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Histoire, économie & société

2008/2 (27e année)

  • Pages : 168
  • Affiliation : Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

  • ISBN : 9782200924935
  • DOI : 10.3917/hes.082.0061
  • Éditeur : Armand Colin

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Depuis deux décennies environ, les travaux historiques commencent à analyser en France, en Belgique ou aux Pays-Bas, voire en Italie  [2][2]  Claudio Lorenzini ( « Note sul comportamento nuziale..., les témoins de mariage aux XIXe et XXe siècles, pour l’essentiel dans le cas de la cérémonie civile. Rien d’étonnant à cet intérêt récent qui s’inscrit dans le cadre de la multiplication des travaux portant sur les réseaux relationnels des individus en histoire sociale. Comme l’a écrit avec justesse Leslie Page Moch, l’étude de ces témoins est en effet une des rares voies d’approche des réseaux sociaux concrets des individus au-delà des limites du ménage, notamment pour les migrants en ville  [3][3]  Leslie Page Moch, « Networks among Bretons ? The evidence.... Cette source possède aussi des qualités rares en terme de représentativité et de cohérence. Étant donné que tous les mariés doivent choisir des témoins, que cette action ne dépend pas en droit d’un quelconque niveau de revenu et que le nombre en est fixé par la loi, l’analyse de la liste des personnes mobilisées permet un regard sur les réseaux sociaux d’une population globale, sans qu’interfère au cœur même de la source la question de la position sociale et économique des acteurs (en théorie, ne sont exclus que les célibataires). Il n’en est pas ainsi des analyses de réseaux qui s’appuient sur les solidarités ou les échanges économiques plus ou moins ponctuels, ou de celles qui reprennent les listes de témoins signalés dans les contrats de mariage devant notaire, dès lors que les franges les plus basses de la population n’y ont pas toujours recours, ou que l’ampleur des effectifs de témoins présents découle en large part de l’importance des enjeux financiers concernés  [4][4]  Scarlett Beauvalet et Vincent Gourdon, « Les liens... comme de modèles socioculturels propres à chacun des groupes de contractants  [5][5]  Sébastien Jahan a montré comment les listes des témoins.... Au contraire, par leur universalité supposée et leur homogénéité de présentation, les listes des témoins de mariage civil se prêtent bien à une analyse sérielle classique. A priori, leur étude paraît même être en mesure de réconcilier l’approche configurationnelle et le souci quantitatif, si souvent opposés.

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Le premier objectif de cet article est de réaliser enfin une synthèse des nombreux résultats disponibles désormais sur les villes d’Europe occidentale au XIXe siècle, en nous interrogeant en particulier sur la place de la parenté. Cependant, dans un second temps, nous prendrons nos distances par rapport à l’optimisme qui a prévalu pour l’instant sur les vertus de cette source « nouvelle ». Si les études nous renseignent bien sur les différences de composition du réseau familial et social en fonction du facteur migratoire ou de la position sociale des conjoints au sein de la ville, voire selon les espaces urbains (types de villes, types de quartiers, etc.), force est de constater qu’un certain nombre de précautions n’ont pas toujours été prises dans la compréhension de la signification de cet aspect somme toute mineur du rite matrimonial. Or il existe des différences sociales et historiques dans l’intérêt porté à la mobilisation des témoins civils, et elles sont susceptibles de modifier notre perception de la réalité des réseaux concrets des individus et d’en biaiser la compréhension.

La nécessaire prise en compte du contexte légal

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Cet article s’intéresse aux témoins des mariages civils dans des pays (France, Belgique, Pays-Bas, Italie) qui ont peu ou prou hérité leur législation du Code Napoléon ou qui s’en sont largement inspiré  [6][6]  Nous ne prétendons cependant pas que le mariage civil.... Avant toutes choses, l’analyse doit prendre en compte la définition des témoins et les contraintes légales qui pèsent sur leur sélection, fluctuantes selon les États et les périodes. Mais il convient aussi de saisir dans chacun des pays la position du mariage civil par rapport au mariage religieux.

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Il n’est pas inutile de rappeler que le Code Napoléon de 1804 fut à la fois un continuateur des normes tridentines du mariage religieux et l’héritier du contrôle étatique de la monarchie française sur le processus du mariage. Depuis l’époque moderne, le mariage catholique était une cérémonie publique supposant des témoins. Soucieux d’éviter les mariages clandestins et les procès qui en découlaient, les pères présents au Concile de Trente affirmèrent par le décret Tametsi de 1563 qu’un mariage valide nécessitait la présence d’un curé (et non celle du notaire) ainsi que celle de « deux ou trois témoins »  [7][7]  Jean Gaudemet, Le mariage en Occident, Paris, Cerf,.... En France, la législation royale se superposa vite à la législation religieuse dans le but d’imposer un contrôle plus strict encore du mariage. Dans la déclaration du 26 décembre 1639, il est dit qu’ « à la célébration du mariage assisteront quatre témoins dignes de foi outre le curé qui recevra le consentement des parties »  [8][8]  René Le Mée, « La réglementation des registres paroissiaux..., le rôle de ces témoins se bornant à une fonction d’attestation qui ne comportait aucune contrainte particulière – ce qui reste vrai jusqu’à nos jours. Pour l’Église, le choix des témoins était a priori ouvert. En droit canon, il n’y a guère d’exclusion de principe, y compris pour les femmes. Mais les jurisconsultes français, de leur côté, interprétèrent très tôt la notion de « témoins dignes de foi » dans un sens restrictif : les femmes, jugées incapables de remplir les fonctions publiques, furent aussi considérées comme incapables d’assister en tant que témoins dans des actes aussi importants que les mariages  [9][9]  Jean Imbert, « Les témoins de mariage du Concile de.... Le choix de témoins « sachant lire et écrire » fut par ailleurs encouragé par la Déclaration royale d’avril 1736  [10][10]  R. Le Mée, op. cit., p. 45., sans doute pour donner une solennité supérieure à la cérémonie.

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Il fallut attendre la Révolution française et la laïcisation de l’état civil en septembre 1792, qui créa le mariage civil en France, pour que les femmes soient autorisées à témoigner. Le droit intermédiaire, reprenant la pratique de l’Ancien Régime, maintint cependant la nécessité des quatre témoins au mariage civil. La réaction napoléonienne et le patriarcalisme bien connu du Code civil mirent fin à cette présence potentielle des femmes. Le décret du 11 mars 1803 prescrivit pour les mariages civils – seuls valides en droit – la présence de quatre témoins, de sexe masculin, majeurs – c’est-à-dire ayant au moins 21 ans –, apparentés ou non. Le retour à la règle de la fin de l’Ancien Régime ne fut pas total puisque le texte ne prévoyait plus d’encouragement à choisir des témoins « sachant signer ». Il s’agissait désormais de ne pas gêner l’appel aux parents proches, y compris illettrés, comme l’expliqua le conseiller Boulay pendant les débats au Conseil d’État  [11][11]  Discussion du Conseil d’État et du Tribunat sur le.... L’autre grande différence fut bien sûr la juxtaposition potentielle de deux cérémonies, l’une civile, l’autre religieuse. Deux points essentiels marquaient cependant la prééminence définitive de l’État en matière matrimoniale : d’une part, dans le Code Napoléon, le mariage civil était seul à se voir reconnaître une validité légale (pour la succession, la légitimité des enfants, etc.), d’autre part le mariage religieux ne pouvait avoir lieu sans qu’un mariage civil l’ait précédé (selon un délai indifférent)  [12][12]  Point admis par les évêques français. Ainsi, par exemple,.... Tout prêtre qui aurait procédé à un mariage religieux sans avoir l’attestation de l’existence préalable du mariage civil se serait exposé à des sanctions pénales lourdes. Chacune des cérémonies supposait évidemment des témoins, mais rien n’obligeait à choisir les mêmes : le jeu de la sélection se trouva donc potentiellement plus ouvert.

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Ce cadre fonctionna en France pendant la majeure partie du XIXe siècle. Il influença plusieurs autres pays, conquis lors de la Révolution ou sous l’Empire et qui héritèrent pour cela des règles valides dans l’Empire Français  [13][13]  J. Gaudemet, op. cit., p. 406., y compris pour certains après 1815, par exemple le Royaume des Pays-Bas, dont se sépara en 1830 la Belgique. La rédaction postérieure de codes nationaux ne changea pas grand chose pour ce qui concernait les formes du mariage : ainsi le Code civil hollandais de 1837 reprit, dans son article 131, la nécessité des quatre témoins mâles et majeurs  [14][14]  Frans Van Poppel et Marloes Schoonheim, « Measuring....

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En Italie, la situation fut plus complexe, compte tenu de l’émiettement territorial qui suivit l’effondrement napoléonien jusqu’à la conquête de Rome en 1870 qui réalisait l’Unité, mais aussi des politiques plus ou moins accentuées de restauration catholique qui furent poursuivies par les dirigeants des différents États, dont certains voyaient dans une partie des mesures napoléoniennes la réalisation des objectifs d’affirmation étatique de leurs prédécesseurs du XVIIIe siècle  [15][15]  Ainsi, à Naples, dans les années 1770, les souverains.... Il ne s’agit pas ici de retracer une histoire du mariage civil en Italie au XIXe siècle. Rappelons néanmoins que, si le mariage civil à la française y fut partout supprimé en 1815  [16][16]  Paolo Ungari, Storia del diritto di famiglia in Italia..., différents cas de figure se sont présentés. Dans les États pontificaux, où un état civil du type impérial avait été mis en place de 1810 à 1814 lors de l’annexion napoléonienne, il y eut total rétablissement du mariage religieux suivant les règles tridentines  [17][17]  Pour un exemple local, voir Romualdo Luzi, « L’istituzione... et élimination de toute forme d’état civil hors des registres paroissiaux, et ce jusqu’en 1870-1871  [18][18]  Carlo M. Fiorentino, Chiesa e stato a Roma negli anni.... On retrouve ce processus radical dans les États savoyards jusqu’en 1837  [19][19]  Alessandra Contini et Francesco Martelli (1985), « Lo.... Mais il y eut des évolutions plus subtiles, comme dans le Royaume de Naples : le Code Napoléon y était entré en vigueur le 1er janvier 1809, non sans quelques résistances des populations et du clergé ; en juin 1815, à peine un mois après son retour, Ferdinand IV de Bourbon, devenu Ferdinand Ier, roi des Deux-Siciles, supprima le mariage civil, symbole éminent du l’esprit révolutionnaire à éradiquer. Il garda toutefois la nécessité de faire procéder, avant la cérémonie religieuse, à un enregistrement public devant l’officier d’état civil, avec présence de témoins et rédaction d’un acte établi exactement sur le modèle du Code français ; la seule nuance – certes essentielle – était que cet acte ne proclamait pas l’union des parties mais les enjoignait à se rendre auprès du curé pour être unies par l’Église. En 1819, le nouveau Code civil du Royaume des Deux-Siciles formalisa cette étape civile préalable sous le nom de « promesse solennelle », nécessaire pour que le mariage religieux postérieur ait des effets civils : les époux devaient se rendre devant l’officier d’état civil de la commune de l’épouse accompagnés de quatre témoins  [20][20]  Ibid., p. 191-205..

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Malgré un premier projet de loi avorté, présenté en 1852 par Boncompagni, garde des sceaux de Victor-Emmanuel  [21][21]  P. Ungari, op. cit., p. 139-140., et quoique certains gouvernements provisoires dépendant du Piémont l’aient rétabli d’autorité à l’échelle locale en 1860  [22][22]  Par exemple le gouverneur Pepoli en Ombrie (ibid.,..., le mariage civil ne fit son véritable retour dans la péninsule, presque unifiée, qu’en 1865 lors de la mise en place du Code Pisanelli, dont la référence était le Code Napoléon, le tout dans un contexte de lutte contre la puissance temporelle du Pape et de volonté de laïcisation des institutions de la part de la classe dirigeante piémontaise  [23][23]  Ibid., p. 151-157.. Jusqu’aux accords de Latran en 1929, ce mariage civil fut le seul à être reconnu légalement et à avoir des effets civils (légitimation, héritage, etc.).

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À la différence de la France et de la Belgique  [24][24]  J. Gaudemet, op. cit., p. 407., le nouvel État italien n’alla pas jusqu’à interdire le mariage religieux en l’absence de mariage civil préalable  [25][25]  Il y eut cependant un projet de loi en ce sens de.... Cette différence n’est pas sans conséquence pour celui qui désire aujourd’hui travailler sur les témoins de mariage civil en vue d’analyser les comportements globaux d’une population donnée. En effet, alors qu’en France, en Belgique et aux Pays-Bas, dans la période considérée, tous les époux devaient procéder à une cérémonie civile, dans l’Italie des années 1865-1929, c’était loin d’être le cas : des centaines de milliers de personnes préférèrent se contenter du seul mariage religieux  [26][26]  Entre 1866 et 1871, on estime à 120 000 le nombre.... Il pouvait s’agir pour eux d’affirmer leur fidélité au Pape qui avait condamné la législation civile du mariage dès le Syllabus de 1864 puis dans une allocution de 1868  [27][27]  Ibid., p. 159-160., mais aussi de respecter des traditions religieuses, comme le suggèrent les milliers de demandes angoissées concernant la validité du mariage civil qui s’abattirent sur les évêchés italiens dès 1866. Des raisons plus pragmatiques jouèrent également : une veuve remariée au simple plan religieux conformait sa situation aux normes de la société sans perdre pour autant les éventuels avantages liés à son premier mariage – par exemple le versement de la pension de retraite du mari décédé –, dès lors qu’aux yeux de l’État elle ne s’était pas remise en couple ; un homme de grande famille régularisait moralement une relation entretenue avec une amante de condition modeste sans pour autant lui donner des droits à sa succession au détriment de ses parents  [28][28]  Marzio Barbagli, Provando e riprovando. Matrimonio,.... Se contenter des mariages civils et de leurs témoins dans ces conditions, c’est prendre le risque d’écarter de l’étude une partie considérable de la population et de minorer certains groupes aux caractéristiques particulières : par exemple les veuves, les catholiques fervents, etc.

