CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Les académies équestres [1] ont pour but l’apprentissage, la formation et l’éducation de la noblesse. Progressivement, cet objectif s’est modifié pour valoriser la transmission d’un art du paraître, d’une attitude corporelle, image d’un statut social. Ces institutions où se lit indéniablement l’empreinte italienne ont participé à l’élaboration d’une nouvelle éducation de la noblesse. Graduellement, celle-ci se tourne davantage vers la cour que vers la guerre. Il s’agit d’observer, dans un premier temps, le rôle des académies dans le développement d’une nouvelle formation en accord avec un nouvel idéal nobiliaire. Outre cette finalité éducative, les académies sont aussi des institutions révélatrices des rivalités entre pouvoirs (la ville, la monarchie), à l’intérieur du cadre urbain. Enfin, elles apparaissent comme des microcosmes où évoluent maîtres, élèves et chevaux.

2Les académies répondent à une volonté nobiliaire, exprimée dès le XVIe siècle, correspondant à la nécessité d’une institution pour prévenir la jeune noblesse de toute oisiveté tout en lui offrant une éducation digne de son rang. Il s’agit de la policer, de la civiliser, de lui faire adopter les codes de la Renaissance italienne. Le XVIe siècle introduit la notion de « civilité » : l’attitude, le geste, le vêtement sont travaillés et le noble, chef militaire idéal, doit donner l’exemple dans son comportement. On assiste alors à une multiplication de traités composés du XVIe au XVIIIe, destinés à définir quelle doit être l’attitude idéale du noble. Ainsi, Pierre Charron, dans son Traicté de sagesse publié en 1608, décrit le comportement idéal du noble ou Antoine de Courtin dans son Nouveau traité de civilité. Progressivement, les académies équestres apparaissent comme des lieux d’enseignement qui permettent aux nobles de servir au mieux la royauté. On y délivre des règles strictes qu’ils doivent suivre comme celles décrites par Jean du Peyrat dans son Galatée ou la manière et fasson comme le gentilhomme se doit de gouverner en toute compagnie, rédigé en 1562.

3Les premières académies du XVIe siècle sont donc contemporaines d’une réflexion sur l’éducation de la noblesse. Trois aspects permettent de comprendre le succès de leur développement : l’empreinte italienne, la création de « proto-académies », enfin, le souhait de la monarchie de former dans les provinces les cadres du royaume.

4Cette dernière raison a souvent été primordiale : en effet, implanter les académies permettait d’éviter des voyages coûteux aux familles, tout en renouant avec le souhait d’un modèle français d’éducation. On peut citer l’exemple de Thomas Pelletier qui écrit : « Ce n’est donc point un Italien qu’on a à nourrir. C’est un gentilhomme françois qu’on désire avoir, les mœurs, la façon, la grâce vrayment à la Françoyse et non à l’estrangère. Ce sera donc en la seule France qu’il apprendra à estre à cheval, à courir la bague, à danser, à s’habiller à nostre mode sans estre jugé à son retour plus italien que françois, esparnant en cela le temps et la dépense qu’il faudroit faire derechef pour donner de l’esponge sur le tableau et luy rendre l’air de la France. » [2]

5Il est probable que l’installation du modèle italien a profité de l’existence de « proto-académies ». L’exemple de Rouen est ici à prendre en considération. En effet, l’académie y est tenue au XVIe siècle par un Italien, Francisque del Campo, qui représente la liaison entre l’académie de la Renaissance et une école médiévale. En 1369, Charles V a institué la Société du Jardin de l’Arc, au faubourg Bouvreuil, où s’installe plus tard l’académie de Del Campo. Beaucoup plus tard, un projet de création d’un lycée social [3], daté du 11 mars 1780, signale qu’ « on remarque encore des inscriptions qui constatent l’émulation qu’inspiraient aux jeunes de cette époque les jeux équestres qu’on y pratiquait ». L’académie ne fait, sans doute, que succéder à un établissement bien antérieur. Ainsi s’affirme une continuité entre l’enseignement équestre médiéval et celui de la Renaissance.

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Les académies équestres du XVIe à la fin du XVIIe siècle

6Mais généralement, c’est l’influence italienne qui provoque la diffusion de ces écoles sur le territoire. En même temps, la jeune noblesse continue de se former auprès des grands maîtres que sont alors les Fiaschi ou Pignatelli. Elle tente d’acquérir là-bas la sprezzatura chère au courtisan de Castiglione. Les maîtres français font aussi le voyage outre-monts : ainsi, Salomon de La Broue fait un séjour à Naples. Le déplacement se fait d’ailleurs dans les deux sens : Marco Pavari, gentilhomme vénitien, enseigne à Lyon et y publie, en 1581, son ouvrage Escuirie [4]. Cette quête d’un savoir équestre est intense des deux côtés des Alpes comme à l’intérieur de chacun des pays considérés. Bientôt, la France se couvre d’académies. Elles sont présentes sur l’ensemble du territoire, dès le XVIe siècle, à Rouen, Caen, Saumur, Tours, Nevers, Lyon, Brouage, Toulouse. Leur développement est continu au XVIIe siècle et, au XVIIIe siècle, près de 44 villes accueillent de tels établissements.

7Outre celle de Rouen, une académie équestre existe aussi à Caen au XVIe siècle, un document de 1536 [5] la mentionne déjà. Son auteur, Jean Rouxel, écrit : « Naples est une très ancienne et très noble cité d’Italie, dont le sol porte une race de chevaux excellents et très vites à la course. Aussi les hommes de ce pays passent-ils pour l’emporter sur tous les autres dans l’art de monter à cheval. C’est de là que l’on fait venir les maîtres pour enseigner, à prix d’argent, à gouverner et à manier les chevaux, soit pour l’usage de la guerre, soit pour les jeux et les passe-temps. C’est à cette race d’hommes qu’appartient Janus Geronimo, de Naples, très expert dans cet art, établi dans notre ville depuis longtemps déjà. Voilà pourquoi on nous compare à Naples. » L’institution de l’académie équestre à Caen n’est donc pas nouvelle et il faut noter que c’est un Italien qui la dirige. La comparaison avec Naples sert à illustrer la renommée de l’académie de Caen, même si elle est peut-être exagérée. L’académie de Saumur est un autre exemple de l’existence ancienne de ces établissements en France. Dans ce cas, on est cependant confronté à la fiabilité des sources ; en effet, c’est un compte rendu de délibération du conseil de ville, en date du 16 août 1680 [6], qui mentionne l’existence de cette académie depuis plus de deux cents ans. Réalité ou fierté de la ville ?

