CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Est-il encore besoin de démontrer aujourd’hui comment les Romains se rendirent maîtres de toute l’Afrique du Nord ? Cette question a longtemps préoccupé les esprits savants. De la fin du XIXe siècle jusqu’à ce jour, les études d’histoire ancienne sur l’Afrique du Nord mettent en exergue la conquête militaire, l’organisation et l’exploitation de la province. Ces études passent sous silence l’aspect diplomatique ou, lorsqu’elles évoquent cette branche de la politique, c’est juste pour un bref rappel, avant d’aborder les questions politiques, sociales, économiques et culturelles. Pour la plupart des spécialistes [1] de l’Afrique romaine, les Romains sont devenus maîtres de l’Afrique du Nord [2] par le fait des armes, en clair, par la conquête militaire.

2Toute colonisation revêt un caractère de domination. L’impérialisme romain n’échappe pas à cette règle. Les Romains débutent leur domination par la soumission des peuples de l’Italie et étendent, par la suite, leur suprématie sur le reste du monde connu [3]. Certes, Rome s’impose partout par les armes, mais aussi par les alliances et les amitiés. Durant sa longue et difficile période de conquête du Bassin méditerranéen, Rome n’a pas eu que ses valeureux généraux et ses nombreuses légions pour venir à bout de ses adversaires. Elle a su à la fois combattre sur le terrain et tendre la main à des chefs ou à des rois qui, pour la plupart, sont devenus ses amis et ses alliés. Cette politique de la main tendue de Rome vers d’autres peuples relève du domaine de la diplomatie. Or la diplomatie semble être le parent pauvre des études d’histoire romaine.

3Et pourtant, l’historien de Rome ne peut nier le rôle important qu’a pu avoir la négociation, dans la formation et le développement de l’Empire. De même que Rome n’a pas arrêté de conquérir des espaces et les peuples, de même elle n’a jamais cessé de négocier avec le monde extérieur. Cela suppose que des contacts soient établis, que des délégations d’ambassadeurs entreprennent des pourparlers afin de faire connaître les intentions et les conditions des différentes parties. Toute la phase préparatoire, qui précède la rencontre des autorités politiques ou militaires devant conclure les négociations par la signature d’un traité d’alliance, est la pré-négociation.

4La pré-négociation est la période de prise de contacts et de discussions sans que des décisions soient prises. Au cours de la seconde guerre punique, Rome et Carthage, au plus fort de leur rivalité et des coups qu’elles se portent, ont recours aux peuples d’Espagne, d’Italie et d’Afrique. La présente étude se propose de montrer, à partir des œuvres de Tite-Live [4] et de Polybe [5], pourquoi et comment, grâce à la négociation, Rome devint la maîtresse de l’Afrique.

Le temps des crises et la nécessaire pré-négociation

5Du IIIe siècle avant J.-C. à la seconde moitié du IIe siècle avant J.-C., le bassin occidental de la Méditerranée a été le théâtre d’un long conflit. La guerre entre Rome et Carthage fut très meurtrière et dévasta de nombreuses contrées tant en Europe qu’en Afrique. Il s’en fallut de peu qu’elle ne devienne un conflit mondial, tant les nations et les peuples du monde méditerranéen s’y impliquèrent, soit volontairement, soit par la sollicitation des belligérants.

6Les différents épisodes des guerres puniques – c’est le nom donné aux affrontements opposant Rome à Carthage – sont relatés par plusieurs chroniqueurs et historiens [6]. Les récits de Tite-Live et de Polybe sont captivants et assez détaillés. Ils permettent de saisir les enjeux politiques, de découvrir à la fois les forces et les faiblesses de l’organisation militaire des États en conflit. Enfin, ces écrits laissent entrevoir la politique diplomatique élaborée par Rome et Carthage au moment de la seconde guerre punique.