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L’existence des deux cérémonies pose d’ailleurs d’autres questions aux chercheurs. Nous avons déjà signalé que les époux n’ont pas obligation de solliciter les mêmes témoins dans les deux cas. Ceci se vérifie dans les pratiques. Dans une étude menée sur une petite commune de la banlieue lyonnaise, Tassin-la-demi-Lune, au XIXe siècle, il est apparu que seule une minorité des couples dont nous possédons à la fois les actes religieux et civils de mariage ont strictement les mêmes témoins. Plusieurs pistes permettent d’expliquer ces écarts. Parfois, l’ampleur du délai entre les deux célébrations a empêché de mobiliser les mêmes personnes. Dans certains cas, il y a eu volonté apparente d’élargir le cercle des personnes sollicitées et honorées. Dans de nombreux mariages, la différence s’est faite plutôt par absence d’un ou de plusieurs des témoins civils à la cérémonie religieuse. De surcroît, une part conséquente des mariages religieux indiquent comme « témoins » le père, voire la mère, d’un conjoint, ce qui est exclu dans les mariages civils  [29][29]  Emilie Joz, Le mariage à Tassin-la-Demi-Lune au XIXe....

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Ces deux dernières remarques suggèrent que les logiques de sélection des témoins religieux et civils n’étaient pas nécessairement semblables aux yeux des familles, mais aussi que la contrainte « réglementaire » dépendait de l’institution concernée. Il est en effet significatif d’observer que dans les corpus français que nous connaissons, le nombre de témoins civils est presque toujours égal à quatre, selon la norme fixée par le Code Napoléon, tandis qu’une partie importante des mariages religieux ne comptent que deux ou trois témoins, ce qui correspond à la norme minimale édictée par le Concile de Trente, mais peut aussi traduire une moindre capacité ou volonté du clergé d’imposer des règles strictes aux fidèles  [30][30]  Les actes religieux sont d’ailleurs souvent rédigés.... Ainsi, tandis que Maurice Garden signale que dans son échantillon de mille mariages civils parisiens de 1885, 998 comportent 4 témoins  [31][31]  Maurice Garden, « Mariages parisiens à la fin du XIXe..., dans les mariages de la paroisse de Saint-Ambroise, la même année, respectivement 32 et 26 des 423 actes religieux ne mentionnent que 2 ou 3 témoins  [32][32]  Archives départementales de Paris (ensuite AD Paris),.... Il est probable que le sous-effectif était plus marqué parmi les classes populaires. À Saint-Ambroise en 1842, paroisse située dans les faubourgs artisanaux de l’Est parisien, 37 actes de mariages religieux sur 176 ne signalent que 2 ou 3 témoins, soit 21 %  [33][33]  AD Paris, Collection archevêché, 5.. En revanche, en 1841, à Saint-Sulpice, paroisse plus aisée de la rive gauche de la Seine, ce n’est le cas que pour 10 actes sur 75, soit 13 %  [34][34]  AD Paris, Collection archevêché, 1677..

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Le plus ou moins grand nombre de témoins choisis influe bien entendu sur la vision que nous pouvons avoir du réseau social des conjoints. Cela modifie le nombre de liens visibles, mais, surtout, un quorum plus restreint de personnes mobilisées oblige les parties à privilégier certaines logiques de sélection au détriment des autres, alors que, dans le cas d’un quorum large, des relations diverses sont susceptibles d’apparaître en complément des liens considérés comme primordiaux  [35][35]  On en voudra pour preuve la transformation des logiques.... Il est donc nécessaire de tenir compte des normes fluctuantes en la matière, y compris au sein de la législation civile. Aux Pays-Bas, en Belgique, en France, la norme des quatre témoins est restée en vigueur pendant tout le XIXe siècle. En Belgique, le quorum est passé à deux témoins en 1908  [36][36]  Koen Matthijs, « Demographic and Sociological Indicators.... La France a suivi ce mouvement en 1919, dans le cadre de la modification de l’article 75 du Code civil. Mais, depuis 1966, la loi française consent à une certaine souplesse, puisque le nombre de témoins est désormais fixé à « au moins deux, quatre au plus »  [37][37]  Code civil, Textes antérieurs et version actuelle,.... En Italie, à la fin du XIXe siècle, il n’est en revanche besoin que de deux témoins au mariage civil  [38][38]  Article 94 du Code Pisanelli de 1865 (Codice civile..., comme au mariage religieux  [39][39]  Les codes de savoir-vivre italiens de la période le....

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L’âge minimal des témoins a aussi évolué, en relation avec celui de la majorité. En France, la limite était de 21 ans dès 1803 et ce n’est qu’en 1974 qu’elle s’est abaissée à 18 ans. Aux Pays-Bas, le Code civil de 1837 avait retenu le seuil de 23 ans mais, à partir du 1er décembre 1905, la majorité fut fixée à 21 ans  [40][40]  F. Van Poppel et M. Schoonheim, op. cit., p. 179..... Ces contraintes d’âge ont évidemment eu un impact sur la sollicitation des témoins puisqu’elles pouvaient empêcher de faire appel à des égaux générationnels des époux, en particulier à des frères ou cousins, ou à des camarades de travail et amis.

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Signalons également que, contrairement à la législation française, le Code civil hollandais de 1837 et le Code Pisanelli de 1865 comportaient des critères de résidence pour les témoins : le premier interdisait de solliciter des personnes ne vivant pas dans la partie européenne de l’Empire hollandais  [41][41]  Ibid., p. 179. ; bien plus restrictif, le second obligeait – en théorie – à choisir des témoins résidant dans la commune de célébration (art. 351). Cependant, la limitation la plus cruciale fut l’exclusion, déjà signalée, des femmes. Celle-ci ne commença à reculer qu’à la fin du XIXe siècle, avec des écarts chronologiques sensibles selon les pays. Ainsi, en France, c’est par la loi du 7 décembre 1897, adoptée à la suite d’une campagne en faveur de l’égalité des droits civils menée depuis 1894 par un groupe féministe modéré, L’Avant-Courrière, que les femmes retrouvèrent le droit de témoigner aux actes d’état civil  [42][42]  Laurence Klejman et Florence Rochefort (1989), L’égalité.... Dans le royaume belge, une campagne similaire, menée par la revue « Le Féminisme chrétien de Belgique », aboutit au même résultat en 1908  [43][43]  Article 37 de la loi du 7 janvier 1908 : voir Paul.... Aux Pays-Bas, il fallut attendre juillet 1927  [44][44]  F. Van Poppel et M. Schoonheim, op. cit., p. 196..... Dans un premier temps, le poids des femmes parmi les témoins des mariages civils ne connut certes pas une croissance exponentielle, comme le montre le tableau 1 réalisé à partir des corpus français disponibles : la prééminence masculine et la marginalisation publique des femmes constituaient des données sociales et culturelles plus que légales. Mais leur arrivée, même minoritaire, n’a pu que modifier les logiques de mobilisation des témoins, soit par élargissement du bassin de recrutement potentiel et activation de la concurrence, soit par l’apparition de logiques sexuées de sélection. L’analyse des réseaux sociaux à travers les témoins de mariage civil ne peut donc qu’intégrer cette nouvelle dimension, et on se méfiera nécessairement d’une analyse comparative diachronique qui négligerait cette mutation. 45

Tab. 1 - Part des témoins de sexe féminin dans les actes de mariage civil. Échantillons français 1898-1914 [45][45]  Sources : Cyril Grange, « Les choix de témoins au...

La parenté absente du monde urbain ?

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Les chercheurs qui se sont intéressés aux témoins de mariage, ont développé plusieurs axes d’études. Mais l’une des principales questions fut de mesurer le poids du réseau familial au sein du réseau social, surtout dans le cas des villes dont on soupçonne toujours qu’elles pourraient être un lieu où les individus seraient relativement dégagés de l’emprise de la parenté (ou dépourvus de son soutien, si on voit les choses en sens inverse). Un autre axe problématique fut de déterminer, en particulier pour les migrants, les mécanismes d’intégration sociale dans le monde urbain, et de jauger tout spécialement la place de la famille dans ce processus.

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Plusieurs modes d’évaluation du « réseau familial » en milieu urbain pour les périodes anciennes ont été développés récemment. Compte tenu de l’impossibilité de reconstituer l’ensemble des liens de parenté au sein d’une population urbaine, trop grande et en général assez mobile  [46][46]  Michel Oris, Catherine Capron, Muriel Neven, « Le..., il s’agit toujours de trouver des « indicateurs », évidemment « imparfaits », et non de mesurer l’intégralité du « réseau familial » de chacun, si tant est que cette dernière notion puisse avoir un sens autre qu’évocateur  [47][47]  Comme l’a noté David Reher, la famille, et par extension.... Les historiens démographes de l’École de Liège ont, par exemple, créé deux indicateurs, l’un « patronymique » qui consiste à compter à un instant donné pour chaque individu le nombre de personnes portant son nom de famille dans un espace défini (la commune le plus souvent), l’autre semi-généalogique qui, toujours pour un individu et un moment donné, comptabilise ses parents proches disponibles localement : père, mère, frères, sœurs, éventuellement enfants  [48][48]  Catherine Capron, « Essai de reconstruction automatique.... Sans que cela constitue une réelle surprise, il est apparu, en utilisant l’indicateur patronymique dans le cadre d’une comparaison entre un village des Ardennes belge – Sart entre 1812 et 1900 – et une ville minière en pleine explosion industrielle – Tilleur entre 1846 et 1866 –, que le réseau familial villageois était bien plus ample que son pendant urbain, notamment au début de l’âge adulte : 23 individus en moyenne à Sart contre 6 à Tilleur pour un individu âgé de 20-30 ans  [49][49]  C. Capron, op. cit., p. 34-38.. Compte tenu des caractéristiques des deux échantillons concernés, cette opposition revêt une dimension à la fois exemplaire et extrême, et il serait imprudent d’en tirer aussitôt des généralités sur les décalages urbain/rural. Par ailleurs, étant donné le caractère « imparfait » reconnu à chaque indicateur, il n’est pas inutile de multiplier les approches et les tests en usant d’autre indices. C’est ainsi que la composition de la liste des témoins de mariage peut fournir un nouvel éclairage sur cette question.

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À partir de 1796 actes civils français tirés de l’enquête « Trois mille familles », Jacques Dupâquier a fourni des résultats à l’échelle nationale pour la période 1803- 1902. Au total, 15,8 % des mariages mentionnent 4 témoins explicitement apparentés aux conjoints, un tiers (35,3 %) n’en indiquent aucun, tandis qu’une petite moitié (48,9 %) font intervenir à la fois des « amis » (au sens très large) et des parents. On le voit d’emblée, la fonction de témoins au mariage civil est loin d’être l’apanage exclusif de la famille et les listes intégralement familiales sont de fait très minoritaires. Mais les enseignements les plus intéressants sont surtout comparatifs. Ainsi la France du Nord (hors la Bretagne et la Basse-Normandie) donne plus de poids à la famille que la France du Midi, et la proportion de mariages sans aucun témoin apparenté aux époux est plus élevée dans les villes chefs-lieux (40 %) que dans les campagnes (31 %)  [50][50]  Jacques Dupâquier, « Le choix des témoins dans les.... On retrouve donc l’opposition attendue entre les villes et les campagnes, même si les écarts ne semblent pas extrêmes. Si l’on raisonne en pourcentage d’apparentés parmi les témoins, la plupart des corpus français montrent que les témoins familiaux, explicitement désignés comme tels dans les actes, conformément à l’article 76 du décret du 11 mars 1803, sont minoritaires en ville au XIXe siècle. Ainsi à Paris, en 1885, ils ne sont qu’environ un tiers  [51][51]  M. Garden, op. cit., p. 125-126., de même qu’à Vierzon en 1845 pour les témoins du mari  [52][52]  Alain Pauquet, La société et les relations sociales.... La proportion tombe à un cinquième à Saint-Chamond en 1860-1880  [53][53]  Elinor Accampo, « Entre la classe sociale et la cité :.... On retrouve en Belgique et aux Pays-bas des résultats comparables. À Liège, de 1840 à 1890, 81 % des témoins de mariage civil n’ont pas de liens de parenté aux conjoints, de même que 65 % des témoins à La Haye entre 1858 et 1902  [54][54]  Anne Jacquemin, « Un éclairage de la sociabilité en.... À l’inverse, il est fréquent que la parenté domine dans les échantillons ruraux : Muriel Neven trouve 61,7 % de témoins familiaux dans le pays de Herve (Belgique) dans la seconde moitié du XIXe siècle, un résultat tout à fait équivalent à celui de Samois-sur-Seine, village de Seine-et-Marne, de 1837 à 1889  [55][55]  M. Neven, Dynamique individuelle et reproduction familiale....

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On se gardera cependant de tout schématisme et de toute opposition trop tranchée. Ainsi, Koen Matthijs obtient pour la ville de Louvain dans les années 1840-1850 une répartition tout à fait équilibrée entre les témoins parents de l’époux, ceux qui le sont de l’épouse et ceux, enfin, qui n’entretiennent apparemment aucun lien familial avec les conjoints  [56][56]  K. Matthijs, op. cit., p. 394.. Par ailleurs, le monde des villages est loin d’être unifié quant à l’appel à la parenté. Dans le Cher, en 1845, Alain Pauquet distingue des écarts nets entre les zones rurales : environ la moitié des témoins des maris sont des parents en Sologne (40,5 %), dans le Val de l’Aubois (48,9 %), ou dans le Val de Germigny (50,8 %), tandis que cette part atteint ou dépasse les deux-tiers dans la Marche (65,9 %), le Boischaut (65,0 %), ou la forêt de Saint-Martin (76,9 %). Ce sont certes des proportions plus élevées que celles observées dans la ville industrielle de Vierzon, mais pas nécessairement plus fortes qu’à Bourges, la vieille ville administrative et épiscopale : 60 % de témoins apparentés du côté du mari  [57][57]  A. Pauquet, op. cit., p. 374-375..

