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2015/2 (n° 26)


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« Un jour, le chef du crématoire, Moll, prit un enfant à sa mère ; je l’ai vu au crématoire IV. Il y avait deux grandes fosses pour brûler les corps. Il a jeté l’enfant dans la graisse humaine bouillante qui s’était amassée dans les trous autour de la fosse et puis il a dit à son kalfaktor [assistant] : "Maintenant je peux aller me caler les joues, j’ai fait mon devoir." [1][1]  Hermann Langbein, Hommes et femmes à Auschwitz, traduit... »

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C’est ainsi que l’ancien membre des Sonderkommandos (« commandos spéciaux »), Filip Müller, décrit le Hauptscharführer Moll, connu au camp d’Auschwitz-Birkenau comme un personnage extrêmement violent dont la cruauté fut rapportée au travers de nombreux témoignages. La cruauté, en tant que violence extrême, interroge les notions de « souffrance » et de « pouvoir sur la vie et la mort » des détenus des camps ; dans la citation liminaire, il s’agit des juifs hongrois. Dans le cadre des camps nationaux-socialistes, nous ne parlons pas seulement des violences institutionnelles (travail forcé, appels interminables, pénuries de nourriture, punitions officielles) ni des actes de maltraitance officieux par lesquels les SS s’appropriaient le cadre institutionnel. Dans cet article, la cruauté sera entendue comme l’ensemble des « actes d’initiative [2][2]  Daniel Goldhagen, Les Bourreaux volontaires de Hitler :... » d’un acteur ou d’un groupe porté par l’intention d’augmenter le plus possible les souffrances d’une victime, sans forcément la mettre à mort [3][3]  Nous exprimons nos vifs remerciements à l’égard de....

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À l’heure actuelle, le cas des bourreaux en tant que producteurs de souffrances intentionnelles n’est pas véritablement traité par les sciences sociales. En 1996, avec son livre Les bourreaux volontaires d’Hitler, le politiste Daniel Goldhagen avait fait scandale en recourant au concept de « culture exterminationniste allemande », jugé trop intentionnaliste et réductionniste par de nombreux historiens reconnus [4][4]  Daniel Goldhagen, Les Bourreaux volontaires de Hitler,.... En revanche, il avait identifié le concept d’« acte d’initiative » pour montrer que l’extermination ne relevait pas uniquement des fonctionnaires officiels (SS, soldats de la Wehrmacht, policiers, etc.), mais qu’elle relevait aussi d’amateurs civils très impliqués dans les massacres [5][5]  Ibid., p. 197 à propos de « Lituaniens qui se livrèrent....

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Selon nous, ces actes d’initiatives sont à penser dans un autre cadre théorique, celui des pratiques de cruauté. Bien avant Daniel Goldhagen, le psychiatre Robert Lifton avait étudié, dans les années 1960, les médecins nazis. Avec ses concepts de « clivage » et de « dédoublement », il analysait les rétributions symboliques que ces praticiens retiraient de leurs exactions. Son modèle psychologique et anthropologique peut poser problème dans la communauté des historiens, alors que les sociologues allemands et français sont peu nombreux à travailler sur ces questions. Il y a pourtant des choses à retenir dans les réflexions théoriques de Lifton, notamment sa définition de la cruauté comme un acte assumé de destruction, que le psychanalyste américain lie à des bénéfices personnels plus ou moins conscients qui se superposent au « moi » ordinaire [6][6]  Robert Jay Lifton, The Nazi Doctors : Medical Killing....

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Ce positionnement offre une perspective complémentaire au modèle d’analyse proposé par l’historien américain Christopher Browning qui lui-même accorde une place à une marge de manœuvre des acteurs sociaux [7][7]  Christopher R. Browning, Des hommes ordinaires. Le.... À son cadre d’analyse qui triangule l’obéissance aux ordres et aux autorités avec la pression du groupe et la conformité aux pairs, laissant toutefois des possibilités de refus, s’ajoute selon nous une approche subjectiviste s’intéressant à la capacité d’agir des acteurs en situation, à leur sens de l’invention et aussi aux effets attendus de l’action (distinction, héroïsme ou jouissance, etc.). Il nous semble donc important de souligner « la positivité » de l’acte de cruauté pour l’exécuteur. L’acteur historique n’est pas uniquement un porteur (Träger) d’une politique de destruction, ou, comme l’a explicité Raul Hilberg, un exécuteur bureaucratique [8][8]  Raul Hilberg, La destruction des Juifs d'Europe, Paris,..., mais un acteur socialisé qui peut, dans certains contextes, poser ses préférences.

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Par exemple, dans son travail pionnier sur l’organisation de la terreur, le sociologue allemand Wolfgang Sofsky a bien identifié des actes de cruauté comme une source de valorisation personnelle au sens d’une toute-puissance qui permet au bourreau de devenir maître de la vie et de la mort [9][9]  Wolfgang Sofsky, L'organisation de la terreur - les.... Sa notion de « pouvoir absolu » reste tout de même très circulaire et auto-référentielle puisqu’il se refuse à rechercher les significations que revêtent ces actes pour les opérateurs. La violence extrême chez Sofksy n’a d’autre signification qu’elle-même, ce qui est doublement problématique : d’une part toute pratique humaine renvoie, comme l’a souligné Pierre Bourdieu, à une raison pratique ; d’autre part, et Sofsky l’observe lui-même, la destruction est souvent associée à la recherche de nombreuses jouissances personnelles, par exemple le sentiment d’immortalité.

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Lecteur averti de la littérature concentrationnaire, Alain Parrau confirme la pertinence de cette piste psychologique en intégrant la notion de « rétribution symbolique » dans sa réflexion sur les survivants et sur les bourreaux [10][10]  Alain Parrau, Écrire les camps, Paris, Belin, 199.... De manière plus opératoire, le psycho-sociolologue danois Johannes Lang affine la perspective en soulignant que les camps révèlent l’existence d’interactions et d’évaluations entre les acteurs, autrement dit tout un ensemble d’échanges cognitifs et émotionnels au sein desquels le bourreau aspire à subordonner la subjectivité du détenu à la sienne [11][11]  Johannes Lang, „Questioning Dehumanization: Intersubjective....

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Ces auteurs ont contribué par des voies différentes à rendre plausible et pertinent le concept de « cruauté » dans le cadre des camps. Les notions de « capacités d’action », d’« intersubjectivités » et de « rétributions symboliques » renvoient à quelques propriétés majeures du concept pour poser les premiers jalons d’une perspective élargie du fonctionnement des camps. Cet article n’a pas vocation à présenter un modèle théorique achevé, mais à proposer quelques pistes programmatiques. Nous souhaitons défendre l’hypothèse suivante : les acteurs nazis disposaient d’une certaine liberté d'action à l’intérieur même d’un système d’ordres contraignants.

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Nous entendons proposer un regard historique et sociologique centré sur trois dimensions constitutives du phénomène à étudier. Dans un premier temps, une figure de bourreau sera examinée, celle du Hauptscharführer Otto Moll. À l’opposé de l’essentialisme culturaliste (le « SS dans le camp »), nous restituerons la trajectoire sociale de ce SS avant et pendant sa carrière dans les camps, en replaçant ses actes de cruauté dans des dynamiques sociohistoriques personnelles. Nous nous pencherons ensuite sur des actes de cruauté proprement dits, en les resituant dans des dynamiques sociohistoriques collectives. En troisième lieu, enfin, nous revisiterons quelques actes de cruauté perpétrés par Moll en proposant un regard phénoménologique des scènes et des postures reposant sur la triangulation bourreau-victime-spectateurs.

Le bourreau comme acteur social : la trajectoire du Hauptscharführer Otto Moll

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Un curriculum vitae, rédigé par Otto Moll au printemps 1936 à l’occasion de sa demande d’adhésion à la SS, livre quelques renseignements sur sa trajectoire. Né le 4 mars 1915 à Mecklenburg, ce fils d’ouvrier devint, après les huit années d’école obligatoire, jardinier. Au sortir de sa formation en horticulture (1929-1932), le jeune diplômé fut embauché dans un établissement horticole local qu’il quitta en décembre 1933 pour intégrer le service du travail du Reich (Reichsarbeitsdienst). Tout juste âgé de 18 ans, Moll y exerça, la fonction de chef de groupe (Truppführer). Le 11 mai 1935, il adhéra à la SS et fut affecté dans l’unité 5e SS Totenkopf-Sturmbann Brandenburg[12][12]  Bundesarchiv (BArch), RS précédemment BDC, Moll, Otto..... Le choix de Moll ne semble pas être lié à une quelconque fragilisation due à la crise économique des années 1930 ; on peut donc avancer l’hypothèse d’un choix personnel et politique.

