CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Le crédit est un sujet d’étude tout désigné pour l’historien, puisque le temps est l’objet même qui se vend dans le crédit. Emprunter, c’est acheter un délai pour rembourser, ce que résume la notion d’« intérêt ». Comme le précise Christophe Reffait, « pour que se déploie l’idée du crédit il faut d’abord accepter que l’avenir puisse être préempté, le temps artificiellement replié, les cycles naturels devancés » [1]. La relation de crédit qui s’ouvre entre créditeur et débiteur est donc fondée sur un mélange des temporalités : le crédit est finalement une hypothèse sur l’avenir, conclue dans le présent, à partir d’éléments sur le passé.

2Au-delà de ce rapport au temps, le mot « crédit » est polysémique et plutôt que de chercher à isoler ce terme, il faut commencer par le situer au sein d’un réseau sémantique. Au sens étroit, « crédit » est synonyme de dette ou d’emprunt. Il s’agit d’une « opération par laquelle une personne met une somme d’argent à la disposition d’une autre » [2] et, par métonymie, de la somme elle-même. L’anthropologue Florence Weber le définit comme un « ensemble des relations d’échange avec un écart dans le temps entre le transfert et le contre-transfert qui neutralise la dette » [3]. Dans un sens plus large, le crédit d’un individu signifie son influence, sa considération, sa bonne renommée (expression qui renvoie au terme de fama à l’époque médiévale). On trouve la trace de cette acception dans des expressions comme « avoir du crédit », « jouir d’un certain crédit » en français. Ce mot trouve sa racine dans le verbe latin credere (croire), ce qui le rapproche à la fois de la croyance (une des parties croit que l’autre tiendra parole et qu’elle sera remboursée) et de sa version naïve, la crédulité, mettant l’accent sur le risque de déception qui est inhérent à tout prêt d’argent.

3L’étymologie nous éclaire également sur la polysémie du mot, car les langues latines, au cours de leur évolution, ont accordé une place variable aux deux significations, économique et morale, du mot « crédit ». En italien, credito est attesté à partir du xive siècle aux sens d’« emprunt, dette » et de « confiance en la solvabilité de quelqu’un », alors que le sens moral du terme (« renommée, influence ») n’apparaît que dans un second temps, au xve siècle. En français, à l’inverse, « crédit » a d’abord revêtu un sens moral avant d’être utilisé également pour désigner le prêt d’argent [4]. Le double sens de « crédit » perdure ensuite tout au long de l’époque moderne et contemporaine. Dans la langue actuelle, le mot est surtout utilisé dans son sens financier, les connotations morales étant peu à peu tombées en désuétude. De ce rapide parcours historique, on retiendra que c’est au début de l’époque moderne que se cristallise la polysémie du crédit et que son étymologie est étroitement liée à l’idée de confiance.

4Que le lien de crédit soit un lien de confiance, cela a déjà été largement démontré et étudié, dans le domaine des sciences économiques, dans une moindre mesure en sociologie et plus récemment dans le champ des études historiques.

5Georg Simmel, premier sociologue à s’intéresser à ce thème, définit en 1908, la confiance comme :

6

[…] une hypothèse sur une conduite future […] un état intermédiaire entre le savoir et le non-savoir sur autrui : celui qui sait tout n’a pas besoin de faire confiance, celui qui ne sait rien ne peut raisonnablement même pas faire confiance [5].

7La notion de risque est donc centrale : la confiance n’existe qu’à partir du moment où il y a un risque d’être trahi ou déçu, et faire confiance est alors un processus d’évaluation de ce risque, une question de probabilité. Niklas Luhman souligne cet aspect en qualifiant la confiance de « solution pour des problèmes spécifiques de risque » [6]. En cela, la confiance se différencie de la « foi » qui est un sentiment religieux, mystique ou sentimental, qui ne se fonde pas sur une évaluation de la fiabilité de l’autre. Les travaux du sociologue Diego Gambetta [7] et du politiste Russel Hardin [8] prolongent cette approche critique et leur position peut être résumée dans une définition de la confiance comme :

8

[…] résultat d’un calcul rationnel qu’on peut faire à partir du moment où l’on arrive à réunir un certain nombre d’informations concernant le dépositaire éventuel de notre confiance, ainsi que les conséquences probables de notre acte de confiance [9].

9La question posée ici est celle de la fiabilité des acteurs et plus particulièrement de leur solvabilité, dans le cas du crédit.

10On peut aller plus loin et définir la confiance comme un calcul stratégique plutôt que rationnel [10]. L’idée de rationalité renvoie, en économie, aux théories fondatrices du libéralisme, qui donnent un rôle central à l’individu libre. Or, pour réintroduire les croyances et les structures collectives dans lesquelles sont pris les individus, on peut utiliser plutôt la notion de « calcul stratégique », car ce qui est raisonnable peut ne pas être rationnel. Par exemple, quand le cordier d’Avignon, étudié par Mélanie Morestin, prête à perte, cela n’est pas rationnel du point de vue d’un pur calcul individuel d’intérêt économique. On ne peut donc comprendre ce comportement qu’en l’inscrivant dans les structures collectives : faire crédit sans être remboursé présente alors des avantages qui dépassent le seul calcul économique.

