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Hypothèses

2009/1 (12)


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Lorsque Robert II, comte d’Artois depuis 1250, meurt en héros à la bataille de Courtrai, en juillet 1302, il laisse derrière lui une fille, Mahaut, épouse du comte de Bourgogne Othon IV, et un petit-fils, Robert, héritier d’un fils trop tôt disparu. Parce que la représentation successorale n’est pas admise dans l’espace artésien, c’est à la première, seule descendante directe du défunt, que revient le comté d’Artois. Veuve quelques mois plus tard, Mahaut d’Artois se retrouve seule à la tête de la principauté artésienne.

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Elle est entourée de nombreux officiers qui l’assistent dans son gouvernement. Pour les discipliner, elle dispose certes de la répression mais aussi de la récompense dont elle fait un usage politique : la récompense lui permet de les fidéliser tout en créant entre eux une émulation bénéfique. En ce sens, l’usage de la récompense participe de la formation d’un corps de serviteurs dévoués, rémunérés en fonction de leur mérite. L’octroi d’une distinction reste cependant soumis à l’arbitraire de la comtesse, qui est seule juge de ses critères d’attribution : la récompense favorise aussi le maintien de liens personnels entre Mahaut et ses serviteurs.

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Les miroirs des princes insistent sur le fait que le prince ne doit pas donner pour donner mais dispenser ses largesses à ceux qui en sont dignes, qui le méritent : « Donc se li rois vel[t] estre larges et liberaus, il doit as boens donner et fere bien a ceux qui en sont dignes por bien, ne mie por la veine gloire du monde. » [1][1] Gilles de Rome, Li Livres du gouvernement des rois,...

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Cela concerne directement les serviteurs du prince. Dans Li Livres du gouvernement des rois, Gilles de Rome consacre ainsi un chapitre à l’attitude que doivent avoir les rois et les princes envers leurs serviteurs. Il résume cette bonne conduite en cinq points, dont le dernier précise « que les rois et les princes ne doivent pas retenir les loiers ne les saleires de lor serjanz, ainz les doivent guerredonner et plus et moins selon cen qu’il lor semble qu’il aient ou plus ou mains deservi » [2][2] Ibid., Livre 2, partie 3, chap. XVII, p. 265-266..

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Si le terme de « guerredon », utilisé en ancien français, rapproche plutôt la récompense du don, il est une nouvelle fois question d’un don particulier qui vient récompenser une bonne action. La récompense est bien un devoir du prince, tout autant que la sanction. Elle est présentée ici comme une forme de salaire, qui varie en fonction des services rendus.

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Le don et la récompense sont le plus souvent confondus. Pourtant, ces deux termes renvoient à des processus différents. En Artois, la comtesse continue de donner pour entretenir ses réseaux de clientèle mais elle valorise en même temps ceux de son entourage ou de ses officiers qui lui ont rendu des services. Dans ce cas, le don qu’elle leur concède est désigné par les termes de remuneratio, compensatio ou recompensatio[3][3] 15 août 1318, AD Pas-de-Calais, A 6318 ; B. Delmaire,.... Il ne s’agit plus dans ce cas d’un simple don mais bel et bien d’une récompense, c’est-à-dire une forme de rémunération particulière, versée au bénéficiaire en compensation, en dédommagement d’un acte remarquable. C’est ce que montre l’acte de février 1302, par lequel Thierry de Hérisson obtient d’Othon et de Mahaut la maison de Rémy et ses dépendances :

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« Nous Othes et Mahaus et caetera a touz et caetera que nous, attendans et considerans les bons et aggreables services que maistres Thierrys de Hiricon, nos amés et feables clers, a fait par lonc tans a notre treschier seigneur et pere de nous la contesse monseigneur d’Artoys, que Diex assoille, et a fait a nous, en remuneration et guerredon de son service et de son travail avons donné, donnons et ottroions au dit maistre Thierry a sa vie tant seulement notre maison de Remy et toutes les rentes de bles, d’avoines et de chapons appartenans a la dite maison en la baillie que on dit de Langlee a tenir de nous et de nos successeurs en fief lige […]. » [4][4] Février 1302, BnF, ms fr. n. a. 21199, fol. 7 n° 1...