L’interventionnisme romain

7Les guerres puniques débutent en 264 avant J.-C., lorsque Rome répond favorablement à l’appel des Mammertins qui sont en difficulté face aux Carthaginois. Le premier épisode du conflit entre Rome et Carthage s’est soldé, en 241 avant J.-C., par la victoire de la première nommée. Mais le général carthaginois, Hannibal, accepte difficilement la suprématie romaine. En 218, il prend la ville de Sagonte en Espagne. Rome considère cet acte comme un casus belli. Après des pourparlers infructueux, les hostilités reprennent entre les deux grandes puissances de la Méditerranée [7]. Au cours de cet affrontement, Hannibal et son armée portent de rudes coups aux légions romaines. Entre 218 et 215, le succès carthaginois est indéniable en Italie et en Espagne [8]. Cependant, à partir de 215, les frères Scipion remportent des succès en Espagne.

8Dans ce conflit ouvert et très engagé, chaque belligérant tente le tout pour le tout, afin de vaincre définitivement son ennemi. Mais aucun n’y parvient vraiment. Rome et Carthage sont souvent présentées comme des États bien organisés sur tous les plans [9]. Mais dans cette guerre qui les oppose, les deux superpuissances semblent être des colosses aux pieds d’argile, ce qui les décide à incorporer, dans leur stratégie de conquête, une politique diplomatique tous azimuts. Ainsi, Rome et Carthage ont recours aux peuples d’Italie, d’Espagne et d’Afrique. Le succès que Publius et Gnaeus Scipion remportent en Espagne les pousse à aller plus loin. Ils veulent rendre à Hannibal coup pour coup, et donc porter la guerre en Afrique, comme Hannibal l’a fait en Italie. Cette option obligerait le général carthaginois à quitter l’Italie pour protéger ses bases africaines. Mais pour réussir un tel projet, les Scipion doivent avoir un allié sûr en Afrique. Les généraux romains n’hésitent donc pas à entreprendre les actions nécessaires afin de mettre en place les alliances nécessaires en Afrique.

La bataille diplomatique de Rome et de Carthage en quête d’un allié africain

9La guerre bat son plein en Italie et en Espagne depuis 219-218. Chaque camp connaît des succès, puis des revers. Carthage occupe une partie de l’Italie après ses victoires sur les légions romaines au lac Trasimène et à Cannes. La réaction des Romains est vive et ils obtiennent quelques réussites. En reprenant l’avantage sur Carthage, Rome, grâce à Publius et Gnaeus Scipion, contrôle des bases importantes en Espagne. Revigorés par cette bonne fortune, « les frères Scipion renouèrent les anciennes alliances et en formèrent de nouvelles ; cette même année, ils portèrent leurs visées jusqu’en Afrique. Syphax, roi des Numides, était devenu subitement l’ennemi des Carthaginois […] » [10].

10À en croire le texte de Tite-Live, l’Afrique fait partie des nouvelles alliances à nouer. Rome s’informe sur son rival. En apprenant que les relations entre Carthage et son allié africain le roi numide, Syphax, se sont quelque peu détériorées, les généraux romains n’hésitent pas un seul instant à entrer en contact avec ce dernier : « Les Scipion lui envoyèrent trois ambassadeurs pour conclure avec lui un traité d’amitié et d’alliance », nous dit Tite-Live [11]. Pourquoi Rome tient-elle absolument à avoir un allié africain ? Pourquoi Syphax devient-il l’ennemi des Carthaginois ? Sur ces questions, les récits de nos auteurs sont muets.