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Impossible donc de s’en tenir à un schéma simple et rigide : la compréhension de la place du réseau familial au sein de la liste des témoins de mariage dans le monde urbain du XIXe siècle doit nécessairement s’appuyer sur une vision plus précise de la composition sociale de chaque ville et des phénomènes migratoires qui s’y produisent  [58][58]  Le propos vaut également pour le monde rural : Muriel.... À cet égard, il apparaît que les villes où la place de la parenté est la plus réduite sont celles qui connaissent une forte croissance de leur population dans le cadre de la révolution industrielle ; une part considérable des mariés y est issue d’une immigration récente et dispose donc d’un moindre réservoir de parenté locale : à Vierzon en 1845, selon Alain Pauquet, « la révolution industrielle bat son plein », comme à Saint-Chamond sous le Second Empire ; quant à la population de La Haye, elle triple entre 1858 et 1902  [59][59]  A. Pauquet, op. cit., p. 374 ; F. Van Poppel, M. Schoonheim,.... Le phénomène de sous-représentation de la famille dans la liste des témoins de mariage s’accentue lorsque l’immigration est d’origine lointaine, ce qui, dans une société aux déplacements difficiles et coûteux pour les milieux populaires, limite la possibilité de mobiliser la famille pour la cérémonie nuptiale. Ainsi, à Liège, où la part des témoins apparentés est très basse dans les années 1840-1890, on trouve un contingent important d’immigrés lointains : 20 % de Flamands ou d’étrangers  [60][60]  A Jacquemin, op. cit., p. 347.. Les époux étrangers de la première vague migratoire, souvent venus sans parents, sont évidemment les plus dépourvus : étudiant des mariages de Rotterdam et Amsterdam en 1867-1890 qui impliquaient un migrant italien et une épouse hollandaise, Margaret Chotkowski comptabilise à peine 4 % de témoins apparentés au mari contre 19 % liés familialement à la femme  [61][61]  Margaret Chotkowski, « Colleagues, friends and partners ?....

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Ces résultats globaux à l’échelle d’une ville masquent cependant de grandes diversités internes. Les différences entre quartiers sont souvent marquées, en raison de leur composition sociale interne – nous y reviendrons –, de la présence plus ou moins accentuée des immigrants, mais aussi de la phase d’intégration dans laquelle se situent ces mêmes immigrants. À Paris, en 1885, la place de la parenté était particulièrement faible parmi les témoins des mariés des arrondissements industriels et artisanaux de l’Est, par opposition à ceux de l’Ouest bourgeois. Le phénomène se confirme en 1902 : 40,2 % des témoins dans le 16e arrondissement étaient signalés comme membres de la famille des époux, contre 13 % pour ceux du 11e arrondissement  [62][62]  Pour 1885, voir Maurice Garden, op. cit. Pour 1902,.... Lorsque le quartier englobait une population enracinée, la proportion de témoins familiaux était plus élevée. Dans les communes de la proche banlieue parisienne (la Petite Couronne), la croissance rapide de la population dans la seconde moitié du XIXe siècle n’empêcha pas le maintien d’un noyau plus ou moins important composé des anciennes familles agricoles (vignerons, jardiniers, cultivateurs), artisanales ou commerçantes, parfois présentes depuis plusieurs générations, unies dans un vaste et dense réseau de parenté et d’alliance, qui maintenaient une vie communautaire proche du monde villageois, et dont la stabilité fut garantie par le fait qu’elles étaient propriétaires du foncier  [63][63]  Martine Segalen, « Famille et mariage », dans Jacques.... Nulle surprise dès lors à ce qu’en moyenne, en 1885, les mariés de ces communes aient mobilisé plus de témoins familiaux que les époux parisiens stricto sensu  [64][64]  M. Garden, op. cit., p. 126, tab. 7.. Mais il ne faut pas toujours voir dans ces variations un « héritage » du passé : au fur et à mesure du processus migratoire, de nombreux espaces banlieusards se sont restructurés comme des lieux d’installation durable des familles  [65][65]  Plusieurs travaux ont souligné que la banlieue est..., voire de construction de « communautés », plus ou moins dominés par des groupes aux caractéristiques particulières. On peut ainsi évoquer le cas des migrants bretons en Île-de-France sous la Troisième République. Ceux qui se marièrent dans le XIVe arrondissement de Paris, près de la gare Montparnasse, furent moins nombreux à avoir au moins un parent dans la liste des quatre témoins (37 % en 1910) que ceux qui se marièrent à Saint-Denis (69 % en 1910) ; le XIVe arrondissement fut en effet pour eux avant tout un quartier de prime-installation et de transit, alors que Saint-Denis semble avoir été une commune d’implantation à long terme des familles, une destination finale  [66][66]  L. P. Moch, op. cit., p. 443-449..

Quels parents ?

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La plupart des travaux se contentent de distinguer la parenté des autres catégories de témoins. Mais de quels parents précisément parle-t-on ? Si l’on reste à l’échelle régionale ou à celle d’une ville, sans entrer dans les distinctions internes à des groupes particuliers, comme nous l’avons fait pour les migrants italiens de Rotterdam, force est de reconnaître l’équilibre global entre la parenté de l’épouse et celle de l’époux dans le monde urbain du XIXe siècle. Leslie Page Moch l’affirme pour les mariages de bretons de Paris et de Saint-Denis en 1910  [67][67]  Ibid., p. 451.. À La Haye, en 1858-1902, 18 % des témoins sont explicitement apparentés à la future, 17,9 % au mari. À Louvain, entre 1840 et 1850, les proportions sont d’un tiers pour chaque côté  [68][68]  F. Van Poppel, M. Schoonheim, op. cit., tab. 1 ; K..... Il semble que, dans la mesure du possible et compte tenu des variations individuelles, il y avait un souci patent d’équilibrer le poids des deux familles lors de la cérémonie nuptiale, et de marquer leur égale dignité et importance dans le processus d’alliance.

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Une autre question a été peu creusée pour l’instant dans les études, celle du type de relation familiale existant entre les témoins et les conjoints. On peut en effet penser que la répartition des témoins frères, beaux-frères, oncles, cousins, grands-parents, etc. différait en fonction de certains critères, dont l’opposition entre villes et villages. Pour Paris en 1885, Maurice Garden considérait que l’idéal était « un frère de chaque côté, et un oncle ou un cousin »  [69][69]  M. Garden, op. cit., p. 126.. Dans le village de Samois-sur-Seine entre 1837 et 1889, ce sont au contraire les oncles des conjoints qui dominaient, et de très loin. Leur nombre – 516 sur 2016 témoins – dépassait la somme des frères (229), des beaux-frères (201) et des aïeuls (47), ces derniers étant peu présents, surtout du côté des époux, pour des raisons démographiques évidentes  [70][70]  V. Gourdon, Histoire des grands-parents, Paris, Perrin,....

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Cette prééminence absolue des oncles et le poids relativement réduits des frères – ils étaient moins nombreux que les cousins (244) – contrastent avec les données urbaines disponibles pour le long XIXe siècle. Dans la ville textile d’Elbeuf, en 1872-1873, les oncles arrivaient certes en tête (15,6 % de l’ensemble des témoins), mais avec très peu d’avance sur les frères (12,9 %), et la part cumulée des beaux-frères (8,3 %) et des frères dépassait celle des oncles. Bien plus, en 1910-1911 dans la même ville, les oncles, avec 12,5 % des témoins, arrivaient cette fois derrière les frères (16,9 %) et étaient talonnés par les beaux-frères (10,7 %)  [71][71]  K. Hamel, op. cit., p. 40.. Dans les villes du Berry, en 1845, 32 % des témoins familiaux étaient des oncles, soit un nombre presque équivalent à celui des frères (29,4 %), les beaux-frères regroupant 17,8 % de l’ensemble  [72][72]  A. Pauquet, op. cit., p. 377.. À La Haye, entre 1858 et 1902, frères et beaux-frères des conjoints représentaient 22 % des témoins contre seulement 8,4 % pour les oncles  [73][73]  F. Van Poppel, M. Schoonheim, op. cit., tab. 1.. Tassin-la-Demi-Lune, en périphérie lyonnaise, constitue un cas intéressant : la commune, encore dominée par les activités rurales au début du XIXe siècle, se transforma peu à peu à partir des années 1830 en banlieue artisano-industrielle d’une part, puis en villégiature bourgeoise d’autre part. Or on observe que le nombre moyen d’oncles ou de grands-oncles sollicités comme témoin dans chaque mariage stagna dans la période (moyenne en 1793-1895 : 0,288 par mariage), tandis que celui des frères et beaux-frères progressa dans la seconde moitié du XIXe siècle  [74][74]  En moyenne, il y a 0,475 frères et beaux-frères témoins....

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Il est donc tentant de voir dans le poids relativement élevé des frères un phénomène plutôt urbain, lié aux migrations, qui réduirait l’importance des liens collatéraux au profit des relations familiales les plus proches  [75][75]  On peut notamment supposer qu’un migrant s’installant..., et favoriserait un fonctionnement moins hiérarchisé du réseau de parenté que dans les sociétés paysannes traditionnelles où l’organisation familiale resterait modelée par les pratiques de succession et une large interdépendance des générations. Certes, mais à condition cependant de ne pas en déduire que la hiérarchie des parentés obtenue à Samois valait pour l’ensemble du monde rural et à toute époque. Si, en 1845, dans le Cher, les oncles dominaient nettement dans la région du Boischaut, le choix des frères était le plus fréquent dans le reste des zones agricoles et donc, en moyenne, dans les campagnes du département. De même, en Wallonie, dans le Pays de Herve de la seconde moitié du XIXe siècle, Muriel Neven a comptabilisé deux fois plus de frères témoins que d’oncles  [76][76]  A. Pauquet, op. cit., p. 377-378 ; M. Neven, op. cit.,.... Dans les campagnes du XIXe siècle, des résultats proches de ceux de Samois ont existé, mais les disparités régionales ou locales furent extrêmes, rappelant le poids, y compris à petite échelle, de certains facteurs anthropologiques, démographiques ou socio-économiques.

L’entre-soi bourgeois

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Pour l’instant, nous avons raisonné à l’échelle d’une population globale en ne considérant comme élément discriminant que le facteur migratoire. Il est temps de passer à un autre niveau d’analyse prenant en compte au sein du monde urbain la diversité des attitudes en fonction du statut social. Quels que soient les corpus urbains considérés, il apparaît en effet que le choix des témoins de mariage est très lié à la position des époux sur l’échelle sociale. Par ailleurs, il paraît exclu, nous le verrons, de rendre compte de ces différences en posant le problème en termes de simple « disponibilité » ou non d’une catégorie de témoins, par exemple les parents. Dans le cadre de cet article, nous serons amenés à analyser la composition des réseaux sociaux rendus visibles par les témoins de mariage civil à partir de trois types d’oppositions, qui se recoupent d’ailleurs partiellement : 1) témoins parents et témoins « amis » ; 2) choix horizontaux et sollicitations verticales ; 3) choix « stratégiques » ou simple recours administratif. 77

Tab. 2 - Relations de parenté entre témoins et conjoints, selon le groupe social du mari. La Haye, 1858-1902 [77][77]  Source : F. Van Poppel, M. Schoonheim, op. cit., tab....

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L’exemple de La Haye dans la seconde moitié du XIXe siècle montre bien le recours différencié à la parenté selon le milieu social. Lorsque le mari se situe au-dessus des travailleurs non qualifiés et des journaliers, il y a généralement au moins un parent dans la liste des quatre témoins. Mais c’est dans la grande bourgeoisie que la parenté est de loin la plus présente, puisqu’un peu moins de la moitié des unions comptabilisent 3 ou 4 témoins apparentés. Nous retrouvons bien entendu l’opposition spatiale déjà notée entre les quartiers bourgeois de l’Ouest parisien (XVIe arrondissement, en particulier) et les arrondissements populaires.

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Cette tendance s’inscrit dans la valorisation de l’entre-soi familial qui caractérise la culture bourgeoise du XIXe siècle, et dont témoigne l’expansion des cérémonies familiales marquant l’unité et la continuité du groupe – emphase du deuil familial, caveau de famille, préférence dans les manuels de civilité pour le choix de parrains et marraines grands-parents ou oncles et tantes, etc. La ritualisation du mariage comme mise en scène de la famille est particulièrement poussée dans les codes de savoir-vivre qui décrivent sur un plan normatif les mœurs de la grande bourgeoisie à l’usage d’un public élargi à l’ensemble des classes moyennes : ne s’agit-il pas de célébrer, davantage que l’union de deux êtres, celle de deux lignées ? Tout, y compris la qualité des témoins civils, est bon pour marquer cette dimension  [78][78]  Le fait que les codes de savoir-vivre de la bourgeoisie.... Quoi de plus approprié pour marquer l’approbation des familles et leur respectabilité sociale que de sélectionner des parents, si possible âgés, ou des amis intimes, à la position éminente, qui feront honneur aux parties ? C’est ainsi qu’un manuel français de 1897 écrit : « [les témoins] sont choisis de préférence parmi les parents notables ou parmi les amis qui, par leur situation sociale, ont acquis une certaine notoriété. Le rôle du témoin est un rôle purement honorifique. Aussi sont-ce, en général, des hommes d’un âge mur qui le remplissent »  [79][79]  Le savoir-vivre et les bonnes manières, Paris, Vermot,.... En Italie, en 1888, Emilia Nevers prescrit les mêmes options tout en ajoutant la possibilité de choisir un ami, de la famille plus que du conjoint, ayant bien mérité cette faveur : « On choisit les témoins parmi les parents, en général des ascendants, et les amis les plus intimes, ou bien ayant droit à cette récompense de la part de l’une ou l’autre des familles »  [80][80]  Emilia Nevers, Galateo della Borghesia, Torino, presso....

