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Histoire urbaine

2001/1 (n° 3)


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Nul pays au monde, excepté le Brésil, n’accorde au football autant de place que l’Italie. Trois quotidiens sportifs, une dizaine de chaînes télévisées y célèbrent à longueur d’année le culte du calcio, devenu aujourd’hui un enjeu économique mais aussi une composante non négligeable de la culture urbaine [1][1] Christian Bromberger, Le match de football. Ethnologie....

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Toutefois, si le pouvoir du ballon rond s’est renforcé depuis le début des années 80, les représentations et les modes d’identification qu’il produit sont nés dans le contexte de l’Italie libérale et fasciste, marquée par un brusque mouvement d’urbanisation et d’industrialisation. Le sport en général et le football en particulier ont alors pu jouer un rôle important dans la transformation des loisirs urbains en spectacles de masse et dans l’apparition de nouvelles formes d’identité sociale et urbaine. Celles-ci sont cependant, comme l’a montré Maurizio Gribaudi à propos du quartier ouvrier du Borgo San Paolo à Turin [2][2] Maurizio Gribaudi, Mondo operaio e mito operaio, Turin,..., un phénomène complexe à étudier. En effet, l’identité recouvre plusieurs dimensions. Elle peut être individuelle ou collective, caractérisant alors une classe sociale, une ville ou une nation. De plus, si un individu ou un groupe social cherche d’abord à définir de manière interne ce qui lui est propre, « il n’y a pas d’identité du moi et du nous sans altérité, sans objectivation subjective d’autrui et des ils » [3][3] Ariane Chebel d’Apollonia dans L’Autre. É tudes réunies.... Ce processus prend alors deux formes : « l’identisation processus par lequel l’acteur social tend à se différencier » et « l’identification [] par lequel l’acteur social s’intègre à un ensemble plus vaste et dans lequel il tend à se fondre [4][4] Pierre Tap (dir.), Identité collective et changements.... » Dans cette perspective, nous traiterons avant tout d’une identité masculine, même si des femmes ont pu assister aux matchs de football, comme les « dames patronnesses », catégorie de membres de la Juventus de Turin en 1920 [5][5] D’après le règlement du club paru dans la revue sociale.... Comme le rappelle Elisabeth Badinter, les sports collectifs ont une dimension d’initiation et d’expression de valeurs viriles et sont symptomatiques d’une crise de l’identité masculine à la fin du XIXe siècle [6][6] Elisabeth Badinter, X Y. De l’identité masculine, Paris,... : le football a constitué l’un des ingré-dients permettant la cristallisation de l’identité masculine nouvelle [7][7] Sur ce thème, voir les analyses d’Eduardo Archetti.... De même, nous ne chercherons pas à développer une réflexion sur l’inscription du football dans l’espace urbain, en particulier par la construction de stades ou de nouveaux lieux de sociabilité [8][8] Sur la construction de stades, voir, par exemple, Alain.... Nous nous pencherons surtout sur les identités produites par le calcio, ce qui nous permettra tout d’abord de retracer la dimension sociale de ce sport et sa diffusion dans les différentes couches des sociétés urbaines italiennes, à partir de l’exemple de Turin étudié à l’occasion d’un doctorat d’histoire [9][9] Paul Dietschy, Football et société à Turin, 1920-1960,..., ainsi que sa place dans les rapports de force entre ces différents groupes sociaux. Il s’agira ensuite de retrouver, dans les pratiques et les représentations produites par ce spectacle sportif, les tensions inhérentes aux rivalités urbaines et régionales non seulement à l’intérieur du Piémont, mais aussi entre les grandes villes du nord et du sud de la péninsule. Enfin, il faudra se pencher sur l’instrumentalisation de ces phénomènes identitaires locaux pour la construction d’une identité nationale et fasciste.

De l’étranger aux ennemis de classe : l’identité des pionniers du football

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Comme ailleurs en Europe [10][10] En France, le premier club de football, Le Havre Athletic..., la diffusion du football a d’abord été l’œuvre d’étrangers plus ou moins durablement installés en Italie, industriels, agents consulaires ou membres de professions libérales d’origine suisse ou britannique [11][11] Le premier club italien recensé fut le Genoa Cricket....

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Ces derniers ne faisaient que reproduire une activité déjà largement développée dans leur pays d’origine puisque la fédération anglaise de football avait été fondée en 1863 et que, dès 1885, le professionnalisme y était autorisé [12][12] Tony Mason, Sport in Britain. A social history, Cambridge,.... En créant les premiers clubs de football, ils occupaient le leisure time à la manière anglaise, en affirmant en terre étrangère leur identité masculine originelle, sans toutefois se montrer exclusifs. Les joueurs autochtones furent, en effet, rapidement admis dans ces équipes au nom anglais (Genoa, Naples) et bénéficièrent même d’une forme de prosélytisme sportif de la part de sujets de l’Empire britannique [13][13] L’homme d’affaires anglais sir Thomas Lipton patronna,....

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Les Suisses eurent aussi un rôle important dans la diffusion du football en Italie septentrionale. D’abord, parce qu’ils avaient été des acteurs à part entière de la première industrialisation de l’Italie postunitaire [14][14] Marco Meriggi, Breve storia dell’Italia settentrionale,.... Ensuite parce qu’ils jouissaient du privilège de l’antériorité sportive, puisqu’ils pratiquaient le football depuis les années 1860 du fait de la présence d’écoles britanniques dans certains cantons helvétiques [15][15] Bill Murray, Football. A history of the world game,.... Comme en France ou en Espagne, des citoyens suisses participèrent à la fondation de plusieurs clubs de football tels que le Genoa [16][16] Antonio Papa et Guido Panico, Storia sociale del calcio,.... S’il s’agissait en partie de reproduire les pratiques physiques britanniques et donc de se conformer à celles de la première puissance mondiale, la présence de Suisses dans des sociétés de football put créer quelques dissensions d’ordre identitaire. En 1906 à Turin, par exemple, le président et les joueurs suisses de la Juventus quittèrent le club pour fonder une nouvelle société, le Torino. Si des luttes de pouvoir à l’intérieur du club était à l’origine de ce conflit, était aussi en jeu l’identité sociale et nationale de la société bianconera : jusqu’en 1914, la Juventus resta plus italienne, plus étudiante et moins fortunée que le Torino.

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L’importation du football fut aussi le fait d’Italiens cherchant à adopter des types d’exercices physiques « modernes ». Pour les évoquer, nous pouvons distinguer, en suivant Pierre Lanfranchi, deux types d’initiateurs : le modèle aristocratique et le modèle technico-commercial [17][17] Pierre Lanfranchi « Exporting football : Notes on the....