8On pourrait multiplier les exemples de ces écoles qui se sont perpétuées pour certaines jusqu’au XIXe siècle et ont été qualifiées par Mark Motley [7] de private business ». En réalité, leur fonctionnement est plus complexe et elles ont souvent été à la merci de relations conflictuelles entre pouvoirs locaux et pouvoir central. Lorsqu’on les étudie, le premier terme à revoir est celui de « privé ». Seuls les chevaux appartiennent à l’écuyer. Les emplacements et les installations sont, selon les cas, propriété de la ville, de la province, parfois du roi. Ce dernier verse quelquefois des pensions aux écuyers, mais pas nécessairement. Les villes n’aident pas non plus systématiquement les académies. Autrement dit, les relations entre tous ces acteurs créent une réalité diverse faite d’exceptions. Aucune règle générale, aucun schéma type ne sont applicables au fonctionnement des académies équestres, même si l’on peut mettre en évidence un certain nombre de points communs.

9À l’origine de l’ouverture d’une académie se trouve un écuyer désireux d’établir un établissement dans telle ou telle ville. La cité en question lui délivre alors une autorisation de s’installer. Mais lorsque le Grand Écuyer de France prend en charge sous Henri III les académies du royaume, l’autorisation de la ville est dans certains cas, suivie de la délivrance de lettres de provision. L’académie devient ainsi « académie royale », ou « académie du roi en telle ou telle province ». Ce statut s’accompagne de privilèges, un fait plus ou moins bien toléré par les corps de ville. L’écuyer doit souvent faire appel à la protection de l’intendant, du gouverneur ou de personnes influentes auprès de la ville. C’est donc l’écuyer qui fait le premier pas pour s’installer. Ainsi, Jacques Bihoriau sieur de Saint Amour émet le souhait, dans une lettre du 9 mai 1698 [8], de tenir une académie à Blois. Mais il se peut que cette initiative soit une réponse à une invitation de la ville.

10Certaines créations semblent d’origine royale comme celle de Toulouse, qui aurait été fondée par Henri IV par lettres patentes données à Fontainebleau le 18 septembre 1598 [9]. En réalité, l’académie se tenait auparavant à Pézenas, puis elle a été transférée à Montpellier avant que les députés de la ville de Toulouse ne la réclament. L’appellation d’académie du Languedoc est donc plus appropriée que celle d’académie de Toulouse. D’autres établissements émaneraient de la volonté d’un grand personnage, comme celle de Nevers, créée par le duc au XVIIe siècle, mais il s’agit du seul exemple. Certaines académies ont été intégrées au royaume à la suite de conquêtes, ce qui montre, d’une part, que cette forme éducative n’est pas spécifique à la France, d’autre part, que le mérite du maître survit à la conquête puisqu’il est maintenu en place. C’est le cas à Besançon où l’académie existe au moins depuis 1671 et dont le chef, qui a reçu un brevet du roi d’Espagne, est reconduit dans sa fonction par Louis XIV.

11Retenons que si un écuyer se présente spontanément pour ouvrir une académie, c’est la ville qui prend la décision ultime.

12L’académie de Rennes apparaît dans un document en date du 31 décembre 1618 [10]. Il s’agit d’un procès-verbal de « la place qui est à choisir pour mettre le manaige ». Il est rédigé et signé par les « lieutenants de monsieur le comte de Bretagne au service de la ville » de Rennes. Les membres de l’assemblée de la ville sont présents, c’est elle qui prend la décision d’installer le manège. Il n’y a aucune intervention d’institution extérieure. Rennes possède un écuyer et décide elle-même de son installation et de celle de son manège. C’est une décision purement urbaine.

13Lorsque le premier écuyer d’Angers, le sieur des Loges, se présente pour tenir l’académie, les sources ne permettent pas d’établir s’il bénéficie d’une aide quelconque de la part de la ville. Par contre, lorsqu’en 1679 les Pignerolle acquièrent le matériel et les chevaux du sieur du Hallo, la ville, consciente de l’intérêt de l’établissement, aide le nouvel écuyer après avoir déjà accordé une telle subvention au sieur du Hallo en 1648 [11]. L’académie de Bordeaux a également été instituée sur décision de la ville. Le 31 décembre 1611 [12], l’écuyer est installé par les jurats qui lui promettent une somme pour son établissement. On peut multiplier ainsi les exemples.

14Lorsque la ville possède une académie en ses murs, cela ne signifie pas pour autant que cet établissement est royal. Certaines de ces écoles sont indépendantes du pouvoir central. Elles ne portent l’appellation « royale » que si le Grand Écuyer délivre des lettres de provision à leur écuyer. Ces lettres sont en fait intitulées de façons très diverses. Ce qui ajoute à la complexité de la situation. Les mots brevet, commission, charge sont indifféremment utilisés. Cependant, ce document est bien une lettre par laquelle le roi, par l’intermédiaire du Grand Écuyer, donne la place d’écuyer à untel. Une seule fois, cette place a été donnée par le roi lui-même. Le récipiendaire est le baron de Vitrac dont les lettres sont signées de la main du souverain. Ses provisions sont scellées du grand sceau de cire jaune [13], couleur attribuée aux actes de portée transitoire. Ces lettres ne sont délivrées qu’une fois un certain nombre de preuves fourni par l’écuyer. Leur octroi peut prendre des formes diverses : directement au nouvel écuyer, en survivance à un membre de la famille, ou au créat [14] de l’académie déjà sur place. Cette survivance constitue une caractéristique essentielle de la transmission de ce « métier » et en renforce la cohésion. Des lettres d’association sont accordées si l’écuyer en place est malade ou a besoin d’aide, ou que son fils attend de lui succéder. Rien ne vaut pour les obtenir quelques cadeaux comme ces perdrix [15] envoyées par l’écuyer d’Angers à son anonyme protecteur. Les survivances sont accordées après démission de l’écuyer précédent. Ainsi, Charles Claude Avril de Pignerolle obtient la survivance de son père Marc Antoine François en 1732 parce que ce dernier souffre de la pierre. Il donne depuis plusieurs années déjà des leçons à l’académie. Le père démissionne devant les notaires royaux en faveur de son fils le 5 mai 1732 [16]. La survivance permet la constitution de véritables dynasties, l’écuyer assure ainsi sa succession et le futur écuyer minimise les frais d’installation en ayant de plus une clientèle déjà constituée.