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Ces principes de sélection ont évidemment une seconde dimension. Au-delà de l’entre-soi familial, ils permettent aux classes supérieures de réaliser une véritable endogamie sociale au sein même de la liste des témoins. À Liège, entre 1840 et 1890, quand les maris sont membres des professions libérales, 54 % des témoins cités au mariage civil exercent eux-mêmes une profession libérale ou sont commerçants, alors que ces deux groupes ne représentent que 32 % de tous les témoins liégeois. Lorsque le mari est commerçant, 50,2 % des témoins relèvent des deux catégories précédentes. Les choix très descendants sont rares : sur 1763 témoins cités dans les unions impliquant un mari exerçant une profession libérale, seuls 30 sont « journaliers » (1,7 %), 23 « agriculteurs » (1,3 %), 10 « mineurs » (0,6 %) et 13 « domestiques » (0,7 %)  [81][81]  A. Jacquemin, op. cit., p. 354.. Dans son étude sur les témoins de mariage civil des juifs parisiens entre 1875 et 1914, Cyril Grange obtient des résultats comparables. Son corpus de mariages, défini par l’existence d’une cérémonie religieuse célébrée à la synagogue de la Victoire, celle que fréquente la frange supérieure du groupe juif de la capitale, est très majoritairement bourgeois  [82][82]  La « classe de mariage », c’est-à-dire le coût de.... Or on note que 59,7 % des témoins civils y sont des parents des époux, la proportion s’élevant même à 63,7 % lorsque les conjoints ont opté pour une cérémonie religieuse très coûteuse. En outre, le niveau social des personnes choisies est particulièrement élevé – 31,5 % de négociants, 13,4 % d’ingénieurs et industriels, 4,3 % de membres du secteur médical, 4,3 % d’administrateurs ou directeurs de société, 4 % exerçant dans le secteur juridique et 8,9 % dans le secteur financier, sans oublier les artistes, professeurs et journalistes- et correspond à peu de choses près à la répartition professionnelle des époux. Le choix endogamique privilégié des témoins s’observe parfois, au-delà de la classe sociale, au niveau même de la profession. Le trait est marqué chez les négociants, puisque, lorsque le mari déclare exercer cette profession, la moitié des témoins au mariage (47,6 %) font de même. La superposition entre « réseau familial » et « réseau professionnel » est ici spécialement élevée, car l’accès à cette profession obéit souvent à des logiques de dynasties. C’est moins vrai, à l’époque, dans les métiers juridiques, dans l’enseignement ou dans la presse : le choix intrafamilial y est balancé par la volonté de tisser un lien avec un ou plusieurs confrères  [83][83]  Ibid., p. 207-210.. Mais, quoi qu’il en soit du recours à la parenté au sein des différentes branches des élites, la clôture sociale dans le choix des témoins est in fine tout à fait considérable.

Voisinage, solidarité professionnelle et clientélisme populaire

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Les données concernant les témoins des classes populaires fournissent un portrait assez différent de leurs réseaux sociaux. Nous avons vu que la place de la parenté y est souvent bien moins forte : à peine un huitième des témoins des mariés du XIe arrondissement de Paris en 1902 sont déclarés comme parents des conjoints dans les actes, tandis qu’à La Haye en 1858-1902 un mariage sur deux (52,3 %) de journaliers ou de travailleurs non-qualifiés ne compte aucun parent cité. Il est certain qu’un des éléments majeurs d’explication tient à la place des néo-migrants à l’intérieur de ces catégories sociales.

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Cependant, on peut voir la question selon d’autres perspectives, plus complémentaires que contradictoires. Un des aspects qui peut aussi limiter la présence de la parenté comme témoin au mariage civil est sans doute l’aspect financier. Faire venir de la famille à une cérémonie qui, nous y reviendrons, n’est peut-être pas toujours vécue comme la plus importante au plan social ou culturel, a un coût non négligeable pour les conjoints des classes populaires, d’autant plus lorsque ce sont des migrants. On sait que, vers le milieu du XIXe siècle, le coût seul des formalités administratives nécessaires au mariage empêchait de nombreux couples ouvriers de « régulariser » civilement et religieusement un concubinage, au point que des sociétés philanthropiques – par exemple à Paris, la Société de Saint-François-Régis, créée en 1826 – se constituèrent pour leur faciliter la tache et moraliser les foyers  [84][84]  Barrie Ratcliffe, « Popular classes and cohabitation.... Le phénomène fut particulièrement poussé dans le deuxième tiers du XIXe siècle, au moment de la phase sociale la plus dure de la Révolution industrielle, mais il a dû continuer de jouer jusqu’à la Première Guerre mondiale, pour le moins. À cet égard, il n’est pas indifférent de constater que le recrutement des témoins de mariage civil est très concentré sur les villes concernées. À Liège, de 1840 à 1890, 90 % des témoins habitent la ville, tandis qu’à La Haye, entre 1858 et 1902, la proportion est de 86 %  [85][85]  A. Jacquemin, op. cit., p. 351 ; F. Van Poppel, M..... À une date tardive, 1902, dans un échantillon parisien comprenant des mariages célébrés pour moitié dans un arrondissement bourgeois (le XVIe) et pour moitié dans un arrondissement très populaire (le XIe), nous obtenons encore 80,3 % de témoins civils domiciliés intra-muros, contre 11 % résidant dans les trois départements d’Ile-de-France (Seine hors Paris, Seine-et-Oise, Seine-et-Marne), et 8,8 % en province, ou quelquefois dans les colonies, voire à l’étranger. Or, la proportion de témoins parisiens monte à 84,7 % dans le XIe arrondissement populaire pour 76 % dans le XVIe. En revanche, les témoins de province ou de l’étranger sont près de trois fois plus nombreux dans le XVIe bourgeois que dans le XIe (12,6 % contre 4,9 %)  [86][86]  À Tassin, en périphérie lyonnaise, entre 1793 et 1895,.... Il apparaît donc que les conjoints des milieux populaires  [87][87]  Concernant son corpus de mariages célébrés en 1869... ne font que très rarement appel à des témoins résidant à longue distance, y compris quand il pourrait s’agir de parents, alors que dans les milieux aisés cela pose beaucoup moins de problèmes  [88][88]  La même chose pourrait être dite pour les parrains....

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On peut énumérer trois autres facteurs de marginalisation des témoins apparentés dans les milieux populaires : la volonté de mobiliser des personnes appartenant à des couches sociales supérieures, l’importance des relations quotidiennes de voisinage, et celle du milieu professionnel. Pour en donner une simple illustration littéraire, il suffit de songer aux choix de Gervaise et Coupeau dans L’Assommoir de Zola. Elle sollicite Lorilleux, le mari de la sœur de Coupeau, et M. Boche, le mari de la concierge d’un immeuble voisin ; Coupeau, quant à lui, choisit un « camarade » de travail, Bibi-la-Grillade, et M. Madinier, le patron d’un atelier de cartonnage qui vit dans l’immeuble de sa sœur.

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L’appel à des supérieurs sociaux avait plusieurs fonctions : il permettait de rehausser le prestige de la cérémonie et l’image sociale des époux ; il était une manière élégante d’obtenir une aide financière pour le déroulement de la fête, car le témoin bourgeois se devait ensuite de payer sa tournée aux convives  [89][89]  C’était sans doute aussi une des raisons de l’appel... ; il pouvait traduire une extrême dépendance sociale ou économique, par exemple dans le cas des domestiques vis-à-vis de leur patron ; enfin, c’était un moyen d’entrer en relation plus directe avec une personne importante et utile, bref de créer un début de lien de clientèle. Les données liégeoises d’Anne Jacquemin sont très parlantes sur ce point : lorsque les maris se déclaraient domestiques, par exemple, il apparaît que seuls 4 % des témoins étaient de la même profession ; en revanche, 9,9 % appartenaient aux professions libérales, et 12,8 % étaient commerçants. De même, quand les maris étaient journaliers, il y avait davantage de témoins exerçant une profession libérale (14,3 %) ou commerçante (13,5 %) que de journaliers (12 %). Ce phénomène se retrouve à Paris en 1869. Étudiant des mariages ouvriers et populaires des arrondissements centraux (IIIe et Xe) et des arrondissements périphériques annexés à la capitale en 1860 (XIXe et XXe arrondissements, soit les anciennes communes de Belleville, Ménilmontant, La Villette, Charonne), Roger Gould a calculé que seuls 8,9 % d’entre eux ne comportaient aucun témoin appartenant aux classes moyennes ( « middle-class ») dans le premier cas, et 27,6 % dans le second. En moyenne, un mariage populaire célébré dans les quartiers centraux de Paris en 1869 comportait 1,73 témoins membres des classes moyennes, pour 1,19 dans les arrondissements périphériques. L’auteur en conclut à juste titre que, malgré une baisse indéniable, le déplacement des populations ouvrières des quartiers centraux vers les zones périphériques, dans le cadre de la politique haussmanienne, n’a pas « rompu les liens » entre les familles populaires et les classes moyennes, dont on affirme souvent qu’elles tenaient à la cohabitation traditionnelle dans des immeubles communs, phénomène propre aux vieux quartiers centraux  [90][90]  R. Gould, op. cit., p. 81-86..

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Cette relative verticalisation des choix dans les classes populaires s’opposait à la logique rigoureuse d’endogamie que nous avons vue à l’œuvre dans les élites sociales. Bien entendu, elle n’interdisait pas la sollicitation d’égaux sociaux voire, plus précisément, de confrères exerçant la même activité. À Liège, entre 1840 et 1890, y compris dans le cas des domestiques qui se choisissaient pourtant très peu entre eux sans doute par absence d’espace collectif de travail – et aussi parce que le métier se féminisa au XIXe siècle –, les maris faisaient beaucoup plus appel à des gens de leur profession que la moyenne globale : 12 % des témoins de journaliers étaient eux-mêmes journaliers contre 4,1 % de tous les témoins ; 25 % des témoins d’agriculteurs liégeois étaient agriculteurs contre 2 % de tous les témoins. Ce phénomène était surtout remarquable parmi les mineurs : pas moins de 36 % de leurs témoins étaient mineurs, alors que cette profession ne comptait que pour 4,1 % de tous les témoins de Liège sur la période  [91][91]  A. Jacquemin, op. cit., p. 354.. Ainsi, comme nous l’avions noté dans les couches supérieures à travers l’exemple de la bourgeoisie israélite de Paris, l’endogamie professionnelle des témoins, toujours sensible, dépendait néanmoins du secteur d’activité. Elle différait aussi en fonction des quartiers et de la structure de production locale. À Paris, en 1869, Roger Gould fait remarquer que le nombre moyen de témoins exerçant strictement le même métier ( « craft ») que l’un des deux conjoints était de 1,23 dans les quartiers centraux contre 0,86 dans les arrondissements périphériques, ce qu’il attribue au maintien de communautés de métiers ( « craft communities ») dans la première zone, plus artisanale qu’industrielle  [92][92]  R. Gould, op. cit., p. 87..

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La force des liens de voisinage était aussi très perceptible dans les choix des conjoints populaires. Gérard Jacquemet, dans son étude des mariages religieux de Belleville en 1854-1855 l’avait signalé, tout en indiquant que cela ne devait pas cacher le fort appel aux « amis de travail », aux camarades d’atelier  [93][93]  G. Jacquemet, Belleville au XIXe siècle, Paris, EHESS,.... Pour les mariages civils, toutefois, c’est l’étude de Roger Gould sur le Paris populaire à la fin du Second Empire qui fournit les résultats les plus convaincants. Distinguant une fois encore les quartiers artisanaux centraux et les arrondissements périphériques en 1869, il constate que le nombre moyen de témoins résidant à moins de 100 mètres des domiciles du mari ou de l’épouse était respectivement de 1,02 et de 1,74. Il note que cette proportion augmente dans le sous-échantillon des mariages populaires : 1,18 et 1,84 en moyenne. Les résultats des arrondissements périphériques sont particulièrement significatifs du poids du voisinage, car non seulement la densité de population y était moindre que dans la zone centrale – ce qui aurait dû réduire au contraire la part des proches voisins –, mais encore le nombre des ateliers et usines y était plus faible que dans les quartiers centraux. En effet, le déplacement des populations ouvrières vers les périphéries ne s’était pas encore accompagné à cette date de celui des implantations industrielles, et les ouvriers résidant dans les XIXe et XXe arrondissements continuaient pour une large partie d’entre eux à travailler dans les espaces centraux de Paris. Somme toute, cela signifie que le choix de témoins voisins n’était pas le simple fruit des solidarités de métiers ou d’établissement. Il y avait là la marque d’une conscience communautaire populaire spécifiquement fondée sur la force des relations de voisinage. Ce trait aurait même été propre aux quartiers périphériques, alors que, dans les quartiers centraux, comme nous l’avons vu, les solidarités de métiers auraient été beaucoup plus structurantes  [94][94]  R. Gould, op. cit., p. 88-90..

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Au total, la faiblesse de la parenté dans les choix de témoins de mariage civil au sein des classes populaires du XIXe siècle n’apparaît pas comme la conséquence de la seule faiblesse du réseau familial local, ce que pourrait suggérer une analyse strictement démographique s’appuyant sur le caractère crucial du phénomène migratoire. Il semble aussi que les classes populaires usaient de cette mobilisation symbolique de manière beaucoup plus flexible que dans les classes supérieures où prédominait une double logique d’endogamie familiale et sociale. Les listes de témoins juxtaposaient des logiques complémentaires, qui avaient chacune un intérêt propre : appel aux parents, aux voisins immédiats, aux collègues de travail, mais aussi à des supérieurs sociaux ou à des notables. Cependant, cette vision stratégique du réseau social rendu visible par les actes de mariage civil, doit immédiatement être balancée par la prise en compte d’un dernier phénomène essentiel : les témoins « permanents » ou « professionnels ».