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Dans le premier cas, il s’agissait des équivalents italiens et turinois des aristocrates français anglophiles fondateurs du Jockey-Club ou du premier dirigeant de la fédération belge, le baron Edouard de Laveleye [18][18] Ibid.. C’étaient, par exemple, le duc des Abruzzes et le marquis Ferrero de Vintimille qui participèrent à l’une des premières rencontres disputées en Italie en 1891 [19][19] Paolo Bertoldi, « Torino sportiva » dans Torino città.... Ailleurs, des membres de l’aristocratie suivirent la même voie comme à Palerme, où ils fondèrent le premier club sicilien, l’Anglo-Paler-mitan Athletic and Football Club en 1900 [20][20] Stefano Pivato, L’era dello, op. cit., p. 32.. Même si, au Royaume-Uni, le football était déjà un sport en partie prolétarien, l’adoption du football faisait partie du snobisme propre à une aristocratie qui voyageait et cherchait à copier le « chic » britannique, en adoptant une pratique provisoirement distinctive et caractéristique de son identité.

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Le propos des négociants, agents de change ou ingénieurs, représentant le modèle technico-commercial était certainement proche. Toutefois, si la bourgeoisie italienne adopta des comportements ou des valeurs de l’aristocratie, le choix du football était davantage le fruit d’une admiration pour la société industrielle incarnée par l’Angleterre. Alors que l’Italie entamait véritablement son take-off[21][21] Valerio Castronovo, L’industria italiana dall’Ottocento..., le Royaume-Uni restait, malgré la concurrence industrielle des Etats-Unis et de l’Allemagne, la première puissance économique du monde. Aussi, il n’était pas étonnant de compter parmi les adversaires de l’équipe du duc des Abruzzes, l’ancien agent commercial à Londres d’une société italienne, Edoardo Bosio revenu à Turin en 1887 avec un ballon de cuir [22][22] P. Bertoldi, Torino città, op. cit., p. 977.. De même, il n’est pas fortuit que parmi les lycéens fondateurs de la Juventus, on trouvât les frères Canfari qui dirigeaient un petit atelier de cycles et de mécanique automobile [23][23] Annuario Bianconero, 1990-1991, Turin, S.E.T., 1990,... ou que l’industriel Piero Pirelli s’installât aux commandes du Milan AC dès 1908 [24][24] A. Papa et G. Panico, Storia sociale, op. cit., p..... D’ailleurs, l’attraction pour le ballon rond et la société industrielle correspondait à une transformation des jeux athlétiques urbains. En effet, au XIXe siècle, des disciplines italiennes comme le jeu du pallone avaient connu un réel engouement populaire [25][25] Stefano Pivato, I terzini della borghesia, Milan, Leonardo,.... Pratiqué dans une cinquantaine de sferisteri de villes du centre et du nord-est de l’Italie, le jeu du ballon avait constitué un premier spectacle de masse, apprécié par les élites urbaines et les classes populaires [26][26] Certaines rencontres attiraient plus de 5 000 spec.... Or, dans les années 1890, le jeu amorça son déclin, tout en ayant préparé le succès du football [27][27] Le pallone intégrait déjà certaines composantes du.... Pour un jeune bourgeois du tournant du siècle, passer du pallone au calcio relevait des processus d’identisation et d’identification : l’abandon de l’Italie urbaine préindustrielle au profit d’un pays faisant désormais partie de l’Europe la plus avancée [28][28] Emblématique de cette évolution est le parcours de....

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Si jusqu’à la Grande Guerre, la pratique, voire le spectacle [29][29] Les premières grandes affluences sont relevées dans... du football, relevait de l’identité masculine bourgeoise et aristocratique, ce que Pierre Lanfranchi appelle « The game of the young urban elites [30][30] P. Lanfranchi, Game without, op. cit. p. 29. », les choses changèrent pendant et après le conflit. En effet, d’une part, le football gagna à sa cause d’autres catégories sociales dans les tranchées [31][31] Lo sport illustrato e la guerra pouvait affirmer le... et à l’arrière [32][32] Une nouvelle fédération, l’ULIC (l’Union libre italienne.... D’autre part, l’essor du football fut renforcé, à partir de 1920, par le succès croissant des spectacles de masse, porteurs d’une grande force émotionnelle et qui consentaient, par l’effet de distraction, l’oubli des horreurs de la guerre.

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Dès lors, le football cessa d’être une pratique distinctive des classes sociales aisées et devint le lieu, au travers des clubs amateurs et professionnels, de l’expression d’identités sociales multiples par le biais d’une sociabilité par affinité. Se multiplièrent, en effet, à Turin et dans le Triangle industriel, des sociétés sportives nouvelles dont le nom revendiquait l’appartenance à une mouvance révolutionnaire marxiste comme les groupes Primo Maggio ou Carlo Marx [33][33] « Gli incontri di foot-ball » dans L’Ordino Nuovo,..., ou encore les équipes des « Barrières » et des quartiers populaires comme la Barriera di Milano ou encore la Pro Sport Lingotto à Turin [34][34] Sur cette société regroupant des ouvriers sympathisants..., mais aussi des équipes corporatives, émanations de corps de métier ou d’entreprises, allant des tournois entre employés de banque [35][35] La Stampa, 7-12-1920., jusqu’au puissant Gruppo Sportivo Fiat créé après les grèves de l’été 1920 [36][36] Paul Dietschy, Football et société, op. cit., p. 1.... Par une référence idéologique, professionnelle ou spatiale, les équipes de football revendiquaient une identité dépassant largement le cadre sportif.

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Cependant, c’était surtout dans les confrontations entre les deux sociétés majeures de la ville que le football prenait un caractère d’identité sociale très marqué. En effet, dès 1919, le derby Juventus-Torino fut décrit comme une métaphore de l’opposition entre les « deux villes [37][37] Pour reprendre le titre du roman de Mario Soldati qui... », le Turin aristocratique et bourgeois des tribunes centrales, représenté par la Juventus, et les faubourgs ouvriers des « populaires » défendus à présent par le Torino. Au stade, chaque camp exprimait son identité sociale par un type de soutien distinctif dont la représentation se figea dans l’entre-deux-guerres. Le tifoso granata [38][38] Grenat comme la couleur des maillots du Torino. prouvait de manière ostentatoire sa passion sportive, par ses vociférations et les sons produits au moyen de cornes ou de clairons, et les symboles visuels qu’il exhibait au stade (taureaux de carton, drapeau grenat) [39][39] « Introduzione al match Juventus-Torino » dans La Stampa.... Au contraire, le supporteur de la Juventus, habillé avec goût et sobriété, se reconnaissant dans des couleurs plus « convenables » [40][40] Si l’on reprend les analyses de Michel Pastoureau dans..., affectait un calme imperturbable devant les péripéties du match. Ainsi, derrière une manière d’être, un comportement sportif particulier, les Turinois qui se rendaient au stade rappelaient consciemment ou inconsciemment deux identités sociales antagonistes.

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Cette opposition caricaturée par la presse sportive et généraliste n’était pas unique en Italie, on la retrouvait à Milan entre partisans aisés de l’Internazionale et tifosi plus modestes du Milan [41][41] A. Papa et G. Panico, Storia sociale, op. cit., p.... ou à Rome où l’opposition sociale, dans les années trente, était forte entre la patricienne Lazio et la Roma plébéienne [42][42] Mario Impiglia, Campo Testaccio, Rome, Riccardo Viola....