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Au sein de cette unité qui, à l’époque, comptait 273 hommes, dont 44 jeunes recrues, il suivit une formation militaire (exercice, entraînement de tir, défilé, etc.) [13][13]  Hans Schmid, „Otto Moll – der Henker von Auschwitz”,.... Au cours de cet entraînement destiné à la surveillance extérieure des camps de concentration, il fut formé à devenir une sentinelle, sans toutefois entrer en contact direct avec les détenus [14][14]  L’organisation des camps repose sur une séparation.... Il lui arrivait cependant d’accompagner à distance, des colonnes de détenus observant ainsi les maltraitances infligées aux prisonniers par les gardiens SS, responsables de la surveillance interne du camp. Seuls ces derniers avaient le droit d’être en contact direct avec les prisonniers. Moll n’était alors qu’un spectateur.

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En novembre 1936, sa demande d’admission définitive à la SS fut acceptée et Moll rejoignit l’unité Totenkopf-Sturmbann de Oranienburg, toujours en étant intégré dans une unité militaire contrôlant à distance la « base concentrationnaire ». Comme il jouait bien et passionnément du fifre, Moll intégra l’orchestre du bataillon qui se produisait dans des casernes SS ou dans des lieux publics. Ce fut en rentrant d’un concert en janvier 1937 que le camion transportant les musiciens SS eut un accident de circulation : Moll souffrit d’un grave traumatisme crânien et perdit la vue à l’œil droit [15][15]  BArch, RS précédemment BDC, Moll, Otto. 4.3.1915.. Après neuf mois de convalescence, il reprit son service, mais désormais à l’intérieur du camp, car son handicap le rendait inapte au travail militaire. Cette bifurcation est importante, à double titre, pour ce jeune homme encore célibataire et âgé de 22 ans : d’une part parce qu’il quitta de force le corps militaire de la SS qu’il avait choisi ; d’autre part, parce que son invalidité le contraignit à prendre des fonctions civiles à l’intérieur du camp. À la suite de son accident, Moll subit une forme de déclassement.

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Dans un premier temps, il travailla dans les jardins de la SS au camp de Sachsenhausen, loin de l’activité militaire qu’il avait exercée jusqu’alors. Ce nouveau statut peut être considéré comme socialement disqualifiant (professionnellement, personnellement, et en termes de genre). Dans une perspective d’histoire des masculinités, cela devait être difficile à accepter pour cet homme décrit par les médecins SS comme musclé, tonique, d’une stature de 1,72 mètre et pesant 80 kg [16][16]  La sociologue Raewyn Connell a développé une typologie.... Bien qu’il demeura dans la SS, Moll ressentit probablement vivement ce changement. On peut donc imaginer, dans une logique de carrière, que les exercices de tirs et le travail de surveillance et de patrouille lui manquaient.

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Comme l’historien allemand Hans Schmid l’a indiqué, dès cette époque (fin 1937 et courant de l’année 1938), on trouve déjà quelques traces du comportement violent de Moll dans les témoignages des rescapés : par exemple, le Lagerläufer (messager) Rudolf Wunderlich, prisonnier politique, se souvint que Moll dans sa fonction de chef du commando horticole participait aux brimades (drill) des détenus avec ses collègues [17][17]  Hans Schmid, „Otto Moll“, art. cit, p. 124.. Cependant, selon les sources disponibles, il ne semble pas s’être fait remarquer par des comportements excessivement violents tranchant avec les normes en vigueur dans son unité.

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À cette époque, Moll fut plutôt un participant ordinaire, ne prenant pas encore d’initiatives. En septembre 1939, lorsqu’il fit, sa première demande de mariage auprès du Bureau pour la race et le peuplement (Rasse- und Siedlungshauptamt), les administrateurs SS le jugèrent « moyen ». Moll voulait se marier avec Elli Unruh, une jeune femme qui attendait un enfant de lui et qui, depuis août 1939, travaillait comme surveillante à Ravensbrück. Ce camp de concentration pour femmes, situé à Fürstenberg, à 50 kilomètres au nord de Sachsenhausen, venait d’être ouvert au mois de mai [18][18]  Elissa Mailänder, « La violence des surveillantes.... Moll obtint l’autorisation de sa hiérarchie et se maria en décembre 1939 [19][19]  BArch, RS précédemment BDC, Moll, Otto. 4.3.1915.. Étant donné que l’on ne retrouve aucune trace d’un enfant né de cette union, on peut supposer qu’Elli Unruh a fait une fausse couche. En octobre 1940, Moll rencontra une nouvelle épreuve lorsque sa femme succomba d’une septicémie.

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À cette époque, un autre rescapé observa un comportement atypique de la part de Moll : Harry Naujok a rapporté que Moll avait vu le prisonnier Christian Schlapp manger dans le seau des poubelles de la cuisine. Enragé, Moll entraîna cet homme âgé de 60 ans dans le zoo privé du commandant Hans Loritz et l’enferma dans une cage avec des singes. Avant que les deux prisonniers en charge des animaux puissent persuader Moll de relâcher le prisonnier, ce dernier était déjà considérablement défiguré par les bêtes tandis que le SS riait. Moll ordonna à cet homme terrorisé et blessé de se présenter à lui le lendemain, mais Schlapp se suicida en mettant le feu à sa paillasse pendant la nuit [20][20]  Hans Schmid, „Otto Moll“, art. cit, p. 125..

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En février 1941, Moll fit une deuxième demande de mariage qui lui fut accordée par le Bureau pour la race et le peuplement. Transféré à Auschwitz le 2 mai 1941, il fut chargé par le commandant Rudolf Höß de fonder un service agricole. Une fois installé, il se maria avec Dora Hansen, née en 1916 et membre du parti national-socialiste. Le couple vivait dans le lotissement SS du camp, dans la maison 184 où naquirent leurs deux enfants, une fille en décembre 1942 et un garçon un peu plus tard [21][21]  BArch, RS précédemment BDC, Moll, Otto. 4.3.1915..

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Au printemps 1942, Moll fut nommé chef de la compagnie disciplinaire (Strafkompanie) et, à partir de cette date, de nombreux récits témoignent de la violence régulière de Moll à l’encontre des détenus. Ses exactions provoquèrent même une insurrection ratée de la part des prisonniers de la compagnie. Cinquante d’entre eux essayèrent de fuir, neuf réussirent à s’échapper, les autres furent abattus. Les 320 prisonniers restant furent aussitôt gazés [22][22]  Hans Schmid, „Otto Moll“, art. cit, p. 126-127.. Malgré cet « incident », Moll fut promu (avec d’autres) au rang de sous-officier et nommé Hauptscharführer après une visite de Himmler à Auschwitz-Birkenau en juillet 1942 [23][23]  Stefan Hördler, Ordnung und Inferno. Das KZ-System....

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Selon l’historien Hans Schmid, cette promotion était due à la compétence de Moll, lequel était déjà à cette époque chef des Sonderkommandos. Moll surveillait le travail de mise à mort dans le bunker 1 à Auschwitz pendant que le camp de Birkenau était en construction. Comme dans d’autres camps, notamment Majdanek, les cadavres étaient simplement enfouis dans des fosses [24][24]  Cf. Elissa Mailänder, « Eigensinn et "usine de mort" :.... À l’automne 1942 déjà, cette technique posait problème à Auschwitz parce que les cadavres gonflés remontaient à la surface de la terre et qu’il émanait d’eux une odeur de décomposition. Moll résolut ce « problème » avec ingéniosité en développant un système de crémation à fosses ouvertes [25][25]  Elissa Mailänder, Female SS Guards and Workday Violence :....