11Hannibal, en portant la guerre en Italie, a fait trembler Rome. La présence des Carthaginois sur le sol italien est une menace réelle. Même en l’absence de nouveaux combats, cette présence carthaginoise pèse psychologiquement sur les populations d’Italie. Le mieux, pour elles, serait de voir les ennemis quitter leur sol. Mais comment faire face à un adversaire aussi tenace et ambitieux qu’Hannibal ? Pour les généraux romains, la seule solution est de porter la guerre en territoire africain. Cette option obligerait Hannibal à rebrousser chemin, afin de ne pas être coupé de ses bases. Mais une telle entreprise est très risquée de la part de Rome. Il faut une connaissance parfaite du terrain et une possibilité de recevoir du renfort si le besoin s’en fait sentir. Ce sont des précautions qu’Agathocle au IVe siècle, puis Regulus [12] au cours de la première guerre punique, n’ont pas observées avant de tenter un débarquement en Afrique. Leurs tentatives échouèrent et tournèrent au désastre. Afin de ne pas répéter les erreurs de ses prédécesseurs, le nouveau général romain opère différemment. C’est ce que François Decret et Mhamed Fantar soutiennent dans leurs récents travaux : « Scipion comprit la nécessité d’un soutien africain pour le succès de l’entreprise : ses conseils, sa connaissance du terrain, ses contributions en matériel et en hommes aideraient l’armée romaine[…]. Avec un tel allié, l’armée romaine ne se sentirait pas tout à fait isolée en terre étrangère et hostile » [13].

12La décision de rechercher un allié africain est prise. Il s’agit de le trouver. Et pour ce faire, Rome profite de la crise qui secoue l’alliance existant entre Carthage et les Numides. Le refroidissement des relations entre Carthage et Syphax, le roi des Numides, serait dû à une querelle territoriale, ce qu’affirment F. Decret et M. Fantar : « l’administration de ces enclaves suscitait des frictions et des heurts entre l’État carthaginois et le souverain numide, qui les considérait comme territoires masaesyles et cherchait à les récupérer à la faveur de la conjoncture » [14]. Scipion ne peut espérer meilleure situation pour proposer à Syphax de devenir l’allié des Romains.

La tentative de rapprochement entre Rome et Syphax

13Si l’on tient compte du fait que Syphax est en conflit avec Carthage, il est possible que le roi numide ait eu aussi l’idée de se rapprocher de Rome. Mais en 213 avant J.-C., c’est le général romain qui est le premier à envoyer une délégation officielle au roi numide. Les intentions de Rome sont très précises et indiscutables, à en croire le texte de Tite-Live :

14

« Les Scipion lui envoyèrent trois ambassadeurs pour conclure avec lui un traité d’amitié et d’alliance et lui promettre, s’il maintenait son hostilité à Carthage, la gratitude du sénat et du peuple romain ; eux-mêmes s’efforceraient de se reconnaître généreusement à son égard quand l’occasion s’en présenterait » [15].

15Les envoyés romains ont une mission délicate et importante. Elle consiste à tisser des liens solides et durables. En se présentant au roi, les ambassadeurs doivent prouver la bonne foi du peuple romain et convaincre Syphax d’accepter d’être leur allié. Cette entrevue ouvre les portes de la pré-négociation. Cette phase de pré-négociation implique la présentation des intentions de chacune des parties en présence, tout en fixant leurs conditions. C’est sur la base de celles-ci que les négociations vont porter et, d’entrée de jeu, Rome expose clairement les siennes. Rome souhaite faire de Syphax son ami et son allié. Cette amitié et cette alliance ne peuvent être effectives qu’à la seule condition que le roi numide reste l’ennemi de Carthage et continue à la combattre comme il le fait. Ainsi l’amitié et l’alliance proposées par Scipion reposent sur la théorie de « mes amis sont tes amis et mes ennemis sont aussi les tiens ». Si Syphax consent à ce principe sacro-saint, alors il fera partie du cercle des amis de Rome.

16La réaction du roi numide est immédiate. Selon Tite-Live [16], Syphax est heureux de recevoir les ambassadeurs romains. À son tour, le roi numide fixe ses conditions. Il garde un des envoyés romains pendant que les deux autres retournent auprès de Scipion, accompagnés de ses messagers. Certes le texte précise que, dès lors, commence une amitié entre Syphax et Scipion [17]. Mais, il ne nous dit pas si en définitive un traité d’alliance et d’amitié a été signé entre les deux parties. À en croire la suite des événements, je pense, comme quelques historiens [18], que ces contacts et ces échanges d’ambassadeurs n’ont pas abouti dans l’immédiat à la conclusion d’un traité solide et durable. Les frères Scipion et Syphax en sont restés seulement au stade de la pré-négociation.