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Ce texte insiste bien sur le lien de cause à effet reliant le service à la récompense. Il introduit également un critère d’attribution autre que le service rendu : la fidélité. La récompense est donc ce que l’on donne à quelqu’un en reconnaissance de ses services, de son dévouement ou de sa fidélité.

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En Artois, la comtesse accorde des récompenses à ses officiers les plus méritants sous des formes variées : numéraire, biens meubles ou immeubles, qui figurent pour la plupart dans ses testaments. En 1318, elle lègue trois cents livres aux écuyers et cent livres aux valets de son Hôtel, que ses exécuteurs testamentaires devront répartir selon les mérites de chacun [5][5] 15 août 1318, AD Pas-de-Calais, A 6318 ; B. Delmaire,.... Son dernier testament, rédigé le 24 mars 1329, inclut une clause similaire selon laquelle la comtesse octroie deux mille livres aux gens de son Hôtel, à répartir cette fois selon leur statut et leur mérite [6][6] 24 mars 1329, ibid., p. 4 et 37 [12]. Sachant que l’Hôtel....

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La comtesse ne récompense pas seulement ses serviteurs de leur vivant car ses faveurs s’étendent aussi à leurs descendants et héritiers. Tout se passe comme si l’honneur de servir le prince rejaillissait sur l’ensemble de la famille. Certains services rendus sont tels que la comtesse en reste redevable au-delà de la mort. Plusieurs de ses officiers ont par exemple payé de leur vie leur loyauté à la comtesse durant la révolte nobiliaire qui secoue l’Artois entre 1315 et 1319. C’est pourquoi elle veille à assurer des revenus suffisants à leurs héritiers. C’est ainsi qu’en 1318, elle lègue aux enfants de Pierre de Hérisson quarante livres de rente sur ses tonlieux d’Arras en remerciement de ses services. Elle promet aussi aux héritiers de Denis de Hérisson cinquante livres de rente perpétuelle sur les tonlieux d’Arras et lègue à sa fille Mahaut deux cents livres pour son mariage. Elle donne également à Denise, fille de Thomas Brandon et Agnès de Hérisson, vingt livres de rente perpétuelle sur les tonlieux d’Arras et lui promet deux cents livres pour le jour de ses noces. Son sergent, Jean Cornillot, a déjà été récompensé de son vivant par une rente à vie de cent sous sur la prévôté d’Hesdin et, après son décès, ses héritiers voient cette somme augmentée jusqu’à dix livres de rente [7][7] 15 août 1318, ibid., p. 25-26 et 30 [32], p. 26 et.... Pour respecter sa parole, Mahaut n’hésite d’ailleurs pas à appliquer de manière anticipée ses dispositions testamentaires : en 1319, la fille de Thomas Brandon, Denise, se marie et reçoit les deux cents livres promises. L’année suivante, c’est la fille de Denis de Hérisson, Mahaut, qui bénéficie d’un don pour fêter ses noces [8][8] AD Pas-de-Calais, A 37641 (29 octobre 1319) et A 397.... Dès le 15 août 1319, la veuve et les enfants de Jean Cornillot obtiennent la somme promise par la comtesse [9][9] AD Pas-de-Calais, A 645 ; B. Delmaire, « La comtesse.... Les fils de Denis et Pierre de Hérisson reçoivent la leur en 1320 [10][10] AD Pas-de-Calais, A 6422 et A 6423 (Ibid.).. Cette surprenante et exceptionnelle pratique qui consiste à appliquer certaines clauses testamentaires alors même que la comtesse est encore vivante témoigne sans aucun doute de l’importance que cette dernière accorde à la récompense.