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C’est dans le contexte de la mise en œuvre de la « solution finale » à Auschwitz (printemps 1942 à automne 1943) que Moll se fit remarquer par son travail « de qualité » autour des chambres à gaz et des crématoires, et que sa carrière décolla : en avril 1943, il fut décoré de la Croix du mérite de guerre de première classe avec glaives (Kriegsverdienstkreuz 1. Klasse mit Schwertern) récompensant les soldats pour des services exceptionnels au combat, distinction qui était aussi attribuée aux membres de la Waffen-SS. En septembre 1943, pour le récompenser de ses mérites, Moll fut nommé chef du camp annexe à quinze kilomètres d’Auschwitz, appelé Fürstengrube, où la IG Farbenindustrie AG exploitait une mine de charbon [26][26]  BArch, RS précédemment BDC, Moll, Otto. 4.3.1915..

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Or, en mai 1944, Moll fut appelé une dernière fois, et en toute urgence, au camp d’Auschwitz-Birkenau pour prêter son expertise à l’anéantissement des juifs hongrois. À cette époque, Filip Müller, un jeune juif slovaque et l’un des rares survivants du Sonderkommando, travailla sous le commandement de Moll. Ayant eu l’occasion d’observer le personnage en action pendant son service, il nous restitue ses pratiques :

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« Moll était un homme de taille plutôt petite, de stature ramassée et robuste, portait un œil de verre. Pour cette raison, nous l’avions baptisé : "Le Cyclope". Il était brutal, cynique et sans scrupules, considérait et traitait tous les Juifs comme des sous-hommes. Il se plaisait à tourmenter ses victimes et aimait imaginer de nouveaux supplices et des méthodes de torture sophistiquées. Son sadisme était sans limite, et sa soif de meurtre et sa cruauté inconcevables faisaient souvent douter de son équilibre mental. Incapable de se dominer, d’un fanatisme outrancier, il était également doté d’une énergie inépuisable, d’une conscience scrupuleuse dans l’accomplissement de ses missions et avait des capacités exceptionnelles d’organisation (…) Moll était partout à la fois, un air de satisfaction rayonnait sur son visage. Il était obsédé par son entreprise de mort [27][27]  Filip Müller, Trois ans dans une chambre à gaz d’Auschwitz,.... »

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Cependant, la « carrière concentrationnaire » de Moll ne s’arrêta pas à Birkenau : après avoir accompli le génocide des juifs hongrois, il put retrouver son poste de chef de camp près de Gleiwitz [28][28]  Cf. Thomas Raithel, Die Strafanstalt Landsberg am.... Avec l’avancée de l’Armée rouge et l’évacuation en janvier 1945 du camp d’Auschwitz et de ses camps annexes, Moll fut transféré à Sachsenhausen, puis à Ravensbrück où il organisa la mise à mort des détenus malades. En février 1945, il fut envoyé en Bavière, où il géra un camp annexe de Dachau, appelé Kaufering II [29][29]  Cf. Edith Raim, Die Dachauer KZ-Aussenkommandos Kaufering.... Lors de l’évacuation de ce camp, il fut envoyé au Tyrol (Autriche) où, selon le témoignage du rescapé Wilhelm Metzler, il aurait fusillé vingt-six prisonniers de guerre soviétiques [30][30]  Bayrisches Hauptstaatsarchiv (BayHStA) : Dachau Prozeß,.... Capturé par l’armée américaine, il fut condamné à mort par un tribunal militaire américain, lors du premier procès de Dachau (12 et 13 décembre 1945), pour sa participation aux marches de la mort ; il fut exécuté le 28 mai 1945, à Landsberg [31][31]  Thomas Raithel, Die Strafanstalt Landsberg am Lech…,....

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S’en tenir à la seule trajectoire sociale de Moll conduirait à oublier que ses passages à l’acte se « mettent en phase » avec les contextes variés dans lesquels il a été amené à opérer. Ce qu’il faut garder à l’esprit, c’est à la fois la variabilité de ces passages à l’acte, mais aussi cette sorte de montée en puissance dans la destruction qui les définit.

Les capacités d’initiative d’un bourreau dans leur contexte historique : pour une périodisation des pratiques

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Moll a commencé sa carrière dans la SS en 1935, il a été formé aux camps d’Oranienburg (sentinelles, surveillance extérieure du camp) et de Sachsenhausen (surveillance des prisonniers à l’intérieur du camp). Puis, à partir de mars 1941, il a travaillé à Auschwitz, à une époque où l’extermination n’avait pas encore commencé. Ses six années de travail et d’expérience concentrationnaires ne peuvent pas être ignorées. Sur cette carrière institutionnelle dans la SS se greffe une spécialisation dans la cruauté, dans la logique d’une prophétie autocréatrice, c'est-à-dire la logique d’une action qui se nourrit elle-même et conforte l’acteur dans ses « réalisations personnelles [32][32]  Cf. Robert K. Merton, « The Self Fulfilling Prophecy »,... ». C’est parce qu’il a des expériences antérieures de cruauté et de légitimation de violences physiques dans le monde concentrationnaire de la SS que Moll assume de plus en plus une violence qui va devenir génocidaire. Comme nous allons l’étudier plus précisément, il développe des pratiques de cruauté lors de la mise à mort systématique des juifs d’Europe dans le camp d’extermination de Birkenau entre le printemps 1942 et l’automne 1943, et il les « perfectionne », en mai-juin 1944, au moment de la mise à mort des juifs de Hongrie, véritable point d’orgue du processus génocidaire que l’historien Christian Ingrao qualifierait de « paroxysme [33][33]  Cf. Christian Ingrao, Croire et détruire les intellectuels... ».

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Comment expliquer cette soif de destruction de Moll ? Dans une démarche plus sociologique, revenons sur les étapes de la socialisation de Moll dans la SS au sein du système concentrationnaire. Lorsqu’il intégra la SS en 1935, le système concentrationnaire était à la fois cantonné à l’intérieur des frontières du Reich et déjà consolidé [34][34]  Cf. Ulrich Herbert, Karin Orth, Christoph Dieckmann.... C’est précisément à cette époque qu’il connut une expansion rapide avec la création de deux camps importants destinés principalement à la persécution des opposants du régime : Sachsenhausen au nord de Berlin en 1936, et Buchenwald aux alentours de Weimar en 1937. Après sa formation et un long séjour à Oranienburg, Moll fut affecté, en avril 1938, au camp de Sachsenhausen.

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Les premiers internés qui eurent affaire à Moll, d’abord à Oranienburg, et plus tard à Sachsenhausen, étaient en grande majorité des opposants politiques (communistes et sociaux-démocrates), des criminels, des soi-disant « asociaux » et des homosexuels. Ce fut donc une population socialement exclue de la société nationale-socialiste définie selon des critères idéologiques et sociaux-raciaux. Les détenus juifs étaient à l’époque peu nombreux dans les camps, hormis lors d’une brève période à la suite des pogroms de novembre 1938. Moll, jeune homme de 20 ans en 1935, se trouva face à une population germanophone d’activistes politiques (dont de nombreux intellectuels et militants), souvent plus âgés que lui et dont le niveau social et culturel plaçait le jeune jardinier, à peine sorti de sa formation d’une École pratique d’horticulture, en décalage, pour ne pas dire en dissonance, avec les prisonniers dont il avait la charge [35][35]  Cf. le témoignage du rescapé autrichien Paul Martin....

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Comme par exemple à Dachau, le camp n’est pas un univers coupé du monde extérieur. La propension à la violence de la part de ces gardiens d’origine populaire qui n’avaient pas tous éprouvé personnellement les effets de la crise économique, peut être interprétée comme un phénomène d’inversion sociale : d’anciens employés, des ouvriers ou des artisans avaient désormais le pouvoir d’offenser d’anciens cadres du parti ou des militants qui avaient été formés au travers de leur engagement partisan. En ce sens, la cruauté institutionnelle peut se définir comme un ensemble d’humiliations et d’exactions qui servaient à positionner les internés dans l’espace concentrationnaire. Afin d’invalider les anciens statuts sociaux civils, des rituels d’avilissement constituaient une véritable technique de pouvoir visant à inculquer aux détenus leur nouveau statut de « Stück », c’est-à-dire d’objet. Sur ce principe de cruauté institutionnelle viennent se greffer des « actes d’initiative » des bourreaux comme agents singuliers. L’épisode de la cage au singe à Sachsenhausen en 1940 illustre la logique propre d’Otto Moll.