17En effet, pour aboutir à la conclusion d’un traité, en 210, Syphax envoie une délégation au Sénat, à Rome, en prenant soin d’évoquer les contacts qu’il avait établis avec les frères Scipion, en Espagne, en 213 [19] ; les ambassadeurs du roi numide font remarquer qu’ils ont obtenu des succès sur les Carthaginois. Ainsi, les Numides sont fidèles aux conditions posées par Rome en vue d’aboutir à un traité d’alliance [20]. Il est important de souligner deux éléments qui sont à l’origine de l’attitude de Syphax : d’une part, la présence de l’ambassade numide à Rome est liée à la mort de Publius et de Gnaeus Scipion en 212, d’autre part à quelques victoires carthaginoises en Espagne et en Italie. Après quelques calculs, Syphax comprend que le temps est venu de bousculer les événements et non de les subir. Si Rome ne signe pas le traité, autant se réconcilier avec Carthage, imagine peut-être le roi numide. L’action de Rome en Afrique peut être considérée par les Carthaginois comme une tentative d’isolement. Si la politique diplomatique de Rome aboutit, Carthage court un grand danger, celui d’avoir deux ennemis dont l’un est très proche de son territoire.

La riposte carthaginoise

18Le conflit s’étend dans le temps et dans l’espace. Carthage n’est plus en position de force face à Rome. Afin de riposter à la politique d’isolement sur le continent africain, Carthage s’empresse de réagir. Les Numides comptent deux importantes tribus : les Massaessyles qui sont conduits par Syphax et les Massyles dirigés par Gala ou Gaïa et son fils Massinissa. Chacune des tribus a toujours voulu unifier la Numidie sans jamais y parvenir, tellement la rivalité entre les clans est vivace et tenace. Ainsi les Massyles comme les Massaessyles vivent en ayant à l’esprit de dominer la tribu rivale. Avec le conflit entre Rome et Carthage, la rivalité entre les deux clans numides s’est davantage exacerbée, du fait des sollicitations romaines et carthaginoises. Lorsque Rome tente d’établir une alliance avec l’Afrique, via Syphax, Carthage réagit aussitôt.

19Les Carthaginois envoient des ambassadeurs aux ennemis de Syphax. Les Carthaginois font croire à Gaïa et à son fils que le rapprochement de Rome et de Syphax est un réel danger pour toute l’Afrique. Car l’intention inavouée de Syphax est de soumettre tous les peuples d’Afrique. Il n’en faut pas plus pour décider Gaïa et son fils Massinissa, roi des Massyles, à prendre le parti de Carthage. Il est évident que les populations Massyles et Massaessyles s’allient à l’un ou à l’autre parti en conflit en pensant aux avantages qu’elles pourront en retirer, plus que par conviction [21]. André Berthier l’a si bien compris qu’il écrivait à ce sujet : « Quand Syphax pactise avec Rome, Carthage, par jeu de bascule, s’empresse d’envoyer des ambassadeurs au roi des Massyles, qui est alors Gaïa […] » [22].