Malaise dans la ritualisation : les « témoins permanents »

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La plupart des chercheurs qui ont travaillé sur des corpus de témoins civils au XIXe siècle l’ont constaté : une partie conséquente des témoins apparaissait de manière récurrente, et semblait donc n’avoir avec les conjoints qu’un rapport lointain, voire purement administratif  [95][95]  Pour Elbeuf, voir K. Hamel, op. cit., p. 41 ; pour.... Comme l’écrit Anne Jacquemin à propos de Liège, il semble que « les époux ne choisissent pas toujours eux-mêmes leur (s) témoin (s), [que] l’Officier de l’État Civil leur en commet un d’office, [et que] ces témoins permanents sont choisis en fonction de leurs capacités à signer »  [96][96]  A. Jacquemin, op. cit., p. 352.. Ces témoins relevaient donc généralement de l’administration communale, des élites municipales (maires, élus, instituteur secrétaire de mairie…), mais parfois aussi de la petite notabilité locale (le cabaretier, par exemple). Dans la capitale wallonne, ils auraient représenté pas moins de 12,8 % de tous les témoins cités, mais on note surtout que cette proportion montait à près d’un cinquième dans les « classes laborieuses » alors qu’elle était rare dans la « classe moyenne » et presque inexistante dans la haute-bourgeoisie (tab. 3)  [97][97]  Même différence sociale à La Haye entre 1858 et 1902,.... 98

Tab. 3 - Témoins permanents dans l’ensemble des témoins cités selon le statut social du mari. Liège 1840-90 [98][98]  Source : A. Jacquemin, op. cit., p. 356, tab. 6.

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Anne Jacquemin, puis Michel Oris, y ont vu le signe qu’une partie des couples migrants formés en ville au XIXe siècle – à Liège ou ailleurs – disposait d’un réseau social et surtout familial extrêmement limité à l’échelle locale, et que le mariage pouvait être lui-même l’union quelque peu précipitée, mais essentielle à la vie quotidienne, de deux solitudes  [99][99]  A. Jacquemin, op. cit. ; M. Oris, « Les migrations...., ce qui nuancerait l’image un peu trop systématique de la migration familiale en chaîne. Le fait qu’à Amsterdam et Rotterdam entre 1867 et 1890, dans les unions entre un Italien et une Hollandaise, 24 % des témoins étaient des employés publics ( « public clerks »)  [100][100]  Et même 62 % dans le seul cas des mariages de Rotterdam :... et 4 % seulement des parents du mari, irait dans cette voie. Mais, au-delà, il semble qu’il faille s’interroger sur le sens même donné par les familles au témoignage à la cérémonie civile. Ne réduit-on pas la compréhension du phénomène des témoins permanents en ne la rapportant qu’à une distribution inégale selon les groupes sociaux des réseaux familiaux et amicaux ? N’a-t-on pas tendance à supposer avant vérification que les conjoints et leurs parents investissaient tous d’une signification réelle et plus ou moins identique – grosso modo, une possibilité de mobilisation symbolique et stratégique d’une partie du réseau relationnel – cet aspect du rite matrimonial ? N’est-on pas en train, ce faisant, de développer une explication somme toute très mécanique – l’impact direct du facteur migratoire – pour un phénomène dont un ressort pourrait tout aussi bien être la diversité de perception du sens de la ritualisation ?

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Ce dernier propos peut être illustré par la comparaison des témoins mobilisés lors de deux cérémonies civiles : la déclaration de naissance et le mariage. Dans le cas des couples mixtes italo-hollandais étudiés par Margaret Chotkowski, la part des témoins « employés civils » était plus forte dans le cas des déclarations de naissance des enfants (32 %) que lors des mariages (24 %), alors même que cela ne nécessitait que deux témoins et que l’on peut supposer que les réseaux sociaux des pères et mères s’étaient pourtant étoffés entre le mariage et la première naissance  [101][101]  Ibid., tab. 3.. Il paraît évident que cela tenait à la faible signification que revêtait, aux yeux des familles, le témoignage en mairie à l’occasion d’une naissance.

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Ne peut-on alors en dire autant pour les témoins aux mariages civils ? Plusieurs indices interrogent le schéma explicatif que nous avons pour l’instant privilégié. Force est ainsi de constater que la proportion de témoins permanents pouvait aussi être très élevée dans des espaces beaucoup moins perturbés par les facteurs migratoires que les grandes villes industrielles du XIXe siècle. Jan Kok note qu’entre 1830 et 1880, à Akersloot, commune qu’il définit comme un « village hollandais ordinaire », il y avait aussi beaucoup de « témoins professionnels » et il ajoute que de nombreux témoins qui étaient venus pour un mariage donné se voyaient demander de signer également l’acte du mariage suivant, en raison de l’absence d’un ou de plusieurs témoins  [102][102]  Jan Kok, « Commentaire autour du livre de Paul-André.... Le cas de Tassin-la-Demi-Lune, près de Lyon, au XIXe siècle, se situe dans le même ordre d’idées. Nous avons défini une catégorie de témoins, dits « récurrents », comprenant ceux qui furent choisis dans dix mariages au moins, ce seuil étant assez élevé pour que l’on n’y retrouve pas des personnes sollicitées pour des raisons seulement familiales (tab. 4). De fait, les individus concernés correspondent pour l’essentiel à des notables locaux de plus ou moins haut vol ou à des employés municipaux : instituteur, garde-champêtre, juge de paix, maire, secrétaire de mairie, employé communal, cabaretier, propriétaire-cultivateur (au début du XIXe siècle), voire cordonnier ou maître maçon. Au total, sur le siècle (1793-1895), ces témoins récurrents représentaient plus du quart des témoins (27,5 %). Cette proportion particulièrement forte apparaît certes cohérente avec l’importance des migrations dans cette commune de banlieue lyonnaise en croissance ; on remarque cependant que ce fut dans la première moitié du XIXe siècle, et singulièrement avant 1815, que les témoins récurrents furent les plus présents – alors même que le nombre plus faible de mariages aurait du conduire, en toute logique, à une réalité inverse –, c’est-à-dire justement à une époque où la commune était encore très rurale : 60 % des époux à la profession connue y déclaraient exercer une activité agricole. Qu’il s’agisse de Tassin ou d’Akersloot, la conclusion s’impose : une part conséquente des témoins n’avait qu’un rapport lointain avec les conjoints, et cela tenait certainement moins à l’impossibilité de disposer à l’heure dite de quatre personnes de son réseau social ou familial qu’à un désintérêt d’une partie des familles pour cette question, qui devait leur apparaître somme toute comme un pur enjeu administratif.

Tab. 4 - Témoins récurrents (choisis au moins 10 fois sur le siècle). Mariages civils de Tassin 1793-1895 [103][103]  Source : V. Gourdon, E. Joz, op. cit., tab. 11.

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Or, il est très vraisemblable que ce désintérêt était inégalement réparti dans la population, en relation avec l’importance donnée à la ritualisation générale de la cérémonie matrimoniale. On peut songer ici au cas des familles paysannes pauvres italiennes qui, encore au début du XXe siècle, pour s’éviter de payer les frais obligés d’une noce complète, organisaient de fausses fuites ( « fuga simulata ») de leurs filles chez leurs fiancés, aussitôt suivis de mariages clandestins  [104][104]  Marzio, Barbagli, Sotto lo stesso tetto. Mutamenti.... Mais, sans aller jusqu’à cette situation extrême, il est clair que bien des familles populaires et désargentées étaient, en dépit d’efforts sensibles, moins obsédées par la réalisation absolue des formes « parfaites » de la cérémonie nuptiale que l’on pouvait l’être dans les milieux bourgeois, où les manuels de savoir-vivre décrivaient avec une minutie étonnante tous les détails – de la couleur de la robe de la grand-mère ou de la sœur aînée de la promise, à la position de tête de l’épouse au moment du oui, en passant par les places respectives des témoins, des conjoints et de leurs parents dans le carrosse de retour de l’Église, etc. – de l’emphase ritualiste qui s’empara de ce milieu au cours du XIXe siècle  [105][105]  Nous renvoyons sur ce point à un enquête ethnologique....

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On peut aussi supposer que la liste des témoins au mariage était d’autant plus familiale que le processus matrimonial dépendait de l’implication globale de la parenté, et plus particulièrement des géniteurs, dans le mécanisme d’alliance. Or cette implication était sans conteste plus forte dans les milieux bourgeois que dans les milieux populaires urbains car, comme l’a rappelé Martine Segalen, le contrôle des parents sur le mariage et sa ritualisation était de manière générale d’autant plus affirmé que ceux-ci participaient aux frais de la cérémonie, et que l’établissement du couple instauré par le mariage était dépendant d’une transmission intergénérationnelle effectuée à cette occasion. À Nanterre, dans les années 1930, par exemple, les épouses des familles ouvrières n’étaient pas dotées, les parents des conjoints ne payaient pas la noce et ne transmettaient pas de biens (logement, meubles, etc.) lors du mariage. Dès lors, l’accent au sein du rituel était mis sur l’autonomie du jeune couple, et notamment sur la nouvelle indépendance de l’épouse vis-à-vis de sa propre famille. Dans les noces paysannes, ou dans les familles plus aisées de Nanterre – à la tête d’une petite entreprise par exemple –, le mariage était en revanche un moment fort de la transmission des biens et le rite matrimonial soulignait la continuité des générations en honorant les familles  [106][106]  M. Segalen, Nanterriens. Les familles dans la ville….... On ne saurait être surpris que dans ce dernier contexte et, à plus forte raison, dans celui de la grande bourgeoisie, les charges honorables de témoins n’aient pas été laissées au hasard, mais offertes à des membres éminents de la parenté, par exemple les germains des pères et mères.

Familialisation et sécularisation

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Toutes ces remarques, on le comprend, fragilisent une utilisation sans nuance de la liste des témoins de mariage comme indicateur du réseau social des conjoints. Mais la variabilité du sens donné au témoignage lors de la cérémonie civile n’est pas que sociale, elle est aussi historique. 107

Tab. 5 - Témoins parents des conjoints selon la date du mariage. La Haye 1858-1902 (en %)  [107][107]  Source : F. Van Poppel, M. Schoonheim, op. cit., p....

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Dans la plupart des échantillons qui comportent une dimension diachronique, on observe, en effet, une nette montée de la part des témoins apparentés dans la seconde moitié du XIXe siècle. À La Haye, par exemple, la proportion de mariages sans aucun témoin familial s’est abaissée de 43,7 % en 1858-1869 à 26,1 % en 1890-1902, tandis que les mariages comprenant au moins trois témoins familiaux sont passés dans le même temps d’un sixième à plus du quart (tab. 5). Dans la ville industrielle d’Elbeuf, la proportion de témoins parents était de 46 % en 1872-1873 puis de 55 % en 1910-1911  [108][108]  K. Hamel, op. cit, p. 39.. À Tassin-la-Demi-Lune, une analyse économétrique prenant en compte les modifications de la structure démographique, migratoire et professionnelle de la commune au cours du XIXe siècle, a permis de montrer que, toutes choses égales par ailleurs, la proportion de mariages incluant au moins un témoin apparenté aux conjoints était significativement plus basse dans les périodes 1793-1815 et 1836-1855 que dans la période de référence 1876-1895  [109][109]  V. Gourdon et E. Joz, op. cit., tab. 9.. Dans les Flandres belges, enfin, Koen Matthijs a constaté une progression constante des témoins familiaux dans les villes de Louvain et Alost (Aalst) et dans le village de Bierbeek à partir du niveau plancher des années 1830-1850, et ce au moins jusqu’à la Première Guerre mondiale. À Louvain, plus précisément, on comptait 1,7-1,8 témoins familiaux en moyenne entre 1830 et 1855, contre environ 2,9 en 1900-1905. Koen Matthijs conclut bien entendu à une « familialisation/privatisation » renforcée du mariage dans la seconde moitié du XIXe siècle, processus qu’il relie aux conceptions de J. Gillis considérant les années 1850 comme une date-charnière dans la montée de la valeur de l’intimité familiale, et pour la mise en place de multiples rites familiaux destinés à susciter un sentiment de stabilité, d’appartenance, d’affection et de continuité  [110][110]  K. Matthijs, op. cit., p. 377 et 392..

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On ne peut que souscrire à cette idée d’une influence grandissante d’un idéal de privatisation du mariage sur la sélection des témoins de mariage, qui traduit aussi, dans son extension apparente à toutes les couches de la population, l’impact victorieux des valeurs culturelles familialistes de la bourgeoisie. Il semble en effet que, quels que soient les milieux considérés, les conjoints sont de plus en plus décidés à solliciter des personnes bien précises, et de moins en moins disposés à accepter des témoins de circonstance. C’est ainsi que l’on peut en particulier comprendre la chute apparente des témoins « récurrents » à Tassin dans les dernières décennies du XIXe siècle (tab. 4). Un phénomène qu’avait déjà observé Elinor Accampo, dans la ville industrielle de Saint-Chamond, quelques décennies plus tôt : « Dans la première moitié du XIXe siècle, la plupart des témoins étaient des professionnels. C’étaient ou bien des boutiquiers installés à côté de l’Hôtel de Ville, et venus rendre service parce qu’ils n’avaient rien de mieux à faire, ou bien des employés de la mairie. Entre 1830 et 1840, on vit croître le nombre des camarades de travail, des voisins et des parents. Vers 1860 les « professionnels » se font rare »  [111][111]  E. Accampo, op. cit., p. 51.. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, contrairement à ce qu’il en était auparavant, la présence des « témoins professionnels » au mariage civil devint donc largement incongrue, non seulement dans les élites sociales, mais encore dans les couches populaires urbaines : la liste des témoins n’y fut plus perçue comme un simple aspect administratif de la ritualisation matrimoniale, mais comme un enjeu désormais riche de sens, digne d’un investissement affectif ou stratégique  [112][112]  Notons que, localement, les pratiques en usage dans....

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Mais la familialisation de la cérémonie n’est peut-être pas seule à expliquer cette progressive mutation. Il convient de s’interroger aussi sur le rapport que les conjoints et leurs familles entretenaient avec le rite proprement civil du mariage. Les témoignages des folkloristes, comme ceux des manuels de savoir-vivre, montrent que, partout en Europe occidentale, la cérémonie qui marquait socialement et culturellement, sinon légalement, l’union, celle qui suscitait l’emphase rituelle, celle qui s’offrait comme le support privilégié des enjeux symboliques familiaux et communautaires, était sans conteste la cérémonie religieuse.