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De nombreux rituels de brimades et d’humiliations se multiplièrent dans les camps de concentration : le « sport » visait à épuiser les forces du détenu au moyen d’exercices physiques inutiles, des appels interminables forçaient la soumission des prisonniers, ou encore des défilés militaires ubuesques dont le but était de les disqualifier et de les ridiculiser [36][36]  Stanislav Zamecnik, „Das frühe Konzentrationslager.... Ce cadre de cruauté institutionnelle offrait aux gardiens SS de nombreuses fenêtres d’opportunités dans le passage à l’acte et dans la « créativité ». Ces brimades, souvent mortelles, furent en effet des recettes importées de l’armée et bricolées dans les années 1930. Ce fut sous la direction de Theodor Eicke, qui avait développé un modèle d’organisation de camp, celui de Dachau, que ce cadre de culture professionnelle fut appliqué, à partir de l’été 1934, à tous les camps [37][37]  Karin Orth, Das System der Konzentrationslager. Eine.... Les SS qui étaient passés, dans les années 1930, par cette « école » de Dachau faisaient ensuite carrière dans le système concentrationnaire et, dans les années 1940, la plupart étaient devenus dirigeants, comme par exemple le commandant Rudolf Höß, futur chef de Moll à Auschwitz [38][38]  Christopher Dillon, Dachau & the SS. A Schooling in....

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C’est le moment de revenir à la scène de cruauté citée dans l’introduction de cet article. Nous sommes au printemps-été 1944 à Auschwitz, dans un camp d’extermination, plus précisément au crématoire IV à Birkenau. Ce fut la période au cours de laquelle la dernière communauté juive européenne vivante fut exterminée. En moins de deux mois, entre mi-mai et mi-juillet, environ 500 000 juifs hongrois y trouvèrent la mort. Malgré la guerre en cours, les transports ferroviaires des trains de déportation en provenance de Hongrie avaient la priorité sur les transports de troupes, priorité qui montre bien l’importance de cette « action » pour l’Allemagne nazie. Le camp d’Auschwitz, depuis la mise en place de la « solution finale » au printemps 1942, avait été progressivement transformé en une vaste infrastructure qui pouvait exterminer, en 1944, jusqu’à 10 000 personnes par jour. Les chambres à gaz, ainsi que les crématoires, fonctionnaient à plein « rendement », comme l’affirme l’historien Randolph L. Braham [39][39]  Randolph L. Braham, « Hungarian Jews », dans Yisrael....

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Moll fut chargé de la direction des quatre crématoires par le commandant Höß qui, après avoir quitté Auschwitz pour une carrière administrative à Berlin en décembre 1943, fut rappelé d’urgence dans ce camp [40][40]  Hermann Langbein, Hommes et femmes à Auschwitz, op. cit.,.... L’ancien membre des Sonderkommando Filip Müller se souvint avec « effroi » du retour de l’ancien chef, le Hauptscharführer Moll [41][41]  Filip Müller, ibid., p. 170., désormais à la direction du crématoire.

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À l’été 1944, Moll avait la responsabilité de préparer l’infrastructure du camp afin que l’extermination puisse se dérouler « dans les meilleures conditions », si l’on adopte le point de vue des acteurs. Tâche qu’il assuma avec enthousiasme et énergie : il fit remettre en marche les anciennes chambres à gaz dans la ferme qui avait été fermée depuis le printemps 1943. Jugeant insuffisantes les capacités des crématoires en regard du volume de la tâche, il fit également aménager des fosses d’environ 50 mètres de long, 8 mètres de large et 2 mètres de profondeur [42][42]  Ibid. . Ainsi, Moll inventa sur place un système de crémation rodé : il fit installer des caniveaux tout au long des fosses qui récupéraient la graisse humaine servant à nourrir les flammes des bûchers de cadavres. Avec cette technique bien mise au point, il était possible de nourrir le feu dans les fosses pendant 24 à 36 heures et ainsi brûler des cadavres sans interruption. À ce titre Moll avait déjà un statut à part, il avait un rôle central en tant que chef du crématoire. Grâce à son « ingéniosité », il avait acquis une solide réputation auprès de ses pairs.

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Comme nous l’avons vu, Moll s’était déjà fait remarquer pour sa cruauté dans ses fonctions dans les camps précédents. Cependant, il aiguisa ses manières de faire à Birkenau au printemps et à l’été 1944.

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On pourrait croire que jeter un enfant dans une fosse pour le brûler vif devant sa mère (les hommes étaient séparés des femmes) est un acte isolé qui ne pouvait être effectué que par un SS atypique, un chef sanguinaire ou sadique. Or, l’acte meurtrier envers des enfants est en soi assez fréquent dans les camps. L’ancien chef du crématoire de Majdanek, Erich Muhsfeldt, employé à partir du printemps 1944 au camp de Birkenau sous les ordres de Moll, avait également l’habitude à Auschwitz-Birkenau de jeter des femmes dans le crématoire et parfois de déchirer des enfants en deux. Les détenus Jelinski et Olech déclarèrent que ces actes eurent lieu à plusieurs reprises [43][43]  Brille Ady, Les techniciens de la mort, Paris, FNDIRP,.... À Sobibor, l’historien Richard Raschke a identifié les mêmes pratiques [44][44]  Richard Rashke, Les évadés de Sobibor, (trad.), Paris,.... Dans le cas d’Otto Moll, les actes de cruauté se déploient au sein d’un dispositif institutionnel, certes imposé de l’extérieur, mais que Moll s’est approprié puisqu’il l’a inventé et qu’il l’a dirigé. Ces pratiques ne prenaient sens que dans le cadre du processus génocidaire qui connut son point d’orgue pendant la phase d’extermination des juifs hongrois.

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Deux lectures sont possibles : l’hypothèse mineure serait que Moll, dans ce contexte de surtravail, fut emporté dans une logique irrationnelle de défoulement (logique de la soupape) ; l’hypothèse majeure serait que ses pratiques prolongeraient une logique « d’accomplissement personnel » qui s’ajouterait à sa fonction officielle fondamentale pour le Reich : Moll était dorénavant chef du crématoire et, en tant que chef, il mettait en scène sa toute-puissance dans un rituel matinal personnel. Ici, nous sommes désormais dans un dispositif relativement, voire parfaitement, maîtrisé.

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Si nous reprenons la scène initiale décrite en introduction, il semble possible de pencher pour la seconde hypothèse : comme le rapporte un survivant du Sonderkommando, Abraham Dragon, avant de prendre son petit-déjeuner, Moll avait pris l’habitude de harceler les détenus qui travaillent dans les chambres à gaz. Dans le passage cité dans l’introduction, il attrapa un enfant qu’il jeta vivant dans la graisse bouillonnante, devant sa mère pétrifiée. C’est dans ce cadre rituel que ses paroles – « Maintenant je peux aller me caler les joues, j’ai fait mon devoir » – prennent tout leur sens.

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Or cette scène est impensable sans le contexte d’impunité dans lequel elle a eu lieu, même s’il n’est pas exclu que certains des collègues SS de Moll aient pu juger ses actes excessifs. Remplissant parfaitement ses tâches, Moll était très apprécié sur le plan professionnel par ses supérieurs qui, de ce fait, lui accordaient cette marge de manœuvre. Une photo prise par les officiers SS en juillet 1944 montre le personnel d’Auschwitz-Birkenau à la Solahütte, lieu de récréation où se joignaient également des jeunes femmes, auxiliaires de la SS (SS-Helferinnen). La place qu’occupe Moll sur la photo est le résultat de la trajectoire à la fois professionnelle et singulière de l’acteur.

Album photographique de l’officier SS Karl Hoecker, Courtesy of United States Holocaust Memorial Museum, Photo archives, #34739 Album photographique de l’officier SS Karl Hoecker, Courtesy of United States Holocaust Memorial Museum, Photo archives, #34739. © Droits réservés.

© Droits réservés.

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En effet, le sous-officier Moll se trouve sur cette photo à gauche, au premier rang, juste entre le lieutenant Karl Hoecker et le capitaine Höß, officiers de la SS. En dépit d’un statut officiel inférieur, la reconnaissance sociale dont il jouissait lui conféra une place particulière à proximité du chef du camp. Par ailleurs, comme l’a relevé l’historien Stefan Hördler, Moll bénéficiait de la haute estime et de l’amitié qui le liaient à ses supérieurs qu’il connaissait depuis son séjour à Sachsenhausen [45][45]  Stefan Hördler, Ordnung und Inferno, op. cit. .

