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2005/1 (n° 633)


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Le ravage du Palitanat par les troupes françaises en 1688-1689, au début de la guerre de la Ligue d’Augsbourg, est très souvent, avec la révocation de l’édit de Nantes, considéré comme l’une des plus grandes erreurs du règne de Louis XIV. L’historiographie allemande, rappelant sans cesse la destruction du château de Heidelberg, toujours en ruine aujourd’hui, en fit évidemment un symbole de la barbarie du roi-soleil et cet épisode alimenta pendant longtemps de vifs sentiments antifrançais. Mais l’historiographie française ne fut pas plus tendre, et François Bluche, pourtant généralement clément envers la politique du roi-soleil, n’a pas hésité à parler d’un « crime doublé d’une faute » pour qualifier cet événement [1][1]  François Bluche, Louis XIV, Paris, Fayard-Pluriel,.... Une certaine unanimité semble donc se dégager : la destruction du Palatinat ne serait qu’une énorme erreur à la fois sur le plan moral, stratégique et politique.

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Pourtant, dans ses Souvenirs sur Napoléon, Chaptal raconte que l’Empereur, comparant le ravage du Palatinat à celui qu’il avait effectué pour couvrir sa retraite de Palestine en mai-juin 1799, approuvait ce type d’opérations et les jugeait très efficaces sur le plan stratégique : « On a beaucoup parlé de l’incendie du Palatinat, et nos misérables historiens calomnient encore à ce sujet Louis XIV. La gloire de ce fait n’appartient point à ce roi. Elle est toute à son ministre Louvois, et c’est, à mes yeux le plus bel acte de sa vie. » [2][2]  Chaptal, Mes souvenirs sur Napoléon par le comte Chaptal... Cette opinion de la part d’un des plus grands généraux de l’histoire surprend et nous invite à étudier plus en détail la stratégie française qui a présidé à ces opérations. Quels en étaient les objectifs ? Qui fut à l’origine et le principal responsable de ce vaste plan d’opération ? Est-ce Louvois comme le pensent Saint-Simon [3][3]  Saint-Simon, qui détestait Louvois, explique que celui-ci... et la plupart de ses contemporains, Louis XIV lui-même comme le montre Voltaire dans son Siècle de Louis XIV [4][4]  « On les (les horreurs du Palatinat) rejetait sur..., ou encore Chamlay, le maréchal général des logis de l’armée d’Allemagne, devenu un conseiller stratégique indispensable au ministre de la Guerre et au roi ? D’autre part, cette stratégie de ravage fut-elle réellement un échec complet sur le plan militaire ?

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Au-delà, le ravage du Palatinat pose également la question de la direction de la guerre, de l’exécution des ordres sur le terrain et donc du pouvoir réel du roi sur ses généraux et son armée. Louis XIV était-il vraiment ce roi absolu qui prenait toutes les décisions importantes et était parfaitement obéi de ses subordonnés ? On retrouve là la problématique classique de l’efficacité et des limites de l’absolutisme royal, dans un domaine qui est habituellement considéré comme le cœur des prérogatives royales, à savoir la guerre. L’enjeu est également celui de la stratégie de cabinet, c’est-à-dire la tendance du roi et de ses ministres de la Guerre à vouloir diriger les armées depuis les cabinets de Versailles, les généraux sur le terrain n’étant que de simples exécutants. Bref, comme l’a mis en avant Guy Rowlands, cette manière de diriger la guerre est-elle un mythe ou une réalité [5][5]  Guy Rowlands, Louis XIV et la stratégie de cabinet,... ?

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Enfin, nous essaierons de comprendre pourquoi ces destructions, qui n’étaient pourtant pas tout à fait nouvelles à l’époque, eurent un tel retentissement international et entraînèrent une telle hostilité vis-à-vis de la France.

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Mais avant de répondre à ces questions, il nous faut d’abord préciser ce qu’on entend réellement par « ravage » ou « destruction » du Palatinat, car ces opérations combinent en fait trois pratiques un peu différentes, même si leurs objectifs sont souvent liés et complémentaires.

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La première est celle des réquisitions et des contributions, qui était d’un usage très courant dans les armées européennes de l’époque. Il s’agissait de prélever le maximum de ressources d’un territoire occupé, d’une part pour entretenir son armée qui vivait ainsi aux dépens du pays et d’autre part, pour priver l’ennemi de ces mêmes ressources. Ces réquisitions se faisaient soit en nature (blé, bestiaux, nourriture, fourrage), soit en espèces. Dans ce dernier cas, on parlait alors de contributions. Ce système était une réponse à l’augmentation considérable des effectifs des armées, qui étaient de plus en plus difficiles à ravitailler par des magasins. De plus, cela permettait de soulager le trésor royal dont « l’extraordinaire des guerres » avait souvent du mal à fournir tout le nécessaire lorsque la guerre s’éternisait. Ainsi, dans ces guerres du XVIIe siècle, qui étaient avant tout des guerres de siège et d’usure, où les batailles et les combats étaient finalement rares, le premier objectif pour une armée était d’assurer sa subsistance au moindre coût pour les finances royales. C’est pourquoi les opérations en campagne consistaient essentiellement à se rendre maître de pays qui pourraient supporter l’entretien de l’armée, et à empêcher les ennemis de faire des incursions sur le territoire national. Les réquisitions et les contributions étaient donc un véritable objectif stratégique à part entière qui influençait énormément les plans de campagne, d’autant plus que, suivant que l’on suit les estimations de Guy Rowlands ou de John Lynn, elles représentaient entre 13 et 25 % du coût d’entretien d’une armée, ce qui est considérable dans tous les cas [6][6]  Les estimations à ce sujet sont très variables suivant.... Ces prélèvements contribuent à expliquer l’exceptionnelle résistance de la France qui a réussi à affronter presque toute l’Europe coalisée pendant la guerre de la Ligue d’Augsbourg. Inversement, pendant la guerre de Succession d’Espagne, où le royaume ne peut plus vivre autant aux dépens des pays étrangers, on comprend mieux les graves difficultés financières françaises.

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Il faut néanmoins distinguer ces contributions et réquisitions des politiques de dégât qui s’apparentent à la tactique de la terre brûlée. En effet, l’objectif des contributions n’est pas de ruiner complètement le territoire occupé mais d’en obtenir le maximum d’argent, ce qui peut conduire à une certaine modération. Le but est d’agir comme un parasite qui tire sa substance de son hôte mais ne cherche pas à le tuer. C’est ainsi que les contributions négociées et planifiées entre les armées occupantes et les autorités locales, ont progressivement remplacé ce que John Lynn appelle la « taxe de violence » [7][7]  John A. Lynn, The tax of violence and contributions..., c’est-à-dire le pillage désordonné et finalement moins rentable. Mais lorsque les communautés locales refusaient de payer leur part des contributions, la répression pouvait être très violente. Généralement, en représailles, les soldats prenaient des otages, exécutaient des habitants ou incendiaient des maisons et des villages. La frontière entre réquisitions, contributions et dégât peut alors paraître mince, mais elle existe. En effet, dans le ravage, le but n’est pas tellement d’accroître les ressources d’une armée mais surtout d’en priver l’ennemi. On retrouve la tactique bien connue de la terre brûlée qui empêche l’ennemi de progresser ou le détruit à petit feu en le privant de moyens de subsistance. Ainsi, l’on peut vaincre une armée sans avoir à la combattre directement. De plus, Hubert Van Houtte souligne que dans les Pays-Bas espagnols, qui ont très souvent connu l’occupation et les réquisitions des armées françaises, celles-ci n’ont jamais poussé la terreur aussi loin que dans le Palatinat en 1688-1689, car les militaires français avaient toujours à l’esprit l’idée d’annexer au moins une partie de ces Pays-Bas. Il valait donc mieux ménager ces futurs sujets du roi de France [8][8]  Hubert van Houtte, Les occupations étrangères en Belgique....

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Une dernière technique de destruction, elle aussi très courante à l’époque, fut employée lors du ravage du Palatinat. Elle concernait les places fortes et consistait à détruire les murailles d’une ville que l’on ne voulait ou que l’on ne pouvait conserver. On parlait alors de les « raser ». C’est ce qu’explique par exemple Vauban : « J’appelle raser une place, quand on démolit toutes les fortifications et clôtures, en sorte que, ne s’en pouvant plus servir, ladite place demeure ouverte. » L’objectif était d’empêcher les ennemis de la réutiliser comme base d’opération ou comme centre de magasins. C’était une manière de neutraliser et même d’éradiquer pour longtemps une menace contre une région. C’est pourquoi de nombreux traités de paix contiennent l’obligation de raser les fortifications de certaines places avant de les rendre à leur propriétaire.

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La désolation du Palatinat par les Français est une combinaison de ces trois types de destructions qui ne sont pas du tout des nouveautés en 1688-1689. D’ailleurs, le chef des armées impériales et grand rival de Turenne en Allemagne, Montecuccoli, préconisait les mêmes principes et les mêmes méthodes que celles décrites précédemment. Par contre, la zone concernée par ces opérations est beaucoup plus vaste qu’habituellement. En effet, le « ravage » ne concerne pas seulement le Palatinat et la région d’Heidelberg mais une grande partie des États du Rhin moyen entre Coblence au nord, et Fribourg au sud : les États des électeurs palatins, de Mayence, de Trêves et de Cologne, mais aussi le duché de Wurtemberg et le margraviat de Bade. De plus, il y eut finalement plusieurs vagues de destructions. On peut en distinguer quatre. La première de décembre 1688 à mars 1689 concerne le ravage du Palatinat et du Wurtemberg et des ordres sont donnés pour raser Mannheim et Heidelberg. La deuxième, de mars à mai 1689, aboutit notamment à la destruction des villes de Spire, Worms, Oppenheim et Bingen. La troisième, en juillet-août 1689, est en fait une manœuvre de diversion pour détourner les ennemis de faire le siège de Mayence. Elle consiste à piller et à détruire une bonne partie du Palatinat et du pays de Bade. Ainsi, Sinzheim, Wiesloch, Bruchsal, Dourlach, Pforzheim, Baden-Baden, Offenburg, Stollhofen sont brûlées. La dernière vague se déroule en septembre-octobre 1689. Louvois ordonna alors à Duras de ravager une nouvelle fois le Palatinat en terminant la destruction des villes de Worms, Oppenheim et Kreutznach et en y ajoutant la démolition des places d’Alzey et de Frankendal. Enfin, ces destructions furent entreprises de manière systématique. Peu de places importantes ont été épargnées et on ne s’est pas contenté d’en démolir les murailles. Des villes entières, parfois fortement peuplées et prestigieuses comme Heidelberg ou Spire, ont été vidées de leur population, incendiées et rasées. Mais là encore, le fait n’est pas aussi révolutionnaire qu’il y paraît. En fait, on peut trouver l’origine du ravage du Palatinat dans trois opérations menées par les Français pendant la guerre de Hollande et pendant celle contre l’Espagne en 1683-1684.

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En effet, rappelons qu’au moment de l’invasion de la Hollande, en 1672 et surtout au début 1673, Luxembourg, encouragé par Louvois, s’était déjà livré à de terribles exactions contre les soldats mais aussi contre les civils à l’est du pays. Dans une lettre du 3 janvier 1673, Luxembourg rapporte qu’il avait brûlé près de 2 000 maisons, et, sur le canal de Swammerdam, 32 grands navires chargés de marchandises [9][9]  SHAT (Service historique de l’armée de terre), A1 332,.... De plus, les Français n’avaient guère fait de prisonniers, car la plupart des ennemis avaient été massacrés. Et Louvois expliqua quatre jours plus tard à Condé : « On grilla tous les Hollandois qui étoient dans le village de Swammerdam, dont on ne laissa pas sortir un des maisons. » [10][10]  SHAT, A1 344, Louvois à Condé, 7 janvier 1673, cité... Ces destructions et ces cruautés, tout particulièrement à Bodegrave et Swammerdam, avaient suscité l’indignation générale des Hollandais et avaient permis à Guillaume d’Orange de mobiliser son peuple et le reste de l’Europe contre la France, en répandant sur tout le continent de violents pamphlets antifrançais [11][11]  Par exemple, les nombreuses éditions du pamphlet « Avis.... Au XVIIIe siècle, Voltaire, dans son Siècle de Louis XIV, parle encore de cet épisode et explique que « ce pillage laissa une impression si profonde que, plus de quarante ans après, j’ai vu les livres hollandais, dans lesquels on apprenait à lire aux enfants, retracer cette aventure, et inspirer la haine contre les Français à des générations nouvelles » [12][12]  Voltaire, op. cit., p. 186-187.. En septembre 1673, les Français décidèrent d’évacuer la Hollande qui était trop loin des bases du royaume. Mais avant de partir, Louvois demanda à Luxembourg de raser et de brûler entièrement toutes les places qu’il jugerait à propos. Ainsi les Hollandais ne pourraient s’en servir à l’avenir [13][13]  SHAT, A1 316, Luxembourg à Louvois, 20 septembre 1673,.... Ses instructions à l’intendant Robert, le 16 octobre, étaient encore plus brutales :

« Je suis persuadé que ce n’est pas une chose aisée que de faire nourrir les troupes par les villes que l’on voudra abandonner, que cela excitera beaucoup de crimes et pourra causer la désertion ; mais il vaut mieux que toutes les villes de Hollande périssent et désertent que les troupes du roi. Il ne faut point se rebuter, et quand en un jour on a fait abattre vingt maisons, il en faut abattre autant le lendemain, et ne pas se lasser. Cependant il est à propos que vous commenciez à taxer les maisons des absents à tant par jour, et à faute de payer, que vous commenciez à les faire démolir, donnant aux soldats les bois et les tuiles, afin que rien n’en reste aux propriétaires. » [14][14]  SHAT, A1 317, Louvois à Robert, 16 octobre 1673, cité...