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Au début du XIXe siècle, dans de nombreuses régions, le mariage civil était loin de s’imposer malgré son caractère obligatoire. En Vénétie, celui-ci apparut en avril 1806, avec l’introduction du Code Napoléon. Mais les réticences furent telles sous la domination française que les préfets demandèrent aux évêques d’encourager les nouveaux conjoints mariés religieusement à se déclarer à l’état civil. Devant l’importance du sous-enregistrement civil, ils en vinrent même à privilégier les données fournies par les registres paroissiaux pour estimer le nombre de mariages célébrés. Dans cette région, le rite civil, quand il avait lieu, n’était d’ailleurs pas toujours considéré comme un vrai mariage : ainsi, de nombreux garçons se mariaient civilement, sans procéder à aucune cérémonie religieuse et sans entamer de vie commune avec leur épouse, dans le seul but d’échapper à la conscription  [113][113]  Fiorenzo Rossi, « Le rilevazioni demografiche nelle....

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Même quand il correspondait à un engagement matrimonial réel des époux, le rite civil ne donnait lieu, dans bien des zones, qu’à des réjouissances minimales et n’était perçu que comme un enregistrement administratif de pure nécessité. Vers 1880, par exemple, dans les campagnes voisines de Belluno (Italie), « le mariage civil […], conçu comme une simple formalité civile pour en obtenir les effets civils, était célébré par les paysans toujours après le mariage religieux, et sans aucune hâte, parfois avec un retard de deux mois ou plus. Au mariage civil, les paysans se rendaient sans cortège, et n’organisaient à cette occasion aucune réjouissance en famille »  [114][114]  A. Marezio Bazolle, Il possidente Bellunese, Feltre,.... On comprend dès lors mieux qu’au début du XIXe siècle, au sein de cette innovation relative et parfois contestée du mariage civil, la question de la désignation des témoins ait pu paraître particulièrement accessoire et, dans de nombreux cas, laissée à l’appréciation des représentants de l’institution municipale. A contrario, la montée des témoins familiaux et la chute des témoins professionnels dans la plupart des corpus paraissent indiquer un intérêt croissant pour le rite civil, et, conséquemment, une forme de relativisation de la cérémonie religieuse. En un certain sens, tout ceci semble donc traduire une forme de sécularisation de la pratique du mariage, une reconnaissance progressive de la prééminence de l’État en la matière, voire un transfert de sacralité. Il n’est pas anodin de constater qu’en France, c’est justement à la fin du XIXe siècle, sous une Troisième République lancée dans un combat destiné à séculariser l’espace public, que les codes de savoir-vivre ont commencé à aborder longuement des prescriptions rituels concernant l’union civile, tout en laissant bien entendu la part principale à la cérémonie catholique  [115][115]  Les premiers codes à consacrer un chapitre spécifique....

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Dans la droite ligne de ces remarques, il convient d’ailleurs d’insister sur l’importance du facteur religieux dans la composition des listes de témoins. En effet, dans les mariages civils impliquant des conjoints juifs, la proportion de témoins familiaux était relativement plus élevée. Nous avons déjà dit le large recours à des témoins apparentés aux conjoints dans les mariages de la bourgeoisie juive parisienne entre 1875 et 1914 (59,7 %), alors que cette proportion n’atteignait que 40,2 % dans le très bourgeois XVIe arrondissement de Paris en 1902. Un constat comparable doit être fait à Rome en 1810  [116][116]  Le mariage civil est introduit à Rome par les Français..., ou à La Haye entre 1858 et 1902. Dans cette dernière ville, seuls 18,6 % des mariages civils de juifs ne comportaient aucun témoin familial, alors que c’était le cas de 35,4 % des unions de réformés hollandais, et de 38,6 % des mariages impliquant un époux catholique. Et la surreprésentation familiale juive valait à tous les niveaux de l’échelle sociale. Les chercheurs y ont vu en priorité l’effet d’une sociabilité beaucoup plus centrée sur la famille dans les milieux juifs, mais on peut aussi songer que le rite civil avait pour eux une signification plus forte. La plupart des travaux sur les communautés juives du XIXe siècle montrent qu’à leurs yeux le mariage civil avait une réelle vertu, une signification plus profonde, en ce sens qu’il incarnait leur intégration, largement désirée  [117][117]  Pour l’Italie, voir Stefano Caviglia, « Gli ebrei..., dans la communauté civique, après des siècles de marginalisation et de mise à l’écart. En sens inverse, parce qu’elle était explicitement condamnée par le Saint-Siège, parce que l’Église catholique concevait le mariage comme un sacrement d’essence divine et non comme un contrat civil, l’union devant le maire était sans conteste perçue avec hostilité ou au moins avec dédain par une large partie des milieux catholiques. Est-ce dès lors un hasard si, toujours à La Haye, à niveau social équivalent, les mariages civils des fidèles catholiques étaient les plus nombreux à ne compter aucun témoin apparenté. On note, et cela renforce notre propos, que l’écart était particulièrement élevé dans l’élite (patrons de l’industrie, professions libérales, hauts-fonctionnaires, officiers), c’est-à-dire dans une population où les motifs financiers d’une non-mobilisation familiale ne pouvaient jouer et où, cependant, la culture familialiste du XIXe siècle bourgeois était très ancrée  [118][118]  F. Van Poppel, M. Schoonheim, op. cit., p. 185.. D’où une interrogation : jusqu’à quel point le choix des témoins de mariage civil indique-t-il le degré d’attachement du groupe ou des individus aux valeurs civiques et séculières de l’État libéral ? 119

Tab. 6 - Témoins apparentés aux conjoints selon la religion du mari. La Haye 1858-1902 [119][119]  Source : F. Van Poppel, M. Schoonheim, op. cit., p.....

Conclusion

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Comme le signalaient d’emblée les membres de l’école de démographie historique de Liège, tous les indicateurs de réseau ne peuvent que se révéler « imparfaits ». Il en est donc de celui des témoins de mariage civil comme des indicateurs patronymique ou semi-généalogique qu’ils ont développés. Quatre témoins ne rendent évidemment pas compte de l’ensemble des liens sociaux des individus, d’autant que pèsent sur ce choix des exclusions de principe – les femmes pendant la majeure partie du XIXe siècle. De surcroît, nous n’obtenons d’informations que sur les réseaux des époux au moment de leur mariage, ce qui exclut aussitôt le cas des célibataires définitifs – une élimination assez classique dans les travaux de démographie historique –, de même que tout suivi du réseau au cours du parcours de vie. Il est d’ailleurs inadéquat de parler de « réseaux des conjoints », car de nombreux éléments montrent qu’au XIXe siècle, la liste des témoins était le fruit d’une décision largement familiale, dans laquelle les parents pesaient très lourd, plutôt qu’un choix émanant des seuls époux  [120][120]  K. Hamel, op. cit. ; C. Grange, op. cit. ; V. Gourdon,.... Tout ceci est loin d’empêcher, cependant, une utilisation pertinente de cet indicateur, comme l’ont montré les différentes enquêtes citées dont nous ne reprendrons pas ici les apports.

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Encore faut-il faire preuve de prudence dans l’interprétation et ne pas coller sur les données une vision trop mécanique. La mobilisation des témoins n’est pas la traduction immédiate de la composition du réseau global des conjoints ; elle est, certes, le produit d’une sélection qui répond à des contraintes légales ou à des contraintes de disponibilité ; mais elle répond aussi à des logiques stratégiques, à des modèles culturels (valorisation rituelle de la famille), à des enjeux politico-religieux, qui sont mouvants dans le siècle et inégalement partagés selon les familles et les milieux sociaux. Un couple juif bourgeois des années 1890 ne plaçait pas dans la composition de sa liste de témoins les mêmes enjeux qu’un paysan de Bretagne, ou de Vénétie sous Napoléon. Certains travaux ont mis l’accent sur la diversité des logiques stratégiques familiales  [121][121]  En particulier P.-A. Rosental, Les sentiers invisibles,... que traduirait la composition des listes de témoins (appel à la famille ou à un réseau extérieur, etc.), mais ils ont souvent négligé de s’interroger sur ce rapport spécifique à la ritualisation du mariage civil – par exemple en complément ou en opposition à la cérémonie religieuse – qui détermine une grande part de la sélection et du sens donné par les familles à cette procédure. En ce sens, pour ce qui concerne l’analyse des réseaux de relations, il y a un danger latent de surinterprétation des données ou, pour le moins, un risque d’attribuer à certains différentiels de comportement une dimension explicative qui ne correspond pas au faible intérêt réel que les acteurs ont souvent porté à la question du témoignage.

Notes

[1]

Une première version de cet article a été exposée lors de l’European Social Science History Conference à Amsterdam le 22 mars 2006. Je remercie vivement François-Joseph Ruggiu de son aide et de ses commentaires avisés sur cette première version.

[2]

Claudio Lorenzini ( « Note sul comportamento nuziale nella Pieve di Invillino (Carnia) fra la fine del Cinquecento e la prima meta dell’Ottocento », Relazione presentata al convegno « Matrimonio e famiglia in Italia » della SIDES, Florence, 27-28 novembre 2003), utilisent les témoins du mariage religieux pour mesurer l’ouverture d’une zone rurale italienne alpine. Des chercheurs italiens étudiant les réseaux des migrants en ville se sont servis des témoins cités dans les « processeti matrimoniali », c’est-à-dire les procès-verbaux établis par le clergé avant le mariage et garantissant que les conjoints étaient bien libres de se marier : voir Angiolina Arru, Franco Ramella (a cura di), L’Italia delle migrazione interne. Donne, uomini, mobilità in età moderna e contemporanea, Rome, Donzelli, 2003.

[3]

Leslie Page Moch, « Networks among Bretons ? The evidence for Paris, 1875-1925 », Continuity and Change, 2003, 18 (3), p. 431-455, p. 448.

[4]

Scarlett Beauvalet et Vincent Gourdon, « Les liens sociaux à Paris au XVIIe siècle : une analyse des contrats de mariage de 1660, 1665 et 1670 », Histoire, Economie et Société, 1998, 4, p. 583-612.

[5]

Sébastien Jahan a montré comment les listes des témoins des contrats de mariage devant notaire à Blois et à Poitiers à l’époque moderne pouvaient dépendre de modèles culturels locaux. Ainsi les bourgeois de Blois sont imprégnés du modèle curial (la cour a séjourné à Blois au XVIe siècle) et éliminent la parenté pauvre au profit de l’étalage d’une vitrine sociale sélective, alors que les notaires poitevins convoquent une « tribu indifférenciée » de parents : voir S. Jahan, « Parenté et stratification sociale. Les témoins aux contrats de mariage dans la France du Centre-Ouest (XVIIe-XVIIIe siècles) », dans François-Joseph Ruggiu, Scarlett Beauvalet et Vincent Gourdon (dir.), Liens sociaux et actes notariés dans le monde urbain en France et en Europe, Paris, PUPS, 2004, p. 187-204, p. 201.

[6]

Nous ne prétendons cependant pas que le mariage civil soit né avec le Code Napoléon, ni même avec la Révolution française. Rappelons qu’aux Provinces-Unies, dès le milieu du XVIIe siècle, existait un état civil laïc pour les mariages : « les adeptes d’une autre religion que la dominante pouvaient faire célébrer leur mariage par les échevins communaux » (Hervé Hasquin (dir.), Histoire de la laïcité en Belgique, Bruxelles, Éditions du Centre d’Action Laïque, 1994, p. 47).

[7]

Jean Gaudemet, Le mariage en Occident, Paris, Cerf, 1987, p. 290-293.

[8]

René Le Mée, « La réglementation des registres paroissiaux en France », Dénombrements, espaces et société, Cahier des Annales de Démographie Historique, 1, Paris, S. D. H., 1999, p. 21-62, p. 38.

[9]

Jean Imbert, « Les témoins de mariage du Concile de Trente à 1792, en France », dans Le droit de la famille en Europe. Son évolution de l’antiquité à nos jours, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 1993, p. 307-313, p. 312.

[10]

R. Le Mée, op. cit., p. 45.

[11]

Discussion du Conseil d’État et du Tribunat sur le Code Civil (1841), Paris, Firmin-Didot, 1841, p. 81.

[12]

Point admis par les évêques français. Ainsi, par exemple, les Statuts synodaux de l’Archidiocèse de Lyon en 1874 défendent « à tout prêtre de procéder à la célébration d’un mariage, sans s’être assuré préalablement, par un certificat régulier, que les contractants ont rempli les formalités prescrites par la loi civile (…) » (Statuts synodaux de l’Archidiocèse de Lyon (1874), Lyon, Pélagaud, 1874, p. 121).

[13]

J. Gaudemet, op. cit., p. 406.

[14]

Frans Van Poppel et Marloes Schoonheim, « Measuring cultural differences between religions using network data. An example based on nineteenth-century Dutch marriage certificates », Annales de Démographie Historique, 2005, 1, p. 173-197, p. 171.

[15]

Ainsi, à Naples, dans les années 1770, les souverains Bourbon prétendirent maîtriser les questions matrimoniales et, par exemple, ne transmirent plus à Rome sans accord royal préalable les requêtes concernant les empêchements : voir Domenico Rocciolo, « Religione e rivoluzione nel pontificato di Pio VI », dans Marino Mengozzi (a cura di), I Pontificati di Pio VI e Pio VII, Cesena, Stilgraf, 2000, p. 41-90, p. 43-44.

[16]

Paolo Ungari, Storia del diritto di famiglia in Italia 1796-1975, Bologne, Il Mulino, 2002, p. 129.

[17]

Pour un exemple local, voir Romualdo Luzi, « L’istituzione dello Stato Civile in epoca napoleonica nel Viterbese e in particolare a Valentano », Rivista Storica del Lazio, 1998, 8, p. 189-194.

[18]

Carlo M. Fiorentino, Chiesa e stato a Roma negli anni della destra storica 1870-1876. Il trasferimento della capitale e la soppressione delle Corporazioni religiose, Rome, Istituto per la storia del risorgimento italiano, 1996, p. 101-102.

[19]

Alessandra Contini et Francesco Martelli (1985), « Lo Stato civile : una fonte per la storia demografica delle regioni meridionali (1809-1865) », dans La Popolazione italiana nell’Ottocento. Continuità e mutamenti, Bologne, CLUEB, 1985, p. 191-222, p. 205.