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Il faut aussi poser la question du comportement de Moll durant les marches de la mort. Comme l’historien israélien Daniel Blatman l’a relevé, il s’agit du dernier chapitre de violence extrême du système concentrationnaire où, dans la foulée des évacuations, les SS entraînèrent des centaines de milliers de détenus épuisés dans des marches vers le centre du Reich au cours desquelles les personnes âgées, malades ou incapables de continuer étaient abattues ou mouraient sur les routes [46][46]  Daniel Blatman, Les marches de la mort. La dernière.... Or, lors de l’évacuation du complexe de Dachau le 26 avril 1945, la violence de Moll est cette fois loin d’être avérée [47][47]  Nous remercions Dirk Riedel du mémorial de Dachau.... Ce jour-là, 7 000 détenus, dont de nombreux travailleurs forcés ukrainiens, furent mis en marche vers l’Autriche. Comme le premier procès de Dachau le documente, une querelle de compétences entre SS et officiers de la Wehrmacht aurait abouti à des exécutions de plusieurs centaines de prisonniers de guerre soviétiques et de forçats ukrainiens [48][48]  Cf . Holger Lessing, Der erste Dachauer Prozess (1945/46),.... Or Moll ne se trouvait pas dans ce groupe. Il avait voyagé en voiture avec un bataillon SS. C’est lors de ce voyage qu’il fusilla des prisonniers, dont le nombre de vingt-six avait été retenu par le tribunal qui le jugea [49][49]  Ibid. ; cf. aussi Andreas Wagner, Todesmarsch. Die.... C’est presqu’une ironie du destin d’observer que ce meurtrier de masse fut condamné pour cet acte par un tribunal militaire américain, alors que sa participation au génocide à Birkenau et ses crimes aux crématoires restèrent impunis. Reste que s’il avait fallu attendre les années 1960 et la judiciarisation des crimes d’Auschwitz par la justice allemande (1963-1965), qui peut dire s’il aurait alors été possible de condamner Moll [50][50]  Cf. Irmtrud Wojak, „Fritz Bauer, der Auschwitz-Prozess... ?

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Parallèlement aux violences concentrationnaires « ordinaires » qui comprennent des actes collectifs et des engagements individuels, les pratiques de cruauté se superposent à ces deux niveaux d’action. Alors que la cruauté institutionnelle est largement documentée (entassement dans les trains, souffrances alimentaires, humiliations permanentes, réduction létale du sommeil, punitions disproportionnées, tortures multiples, expériences médicales atroces, marches de la mort…), les « jeux personnels » du bourreau sont rarement pris pour objet d’étude [51][51]  Patrick Bruneteaux, Devenir un dieu. Le nazisme comme.... Si les témoignages rapportent quantité de scènes dans lesquelles des SS ou des kapos s’illustrent dans des mises en souffrance sophistiquées des reclus, les sciences sociales ont encore peu étudié la cruauté dans sa mise en œuvre concrète et moins encore les bénéfices personnels retirés par le bourreau. On en proposera un exemple détaillé en suivant à nouveau Otto Moll au travers d’une approche systémique. Car la jouissance du bourreau suppose, bien sûr, une victime mais aussi, parfois, un public.

La situation de cruauté : pour une triangulation bourreau/victime/spectateurs

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À côté de « l’industrie de l’extermination » analysée par les historiens (Raul Hilberg) et les sociologues (Zygmunt Bauman), il y a la place, selon nous, pour une étude spécifique de la cruauté institutionnelle et des actes d’initiative en les appréhendant en situation [52][52]  Raul Hilberg, Exécuteurs, victimes, témoins. La catastrophe.... Dans ce cadre, la triangulation met en jeu trois figures : le bourreau, la victime directe et le tiers (qui peuvent être les futures victimes ou de simples spectateurs). Il est possible de parler d’une scène sociale dans laquelle le producteur de tortures retire des bénéfices personnels des corps en souffrances, tout en adressant différents messages aux différents publics visés : il peut s’agir d’un face-à-face entre deux personnes, comme d’une interaction plus complexe où interviennent d’autres victimes ou différentes catégories de spectateurs (les victimes directes ou indirectes, les Sonderkommandos ou les pairs, voire les supérieurs SS). L’acte d’écraser un enfant devant sa mère ou de jeter une personne dans le feu devant des spectateurs constitue un acte d’initiative qui pourtant ne procède pas forcément d’une intentionnalité explicitement revendiquée par le bourreau.

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Voyons de près les scènes rapportées par le rescapé du Sonderkommando Filip Müller afin de donner à voir le fonctionnement de la triangulation. Moll se rendait souvent au crématoire au moment où les suppliciés retiraient leurs habits, à « la recherche de quelques femmes nues qu’il poussait dans l’arrière-cour du crématoire jusqu’à une fosse d’incinération. Lorsque les malheureuses voyaient le spectacle, elles étaient frappées d’horreur au point de ne plus savoir ce qui leur arrivait. Elles détournaient leur regard de cette abominable vision. Moll, qui observait attentivement leur réaction, semblait jouir intensément de leur angoisse et de leur terreur, puis ils les abattaient froidement d’un coup de feu par-derrière [53][53]  Filip Müller, Trois ans dans une chambre à gaz, op. cit.,... ».

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Au cours d’une scène semblable, « plusieurs femmes se précipitèrent dans un réseau de barbelés derrière une fosse. Moll lâcha son chien qui bondit en les mordant aux fesses. La cruauté de Moll tourna alors au délire. Il ordonna aux femmes épouvantées de se placer les unes à côté des autres, le visage tourné vers la fosse. La vision des cadavres en combustion les poussa au paroxysme de la panique. (…) Saignant abondamment, pétrifiées, elles offraient le spectacle le plus insoutenable de la détresse humaine. Moll, au comble de l’excitation, cria aux femmes sans défense : "Regardez bien, regardez devant vous ! Vous allez brûler exactement comme tous ceux que vous voyez à vos pieds !" Puis il les abattit l’une après l’autre d’un coup de carabine (…) [54][54]  Ibid., p. 192 ».

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Dans la scène décrite, la notion de « spectacle » est très importante. Les femmes hongroises sont définies comme « actrices », les membres présents du Sonderkommado comme « spectateurs », contraints d’assister, terrifiés, au spectacle. Les juifs ordinairement interdits de regarder et de parler aux SS sont ici catégorisés comme des humains doués de sens auxquels Moll parle. En même temps, l’asymétrie radicale fait des femmes une matière entièrement disponible pour le bourreau : dépossédées du sens de la situation, elles sont totalement démunies, sidérées et terrorisées. Ces facteurs les rendent passives et donc « prêtes à l’emploi » pour les exécuteurs. Le spectacle de leur impuissance est public, quoiqu’officieux, avec la présence des kapos et la participation des gardes SS. Autorisées à « voir » et à « penser » leur devenir, c'est-à-dire la libre faculté d’entrevoir leur fin, ces femmes furent faussement humanisées : Moll ne les mettait pas immédiatement dans une position de victimes, mais il les plaçait devant la fosse comme des spectatrices observant par anticipation le théâtre de la destruction dont elles étaient à la fois les actrices et les victimes principales. Or cette pensée fut réduite à la seule image de leur propre destruction.

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Enfin, la dimension genrée est manifeste. Ces femmes étaient nues et agressées, physiquement et symboliquement par Moll (et par son chien). Dans ce dernier cas, une double oppression opère : Moll était à la fois l’ordonnateur de la situation et le principal voyeur, mise en scène que l’on peut qualifier de pornographique. L’humiliation des femmes, la violence sadique dans une exposition crue des corps en souffrance, entraînaient une forte probabilité d'excitation sexuelle pour les spectateurs, les SS et, par force aussi, les membres du Sonderkommando. Ce qui fait d’ailleurs toute la perversité de cette mise en scène.