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Un an plus tard, au cours de l’été 1674, l’armée de Turenne fit également un premier ravage dans le Palatinat. Cette stratégie fut conseillée par l’ambassadeur de France à Berlin, Verjus, en juin 1674, pour sécuriser la frontière du Rhin :

« Il y aurait un bon moyen d’empêcher qu’on nous fît grand mal et qu’on nous approchât de trop près, qui serait de tellement enlever tout ce qu’il y aurait pour la nourriture et pour la commodité des hommes et des chevaux, pendant que M. de Turenne en est maître dans le Palatinat, qu’il n’y eut pas le moyen d’y subsister pour des postes qu’on voudrait garder, quelque puissante que semble être la ligue que les ennemis ont faite. » [15][15]  Cité par Camille Picavet, Les dernières années de...

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Ces consignes furent bien suivies puisque Turenne, prenant prétexte que des traînards de son armée avaient été attaqués par des partisans (les fameux « schnapans »), détruisit une grande partie du pays pour couvrir sa retraite et empêcher les Impériaux de le poursuivre vers Philipsbourg. Si cet événement indigna là encore les populations et les princes allemands, le maréchal ne s’en souciait guère :

« Je supplie Votre Majesté de croire, sur ma parole, que rien au monde n’est si capital pour empêcher le siège de Philisbourg que d’avoir fourragé tous les endroits où l’ennemi peut s’assembler pour y venir. Pour ce qui est des alliés, la ruine du pays de M. l’électeur palatin les refroidit bien plus qu’elle ne les échauffe. » [16][16]  SHAT, A1 413, Turenne à Louvois, 27 juillet 1674,...

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Pour Louvois, il s’agissait également de contraindre l’Électeur à se soumettre à la France.

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Enfin, lors de la courte guerre contre l’Espagne en 1683-1684, des opérations de destruction à grande échelle furent à nouveau mises en œuvre par les Français. En effet, dans ce conflit où la disproportion des forces était importante, il s’agissait non d’une guerre de conquête comme auparavant, mais d’intimider et d’épuiser financièrement l’Espagne, en occupant militairement et en ruinant systématiquement les Pays-Bas espagnols [17][17]  La stratégie de Louvois est expliquée clairement dans.... Cette stratégie réussit car le roi catholique finit par signer la trêve de Ratisbonne le 15 août 1684. Ce succès facile a probablement dû jouer un rôle dans la décision de ravager le Palatinat en 1688-1689, Louvois en tirant la conclusion que la force et l’intimidation étaient finalement payantes. Pourtant, l’élément déterminant fut davantage le fait que l’Espagne n’avait ni les ressources, ni les alliés pour poursuivre la lutte.

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Ces trois exemples nous montrent que la stratégie de destruction et d’intimidation était bien connue des Français lorsque commencèrent les hostilités avec l’Allemagne en 1688. Mais la situation politique et militaire de la France en Europe au début de la guerre de la Ligue d’Augsbourg a joué également un rôle déterminant dans la décision de ravager le Palatinat. En effet, au cours des années 1680, la situation géopolitique de la France s’était sensiblement dégradée. Toute puissante et sans rivale à l’issue de la paix de Nimègue, elle s’était mise progressivement à dos quasiment toute l’Europe, en grande partie à cause de son arrogance lors de la politique des Réunions et de la décision de révoquer l’édit de Nantes. Le 9 juillet 1686, l’Empereur, les rois d’Espagne et de Suède, les Provinces-Unies, l’Électeur palatin et les cercles germaniques de Bavière, Franconie et Haut-Rhin conclurent un accord défensif, la Ligue d’Augsbourg. L’électeur de Brandebourg rejoignit cette alliance par la suite. D’autres événements achevèrent de placer la France en porte à faux vis-à-vis des puissances européennes : le recul turc, après le siège de Vienne ; la succession palatine ; le conflit avec le pape Innocent XI à propos des franchises et de la candidature de Guillaume-Égon de Fürstenberg, évêque de Strasbourg, au trône archiépiscopal de Cologne. D’autre part, Guillaume d’Orange préparait une expédition pour s’emparer du trône d’Angleterre. Ayant perçu ce bouleversement, Louis XIV et Louvois ne voulaient pas de la guerre en 1688, mais ils la savaient inévitable et préférèrent donc prendre les devants. Contrairement à ce que l’on attendait et à ce que redoutait le prince d’Orange, ils ne cherchèrent pas à occuper l’Électorat de Cologne et à menacer les Provinces-Unies pour éviter le débarquement prévu en Angleterre. En fait, à Versailles, on avait même tendance à souhaiter cette expédition car d’une part, Jacques II ne semblait pas un allié fiable (il avait d’ailleurs refusé l’aide navale française) et d’autre part, on pensait que l’arrivée de Guillaume d’Orange entraînerait très probablement une guerre civile qui immobiliserait pour longtemps à la fois les forces anglaises et hollandaises. Ainsi, la France, même si elle redoutait les princes allemands [18][18]  Contrairement à la majorité des Français qui voyaient... », se retrouverait seule face à eux et ces derniers, n’auraient alors d’autre possibilité que d’accepter les généreuses propositions de paix françaises. À la fin de septembre 1688, on lança donc une grande offensive d’intimidation sur le Rhin moyen, au niveau du Palatinat et Louis XIV publia, le 24 septembre, un manifeste très modéré qui offrait aux princes allemands de signer une paix perpétuelle sur les bases de la trêve de Ratisbonne, Guillaume de Fürstenberg étant nommé archevêque de Cologne. Côté français, on s’attendait à une guerre courte. Les différents États allemands n’étaient pas préparés et l’Empereur n’avait pas intérêt à s’engager dans une guerre difficile contre la France. Il valait mieux pour lui terminer la guerre glorieuse contre les Turcs.

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Au début octobre 1688, l’armée française alla donc assiéger Philipsbourg, la seule porte d’invasion de la France qui restait aux alliés. Le siège, dirigé par le Dauphin, le maréchal de Duras, Chamlay et surtout Vauban, fut long et difficile, et la place ne se rendit que le 29 octobre. En même temps et peu après, les Français se rendaient également maîtres, pratiquement sans résistance, d’un nombre considérable de places dans la région : Kaiserslautern, Alzey, Neustadt, Oppenheim, Spire, Worms, Mannheim, Frankendal, Heilbronn, Bingen, Heidelberg, Trêves et Mayence. Coblence, qui refusa de se rendre, fut bombardée pendant cinq jours. La campagne d’automne était un plein succès : le Palatinat et une bonne partie de l’Allemagne rhénane étaient conquis et on allait pouvoir lever d’énormes contributions [19][19]  Ces contributions rapportèrent environ 2 millions.... D’ailleurs, devant ces succès, les Turcs avaient rompu les négociations de paix avec l’Empereur et poursuivaient la guerre. Le plan français semblait donc être une grande réussite et les princes allemands ne devraient pas tarder à signer la paix espérée.

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Pourtant, la guerre allait être longue et générale. Le 15 octobre, les Électeurs de Brandebourg et de Saxe, le duc de Brunswick-Cassel et le landgrave de Hesse-Cassel signèrent une alliance à Magdebourg et envoyèrent 20 000 hommes près de Francfort. Puis la France déclara la guerre aux Provinces-Unies le 26 novembre et l’Empereur se lança dans le conflit au début décembre. Enfin, l’Angleterre, l’Espagne et la Bavière se joignirent aux alliés, au printemps 1689.

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C’est dans ce contexte difficile pour la France que fut pris, à la fin 1688, la décision de ravager le Palatinat. Au départ, comme les Français ne disposaient pas d’assez d’hommes pour conserver toutes les places qu’ils avaient conquises sur le Rhin, il s’agissait d’en raser les fortifications, voire de raser entièrement les villes elles-mêmes. Au lieu de les laisser intactes aux ennemis, il valait mieux les détruire. Puis, en novembre, les troupes de Montclar reçurent l’ordre d’occuper et de détruire Heilbronn, Stuttgart, Esslingen et Tübingen et d’aller lever le maximum de contributions dans le duché de Wurtemberg jusqu’au haut Danube. On restait là dans une logique avant tout économique. Mais, le 18 décembre 1688, lorsque Louvois ordonna à Montclar de retraiter pour rejoindre des quartiers d’hiver à Heidelberg, Pforzheim et Mannheim, celui-ci devait auparavant ruiner toutes les places sur le haut Neckar pour que les ennemis ne trouvent ni fourrage, ni provisions, ni de quoi se loger. On passait alors à une logique de ravage défensif. Enfin, après un moment d’hésitation, Louis XIV décida de détruire également Heidelberg et son château [20][20]  SHAT, A1 813, Louvois à Vauban, 19 novembre 1688 :..., tâche qui incomba au comte de Tessé en janvier 1689. Ainsi, on pourrait mettre à l’abri le royaume et empêcher toute offensive ennemie lors de la prochaine campagne. En fait, les stratèges de Versailles voyaient alors la France comme une immense forteresse, avec le Rhin comme barrière. Au-delà, toutes les places fortes, mais aussi la nourriture, le fourrage et même les maisons devaient être détruites pour qu’elles ne puissent pas servir de bases aux ennemis du royaume. C’était bien la stratégie de la terre brûlée mais appliquée en terrain ennemi. Les Français s’attaquaient en outre à une faiblesse des armées impériales : leur soutien logistique et leur système de magasins, beaucoup moins performants que ceux mis en place par Louvois.

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Pour la campagne de 1689, le plan d’opération français était résolument défensif, dans la ligne de la théorie du pré carré définie par Vauban. Il s’agissait d’éviter tous les risques non nécessaires et tout particulièrement les batailles jugées trop hasardeuses et de se contenter d’une attente stratégique. On pensait que les ennemis, privés de bases de ravitaillement et de moyens de subsistance, en seraient réduits à une honteuse et inutile inactivité. Ils seraient obligés de faire la guerre dans l’Empire à leurs propres frais ce qui finirait par susciter l’hostilité des populations allemandes qui supporteraient à la fois l’entretien des troupes impériales et celui des troupes françaises installées sur le Rhin. Curieusement, on retrouve là un peu la même mentalité qui sera celle de l’état-major français dans les années 1930 lors de la construction de la ligne Maginot : on s’imaginait qu’une stratégie ultra-défensive amènerait à la victoire sans presque avoir à combattre l’ennemi. Du côté français, on était donc optimiste et le 9 novembre 1688, Chamlay, de manière assez irréaliste, se félicitait de la situation en affirmant naïvement que désormais, la France n’avait plus rien à craindre puisqu’elle ne dépendait même plus, pour le succès de ses entreprises, de la qualité de ses généraux :

« Voicy une magnifique et glorieuse campagne pour le Roy qui augmentera bien la réputation de ses armes. Je ne comprends pas comment l’Empereur s’y prendra pour entamer le Rhin. Si j’étois chargé du commandement de l’armée de Sa Majesté en Allemagne, je respondrois bien sur ma teste d’empescher, sans la commettre, les ennemis d’entreprendre aucune chose et de les réduire, ou n’oser quitter leur pays de veüe, et par conséquent à ne faire qu’une campagne honteuse et infructueuse, ou s’ils vouloient le quitter pour faire quelque expédition et l’exposer à la ruine et à la désolation, car enfin sur quelle place pourraient-ils tomber, quand après avoir razé les villes du Palatinat et du Rhin, que l’on ne voudroit pas garder, on auroit pourveu de fortes garnisons et de toutes sortes de munitions Landau, Philisbourg, Huningue, Belfort et le Montroyal, et n’auroit-on pas sujet d’estre aussy tranquiles sur toutes les autres places de Luxembourg, de la Lorraine et de l’Alsace, qu’on en avoit pendant la dernière guerre d’estre inquiet du mauvais état où elles estoient, et du voisinage de celles des ennemis. Enfin la différence qu’il y a entre la situation présente des affaires du Roy, et celle de l’autre guerre, c’est que dans ce temps-là, toute la fortune de sa majesté et de son royaume estoit entre les mains d’un homme qui, ou pour estre tué, ou par prendre un mauvais party, pouvoit la perdre en un moment, ou du moins la commettre de manière par la perte d’une bataille, qu’il eust esté difficile de la restablir, au lieu que présentement par les grandes conquestes que l’on a faites, et par la scituation avantageuse des places que l’on a fortifiées, le Roy se trouve en estat de faire commander son armée par qui luy plaira, sans avoir lieu de rien apréhender de la capacité médiocre de celuy à qui il la confiera. » [21][21]  SHAT, A1 827, no 50 : Chamlay à Louvois, 9 novemb...

