition du problème » en deux temps : d’abord le geste essentiel de symbolisation par lequel la conscience s’extériorise dans ses représentations ; ensuite, le genre d’investigation que Cassirer se propose de mettre en œuvre : il s’agirait d’analyser de plus près les caractéristiques de la symbolisation, en partant non pas de la conscience en général, mais bien de la riche diversité de ses produits. C’est légitime, puisque Cassirer vient de montrer que la conscience symbolisait dans ses représentations : il a d’emblée « déduit », au sens de Kant, l’activité symbolisante de la conscience dans ses représentations. C’est légitime et ce sera fruc-tueux : plutôt que de s’en tenir à la « déduction », nécessaire mais en elle-même abstraite, il y a intérêt à se tourner vers les différentes formes symboliques effectivement produites pour comprendre comment est menée précisément la symbolisation. Le plan d’ensemble que suivra Cassirer dans cette traversée de l’ac-tivité symbolique correspondra à une classification des représentations suivant les trois grands genres de représentations que sont le langage, l’art et le mythe, enfin les sciences. L’investigation prendra son point de départ dans les « formes symboliques », en fonction de la tripartition fondamentale de ces formes, et de là, elle remontera au détail de la formation des symboles qui se manifeste dans chaque classe. L’introduc-tion n’a épousé le double mouvement – de déduction de la possibilité de l’analyse des représentations de l’esprit humain, puis d’analyse effective de ces représentations – que pour mieux dépasser la déduction proprement dite : son but est de mener le plus rapidement possible à l’enquête concrète qui doit suivre (cf. Cassirer, 1972, 49).

[53]

Repris in Parot, 1996.

[54]

Cf. Meyerson, 1999 (1975-1976), 56-59.

[55]

Lebrun, 1999, 180-189.

[56]

Parot, 1996, 169.

[57]

« Thèmes nouveaux de psychologie objective : l’histoire, la construction, la structure », in Parot, 1996, 102.

[58]

Nous ne pouvons donc pas suivre Bruno Karsenti lorsqu’il fait de Meyerson, et de son maître le psychologue Henri Delacroix, des structuralistes avant l’heure (Karsenti, 1997, 192-193). Même l’heure venue, Meyerson ne témoignera qu’indifférence pour le structuralisme.

[59]

Sur ce point, nous nous permettons de renvoyer à la troisième partie de notre thèse (Fruteau de Laclos, 2004) : Émile Meyerson ne cesse d’insister sur la nécessité de reconnaître une « transcendance d’objet » en épistémologie.

[60]

Descombes, 1996, 290.

[61]

Ibid., 289. Descombes précise sa pensée par un exemple : « L’esprit objectivé à Paris, ce sera de tomber, à l’occasion d’un chantier, sur des traces préhistoriques des premiers habitants des berges de la Seine : nous ne savons presque rien de ces gens. L’esprit objectif de Paris, ce sera de connaître la carte, les noms des rues, le plan du métro, la signification qui tend à s’attacher à des oppositions de relation comme celle de la rive gauche et de la rive droite, ou celle des beaux quartiers et des faubourgs populaires (oppositions dont les frontières varient selon les époques, mais sans cesser d’exprimer le même besoin d’un contraste) » (ibid.).

[62]

Ibid., 291. Descombes retrouve ici les analyses de Charles Taylor (1992).

[63]

Nous avons insisté sur la portée sociologique des travaux de Gernet et sur leur importance pour Vernant dans un article à paraître sur « Les origines de la pensée de Vernant ». Rappelons que, dans sa Leçon inaugurale au Collège de France, Vernant affirmait mener une « enquête à double dimension concernant d’abord l’enracinement social, le statut au sein du groupe des différents types de croyances et de croyants, ensuite l’univers psychologique, les catégories mentales de l’homme religieux grec antique ». Il disait alors sa « dette à l’égard des deux maîtres qui (l’) ont formé, Louis Gernet, helléniste et sociologue aussi bien, Meyerson, psychologue, mais psychologue historien » (Vernant, 1976, 16).

[64]

Vernant, 1972, 9.

[65]

Vernant, 1974, 7. Signalons que l’analyse structurale dans le travail sur les mythes n’a jamais modifié la perspective d’ensemble de l’anthropologie historique de Vernant. Certes, le structuralisme l’a profondément marqué. Mais le but reste pour Vernant d’atteindre les fonctions psychologiques de l’homme grec, étudiées dans leurs mutations historiques, et ancrées dans un milieu social singulier. Ricœur a donc bien raison d’affirmer dans La mémoire, l’histoire, l’oubli (2003, 248-249) que l’anthropologie historique de Vernant reste fidèle à l’« humanisme » de Meyerson, cette attention à la diachronie et aux progrès de l’esprit humain.

Résumé

Français

Ignace Meyerson a renouvelé le champ de la psychologie par une réflexion méthodologique originale sur la nature de ses objets. En vue de rendre compte des progrès de la pensée, il propose de sortir du laboratoire et de procéder à une analyse des œuvres historiquement produites, en les considérant comme autant d’objectivations des fonctions de l’esprit. Afin de compléter la liste des facultés traditionnelles de la psychologie, il emprunte à la philosophie certaines de ses notions. Mais il nous semble que ces emprunts introduisent dans la « psychologie historique » une abstraction dommageable : non seulement, au cœur de l’étude des théories physiques – œuvres de l’esprit scientifique –, l’objectivité du réel n’est pas prise en considération ; surtout dans le processus général d’objectivation est négligée l’influence de la société : elle agit pourtant à nos yeux à la façon d’un véritable « esprit objectif ».

Mots-clés

  • Ignace Meyerson
  • Psychologie historique
  • Fonction mentale
  • Œuvres
  • Objectivation
  • Esprit objectif

English

Ignace Meyerson has renewed the field of psychology thanks to an original methodological reflection on the nature of its objects. In order to account for the progress of thought, he proposes to leave the laboratory and carry out an analysis of the historically produced works, considering them as just objectivations of mental functions. So as to complete the list of the traditional capacities of mind, he borrows from philosophy some of its notions. But this borrowing actually introduces a prejudicial abstraction into the « historical psychology » : on the one hand, the objectivity of reality is not taken into consideration in the study of the theory of physics – works of the scientific mind –, on the other hand, and this is worse, in the general process of objectivation, the influence of society is disregarded : yet the latter plays the role of an « objective mind » in it.

Keywords

  • Ignace Meyerson
  • Historical Psychology
  • Mental Function
  • Works
  • Objectivation
  • Objective Mind

Plan de l'article

  1. Une nouvelle tâche pour la psychologie
    1. Trouver, par-delà les « conduites », de nouveaux objets
    2. L’analyse de l’« objectivation » de l’esprit dans ses produits
    3. La fonction, faculté de la psychologie ou catégorie de la philosophie ?
  2. La construction psychologique de quoi ?
    1. La matière de la réalité mentale
    2. Histoire de la notion psychologique, histoire du fait social
    3. Fonctionnement psychologique et idéalisme philosophique
  3. Conclusion : Évolution de la psychologie historique : la prise en compte du social dans l’œuvre de Vernant

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