La cristallisation sportive des identités urbaines et régionales

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Alors que le calcio connaissait au début des année vingt un essor formidable, on assista à une multiplication des affrontements violents entre supporteurs, du nord au sud de l’Italie [43][43] P. Dietschy, « Pugni, bastoni e rivoltelle. Violence.... Si l’épisode le plus célèbre opposa, en juillet 1925, des partisans du Genoa et de Bologne, qui échangè-rent des coups de feu dans la gare de Porta Nuova à Turin [44][44] P. Dietschy, Football et société, op. cit., p. 150..., d’autres manifestations de campanilisme exaspéré éclatèrent dans des centres urbains de plus modeste importance, en particulier dans le Piémont. Audelà des querelles de clocher réglées sur un terrain de football, l’ire des supporters était souvent dirigée contre les équipes représentant la première capitale de l’Italie unifiée. En effet, jusque dans les années trente, les sociétés des petites villes du Piémont telles que l’Alessandria US (Alexandrie), la Pro Vercelli (Verceil) ou Casale (Casal-Montferrat) parvinrent, après avoir compté parmi les meilleures équipes italiennes jusqu’en 1922 [45][45] L’équipe de la Pro Vercelli remporta alors le dernier..., à se maintenir en première division et à tenir la dragée haute aux sociétés des grandes métropoles. Toutefois, elles ne purent résister longtemps à la compétition économique engagée par les clubs turinois dirigés par des mécènes issus de l’industrie [46][46] Edoardo Agnelli, fils du fondateur de Fiat pour la..., et durent même vendre leurs meilleurs joueurs à leurs rivaux, tels que les arrières Rosetta et Caligaris qui passèrent à la Juventus ou l’attaquant Baloncieri acheté par le Torino [47][47] Virginio Rosetta fut « acheté » à la Pro Vercelli en.... En fait, le déséquilibre des moyens financiers correspondait à un écart toujours croissant entre la capitale et les autres villes du Piémont. En effet, l’expansion démographique provoquée par la grande phase d’industrialisation entamée au début du siècle, faisait de Turin, une cité de 542 000 habitants en 1927 contre 329 000 en 1901 [48][48] Valerio Castronovo, Torino, Bari, Laterza, 1987, p.... De capitale déchue promise à un avenir provincial, elle avait pu passer au rang de capitale de l’industrie automobile et son succès n’était pas encore, à cette date, fondé sur la monoindustrie [49][49] Ibid.. Les petits centres urbains dont la richesse reposait sur la riziculture, comme Verceil, ou une activité industrielle modeste à Casal, faisaient désormais pâle figure face à Turin qui absorbait les forces vives du Piémont. Aussi, toute visite de la Juventus ou du Torino dans ces villes secondaires devint l’occasion de prendre une revanche sur ce « Moloch » urbain et de réaffirmer bien fort l’identité de villes, dont l’origine remontait aux temps de la Gaule cisalpine, et qui avaient compté dans l’histoire italienne du XVIe au XIXe siècle. Ces frustrations se libé-raient dans des manifestations identitaires agressives dirigées contre les joueurs des équipes turinoises et leurs supporteurs [50][50] La réservation régulière par les clubs de 400 à 1 000.... À Casal, par exemple, les confrontations avec les équipes turinoises offraient l’occasion à ses habitants de défendre une identité, considérée comme menacée, de manière jubilatoire ou violente. Ainsi, revenant d’une déplacement victorieux à Turin contre la Juventus en septembre 1927, l’équipe casalaise fut littéralement portée en triomphe dans tout le centre historique par la population locale précédée d’une fanfare [51][51] « Casale batte Juventus (2-1) » dans La Stampa, 26.... En 1931, ces mêmes habitants molestèrent les supporteurs du Torino pendant tout le trajet qui les reconduisait du stade à la gare, avant d’accompagner le départ du train spécial de huées et de jets de pierres [52][52] « Torino-Casale e ritorno fra canti, suoni, ed altro ».... Dans les deux cas, on célébrait et l’on défendait l’identité collective casalaise à la manière des fêtes populaires d’Ancien Régime, au cours desquelles la communauté villageoise ou urbaine se retrouvait et célébrait son identité en se choisissant un « ennemi fictif », bonhomme de paille, mannequin que l’on mettait symboliquement à mort [53][53] Yves-Marie Bercé, Fête et révolte. Des mentalités populaires.... Même si la nature des manifestations de joie ou d’agressivité n’incluait pas encore la mort, même symbolique, de l’adversaire, les joueurs, les supporteurs adverses ou l’arbitre faisaient bien fonction de bouc émissaire pour des communautés mises à mal par la modernité.

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Au-delà des conflits sportifs piémontais, l’expression de l’identité urbaine dans le football pouvait prendre un tour plus régionaliste et antiméridional. En effet, l’organisation d’une compétition totalement nationale en 1929-1930 [54][54] Pour des raisons politiques évidentes, la fédération..., le championnat de série A, fit venir régulièrement à Turin les équipes de la capitale et du Mezzogiorno qui, à leur tour, accueillirent la Juventus et le Torino. Le football permit une nouvelle fois d’exalter un sentiment d’identité régionale et urbaine, mêlé de suffisance, d’aigreur et de mépris, décelable au travers des comptes rendus des matchs publiés par la presse ou des rapports faits aux préfets ou au ministre de l’Intérieur.

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Une certaine sympathie doublée d’une grande condescendance était réservée à la ville de Naples. Si l’on raillait les habitudes dispendieuses des dirigeants [55][55] La Stampa du 11-08-1933 rapportait que le Napoli avait... ou si les journalistes turinois relevaient les bizarreries du public, l’attitude sportive et spontanée des Napolitains était toujours louée par les envoyés spéciaux de La Stampa ou de La Gazzetta del Popolo. En revanche, les manifestations parfois agressives du tifo en Sicile étaient considérées avec beaucoup plus de circonspection, par des journalistes turinois prompts à stigmatiser les archaïsmes et les manifestations d’obscurantisme siciliens [56][56] « Funzione del calcio. Vecchi sportivi di fresca data ».... Toutefois, la cible préférée des journalistes et supporteurs turinois fut toujours Rome et ses mœurs sportives « dépravées ». Les descriptions du monde sportif romain reprenaient, tout d’abord, des poncifs souvent empruntés à la Rome antique : la superstition qui poussait les dirigeants à enterrer une pièce et une petite statuette d’or au centre du terrain, lors de la bénédiction du stade du Parti à Rome par un Monsignore[57][57] « Cose calcistiche della Capitale » dans La Stampa,..., le clientélisme qui permettait d’entrer gratuitement au stade si l’on bénéficiait du patronage d’un « saint protecteur [58][58] « Lazio-Torino 0-0 » dans La Gazzetta del Popolo, ... » ou encore les dépenses somptuaires engagées pour bâtir une équipe de gladiateurs [59][59] « I probabili acquisti della Lazio per il prossimo.... Ce sentiment antiromain diffus était à son tour révélateur d’une identité urbaine menacée, celle de Turin. En effet, depuis l’arrivée au pouvoir de Mussolini, un certain nombre d’activités et de centres de décisions créés à Turin au début du siècle et symbolisant la modernité avait été transférés à Rome. C’était le cas de la FIGC, la fédération de football, qui avait gagné la capitale avec Arpinati en 1928, après un passage par Bologne, ou encore des studios de cinéma où le premier grand péplum transalpin, Cabiria, avait été tourné, ce qui avait fait de Turin la « filmopoli » italienne en 1914 [60][60] Gianni Rondolino, « Una grande tradizione di cinema ».... Aussi, dans une ville peu favorable au fascisme et où Mussolini n’avait jamais été reçu avec chaleur [61][61] Notamment en 1938 à l’occasion de l’inauguration de..., les succès sportifs sur les équipes romaines rappelaient, en dépit de la politique centralisatrice fasciste, l’avance de Turin sur la voie de la modernité et la volonté de conserver cette avance.