15Le statut d’ « académie royale » a des conséquences diverses sur l’établissement lui-même. En effet, cette appellation correspond dans l’esprit de certains à une faveur, pour d’autres elle constitue une intrusion du pouvoir royal dans la vie de la cité. D’autant que parmi les privilèges accordés par ce « titre » se trouve le monopole de l’enseignement équestre. La ville précède pourtant le pouvoir royal quant à l’installation de l’académie. À Rouen, l’autorisation de la ville date du 16 novembre 1673, le brevet est du 22 avril 1677 ; à Bordeaux, la ville l’autorise en 1611 alors que le premier brevet n’arrive que le 17 octobre 1698 ; enfin à Rennes, l’académie est autorisée le 25 janvier 1739 et l’écuyer reçoit son brevet le 30 janvier 1739. Le pouvoir royal ne s’est emparé que plus tard d’un certain contrôle sur ces établissements. Ce sont les villes qui prennent l’initiative. Celles-ci acceptent donc plus ou moins bien l’envoi des lettres à leur écuyer. Certaines participent activement à la vie de l’académie, d’autres considèrent la mainmise du pouvoir central sur l’établissement comme une greffe intolérable. On observe alors, comme en représailles, la présence de plusieurs établissements dans un même lieu. Ainsi, le 22 avril 1677, des provisions d’écuyer académiste pour la province de Normandie sont remises à René le Maillard sieur Duplessis. Le Grand Écuyer est clair sur son intention : Duplessis est « seul écuyer académiste de la province de Normandie pour tenir son académie en la ville de son choix avec défense à toute personne de quelque qualité et condition qu’elles soient de la troubler ou inquiéter en la fonction de cette charge » [17]. Or, en Normandie, d’autres écuyers pratiquent leur art. Un nommé de Barqueuville est installé à Rouen, un certain Du Ruel tient un établissement à Caen. Il existe donc bien des écuyers nommés par les villes parallèlement à ceux, officialisés par le roi. La même anomalie se retrouve à Bordeaux lors de la succession du sieur Pierre Pauzié. Le 10 avril 1773 [18], les jurats nomment le sieur Merlet, écuyer natif de la ville, puis la ville demande au Grand Écuyer de lui adresser ses lettres. Mais celui-ci rappelle à la cité les prérogatives qui sont les siennes en l’admonestant dans une missive et décide de nommer un autre écuyer.

16Les incompatibilités personnelles sont souvent la raison de ces discordances. Les relations entre écuyers, villes et pouvoir central sont particulièrement floues. Chacun profite à un moment donné de cette situation. Il est quasiment impossible de savoir qui dépend de qui. La ville réclame à corps et à cris une académie, mais elle se défend souvent face à la nomination d’un écuyer du roi. Veut-elle mieux contrôler l’école ? Pourquoi tant de « laxisme » du côté du Grand Écuyer ? Le contrôle monarchique n’est pas total et se heurte inévitablement aux villes et à leurs prérogatives propres. Les écuyers se trouvent quasiment exclus du jeu et incapables de faire valoir leur point de vue. Ils ne sont qu’une pièce mineure sur l’échiquier de la grandeur, terrain d’affrontement entre les villes et le roi. Prenons un dernier exemple : celui de l’académie dite de Toulouse. Dans un premier temps, elle est établie à Pézenas et tenue par un sieur de Moreton. L’écuyer suivant, le sieur Alphonse de Chéderie, transporte l’académie à Montpellier à l’incitation du maréchal de Schomberg. Apparemment, la ville n’intervient pas. Cette installation semble due au gouverneur qui intercède d’ailleurs en 1627 pour demander la nomination de l’écuyer suivant, le baron de Vitrac. Les députés de Toulouse ne se manifestent auprès du nouveau gouverneur le prince de Conti qu’en 1663, pour obtenir le transfert de l’académie chez eux. En 1674, le fils du baron de Vitrac, François, obtient ses lettres mais aucun lieu n’est clairement établi pour l’académie qu’il doit tenir dans les deux villes. Trois ans plus tard, deux écuyers frondeurs ouvrent un établissement sans provision du Grand Écuyer. La ville confirme Vitrac dans un premier temps et défend l’exercice à Baron et Laborie, les deux dissidents. Mais, estimant quelques années plus tard que le premier néglige ses fonctions, elle change d’avis et en 1679 établit en la charge d’écuyer académiste le sieur Baron. L’intervention de la ville est ici flagrante. Le Conseil d’État avait pourtant interdit à celui-ci d’exercer ; elle ne s’en émeut pas et supprime la pension de Vitrac en 1687. En 1711, les capitouls vont plus loin affirmant que cela fait plus de quarante ans que la ville possède au moins quatre académies [19]. L’opposition entre la décision urbaine de changer d’écuyer et le pouvoir central qui exige le maintien de celui qu’il a nommé et doté de lettres est évidente. La situation se complique encore quand on se rend compte que le sieur Baron prétend tenir ses lettres d’un particulier, le duc de Bouillon. On pourrait détailler davantage, l’essentiel est que la ville se permet dans ce cas des extravagances exceptionnelles mais significatives des relations complexes et mouvementées qui existent entre les pouvoirs locaux et le pouvoir central au sujet de ces établissements.

17D’autres villes soutiennent l’écuyer royal, comme Marseille ou Lyon. La première réclame l’ouverture de l’académie. Elle est si satisfaite de son école et de son écuyer qu’elle lui vote une aide financière. Dans une lettre de 1778, l’écuyer écrit même au Grand Écuyer que le maire de la ville est tout disposé à venir en aide à son établissement en achetant la maison et le manège. L’écuyer rend son académie particulièrement prospère et la ville l’en félicite. La ville de Lyon [20] accorde pour sa part des privilèges locaux à Bourgelat pour le remercier du bon fonctionnement de l’école. Autre exemple, lorsque l’écuyer Müller de Gleisberg est nommé à la tête de l’académie de Lille, le maire et les échevins font de lui un rapport très élogieux auprès du Grand Écuyer, de même que le gouverneur de la ville.