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Ce texte est généralement considéré comme une sorte de manifeste de la stratégie de cabinet et est souvent invoqué pour en montrer l’absurdité car il en est finalement la caricature. Néanmoins, il peut être interprété comme une réponse à l’absence de « capacité » des généraux français en 1688-1689, même si une telle opinion ne pouvait évidemment être clairement affichée. Rappelons qu’à cette date, Turenne est mort, Condé à la retraite, Luxembourg encore en disgrâce, et que les maréchaux de Duras et d’Humières qui commandent en Allemagne et en Flandre sont loin d’être de brillants capitaines. Dans ce cas, la stratégie ultra-défensive préconisée sur le Rhin serait en partie une réponse à ce problème de commandement. Elle aurait aussi l’avantage de correspondre à la prédilection de Louvois et de Louis XIV pour la guerre de position et la guerre de cabinet, qu’ils jugent plus rationnelle et moins risquée [22][22]  C’est aussi l’opinion de John Lynn, A brutal necessity ?.... Pour la plupart des historiens, cette stratégie de cabinet, qui consiste à diriger directement les opérations militaires depuis les bureaux de Versailles, en laissant une marge d’initiative de plus en plus réduite aux généraux sur le terrain, se serait fortement développée à partir de 1675, après la mort de Turenne et le départ à la retraite de Condé. Guy Rowlands estime, en revanche, que l’on a exagéré le contrôle exercé par la Cour sur les généraux, que celui-ci variait beaucoup suivant les théâtres d’opération et la qualité des généraux, et que ceux-ci avaient une réelle capacité à influencer les décisions de Versailles [23][23]  Guy Rowlands, Louis XIV et la stratégie de cabinet,.... Qu’en est-il pour le ravage du Palatinat en 1688-1689 ? L’étude de ces deux campagnes montre que les généraux sur le terrain étaient effectivement étroitement contrôlés par Louvois et Louis XIV mais également par Chamlay qui, bien que théoriquement sous les ordres de Duras, travaillait en fait beaucoup plus pour le compte direct du secrétaire d’État de la Guerre et du roi. Les généraux ne disposaient que d’une très faible autonomie et leur rôle était d’exécuter fidèlement les ordres de Versailles. D’autre part, à cette époque, les hommes favorables à ce mode de conduite de la guerre (Louvois avant tout, mais aussi Chamlay, Vauban et le roi lui-même) n’ont alors en face d’eux pratiquement aucun général d’envergure pour défendre la liberté des hommes de terrain. De plus, la stratégie prudente, ultra-défensive et presque statique, qui répugne vivement aux batailles, est évidemment celle qui se prête le mieux à la guerre de cabinet, puisqu’elle ne nécessite pas une réaction rapide des généraux sur place et laisse une place minime au hasard et aux opportunités du terrain. On peut donc considérer que les campagnes de 1688 et 1689 sur le Rhin constituent bien l’apogée de la stratégie de cabinet. En même temps, elles en montrent toutes les limites.

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La situation au début de 1689 était en fait loin d’être aussi favorable pour la France. En effet, celle-ci devait se défendre sur tous les fronts, car si elle n’était en guerre ouverte qu’avec l’Empereur, les Provinces-Unies et de nombreux princes allemands, on s’attendait à ce que l’Angleterre, l’Espagne ou la Savoie rejoignent tôt ou tard le camp des alliés. Pour la campagne de 1689, les Français devaient donc déployer des troupes à la fois sur le Rhin et les Flandres, mais aussi en Dauphiné et en Roussillon pour surveiller la Savoie et l’Espagne. Il fallait également laisser des soldats à l’intérieur du pays pour prévenir une descente anglo-hollandaise et pour surveiller les nouveaux convertis à la fidélité douteuse. À Versailles, on fit preuve sans doute d’un excès de prudence. Louis XIV n’avait confiance ni en ses sujets (crainte des protestants), ni en sa flotte (il est vrai encore mal préparée pour la guerre en 1688) pour garder les côtes françaises. Il préféra donc immobiliser de nombreux hommes en Guyenne et près de la Manche ce qui laissa les armées de Flandres et surtout du Rhin trop faibles, alors que l’Allemagne était le seul théâtre d’opération sur lequel les ennemis pouvaient porter une offensive déterminante. Il n’avait pas non plus grande confiance dans cette armée du Rhin qui était indisciplinée et mal entraînée [24][24]  Cette faiblesse militaire était probablement due aux..., et constituée de nombreux soldats nouvellement recrutés. Par conséquent, on pensait qu’il valait mieux éviter tout combat, jugé trop risqué, et on préféra laisser l’essentiel des troupes en garnison dans les places frontalières, d’autant plus que ces dernières n’étaient pas dans un très bon état. Même si cela n’était pas dit ouvertement, il fallait donc gagner du temps pour renforcer l’armée et terminer les travaux de fortification des places rhénanes. Pour cela, il n’y avait qu’une solution : faire en sorte que la France, ses armées et ses forteresses, restent inaccessibles aux ennemis. Pour atteindre cet objectif, le roi et ses conseillers décidèrent d’ouvrir des négociations avec les Suisses pour obtenir leur neutralité et ainsi couvrir la Haute-Alsace, et de continuer à ravager le Palatinat et les pays rhénans. On pensait que, dans ces conditions, les Allemands, malgré leur supériorité numérique ne pourraient rien entreprendre de significatif par manque d’approvisionnement. D’ailleurs, les ennemis étaient divisés. Ils n’avaient rien fait pour empêcher les premières destructions dans le Palatinat et la diète de Ratisbonne ne s’était décidée à déclarer la guerre à la France qu’en février 1689 [25][25]  Sur la stratégie française pour la campagne de 1689,....

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Attachons-nous maintenant aux hommes qui sont à l’origine de cette stratégie de destruction. En dehors de Louis XIV et de Louvois, plusieurs personnes ont exercé une certaine influence sur les décisions militaires relatives au front d’Allemagne. On trouve les généraux et les militaires qui commandaient sur place : les maréchaux d’Humières, de Duras et de Lorges, Saint-Pouanges [26][26]  Gilbert Colbert de Saint-Pouanges. Appartenant à la... et Chamlay. Ce dernier était un client de Louvois et le maréchal général des logis de l’armée d’Allemagne. Mais son influence dépassait largement le cadre de ses fonctions de chef d’état-major d’armée. En effet, depuis la guerre de Hollande, il était devenu un des conseillers militaires les plus écoutés du ministre de la Guerre et du roi, avec qui il prenait de plus en plus les grandes décisions stratégiques [27][27]  Sur Chamlay, voir Jean-Philippe Cénat, Le marquis.... Croissy, le secrétaire d’État des Affaires étrangères, donna également son avis sur la situation, de même que Vauban qui avait participé au siège de Philipsbourg et connaissait mieux que personne les places fortes françaises sur le Rhin. Les discussions stratégiques entre ces hommes eurent lieu essentiellement à Versailles pendant l’hiver 1688-1689 et se firent en grande partie oralement, ne laissant donc aucune trace écrite. Néanmoins, deux hommes nous ont laissé des mémoires sur leurs intentions stratégiques : Vauban, absent lors des réunions et Chamlay, qui procédait habituellement ainsi [28][28]  La lettre de Vauban se trouve au SHAT, en A1 829 (lettre.... Si leurs propositions diffèrent dans le détail, sur l’essentiel il n’y a guère de divergences et leurs conseils ont été globalement suivis. Cependant, pour ce qui est du ravage du Palatinat proprement dit, la conception du projet et la responsabilité de l’exécuter doivent être partagées avant tout entre trois hommes : Louis XIV, Louvois et Chamlay. D’autre part, cette conception est plus le résultat de propositions empiriques qui prennent peu à peu forme, que d’un grand projet élaboré à l’avance dans les cabinets de Versailles.

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La plupart des historiens depuis Camille Rousset [29][29]  Rousset, op. cit., vol. IV, p. 158-164. considèrent que l’origine du projet de ravager le Palatinat se trouve dans une lettre adressée par Chamlay à Louvois le 27 octobre 1688. Chamlay, s’inquiétant du nombre considérable de places prises dans le Palatinat par les Français durant la dernière campagne, conseilla effectivement à Louvois de démolir rapidement les fortifications de quelques-unes, car on ne pourrait les garder et les occuper toutes. Si la paix était conclue, ces murailles détruites seraient une menace en moins pour la France à l’avenir ; si la guerre se poursuivait, cela empêcherait les ennemis de s’en servir. Jusque-là, ces propositions n’avaient rien de nouveau, les destructions des fortifications étant courantes en période de guerre. Mais ensuite, Chamlay va, semble-t-il, plus loin :

« J’oseray mesme vous avancer une chose qui ne sera peut estre pas de vostre goust, qui est que dès le lendemain de la prise de Manheim, je mettrois les couteaux dedans, et ferois passer la charüe dessus. Cette place ne vous est bonne à rien, ne vous produit aucun argent de contribution qu’Heydelberg ne puisse faire venir, et sera peut estre un obstacle et une pierre de scandale pour la paix. [...] Pour conclusion de tous ces raisonnements bons ou mauvais, tandis que vous n’estes pas inquiests et que vous estes les maistres, ruinez, démolissez, et mettez vous par là en estat d’estre absolument maistre du Rhin en sorte que les païs des quatre électeurs du Rhin, lorsque la guerre recommencera, deviennent la première proye de vos troupes, et leurs fournissent d’excelents quartiers d’hyver. » [30][30]  SHAT, A1 826, no 93 : Chamlay à Louvois, 27 octob...

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Ici, il s’agit bien de la destruction complète de la ville avec ses habitations. Néanmoins, si l’on suit attentivement la correspondance entre les deux hommes, dans une lettre du 10 octobre 1688, quinze jours plus tôt, Louvois exprimait déjà le souhait de détruire Mannheim : « Il faudra estre fort content de cette campagne cy, si l’on peut establir de bons quartiers à Heidelberg, Phortzen, prendre Manheim, la brusler, et la finir par la prise de Francandal. » [31][31]  SHAT, A1 2538, no 110 : Louvois à Chamlay, 10 oct... Dans ce cas, le maréchal général des logis n’aurait finalement fait que reprendre une idée, certes plutôt vague, de son ministre. D’autre part, Chamlay avait au début de la campagne fait preuve d’une certaine modération à l’égard des princes allemands, notamment lors de négociations qu’il avait conduites avec le margrave de Bade et l’Électeur palatin [32][32]  Le 14 octobre, il obtint la reddition de Pforzheim.... Le 15 octobre, il éprouvait même quelques scrupules et s’inquiétait du mauvais effet des occupations françaises sur l’opinion allemande :

« Cependant agréez que je vous fasse faire une reflection qui me vient dans l’esprit, si vous pouviez tirer un pareil fruit de la conqueste des places de ces princes par la négociation que par la force, je croy que le procédé feroit moins de bruit et d’esclat en Allemagne, justifieroit plus le désir et l’intention sincère que le roy veut qu’on croye qu’il a pour le restablissement d’une paix solide et aigriroit moins l’esprit des autres électeurs et princes plus esloignez. Car enfin il ne faut pas se flatter, rien ne contribuera plus à les unir à l’Empereur que la réflection qu’il leur sera faite qu’en un mois le roy a dépouillé quatre électeurs, car je ne tiens pas Cologne moins despouillé que les autres ; à cela près il n’y a rien à mesnager dès le moment que le service du roy y sera intéressé. » [33][33]  SHAT, A1 825, no 116 : Chamlay à Louvois, 15 octo...

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Mais la réponse de Louvois fut sèche et sans appel :

« Ostez vous de l’esprit que vous ayez rien à mesnager avec les Allemans, ny par amitié, ny par modération ; bien du canon, et des places dans leurs pays les réduiront mieux que toute autre chose, et il n’y a de bon party à prendre que ceux qui vous procureront ces avantages-là. » [34][34]  SHAT, A1 2538, no 113 : Louvois à Chamlay, 19 oct...

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Dans ces conditions, il n’est guère étonnant que Chamlay, soucieux de montrer son zèle et poussé à la rigueur par le secrétaire d’État de la Guerre, ait donc proposé de raser Mannheim le 27 octobre. Par la suite, Louvois n’éprouva d’ailleurs aucune réticence à exécuter un tel plan, non pas tellement par haine contre les Allemands (même s’il détestait les Schnapans, ces partisans qui harcelaient les armées françaises) ou par goût de la destruction, mais par souci stratégique. Louvois transmit ensuite rapidement la proposition de Chamlay à Louis XIV, qui l’approuva également avec peut-être quelques réticences au départ. Le 17 novembre, après la prise de Mannheim, Louvois ordonna à l’intendant d’Alsace Jacques La Grange de la faire détruire entièrement [35][35]  SHAT, A1 871 : Louvois à La Grange, 17 novembre 1688 :.... Ensuite les ordres s’enchaînent comme nous l’avons vu : instructions données à Montclar pour ravager une grande partie du Palatinat et du Wurtemberg et décision de détruire Mannheim et Heidelberg en janvier 1689.

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Les deux hommes déterminants dans ces opérations sont donc Louvois et Chamlay. Rappelons qu’ils avaient déjà étroitement collaboré lors de la guerre contre l’Espagne en 1683-1684. En effet, si théoriquement le maréchal d’Humières était le commandant des opérations de destructions et de réquisitions sur le terrain, en fait c’est Chamlay qui en était le véritable maître d’œuvre. C’est lui qui conseillait Louvois sur les objectifs à atteindre et c’est lui qui veillait à la bonne exécution des ordres par un Humières parfois réticent. Le couple Chamlay-Louvois poussait à la rigueur et ne cessait d’encourager les intendants d’armée et le commandement à faire le maximum de « dégât » et à lever le plus possible de contributions. Il est intéressant de noter que ce schéma un peu curieux d’organisation du commandement sera le même dans l’armée d’Allemagne de 1688-1689, le maréchal de Duras remplaçant Humières. Pour ce qui est de Louis XIV, rappelons enfin qu’aucune décision d’importance, encore plus lorsqu’il s’agissait de questions militaires, ne pouvait être prise sans lui. Si le roi n’est sans doute pas à l’origine du projet, s’il a peut-être eu des scrupules à ordonner de telles destructions, il n’en est pas moins autant responsable que Louvois et Chamlay. Il était bien informé de ce qui se passait et il a approuvé ou signé tous les ordres donnés.