Des identités instrumentalisées par le fascisme ?

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À l’égard des manifestations d’identité locale, qu’elles fussent régionales ou urbaines, le régime fasciste eut, comme le rappelle Stefano Cavazza [62][62] Stefano Cavazza, Piccole patrie. Feste popolari tra..., une politique évolutive, intégrant d’abord le folklore dans les activités du Dopolavoro, pour lutter, à partir de 1932, contre les régionalismes, avant de revenir à partir de 1935 à une attitude plus favorable aux cultures régionales. Il s’agissait, malgré les vicissitudes de cette politique, d’utiliser les formes d’expression de l’identité régionale dans la formation et le renforcement de la conscience nationale en valorisant le patrimoine commun « italique ». Puissant vecteur des identités collectives urbaines et régionales, le calcio reçut l’écho de cette politique ambivalente des autorités fascistes. Alors que les oppositions sportives étaient plus visibles avec la mise sur pied du championnat de série A et que les trains spéciaux déversaient plusieurs milliers de supporteurs d’une métropole à une autre [63][63] Surtout de Naples à Rome et de Milan à Turin., que la presse sportive à vocation régionale et campaniliste fleurissait [64][64] Il Tifone, hebdomadaire sportif romain créé en juin..., le milieu sportif officiel prit, lui aussi en 1932, le virage de l’antirégionalisme. Rappelant les mots d’ordre de Mussolini, l’organe du CONI [65][65] Comité olympique national italien. et de la FIGC, Il Littoriale, mena une campagne contre le régionalisme sportif qui faisait apparaître le Mezzogiorno et ses villes, soit comme une « région toujours opprimée et généreuse », soit comme une terre de « semi-sauvages à civiliser [66][66] « Dopo la parola del Duce. Basta coi regionalismi ! »... ». Au contraire, le sport devait renforcer et célébrer l’unité nationale au lieu de diviser car « toutes [les] régions [étaient] capables d’actions valeureuses et courageuses, et elles [l’avaient] démontré dans des épreuves autrement plus dures et importantes que les épreuves sportives [67][67] Ibid.. »

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Pourtant, au cours des années trente, les autorités fascistes locales avaient parfois soufflé sur les braises du campanilisme, en prenant fait et cause pour l’équipe citadine [68][68] A Tortona (Piémont) en 1937, une bagarre générale opposa... ou bien, dans le cas de Turin, en vantant les vertus des clubs locaux pour célébrer les réalisations municipales. En effet, comme d’autres disciplines sportives, le football avait progressivement été pris en considération dans les actions urbanistiques et sociales de la municipalité de Turin. Le titre de champion, remporté par la Juventus en 1931, en fournit une première occasion. Pour justifier l’attribution d’une coupe d’une valeur de mille lires aux dirigeants du club, la délibération du podestat rappela que le succès de la Juventus symbolisait « les progrès toujours plus grands de l’éducation physique dans [la] cité [69][69] Atti Municipali del Comune di Torino (AMCT), 1931 §... » turinoise. Puis, avec la construction du stade Mussolini par la municipalité en 1933, le football professionnel permit de payer une partie de l’entretien d’une enceinte polysportive qui n’attirait qu’un faible public en dehors des parties de la Juventus [70][70] P. Dietschy, Football et société, op. cit., p. 367.... Aussi, les succès de cette équipe étaient mis, avec l’organisation des Littoriali [71][71] Championnats nationaux réunissant les membres des Groupes..., au premier plan des réalisations sportives de la municipalité et de l’identité turinoise par les services de propagande municipaux [72][72] « Dottore Silvio Mugetti. Un anno di vita dello stadio.... Le football faisait désormais partie des spécialités reconnues de Turin ce qui justifiait le fait que la municipalité accordât des subventions, certes modiques, au Torino en proie à des difficultés financières chroniques depuis 1932. En 1936, par exemple, 25 000 lires furent versées au club parce que « en dépit de moyens pourtant limités, [la société] avait pu obtenir des résultats brillants et maintenir ainsi le prestige de Turin [73][73] AMCT, 1936, § 1 , verbale no 30, « Associazione Calcio... ».

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Au-delà d’une politique d’instrumentalisation locale du football, les autorités fascistes utilisèrent une autre facette de l’identité produite et induite par le football, celle de la modernité. En effet, si le calcio était désormais une activité et un spectacle largement répandus à Turin et en Italie [74][74] Selon A. Papa et G. Panico, Storia sociale, op. cit.,..., il gardait en partie l’image de modernité de ses débuts. Pour les grandes villes méridionales, l’accession en série A signifiait, sur le plan sportif, l’acquisition d’une identité compétitive nouvelle, synonyme de modernité. Nécessitant des moyens de communication rapides et modernes tels que le téléphone, le train et même l’avion, rationalisant progressivement ses méthodes d’entraînement et de gestion et bénéficiant d’enceintes sportives aux solutions architecturales novatrices comme le stade Berta à Florence ou Mussolini à Turin [75][75] Francesco Maria Varrasi, Economia, politica e sport..., le calcio pouvait être comparé au sport automobile ou au cinéma, spectacles de masse symbolisant, dans l’Italie fasciste, le progrès. D’ailleurs, une équipe telle que la Juventus qui, lors de ses cinq titres consécutifs de champion d’Italie, s’attira les faveurs de nombreux tifosi bourgeois et petits-bourgeois du Mezzogiorno, incarnait aux yeux de ses nouveaux supporteurs, non seulement le bon ton et le chic d’une ville aristocratique, mais aussi et surtout la réussite d’une équipe défendant implicitement la capitale de l’automobile italienne. Les joueurs de la Juventus eux-mêmes, par leur train de vie aisée [76][76] La vedette italo-argentine Orsi gagnait ainsi au début..., assumaient dans les photographies publiées par La Gazzetta dello Sport ou le Calcio Illustrato [77][77] Il Calcio Illustrato du 22-07-1936 contenait, par exemple,... cette identité moderne qui échappait à la très grande majorité des Italiens en ces années de crise et d’autarcie. Ainsi, même s’ils ne correspondaient pas vraiment aux idéaux de discipline, de sacrifice distillés par la propagande officielle, le football et ses représentations agissaient de manière indirecte en faveur du régime. En effet, il participait des mécanismes du consensus qui conduisaient les plus « indifférents » à adhérer sans le vouloir à l’Italie idéale de la propagande fasciste, comme pouvaient le faire, dans le champ cinématographique et par un message plus codé [78][78] Jean A. Gili, L’Italie de Mussolini et son cinéma,..., les films dits à « téléphone blanc » qui mettaient en scène une réalité fortement idéalisée et inspirée des comédies américaines.