[20]

Ibid., p. 191-205.

[21]

P. Ungari, op. cit., p. 139-140.

[22]

Par exemple le gouverneur Pepoli en Ombrie (ibid., p. 172).

[23]

Ibid., p. 151-157.

[24]

J. Gaudemet, op. cit., p. 407.

[25]

Il y eut cependant un projet de loi en ce sens de la part du ministre Vigliani, projet déposé à la Chambre des Députés en décembre 1873, qui prévoyait de lourdes amendes, voire la prison en cas de récidive, pour le prêtre qui aurait célébré un rite religieux avant la cérémonie civile du mariage. Mais le projet ne fut pas adopté (C. M. Fiorentino, op. cit., p. 508-509).

[26]

Entre 1866 et 1871, on estime à 120 000 le nombre de mariages célébrés uniquement selon le rite religieux (P. Ungari, op. cit., p. 169).

[27]

Ibid., p. 159-160.

[28]

Marzio Barbagli, Provando e riprovando. Matrimonio, famiglia e divorzio in Italia e in altri paesi occidentali, Bologne, Il Mulino, 1990, p. 30-31.

[29]

Emilie Joz, Le mariage à Tassin-la-Demi-Lune au XIXe siècle. La question du témoignage au mariage civil et au mariage religieux, maîtrise d’histoire, Jean-Pierre Bardet (dir.), Université de Paris IV, 2004, p. 115-127.

[30]

Les actes religieux sont d’ailleurs souvent rédigés avec beaucoup moins de soins que leurs homologues civils : il n’est pas rare que le prêtre se contente d’enregistrer des signatures et non l’identité complète des témoins (ibid., p. 107).

[31]

Maurice Garden, « Mariages parisiens à la fin du XIXe siècle : une micro-analyse quantitative », Annales de Démographie Historique, 1998, p. 111-133. À Elbeuf, pour environ un millier de mariages civils célébrés en 1872-1873 et 1911-1912, Karine Hamel n’observe qu’un cas d’acte avec 3 témoins : voir Karine Hamel, « Le mariage civil comme facteur de sociabilité. L’exemple de la ville d’Elbeuf 1872-73 et 1910-11 », Bull. de la Soc. d’Histoire d’Elbeuf, 1997, 27, juin, p. 30-47.

[32]

Archives départementales de Paris (ensuite AD Paris), Collection archevêché, 6117.

[33]

AD Paris, Collection archevêché, 5.

[34]

AD Paris, Collection archevêché, 1677.

[35]

On en voudra pour preuve la transformation des logiques de sélection des parrains en Italie du Nord à la suite des décisions du Concile de Trente. Le passage du modèle des parrains multiples à celui du simple couple parrain/marraine s’est traduit par une « verticalisation » des choix et une marginalisation des parrains ecclésiastiques : voir Guido Alfani, « E pluribus unum : forme di padrinaggio nell’Italia moderna a cavallo del concilio di Trento », Quaderni Storici, 114, 2003, 3, p. 823-847 ; idem, « La famille spirituelle des prêtres en Italie septentrionale avant et après le Concile de Trente : caractéristiques et transformations d’un instrument d’intégration sociale », Annales de Démographie Historique, 2004, 1, p. 137-161.

[36]

Koen Matthijs, « Demographic and Sociological Indicators of Privatisation of Marriage in the XIXth Century in Flanders », Revue Européenne de Démographie, 2003, 19, p. 375-412, p. 392.

[37]

Code civil, Textes antérieurs et version actuelle, Paris, Garnier-Flammarion, 1997, p. 57-63.

[38]

Article 94 du Code Pisanelli de 1865 (Codice civile del Regno d’Italia, promulgato con R. Decreto 25 giugno 1865, Milano, Casa editrice Bietti, s.d., p. 22). Je remercie vivement Carlo Monaco pour ses indications sur le droit italien.

[39]

Les codes de savoir-vivre italiens de la période le rappellent régulièrement : voir Anna Vertua-Gentile, Come devo comportarmi ? Libro per tutti, 2e éd., Milano, Ulrico Hoepli, 1897, p. 219 ; Gina Sobrero, Gli sposi. La loro educazione e la loro salute, con guida pratica legale completa pel matrimonio civile e pel religioso, Torino-Genova, Renzo Streglio e Cia editore, 1905, p. 210.

[40]

F. Van Poppel et M. Schoonheim, op. cit., p. 179. 21 ans était aussi l’âge minimal prévu par le Code Pisanelli pour être témoin dans les actes d’état civil en Italie (art. 351).

[41]

Ibid., p. 179.

[42]

Laurence Klejman et Florence Rochefort (1989), L’égalité en marche. Le féminisme sous la Troisième République, Paris, Presses de la FNSP, 1989, p. 103-105.

[43]

Article 37 de la loi du 7 janvier 1908 : voir Paul Gérin, « Louise Van den Plas et les débuts du “Féminisme chrétien de Belgique” », Revue belge d’histoire contemporaine, 1969, 2, p. 254-275, p. 264. Je remercie Muriel Neven pour ses indications sur le droit belge.

[44]

F. Van Poppel et M. Schoonheim, op. cit., p. 196. En Italie, il semble que c’est par l’entrée en vigueur le 1er janvier 1940 de l’Ordinamento dello stato civile (art. 41) que les femmes purent être témoins dans les actes d’état civil (informations fournies par Carlo Monaco).

[45]

Sources : Cyril Grange, « Les choix de témoins au mariage des Israélites à Paris : intégration à la société globale et cohésion socio-professionnelle (1875-1914) », dans Guy Brunet, Michel Oris et Alain Bideau (dir.), Les minorités. Une démographie culturelle et politique, XVIIIe-XXe siècles, Berne, Peter Lang, 2004, p. 197-232 ; K. Hamel, op. cit. ; Vincent Gourdon, « Réseaux des femmes, réseaux de femmes. Le cas du témoignage au mariage civil au XIXe siècle dans les pays héritiers du Code Napoléon (France, Pays-Bas, Belgique) », communication au colloque « Identités féminines », organisé par la Société de Démographie Historique, Paris, janvier 2005.

[46]

Michel Oris, Catherine Capron, Muriel Neven, « Le poids des réseaux familiaux dans les migrations en Belgique Orientale au XIXe siècle. Peut-on quantifier ? », dans Eugenio Sonnino (éd.), Living in the City, Rome, Casa Editrice Università La Sapienza, 2004, p. 115-148.

[47]

Comme l’a noté David Reher, la famille, et par extension le réseau familial, est un groupe de personnes se sentant liées les unes aux autres, qui constitue un ensemble plus ou moins vaste, plus ou moins lâche ou resserré selon les cultures, y compris à l’échelle intra-européenne : voir David Reher, « Family ties in Western Europe : persistent contrasts », Population and Development Review, 1998, 24, 2, p. 203-234.

[48]

Catherine Capron, « Essai de reconstruction automatique des parentés à partir du registre de population belge », Revue Informatique et Statistique dans les Sciences Humaines, 1998, t. 34, 1-4, p. 9-49 ; M. Oris, C. Capron, M. Neven, op. cit., p. 127-131 ; M. Neven, Individus et familles : les dynamiques d’une société rurale. Le pays de Herve dans la seconde moitié du XIXe siècle, Liège, Bibliothèque de la Faculté de Philosophie et Lettres de l’Université de Liège, fasc. 284, 2003, p. 184-207.

[49]

C. Capron, op. cit., p. 34-38.

[50]

Jacques Dupâquier, « Le choix des témoins dans les mariages civils au XIXe siècle », dans Françoise Thélamon (dir.), Aux sources de la puissance : sociabilité et parenté, Rouen, Publ. de l’université de Rouen, 1989, p. 155-160, p. 156. Paul-André Rosental obtient également au sein des lignées tirées de la même enquête TRA un plus fort taux « d’intratémoignage » (choix de parents) dans les régions « égalitaires » du nord de la France que dans les régions « libérales » (avec liberté de tester sous l’Ancien Régime) du Sud : voir Paul-André Rosental, Les sentiers invisibles. Espace, familles et migrations dans la France du XIXe siècle, Paris, EHESS, 1999, p. 231-232.

[51]

M. Garden, op. cit., p. 125-126.

[52]

Alain Pauquet, La société et les relations sociales en Berry au milieu du XIXe siècle, Paris, L’Harmattan, 1998, p. 374.

[53]

Elinor Accampo, « Entre la classe sociale et la cité : identité et intégration chez les ouvriers de Saint-Chamond, 1815-1880 », Le Mouvement social, 118, janvier-mars 1982, p. 39-59, p. 52.

[54]

Anne Jacquemin, « Un éclairage de la sociabilité en milieu urbain à partir des actes de mariages liégeois (1840-1850) », 4e Congrès de l’association des cercles francophones d’Histoire et d’Archéologie de Belgique, Actes du Congrès de Liège, 20-23 octobre 1992, Liège, 1994, p. 346-360, p. 351 ; F. Van Poppel et M. Schoonheim, op. cit, p. 182.

[55]

M. Neven, Dynamique individuelle et reproduction familiale au sein d’une société rurale. Le pays de Herve dans la seconde moitié du XIXe siècle, thèse d’histoire de l’université de Liège, 2000, 3 vol., p. 286 ; V. Gourdon, op. cit.

[56]

K. Matthijs, op. cit., p. 394.

[57]

A. Pauquet, op. cit., p. 374-375.

[58]

Le propos vaut également pour le monde rural : Muriel Neven explique la forte part de témoins apparentés dans les mariages civils du Pays de Herve après 1850 par le fait que la région « n’a véritablement rien d’une terre d’accueil » et que « la probabilité de voir s’y établir un jeune couple sans connaissances, sans parents, sans amis est statistiquement insignifiante » (M. Neven, op. cit., 2000, p. 287).

[59]

A. Pauquet, op. cit., p. 374 ; F. Van Poppel, M. Schoonheim, op. cit., p. 177.

[60]

A Jacquemin, op. cit., p. 347.

[61]

Margaret Chotkowski, « Colleagues, friends and partners ? Nature and composition of the personal relationships of the Italians in the Netherlands (1860-1880) », communication à l’ESSHC, Berlin, 24 mars 2004, tab. 2.

[62]

Pour 1885, voir Maurice Garden, op. cit. Pour 1902, calcul effectué à partir de deux échantillons de 244 et 245 mariages célébrés dans les deux arrondissements concernés (les actes sont consultables aux AD de Paris).

[63]

Martine Segalen, « Famille et mariage », dans Jacques Dupâquier (dir.), Histoire de la population française, t. III, Paris, PUF, 1988, p. 419 ; idem, Nanterriens. Les familles dans la ville, une ethnologie de l’identité, Toulouse, Presses univ. du Mirail, 1990.

[64]

M. Garden, op. cit., p. 126, tab. 7.

[65]

Plusieurs travaux ont souligné que la banlieue est souvent une zone d’enracinement pour des ouvriers ou employés dont l’habitat est devenu stable. Et il n’est pas rare non plus que la population de la ville-centre comprenne plus d’immigrants lointains que la banlieue : voir Jacques Dupâquier (dir.), Histoire de la population française, t. III, op. cit., p. 210.

[66]

L. P. Moch, op. cit., p. 443-449.

[67]

Ibid., p. 451.

[68]

F. Van Poppel, M. Schoonheim, op. cit., tab. 1 ; K. Matthijs, op. cit., p. 394. Même constat dans les villages du Pays de Herve fin XIXe siècle (M. Neven, op. cit., 2000, p. 286).

[69]

M. Garden, op. cit., p. 126.

[70]

V. Gourdon, Histoire des grands-parents, Paris, Perrin, 2001. La faible place des grands-parents des époux est partout confirmée : ils représentent par exemple 0,9 % des témoins à La Haye entre 1858 et 1902 (F. Van Poppel, M. Schoonheim, op. cit., tab. 1).

[71]

K. Hamel, op. cit., p. 40.

[72]

A. Pauquet, op. cit., p. 377.

[73]

F. Van Poppel, M. Schoonheim, op. cit., tab. 1.

[74]

En moyenne, il y a 0,475 frères et beaux-frères témoins par mariage en 1793-1895, mais respectivement 0,548 et 0,514 en 1856-1875 et 1876-1895 : voir Vincent Gourdon et Émilie Joz, « Les témoins de mariage civil dans une commune de la banlieue lyonnaise au XIXe siècle. Tassin-la-Demi-Lune (1793-1895) », dans Philippe Castagnetti (dir.), Images et pratiques de la ville (XVIe-XIXe siècles), Cahiers de l’IERP, n° 2, Saint-Étienne, Public. de l’Univ. de Saint-Étienne, 2006, p. 161-187, tab. 10.

[75]

On peut notamment supposer qu’un migrant s’installant en ville avec son frère, ou à l’appel de celui-ci, le choisira plus facilement comme témoin à son mariage. De même, les enfants issus d’un père ou d’une mère non-native ne disposeront pas nécessairement sur place d’un oncle pour être leur témoin et choisiront un de leurs frères. Leslie Page Moch signale d’ailleurs que la plupart des témoins apparentés des conjoints bretons mariés en région parisienne en 1910 sont des frères, sœurs, cousins, belles-sœurs et beaux-frères, et elle met ce phénomène en rapport avec le processus d’urbanisation qui casserait les liens entre générations puisque les membres les plus âgés resteraient dans leur localité rurale (op. cit., p. 449).

[76]

A. Pauquet, op. cit., p. 377-378 ; M. Neven, op. cit., 2000, p. 286.

[77]

Source : F. Van Poppel, M. Schoonheim, op. cit., tab. 4. Le groupe « élite » rassemble les patrons de l’industrie, les professions libérales, les hauts fonctionnaires et les militaires de haut rang ; la « petite bourgeoisie » correspond aux commerçants, aux petits entrepreneurs et marchands, aux artisans indépendants ; les « travailleurs manuels qualifiés » sont les ouvriers qualifiés ou de métier du petit commerce et de l’industrie, les domestiques et les militaires de grade inférieur ; les « petits cols blancs » regroupent les professions libérales de bas niveau, les petits fonctionnaires, les contremaîtres et surveillants de toutes sortes ; enfin, le « prolétariat » réunit les journaliers, les ouvriers sans qualification de l’artisanat et de l’industrie, les travailleurs agricoles, les pécheurs.