18On constate combien les manipulations administratives sont lourdes : il se peut que la nomination de l’écuyer par la ville, avant l’intervention du Grand Écuyer, ait pour but d’accélérer les démarches. Non seulement la jeune noblesse ne doit pas demeurer inactive, mais une académie est un atout économique pour la cité. La ville acquiert par cette présence une autre dimension, accroît son prestige, celui de sa région et de ses dirigeants, tout cela au service du roi ; ce qui en soit est un paradoxe, puisqu’en même temps, elle garde une réelle indépendance dans le choix du maître.

19Il faut aussi prendre en compte le statut relativement précaire de l’écuyer, le fait qu’il est simple locataire, ce qui complique encore la situation. La ville accepte parfois de loger l’écuyer qui se présente en échange de leçons aux enfants de la ville ou de la municipalité, mais l’entretien, la réparation des bâtiments restent à la charge de l’écuyer sur avis du conseil. Parfois, comme à Rouen, la ville autorise l’écuyer à bâtir un hangar à l’endroit qu’elle lui assigne pour enseigner, mais il n’en est pas propriétaire. La ville s’autorise à tout faire démolir quand bon lui semble sans rembourser le maître.

20D’autres écuyers sont cependant mieux accueillis au moment de leur installation : celui de Bordeaux qui reçoit une aide financière, mais avec une restriction, il ne devra plus rien demander à l’avenir. La ville de Rennes n’est pas aussi généreuse, c’est à l’écuyer de soutenir totalement l’établissement. À Caen la situation est différente. La Guérinière est sollicité mais on ne peut ni le loger, ni lui verser le moindre denier pour construire, ni lui céder d’emplacement à cet effet. Lorsqu’il se décide à acheter par ses propres moyens un terrain pour établir son école, celle-ci disparaît dans un incendie. Il se tourne alors vers la ville pour réclamer de l’aide. Celle-ci lui rétorque alors qu’en tant qu’écuyer du roi, il n’a qu’à s’adresser au Grand Écuyer. Les villes veulent donc bien une académie, mais ne veulent pas en assumer les frais. Si l’écuyer fait appel au Grand Écuyer, les municipalités réagissent immédiatement en mettant en avant leurs prérogatives de propriétaires des lieux. De toute façon, à la lueur des archives consultées, le Grand Écuyer n’a que faire des problèmes du maître et considère ceux-ci comme des questions d’ordre local.

21Heureusement pour les académies, certaines parviennent à s’installer dans des villes conscientes de l’intérêt économique qu’elles représentent. C’est par exemple le cas de Bordeaux. Les jurats ont en effet parfaitement accepté son installation, l’école attire des jeunes de la province et de l’étranger qui dépensent de l’argent dans la ville. La jurade achète même les terrains nécessaires pour son implantation et, lorsqu’il apparaît qu’ils sont insalubres, va jusqu’à déplacer l’académie. Lorsque l’intendant Tourny est chargé de la province, il décide de s’impliquer dans le projet de construction d’un vaste ensemble architectural qu’il inclut dans son propre dessein de développement prestigieux de la ville. Il confie la construction de l’académie à Jacques-Ange Gabriel, décidant qu’il ne « s’embarrassera point de l’argent qu’il faudra » [21]. La vision de l’académie par l’intendant est celle d’un outil de prestige au service d’une ville en plein développement, et la jurade ne fait aucune difficulté. Elle soutient même l’écuyer par le versement de gages qu’elle n’hésite pas à augmenter lorsque c’est nécessaire ; l’archevêque de Bordeaux lui aussi intervient favorablement. Le nom des intervenants, les efforts de la ville pour obtenir des financements, la médiation positive de l’intendant montrent de toute évidence que l’académie de Bordeaux est beaucoup plus importante que bien d’autres.

22Ces exemples, permettent d’appréhender les relations très variables entre les délégués ou représentants du pouvoir central et les villes. On perçoit l’intérêt très divers qu’ils portent alors à ces établissements et les buts qu’ils leur assignent. Si une impulsion positive est donnée au départ de son installation, l’académie a toutes les chances d’être un succès, les autorités ne négligeant pas l’intérêt économique que revêt une telle école. Mais ce succès reste fragile et tributaire des relations entre les personnes. Les intendants ont parfois un rôle important, mais il reste à savoir ce qu’il en était avant leur instauration. On peut aussi se demander comment ce déroulaient ces mises en place d’académies avant l’ « institutionnalisation » du rôle du Grand Écuyer de France. Les sources concernant le XVIe siècle et la période antérieure sont trop lacunaires pour permettre une vision d’ensemble. Tout au plus peut-on avancer que la bonne marche des académies dépendait alors de leur clientèle et du bon vouloir des villes leur louant les terrains et bâtiments.

23L’existence d’une académie dépend de l’attitude des différents corps amenés à la gérer. Mais il n’est pas possible d’établir des relations directes avec l’évolution du pouvoir royal. Si le Grand Écuyer est théoriquement responsable des écuyers, c’est en réalité la ville qui accueille d’abord l’homme de l’art et décide ou non de son installation. L’intendant, lui, joue un rôle dynamique et novateur dans certains cas, s’il sent l’intérêt que l’on peut tirer de telles écoles, ou bien n’agit pas. La présence, la bonne marche des académies témoignent du dynamisme des cités, de leur capacité à passer outre les querelles de personnes, de leur volonté ou non de se doter d’un instrument de prestige. L’inverse révèle les tensions entre les élites locales, ou l’obstruction au pouvoir royal. Au pire, l’académie se heurte à de sombres intrigues locales. Le pouvoir royal ne semble pas vraiment s’être intéressé à ces écoles, il a peut-être aussi feint d’ignorer les soucis des écuyers pour ne pas à avoir à s’engager financièrement. Globalement, le fonctionnement de ces écoles et leurs relations avec les pouvoirs locaux sont extrêmement complexes, il n’y a pas de schéma type. Elles dépendent d’une multitude de niveaux décisionnels qui se superposent mais ne travaillent pas de concert en faveur de ces établissements. Parfois, un écuyer plus dynamique, un intendant plus soucieux de la valeur d’une telle école relancent la lourde machine et redonnent vie à un outil de prestige lui permettant de traverser les siècles.

24Globalement, on constate aussi que le titre d’académie du roi n’est d’aucun secours pour l’écuyer. Il ne l’empêche pas de souffrir souvent de la concurrence d’autres établissements installés illégalement en ville. Mais, un trait commun et essentiel relie tous ces acteurs : la conscience du rôle reconnu à ces écoles destinées à l’élite du royaume. Elles sont une pépinière de serviteurs, de courtisans au service de la royauté ou de cours locales. Aussi représentent-elles un danger potentiel pour les villes qui y voient le risque d’une intrusion du pouvoir central dans la politique locale sous prétexte d’un droit de regard sur les académies. C’est la raison pour laquelle les villes n’ont jamais véritablement soutenu ces écoles fréquentées par une noblesse souvent opposée à la noblesse de robe défendant une autre notion du prestige.