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Malgré la place hégémonique qu’il avait acquise au sein du sport italien, le football ne fut cependant pas, de très loin, le sport fasciste par excellence. En 1928, le président du CONI, Lando Ferretti jouait même les Cassandre en prophétisant que : « son professionnalisme et ses affrontements campanilistes [compromettaient] son développement [79][79] Lando Ferretti, Il Libro dello Sport, Rome-Milan, Libreria... ». Si les vœux de cet homme de régime ne se réalisèrent pas, ils n’exprimaient pas moins le sentiment d’un certain nombre de hiérarques choqués par les mœurs du football, trop souvent synonymes d’affaires de corruption [80][80] En novembre 1927, le titre de champion fut retiré au..., de violence gratuite ou encore de mercenariat. En effet, le football avait connu un développement rapide dans les années vingt, essor émaillé de violences récurrentes de la part de groupes de supporteurs [81][81] À la suite d’affrontements entre supporteurs de Ferrare... et marqué par un professionnalisme rampant promu par des héritiers d’entreprises industrielles comme Edoardo Agnelli ou Enrico Marone à Turin ou des financiers tels que Renato Sacerdoti à Rome ainsi que par un vedettariat précoce, incarné au début des années folles par Renzo De Vecchi, joueur du Genoa, alias figlio di Dio qui faisait la réclame pour « l’onguent du mage » dans la presse sportive [82][82] La Gazetta dello Sport, 7-10-1921.. Toutes ces pratiques n’étaient pas en adéquation avec les préceptes du régime naissant, insistant sur le rôle de l’É tat, la discipline, la dédition au chef. Si, par exemple, la force et la violence constituaient en elles-mêmes des valeurs fascistes, encore fallait-il qu’elles fussent utilisées à bon escient dans un sens politique clairement identifié, à savoir le culto del Littorio, le culte de la nation fascisé et ritualisé qu’a notamment décrit et analysé Emilio Gentile [83][83] Emilio Gentile, Il Culto del Littorio, Bari, Laterza,.... Autrement, pour reprendre les mots d’Italo Balbo, elles n’exprimaient que la « barbarie que le gouvernement [voulait] réprimer » [84][84] ACS, Ministero degli Interni, P.S., 1925, busta no.... Aussi, une discipline telle que le rugby était considérée comme plus « italique », puisque l’utilisation des bras et des jambes aurait été autorisée dans le harpastum romain [85][85] « Un sport nuovo : il rugby » dans Il Corriere della.... Surtout, elle permettait de forger un combattant plus complet se moulant complètement dans le collectif, de fabriquer un « homme nouveau » s’identifiant parfaitement aux idéaux fascistes. De fait, à la fin des années vingt, des parties de « propagande » furent organisées sous l’égide des autorités fascistes à Turin et dans les grandes villes italiennes [86][86] « Lo sport che nasce in Italia. Il rugby e le squadre.... De même, Augusto Turati, secrétaire du Parti national fasciste de 1926 à 1930, voulut promouvoir une discipline qu’il avait inventée, la volata. Présentée comme un « sport de synthèse », ce jeu destiné au Dopolavoro empruntait différents éléments au rugby, au football, à l’athlétisme tout en, selon son promoteur, les dépassant. Pour assurer son succès et pré-server son invention des maux du calcio, Turati interdit la pratique de ce sport au sein de l’organisation récréative [87][87] « Turati e lo sport » dans La Stampa, 30-01-1930.. Toutefois, toutes les opérations de propagande ne permirent pas à ces disciplines de concurrencer le football : la volata disparut dès l’été 1932, alors que le rugby resta confiné dans les cercles universitaires fascistes. Aussi, on se contenta d’utiliser le puissant pouvoir d’attraction du football dans la construction de l’identité nationale et masculine fasciste. Tout d’abord, l’origine anglaise du football fut contestée puisque comme l’affirmait l’encyclopédie Treccani : « Le jeu du calcio tombé progressivement en désuétude après les splendeurs de la Renaissance, est de tradition italienne, et plus particulièrement florentine [88][88] « Calcio » dans l’Enciclopedia Italiana Treccani, reproduction... ». On retira ensuite toutes les formules onomastiques qui pouvaient rappeler l’Angleterre, en particulier après le vote des sanctions économiques par la SDN en octobre 1935. Ainsi, en 1935, la direction du Torino abandonna le « Football Club » qui terminait sa dénomination sociale pour le plus patriotique « Associazione Calcio » [89][89] « Torino Associazione Calcio » dans Il Calcio Illustrato,.... De cette manière, on acheva l’italianisation de la majorité des termes sportifs, passant insensiblement ou ouvertement de l’acculturation à l’appropriation des pratiques physiques. On était loin des publications sportives qui éditaient de petits glossaires à destination des néophytes ayant pour but de traduire en italien les mots anglais et français employés par les sportsmen, comme l’Almanacco dello Sport publié en 1915. La nationalisation de cet aspect de l’identité masculine se combina, à partir de 1935, au processus de brutalisation des masses entrepris depuis la Grande Guerre selon George Mosse [90][90] À savoir une banalisation et une euphémisation des... : le football n’était pas seulement italique, il exprimait aussi l’art romain de la guerre ; il était une métaphore permanente de celle-ci. Comme l’avançait Il Calcio Illustrato : « Le régiment prend l’allure de l’équipe, le combat celui de la partie. Le jeu est repré-sentatif et la représentation est actuelle. [...] Ainsi la nation armée, passant par les terrains de football, se représente et se reconnaît [91][91] « Il gioco della guerra », Il Calcio Illustrato, 6... ».

20

C’était la squadra azzura qui, naturellement, incarnait le mieux cette nation en armes, d’autant qu’elle était dirigée par le sélectionneurjournaliste Vittorio Pozzo, un Piémontais polyglotte et nationaliste, ancien combattant de la Première Guerre mondiale, qui, pour remporter la coupe du monde de 1934 avait fait subir une véritable instruction militaire à ses joueurs [92][92] Antonio Ghirelli, Storia del calcio, op. cit., p. ....