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Le service du prince devient outil d’ascension sociale, comme en témoigne la carrière de Thierry de Hérisson, « le Mazarin de la comtesse Mahaut » [11][11] A. Guesnon, La Trésorerie des Chartes d’Artois avant.... Lorsque Agnès de Bourbon épouse Robert II en 1277, elle emmène avec elle un certain Thierry Larchier, seigneur de Hérisson [12][12] Hérisson, Allier, arr. Montluçon., devenu Hireçon en picard. Titulaire d’une prébende canoniale dans sa ville d’origine, il est mentionné comme clerc du comte d’Artois dès 1293. Il est ensuite chargé de la procuration du comte dans son procès avec Robert de Clermont au sujet de la succession d’Agnès de Bourbon. Trésorier du comte, il l’accompagne en Gascogne en 1296 et assiste à sa mort, à Courtrai, en 1302. Resté au service de Mahaut, il en devient rapidement le lieutenant. Le receveur d’Artois lui verse deux cents livres de gages à chaque terme [13][13] BM Saint-Omer, ms 871, fol. 9 (Chandeleur 1312), fol. 23..., c’est-à-dire les indemnités les plus élevées, loin devant les autres officiers de la comtesse [14][14] Selon le compte de l’Ascension 1322, les procureurs.... Il joue un rôle essentiel dans le contrôle des comptes de la comtesse, qui l’autorise même à ordonner des paiements en son nom. Même s’il n’en porte jamais le titre, c’est lui le chancelier de Mahaut, comme le montre cet acte du mois de février 1308 au bas duquel il est précisé que c’est à Thierry qu’il revient d’apposer le sceau comtal [15][15] 19 février 1308, BnF, ms fr. n. a. 21199, fol. 2 n.... D’autres indices témoignent de son importance dans le gouvernement du comté : destinataire de 24% des messages envoyés par Mahaut entre 1314 et 1322 [16][16] Sur la même période, 27 % des messages s’adressent..., il utilise le personnel du bailliage d’Arras pour correspondre avec la fille de Mahaut, ou encore le bailli d’Amiens [17][17] Comptes du bailliage d’Arras, Toussaint 1312, AD Pas-de-Calais,.... Les relations entre Thierry et la comtesse se fondent sur une grande confiance mutuelle : Thierry est nommé exécuteur testamentaire des deux premiers testaments de la comtesse ; en 1328, peu de temps avant sa mort, il lui confie à son tour le soin de régler sa succession [18][18] P. Bougard, « La fortune et les comptes de Thierry.... Tout en servant la dynastie comtale, il poursuit une carrière au service de la monarchie : régulièrement qualifié de « clerc du roi » à partir de 1301, il participe au Parlement en 1319 [19][19] O. Canteaut, Gouvernement et hommes de gouvernement..., et porte le titre de « conseiller du roi » dans un acte du 9 mai 1321 [20][20] Ibid., p. 37.. Homme d’Église, il accumule de nombreuses prébendes canoniales. Sans doute favorisée par le soutien, voire les interventions de la comtesse d’Artois, cette carrière ecclésiastique est couronnée par son accession à l’épiscopat d’Arras en 1327.