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La destruction du Palatinat pendant l’automne et l’hiver 1688 a-t-elle été efficace et bien exécutée ? Nous avons vu que rapidement, dès la fin de 1688, l’entreprise d’intimidation des princes allemands ne fut pas concluante et que la grande majorité de l’Europe déclara bientôt la guerre à la France. Mais l’entreprise était-elle dès le début vouée à l’échec ? En fait, si personne n’avait alors réellement confiance en Louis XIV, beaucoup de princes allemands restaient encore indécis sur leur engagement dans la guerre. Ils attendaient de voir les résultats de la campagne dans le Palatinat, des négociations entre les Turcs et l’Empereur, et de l’expédition de Guillaume d’Orange en Angleterre. D’ailleurs, de nombreuses places s’étaient rendues aux Français sans combat. La France pensait même pouvoir encore rallier la Bavière, le Brandebourg, le Hanovre et le Danemark et maintenir l’Espagne dans la neutralité. Mais la diplomatie française était difficile à mener et ambiguë. Louis XIV ne pouvait pas faire trop de concessions, car alors il eût montré sa faiblesse et eût amené les princes à le combattre pour mettre un terme définitif à sa puissance jugée excessive. Les Français devaient donc montrer leur force, au risque alors d’apparaître comme trop dangereux et arrogants. Mais, en oscillant entre ces deux politiques, la diplomatie française n’obtint finalement rien de ce qu’elle espérait, et la victoire tactique remportée par les Français sur le Rhin ne leur permit pas d’obtenir la paix. La conquête rapide de l’Angleterre par Guillaume d’Orange en novembre joua probablement un rôle décisif en fortifiant les princes allemands dans leur résistance. C’était d’ailleurs l’opinion de Villars qui écrivait au roi le 27 novembre 1688 : « Il est certain que le bon ou pauvre succès du prince d’Orange déterminera l’issue de la paix et de la guerre dans l’Empire. » [36][36]  Villars, Mémoires, vol. I, p. 425.

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Les tentatives passées qui visaient à intimider des princes par des destructions massives, à la fois en Hollande en 1673 ou dans le Palatinat en juillet 1674, auraient pu servir de leçon aux Français et particulièrement à Louvois qui les avait encouragées. En effet, dans ces deux cas, les ravages n’avaient réussi qu’à exacerber le sentiment national ou plutôt antifrançais. Louvois préféra-t-il se souvenir uniquement de la campagne de 1683-1684 contre l’Espagne, qui, elle, avait été un succès ? En fait, l’objectif de terroriser les princes allemands, s’il existait probablement à l’automne de 1688, devint rapidement secondaire. En effet, dès 1689, à Versailles, on n’avait plus guère d’espoir de rallier ou d’intimider les princes germaniques. La priorité était d’ordre stratégique et militaire et on ne se préoccupait plus tellement des opinions publiques. D’ailleurs, Louvois, malgré les conseils de Chamlay et de Vauban, avait tendance à négliger l’importance de la propagande et il ne s’en préoccupa sérieusement qu’assez tardivement.

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En outre, on se trompa lourdement sur l’état d’esprit des Allemands. À Versailles, Louis XIV, Louvois et surtout Chamlay, n’arrivaient pas à comprendre que des États veuillent entreprendre une guerre sans avoir pour objectif d’obtenir des gains concrets sur le plan diplomatique ou territorial. Ainsi, Chamlay expliquait en janvier 1689 que les princes de l’Empire :

« se trouvent en quelque façon engagés par honneur et par intéretz pour s’opposer à la grande puissance du roy en Allemagne et pour procurer le rétablissement des quelques princes leurs confrères qui ont esté dépouillés de leurs États pendant la dernière campagne. S’ils veulent cependant consulter leurs véritables intéretz, ils reconnoistront que par une pareille conduitte, ils travaillent à se donner de nouveaux fers en favorisant l’aggrandissement de la maison d’Autriche, qui est devenue desjà que trop puissante à leur esgard, par les dernières conquestes qu’elle a fait en Hongrie. Ils conviendront d’ailleurs qu’estant hors d’estat d’aggrandir leur État par des conquestes et de prendre de quartiers d’hyver chez leurs voisins, qui ont esté jusques icy les seuls motifs qui les ayent porté à prendre les armes car leurs propres États ne peuvent pas leur fournir des sommes d’argent assez considérables pour entretenir leurs troupes, parce qu’ils sont presque sans aucun commerce avec leurs alliés. » [37][37]  SHAT, A1 1112, no 55 : « Mémoire touchant les négociations...

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De même, quelle conquête pouvaient envisager la Suède ou les Provinces-Unies ? En revanche, cette dernière, comme l’Angleterre, avait tout à perdre dans une guerre qui risquait de ruiner son commerce. Enfin, l’Empereur ferait mieux de poursuivre ses conquêtes contre les Turcs en Hongrie plutôt que de s’engager dans une guerre ruineuse sur le Rhin. Bref, si l’on suit le développement de Chamlay, la seule puissance qui pouvait gagner quelque chose dans cette guerre était la France, plus puissante que jamais. Ce mémoire est révélateur de la pensée politique des dirigeants français de l’époque, qui attachait une très grande importance à la rationalité en politique étrangère. C’est ce qu’a montré Andrew Lossky dans un article consacré aux « maximes d’État » de Louis XIV [38][38]  Andrew Lossky, « Maxims of State » in Louis XIV’s.... Suivant cette théorie, qui rappelle les conceptions d’Henri de Rohan à l’époque de Richelieu ou celles de Courtilz de Sandras dans les années 1680 [39][39]  Henri de Rohan, Les intérêts des princes de la chrétienté,..., dans les relations internationales, chaque prince avait des intérêts permanents qui se déduisaient de l’histoire, de la géographie ou du caractère des peuples. Par exemple, pour Louis XIV, les intérêts de la France seraient toujours opposés à ceux de l’Espagne. Le bon chef d’État était donc celui qui suivait ces principes dictés par la raison. Les autres se trompaient, soit par incapacité intellectuelle, soit parce qu’ils se laissaient guider par leurs passions ou par de mauvais conseillers. Le roi de France estimait qu’il était alors de son devoir d’instruire de tels princes de leurs « véritables intérêts ». C’est dans cette optique que Louis XIV engagea les négociations diplomatiques en 1688 et 1689. Mais les Français ne comprenaient pas que le ressentiment et le désir de revanche des Allemands étaient plus forts que tous les calculs rationnels. Ils sous-estimaient grandement la peur qu’inspirait leur royaume en Europe, d’autant plus que les alliés pensaient avoir enfin une réelle chance de rabaisser l’excessive puissance française.

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Si le ravage du Palatinat fut un échec complet mais prévisible sur le plan diplomatique, qu’en est-il sur le plan strictement militaire et stratégique ? En fait, le ravage fut largement insuffisant, la raison d’État ne souffrant pas d’être suivie à moitié. Montclar, lors de sa retraite du Wurtemberg, se replia trop rapidement lorsqu’il apprit que la cavalerie ennemie approchait. Du coup, il ne put raser les places demandées par Louvois, ce qui permit aux Allemands d’accéder facilement au Palatinat et valut, au commandant une sévère réprimande du ministre [40][40]  Rousset, op. cit., vol. IV, p. 164, et SHAT, A1 872,.... Heilbronn, qui servait de quartier général pour le recouvrement des contributions, avait dû être évacuée le 1er janvier, de même que Pforzheim le 21 janvier. À la fin du mois, les Français ne contrôlaient donc plus que les environs de Heidelberg, Mannheim et Offenbourg. On se concentra donc sur cette région et Montclar se rattrapa en rasant Mannheim, dont le démantèlement des fortifications avait commencé dès la fin de novembre 1688. La destruction de la ville fut systématique pendant tout le mois de mars 1689 et les Français avaient si bien travaillé que les habitants qui osèrent revenir dans les décombres de la cité ne retrouvèrent même plus les fondations de leurs maisons [41][41]  Le 10 septembre 1698, la Gazette de Hollande confirma.... Le roi avait également ordonné de tirer sur les habitants qui oseraient reconstruire leur cité. Pour Heidelberg, les ordres de destruction dataient du 19 janvier 1689, mais la ville ne fut finalement incendiée que le matin du 2 mars. Tout autour, des douzaines de villages furent brûlés et plus au sud, en face du Fort Louis, les faubourgs de Baden-Baden. Si l’on s’en tient au rapport de Tessé, chargé de raser la ville, le château était complètement en ruine, comme 432 des 800 maisons de la cité et le feu faisait toujours rage [42][42]  SHAT, A1 875, Tessé à Louvois, 4 mars 1689 : « Je.... Pourtant Heidelberg était toujours en place et l’intendant La Grange signala à Louvois que les habitants avaient éteint rapidement les flammes juste après le départ de Tessé et que seules 30 à 35 maisons avaient été détruites [43][43]  SHAT, A1 875, La Grange à Louvois, 17 mars 1689.. De son côté, Huxelles n’avait, lui non plus, pas rasé certains châteaux près de Worms. Le ministre de la Guerre était donc furieux et il rappela à ses officiers qu’il n’y avait rien de pire que d’exécuter ses ordres à moitié.

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En fait, il y avait une grande différence entre ce que l’on ordonnait de Versailles et ce que les commandants exécutaient sur le terrain. Si Louvois, Chamlay ou Louis XIV étaient pleinement conscients de la nécessité stratégique de ces actions, les officiers sur le terrain, des gentilshommes avec une certaine éthique, étaient réticents à appliquer des consignes si cruelles. Ils se sentaient en quelque sorte responsables de ces populations qui s’étaient rendues sans combat et qui risquaient de passer l’hiver sans abri. Ainsi, on retrouve, comme à propos de la stratégie de cabinet, l’opposition entre les hommes de Versailles, qui planifient savamment les opérations sur leurs cartes et ceux du terrain, plus réalistes et plus sensibles. C’est ce que relevait également Voltaire, avec une certaine exagération, dans le Siècle de Louis XIV : « Si le roi avait été témoin de ce spectacle, il aurait lui-même éteint les flammes. Il signa, du fond de son palais de Versailles, et au milieu des plaisirs, la destruction de tout un pays, parce qu’il ne voyait dans cet ordre que son pouvoir et le malheureux droit de la guerre ; mais, de plus près, il n’en eût vu que l’horreur. » Notons à nouveau la place ambiguë de Chamlay, à la fois homme de terrain en tant que maréchal général des logis aux côtés de Duras et homme de cabinet qui a pleinement participé à l’élaboration du projet. Il était probablement le mieux placé pour apprécier la situation et arrêter éventuellement ces destructions. Mais il n’en fit rien, bien au contraire, car il était avant tout un homme de cabinet, dont l’esprit systématique et excessivement rationnel ne s’émouvait guère des destructions occasionnées.

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Enfin, la plupart des démolitions avaient été faites sur le terrain par de petits groupes d’hommes isolés, des « partis », qui opéraient loin du regard de leur supérieur hiérarchique. Par conséquent, l’ampleur des destructions a beaucoup varié en fonction de la personnalité des commandants, plus ou moins cruels, pilleurs ou soucieux de l’exécution des ordres. Ainsi, le maréchal de camp Ézéchiel Mélac se distingua par ses cruautés et son sadisme, notamment lors de la destruction d’Heidelberg en mars 1689. Par contre, d’autres officiers étaient écœurés et aidèrent des bourgeois de la ville à sauver les maigres biens qu’ils pouvaient. Enfin, pour raser complètement une ville importante, il fallait beaucoup de temps et d’hommes, deux éléments qui firent défaut aux Français, de plus en plus pressés par les troupes allemandes. Ainsi, ces dernières purent assez rapidement et facilement réoccuper Heidelberg en mars et Coblence en avril malgré le bombardement intense de cette ville par Boufflers en octobre 1688 [44][44]  SHAT, A1 875, Chamlay à Louvois, 23 mars 1689, et....

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On voit bien là les limites de la stratégie de cabinet, avec un décalage, au niveau de la vision stratégique et surtout de l’application des ordres, entre les hommes de Versailles et les exécutants sur place. Les opérations savamment planifiées se heurtaient donc souvent aux réalités du terrain, à la conviction des généraux ou à leur zèle inégal. Cela nous amène à relativiser fortement l’image d’un roi et d’un ministre de la Guerre au pouvoir absolu, alors que, encore une fois, les conditions pour la mise en place d’une telle stratégie de cabinet étaient probablement optimales dans ces années 1688-1689.

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À partir de mars-avril 1689, Chamlay et Duras rejoignirent l’armée sur le Rhin, ce qui renforça le contrôle de l’exécution des destructions. Comme nous l’avons dit, si Duras était théoriquement le commandant de l’armée du Rhin, en fait, c’était Chamlay qui dirigeait réellement les opérations. En effet, celui-ci avait toute la confiance du roi et de Louvois, avec qui il avait soigneusement préparé pendant l’hiver la stratégie pour la campagne de 1689. Théoriquement, il était sur le front en tant que maréchal général des logis de l’armée [45][45]  C’est-à-dire chef d’état-major de l’armée. Chamlay..., et donc sous les ordres du maréchal de Duras, mais ce dernier savait parfaitement que Chamlay était également un homme très influent à Versailles. C’est pourquoi, au cours des conseils de guerre, Duras suivait la plupart du temps l’opinion de son maréchal général des logis au point de lui confier le soin de rédiger l’essentiel de sa correspondance avec Louvois. Ainsi, espérait-il probablement « se couvrir » vis-à-vis de la Cour et du puissant ministre de la Guerre et éviter toute initiative malencontreuse. Mais les ordres donnés par Duras dans cette campagne ne doivent par conséquent pas faire illusion : généralement celui-ci exécute les consignes de Versailles ou suit les avis de Chamlay.