21

Surtout, l’équipe nationale italienne fournit un formidable instrument de rassemblement des populations urbaines autour d’une même identité, à Turin comme dans les autres grandes métropoles. Si de 1928 à 1935, pour des raisons politiques et financières [93][93] La FIGC préférait Rome, pour la présence escomptée... la ville de Turin fut le parent pauvre du football italien en matière d’organisation de matchs internationaux, elle accueillit tout de même trois grandes rencontres contre des adversaires de très haut niveau, rencontres dont l’enjeu n’était pas seulement sportif [94][94] L’Allemagne le 28 avril 1929, la Hongrie le 13 décembre.... L’affluence au match (40 000 spectateurs contre l’Autriche en 1934) servait de baromètre non seulement de la passion sportive, mais aussi de la foi patriotique. Ainsi, dans le cas de rencontres pour lesquelles on escomptait un Vittorio Veneto sportif, la presse turinoise, en particulier La Stampa, décrivait à l’envi l’anxiété des spectateurs craignant de pouvoir se procurer le précieux billet ou encore les myriades d’automobiles gagnant le stade Mussolini [95][95] « Due tempi e due toni di giuoco », La Stampa, 13-.... Trois ans plus tôt, lors de la rencontre Italie-Hongrie, l’autre grand quotidien de Turin, La Gazetta del Popolo, avait reproduit le satisfecit du secrétaire de la fédération fasciste locale, Zanetti, qui prétendait avoir « dû réviser son jugement sur le rendement de la foule turinoise » en matière de matchs internationaux [96][96] « Italia-Ungheria », La Gazetta del Popolo, 14-12-.... L’attachement à la nation italienne pouvait aussi s’exprimer lors des grands matchs retransmis par la radio comme les finales de la coupe du monde remportées en 1934 et 1938 par la squadra azzurra ou le match mythique Angleterre-Italie toujours en 1934. Si le nombre d’abonnements individuels à l’EIAR [97][97] L’Organisme italien des auditions radiophoniques. était relativement important à Turin et dans le Piémont par rapport au reste de l’Italie [98][98] 66 414 au début des années trente sans compter les..., l’écoute collective dans des bars, devant le siège des quotidiens turinois [99][99] « Come è stata seguita a Torino la partite Italia-Cecoslovacchia »... permettait alors d’agréger les supporteurs piémontais aux tifosi de toute l’Italie, autour de la squadra azzurra.

22

Le succès du calcio, le fait que le championnat de série A ait été, au cours du XXe siècle, « l’institution » la plus solide en Italie, proviennent en partie du fait que ce sport populaire et simple a pu, dans l’entre-deux-guerres, être le vecteur d’identités individuelles et collectives multiples et souvent contradictoires, combinant les processus d’identisation et d’identification. Dans une ville comme le Turin des années vingt et trente, bouleversée par une croissance industrielle et démographique très brutale, le football a pu ainsi favoriser le nivellement des identités par l’opposition grossière des « deux villes », tout en préservant des formes d’identification plus subtiles à un quartier, ou à un petit groupe d’hommes et de femmes réunis par des affinités de nature diverse. De même, au travers des rivalités urbaines, il a souvent servi de vecteur des passions régionalistes, s’exprimant de manière exacerbée et souvent violente, tout en les faisant taire le temps d’une compétition internationale. Même si l’on peut réprouver des pratiques qui se sont maintenues comme l’instrumentalisation politique [100][100] Voir la carrière de Silvio Berlusconi, président de... ou largement amplifiées, comme les violences et la place prépondérante de l’argent, le calcio est peut-être aujourd’hui, dans de très nombreuses villes italiennes, l’un des grands lieux de mémoire et d’expression des identités sociales et urbaines.

Notes

[1]

Christian Bromberger, Le match de football. Ethnologie d’une passion partisane à Marseille, Naples et Turin, Paris, É ditions de la Maison des sciences de l’homme, 1995.

[2]

Maurizio Gribaudi, Mondo operaio e mito operaio, Turin, Einaudi, 1987.

[3]

Ariane Chebel d’Apollonia dans L’Autre. É tudes réunies pour Alfred Grosser, sous la direction de Bertrand Badie et Marc Sadoun, Paris, Presses de Science-Po, 1996, p. 140.

[4]

Pierre Tap (dir.), Identité collective et changements sociaux, Toulouse, Privat, 1979, p. 11.

[5]

D’après le règlement du club paru dans la revue sociale Hurrà de juin 1920.

[6]

Elisabeth Badinter, X Y. De l’identité masculine, Paris, Odile Jacob, 1992, p. 134-147.

[7]

Sur ce thème, voir les analyses d’Eduardo Archetti sur le football et l’identité masculine et nationale en Argentine et Uruguay dans « Masculinity and football : the formation of national identity in Argentina », dans Richard Giulianotti et John Williams (dir.), Game without frontiers. Football, Identity and Modernity, Aldershot, Arena, 1994, p. 225-243.

[8]

Sur la construction de stades, voir, par exemple, Alain Ehrenberg, « Aimez-vous les stades ? Architecture de masse et mobilisation », Recherches, no 43, avril 1980, p. 25-54 ou Francesco Maria Varrasi, Economia, politica e sport in Italia (1925-1935), Université de Florence, tesi di laurea, 1994-1995. Sur l’importance du football dans un quartier, voir les travaux de Charles Korr sur le club de West Ham dans l’East End londonien, notamment, « Angleterre : le foot, l’ouvrier et le bourgeois », L’Histoire, no 38, octobre 1981, p. 44-51 ou « Une rhétorique de la famille. West Ham United », Actes de la recherche en sciences sociales, no 103, juin 1994, p.56-61.

[9]

Paul Dietschy, Football et société à Turin, 1920-1960, thèse dactylographiée, Université Lumière Lyon II, 1997.

[10]

En France, le premier club de football, Le Havre Athletic Club, fut fondé par des Anglais travaillant dans des agences ou filiales de sociétés anglaises installées dans le port normand. Alfred Wahl, Les archives du football, Paris, Gallimard/Julliard, 1989, p. 27-31.

[11]

Le premier club italien recensé fut le Genoa Cricket and Athletic Club fondé autour du consul britannique à Gênes. Cf. Antonio Ghirelli, Storia del calcio in Italia, Turin, Einaudi, 1990, p. 20-21.

[12]

Tony Mason, Sport in Britain. A social history, Cambridge, Cambridge University Press, 1989, p. 146-147.

[13]

L’homme d’affaires anglais sir Thomas Lipton patronna, par exemple, la coupe Lipton dont la première édition réunit en 1909 plusieurs équipes méridionales. Stefano Pivato, L’era dello sport, Florence, Casterman-Giunti, 1994, p. 32-33.

[14]

Marco Meriggi, Breve storia dell’Italia settentrionale, Rome, Donzelli, 1996, p. 49.

[15]

Bill Murray, Football. A history of the world game, Scolar Press, Aldershot, 1994, p. 52-53.

[16]

Antonio Papa et Guido Panico, Storia sociale del calcio, Bologne, Il Mulino, 1993, p. 47.