[78]

Le fait que les codes de savoir-vivre de la bourgeoisie comportent des prescriptions sur le choix des témoins de mariage civil est en soi significatif ; rappelons par contraste que les folkloristes, à l’image d’Arnold Van Gennep dans Le folklore français (1998, 1re édition 1943-1948), ne s’y intéressent pas, ce qui tendrait à indiquer que, dans le monde rural du XIXe siècle, ce choix n’avait pas suffisamment d’importance pour susciter un début de normativité, au contraire de celui des demoiselles et garçons d’honneur, des parrains et marraines, etc.

[79]

Le savoir-vivre et les bonnes manières, Paris, Vermot, 1897, extrait cité dans Béatrice Gamba, Histoire du mariage d’après les codes de savoir-vivre (XIXe-XXe siècles), maîtrise d’histoire, J.-P. Bardet (dir.), Univ. de Paris-IV, 1998, p. 109.

[80]

Emilia Nevers, Galateo della Borghesia, Torino, presso l’ufficio del Giornale delle Donne, 1888, p. 102 : « I testimoni si scelgono tra i congiunti (per lo piu ascendenti) e gli amici piu intimi, oppure aventi titoli alla benemerenza d’una o l’altra delle famiglie ».

[81]

A. Jacquemin, op. cit., p. 354.

[82]

La « classe de mariage », c’est-à-dire le coût de la cérémonie religieuse, permet d’approcher le niveau social des conjoints. Il y a 6 classes, dont la plus chère est la première classe, sans oublier une catégorie encore supérieure, le mariage « hors classe », qui coûtait 4 000 francs en 1896. Au total, les trois-quarts des mariages du corpus sont de seconde classe, de première classe ou hors classe : voir C. Grange, op. cit., p. 228.

[83]

Ibid., p. 207-210.

[84]

Barrie Ratcliffe, « Popular classes and cohabitation in mid-nineteenth-century Paris », Journal of Family History, 1996, vol. 21, 3, p. 316-350 ; Jacques-Olivier Boudon, Paris, capitale religieuse sous le Second Empire, Paris, Cerf, 2001, p. 150-151.

[85]

A. Jacquemin, op. cit., p. 351 ; F. Van Poppel, M. Schoonheim, op. cit., p. 181.

[86]

À Tassin, en périphérie lyonnaise, entre 1793 et 1895, 63 % des témoins sont domiciliés dans la commune, soit moins que les épouses mais plus que les maris. On note que dans la période 1836-1855, la proportion de témoins de Tassin est maximale, au point que 48,1 % des mariages comportent quatre témoins tassulinois, contre 32 % en moyenne sur le siècle. Or, c’est justement une phase de croissance de la population, avec arrivée importante d’ouvriers et artisans. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la part des témoins domiciliés dans la commune diminue, en raison de la croissance du nombre d’époux appartenant aux « élites » (rentiers, ingénieurs, professions libérales…) qui commencent à élire Tassin comme banlieue résidentielle. Un modèle économétrique montre qu’au seuil de 10 %, les conjoints des « élites » font moins appel que les maris agriculteurs, ouvriers ou domestiques à des témoins de la commune : voir V. Gourdon, E. Joz, op. cit., p. 171-172.

[87]

Concernant son corpus de mariages célébrés en 1869 dans les XIXe et XXe arrondissements de Paris, Roger Gould ne fournit pas la proportion de témoins parisiens, mais il constate que 48 % des témoins vivaient dans le même arrondissement que les époux, cette part montant à 53,5 % quand les conjoints appartenaient aux classes populaires : voir R. Gould, Insurgent Identities. Class, Community and Protest in Paris from 1848 to the Commune, Chicago-London, University of Chicago Press, 1995, p. 88.

[88]

La même chose pourrait être dite pour les parrains et marraines : la montée des ondoiements par permission au XIXe siècle s’opère pour l’essentiel dans les quartiers aisés de Paris, où l’on peut ainsi préparer une cérémonie de baptême plus somptueuse et/ou attendre l’arrivée des parents spirituels résidant en province : voir Vincent Gourdon, Céline Georges et Nicolas Labejof, « L’ondoiement en paroisse à Paris au XIXe siècle », Histoire Urbaine, 2004, 10, p. 141-179.

[89]

C’était sans doute aussi une des raisons de l’appel fréquent à des témoins exerçant la profession de marchands de vin, selon Maurice Garden (op. cit., p. 127).

[90]

R. Gould, op. cit., p. 81-86.

[91]

A. Jacquemin, op. cit., p. 354.

[92]

R. Gould, op. cit., p. 87.

[93]

G. Jacquemet, Belleville au XIXe siècle, Paris, EHESS, 1984, p. 108.

[94]

R. Gould, op. cit., p. 88-90.

[95]

Pour Elbeuf, voir K. Hamel, op. cit., p. 41 ; pour Saint-Chamond, E. Accampo, op. cit., p. 52 ; pour La Haye, F. Van Poppel, M. Schoonheim, op. cit., p. 180-181. Le trait vaut également pour les actes paroissiaux de mariage ou de sépulture sous l’Ancien Régime.

[96]

A. Jacquemin, op. cit., p. 352.

[97]

Même différence sociale à La Haye entre 1858 et 1902, avec une définition technique différente du « témoin professionnel » (F. Van Poppel, M. Schoonheim, op. cit., p. 180-181). Cet écart selon les groupes sociaux est cohérent avec la plus forte part de mariages religieux à 2 ou 3 témoins que nous avions observée dans les quartiers populaires de Paris (voir supra).

[98]

Source : A. Jacquemin, op. cit., p. 356, tab. 6.

[99]

A. Jacquemin, op. cit. ; M. Oris, « Les migrations. Entre industrialisation et désindustrialisation dans la Wallonie contemporaine », dans Antonio Eiras Roel y Domingo L. Gonzalez Lopo (dir.), Movilidad y migraciones internas en la Europa latina, Santiago de Compostela, Univ. de Santiago de Compostela, 2002, p. 121-142, p. 136.

[100]

Et même 62 % dans le seul cas des mariages de Rotterdam : voir M. Chotkowski, op. cit.

[101]

Ibid., tab. 3.

[102]

Jan Kok, « Commentaire autour du livre de Paul-André Rosental », Annales de Démographie Historique, 2002, 2, p. 135-140, p. 138.

[103]

Source : V. Gourdon, E. Joz, op. cit., tab. 11.

[104]

Marzio, Barbagli, Sotto lo stesso tetto. Mutamenti della famiglia in Italia dal XV al XX secolo, Bologne, Il Mulino, 2000, p. 385.

[105]

Nous renvoyons sur ce point à un enquête ethnologique menée à propos des mariages des Québécois francophones de Montréal dans l’entre-deux-guerres. L’auteur montre en effet la plus grande variabilité des séquences rituelles dans les unions ouvrières, voire leur absence plus fréquente : « L’examen de la répartition des séquences cérémonielles fait apparaître une trame très dense dans la bourgeoisie. Le profil des rituels y apparaît plus net que dans les autres classes, les familles bourgeoises ayant tendance à suivre scrupuleusement les codes de conduite établis. Une observance moins rigoureuse, obéissant aux aléas de la vie familiale, a été remarquée dans les autres classes. Ces dernières offrent des agencements variables puisque des séquences rituelles pouvaient être plus souvent absentes, par exemple la fête de fiançailles, l’enterrement de vie de jeunesse ou le voyage de noces. Quant aux modalités associées aux pratiques rituelles, l’espace de variation au sein des classes sociales elles-mêmes s’avère beaucoup plus étendu, principalement dans les classe moyennes et ouvrière ». Voir Denise Girard, Mariage et classes sociales. Les Montréalais francophones entre les deux Guerres, Sainte-Foy, Presses de l’univ. Laval, 2000, p. 189-190.

[106]

M. Segalen, Nanterriens. Les familles dans la ville… , op. cit., p. 93-96.

[107]

Source : F. Van Poppel, M. Schoonheim, op. cit., p. 182.

[108]

K. Hamel, op. cit, p. 39.

[109]

V. Gourdon et E. Joz, op. cit., tab. 9.

[110]

K. Matthijs, op. cit., p. 377 et 392.

[111]

E. Accampo, op. cit., p. 51.

[112]

Notons que, localement, les pratiques en usage dans la cérémonie religieuse ne pouvaient qu’encourager une telle vision formaliste de la liste des témoins. Ainsi, dans le village de Follina, en Vénétie, au milieu du XIXe siècle, lors du mariage religieux – qui faisait office de mariage légal jusqu’en 1871 –, les époux ne choisissaient pas leurs deux témoins : il s’agissait toujours de deux sacristains. Cette pratique, visiblement imposée, ne déclina qu’à la fin du XIXe siècle. Je remercie Cristina Munno de m’avoir fourni ces informations.

[113]

Fiorenzo Rossi, « Le rilevazioni demografiche nelle terre venete : dalla “anagrafi” veneziane alle statistiche napoleoniche », dans Filiberto Agostini (a cura di), L’area alto-adriatica dal riformismo veneziano all’età napoleonica, Venezia, Marsilio, 1998, p. 329-361, p. 343-345. Le peu d’importance donnée au mariage civil au début du XIXe siècle n’a rien de spécifiquement italien, comme en témoignent les souvenirs de George Sand : « En 1804, ma mère ne se croyait pas mariée avec mon père parce qu’elle n’était mariée qu’à la municipalité » (Mémoires de ma vie, Paris, Gallimard, 2004, p. 898).

[114]

A. Marezio Bazolle, Il possidente Bellunese, Feltre, Comunità montana feltrina/Comune di Belluno, 1987, p. 315. On trouvera un témoignage équivalent pour les villages du Sud-Latium, vers 1890, dans Willy Pocino, « Folklore e tradizioni nella Ciociaria dell'800 », dans Renato Lefevre (a cura di), Ottocento nel Lazio, Lunario Romano, n° XI, Rome, Palombi, 1982, p. 789-810, p. 795.

[115]

Les premiers codes à consacrer un chapitre spécifique aux mariages civils datent des années 1870 (B. Gamba, op. cit., p. 167-169) : voir en particulier Mme de Waddeville, Le Monde et ses usages, Paris, Librairie des demoiselles, 1876, p. 96-97.

[116]

Le mariage civil est introduit à Rome par les Français en 1810. Cette même année, dans la première section de la ville, qui comprend l’ancien ghetto, on constate que les époux juifs choisissent davantage de témoins parents (30 % des témoins portent le même patronyme que le père ou la mère d’un des conjoints ou sont explicitement signalés comme apparentés dans l’acte) que l’ensemble des mariés (respectivement 11,4 %). Chiffres tirés d’une étude en cours à l’Archivio Storico del Vicariato di Roma, « Registro degli atti atti di matrimonio per l’anno 1810. 1e Sezione ».

[117]

Pour l’Italie, voir Stefano Caviglia, « Gli ebrei tra Ottocento e Novecento », dans G. De Rosa et alii (a cura di), Storia dell’Italia religiosa, t. 3 : L’età contemporanea, Rome/Bari, Laterza, 1995, p. 441-470.

[118]

F. Van Poppel, M. Schoonheim, op. cit., p. 185.

[119]

Source : F. Van Poppel, M. Schoonheim, op. cit., p. 183

[120]

K. Hamel, op. cit. ; C. Grange, op. cit. ; V. Gourdon, E. Joz, op. cit. ; V. Gourdon, op. cit., 2005.

[121]

En particulier P.-A. Rosental, Les sentiers invisibles, op. cit.

Résumé

Français

Cet article s’intéresse à la sélection des témoins de mariage civil au XIXe siècle, dans les villes françaises, belges, hollandaises et italiennes, et tente d’évaluer l’intérêt de cette source pour l’analyse des réseaux sociaux et familiaux des urbains. Les divers contextes légaux qui pesaient sur le choix des conjoints sont d’abord passés en revue. Puis, une première synthèse des travaux qui se sont récemment multipliés sur la composition des listes de témoins, montre l’impact du facteur migratoire, celui des logiques de quartiers et des logiques sociales, ainsi que la faiblesse relative de la place de la parenté. Cependant, la présence de nombreux témoins professionnels et la montée des choix familiaux dans la seconde moitié du XIXe siècle obligent à s’interroger sur la diversité des sens donnés à cet aspect mineur du rite matrimonial, et à réfléchir aux limites de son utilisation en tant qu’indicateur dans l’étude des réseaux sociaux des urbains.

English

This article deals with the choice of witnesses at the civil wedding in the nineteenth century, in the french, dutch, belgian and italian cities, in order to know if this source can be useful for the understanding of urban personal networks. The various legal contexts influencing the selection of wedding witnesses are first analyzed. Afterwards we realize a first synthesis of all the recent studies on this topic, which demonstrates the importance of various factors as migration, neighborhood specificities, and the social condition of the spouses. We insist also on the relative lack of kin witnesses in the urban context. However the growing presence of kin witnesses and conversely the decline of “professional” witnesses in the second half of the century force us to analyze more precisely the multiple and moving social and cultural significations given by the families to this rather marginal aspect of the matrimonial ritualisation and to discuss the limits of its use as an indicator of the social networks of urban people.

Plan de l'article

  1. La nécessaire prise en compte du contexte légal
  2. La parenté absente du monde urbain ?
  3. Quels parents ?
  4. L’entre-soi bourgeois
  5. Voisinage, solidarité professionnelle et clientélisme populaire
  6. Malaise dans la ritualisation : les « témoins permanents »
  7. Familialisation et sécularisation
  8. Conclusion

Pour citer cet article

Gourdon Vincent, « Les témoins de mariage civil dans les villes européennes du XIXe siècle : quel intérêt pour l'analyse des réseaux familiaux et sociaux ? », Histoire, économie & société, 2/2008 (27e année), p. 61-87.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-economie-et-societe-2008-2-page-61.htm
DOI : 10.3917/hes.082.0061


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