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Arrivés sur place, bien qu’en janvier, ils eussent complètement approuvé cette politique ultra-défensive et de ravage systématique, les deux hommes furent moins optimistes quant à l’efficacité des destructions. Ils se rendaient compte que celles-ci ne mettraient pas la France à l’abri de toute attaque ennemie et qu’il fallait donc parer à toute éventualité. Le 26 mars 1689, visitant le Mont-Royal, Chamlay estima que le manque de fourrage ne serait sans doute pas un obstacle pour des ennemis qui assiégeraient la place, car il n’en avait pas été un pour les Impériaux lors du siège de Bude [46][46]  SHAT, A1 867, no 20 : Chamlay à Louvois, 26 mars .... Il se demanda également s’il ne fallait pas, pour assurer la sécurité du royaume, raser la ville de Trêves, pour mieux défendre le Mont-Royal. Mais devant le scandale de détruire une cité d’une telle importance, Chamlay suggéra plutôt de proposer à l’Empereur un pacte de neutralité concernant Trêves. Finalement, celle-ci ne fut pas démolie, en grande partie à cause de son importance pour les communications entre la France et le Mont-Royal et parce que Chamlay avait réévalué les capacités défensives de la place [47][47]  À propos du projet de destruction de Trêves, Saint-Simon.... En avril, Duras exprima ses craintes que les alliés ne franchissent le Rhin, notamment entre Philipsbourg et Mayence, et ne viennent s’établir à Spire, Worms ou Frankendal, qui n’avaient pas été très bien rasées. Il réclamait davantage d’infanterie pour les en empêcher mais Louvois refusa, préférant laisser les bataillons dans les garnisons pour continuer à fortifier les places. Les 11 et 12 mai, l’inquiétude monta : Duras et Chamlay proposèrent de brûler entièrement les trois villes menacées [48][48]  SHAT, A1 882, no 71 : Chamlay à Louvois, 11 mai 1689,... ce qui fut approuvé par Louvois et le roi quelques jours plus tard. Ainsi, les deux hommes qui s’étaient le mieux rendus compte de la faible efficacité des destructions jusqu’à présent, proposaient, pour y remédier, de raser de nouvelles places. Pour eux, la stratégie de ravage n’était donc pas à remettre en cause, seulement son exécution. Le 21 mai, Duras exposa son plan pour les destructions :

« J’ay examiné ce que vous me mandez pour la destruction des villes de Spire, de Worms, et d’Oppenheim. De la grandeur dont sont ces villes-là et les habitations qu’il y a dedans, au peu de trouppes que nous y avons, et à la diligence qu’il convient d’y apporter pour avoir consumé cela avant la campagne, je n’estime point qu’on puisse songer à démolir les maisons comme l’on a fait à Manheim où l’on a employé un tems infini. Ainsy je crois qu’il vaut mieux brûler ces villes et ensuitte, on jettera aisément à bas les pignons et murailles, que le feu aura épargnéz, qui ne seront pas considérables parce que la pluspart des maisons sont baties de bois. [...] Pour cet effet, j’ay prié M. de la Fonds [...] d’y faire assembler les magistrats, de les avertir de la résolution que le Roy a esté obligé de prendre pour empescher que les ennemis ne se saisissent de ces villes, pour les fortifier, de leur donner quelques jours pour retirer leurs meubles et effets, de leur proposer des establissements avec franchise pour dix ans en Alsace pour les Protestants, et dans le Comté de Bourgogne et en Lorraine pour les catholiques, de leur fournir des chariots pour les y transporter eux et leurs meubles, et de les empescher de les faire passer au-delà du Rhin dans le païs ennemy ; et, après que lesdits meubles et effets seront retiréz, j’ordonneray qu’on mette le feu partout, et ensuitte qu’on abbatte les murailles et pignons, que le feu n’aura pas détruits. » [49][49]  SHAT, A1 882, no 91 : Duras à Louvois, 21 mai 168...

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Mais Duras, comme auparavant Montclar ou Tessé et beaucoup plus que Chamlay, eut, au dernier moment, des scrupules à exécuter de tels actes de violence. Aussi, après avoir rédigé cette lettre, juste avant de l’envoyer, il tint à rappeler personnellement au ministre, en post-scriptum, « le mauvais effet qu’une pareille désolation pourroit faire dans le monde pour sa réputation et pour sa gloire » ce « qui donne à toutte l’Europe les impressions d’aversion terrible ». Mais Louvois resta inflexible, ce qui poussa d’ailleurs Chamlay à suggérer le 28 mai de détruire non seulement les villes mentionnées mais aussi « tous les villages qui sont sur le bord du Rhin en deçà, entre Philisbourg et Oppenheim d’un quart de lieue de la rivière afin d’oster entièrement aux ennemis le moyen d’establir un poste et un passage sur le Rhin » [50][50]  SHAT, A1 882, no 104 : Chamlay à Louvois, 28 mai .... Le 31 mai, on commença donc à brûler Spire, Worms et Oppenheim, après les avoir bien « préparées », c’est-à-dire avoir détruit les fontaines et mis de la paille dans les bâtiments principaux. On s’efforça d’épargner seulement les monuments religieux prestigieux. À Spire, 788 maisons de bourgeois furent détruites [51][51]  Hermann Weber, La stratégie de la terre brûlée : le... et Bingen fut également rasée le 4 juin. Dès le printemps 1689, on étendit également les ravages à certains châteaux, villes et places fortes des bords du Rhin moyen, de la Moselle ainsi que dans le Hunsrück. Plus au nord, dans la région de l’Eifel, Louvois avait ordonné le 9 juin à Boufflers « de vous servir des troupes que vous commandez pour faire fort crier en Allemagne, et de faire beaucoup de ravages dans les pays qui n’ont pas voulu se soumettre à la contribution » [52][52]  Pierre Griffet, Recueil de lettres pour servir d’éclaircissement.... Là encore, jusqu’au mois d’août, il y eut démantèlements et incendies.

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Ces opérations eurent-elles des conséquences stratégiques plus positives que celles menées contre Heidelberg ou le Wurtemberg au début de l’année ? Il semble que non. En effet, ces ravages suscitèrent encore plus l’indignation des Allemands et alimentèrent pour longtemps la propagande antifrançaise. Cela contribua à unir davantage les ennemis de la France, jusque-là assez divisés. De plus, des paysans patriotes, les schnapans entamèrent bientôt une sorte de guérilla, qui perturba les armées françaises et inquiéta Chamlay, surpris de leur comportement déterminé [53][53]  SHAT, A1 883, no 82 : Chamlay à Louvois, 22 juillet 1689 :.... Les stratèges de Versailles espéraient que le ravage du Palatinat leur permettrait de préserver l’armée. En fait, en brûlant des villes, celle-ci prit goût au pillage et les soldats en profitèrent souvent pour s’enivrer. Le thème des beuveries des soldats français est en effet très présent à la fois dans les rapports des officiers et des commandants, et dans les œuvres de propagande antifrançaise. L’indiscipline et la désertion, gagnèrent donc du terrain [54][54]  SHAT, A1 876, De la Fonds à Louvois, 10 juin 1689.... Au lieu de renforcer l’armée, ces destructions ont finalement sapé l’efficacité de l’outil militaire. Le 28 juillet 1689, craignant une invasion ennemie sur la Meuse, Louvois défendit même, par une ordonnance royale, de semer des grains dans la vallée de ce fleuve pour le reste de l’année et la suivante. C’était une extension de la politique de la terre brûlée à la France elle-même et la reconnaissance tacite de l’impossibilité de rendre le royaume totalement impénétrable. Lorsqu’il apprit cette nouvelle, à la fin août, Chamlay chercha à dissuader le ministre d’un tel acte, qui ressemblait trop à un aveu de faiblesse. Mais Louvois resta sur ses positions [55][55]  Rousset, op. cit., vol. IV, p. 226-227 ; SHAT, A1 878,....

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La suite des opérations s’articule autour du siège de Mayence, que les alliés avaient planifié dès janvier. Cette place, bien que défendue par la puissante garnison de 9 000 hommes du marquis d’Huxelles, était en effet, avec Bonn, la cible la plus vulnérable du dispositif français, beaucoup plus que les places de Spire, Worms ou Bingen. De plus, les ennemis n’avaient guère cherché à dissimuler leur objectif par des diversions ou par une attaque éclair. Mais jusqu’au dernier moment, les stratèges français, notamment Louvois, doutèrent des intentions réelles des alliés. En fait, on estimait Mayence quasiment imprenable, parce qu’elle était bien défendue et parce que les fourrages manqueraient dans la région aux éventuels assiégeants. Du coup, on en venait même à souhaiter un tel siège, car celui-ci épuiserait les Allemands en vain. Néanmoins, le 11 juin, Chamlay, expliqua à Louvois que la meilleure riposte était tout de même d’aller secourir cette place essentielle, et non d’organiser des représailles en Allemagne en ravageant le Wurtemberg ou en faisant le siège d’une ville équivalente [56][56]  SHAT, A1 882, no 132 : Chamlay à Louvois, 11 juin.... Mais pour secourir Mayence, il fallait auparavant impérativement renforcer l’armée de Duras pour qu’il puisse faire face aux 60 000 hommes du duc de Lorraine. Louvois, qui surestimait la capacité de résistance de la garnison de Mayence, préféra s’en tenir à la stratégie de représailles et de ravage dans le Palatinat, le Wurtemberg et le pays de Bade. Ainsi, pendant que les ennemis entreprenaient, de manière très prudente il est vrai, le siège méthodique de Mayence à partir de la mi-juillet, l’armée française faisait une faible diversion dans le Palatinat et le pays de Bade. Au cours du mois d’août, Louvois commença tout de même à s’inquiéter et finit par conseiller au roi d’envoyer des renforts de Flandre vers l’Allemagne pour secourir Mayence suivant le plan de Chamlay [57][57]  SHAT, A1 2538, no 187 : Louvois à Chamlay, 29 août 1689,.... Mais, maintenant, c’étaient ce dernier et Duras qui s’opposaient au projet, car ils estimaient que les soldats n’étaient pas en état de soutenir un combat. Dès le 18 juillet, Duras se plaignait de leur indiscipline et de leur faiblesse :

« Il n’y a pas un grand fond à faire. Sur trente six nouveaux escadrons qui sont icy ou avec M. de Choyseul en qui, si vous voullez que je vous parle franchement, je n’ay pas grande confiance et que je troqueroy fort volontiers pour le tiers de vieux escadrons. [...] Ce sont des trouppes qui fondront à la première fatigue. Il est aysé d’en juger à voir les cavalliers la pluspart pasles et tristes et exténués quoyqu’ils n’ayent pas essuier de grandes fatigues et que l’on ayt eu soing de leur faire donner de la viande sans compter que les chevaux des régiments qui ont esté avec M. de Choyseul sont fort maigres parce qu’ils n’ont vesceu que d’herbe, et n’ont point mangé de grains. » [58][58]  SHAT, A1 883, no 62 : Duras à Louvois, 18 juillet...

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Les pillages dans le pays de Bade avaient une nouvelle fois apporté indiscipline, démoralisation et désertion dans l’armée. Le 19 août, Chamlay s’en rendit compte mais, sans doute avec raison, il accusa Duras d’en être le principal responsable car il ne réglait pas bien les marches de l’armée et ne contrôlait pas suffisamment ses troupes :

« M. de Duras rejette le deslabrement des troupes sur leur libertinage et le peu d’application des officiers à les contenir. [...] Il a dit qu’il en feroit pendre jusques à ce que ce désordre finisse, qui dans peu ruineroit plus une armée qu’un combat perdu. Si l’on avoit bien fait, on n’auroit point souffert aucun pillage aux soldats qui n’a servi qu’à les rendre libertins, et à ruiner leur santé par l’excès de boire et de manger, sans aucun profit pour eux, puisqu’il n’y avoit personne à l’armée pour achepter leur butin et qu’ils estoient obligez de jetter le soir ce qu’ils avoient pris le matin. Si M. de Duras m’avoit voulu croire, il n’aurait jamais souffert qu’on entrast dans les lieux que l’on voulait brusler. Dourlac par exemple qui est plein de toutes sortes de biens a esté abandonné aux troupes pendant le séjour que l’on y a fait, il est seur que pendant ce temps-là aucun cavalier n’a eu soin de son cheval, et ne luy a donné à manger, sans compter le poids excessif de toutes sortes de nippes, dont ils surchargeoient leurs chevaux dans les marches. » [59][59]  SHAT, A1 878, Chamlay à Louvois, 19 août 1689.

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Bref, des 50 000 hommes dont Duras disposait sur le papier, seuls 40 000, en mauvaise condition, étaient réellement aptes au combat. Par conséquent, Chamlay et lui pensaient qu’il était inutile que cette armée faible et indisciplinée aille à Mayence pour assister à la capitulation de la place. Mais Louis XIV et Louvois, furieux, ne voulurent rien savoir. Duras ayant prouvé son incompétence, le maréchal de Lorges devait le remplacer pour diriger les opérations à Mayence. Finalement, tout cela fut inutile parce que la ville capitula subitement le 13 septembre, avant l’arrivée de l’armée d’Allemagne. En fait, Huxelles avait décidé de se rendre car il manquait dramatiquement de poudre et de munitions et n’avait reçu aucune nouvelle d’un éventuel secours. Les alliés avaient désormais percé une brèche dans la ligne de défense française sur le Rhin, d’autant plus que Bonn se rendit également le 10 octobre. Bien que les grands responsables de cet échec aient été Louvois et Louis XIV qui n’avaient pas su réagir à temps et s’étaient obstinés dans une stratégie inutile de destruction et de diversion, ce fut Duras, qui avait pourtant suivi en tout les avis de Chamlay, qui en paya le prix. Comme Louvois et Chamlay étaient indispensables au roi, Duras servit donc de bouc émissaire.