20Une fois le contact établi, les Massyles, avec à leur tête Gaïa puis Massinissa, entretiennent de bonnes relations avec Carthage. Stéphane Gsell, s’inspirant d’Appien, écrivait à juste titre : « Gaïa demeura fidèle à Carthage et lui fournit des troupes qui furent conduites en Espagne. Massinissa, leur chef, y séjourna depuis 212 ou 211 jusqu’à l’automne de 206 » [23]. En examinant les événements et les dates, nous pouvons affirmer que dès les prémices de la négociation entre Rome et Syphax, Carthage, sentant le danger, établit de nouveaux contacts en Afrique en se rapprochant de l’autre clan numide contrôlé par Gaïa et Massinissa. Cependant, ces rapprochements de Rome avec Syphax et de Carthage avec Massinissa n’ont aucun caractère définitif. Nous sommes dans la phase de la pré-négociation où les contacts se font et se défont selon la conjoncture, et selon les besoins et les profits que chaque partie espère en tirer. Cette situation prévaut et perdure jusqu’au moment où les contacts aboutissent à des traités d’amitié et d’alliance.

De la pré-négociation au traité d’alliance

21Entre 218, le moment où débute le second conflit punique, et 210, période à laquelle Syphax envoie une ambassade à Rome, aucun traité n’est conclu. Carthage et Rome continuent d’exploiter la rivalité entre les clans numides. Cependant, la mort de Publius et Gnaeus Scipion et l’élection de Lucius Scipion (fils du premier cité) comme général de l’armée romaine et les victoires remportées par ce dernier en Espagne, changent le cours des événements.

L’alliance Syphax-Carthage

22La fortune abandonne Carthage. Après ses défaites en Espagne [24], la voilà qui perd ses appuis en Afrique. Rome vient d’affirmer sa suprématie au plan militaire comme au plan diplomatique en signant un traite d’alliance avec Syphax. Les Puniques tentent de réagir. Ils continuent à chercher une alliance avec Syphax. Carthage gagne en définitive l’amitié du souverain numide. Dès le départ de Scipion, Hasdrubal qui est encore présent dans la capitale des Massessyles, arrive à conclure une alliance entre Carthage et les Numides. Cette fois l’alliance dépasse le domaine politique : Erat Hasdrubali, Gisgonis filio non hospitium modo cum rege, de quo ante dictum est, cum ex Hispania forte in idem tempus Scipio atque Hasdrubal conuenerunt, sed mentio quoque incohata adfinitatis ut rex duceret filiam Hasdrubalis[25]. Ainsi, en 205 avant J.-C., Syphax épouse Sophonisbe, la fille d’Hasdrubal. Ce mariage, partie intégrante de la nouvelle alliance, montre le changement dans les rapports entre Carthage et Syphax : At inter aliam gratulationem, ut publicum quoque foedus privato adiceretur, societas inter populum Carthaginiensem regemque, data ultro citroque fide eosdem amicos inimicosque habituros, iure iurando adfirmatur[26]. Le revirement de Syphax en faveur de Carthage ne cache-t-il pas une autre raison que son mariage avec Sophonisbe ?

23Les historiens antiques, tels que Appien, Tite-Live, et les historiens actuels comme Gsell, Decret et Fantar ne cachent pas que Sophonisbe était belle et intelligente. La beauté et l’intelligence de la jeune Carthaginoise suffisent-elles à faire changer Syphax d’avis au point de rompre une alliance récente avec Rome ? À mon avis, l’attitude du souverain numide est dictée par autre chose que par l’union avec la belle Carthaginoise. N’oublions pas que le principal sujet de discorde entre Carthage et Syphax est une revendication territoriale. Si Syphax rompt le traité d’alliance avec Rome, c’est tout simplement que le litige territorial avec Carthage a été résolu. La proposition de mariage faite à Syphax est donc plutôt une manière de renforcer et de garantir les liens entre les deux peuples.

24Giscon, ayant obtenu des garanties de Syphax, décide ce dernier à se désolidariser de Scipion. Le Numide envoie une délégation avertir Scipion de ne plus compter sur leurs engagements : Ut legatos in Siciliam ad Scipionem mittat, per quos moneat eum ne prioribus suis promissis fretus in Africain traiciat[27]. Ainsi le traité d’alliance est dénoncé par Syphax, qui n’hésite pas à faire savoir à Scipion que, si d’aventure, la guerre éclatait, il serait obligé de se battre pour sa terre et celle de sa femme [28]. Loin d’être une position de « neutralité positive » comme veulent nous le faire croire Decret et Fantar [29], l’attitude de Syphax est bien celle de celui qui a pris position, à la suite de son mariage avec une Carthaginoise. Le revirement du souverain numide ne met-il pas en péril le débarquement de Scipion sur les côtes africaines ? Pourtant le général romain continue ses préparatifs de débarquement.

