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1Le livre de Stéphane Gal sur Grenoble au temps de la Ligue s’inscrit dans un double héritage historiographique revisité ces derniers temps. D’une part, la mise à jour d’enjeux politiques, sociaux et religieux cachés derrière ces événements ligueurs, d’autre part, l’affirmation de la ville comme le théâtre privilégié de ces conflits. A la croisée d’une histoire des comportements politiques et d’une histoire du particularisme urbain, cette thèse soutenue récemment à l’université de Grenoble, investit donc un champ de recherche déjà ouvert mais qu’elle vient baliser d’une contribution originale et vivante tout au long de ses six cents pages. Elle le fait par le biais d’une approche micro-événementielle et sociologique que l’auteur voudrait montrer au ralenti, pour mieux en identifier les mécanismes et les acteurs. L’épisode de la Ligue à Grenoble se limite à quelques mois, de septembre 1589 à décembre 1590, entre les serments ligueurs et la prise de la ville par le protestant Lesdiguières au nom d’Henri IV. Mais dans cette brièveté, ce travail cherche à mettre en valeur l’expression d’une crise bien plus enracinée dans le temps, et préfigurant l’établissement d’un nouvel ordre dans la cité, d’où le choix d’une chronologie assez large.

2Un des aspects les plus intéressants de cette recherche, est d’avoir révélé un parcours ligueur sinueux fait d’hésitations et de choix arbitraires. Grenoble vécut durant toute cette période dans les incertitudes d’un équilibre précaire entre légitimité et dissidence, sans que le choix collectif et tardif de la révolte ne soit jamais complètement assumé. L’obéissance à un roi catholique, mais aussi la référence à un ordre politique idéal furent des motifs autant de révolte que de soumission. L’épisode ligueur n’en fut que plus modéré, bref et manifestement atone.

3Pour saisir ces événements dans toute leur complexité, cette recherche est allée puiser dans l’ensemble documentaire émanant tant des organes municipaux que des archives des particuliers. Concernant la vie de la municipalité, les délibérations et la comptabilité des consuls ont fait l’objet d’un traitement assez fin, notamment pour toutes les assemblées générales ligueuses, moments forts de l’engagement de la ville. Mises en regard avec une partie de la correspondance de la ville, ainsi qu’avec les très riches et abondantes harangues du premier président du parlement de Grenoble, elles permettent de saisir les idées et les rapports de force politiques traversant la capitale dauphinoise à la fin du XVIe siècle. Concernant la société ligueuse, sa sociabilité, sa composition et son comportement, l’exploration des sources notariales a fourni l’essentiel du matériau de l’analyse, particulièrement les testaments. Les rôles des tailles complétées d’archives individuelles de marchands, de mercuriales et de comptabilités de péage complètent le portrait de la situation économique de ces personnages tout en esquissant l’état de la conjoncture dans la cité. Enfin, quelques mémorialistes du temps, historiens et poètes, viennent compléter ce corpus documentaire classique, mais manifestement assez fourni.

4La construction de cette thèse adopte une démarche quasi chronologique, la première partie présentant la situation du début des guerres à la Ligue, la seconde le problème du choix ligueur et la sociologie de ses acteurs, et la troisième le reflux et l’échec de cette épopée sans lendemain. La première partie, indispensable à la contextualisation de la Ligue sans pour autant fournir une réelle analyse de durée, explore les chapitres traditionnels de l’identité urbaine : situation géographique, pouvoirs politiques, place et poids de la guerre, situation religieuse... Les deux autres parties sont quant à elles centrées sur les années ligueuses. Elles offrent à notre lecture une compréhension de l’enchaînement événementiel précis qui a conduit la ville à s’opposer à Henri IV. De même, en prenant toujours grand soin de clarifier ses méthodes de prospection et en comparant démarches et résultats avec ceux d’autres historiens, l’auteur a cherché à identifier l’ensemble des ligueurs grenoblois. C’est le cœur de son travail, qui s’appuie tant sur une démarche prosopographique que sur une analyse des manifestations politiques qu’elle impose. Répartition par âge, répartition socioprofessionnelle, répartition territoriale, présence aux assemblées, responsabilités militaires... cet effort d’identification tente de traquer les quelques centaines de ligueur par leur inscription dans la cité. Leurs référents politiques autour desquels ils construisent leur légitimité, éclairent cette approche sociale par une réflexion sur la notion d’engagement.

5À travers un développement assez classique, ce travail offre au lecteur une gamme de questions sur la situation des capitales provinciales à la fin du XVIe siècle. D’abord, le problème de l’autorité politique au sein de la cité. Autorité du parlement, autorité du corps de ville, autorité du gouverneur et autorité du roi s’articulent autour d’un jeu institutionnel original imposant collaboration et opposition dans une répartition du pouvoir souvent difficile à saisir. Sur ce point, l’image de Lesdiguières, tantôt ennemi sanguinaire, assaillant victorieux et gouverneur autoritaire, se trouve à l’arrière plan des actions grenobloises. Se pose également la question de la place de la ville dans un plat pays aux contours fluctuants, mais déterminants dans les choix politiques citadins. Sa fonction militaire dans un territoire marqué d’oppositions confessionnelles s’affirme comme prépondérante dans ce contexte de guerres civiles. La latitude diplomatique de ses acteurs la met en relation tant avec la Savoie qu’avec d’autres cités comme Lyon ou Paris. Enfin, les liens économiques tissés avec sa périphérie lui imposent de ne jamais perdre de vue le danger que représenterait un isolement complet. Pour finir, le questionnement de la place du religieux dans le comportement des citadins se fait sentir avec force : engagement politique, religiosité, encadrement ecclésiastique sont des dimensions qui unissent l’appartenance citadine à l’appartenance confessionnelle et président aux destinées de la ville.

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Pierre-Jean Souriac
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Mis en ligne sur Cairn.info le 01/01/2009
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