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Alors qu’il est mentionné pour la première fois comme clerc de Robert II, père de Mahaut, il possède déjà des biens de famille dans sa région d’origine, le Bourbonnais. Un acte de 1317 mentionne d’ailleurs plusieurs maisons à Hérisson et aux alentours, des jardins, des vignes, des prés, un étang, un moulin ; à Montluçon, un clos et une vigne ; à Mésangy, un moulin, une pêcherie et des rentes ; à Vitray, des rentes [21][21] AD Pas-de-Calais, A 8722 ; P. Bougard, « La fortune.... Il acquiert également des biens à Paris – une maison et une grange – et dans la région parisienne – les domaines de Champigny-sur-Marne, Chennevières-sur-Marne et Moissy-l’Évêque [22][22] Ibid., p. 130.. Néanmoins, il doit une bonne part de sa fortune aux récompenses qu’il reçoit de la famille comtale. Le deuxième testament de Mahaut, dans lequel elle amortit tous les biens que son père, son mari ou elle-même ont donnés en viager à Thierry, nous apprend que celui-ci a déjà reçu en 1318 une maison à Fampoux, une autre à Avesnes-le-Comte, une autre à Saint-Omer, la maison d’Ivergny et ses dépendances, la haute justice à Gosnay, une terre de cent livrées à Roquetoire, les prés et les fossés de la ville d’Aire, cinq mesures de bois annuelles à couper dans le bois de Wasselot et cent lapins à prendre dans la garenne de Fampoux [23][23] 15 août 1318, AD Pas-de-Calais, A 6318 ; B. Delmaire,.... Il est d’ailleurs l’un des rares à figurer déjà dans le premier testament de Mahaut, en 1307. Celle-ci lui promet alors une rente viagère de cent livres assise sur le gaule d’Arras en récompense des services qu’il lui a rendus ainsi qu’à son père [24][24] 19 août 1307, AD Pas-de-Calais, A 5327 ; ibid., p. 18.... Enfin, elle soutient l’œuvre pieuse de son principal conseiller en accordant à la future chartreuse de Gosnay cent livrées de terres de rente, et prend à sa charge la construction de l’église [25][25] 15 août 1318, AD Pas-de-Calais, A 6318 ; ibid., p. 25.... Là encore, Mahaut veille à l’application anticipée de ses dernières volontés : dès 1320, Thierry reçoit la rente promise pour sa chartreuse et les cinq cents livres destinées à la construction de l’église [26][26] AD Pas-de-Calais, A 6426 (20 décembre 1320) et A 397.... Finalement, Thierry reçoit cent livres de rente en 1307 et quatre cents livres en 1318. Il est encore récompensé après son décès, survenu le 20 novembre 1328, puisque dans son dernier testament, rédigé en 1329, Mahaut lègue deux mille livres pour envoyer des hommes d’armes défendre la Terre sainte pendant un an, pour le salut de l’âme de Thierry [27][27] Ibid., p. 33 et 35-36 [5]..

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L’ampleur de ces concessions, très bien gérées grâce à la mise en place d’une comptabilité rigoureuse, font de Thierry un homme fortuné. Il bénéficie en outre de nombreuses prébendes canoniales dont certaines sont obtenues par collation du comte ou de la comtesse d’Artois. C’est le cas pour celle de Lens en 1302 et de Lillers en 1308 [28][28] Thierry de Hérisson a obtenu de nombreuses prébendes,.... Peut-être Mahaut a-t-elle aussi favorisé son accession à l’épiscopat [29][29] Thierry de Hérisson est nommé au siège d’Arras le 27.... Toujours est-il que le service du prince permet à Thierry une ascension sociale fulgurante. Vers la fin de sa vie, il est même en mesure de faire des dons à la comtesse d’Artois : en 1324, il lui cède la terre de Wagnonlieu et le domaine de Boves, dans la prévôté de Fampoux, pour doter le couvent des dominicaines de la Thieuloye que la comtesse a fondé dans les faubourgs d’Arras [30][30] P. Bougard, « La fortune et les comptes… », art. cité,....

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La première conséquence d’une politique de la récompense est de créer une émulation entre les officiers comtaux qui espèrent bénéficier eux aussi des largesses comtales. L’intérêt pour le service du prince s’observe au sein même de la famille de Thierry. À sa suite, deux de ses frères entrent au service de Mahaut : Pierre, bailli de Châteaurenard et de Charny puis d’Arras, et Denis, valet puis trésorier de Mahaut. La tradition se perpétue à la génération suivante, qui compte trois valets au sein de l’Hôtel – Guillaume, Deniset et Thierriet, et une demoiselle, Béatrice. Cette intégration dans l’entourage comtal est aussi une faveur dont bénéficient les descendants des officiers. Il s’agit d’une forme indirecte de récompense qui rejaillit sur la lignée et favorise l’implantation durable de dynasties de serviteurs. Sans pouvoir la mesurer complètement, nous pouvons imaginer que la réussite de Thierry inspire bien au-delà des rangs familiaux et qu’elle influe sur le comportement des autres officiers comtaux, eux aussi avides de reconnaissance. Elle est donc outil de gouvernement : en motivant ses serviteurs, l’autorité cherche à s’assurer leur fidélité et à améliorer leur efficacité [31][31] « Mais d’où vient cette assurance, celle qui veut qu’inciter.... Parce qu’elle ne concerne que le ou les meilleurs, dont on reconnaît le mérite, la récompense entraîne la formation d’un groupe exemplaire dont les membres accèdent à un nouveau statut. L’octroi de distinctions est finalement un outil d’ascension sociale pour les bénéficiaires mais contribue également à les exclure du reste de la communauté. Ils s’en distinguent visuellement, par le port de la livrée. Avec la multiplication des récompenses, cette rupture s’accroît. Les officiers sont désormais des auxiliaires dévoués au prince auquel ils doivent leur fortune.