25Du XVIe au XVIIIe siècle, le pouvoir central n’a de cesse d’accentuer son contrôle sur les académies, preuve que l’éducation qu’on y délivre renforce l’image d’une noblesse héritière d’une certaine idée du second ordre ; preuve aussi de l’importance que l’on donne au développement d’une culture particulière. Les académies deviennent le refuge d’un symbole social.

26Quelle conception de l’éducation noble y développe-t-on ? Il ne s’agit pas de se contenter de rudiments vite appris mais d’inculquer un savoir propre à l’état nobiliaire. L’équitation guerrière médiévale cède la place à l’acquisition d’une image de soi. Le corps est le signe d’un statut social qu’il convient de rendre évident. Quel moyen plus élégant dans cette volonté d’élévation que le cheval ? L’animal noble par excellence rehausse la noblesse de son cavalier. De la force à l’état brut illustrée par la statue équestre du Condottiere Erasmo Da Narni, à Padoue, on progresse vers la tranquille et élégante assurance des gravures d’Audran insérées dans L’école de cavalerie de La Guérinière. Cette évolution est parallèle à la domestication de la noblesse elle-même. Au fur et à mesure que la haute bourgeoisie les menace ou les concurrence, les catégories nobiliaires affirment un mode de vie particulier et s’abritent derrière une attitude dans des lieux qui leur sont propres. Dans une société où le moindre geste est hiérarchisé et permet de mesurer le prestige social, le geste équestre devient fondamental. En raison de son passé médiéval, la noblesse reste attachée à ce cadre et les académies représentent un écrin de la tradition chevaleresque.

27En même temps, ces académies se transforment en absorbant les nouveautés, en les adaptant aux valeurs de la noblesse.

28L’enseignement qu’on y délivre est spécifique à la noblesse. Il se scinde entre enseignement purement physique et enseignement intellectuel. Au sein des premières activités, l’équitation occupe la place d’honneur. Mais celle-ci n’est pas destinée à des débutants. On y pratique le manège avec ses airs hauts et bas classifiés par La Guérinière, pratique indispensable au parfait courtisan, la danse et l’escrime font partie du programme des activités corporelles dès les origines des académies à la Renaissance, alors que les exercices de tir s’agrègent un peu plus tard.

29Définir l’art équestre revient à le comparer à la danse. Le cheval est l’artiste. Le cavalier prétend à sublimer ses allures. À travers cette nouvelle vision de l’équitation importée d’Italie, c’est en fait un but simple que l’on vise, mettre en valeur le cavalier par l’intermédiaire du cheval. Les méthodes ont fortement évolué entre les premières écoles de la fin du Moyen Âge et celles de la fin de l’Ancien Régime. Mais l’enseignement, essentiellement oral, n’a quasiment pas laissé de traces écrites. Chaque écuyer formait son successeur, souvent son propre fils ou un parent proche, se protégeant de l’éventuelle concurrence. Au fil du temps, l’auditoire vient y chercher non plus les bases d’une équitation militaire, mais le contenu d’une tradition équestre lui permettant de se distinguer du commun. On distingue ainsi dans cet art équestre ce que les planches de l’Encyclopédie ont parfaitement illustré et ce que La Guérinière a classé sous les termes d’airs bas et hauts. Il s’agit dans le premier cas des allures simples du cheval naturelles ou artificielles comme le pas, le trot ou le galop, et les plus sophistiquées : le passage, piaffer, galopade, passade ou pirouette par exemple. Quant aux airs relevés ou gaillards selon la terminologie du temps, ils recouvrent la pesade, le mézair, la courbette, la croupade, la balotade et la cabriole, qui sont des sauts. À ces exercices de manèges s’en ajoutent d’autres directement issus des tournois médiévaux. Il s’agit d’un travail effectué avec le cheval dit « de bague ». Les courses de bague ou de tête, la méduse, le faquin en sont des exemples. Ainsi la course de bague consiste à attraper une bague à l’aide d’une lance, à cheval et au galop. L’apothéose de ces exercices purement équestres réside dans le carrousel où les cavaliers montrent leur adresse, leur virtuosité, leur tact mais aussi leur capacité à rester maîtres d’eux-mêmes et de leur monture. Un luxe tout particulier s’y déploie réservant à la noblesse ce genre de distraction. Tous ces exercices qui forment la base du contenu pédagogique des académies se retrouvent dans toutes celles qui ont été étudiées jusqu’à présent. Les reprises sont nombreuses ; ainsi, à Angers, il y en a douze par jour.

30Mais l’équitation n’est pas le seul élément de base que l’on trouve dès l’ouverture de ces écoles, s’y adjoignent également l’escrime et la danse. Ces deux éléments complètent l’éducation parfaite du jeune noble. Ce trio « équitation, danse, escrime » est sans aucun doute issu de l’éthique de cour développée en Italie au XVe siècle, mais son importance remonte au Moyen Âge et il y a là une réelle continuité. Il constitue en tout état de cause la base de l’enseignement sur laquelle se sont développées les académies.

31Les matières intellectuelles ne sont pas négligées. Celles-ci sont même de plus en plus nombreuses à être enseignées au cours de la période considérée. Cette diversité prouve une ouverture et une curiosité d’esprit de plus en plus grandes. Aux langues, aux mathématiques et à l’art de la fortification, s’ajoutent progressivement la musique instrumentale et vocale, le dessin, l’histoire, la géographie, les langues, la cartographie, le droit. À Lyon, où Bourgelat, écuyer de l’académie, est aussi fondateur de la première école vétérinaire au XVIIIe siècle, les murs de l’académie sont couverts de fresques anatomiques destinées à étudier les proportions, beautés et défauts des chevaux, et les causes et symptômes de leurs maladies avec leurs remèdes. On ne possède pas pour l’instant de véritable chronologie du développement de toutes ces matières par rapport au programme d’origine. On peut noter cependant un contenu de plus en plus encyclopédique et l’alliance entre des matières liées au caractère anciennement militaire de ces écoles (les fortifications) d’une part, et des activités revêtant un caractère social (danse, musique) d’autre part. Ces écoles tendent à offrir un choix de plus en plus vaste de matières. Ce ne sont bien sûr pas les écuyers qui se chargent de leur enseignement, mais des maîtres particuliers ayant reçu un brevet à cet effet. C’est de plus le Grand Écuyer qui le délivre ; ainsi le 14 avril 1767 un sieur Bertrand reçoit le sien pour enseigner les mathématiques à l’académie d’Angers.