[17]

Pierre Lanfranchi « Exporting football : Notes on the development of football in Europe » dans Richard Giulianotti et John Williams (dir.), Game without frontiers. Football, identity and modernity, 1994, p. 23-45.

[18]

Ibid.

[19]

Paolo Bertoldi, « Torino sportiva » dans Torino città viva. Da capitale a metropoli, 1880-1980, Turin, Centro Studi Piemontesi, 1980, p. 975.

[20]

Stefano Pivato, L’era dello, op. cit., p. 32.

[21]

Valerio Castronovo, L’industria italiana dall’Ottocento a oggi, Milan, Mondadori, 1990, p. 71-133.

[22]

P. Bertoldi, Torino città, op. cit., p. 977.

[23]

Annuario Bianconero, 1990-1991, Turin, S.E.T., 1990, p. 145.

[24]

A. Papa et G. Panico, Storia sociale, op. cit., p. 123.

[25]

Stefano Pivato, I terzini della borghesia, Milan, Leonardo, 1991. Le pallone mêlait certains aspects du jeu de paume et de la pelote basque.

[26]

Certaines rencontres attiraient plus de 5 000 spectateurs.

[27]

Le pallone intégrait déjà certaines composantes du football moderne : rivalités entre villes du centre et du nord de l’Italie, professionnalisme et premières grandes enceintes sportives.

[28]

Emblématique de cette évolution est le parcours de Vittorio Pozzo, futur sélectionneur de la squadra azzurra sous le fascisme, qui commença par pratiquer les jeux traditionnels à Turin, avant de découvrir et d’adopter le football en étudiant à Zurich et en Angleterre dans la première décennie du XXe siècle. « Ricordi di Pozzo » dans Il Calcio Illustrato, 3 février 1949.

[29]

Les premières grandes affluences sont relevées dans l’immédiat avant-guerre, à l’occasion, notamment du match Italie-Belgique disputé en 1913 devant 18 000 spectateurs.

[30]

P. Lanfranchi, Game without, op. cit. p. 29.

[31]

Lo sport illustrato e la guerra pouvait affirmer le 30 septembre 1915 : « Pendant les heures de repos, le football est le sport le plus pratiqué. »

[32]

Une nouvelle fédération, l’ULIC (l’Union libre italienne de football), fondée en 1917, organisa de nombreuses compétitions dans les villes du Triangle industriel s’adressant aux jeunes et aux ouvriers. Elle reprochait à la FIGC (Fédération italienne du jeu du calcio), créée en 1898, de privilégier les sociétés les plus prestigieuses et les plus riches. Lauro Rossi, « Libertà di calciare » dans Lancilloto e Nausica, septembre 1987, p. 42.

[33]

« Gli incontri di foot-ball » dans L’Ordino Nuovo, 3 juillet 1922.

[34]

Sur cette société regroupant des ouvriers sympathisants socialistes du quartier du Lingotto, Leonardo Gambino, Il Lingotto una volta, Turin, Città di Torino, Circoscrizione 9,1987.

[35]

La Stampa, 7-12-1920.

[36]

Paul Dietschy, Football et société, op. cit., p. 137-144.

[37]

Pour reprendre le titre du roman de Mario Soldati qui raconte l’amitié entre un jeune bourgeois et un jeune ouvrier turinois dans les années vingt.

[38]

Grenat comme la couleur des maillots du Torino.

[39]

« Introduzione al match Juventus-Torino » dans La Stampa Sportiva, 17-12-1931.

[40]

Si l’on reprend les analyses de Michel Pastoureau dans « Les couleurs du stade », Vingtième Siècle, avril-juin 1990, p. 11-18, le maillot grenat renverrait à la symbolique du rouge, couleur du sang, de l’interdit, de la transgression, alors que celui de la Juventus associait le blanc, c’est-à-dire la pureté, et le noir ou l’autorité.

[41]

A. Papa et G. Panico, Storia sociale, op. cit., p. 128.

[42]

Mario Impiglia, Campo Testaccio, Rome, Riccardo Viola Edizioni, 1996.

[43]

P. Dietschy, « Pugni, bastoni e rivoltelle. Violence et football dans l’Italie des années vingt et trente » dans les Mélanges de l’Ecole Française de Rome. Italie et Méditerranée, tome 108,1996, no 1, p. 203-240.

[44]

P. Dietschy, Football et société, op. cit., p. 150-151.

[45]

L’équipe de la Pro Vercelli remporta alors le dernier de ses sept titres de champion d’Italie. Le club de Casale avait été couronné en 1914.

[46]

Edoardo Agnelli, fils du fondateur de Fiat pour la Juventus, entre 1923 et 1935, et Enrico Marone, héritier et patron de Cinzano, de 1924 à 1928.

[47]

Virginio Rosetta fut « acheté » à la Pro Vercelli en 1923, Caligaris à Casale en 1928, et Baloncieri à l’Alessandria US en 1924.

[48]

Valerio Castronovo, Torino, Bari, Laterza, 1987, p. 259-267.

[49]

Ibid.

[50]

La réservation régulière par les clubs de 400 à 1 000 places dans des trains spéciaux exposait les supporteurs aux représailles provinciales.

[51]

« Casale batte Juventus (2-1) » dans La Stampa, 26-09-1927.

[52]

« Torino-Casale e ritorno fra canti, suoni, ed altro » dans La Gazzetta del Popolo, 4-01-1932.

[53]

Yves-Marie Bercé, Fête et révolte. Des mentalités populaires du XVIe au XVIIIe siècle, Paris, Hachette, 1994, p. 52.

[54]

Pour des raisons politiques évidentes, la fédération italienne dirigée alors par le ras de Bologne Leandro Arpinati, incorpora, sans se conformer aux résultats sportifs, les équipes de la Lazio de Rome, de Naples et de Trieste.

[55]

La Stampa du 11-08-1933 rapportait que le Napoli avait acquis à l’intersaison sept joueurs pour 350 000 lires pour des cessions ne dépassant pas 40 000 lires.

[56]

« Funzione del calcio. Vecchi sportivi di fresca data » dans La Gazzetta del Popolo, 9-03-1933.

[57]

« Cose calcistiche della Capitale » dans La Stampa, 16-10-1931.

[58]

« Lazio-Torino 0-0 » dans La Gazzetta del Popolo, 6-03-1933.

[59]

« I probabili acquisti della Lazio per il prossimo campionato » dans La Stampa, 11-04-1934.

[60]

Gianni Rondolino, « Una grande tradizione di cinema » dans V. Castronovo (dir.), Storia illustrata di Torino. Torino nell’età giollitiana, Turin, Elio Sellino, 1993, volume 6, p. 1661-1680.

[61]

Notamment en 1938 à l’occasion de l’inauguration de l’usine Fiat de Mirafiori, au cours de laquelle les ouvriers répondirent par un silence lourd de sens aux exortations du Duce. Luisa Passerini, Torino operaia e fascismo, Bari, Laterza, 1984, p. 225-246.