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L’émergence de ces serviteurs bouleverse la hiérarchie sociale traditionnelle. Leur importance nouvelle dans la société artésienne apparaît surtout par le biais des attaques dont ils font l’objet de la part de l’aristocratie locale lors de la révolte des années 1315-1319. Les nobles s’en prennent alors à l’entourage de la comtesse :

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« Item, il ont osté a la dite contesse touz ses chevaliers et touz ses escuiers et menacé a ardoir leur maisons et laidir des cors, se il demeurent plus entour li, ne vestent plus de ses dras et, avec tout ce, ont menacié les ballis, le conseilh et les serganz la dite contesse […]. » [32][32] 16 octobre 1315, AD Pas-de-Calais, A 6033 ; A. Artonne,...

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À l’automne 1315, la comtesse d’Artois fait rédiger un mémoire dans lequel sont consignés « li grief, les entreprises, li outrage et li descort que li chevalier et escuier de la conté d’Artoys et des arrierefiez, qui se dient alié, ont fait ou graf prejudice contre l’ouneur, l’estat de la contesse d’Artoys, sa juridiction, son heritage et sa gent » [33][33] AD Pas-de-Calais, A 6123, ibid., P. J. n° 23, p. 2.... Certains des conseillers de la comtesse sont effectivement violemment pris à partie par les Alliés révoltés. L’un deux, Gilles de Neuville, se serait adressé à Guillaume Gobe, ancien conseiller de la comtesse, en ces termes :

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« Guillaume, Guillaume, gardez comment vous en parlez, vous etes des aliez et avez esté du conseilh et jeté les letres et, par le sanc Dieu, se vous en parlez autrement que vous ne devez, ne contre les ordenances, je ferai tant que cele teste vous volera jus des espaules ! » [34][34] Ibid.

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Et, de fait, les plus fidèles serviteurs de la comtesse payent chèrement leur dévouement. Jean Cornillot, sergent de la comtesse, est arrêté par les révoltés et, au terme d’un simulacre de procès, il est condamné à être traîné et pendu. Parce que la corde a cédé, il est enterré vif jusqu’au cou avant d’être décapité [35][35] Ibid.. Le frère de Thierry, Denis de Hérisson, est également victime de la violence nobiliaire : emprisonné par les insurgés, il meurt en captivité. Thierry de Hérisson est encore plus directement visé par les attaques des nobles :

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« Il [le seigneur de Caumont] fist plainte de par les aliez au roy de la contesse que il disoit qui honnissoit tout son pais, especiaument du prevost, par lequel il disoit que li pais estoit honniz et perduz. » [36][36] Ibid.