Massinissa, l’allié de Rome ou les débuts de la conquête romaine en Afrique

25La défection de Syphax en faveur de Carthage doit être pour Scipion un désastre. Mais la fortune ne tourne pas véritablement le dos au général romain. En effet, au moment où les légions romaines remportent des victoires sur Carthage en Espagne, Massinissa fait partie des alliés de Carthage [30]. Il est donc possible de penser que les deux tribus sont les satellites de Carthage. Croire en cette hypothèse, c’est occulter la rivalité existant entre Syphax et Massinissa. À aucun moment Carthage ne tente de réconcilier les deux irréductibles ennemis numides. Il faut donc croire que cette situation conflictuelle est très bien exploitée par les Puniques.

26Massinissa décide alors de quitter les rangs puniques et de rejoindre les Romains. Quelle est l’origine de cette décision ? Pour Stéphane Gsell [31], Massinissa a pris conscience de la faiblesse de Carthage. Les Carthaginois ont perdu de nombreuses batailles en Espagne et leur domination n’est plus effective dans la péninsule Ibérique. Enfin, dans la rivalité qui l’oppose à Syphax, Massinissa n’a jamais eu le soutien ni la considération que Carthage accorde à son ennemi, le roi des Massaessyles.

27Au moment où la guerre d’Espagne semble prendre fin, Massinissa rencontre en secret Silanus, un des lieutenants de Scipion [32]. Au cours de cette entrevue, une alliance entre Rome et Massinissa est envisagée. Massinissa manifeste le désir de rencontrer Scipion, pour conclure les négociations. Le souhait du Numide se réalise au cours de l’automne 206. Massinissa et Scipion se rencontrent en secret et scellent une alliance : Fide data acceptaque profectus retro Tarraconem est[33]. Ce traité d’alliance conforte le général romain. Massinissa lui assure l’aide et le soutien dont il a besoin pour venir à bout de Carthage.

28La stratégie conçue pour battre Carthage est mise à exécution. La présence de Massinissa aux côtés de l’armée romaine est un facteur déterminant [34] dans la chute de Carthage et de son allié Syphax. La guerre entre Rome et Carthage se poursuit entre 204 et 202 avant J.-C. Sur le continent africain, comme l’avait toujours souhaité Scipion, le conflit entre les « deux grands » met aussi aux prises les deux « satellites » que sont les tribus massyle et massaessyle. Massinissa et Rome ont finalement raison de Syphax en 203 avant J.-C. [35]. La défaite de Carthage aux portes de Zama en octobre 202 avant J.-C. ouvre les portes à la négociation en vue de conclure un traité de paix. Ce traité de paix est signé en 201 avant J.-C.

29Mais ce n’est pas pour autant que la rivalité entre Carthage et Rome prend fin. Rome, par cette victoire, devient la seule et véritable maîtresse de la Méditerranée occidentale. Rome, reconnaissant les beaux faits d’armes de Massinissa et sa fidélité, le récompense. Salluste nous donne un aperçu de la générosité de Rome à l’égard du nouveau roi des Numides : […] Ob quae victis Carthaginiensibus et capto Syphace, civis in Africa magnum atque late imperium valuit, populus Romanus quascumque urbis et agros manu ceperat, regi dono dedit. Igitur amiticia Massinissae bona atque honesta nobis permansit[36].