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Mais cet échec ne mit pas un terme à la campagne. En effet, avant de le limoger, Louvois ordonna à Duras de ravager une nouvelle fois le Palatinat en terminant la destruction des villes de Worms, Oppenheim et Kreutznach et en y ajoutant la démolition des places d’Alzey et de Frankendal. Le but était à nouveau de priver définitivement les ennemis de postes d’appui pour attaquer l’Alsace. Mais, pour les alliés qui avaient réussi à prendre deux têtes de pont importantes sur le Rhin, à Bonn et à Mayence, ces postes étaient sans doute bien secondaires. Ces opérations violentes ne semblaient donc pas très utiles sur un plan strictement stratégique. Il s’agissait en fait plus pour Louvois de montrer, aux Allemands mais aussi à Louis XIV, que l’armée française, malgré ses revers, était toujours aussi redoutable. On se devait de réagir pour compenser la perte de Mayence et de Bonn. Mais, contrairement aux premières opérations de dégât à la fin 1688, celles-ci sont en quelque sorte un aveu de faiblesse : la seule réplique dont est capable la France à la fin 1689 est de brûler et détruire des places secondaires dans le Palatinat.

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Démoralisé et proche d’une révocation, Duras n’avait pas le cœur à exécuter des ordres qui l’avaient visiblement déjà heurté auparavant dans sa conscience. Aussi ne se pressa-t-il pas, demandant confirmation des ordres de démolition. Cela déclencha évidemment la fureur du ministre de la Guerre, de plus en plus impatient [60][60]  SHAT, A1 2538, no 200 bis : Louvois à Chamlay, 29 septembre 1689 ;.... Finalement, Duras préféra confier cette tâche à ses seconds : le comte d’Auvergne brûla les villes entre Spire et Oppenheim à la fin septembre ; Villeroy en détruisit d’autres et notamment Alzey à la mi-octobre ; enfin M. de la Bretesche rasa Kreutznach et d’autres petites villes [61][61]  SHAT, A1 884, no 137 : Chamlay à Louvois, 29 septembre ;.... Des opérations eurent encore lieu pendant l’hiver 1689-1690, puisque le nord de l’Eifel et des territoires du duché de Juliers et de l’électorat de Cologne furent dévastés par les troupes de Mélac. Enfin, dans les pays rhénans, la série de dévastations se poursuivit au-delà de l’année 1689. En juin-juillet 1691, on ravagea à nouveau la région entre Rhin et Neckar et, en 1693, Heidelberg fut incendiée de manière plus efficace qu’en 1689.

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Il nous reste, pour terminer, à étudier l’extraordinaire retentissement de cet événement qui ternit pour longtemps l’image de la France en Allemagne et même en Europe. En effet, un flot de pamphlets antifrançais, écrits par des Allemands mais surtout par des Hollandais et des réfugiés protestants, se répandit alors en Europe et en France. Pour cette propagande déjà très hostile envers la France depuis la politique des Réunions et la révocation de l’édit de Nantes, le ravage du Palatinat arrivait à point nommé pour montrer à toute l’Europe la cruauté et le danger que représentait Louis XIV. Ces pamphlets, souvent anonymes et aux noms évocateurs (La France toujours ambitieuse et toujours perfide [62][62]  Pamphlet publié en 1689 à Amsterdam qui est en fait... ; La France calomniatrice ; Les Soupirs de la France esclave qui aspira après sa liberté de Jurieu [63][63]  Jurieu était un pasteur protestant français qui se......) reprennent souvent les mêmes clichés des destructions et de la barbarie des troupes françaises : le bombardement du château d’Heidelberg, le pillage de la vallée du Neckar, les tonneaux de vin éventrés, les récoltes et les vignes incendiées, les sépultures électorales et impériales violées à Spire et Worms, les eaux du Rhin devenues rouges du sang des massacres, les populations affolées se réfugiant dans les forêts et préférant la compagnie des loups à celle des Français, l’Allemagne transformée en désert par l’invasion des Huns et des Goths français [64][64]  Sur les réactions allemandes au ravage du Palatinat,...... L’auteur anonyme du Scrupule chrétien (1689) montre un Louis XIV assoiffé de sang donnant ses instructions à ses généraux :

« Toi, Monclas (sic), je te félicite et je t’aime d’avoir traité Spire, Worms et Landau comme je te l’avais commandé. Mais toi, Mélac, ce sera ta perte de ne pas avoir procédé de même à l’égard d’Heidelberg. [...] Monclas, La Grange, et vous tous, mes généraux, allez, brûlez, incendiez, imposez des rançons ruineuses, procurez-vous de l’argent. N’épargnez être qui vive, conformément à l’usage de notre pays. “Sire, lui répondra Créqui, vos ordres ont été si bien exécutés jusqu’ici que si les Tartares nous voyaient, ils auraient honte en voyant nos Français, et apprendraient d’eux comment l’on doit ravager les pays et les villes. Nos généraux et nos officiers sont saisis de pitié et d’horreur en voyant ces monceaux de cendres et de mines. Les oreilles me font mal de tous les gémissements qu’elles ont entendus.” » [65][65]  Ibid., p. 189.

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Mélac, par son sadisme et ses cruautés, semble avoir particulièrement suscité la haine des populations allemandes. Au siècle dernier, les mères du Palatinat utilisaient encore son nom pour effrayer les enfants désobéissants, et des paysans appelaient leur chien Mélac pour avoir le plaisir de crier « Mélac, sale bête ! » [66][66]  Anecdote citée par Dirk van der Cruysse, Madame Palatine,....

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Le ravage du Palatinat causa donc un véritable choc dans l’opinion allemande et même européenne. Mais comment expliquer l’étendue de cette indignation, notamment si on la compare aux réactions beaucoup plus faibles qu’ont suscité les désolations précédentes ? Certes les destructions causées par les Français, tant dans les campagnes que dans les villes, ont sans aucun doute été considérables dans le Palatinat et les pays rhénans. On peut d’ailleurs se demander comment ont survécu les populations locales dans de telles conditions. Il est malheureusement bien difficile d’estimer l’ampleur des dégâts ou leur coût financier. Néanmoins, comme le dit Voltaire dans le Siècle de Louis XIV, on peut penser que « les flammes dont Turenne avait brûlé deux villes et vingt villages du Palatinat n’étaient que des étincelles en comparaison de ce dernier incendie » [67][67]  Voltaire, op. cit., p. 264.. En effet, les ravages de 1688-1689 ont certainement été plus importants que les précédents (en Hollande en 1673, dans le Palatinat en 1674 ou dans les Pays-Bas espagnols en 1683-1684) car, nous l’avons dit, ils ont été plus longs dans la durée, plus systématiques, plus étendus sur le plan géographique et plus spectaculaires. Dans ce cas, peut-on considérer la désolation du Palatinat comme un des épisodes marquants d’un processus de « brutalisation » de la guerre au cours de l’histoire et plus particulièrement dans la deuxième moitié du XVIIe siècle ? En fait, cet événement doit être resitué dans une double évolution contradictoire.

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La première est propre à la France. Il s’agit de la tendance des dirigeants français, notamment Louis XIV et Louvois, à privilégier de plus en plus les solutions de force, au détriment de la diplomatie, dans les questions de relations internationales depuis la fin de la guerre de Hollande. Ainsi, dans les années 1680, la France se lance dans la politique des réunions, impose la trêve de Ratisbonne en 1684, humilie la République de Gênes en bombardant la ville en mai 1684 et rétablit par la violence l’unité religieuse du royaume en révoquant l’édit de Nantes en 1685. Le ravage du Palatinat n’est donc pas une nouveauté mais bien la suite logique d’une politique de fermeté qui, jusque-là, avait d’ailleurs obtenu de bons résultats [68][68]  John Lynn, A brutal necessity..., op. cit., p. 100-101....

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Mais, du milieu du XVIIe à la fin du XVIIIe siècle, le reste de l’Europe suit plutôt une évolution contraire, avec une tendance à la diminution des exactions et des violences des troupes, à une certaine « humanisation » de la guerre avec les progrès de la discipline des armées et du droit international [69][69]  John Lynn, The tax of violence..., op. cit. ; Hubert.... Dans ce contexte, comme le signale André Corvisier dans sa biographie de Louvois, il n’est donc pas étonnant que la dévastation du Palatinat ait autant choqué les contemporains : elle « survenait à un moment où les guerres en Europe occidentale perdaient lentement le caractère affreux qu’elles avaient revêtu un demi-siècle plus tôt » [70][70]  André Corvisier, Louvois, Paris, Fayard, 1983, p..... D’autres historiens estiment d’ailleurs que les horreurs et les excès du Palatinat ont joué finalement un rôle important pour amener les Européens à faire des efforts pour restreindre la violence et la barbarie de la guerre au XVIIIe siècle [71][71]  John Lynn, A brutal necessity..., op. cit., p. 88,.... Joël Cornette y voit également un moment important dans la naissance d’une opinion publique européenne lassée des destructions de la guerre et aspirant à la paix [72][72]  Joël Cornette, Le roi de guerre. Essai sur la souveraineté....

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Un dernier élément nous semble également fondamental pour expliquer l’indignation générale suscitée par l’événement. Il s’agit de l’état d’esprit des Allemands et de la plupart des peuples européens, qui par les différents coups de force français précédemment cités, sont dès 1688, donc avant le ravage du Palatinat, déjà profondément irrités par la politique de Louis XIV. Celui-ci est considéré comme un roi à l’ambition sans limite et dont la puissance est excessive pour l’équilibre de l’Europe. À la fin des années 1680, cette dernière rêve de ramener la France à ses frontières du traité de Westphalie ou des Pyrénées et pense que l’heure est enfin arrivée de prendre une belle revanche. Le ravage du Palatinat arrive alors à point nommé pour cristalliser dans les esprits et amplifier le sentiment antifrançais et peut-être une forme de nationalisme allemand. Bref, ce ne sont pas les horreurs des Français en Allemagne qui ont fait naître ce sentiment ; celui-ci existait déjà de manière diffuse. Le Palatinat a simplement servi d’étendard et de symbole pour la lutte contre la France.

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À la cour de Versailles, Mme Palatine [73][73]  Élisabeth-Charlotte de Bavière, duchesse d’Orléans,... et Ézéchiel Spanheim [74][74]  Spanheim était l’envoyé de l’Électeur de Brandebourg... furent évidemment très choqués par toutes ces violences [75][75]  Ézéchiel Spanheim, Relation de la Cour de France en 1690,.... En décembre 1688, la princesse palatine tenta même, mais en vain, de convaincre Louvois d’épargner son pays natal. Le 20 mai 1689, après la nouvelle de la destruction d’Heidelberg, elle écrivait :

« Dût-on m’ôter la vie, il m’est cependant impossible de ne pas regretter, de ne pas déplorer d’être pour ainsi dire le prétexte de la perte de ma patrie. Je ne puis voir de sang-froid détruire d’un seul coup dans ce pauvre Mannheim tout ce qui a coûté tant de soins et de peines au feu prince-électeur mon père. Oui, quand je songe à tout ce qu’on y a fait sauter, cela me remplit d’une telle horreur que chaque nuit, aussitôt que je commence à m’endormir, il me semble être à Heidelberg ou à Mannheim, et voir les ravages qu’on y a commis. Je me réveille alors en sursaut, et je suis plus de deux heures sans pouvoir me rendormir. » [76][76]  Lettres de la Princesse Palatine (1672-1722), éd....

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À part ces deux témoins évidemment partisans, il est difficile de cerner l’opinion des autres membres de la Cour. En effet, si on peut imaginer que les élites françaises ont été relativement choquées par ces opérations de destruction [77][77]  C’est ce que pense notamment Joël Cornette dans Le..., les principaux mémorialistes parlent en fait très peu de cet épisode peu glorieux pour les armées françaises. Généralement, ils se contentent uniquement de signaler les villes prises à la fin 1688, parfois sur un ton victorieux. D’autres évoquent laconiquement la destruction des villes du Palatinat. Ainsi, Saint-Hilaire raconte brièvement que les Français se sont « plus servis du flambeau que de l’épée » et que « cette conduite attira tous les princes d’Allemagne dans le parti de l’Empereur, si bien qu’il eut le moyen d’envoyer une grosse armée sur le Rhin » [78][78]  Saint-Hilaire, Mémoires, publiées par Léon Lecestre,.... Le marquis de Sourches compatit au malheur de Mme Palatine et parle de la destruction de Spire, Worms et Kreuznach « dont les habitants faisaient grande pitié à tout le monde » [79][79]  Mémoires du marquis de Sourches sur le règne de Louis XIV,.... Bref, au mieux, on s’apitoie sur le sort des populations, mais personne ne se risque à critiquer la politique royale. Généralement le silence prévaut et, bientôt, on préfère oublier ces horreurs pour écouter la propagande catholique qui attaque inlassablement Guillaume III, l’ennemi irréductible de la France.

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Au-delà de la condamnation morale, le ravage du Palatinat fut donc un échec complet sur le plan diplomatique et de la propagande puisqu’il contribua à rallier presque toute l’Europe contre la France et à noircir pour longtemps son image sur la scène internationale. En effet, cet épisode resta dans l’esprit de la grande majorité des philosophes des Lumières (Voltaire, Fénelon, les Encyclopédistes, Mably...) comme le symbole de l’absolutisme et de la démesure du règne de Louis XIV. Pourtant, les destructions du Palatinat avaient été planifiées de manière très rationnelle et n’avaient à l’époque rien de nouveau sinon leur ampleur. Elles associaient des pratiques de la guerre bien connues (contributions, dégât, destruction des fortifications des villes) et ne furent donc probablement pas l’élément déterminant de cette hostilité générale. En fait, celle-ci était déjà présente depuis les coups de force de Louis XIV dans les années 1680, et les événements tragiques du Palatinat ne firent qu’amplifier le phénomène.