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Poursuivons la description que propose Müller du comportement du chef du crématoire :

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« Véritable fou sadique, Moll ne cessait d’inventer de nouveaux moyens diaboliques pour tourmenter ses victimes. [Avec] un certain nombre d’intellectuels ayant échoué au Kommando spécial (professeurs, journalistes, juristes, ingénieurs, artistes), [il pratiquait] (…) "le jeu des grenouilles" dans les deux bassins de réserve d’eau jusqu’à leur noyade (…) Il convient également de rappeler un autre sport du répertoire de Moll qui s’appelait "la bataille des briques". Les victimes désignées étaient réparties en deux groupes qui recevaient un lot de briques. Il fallait frapper les briques contre les autres jusqu’à ce qu’elles se brisent. Il résultait des blessures sanglantes (…) Les perdants étaient poussés en direction des barbelés et abattus comme des lièvres (…) [55][55]  Ibid., p. 193/194.. »

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Ces extraits condensent les principales propriétés de la cruauté institutionnelle et de la cruauté d’initiative. Associée au fonctionnement du camp, au milieu de l’activité de l’extermination, la barbarie de Moll s’effectue selon la logique d’un aménagement personnel [56][56]  Pour des scènes détaillées : David Rousset, Les jours....

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Par ailleurs, il y a un message pratique – celui d’une logique de terreur de commandement – adressé aux membres des Sonderkommandos, passés au printemps et àl’ été 1944 de 200 à 900 hommes (des juifs hongrois, polonais, grecs, hollandais, slovaques et allemands). Comme l’équipe avait alors atteint sa taille maximale dans l’histoire du camp de Birkenau, le but des SS travaillant dans les crématoires, dont le nombre était largement inférieur à celui des détenus, consistait aussi à renforcer l’esprit de soumission pour minimiser tout risque de soulèvement (comme cela était arrivé en 1943). La toute-puissance peut donc conjuguer une logique d’intérêt institutionnel (produire l’ordre) et une logique d’intérêt individuel (les bénéfices personnels du bourreau). Le cas de Moll montre d’ailleurs que les initiatives individuelles de cruauté peuvent répondre à une volonté de maintenir l’ordre dans un système général de cruauté.

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Mais pourquoi cet acharnement dans la capacité de nuire ? Revenons à la toute-puissance évoquée par Wolfgang Sofsky. Penser la cruauté du point de vue de l’acteur, c’est tenter de saisir « l’acte positif » d’une destruction plus ou moins sophistiquée, univers fabriqué par le bourreau et dans lequel la cruauté est un procédé et non une fin en soi, comme l’affirme Sofsky [57][57]  Wolfgang Sofksy, L’organisation de la terreur, op.... La toute-puissance du bourreau est à mettre en lien avec la déshumanisation des victimes parce que, au travers de la prise de la vie d’un tiers, la personne se revivifie : dans le cas de Moll, la destruction acharnée des juifs est le point d’orgue de cette combinaison entre le génocide comme acte collectif et les cruautés comme théâtre personnel du bourreau. L’extermination systématique des juifs d’Europe à Auschwitz-Birkenau fait de Moll non seulement un maître de la mort ; elle lui permet aussi de pousser toujours plus loin sa valorisation personnelle et ses jouissances sadiques. La déshumanisation des uns produit la sur-humanisation de l’autre (les anthropologues parleraient de « sacrifice »).

50

On ne peut cependant pas séparer la toute-puissance institutionnelle, symbolisée et matérialisée par l’extermination des juifs et les camps, et la toute-puissance personnelle qui est aussi une construction à l’échelle individuelle (c’est bien Moll lui-même qui allait chercher les femmes au crématoire). Certes, Moll s’était créé une identité sociale dans les camps où il faisait carrière en lien avec le prestige et la suprématie de l’organisation SS. Cependant, ses actes d’initiative le menaient au-delà des exigences de ses chefs. Ses nombreux actes de cruauté combinent une logique d’efficacité (servir l’institution et faire carrière) et une logique a-économique de bénéfices personnels (jouissance, transcendance, légitimité d’exister, etc.) [58][58]  Sur ce thème de la vivification/éternisation/sacralisation/divinisation au....

Conclusion et possibles ouvertures

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Nous avons esquissé un modèle d’intelligibilité de la cruauté qui tente de conjuguer les dynamiques socio-historiques personnelles (trajectoire de promotion, bifurcations biographiques, traumatismes personnels) avec les dynamiques socio-historiques collectives (régime politique, logiques institutionnelles, cadrages contextuels), tout en montrant que l’approche par la singularité des acteurs demeure encore largement embryonnaire. Le nazisme, les camps, loin d’être uniquement des « entreprises » de destruction, ont hébergé de nombreux bourreaux dont les actes défient encore l’imagination.

52

Le cas de Moll illustre la liberté dont disposait l’acteur à l’intérieur même d’un système contraignant d’ordres. La tactique de défense généralement utilisée par les bourreaux dans leur procès d’après-guerre, celle de l’obéissance aux ordres (Befehl ist Befehl), comme le répéta avec insistance Otto Moll dans son propre procès, montre ici l’une de ses limites. L’autre enjeu de l’article est d’opérer une distinction entre la cruauté institutionnelle, que l’on pourrait aussi appeler « la cruauté systémique » du système concentrationnaire national-socialiste, et la cruauté reposant sur des initiatives individuelles, appelée dans l’article « cruauté d’initiative ». Mais toute la difficulté consiste à articuler les deux registres.

53

Comme nous avons voulu le démontrer, l’analyse de la situation triangulaire de cruauté révèle une véritable « performance » où l’acteur principal et metteur en scène engage des femmes juives comme actrices dans son lugubre spectacle. À Auschwitz, Moll force ses victimes à la vision de l’horreur, les poussant malgré elles à participer à la scène de leur propre extermination par anticipation. Par ces procédés, il s’invente et se ré-invente chaque fois comme maître tout-puissant face à la mort des autres. La qualité « performative [59][59]  Judith Butler, « Performative Acts and Gender Constitution :... » de tous ces actes de cruauté ouvre sur une analyse de la trajectoire des acteurs dans leur montée en puissance d’une part, et d’autre part sur une analyse des contextes renouvelés dans lesquels ils opèrent : ce que Moll réalise en 1935 n’est pas identique à ce qu’il peut s’autoriser à faire en 1944, à l’échelle individuelle comme à l’échelle de l’institution qui l’emploie. C’est dans le rapport entre les propriétés sociales de tel ou tel acteur et celles des structures à un moment donné qu’il faut situer les conditions de possibilité de telle ou telle pratique de cruauté et les opportunités qui s’offrent à tel ou tel bourreau.

54

Ainsi, à côté du paradigme encore dominant de l’approche mécanique des exécutants de « l’industrie du génocide [60][60]  Raul Hilberg, Exécuteurs, victimes, témoins, op. cit.,... » et des violences impersonnelles dans les camps de concentration comme « organisation de la terreur [61][61]  Wolfgang Sofksy, L’organisation de la terreur, op. cit.,... », il y a la place non seulement pour une analyse des pratiques des acteurs mais, bien plus, pour une saisie des lieux d’extermination en général comme structure d’opportunité pour les producteurs de violences extrêmes. C’est en prenant en compte ces actes de cruauté – et leurs logiques à la fois sociologiques et anthropologiques, toujours saisies historiquement – que l’on pourra mieux faire la part des choses entre les deux modèles.

55

Cette réflexion encore largement programmatique soulève, au fond, plus de questions qu’elle n’en résout : dans quelle mesure la cruauté n’est-elle pas inhérente au système de pensée national-socialiste ? dans quelle mesure l’adhésion à la SS n’est-elle pas aussi l’adhésion à un système de cruauté ? et, plus généralement, un système de terreur est-il forcément un système de cruauté ?

Notes

[1]

Hermann Langbein, Hommes et femmes à Auschwitz, traduit par Denise Meunier, Paris, Tallandier, 2010 (1ère éd. allemande 1980), p. 393.

[2]

Daniel Goldhagen, Les Bourreaux volontaires de Hitler : les Allemands ordinaires et l'Holocauste, Paris, Seuil 1997 (1ère éd. américaine 1996), p. 24/25, 372, 380/381.

[3]

Nous exprimons nos vifs remerciements à l’égard de tou.te.s les collègues qui nous ont aidés à la conception et à la rédaction de cet article. Tout particulièrement à Claire Andrieu, Gaël Eismann, Sylvain Kahn, Laurent Martin, Véronique Odul et Alexandra Oeser, puis à la rédaction de Histoire@Politique pour leurs fines relectures et critiques pertinentes.

[4]

Daniel Goldhagen, Les Bourreaux volontaires de Hitler, op. cit.