32Ces établissements, dont les élèves se distinguent par le port d’un uniforme propre à chacun d’entre eux, ne sont pas accessibles à tous. Déjà réservés à la noblesse, leur coût élevé les ferme à un grand nombre de familles du second ordre. Leurs recettes ne couvrent jamais les dépenses et les écuyers sont le plus souvent acculés à la faillite. Les villes versent trop peu et trop rarement des subsides et le roi ne marque pas sa générosité envers tous les écuyers. Restent alors les droits versés par les élèves. Ainsi à Caen, les pensionnaires versent 1 320 livres par an en 1769, et les externes, 600 livres. À Angers, en 1761, la pension se monte à 1 800 livres auxquelles s’ajoutent les entrées au manège à raison de 120 livres par mois, les étriers pour 7 livres et les gaules pour 1 livre et 10 sols. La pension de l’académie de Lyon, en 1747, est de 1 300 livres. L’élève doit considérer aussi que son gouverneur éventuel paie 600 livres, de même que son page, et un valet lui coûtera 400 livres.

33Les académistes sont malheureusement très difficiles à identifier du fait de la rareté des sources. Les listes sont très rares. Les écuyers de Toulouse ont laissé, pour le XVIIe siècle, un document manuscrit où sont consignées les entrées et sorties des élèves, ainsi que celles des chevaux. Mais les données sont portées de façon très irrégulière et mêlées à d’autres informations variées. Les listes peuvent éventuellement être dressées grâce à des noms qui apparaissent ponctuellement au milieu d’autres documents d’archives issus de séries des fonds municipaux et départementaux. Une exception réside dans les inventaires très précieux de l’académie d’Angers. Deux listes complètes existent, de 1601 à 1635 de 649 noms, l’autre de 1755 à 1790 comportant 482 noms. Si la première ne donne que les noms des élèves, en latin, et l’année de leur présence, la seconde livre les noms, les pays d’origine, les dates d’entrée et de sortie et si l’élève est accompagné ou non et par qui, s’il est pensionnaire ou non. Les autres académies ne donnent que 255 noms d’élèves, ce qui est peu significatif. Les plus nombreux sont à Toulouse, 114 noms.

34On constate, à la lumière de ces informations, que les académies sont loin de ne s’adresser qu’à une clientèle locale. Elles accueillent des élèves de l’Europe entière, et même au XVIIIe siècle, des Antilles et d’Amérique. Si le XVIIe siècle est caractérisé par une forte présence des ressortissants germaniques, le XVIIIe siècle est dominé par la présence des Anglo-Saxons. Ces fluctuations sont sans doute à mettre en relation avec des problèmes d’ordre économique. On remarque une chute des présences correspondant à la guerre de Sept ans, puis une nette reprise après le traité de Paris, tout comme une présence réduite des élèves germaniques pendant la guerre de Trente ans. Mais l’absence de pensionnaires étrangers en 1765 ne s’explique pas vraiment. Il est très difficile d’analyser ces variations, elles ne correspondent pas vraiment à l’évolution des relations internationales en dehors des exemples précédents. Dans l’académie d’Angers, on note la présence d’Irlandais, d’Écossais, de Suisses, d’Allemands, de Danois, de Hollandais, de Napolitains, de Gantois, de Flamands, de Bohémiens, de Polonais, de Russes, d’Américains. Les autres académies sont également marquées par une forte présence étrangère continue du XVIe au XVIIIe siècle. Même durant les périodes de guerre, elle reste notable. Ainsi, une ordonnance royale du 23 juin 1756 autorise les jeunes gentilshommes anglais à séjourner à l’académie d’Angers. Parmi des élèves concernés par une période de conflit, certains ont le statut de prisonnier dans les académies même. À Angers, le sieur de Pignerolle, directeur de l’académie, accueille, en août 1779, six prisonniers anglais sur parole. Il en avertit le Grand Écuyer de France mais leur présence provoque des tensions avec la ville qui ne l’entend pas de la sorte, et le maire en profite pour ranimer de vieilles querelles personnelles avec l’écuyer.

35La noblesse est seule présente au sein des académies. Il est intéressant d’observer le nombre important de grands noms étrangers. À Angers, en 1611, viennent perfectionner leur art équestre, Georges Villiers duc de Buckingham, en 1615, Gustave de Horn, les deux neveux du roi Christian IV de Suède, en 1619, le baron Frédérik de Pappenheim, en 1629, Georges Sculte conseiller du roi du Danemark, le baron Frédéric de Schilk, William Pitt et Arthur Wellesley duc de Wellington, en 1724, Georges Louis Leclerc comte de Buffon, le fils de lord Byron, le fils du duc de Newcastle, etc. Mais l’académie d’Angers n’a pas le monopole d’une telle présence. Ainsi à Caen, Charles Fox le chef du parti Whig s’inscrit à l’académie.

36À travers ces chiffres, on perçoit l’importance respective de telle ou telle académie et la faculté d’attraction de tel écuyer par rapport à ses confrères. Cette présence étrangère est remarquablement constante durant les XVIe-XVIIIe siècle. Même en période de guerre, les élèves étrangers demeurent dans les académies. Par contre, on ne constate pas de passage des élèves d’une académie à une autre. Les élèves viennent sur les conseils d’un membre de leur famille ou d’amis, se contentent alors de celle qui leur est connue. La mobilité des élèves est donc réduite, elle ne se fait que dans un seul sens, il n’y a pas d’échanges ou de voyage interacadémique. D’autre part, les élèves français des académies sont issus d’un bassin local. Ils ne vont pas chercher l’enseignement plus loin puisqu’ils la trouvent à la porte de leur ville. Mais il faudrait pouvoir observer des listes de présence dans les académies étrangères pour vérifier s’ils ne vont pas étudier à l’étranger et dans ce cas s’il existe des échanges à l’échelle européenne dans la tradition du voyage italien.