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D’autre part, l’objectif de ces opérations était avant tout militaire, non diplomatique. Or dans ce dernier domaine, la perte de Mayence et de Bonn et la percée des alliés sur le Rhin semblent également sanctionner l’échec de cette stratégie. D’ailleurs, ces revers portèrent un rude coup à l’influence de Louvois et à la pratique de la stratégie de cabinet, en montrant à la Cour son aveuglement aux réalités du terrain et sa confiance trop grande dans les vertus d’un rationalisme systématique. En effet, par la suite, la stratégie de cabinet ne fut plus aussi importante et, désormais, pour éviter de tels fiascos, on préféra laisser davantage d’autonomie aux généraux. Heureusement pour Louvois, les succès de 1690 et de 1691 vinrent au bon moment pour rétablir une partie de son crédit auprès du roi. En revanche, les opérations de dégât en elles-mêmes ne furent pas tellement remises en cause. Notons que, d’un point de vue strictement militaire, l’échec de la campagne de 1689 n’était pas aussi complet qu’il n’y paraissait. Certes, les Français n’avaient pas réussi à empêcher une brèche dans leur ligne de défense du Rhin, en perdant Mayence et Bonn. Mais les opérations de destructions n’avaient pas eu lieu autour de ces deux places. D’ailleurs les alliés ne réussiront pas, dans la suite de la guerre, à percer les défenses françaises au niveau du Palatinat. Le ravage avait donc finalement joué son rôle de barrière et de dissuasion. En fait, on retrouve la même situation et les mêmes reproches que pour la ligne Maginot en 1940. Les deux dispositifs n’ont pas empêché la défaite des armées françaises, mais en sont-ils pour autant les véritables responsables ? C’est pourquoi, sur le plan strictement stratégique, la destruction du Palatinat et plus généralement les opérations de terre brûlée ne furent pas vraiment condamnées par les militaires. Rappelons que pendant l’été 1704, l’armée de Marlborough ravagea avec les mêmes méthodes et les mêmes objectifs, mais avec moins d’efficacité et d’ampleur, une bonne partie de la Bavière, alors alliée de la France. Rappelons également que quelques années plus tard, en 1707-1708, Pierre le Grand détruisit volontairement tout l’est de la Pologne-Lituanie et une partie de la Russie pour ralentir et bloquer l’avance des armées suédoises de Charles XII, et que celui-ci usa du même procédé en Ukraine en 1709-1710. Enfin, l’exemple du Palatinat servit de modèle aux révolutionnaires français lorsqu’ils voulurent écraser de manière radicale la révolte vendéenne. Le 1er août 1793, à la tribune de l’Assemblée, le conventionnel Barrère affirma : « Louvois fut accusé par l’histoire d’avoir incendié le Palatinat, et Louvois devait être accusé ; il travaillait pour les tyrans. Le Palatinat de la République, c’est la Vendée ; détruisez-la et vous sauvez la patrie. » [80][80]  Cité par Hermann Weber, op. cit., p. 205 (n. 51). Si l’on suit Barrère, Louvois avait donc bien agi, mais pour une mauvaise cause, celle de la monarchie.

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Notes

[1]

François Bluche, Louis XIV, Paris, Fayard-Pluriel, 1986, p. 629.

[2]

Chaptal, Mes souvenirs sur Napoléon par le comte Chaptal publié par son arrière-petit-fils, Paris, 1893, p. 303-304.

[3]

Saint-Simon, qui détestait Louvois, explique que celui-ci a tout fait pour déclencher la guerre de la Ligue d’Augsbourg et la faire durer, car cela lui permettait d’avoir un rôle prestigieux et important auprès du roi. Ainsi, pour lui, c’est sciemment que le ministre de la Guerre a ordonné le ravage du Palatinat, pour entraîner la France dans une guerre longue avec toute l’Europe. Saint-Simon présente également Louis XIV comme un homme hanté de plus en plus par les remords et les scrupules (aidé en cela par Mme de Maintenon) à la différence de Louvois, qui est prêt à toutes les atrocités pour arriver à ses fins (Saint-Simon, Mémoires, éd. Yves Coirault, Paris, La Pléiade, vol. V, p. 488 et 492).

[4]

« On les (les horreurs du Palatinat) rejetait sur le marquis de Louvois, devenu plus inhumain par cet endurcissement de cœur que produit un long ministère. Il avait en effet donné ces conseils, mais Louis avait été le maître de ne pas les suivre » (Voltaire, Le siècle de Louis XIV, éd. Émile Bourgeois, Paris, Hachette, 1890, p. 263).

[5]

Guy Rowlands, Louis XIV et la stratégie de cabinet, mythe et réalité, Revue historique des armées, numéro spécial Ancien Régime, 2001, p. 25-34.

[6]

Les estimations à ce sujet sont très variables suivant les historiens. John Albert Lynn, The tax of violence and contributions during the Grand Siècle, Journal of Modern History, vol. 65, juin 1993, p. 286-310, propose une estimation haute d’environ 25 % alors que Guy Rowlands dans The Dynastic State and the Army under Louis XIV. Royal Service and Private Interest, 1661-1701, Cambridge University Press, 2002, annexe II, p. 365-366, tend à diminuer de moitié ce premier chiffre.

[7]

John A. Lynn, The tax of violence and contributions during the Grand Siècle, Journal of Modern History, vol. 65, juin 1993, p. 286-310.

[8]

Hubert van Houtte, Les occupations étrangères en Belgique sous l’Ancien Régime, Gand-Paris, 1930, vol. I, chap. III : « L’invasion ».

[9]

SHAT (Service historique de l’armée de terre), A1 332, Luxembourg à Louvois, 3 janvier 1673, cité par Camille Rousset, Histoire de Louvois et de son administration, Paris, 1863-1864, vol. I, p. 410.

[10]

SHAT, A1 344, Louvois à Condé, 7 janvier 1673, cité également par Rousset, op. cit., vol. I, p. 410.

[11]

Par exemple, les nombreuses éditions du pamphlet « Avis aux véritables Hollandais touchant ce qui s’est passé, etc., et les cruautés inouïes que les Français y ont exercées », parfois accompagné d’eaux-fortes de Romain de Hooge, dont la légende disait : « Qui détruit le plus, fera le plus d’honneur au roi » (Louis XIV). Cité par P. J. W. Van Malssen, Louis XIV d’après les pamphlets répandus en Hollande, Paris, 1937, p. 28-29.

[12]

Voltaire, op. cit., p. 186-187.

[13]

SHAT, A1 316, Luxembourg à Louvois, 20 septembre 1673, cité par Rousset, op. cit., vol. I, p. 484.

[14]

SHAT, A1 317, Louvois à Robert, 16 octobre 1673, cité par Rousset, op. cit., vol. I, p. 485.

[15]

Cité par Camille Picavet, Les dernières années de Turenne, thèse de lettres, Paris, 1914, p. 479.

[16]

SHAT, A1 413, Turenne à Louvois, 27 juillet 1674, cité par Rousset, op. cit., (n. 9) vol. I, p. 82.

[17]

La stratégie de Louvois est expliquée clairement dans une lettre qu’il envoya à Claude Le Peletier le 7 août 1683 : « Sa Majesté ne pense point à faire faire aucun siège, mais seulement à faire établir les troupes dans les pays qui donnent une plus considérable subsistance à celles de Sa Majesté catholique et d’essayer que les troupes s’y maintiennent aussi longtemps que la saison pourra permettre et d’ici au temps que les troupes du roi seront obligées de se retirer par la mauvaise saison de mettre lesdits pays en état de ne pas donner beaucoup d’argent au gouverneur des pays bas pendant l’hiver prochain » (SHAT, A1 688, no 75).

[18]

Contrairement à la majorité des Français qui voyaient l’Allemagne comme un pays faible et sans ressources, Louvois la considérait comme le principal ennemi de la France. Ainsi, après la prise de Luxembourg, il écrivit à Vauban, le 28 juin 1684, que les Allemands « dorénavant doivent être considérés comme nos véritables ennemis et les seuls dont nous pourrions recevoir du préjudice, s’ils avaient à leur tête un Empereur qui voulût monter à cheval » (SHAT, A1 714, cité par Rousset, op. cit., vol. III, p. 342).

[19]

Ces contributions rapportèrent environ 2 millions de livres au trésor de guerre français.

[20]

SHAT, A1 813, Louvois à Vauban, 19 novembre 1688 : « Le roi sera bien aise que vous alliez faire un tour à Heidelberg, pour lui donner votre avis sur ce qu’il y a à faire pour le rasement ou la conservation du château. Sa Majesté voudroit bien, en le rasant, ne pas désoler absolument le palais de l’Électeur » (cité par Rousset, op. cit., vol. III, p. 164).

[21]

SHAT, A1 827, no 50 : Chamlay à Louvois, 9 novembre 1688.

[22]

C’est aussi l’opinion de John Lynn, A brutal necessity ? The devastation of the Palatinate, 1688-1689, dans Mark Grimsley and Clifford Rogers, Civilians in the Path of War, University of Nebraska Press, 2002, p. 98-99.

[23]

Guy Rowlands, Louis XIV et la stratégie de cabinet, mythe et réalité, Revue historique des armées, numéro spécial Ancien Régime, 2001, p. 25-34.

[24]

Cette faiblesse militaire était probablement due aux dragonnades qui avaient entraîné une certaine indiscipline dans l’armée. Pour Chamlay et Saint-Pouanges, l’armée avait été également affaiblie par les travaux effectués pour le canal de l’Eure et l’aqueduc de Maintenon (SHAT, A1 1183, no 1 : « Mémoire historique de ce qui s’est passé depuis la paix de Nimègue... jusqu’en 1688 où ce mémoire finit », écrit par Chamlay).

[25]

Sur la stratégie française pour la campagne de 1689, voir Richard Boyd Bingham, Louis XIV and the War for Peace : The Genesis of a Peace Offensive, 1686-1690, Ph.D. University of Illinois at Chicago Circle, 1972, partie III, chap. VI.

[26]

Gilbert Colbert de Saint-Pouanges. Appartenant à la famille des Colbert, il faisait en fait partie du clan Le Tellier. Intendant d’armée, il devint dans les bureaux du secrétariat d’État de la Guerre un des proches collaborateurs de Louvois, dont il était d’ailleurs le cousin.

[27]

Sur Chamlay, voir Jean-Philippe Cénat, Le marquis de Chamlay, conseiller militaire de Louis XIV, DEA d’histoire sous la dir. d’Alain Cabantous, Université de Paris I, 2001, et Ronald Martin, The Marquis de Chamlay, Friend and Confidential Advisor to Louis XIV : The Early Years, 1650-1691, Ph.D. Dissertation, University of Califonia at Santa Barbara, 1972.

[28]

La lettre de Vauban se trouve au SHAT, en A1 829 (lettre de Vauban à Louvois du 30 décembre 1688) et le mémoire de Chamlay en A1 1112, no 49 : « Projet général de postes que l’on pourroit occuper dans les provinces maritimes du royaume pour s’opposer aux descentes des ennemis. »

[29]

Rousset, op. cit., vol. IV, p. 158-164.

[30]

SHAT, A1 826, no 93 : Chamlay à Louvois, 27 octobre 1688.

[31]

SHAT, A1 2538, no 110 : Louvois à Chamlay, 10 octobre 1688.

[32]

Le 14 octobre, il obtint la reddition de Pforzheim du margrave de Baden-Dourlach. Le 25 octobre, il négocia la reddition d’Heidelberg avec le prince Louis de Palatinat-Neubourg.

[33]

SHAT, A1 825, no 116 : Chamlay à Louvois, 15 octobre 1688.

[34]

SHAT, A1 2538, no 113 : Louvois à Chamlay, 19 octobre 1688.

[35]

SHAT, A1 871 : Louvois à La Grange, 17 novembre 1688 : « Je vois le roi assez disposé à faire razer entièrement la ville et la citadelle de Manheim, et, en ce cas, d’en faire détruire entièrement les habitations, de manière qu’il n’y reste pas pierre sur pierre qui puisse tenter un électeur, auquel on pourroit rendre ce terrain pendant une paix, d’y faire un nouvel établissement. Sa Majesté ne juge pas encore à propos que ce projet vienne à la connoissance de personne. »

[36]

Villars, Mémoires, vol. I, p. 425.

[37]

SHAT, A1 1112, no 55 : « Mémoire touchant les négociations et voyes dont on peut se servir pour diviser les ennemis et former des parties opposées les uns aux autres », de la main de Chamlay, janvier 1689.

[38]

Andrew Lossky, « Maxims of State » in Louis XIV’s Foreign Policy in the 1680’s, in Ragnhild Hatton et J. S. Bromley, William III and Louis XIV. Essays 1680-1710 by and for Mark A. Thompson, Liverpool UP, 1968, p. 7-23. Voir aussi Richard Boyd Bingham, Louis XIV and the War for Peace..., 2e partie, chap. IV : « Des hypothèses incertaines ».

[39]

Henri de Rohan, Les intérêts des princes de la chrétienté, 1638, et Courtilz de Sandras, Nouveaux intérêts des princes de l’Europe, où l’on traite des maximes qu’ils doivent observer pour se maintenir dans leurs États et pour empêcher qu’il ne se forme une monarchie universelle, 5 éditions en 1685, 1686, 1688, 1689 et 1690.