30La situation politique sur le continent évolue progressivement. Rome, dans le traité de paix conclu avec Carthage, s’érige en quelque sorte comme le « Maître » de l’Afrique du Nord. Les Romains jouent pleinement ce rôle. Aucune autre puissance ne peut leur résister. De la victoire de Zama en 202 avant J.-C. en passant par la chute de Carthage, la guerre de Jugurtha, les guerres d’Afrique et enfin la révolte de Tacfarinas, Rome vient à bout de ses ennemis grâce à ses légions, mais surtout grâce à l’aide que lui apportent ses différents alliés [37] issus des nombreuses populations d’Afrique du Nord.

31La domination romaine en Afrique du Nord commence par le conflit contre Carthage et s’étend au reste de l’Afrique. La puissance carthaginoise a fait trembler Rome pendant une dizaine d’années au cours de la seconde guerre punique. Les deux grandes puissances de la Méditerranée se lancent dans une politique diplomatique sans précédent. Des alliances se nouent et se dénouent à un rythme accéléré.

32Tite-Live et Polybe nous font découvrir une politique diplomatique importante en temps de guerre. De la pré-négociation au traité d’alliance, il se passe du temps et surtout de nombreux événements, en particulier un mariage. Malgré les contacts établis et les conditions assez bien élaborées par les différentes ambassades, les alliances n’ont été effectives que par la volonté et la rencontre des chefs : général, roi, prince, etc. Pour venir à bout de leurs ennemis, Rome, Carthage, et les chefs de tribus numides ont eu besoin d’un tiers. Chaque fois que la puissance romaine se sent menacée, elle n’hésite pas à se battre, mais aussi à rechercher des alliances. Il est indéniable que la présence d’un allié, ajoutée à la valeur des légions romaines, a permis à Rome de conquérir l’Afrique.