[5]

Ibid., p. 197 à propos de « Lituaniens qui se livrèrent à une impitoyable orgie de violences » quand d’autres membres de la population lituanienne assistèrent à des massacres « comme un spectacle aux arènes » ; p. 246 à propos d’une femme d’officier qui regarde une scène d’extermination ; p. 442 à propos d’une amie civile qui rie ; p. 269 à propos de matinées musicales répétées sur les lieux de massacres.

[6]

Robert Jay Lifton, The Nazi Doctors : Medical Killing and the Psychology of Genocide, New York, Basic Books, 2000 (1ère éd. 1986).

[7]

Christopher R. Browning, Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la « Solution finale » en Pologne, Paris, Les Belles Lettres, 1994 (1ère éd. américaine 1992).

[8]

Raul Hilberg, La destruction des Juifs d'Europe, Paris, Gallimard, 1985 (1ère éd. 1961).

[9]

Wolfgang Sofsky, L'organisation de la terreur - les camps de concentration, Paris, Éditions Calmann-Levy, 1995 (1ère éd. allemande 1993).

[10]

Alain Parrau, Écrire les camps, Paris, Belin, 1995.

[11]

Johannes Lang, „Questioning Dehumanization: Intersubjective Dimensions of Violence in the Nazi Concentration and Death Camps“, Holocaust and Genocide Studies 24, 2 (2010), p. 225-246.

[12]

Bundesarchiv (BArch), RS précédemment BDC, Moll, Otto. 4.3.1915.

[13]

Hans Schmid, „Otto Moll – der Henker von Auschwitz”, ZfG 54 (2006), p. 118-38, p. 122.

[14]

L’organisation des camps repose sur une séparation stricte entre deux groupes et deux types d’activités : la surveillance interne du camp des détenus (Schutzhaftlager) et la surveillance externe de l’ensemble du domaine concentrationnaire (l’enceinte du camp et l’aire militaire aux alentours dont la propriété au sens juridique appartient à la SS).

[15]

BArch, RS précédemment BDC, Moll, Otto. 4.3.1915.

[16]

La sociologue Raewyn Connell a développé une typologie sociale de la « masculinité » qui problématise le positionnement (positionality) des hommes en tant que groupe social dominant dans un ordre social genré. Ce cadre théorique permet non seulement d’analyser les pratiques masculines de domination des femmes mais également les processus de hiérarchisation, de normalisation et de marginalisation que certaines catégories d’hommes imposent aux autres catégories d’hommes. Connell distingue la « masculinité hégémonique », en position d’autorité, des masculinités complices, subordonnées ou marginalisées. Les masculinités sont plurielles et collectives ; leur hiérarchie est une expression des parts inégales tenues par les différents groupes d’hommes dans ce privilège. Raewyn Connell and Messerschmidt James W., “Hegemonic Masculinity : Rethinking The Concept ”, Gender and Society, vol. 19, no. 6, 2005, p. 829-859 ; cf. aussi la conférence intitulée « les masculinités au prisme de l’hégémonie » en 2013 à l’École des hautes études en sciences sociales à Paris, http://actualites.ehess.fr/nouvelle5704.html.

[17]

Hans Schmid, „Otto Moll“, art. cit, p. 124.

[18]

Elissa Mailänder, « La violence des surveillantes des camps de concentration national-socialistes (1939-1945) : réflexions sur les dynamiques et logiques du pouvoir », Encyclopédie en ligne des violences de masse [en ligne], publié le 6 mars 2012, consulté le 9 juillet 2015, URL : http://www.massviolence.org/La-violence-des-surveillantes-des-camps-de-concentration, ISSN 1961-9898.

[19]

BArch, RS précédemment BDC, Moll, Otto. 4.3.1915.

[20]

Hans Schmid, „Otto Moll“, art. cit, p. 125.

[21]

BArch, RS précédemment BDC, Moll, Otto. 4.3.1915.

[22]

Hans Schmid, „Otto Moll“, art. cit, p. 126-127.

[23]

Stefan Hördler, Ordnung und Inferno. Das KZ-System im letzten Kriegsjahr, Göttingen, Wallstein 2014.

[24]

Cf. Elissa Mailänder, « Eigensinn et "usine de mort" : l’histoire du quotidien et l’univers concentrationnaire », dans Sociétés contemporaines (à paraître en décembre 2015).

[25]

Elissa Mailänder, Female SS Guards and Workday Violence : The Majdanek Concentration Camp, 1942-1944, Lansing, Michigan State University Press, 2015 (1ère éd. allemande 2009), chapitre 7.

[26]

BArch, RS précédemment BDC, Moll, Otto. 4.3.1915.

[27]

Filip Müller, Trois ans dans une chambre à gaz d’Auschwitz, préface Claude Lanzmann, Paris, Éditions Pygmalion, 1980 (1ère éd. américaine 1979), p. 171 et 173.

[28]

Cf. Thomas Raithel, Die Strafanstalt Landsberg am Lech und der Spöttinger Friedhof (1944-1958). Eine Dokumentation im Auftrag des Instituts für Zeitgeschichte München-Berlin, Munich, Oldenbourg Verlag 2009, p. 108-109.

[29]

Cf. Edith Raim, Die Dachauer KZ-Aussenkommandos Kaufering und Mühldorf Rüstungsbauten und Zwangsarbeit im letzten Kriegsjahr 1944-45, Landsberg am Lech, Martin Neumeyer, 1992.

[30]

Bayrisches Hauptstaatsarchiv (BayHStA) : Dachau Prozeß, Mikrofilm 89 : Wilhelm Metzler : Brief an das Rote Kreuz in Landsberg im Zusammenhang mit seinem Kriegsverbrecher-Prozeß 1947, sans date.

[31]

Thomas Raithel, Die Strafanstalt Landsberg am Lech…, op. cit., p. 109.

[32]

Cf. Robert K. Merton, « The Self Fulfilling Prophecy », Antioch Review, vol. 8 (1948), p. 193-210.

[33]

Cf. Christian Ingrao, Croire et détruire les intellectuels dans la machine de guerre SS, Paris, Fayard 2010 ; « Chasse, sauvagerie, cruauté. La Sondereinheit Dirlewanger en Biélorussie », dans Bernard Garnier, Jean-Luc Leleu, Jean Quellien, La répression en France 1940-1945, Caen, CRHQ, 2007, p. 41-55. Depuis 2013, Christian Ingrao organise un séminaire « Explorations du paroxysme : traces, objets, regards 19e - 21e siècles » à Paris, à l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP) et à l’Institut historique allemand (IHA) autour de ces questions.

[34]

Cf. Ulrich Herbert, Karin Orth, Christoph Dieckmann (dir.), Die nationalsozialistischen Konzentrationslager : Entwicklung und Struktur, 2 tomes, Göttingen, Wallstein, 1998 ; Nikolaus Wachsmann, A History of the Nazi Concentration Camps, Farrar, Straus and Giroux, 2015.

[35]

Cf. le témoignage du rescapé autrichien Paul Martin Neurath, Die Gesellschaft des Terrors. Innenansicht der Konzentrationslager Dachau und Buchenwald, Francfort/Main, Fischer, 2004. Après sa libération, Neurath émigra aux États-Unis où il rédige à partir de 1943 une thèse en sociologie à l’université de Columbia à New York, portant sur ce qu’il appelle « la société de la terreur ». Paul Martin Neurath, Social Life in the German Concentration Camps Dachau and Buchenwald, Faculty of Political Science, Columbia University, 1951.

[36]

Stanislav Zamecnik, „Das frühe Konzentrationslager Dachau“, dans Wolfgang Benz, Barbara Distel (eds.), Terror ohne System. Die ersten Konzentrationslager im Nationalsozialismus 1933-1935, tome 1 : Geschichte der Konzentrationslager 1933-1945, Berlin, Metropol, 2001, p. 13-39.

[37]

Karin Orth, Das System der Konzentrationslager. Eine politische Ordnungsgeschichte, München/Zürich, Pendo 2002 (1ère éd. allemande 1999), p. 28 ; cf. aussi Dirk Riedel, Ordnungshüter und Massenmörder im Dienst der Volksgemeinschaft. Der KZ-Kommandant Hans Loritz, Berlin, Metropol, 2010.

[38]

Christopher Dillon, Dachau & the SS. A Schooling in Violence, Oxford, Oxford University Press, 2015.