37Parmi la noblesse qui fréquente les manèges des académies, se trouvent de très nombreux officiers. À Angers, les prisonniers anglais sont capitaine de frégate et lieutenants de vaisseaux. À Bordeaux, on trouve un carabinier, des brigadiers des gardes du roi, un quartier-maître, un sous-lieutenant ; à Caen, trois enseignes, un garde marine, des capitaines, des lieutenants, des mousquetaires, des cornettes.

38Ces élèves s’inscrivent rarement seuls. La plupart du temps, ils sont accompagnés de leur gouverneur, parfois aussi d’un frère, d’un père, d’un oncle ou d’un neveu. Ils viennent dans telle ou telle académie parce qu’un membre de leur famille les a précédés, ou parce que la réputation du maître des lieux est bonne. La proximité de l’académie par rapport au lieu de résidence est à prendre en considération au moment de l’inscription. Mais d’autres raisons interviennent également. Ainsi, deux membres d’une famille originaire de Martinique s’inscrivent à l’académie de Bordeaux parce que leur famille y a une maison.

39Il reste à considérer la durée de telles études. Elle est très variable, mais, de manière générale, inférieure à un an. Le coût de l’inscription explique sans doute cette brièveté mais aussi l’éloignement des académies par rapport au lieu de résidence. Cependant, beaucoup d’élèves multiplient les séjours de brève durée. Les seuls à y rester définitivement sont les fils de maître qui songent à prendre la succession. Rares sont les très jeunes élèves. Racan, placé à l’âge de 13 ans, doit rapidement renoncer parce qu’il est trop faible pour suivre les exercices. Gaston d’Orléans se voit refuser l’entrée à 16 ans et le fils de Charles de Gamaches n’y entre pas avant 17 ans. Certains sont cependant suffisamment âgés et y restent assez longtemps pour nouer des liens qu’une famille noble ne peut pas toujours accepter. Tel est le cas de Dumont de Bostaquet, très attiré par la fille de M. de Corval, l’écuyer de Rouen. Dans ses mémoires, publiés en 1658, il écrit : « Les charmes de Mlle de Corval firent naître en mon cœur le désir de lui plaire. On m’entendit : enfin on ne me désespéra pas et je goûtais assez le plaisir d’aimer et d’être aimé. Mais comme la chose allait un peu loin, ma mère en ayant eu connaissance, craignant quelque engagement trop fort, me fit quitter avec chagrin cette académie. » [22]

40Au service de la jeune noblesse, ces académies présentent un corps prestigieux d’écuyers et un piquet [23] de chevaux variés. Aucun portrait ne permet de connaître ces maîtres pour la plupart restés dans l’ombre de leurs illustres confrères parisiens. On se réjouit alors de pouvoir observer ce tableau signé Beaumanoir, datant de 1786, représentant quelques membres de l’illustre famille des Avril de Pignerolle, écuyers de l’académie d’Angers [24].

41À ce jour, 130 noms d’écuyers ont été identifiés pour l’ensemble de la période considérée. Si la majorité d’entre eux sont français, on note aussi la présence d’écuyers étrangers. Ils sont originaires d’Italie au début de la période : ainsi, Francisque del Campo et Janus Geronimo sont napolitains. D’autres écuyers ont pu continuer à exercer après que leur ville a été rattachée au royaume de France, c’est le cas d’Ernest Edouard Dauphin de Zettwitz à Strasbourg ou de Jean Henri Müller de Gleisberg à Lille. Enfin, certains écuyers sont venus volontairement enseigner en France comme Jean Christophe de Gosse, originaire de Düsseldorf, à Bordeaux, ou Jean Baptiste, Müller, né à Luxembourg, son successeur.

42À l’image de leurs élèves, les écuyers sont nobles. Concernant leur appartenance religieuse, on note que si celle des élèves ne revêt aucune importance, celle des écuyers est mentionnée systématiquement, à partir de 1685, date de la Révocation de l’Édit de Nantes, dans les lettres accordées par le Grand Écuyer, et un certificat est même exigé prouvant leur appartenance à la religion catholique. Si à Bordeaux Jacques Louis du Breuil de Monisson de Marsalus est protestant, son fils doté du même prénom se convertit le 3 juillet 1686 devant le prêtre bénédictin de Saint-Pierre pour obtenir la succession de son père à la tête de l’académie. On relève là la caractéristique dominante attachée à ces écuyers : l’endogamie. Elle soude les membres d’un groupe forcément restreint en donnant le moyen de conserver une tradition et un savoir nobles multiséculaires. Ainsi se constituent de véritables dynasties qui assurent la pérennité du savoir équestre. Qu’il s’agisse de la dynastie des Cottard à Rouen, des La Guérinière à Caen, des Avril de Pignerolle à Angers.

43Les chevaux restent l’outil indispensable à leur travail. De nombreux portraits les présentent, mais ces beaux étalons de type espagnol sont une convention artistique. La plupart de ceux qui sont utilisés dans les académies ne sont pas ibériques. Le cheval espagnol joue davantage un rôle de modèle. Les origines des chevaux sont beaucoup plus diverses qu’on ne le pense généralement. Sur les 22 chevaux identifiés de l’académie de Toulouse, un seul vient d’Espagne. Les académies sont pourvues de chevaux anglais, danois, hanovriens, barbes, mais aussi d’origine locale, limousin et angevine. Ces écoles servent aussi de haras et des étalons sont uniquement présents au titre de l’élevage. Bordeaux, par exemple, en possède provenant du Médoc, du Cotentin, du Poitou.

44En fait, le cheval espagnol est beaucoup moins utilisé que les chevaux italiens et, de plus en plus, les chevaux français. L’élevage des races locales se développe et la Gascogne, le Limousin, la Normandie dès le haut Moyen Âge, la Bretagne fournissent des chevaux appréciés des écuyers. Si certains écuyers, tel Menou de Charnizay, n’aiment pas le cheval espagnol qu’ils considèrent trop nerveux et pourvu une tête mal placée à cause de la « genette » [25], il n’en reste pas moins que c’est lui qui représente le type idéal. Mais son prix le réserve à une élite. Il faut aussi tenir compte du goût et des modes. Ainsi, au XVIe siècle, la mode est aux chevaux italiens, plus particulièrement napolitains. Ils sont très renommés pour leur vitesse. Puis au XVIIe siècle, le cheval andalou devient l’idéal avant que l’engouement pour le cheval de chasse, venu d’Angleterre au XVIIIe siècle, ne fasse naître une nouvelle passion pour le pur-sang anglais.