Notes

  • [*]
    Prépare à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, sous la direction de Michel Christol, une thèse de doctorat sur Un aspect de la domination : Le contrôle de la terre à travers les documents sur le bornage en Afrique romaine, de la conquête à l’Antiquité tardive.
  • [1]
    Il s’agit des historiens suivants : G. Boissier, R. Cagnat, G. C. Picard, S. Gsell, A. Berthier, M. Rachet, Ch. A. Julien, M. Fantar, F. Decret, J. Gascou, Cl. Lepelley, etc.
  • [2]
    L’Afrique du Nord, dont il s’agit, englobe les États actuels de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie.
  • [3]
    À cette époque, le monde connu comprend : l’Afrique, l’Asie et l’Europe.
  • [4]
    Historien romain né à Padoue entre 64 et 59 avant J.-C. et mort en 17 après J.-C.
  • [5]
    Historien grec, originaire d’Arcadie. Il est déporté à Rome comme otage et vit avec Scipion Émilien dans la maison de Paul-Émile.
  • [6]
    Appien, Diodore, Dion Cassius, Polybe et Tite-Live sont les historiens qui ont relaté avec le plus de détails les événements relatifs aux guerres puniques.
  • [7]
    Polybe, Histoire, III, 20 et 33, J. de Foucault éd. et trad., Paris, 1971 et Tite-Live, Histoire romaine, XXI, 18, 19 et 20, A. Flobert éd. et trad., Paris, 1994.
  • [8]
    Polybe, op. cit., 113, 5 ; 117, 2-4, 8, 11-12.
  • [9]
    S’agissant de l’organisation de l’armée carthaginoise, il faut se reporter au chapitre III du Tome II de L’histoire Ancienne de l’Afrique du Nord de S. Gsell, Osnabrück, 1972-1979.
  • [10]
    Tite-Live, op. cit., XXIV, 48-49.
  • [11]
    Ibid.
  • [12]
    Agathocle est un grec qui devient tyran de Syracuse au IVe siècle. Il tente de conquérir l’Afrique, mais sa tentative est un échec. Quant à Regulus, c’est un des consuls de l’année 256 avant J.-C. Au cours de la première guerre punique, Régulus tente un débarquement en Afrique. Son projet se solde par un échec (Cf. Cicéron, De Officiis, III, 26, 99 ; et Valère Maxime I, 1, 14).
  • [13]
    F. Decret et M. Fantar, L’Afrique du Nord dans l’Antiquité, Paris, 1998, p. 90.
  • [14]
    F. Decret et M. Fantar, op. cit., p. 89.
  • [15]
    Tite-Live, op. cit., XXIV, 48-49.
  • [16]
    Tite-Live, op. cit., XXVIII, 17, P. Jal éd. et trad., Paris, 1995.
  • [17]
    Tite-Live, op. cit., XXVIII, 4.
  • [18]
    Il s’agit de S. Gsell, de F. Decret et M. Fantar.
  • [19]
    Tite-Live, op. cit., XXVII, 4.
  • [20]
    Tite-Live, op. cit., XXVII, 4.
  • [21]
    Tite-Live, op. cit., XXIV, 49.
  • [22]
    A. Berthier, La Numidie, Rome et le Maghreb, Paris, 1984, p. 34.
  • [23]
    S. Gsell, op. cit., t. III, p. 183.
  • [24]
    Tite-Live, op. cit., XXVIII, 17.
  • [25]
    Tite-Live, op. cit., XXIX, 23, « Hasdrubal fils de Giscon avait lancé l’idée d’unir leurs familles en lui donnant sa fille en mariage », P. François éd. et trad., Paris, 1994.
  • [26]
    Tite-Live, op. cit., XXIX, 23, « Pour marquer sa reconnaissance, Syphax signa avec les Carthaginois un traité d’alliance qui les liait réciproquement et ils jurèrent sous la foi du serment qu’ils auraient mêmes amis et mêmes ennemis ».
  • [27]
    Tite-Live, op. cit., XXIX, 23, « une délégation avertit Scipion de ne plus compter sur leurs engagements pour passer en Afrique ».
  • [28]
    Tite-Live, op. cit., XXIX, 23.
  • [29]
    F. Decret et M. Fantar, op. cit., p. 94.
  • [30]
    Tite-Live, op. cit., 49.
  • [31]
    S. Gsell, op. cit., t. III, p. 187.
  • [32]
    Tite-Live, op. cit., XXVIII, 16.
  • [33]
    Tite-Live, op. cit., XXVIII, 35, « Ils engagèrent donc leur parole, puis Scipion partit directement pour Tarragone ».
  • [34]
    Tite-Live, op. cit., XXIX, 29.
  • [35]
    Tite-Live, op. cit., XXX, 11 ; 12 ; et 13, A. Flobert éd. et trad.
  • [36]
    Salluste, Guerre de Jugurtha, V, « […] après la défaite de Carthage et la capture de Syphax, dont l’autorité en Afrique était grande et s’étendait au loin, Rome fit don à ce roi (Massinissa) de toutes les villes et de tous les territoires qu’elle avait pris. Notre alliance avec Massinissa se maintint bonne et honorable », B. Ornstein éd., J. Roman trad., Paris, 1924.
  • [37]
    Les tribus Numides et Maures ont été les premiers alliés africains des Romains. Concernant les populations d’Afrique du Nord, il faut consulter l’ouvrage de J. Desanges, Catalogue des tribus africaines de l’antiquité classique à l’ouest du Nil, Dakar, 1962.
Innocent Kati-Coulibaly [*]
  • [*]
    Prépare à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, sous la direction de Michel Christol, une thèse de doctorat sur Un aspect de la domination : Le contrôle de la terre à travers les documents sur le bornage en Afrique romaine, de la conquête à l’Antiquité tardive.
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/01/2009
https://doi.org/10.3917/hyp.001.0131
Pour citer cet article
Distribution électronique Cairn.info pour Éditions de la Sorbonne © Éditions de la Sorbonne. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.
keyboard_arrow_up
Chargement
Chargement en cours.
Veuillez patienter...