[62]

Stefano Cavazza, Piccole patrie. Feste popolari tra regione e nazione durante il fascismo, Bologne, Il Mulino, 1997.

[63]

Surtout de Naples à Rome et de Milan à Turin.

[64]

Il Tifone, hebdomadaire sportif romain créé en juin 1927, se proclamait, par exemple, résolument « sudiste ».

[65]

Comité olympique national italien.

[66]

« Dopo la parola del Duce. Basta coi regionalismi ! » dans Il Littoriale, 28-07-1932.

[67]

Ibid.

[68]

A Tortona (Piémont) en 1937, une bagarre générale opposa notamment les hiérarques fascistes soutenant les équipes de Tortona et de Cavagnaro. Archivio Centrale dello Stato, Ministero dell’Interno, Direzione Generale Publica Sicurezza, 1937, busta26/b, télégramme du préfet d’Alexandrie au ministère de l’Intérieur, 8-10-1937.

[69]

Atti Municipali del Comune di Torino (AMCT), 1931 § 2 verbale 27, « Vincitore del campionato nazionale di foot-ball. Concessione di una coppa ».

[70]

P. Dietschy, Football et société, op. cit., p. 367-371.

[71]

Championnats nationaux réunissant les membres des Groupes universitaires fascistes de toute l’Italie.

[72]

« Dottore Silvio Mugetti. Un anno di vita dello stadio Mussolini » dans Torino, n. 5, mai 1934.

[73]

AMCT, 1936, § 1 , verbale no 30, « Associazione Calcio Torino. Contributo della Città ».

[74]

Selon A. Papa et G. Panico, Storia sociale, op. cit., plus de 100 000 joueurs disputaient les championnats de la FIGC ou de l’ULIC à l’aube des années trente. D’après nos calculs, les matchs de football des équipes turinoises attirèrent en moyenne 15 000 personnes de 1927 à 1940.

[75]

Francesco Maria Varrasi, Economia, politica e sport in Italia (1925-1935), op. cit.

[76]

La vedette italo-argentine Orsi gagnait ainsi au début des années 30 plus de 8 000 lires, soit huit fois le salaire mythique pour la majorité des Italiens, les fameux « mille lire al mese ».

[77]

Il Calcio Illustrato du 22-07-1936 contenait, par exemple, une publicité Fiat représentant le défenseur Virginio Rosetta accompagné de sa femme et de sa fille devant son automobile, le commentaire ajoutant qu’il s’apprêtait à partir pour rejoindre une station balnéaire toscane.

[78]

Jean A. Gili, L’Italie de Mussolini et son cinéma, Paris, Henri Veyrier, 1985, p. 89.

[79]

Lando Ferretti, Il Libro dello Sport, Rome-Milan, Libreria del Littorio, 1928, p. 164.

[80]

En novembre 1927, le titre de champion fut retiré au Torino pour une affaire de corruption lors d’une rencontre Juventus-Torino.

[81]

À la suite d’affrontements entre supporteurs de Ferrare et de Tortona en mai 1925, par exemple, Italo Balbo écrivait à Ferderzoni, ministre de l’Intérieur, et demandait la suspension d’une partie parce qu’il était « impossible de ramener à la raison ces maniaques du sport qui sont mal intentionnés »; ACS, Ministero degli Interni, P.S., 1925, busta no 103, télégramme du 14-05-1925.

[82]

La Gazetta dello Sport, 7-10-1921.

[83]

Emilio Gentile, Il Culto del Littorio, Bari, Laterza, 1993.

[84]

ACS, Ministero degli Interni, P.S., 1925, busta no 103, télégramme du 14-05-1925.

[85]

« Un sport nuovo : il rugby » dans Il Corriere della Sera, 1-11-1927.

[86]

« Lo sport che nasce in Italia. Il rugby e le squadre torinesi » dans La Stampa, 9-11-1928.

[87]

« Turati e lo sport » dans La Stampa, 30-01-1930.

[88]

« Calcio » dans l’Enciclopedia Italiana Treccani, reproduction du volume VIII de l’édition de 1930, Rome, Istituto Poligrafico dello Stato, 1949.

[89]

« Torino Associazione Calcio » dans Il Calcio Illustrato, 16-11-1935.

[90]

À savoir une banalisation et une euphémisation des effets de la guerre. George L. Mosse, De la Grande Guerre au totalitarisme : la brutalisation des sociétés européennes, Paris, Hachette, 1999.

[91]

« Il gioco della guerra », Il Calcio Illustrato, 6-11-1935.

[92]

Antonio Ghirelli, Storia del calcio, op. cit., p. 135.

[93]

La FIGC préférait Rome, pour la présence escomptée du Duce au match international, et Milan pour les recettes importantes que généraient toute rencontre d’importance dans la capitale lombarde.

[94]

L’Allemagne le 28 avril 1929, la Hongrie le 13 décembre 1932 et l’Autriche le 11 février 1934.

[95]

« Due tempi e due toni di giuoco », La Stampa, 13-02-34.

[96]

« Italia-Ungheria », La Gazetta del Popolo, 14-12-31.

[97]

L’Organisme italien des auditions radiophoniques.

[98]

66 414 au début des années trente sans compter les postes à galène. A. Papa, Storia politica della radio in Italia, tome I, Naples, Guida Editori, 1978, p. 180.

[99]

« Come è stata seguita a Torino la partite Italia-Cecoslovacchia » dans La Gazzetta del Popolo, 11-06-1934.

[100]

Voir la carrière de Silvio Berlusconi, président de la Fininvest et du Milan AC, avant de devenir président du Conseil.

Résumé

Français

Dès la première moitié du XXe siècle, le football est devenu le sport roi en Italie. Ce succès est notamment dû à la superposition d’identités que le calcio a pu produire ou endosser. En effet, pour les pionniers du ballon rond, le football était paré du prestige de l’Angleterre et, plus généralement, de la modernité incarnée par les pratiques sportives. Puis, à l’issue de la Grande Guerre, le football cristallisa les sentiments d’appartenance identitaire campaniliste ou régionaliste, exprimés par les violences des supporters. Le régime fasciste tenta d’orienter à son profit ces modes d’identification, en limitant l’expression des régionalismes, et, surtout, en instrumentalisant les succès de l’équipe nationale italienne, la squadra azzurra.

English

A urban passion: football and identities in first half of the 20th century. The case of Torino and Italy, 1890-1940 Football became the most popular game in Italy in the first half of the twentieth century. Producing a large rank of identities, the calcio was successful. Playing football was, for the first Italian footballers, a way to have leisure time as the Englishmen or more widely as modern sportsmen. Then, after the First World War, football’s supporter expressed strong regionalist feelings by their violent behaviour. The fascist power tried to limit the growing regionalism and attempted to use football, to magnify national identity, through the squadra azzurra’s successes.

Plan de l'article

  1. De l’étranger aux ennemis de classe : l’identité des pionniers du football
  2. La cristallisation sportive des identités urbaines et régionales
  3. Des identités instrumentalisées par le fascisme ?

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