[39]

Randolph L. Braham, « Hungarian Jews », dans Yisrael Gutman, Michael Berenbaum (eds.), Anatomy of the Auschwitz Death Camp, Bloomington, Indiana University Press, 1994, p. 456-468.

[40]

Hermann Langbein, Hommes et femmes à Auschwitz, op. cit., p. 393 ; Filip Müller, Trois ans dans une chambre à gaz, op. cit.

[41]

Filip Müller, ibid., p. 170.

[42]

Ibid.

[43]

Brille Ady, Les techniciens de la mort, Paris, FNDIRP, 1999, p. 166. Voir également sur les cruautés des surveillantes SS à l’égard des enfants pour le camp de Majdanek : Elissa Mailänder, Female SS Guards and Workday Violence, op. cit., chapitre 11.

[44]

Richard Rashke, Les évadés de Sobibor, (trad.), Paris, Presses de la Renaissance, 1982, p. 129. Des actes similaires sont très fréquemment perpétrés par les Einsatzgruppen et la Wehrmacht au front et dans les territoires occupés de l’Est. V. Grossman & E. Ehrenbourg, Le livre noir. Textes et témoignages, Paris, Solin/Actes Sud, 1995.

[45]

Stefan Hördler, Ordnung und Inferno, op. cit.

[46]

Daniel Blatman, Les marches de la mort. La dernière étape du génocide nazi, été 1944-printemps 1945, Paris, Fayard, 2009.

[47]

Nous remercions Dirk Riedel du mémorial de Dachau pour ses conseils et précisions. Dirk Riedel, Ordnungshüter und Massenmörder im Dienst der "Volksgemeinschaft" : der KZ-Kommandant Hans Loritz, Berlin, Metropol 2010 ; Dirk Riedel, Lagerführung und Wachmannschaften der Kauferinger KZ-Außenlager , Angelika Benz et Marija Vulesica, Bewachung und Ausführung : Alltag der Täter in nationalsozialistischen Lagern, Berlin, Metropol, 2011, p. 146-158.

[48]

Cf . Holger Lessing, Der erste Dachauer Prozess (1945/46), Baden-Baden, 1993.

[49]

Ibid. ; cf. aussi Andreas Wagner, Todesmarsch. Die Räumung und Teilräumung der Konzentrationslager Dachau, Kaufering und Mühldorf im April 1945, Ingolstadt, Panther Verlag Lutz Tietmann, 1995, p. 64-66.

[50]

Cf. Irmtrud Wojak, „Fritz Bauer, der Auschwitz-Prozess und die deutsche Gesellschaft », dans Joachim Perels (eds.), Auschwitz in der deutschen Geschichte, Hannover, Offizin-Verlag, 2010, S. 141-167 ; Irmtrud Wojak, "Gerichtstag halten über uns selbst..." : Geschichte und Wirkung des ersten Frankfurter Auschwitz-Prozesses, Francfort/Main, Campus-Verlag, 2001. Voir aussi la documentation de l’institut Fritz Bauer et du Państwowe Muzeum Auschwitz-Birkenau, Der Auschwitz-Prozeß : Tonbandmitschnitte - Protokolle - Dokumente, 2e édition élargie, Berlin, Directmedia Publikation, 2005.

[51]

Patrick Bruneteaux, Devenir un dieu. Le nazisme comme religion politique. Esquisse pour une théorie du dédoublement, Paris, Publibook, 2004, chapitre V ; cf. aussi Elissa Mailänder, Female SS Guards and Workday Violence, op. cit., chapitres 10 et 11.

[52]

Raul Hilberg, Exécuteurs, victimes, témoins. La catastrophe juive 1933-1945, Paris, Gallimard 1994 (1ère éd. américaine 1992) ; Zygmunt Bauman, Modernité et holocauste, Paris, La Fabrique, 2002 (1ère éd. américaine 1989).

[53]

Filip Müller, Trois ans dans une chambre à gaz, op. cit., p. 191.

[54]

Ibid., p. 192

[55]

Ibid., p. 193/194.

[56]

Pour des scènes détaillées : David Rousset, Les jours de notre mort, Paris, UGE, 1974 ; Amicale d’Oranienburg-Sachsenhausen, Sachso, Paris, Minuit/Plon, 1982 ; Rudolf Vrba, Evadé d’Auschwitz, Paris, Ramsay, 1988 ; Kristian Ottosen, Nuit et brouillard, Bruxelles, Éditions le Cri, 1994 ; Nelly Gorce, Journal de Ravensbrück, Arles/Paris, Actes Sud, 1995 ; Kazimierz Majdanski, Miraculé de Dachau, Pierre Téqui Éditeur, 1997.

[57]

Wolfgang Sofksy, L’organisation de la terreur, op. cit.

[58]

Sur ce thème de la vivification/éternisation/sacralisation/divinisation au regard de l’administration de la mort à un autre de façon intentionnelle et cruelle : Robert Lifton, The Nazi Doctors, op. cit. ; Norbert Elias, La solitude des mourants, (trad.), Paris, Christian Bourgois, 1998 ; Elias Canetti, Masse et puissance, (trad.), Paris, Gallimard, 1986 ; Alain Parrau, Écrire les camps, op. cit. ; Wolfgang Sofksy, L’organisation de la terreur, op. cit. ; Patrick Bruneteaux, Devenir un Dieu, op. cit.

[59]

Judith Butler, « Performative Acts and Gender Constitution : An Essay in Phenomenology and Feminist Theory », Theatre Journal, vol. 40, no. 4, 1988, p. 519­531

[60]

Raul Hilberg, Exécuteurs, victimes, témoins, op. cit., p. 13, 73.

[61]

Wolfgang Sofksy, L’organisation de la terreur, op. cit., p. 28-42.

Résumé

Français

Les violences subies par les déportés dans les camps de concentration et d’extermination ont le plus souvent, à juste titre, été rapportées à une industrie impersonnelle et bureaucratique, voire à des logiques institutionnelles mettant l’accent sur les logiques propres à un camp ou les idéologies corporatistes, dont celle des nazis ou des SS. Dans cet article, nous proposons une perspective complémentaire, sans doute marginale, mais qui a tout de même sa pertinence : en postulant l’existence de marges de manœuvre des acteurs socio-historiques, nous développons le concept d’« acte d’initiative » par lequel il devient possible de sociologiser les pratiques de cruauté. En suivant de près la trajectoire d’un officier SS, Otto Moll, il s’agit d’articuler les cadres structurels évolutifs (passage de l’état de paix à l’état de guerre, du Reich allemand au Reich européen) et d’explorer les spécificités institutionnelles des camps étudiés (des camps de concentration aux camps d’extermination). Enfin le parcours professionnel et social du bourreau sera étudié non seulement par sa logique de carrière, mais aussi par ses postures propres et notammment ses actes de cruauté inédites.

Mots-clés

  • cruauté
  • système concentrationnaire nazi
  • SS
  • Otto Moll

English

“Concentration-camp violence in the prism of cruelty (1933-1945): The case of Otto Moll” The violence suffered by deportees in the concentration and extermination camps has rightly been attributed most frequently to an impersonal and bureaucratic industry, even to institutional logic, with an emphasis on the particular logic of a camp or of corporatist ideologies, such as those of the Nazi Party or the SS. In this article, we propose a complementary perspective, undoubtedly marginal, but which nonetheless has relevance: in postulating the existence of margins of maneuver for socio-historical actors, we develop the concept of the act of initiative through which it becomes possible to understand the practices of cruelty in a sociological framework. In closely following the trajectory of an SS officer, Otto Moll, we articulate the evolving structural frameworks (passage from peace to war, from the German Reich to the European Reich), the institutional specificities of the camps studied (from concentration camps to extermination camps), and finally the professional and social path of the executioner understood not only through the logic of his career, but also in terms of his individual agency and even creativity that spurred his particular acts of cruelty.

Keywords

  • Cruelty
  • Nazi Concentration Camp System
  • SS
  • Otto Moll

Plan de l'article

  1. Le bourreau comme acteur social : la trajectoire du Hauptscharführer Otto Moll
  2. Les capacités d’initiative d’un bourreau dans leur contexte historique : pour une périodisation des pratiques
  3. La situation de cruauté : pour une triangulation bourreau/victime/spectateurs
  4. Conclusion et possibles ouvertures

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