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Ces accusations de mauvais gouvernement, qui ne sont pas sans rappeler celles portées quelques mois plus tôt contre Enguerrand de Marigny, font surgir le topos du mauvais conseiller et trahissent l’antipathie suscitée par les hommes qui entourent la comtesse. Ces reproches obligent le prévôt à demander aux villes artésiennes des certificats prouvant son intégrité. Plus grave, les révoltés « jurerent la mort du dit prevost, qui lieu tenanz estoit de la dite contesse, et acorderent que il n’entrast jamais ou pais et se il y entroit que on le tuast » [37][37] Ibid.. Face à ces menaces, Thierry fuit le comté au mois de juin 1315 et se réfugie à la cour pontificale. Les Alliés d’Artois s’en prennent alors à ses biens, pourtant placés sous la main du roi à partir du 5 juillet 1315 [38][38] P. Bougard, « La fortune et les comptes… », art. cité,.... La révolte marque de ce fait le coup d’arrêt à la politique d’acquisition territoriale de Thierry en Artois. Les événements sont révélateurs de la crispation de la noblesse artésienne face à la concurrence de ces nouveaux serviteurs du prince. Si ces derniers perçoivent confusément qu’ils forment un groupe social particulier, les pratiques endogamiques au sein des familles d’officiers restent rares [39][39] Le seul exemple relevé ici est celui d’Agnès de Hérisson,..., et c’est surtout l’attitude de la communauté à leur égard qui participe de la naissance d’un fort sentiment identitaire. Finalement, le corps des serviteurs semble davantage se construire en négatif, par opposition au reste du corps social, que dans une démarche positive, consciente et raisonnée. À l’inverse, ils entretiennent des liens toujours plus étroits avec le pouvoir dont ils sont les indispensables agents.

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Alors que le don crée un lien de réciprocité entre le donateur et le bénéficiaire, la récompense est une forme de don à sens unique qui n’a aucun caractère d’obligation et fonde de ce fait un rapport hiérarchique entre les deux parties. Celui qui rend service, parce qu’il espère être récompensé, s’en remet à la décision du bénéficiaire de ce service, qui choisit ou non de récompenser. En définitive, parce que l’octroi d’une récompense est un acte exceptionnel, qui reste à la discrétion de la comtesse d’Artois, celle-ci fait de certains de ses serviteurs des clients avec lesquels elle entretient des relations personnelles fortes. Ce faisant, elle ne fait qu’entériner et renforcer un état de fait lié à la conception de l’office en Artois. Bien que tenus en garde, c’est-à-dire en échange d’un salaire, les offices font de leurs détenteurs des sujets soumis à la domination du prince plutôt que des fonctionnaires. En effet, les liens entre la comtesse et ses officiers restent plus personnels qu’institutionnels. Ces liens de sujétion s’affirment dès l’entrée en charge des officiers comtaux dont la nomination ou la révocation sont à la seule appréciation de la comtesse. La force de ces liens est accrue par le serment que les officiers prêtent à la comtesse. Les officiers de finances sont en outre responsables de leur gestion sur leur fortune, ce qui montre bien qu’il n’y a pas encore de distinction entre la fonction et la personne. De ce fait, si « l’argent et les avantages que procurait le service du prince permettaient aux officiers de disposer des moyens de concrétiser leur réussite » [40][40] O. Mattéoni, Servir le prince. Les officiers des ducs..., cette possibilité d’ascension sociale se limite à ceux qui disposent à l’origine d’une fortune déjà solide qui puisse servir de caution lorsqu’ils exercent une charge au service du prince. C’est pourquoi la plupart des officiers comtaux sont issus de la noblesse ou de la bourgeoisie locale. Thierry de Hérisson lui-même, nous l’avons vu, disposait d’un patrimoine conséquent avant d’entrer au service de Robert II. La récompense est certes un outil de promotion sociale mais elle ne concerne qu’une frange étroite de la société artésienne. Il faut noter enfin que les relations féodo-vassaliques persistent et renforcent le caractère personnel des liens qui unissent la comtesse à certains de ses officiers. Thierry de Hérisson, par exemple, tient plusieurs de ses biens en fief de Mahaut, à laquelle il prête hommage. C’est le cas de la rente de deux cents mencauds d’avoine assise sur le gaule d’Arras [41][41] AD Pas-de-Calais, A 4515 ; P. Bougard, « La fortune..., de la maison de Rémy ou encore du château de Gosnay, qu’il tient en fief lige de la comtesse [42][42] Ibid., p. 33..