[40]

Rousset, op. cit., vol. IV, p. 164, et SHAT, A1 872, Louvois à Montclar, 1er mars 1689 : « Il est inutile de parler des affaires passées ; mais je vous dirais seulement, à cette occasion, que si vous aviez exécuté ponctuellement les ordres que Sa Majesté vous avoit envoyés à l’esgard des postes que l’on occupoit dans le Virtemberg, vous ne seriez pas tombé dans l’inconvénient qui vous est arrivé et qui a fort déplu au roi. »

[41]

Le 10 septembre 1698, la Gazette de Hollande confirma ces démolitions considérables : « La destruction a été si grande à Mannheim que les habitants qui y retournèrent ne peuvent reconnaître les endroits où leurs maisons étaient bâties, et l’on ne saurait discerner où étaient les fossés et les fortifications de la ville. On n’y voit que des montagnes de pierres, tant des églises que des tours et des maisons qui ont été renversées ; et pour tous les habitants, on n’y rencontre que quelques hommes ou femmes avec leurs enfants, qui sortent d’une grotte et qui semblent des sauvages » (cité dans Dirk van der Cruysse, Madame Palatine, Paris, Fayard, 1988, p. 322).

[42]

SHAT, A1 875, Tessé à Louvois, 4 mars 1689 : « Je ne crois pas que de 8 jours mon cœur se retrouve dans sa scituation ordinaire. Je prends la liberté de vous parler naturellement, mais je ne prévoyois pas qu’il en coustast autant, pour faire exécuter soy mesme le bruslement d’une ville peuplée à proportion de ce qu’elle est comme Orléans. Vous pouvez compter que rien du tout n’est resté du superbe chasteau d’Heidelberg. Il y avoir hyer à midy outre le chasteau, 432 maisons bruslées. Le feu y estoit encore. Le pont est si destruit qu’il ne pouvoit l’estre davantage, et les trois plus grands et plus beaux moulins que j’aye jamais veu ont esté consumez et les acides mises en pièces, tout le grain emporté, le fourrage totallement consommé et fort peu de vin resté. »

[43]

SHAT, A1 875, La Grange à Louvois, 17 mars 1689.

[44]

SHAT, A1 875, Chamlay à Louvois, 23 mars 1689, et Duras à Louvois, 7 avril 1689.

[45]

C’est-à-dire chef d’état-major de l’armée. Chamlay était réputé pour ses qualités dans ce domaine et c’est par cette fonction qu’il se fit remarquer au début de sa carrière.

[46]

SHAT, A1 867, no 20 : Chamlay à Louvois, 26 mars 1689.

[47]

À propos du projet de destruction de Trêves, Saint-Simon raconte une anecdote peu vraisemblable, destinée avant tout à montrer le discrédit de Louvois auprès du roi et de Mme de Maintenon. À la fin d’une séance de travail chez Mme de Maintenon, Louvois dit au roi « qu’il avait bien senti que le scrupule était la seule raison qui l’eût retenu de consentir à une chose aussi nécessaire à son service que l’était le brûlement de Trêves, qu’il croyait lui en rendre un essentiel de l’en délivrer en s’en chargeant lui-même, et que pour cela, sans lui en avoir voulu reparler, il avait dépêché un courrier avec l’ordre de brûler Trêves à son arrivée ». Cet épisode aurait alors déclenché la fureur de Louis XIV qui aurait voulu frapper son ministre avec « des pincettes de cheminée » si Mme de Maintenon ne s’était pas interposée. Finalement, le roi ordonna d’envoyer un contrordre et Trêves fut épargnée... (Saint-Simon, Mémoires, éd. Yves Coirault, Paris, La Pléiade, vol. V, p. 492).

[48]

SHAT, A1 882, no 71 : Chamlay à Louvois, 11 mai 1689, et no 73 : Duras à Louvois, 12 mai 1689. Si c’est Duras qui propose le plus clairement de brûler ces villes, c’est en fait Chamlay qui est à l’origine du projet. Rappelons que c’est lui qui rédige la correspondance de Duras à ce moment. Mais il préfère donner l’illusion que l’idée vient avant tout de Duras pour ne pas avoir à en assumer l’entière responsabilité.

[49]

SHAT, A1 882, no 91 : Duras à Louvois, 21 mai 1689.

[50]

SHAT, A1 882, no 104 : Chamlay à Louvois, 28 mai 1689.

[51]

Hermann Weber, La stratégie de la terre brûlée : le cas du Palatinat en 1689, dans Alain Gérard et Thierry Heckmann, La Vendée dans l’histoire, Paris, Perrin, 1994, p. 202.

[52]

Pierre Griffet, Recueil de lettres pour servir d’éclaircissement à l’histoire militaire du règne de Louis XIV, Paris, 1760, vol. V, p. 265.

[53]

SHAT, A1 883, no 82 : Chamlay à Louvois, 22 juillet 1689 : M. de Mélac « a trouvé tout le pays de Deux Ponts plein de schenapans qui tiroient sur luy de tous les buissons, et a tous les passages. Il faut absolument mettre ces peuples-là à la raison soit en les désarmant, soit en les faisant pendre, soit en bruslant leurs villages, car il ne faut plus compter sur aucune communication de ce pays-cy avec la Saare, et la Nau qui se croit une chose fort incommode. Jamais dans les guerres précédentes les plus aigries, il n’y a eu un déchaînement pareil à celuy de ces maudits paysans-là. [...] Une chose qui doit surprendre est qu’ils ne veullent pas de quartier et quand on n’a pas pris la précaution de les désarmer en les prenant, ils ont l’insolence de tirer au milieu d’une trouppe comme on fit hyer dans une que commandoit M. d’Epinas du régiment royal. »

[54]

SHAT, A1 876, De la Fonds à Louvois, 10 juin 1689 et Rousset, op. cit., vol. IV, p. 184 : « On n’a ouï parler d’aucun désordre jusqu’au jour que les villes de Spire, Worms et Oppenheim ont été brûlées. Les cavaliers, grenadiers et dragons qui ont travaillé à la destruction desdites villes ont tant bu de vin que cela leur a fait faire mille désordres ; les autres voisins sont venus profiter du vin qui étoit à l’abandon, et tous ont cru que le pays étoit au pillage ; ce qui leur a fait prendre chevaux et vaches dans les villages voisins des lieux où ils fourragent. J’ai fait rendre les chevaux et j’ai fait payer les vaches. Ces troupes et surtout les grenadiers ont fait un gros butin dans la ville de Worms, ayant trouvé, en démolissant les maisons, quantité de meubles, nippes, habits, jusqu’à de l’argent monnayé qui étoit caché ou en des doubles caveaux. Le désordre des troupes a été jusqu’à un tel excès qu’il n’était pas sûr aux voituriers de marcher sur le grand chemin. »

[55]

Rousset, op. cit., vol. IV, p. 226-227 ; SHAT, A1 878, Chamlay à Louvois, 22 août 1689, et réponse en A1 873, Louvois à Chamlay, 29 août 1689.

[56]

SHAT, A1 882, no 132 : Chamlay à Louvois, 11 juin 1689.

[57]

SHAT, A1 2538, no 187 : Louvois à Chamlay, 29 août 1689, et no 189 : Louvois à Chamlay, 31 août 1689.

[58]

SHAT, A1 883, no 62 : Duras à Louvois, 18 juillet 1689.

[59]

SHAT, A1 878, Chamlay à Louvois, 19 août 1689.

[60]

SHAT, A1 2538, no 200 bis : Louvois à Chamlay, 29 septembre 1689 ; no 202 : Louvois à Chamlay, 3 octobre 1689, ou encore no 204 : Louvois à Chamlay, 13 octobre 1689 : « Le Roy et bien scandalisé de l’opiniastreté de M. de Duras sur Altzey et de tous les mauvais prétextes dont il se sert pour se dispenser d’y envoyer. Rien n’est plus contraire au service de Sa Majesté que la conduite qu’il tient à cet esgard. »

[61]

SHAT, A1 884, no 137 : Chamlay à Louvois, 29 septembre ; A1 880, no 18 : Chamlay à Louvois, 5 octobre 1689 ; no 34 : Chamlay à Louvois, 10 octobre, et no 55 : Villeroy à Louvois, 15 octobre 1689.

[62]

Pamphlet publié en 1689 à Amsterdam qui est en fait la traduction du célèbre libelle allemand Feciatis Gallus, rédigé en allemand.

[63]

Jurieu était un pasteur protestant français qui se réfugia dans les Provinces-Unies et ne cessa d’écrire de nombreux pamphlets pour critiquer Louis XIV et le clergé français et défendre ses coreligionnaires.

[64]

Sur les réactions allemandes au ravage du Palatinat, voir Hubert Gillot, Louis XIV et l’opinion publique en Allemagne, Nancy, 1914, p. 187-189, ou encore P. J. W. Van Malssen, Louis XIV d’après les pamphlets répandus en Hollande, Paris, 1937, p. 66-80.

[65]

Ibid., p. 189.

[66]

Anecdote citée par Dirk van der Cruysse, Madame Palatine, Paris, Fayard, 1988, p. 317.

[67]

Voltaire, op. cit., p. 264.

[68]

John Lynn, A brutal necessity..., op. cit., p. 100-101 (n. 22).

[69]

John Lynn, The tax of violence..., op. cit. ; Hubert van Houtte, Les occupations étrangères en Belgique..., op. cit., (n. 8) ; Jean-Pierre Rorive, Les misères de la guerre sous le roi-soleil. Les populations de Huy, d’Hesbaye et du Condroz dans la tourmente du Siècle de malheurs, Liège, 2000. Notons cependant qu’en dehors de la parenthèse des années 1680, la France a suivi elle aussi cette évolution générale avec notamment la rationalisation de son armée, l’établissement de contributions au lieu des pillages ou encore le mouvement d’encasernement.

[70]

André Corvisier, Louvois, Paris, Fayard, 1983, p. 463.

[71]

John Lynn, A brutal necessity..., op. cit., p. 88, ou Hermann Weber, La stratégie de la terre brûlée..., op. cit., p. 193-208 (n. 51).

[72]

Joël Cornette, Le roi de guerre. Essai sur la souveraineté dans la France du Grand Siècle, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1993, p. 324-327.

[73]

Élisabeth-Charlotte de Bavière, duchesse d’Orléans, était originaire du Palatinat et était la deuxième femme de Philippe d’Orléans, frère de Louis XIV, d’où son surnom de Mme Palatine.

[74]

Spanheim était l’envoyé de l’Électeur de Brandebourg à Versailles de 1680 jusqu’en avril 1689.

[75]

Ézéchiel Spanheim, Relation de la Cour de France en 1690, éd. par Émile Bourgeois, Paris, Mercure de France, 1973, p. 229-230 : « Après tout, comme cette même conduite de la France que je viens d’alléguer est également injuste, cruelle et fort opposée à toutes les lois et la pratique d’une juste guerre, d’ailleurs de l’humanité et du christianisme, on peut dire aussi qu’elle mérite autant de blâme et d’horreur que ceux qui en sont les auteurs prétendent d’en tirer d’avantage et de sûreté. »

[76]

Lettres de la Princesse Palatine (1672-1722), éd. Olivier Amiel, Paris, Mercure de France, 1982.

[77]

C’est ce que pense notamment Joël Cornette dans Le roi de guerre, op. cit., (n. 72).

[78]

Saint-Hilaire, Mémoires, publiées par Léon Lecestre, Paris, 1903-1916, t. II, p. 108-109.

[79]

Mémoires du marquis de Sourches sur le règne de Louis XIV, publiés par le comte de Cosnac, Paris, Hachette, 1893, t. III, p. 98.

[80]

Cité par Hermann Weber, op. cit., p. 205 (n. 51).

Résumé

Français

Le ravage du Palatinat par les troupes françaises en 1688-1689 est en fait la combinaison de trois méthodes de guerre qui ne sont pas nouvelles, mais qui ont été utilisées sur une plus grande échelle et de manière systématique : la levée de contributions, la tactique de la terre brûlée et la destruction des places fortes. Ces opérations, planifiées de manière empirique, progressive et rationnelle par Louis XIV, Chamlay et Louvois dans le cadre de la stratégie de cabinet, visaient à priver les ennemis des bases d’opération et des moyens de subsistance qui leur permettraient d’attaquer le royaume. Ces destructions furent un échec diplomatique car elles contribuèrent à liguer l’Europe contre la France et elles suscitèrent une grande indignation, largement amplifiée par la propagande protestante. Sur le plan militaire, malgré leur ampleur, les destructions furent incomplètes et insuffisantes, faute de moyens et de temps et parce que les ordres ne furent pas toujours bien exécutés par les officiers sur le terrain. Cependant cette stratégie fut à nouveau utilisée par les militaires au XVIIIe siècle.

Mots cles

  • XVIIe siècle
  • Palatinat
  • guerre
  • Louis XIV
  • stratégie
  • opinion

English

The devastation of the Palatinate by the french troops in 1688-1689 is actually the combination of three ways of doing war which aren’t new but have been systematically used on a larger scale : the collection of contributions, the scorched earth policy and the destruction of fortified places. These operations, empirically, gradually and rationally planed by Louis XIV, Chamlay and Louvois within the stratégie de cabinet, aimed to deprive the enemies of supply bases and means which could allow them to attack the kingdom of France. These destructions were a diplomatic failure because they contributed to league Europe against France and caused a great indignation, largely amplified by protestant propaganda. Militarily speaking, in spite of their extent, the destructions were incomplete and insufficient, through lack of means and time and because orders were not always well executed by officers in the field. However this strategy has been used again by the army in the XVIIIth century.

Key Words

  • XVIIth
  • Palatinat
  • War
  • Louis XIV
  • Strategy
  • Opinion

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