45Dans les académies, chaque cheval, en fonction de sa morphologie et de ses capacités, est destiné à jouer un rôle spécifique. S’ils sont presque tous entiers, on distingue ceux utilisés pour le manège, pour les piliers, pour la haute école, et les sauteurs. Enfin, en fonction de leur utilisation, le prix de ces animaux est plus ou moins élevé. À Rennes, l’écuyer achète en 1740 à un marchand anglais, un cheval pour 2 000 livres. Le 21 janvier 1787, 3 000 livres sont confiées à l’écuyer pour l’achat de deux chevaux. Certains sont moins onéreux et l’écuyer de Bordeaux renouvelle un cheval de son piquet tous les quatre ans pour 700 livres. Enfin, à Toulouse, en 1783, 12 chevaux sont achetés pour 500 livres chacun.

46Du XVIe au XVIIIe siècle, les académies délivrent un enseignement totalement adapté aux souhaits et au rôle des catégories nobiliaires. Leur rôle éducatif est essentiel mais elles ont aussi une fonction sociable qui permet aux élèves de nouer des liens primordiaux pour leur avenir. Le geste équestre s’éloigne de plus en plus du geste pratique nécessaire à la guerre, pour devenir le symbole du groupe social auquel on appartient. Si le rôle de l’Italie est primordial dans l’installation de ces établissements dans le royaume de France, leur origine n’est pas totalement étrangère. Il semble évident qu’il existait, au préalable, une forme médiévale qui a permis l’implantation des académies. Elles sont, enfin, des structures complexes, souvent écartelées entre des pouvoirs qui les tolèrent, les utilisent, les détestent ou les soutiennent. Elles sont le lieu où de véritables dynasties d’écuyers se sont succédé au service d’une noblesse venue d’horizons géographiques très variés. Elles sont un lieu d’échange de pensées, de méthodes, de savoirs. Les académies connaissent leur apogée en France au XVIIIe siècle et serviront de modèles à d’autres créations à travers l’Europe. Les soldats de la Révolution seront entraînés dans celles qui n’auront pas été fermées. Sous l’Empire, certaines d’entre elles renaîtront avant d’être définitivement remplacées par les manèges bourgeois, puis les sociétés hippiques du XIXe siècle.

Notes

  • [1]
    Corinne Doucet, Les académies d’art équestre dans l’ouest et le sud-ouest de la France, XVIe-XVIIIe SIeCLe, thèse de doctorat soutenue le 7 novembre 1998, Université Michel-de-Montaigne - Bordeaux III, CROCEMC.
  • [2]
    Cité par Mark Motley, Becoming a French Aristocrat, the Education of the Court Nobility, 1580-1715, Princeton, University Press, 1990, p. 140.En ligne
  • [3]
    AN O1917, fol. 162, 11 mars 1780, Prospectus de l’établissement d’un lycée social en la ville de Rouen.
  • [4]
    Marco Pavari, Escuirie, éd. Jean de Tournes, Lyon, 1581.
  • [5]
    Jean Rouxel, De instauratione cadomensis academiae oratio, Caen, Cavelier, 1536, p. 254.
  • [6]
    AM Saumur, BB2, fol. 117.
  • [7]
    Op. cit., n. 2.
  • [8]
    AM Blois, BB25, 55-vo 56.
  • [9]
    AN O1917, fol. 208.
  • [10]
    AM Rennes, liasse no 63, travée 2.
  • [11]
    303, cheval, recherche et créations, La revue des pays de Loire, no XXIX, 1991, p. 80-95.
  • [12]
    AM Bordeaux, BB22.
  • [13]
    AN O1917, fol. 210, 8 mai 1674.
  • [14]
    Écuyer adjoint ou sous-écuyer.
  • [15]
    AN O1915, fol. 311, 5 février 1740.
  • [16]
    AN O1915, fol. 309.
  • [17]
    AN O1917, fol. 98, 14 octobre 1679.
  • [18]
    AM Bordeaux, BB134, pièce no 19, 1er avril 1773.
  • [19]
    AN O1917, fol. 219, 1er avril 1711.
  • [20]
    Charles Duplessis, L’équitation en France, ses écoles et ses maîtres depuis le XVe siècle jusqu’à nos jours, Paris, 1892, p. 359.
  • [21]
    Ad Gironde, C1239, 22 février 1755.
  • [22]
    Isaac Dumont de Bostaquet, Mémoires, Paris, 1968, p. 42.
  • [23]
    Ensemble des chevaux de l’écuyer constituant son écurie.
  • [24]
    Ce tableau n’est pas accessible au public, il représente les derniers écuyers de l’académie d’Angers : Arsène Avril de Pignerolle en uniforme de capitaine au régiment Bourgogne-cavalerie, Rosalie Avril de Pignerolle sa femme et leur fils Arsène II encore bébé, le frère d’Arsène, Marcel Avril de Pignerolle alors directeur de l’académie, et leurs sœurs, Sophie Avril de Pignerolle et Victoire Avril de Pignerolle ; collection privée.
  • [25]
    De « gineta », très ancienne équitation de combat corps à corps des cavaliers espagnols. De ce mot est dérivé le nom du genêt d’Espagne – autrement dit, le cheval de pure race espagnole.
Français

RÉSUMÉ

Du Moyen Âge à la Révolution, les académies équestres s’épanouissent sur l’ensemble du territoire français. Elle sont alors le lieu par excellence de l’éducation du courtisan. Pour cette raison, le pouvoir central les prend progressivement sous son aile sans pour autant les aider, laissant les frais de gestion aux villes. Inconnus ou mal connus, les écuyers qui les dirigent sont les responsables de l’éducation de la noblesse. Pour les élèves, les académies sont un vivier de relations et la source d’un art symbolique de leur rang dans la société d’Ancien Régime.

Mots cles

  • Ancien Régime
  • France
  • académie équestre
  • noblesse
  • éducation
  • cheval
Corinne Doucet
Professeur certifié, Corinne Doucet a soutenu sa thèse de doctorat en 1998 sur : Les académies d’art équestre dans l’ouest et le sud-ouest de la France du XVIe au XVIIIe siècle (Université Michel-de-Montaigne, Bordeaux). Un article, « Les académies équestres ou l’école de la noblesse », est à paraître dans les prochains actes du Colloque international de Valence (mai 2002) consacré aux Échanges entre les universités européennes à la Renaissance.
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/12/2007
https://doi.org/10.3917/rhis.034.0817
Pour citer cet article
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