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Pour la comtesse d’Artois, la récompense est un outil de gouvernement qui lui permet de s’attacher un groupe de serviteurs fidèles. En ce sens, la récompense contribue à la construction de la principauté. Mais elle favorise concurremment le maintien de liens personnels, parfois même vassaliques, entre le prince et ses officiers : en définitive, ce n’est pas tant le service de l’État, en tant qu’entité, qui est récompensé, qu’une fidélité toute personnelle, même si la loyauté de certains serviteurs de Robert II à sa fille Mahaut, par delà la mort, témoigne d’un attachement certain à la dynastie.

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Pour les officiers comtaux, la récompense peut être un formidable outil d’ascension sociale. Parce qu’elle consiste surtout en l’octroi de biens matériels, elle fonde la fortune de certains d’entre eux. Mais ces réussites sont encore rares et restent plus personnelles que collectives. Même si les serviteurs du prince forment de plus en plus un groupe à part dans la société artésienne, comme le montre en particulier l’attitude des nobles révoltés, force est de constater qu’aucun esprit de corps n’existe encore. Ce n’est que quelques années plus tard que les ordres de chevalerie, instaurés au milieu du xive siècle par les rois puis les grands princes, permettront de distinguer un groupe plutôt qu’un individu.

Notes

[*]

Prépare une thèse à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, sous la direction de Claude Gauvard, intitulée Le gouvernement de la comtesse Mahaut en Artois (1302-1329).

[1]

Gilles de Rome, Li Livres du gouvernement des rois, H. de Gauchy trad., S.P. Molenaer éd., New York-Londres, 1899, Livre 1, partie 2, chap. XVIII, p. 65.

[2]

Ibid., Livre 2, partie 3, chap. XVII, p. 265-266.

[3]

15 août 1318, AD Pas-de-Calais, A 6318 ; B. Delmaire, « La comtesse Mahaut d’Artois et ses trois testaments (1307, 1318, 1329) », Histoire et archéologie du Pas-de-Calais. Bulletin de la commission départementale d’histoire et d’archéologie du Pas-de-Calais, 23 (2005), p. 25 et 30 [32], p. 31 [33].

[4]

Février 1302, BnF, ms fr. n. a. 21199, fol. 7 n° 151.

[5]

15 août 1318, AD Pas-de-Calais, A 6318 ; B. Delmaire, « La comtesse Mahaut d’Artois… », art. cité, p. 26 et 31 [37].

[6]

24 mars 1329, ibid., p. 4 et 37 [12]. Sachant que l’Hôtel compte en moyenne une soixantaine de valets, ces dons représentent environ une livre et demie par personne en 1318 et plus de trente livres par personne en 1329. Un valet touche habituellement huit deniers par jour.

[7]

15 août 1318, ibid., p. 25-26 et 30 [32], p. 26 et 30-31 [33].

[8]

AD Pas-de-Calais, A 37641 (29 octobre 1319) et A 397 (18 janvier et 5 février 1320). Ibid., p. 13.

[9]

AD Pas-de-Calais, A 645 ; B. Delmaire, « La comtesse Mahaut d’Artois… », art. cité, p. 13.

[10]

AD Pas-de-Calais, A 6422 et A 6423 (Ibid.).

[11]

A. Guesnon, La Trésorerie des Chartes d’Artois avant la conquête française de 1640, Paris, 1896, p. 7.

[12]

Hérisson, Allier, arr. Montluçon.

[13]

BM Saint-Omer, ms 871, fol. 9 (Chandeleur 1312), fol. 23 (Toussaint 1321), fol. 43 (Ascension 1322), fol. 59 (Chandeleur 1328).

[14]

Selon le compte de l’Ascension 1322, les procureurs et avocats comtaux au Parlement de Paris touchent entre vingt et quarante livres tournois de pension pour une année (ibid., fol. 43).

[15]

19 février 1308, BnF, ms fr. n. a. 21199, fol. 2 n° 68.

[16]

Sur la même période, 27 % des messages s’adressent à sa fille Jeanne et 22 % aux baillis artésiens.

[17]

Comptes du bailliage d’Arras, Toussaint 1312, AD Pas-de-Calais, A 2942.

[18]

P. Bougard, « La fortune et les comptes de Thierry de Hérisson », Bibliothèque de l’École des Chartes, 123-4 (1965), p. 127.

[19]

O. Canteaut, Gouvernement et hommes de gouvernement sous les derniers Capétiens (1313-1328), thèse de doctorat dactylographiée, C. Gauvard dir., Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2005, p. 10, n. 37.

[20]

Ibid., p. 37.

[21]

AD Pas-de-Calais, A 8722 ; P. Bougard, « La fortune et les comptes… », art. cité, p. 128-129.

[22]

Ibid., p. 130.

[23]

15 août 1318, AD Pas-de-Calais, A 6318 ; B. Delmaire, « La comtesse Mahaut d’Artois… », art. cité, p. 25 et 29-30 [30].

[24]

19 août 1307, AD Pas-de-Calais, A 5327 ; ibid., p. 18 et 22-23 [25].

[25]

15 août 1318, AD Pas-de-Calais, A 6318 ; ibid., p. 25 et 30 [31].

[26]

AD Pas-de-Calais, A 6426 (20 décembre 1320) et A 397 (18 janvier et 5 février 1321). B. Delmaire, « La comtesse Mahaut d’Artois… », art. cité, p. 13.

[27]

Ibid., p. 33 et 35-36 [5].

[28]

Thierry de Hérisson a obtenu de nombreuses prébendes, qu’il a parfois cumulées. Il s’agit des prébendes de Hérisson (av. 1293-av. 4 octobre 1316), Moulins (av. 9 avril 1306-1316), Bourges (1307), Arras (1299), Cambrai (1301), Lens (1302), Saint-Omer (1303), Amiens (1306), Lillers et Thérouanne (1308), Aire-sur-la-Lys (av. 1309) et Laon (1317). (P. Bougard, « La fortune et les comptes… », op. cit., p. 129 et 131?132).

[29]

Thierry de Hérisson est nommé au siège d’Arras le 27 janvier 1328 (B. Delmaire, Le Diocèse d’Arras de 1093 au milieu du xive siècle : recherches sur la vie religieuse dans le Nord de la France au Moyen Âge, Arras, 1994, p. 169-170). À cette occasion, la comtesse offre un somptueux banquet en l’honneur de son conseiller (J.-M. Richard, « Un banquet à Arras en 1328 », Bulletin de la commission des antiquités départementales (Pas-de-Calais), 4-1 (1875), p. 41-46).

[30]

P. Bougard, « La fortune et les comptes… », art. cité, p. 134, 136 et 146.

[31]

« Mais d’où vient cette assurance, celle qui veut qu’inciter à la performance, c’est gouverner (gubernatio) la motivation, notamment par l’usage de signes distinctifs. En d’autres termes, pourquoi récompenser le mérite ? Depuis le siècle des Lumières, la “science” managériale a sa réponse : pour gouverner les hommes et les organisations. Comment ? En reconnaissant une performance passée. Dans quel but ? Pour encourager une performance future. » (O. Ihl, Le Mérite et la République. Essai sur la société des émules, Paris, 2007, p. 17).

[32]

16 octobre 1315, AD Pas-de-Calais, A 6033 ; A. Artonne, Le Mouvement de 1314 et les chartes provinciales de 1315, Paris, 1912, P. J. n° 16, p. 179-181.

[33]

AD Pas-de-Calais, A 6123, ibid., P. J. n° 23, p. 204-220.

[34]

Ibid.

[35]

Ibid.

[36]

Ibid.

[37]

Ibid.

[38]

P. Bougard, « La fortune et les comptes… », art. cité, p. 147-149.

[39]

Le seul exemple relevé ici est celui d’Agnès de Hérisson, sœur de Thierry, qui épouse Thomas Brandon, bailli d’Arras de 1308 à 1313.

[40]

O. Mattéoni, Servir le prince. Les officiers des ducs de Bourbon à la fin du Moyen Âge (1356-1523), Paris, 1998, p. 407.

[41]

AD Pas-de-Calais, A 4515 ; P. Bougard, « La fortune et les comptes… », art. cité, p. 139.

[42]

Ibid., p. 33.


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