11Notre question particulière se situe à la croisée de l’histoire du crédit et des débats sur la confiance. Elle consiste à proposer une étude sociale d’un objet économique. Si faire crédit est un choix rationnel (et pas une manifestation de confiance aveugle fondée sur une notion vague d’interconnaissance), quels sont les éléments qui permettent aux individus d’évaluer le risque et de prendre leur décision ? Qu’est-ce qui donne du crédit à un individu et qu’est-ce qui le discrédite ? À la lumière des théories du choix rationnel et/ou stratégique, la relation de crédit peut se décomposer en deux éléments distincts [11]. En amont de la transaction de crédit, intervient l’information que le prêteur peut obtenir sur le débiteur afin de lui accorder sa confiance / son crédit. On revient ici à la définition de Georg Simmel pour qui la confiance se situe entre le savoir et le non-savoir : les informations recueillies ont pour but de rendre la plus mince possible la part d’incertitude. En aval, le crédit nécessite l’existence d’un pouvoir de sanction qui représente pour le créancier une garantie supplémentaire et qui participe à la construction du crédit / de la confiance. Comme l’écrit Timothy Guinanne, le crédit se construit aussi en sachant « ce qui arrive à ceux qui ne respectent pas leurs engagements » [12].

Problématiques : diachronie et typologies

12Face à l’immensité du sujet, comment s’y prendre pour étudier l’histoire du lien de crédit ? Les situations et les activités de crédit sont extraordinairement multiples et varient dans le temps ainsi qu’au sein d’un même espace social. Sans contester l’intérêt d’autres approches, nous avons choisi d’aborder deux problèmes principaux.

13Aux xiiie et xive siècles, des modifications interviennent à la fois dans l’activité économique et dans la théorisation de l’économie, en Italie notamment. Comme l’étymologie nous l’indiquait déjà, cette région voit se développer précocement le crédit à grande échelle, ce qui provoque une conceptualisation, notamment dans le domaine de la théologie où se développe une pensée du contrat, de la confiance et du crédit [13]. Cette période est donc un point de départ cohérent, un tournant dans l’histoire longue du crédit. L’étude que nous envisageons, en allant jusqu’au xxe siècle, permet par ailleurs de questionner les grands textes sociologiques sur la confiance et le crédit qui postulent une rupture fondamentale de ces processus dans les « sociétés modernes ». Citons Georg Simmel :

14

Les traditions et les institutions, le pouvoir de l’opinion publique et les positions tellement circonscrites qu’elles préjugent inéluctablement de l’individu sont devenues si solides et si fiables que l’on n’a besoin de connaître sur l’autre que certaines données extérieures pour avoir la confiance requise par l’action en commun. […] La confiance n’exige plus la connaissance véritable de la personne. Dans des sociétés plus primitives et moins différenciées, on en savait beaucoup plus sur son partenaire du point de vue personnel – et beaucoup moins quant à la possibilité purement objective de lui faire confiance [14].

15En résumé, les sociétés dites modernes auraient « externalisé » la confiance, la déléguant à des institutions capables d’évaluer objectivement les risques de prêter à telle ou telle personne [15].

16À travers cet exemple, on voit se dessiner deux modèles interprétatifs de la relation de crédit : d’un côté, l’interconnaissance, qui caractériserait le crédit interpersonnel ou de face-à-face ; de l’autre l’identification, fondée sur la mise à distance qui va de pair avec la bureaucratisation, la formalisation et la massification des informations économiques au sein d’institutions (État ou justice) servant de garantie. Ces deux modèles sont souvent compris comme successifs, diachroniques. Les époques médiévales et modernes seraient les temps de l’interconnaissance, avec un crédit omniprésent, même à très petites dimensions. L’Europe occidentale au xixe siècle serait quant à elle le temps de la mise à distance par la bureaucratisation et la mise en fiche.

17Sans remettre fondamentalement en cause la conception d’un schéma « évolutif », nous préférons suivre les pas de Gille Laferté :

18

Pour mieux se déprendre d’une réduction évolutionniste toujours tentante de l’histoire du crédit allant du crédit informel au crédit institué, il faut éviter de les mettre en série chronologiquement. Il convient plutôt de les considérer comme des idéaux-types qui dans l’histoire contemporaine du crédit se mêlent dans la plupart des situations concrètes [16].

19Ce constat est valable également pour les périodes médiévale et moderne, et notre démarche consiste dès lors à tester la pertinence de ces deux grands idéaux-types, à travers les études de cas, pour questionner et nuancer l’idée d’une rupture instaurant un « crédit moderne », souvent postulé comme inventé à la fin du xixe siècle.

20La liste des types de crédit est longue. On peut par exemple différencier les crédits selon leur objet : crédit immobilier, foncier ou crédit à la consommation ; selon les circonstances dans lesquelles on fait crédit, crédit exceptionnel en temps de guerre ou de crise frumentaire, ou crédit plus habituel comme, aujourd’hui, pour acheter une voiture ; selon le délai du remboursement attendu : crédit à court, moyen ou long terme ; selon l’espace dans lequel le lien de crédit se déploie, réseau local ou marché de dimension internationale ; et selon bien d’autres critères encore, comme la professionnalisation ou non des acteurs qui prêtent et empruntent. Les quatre contributions qui suivent se basent sur des situations de crédit assez variées et font apparaître les disparités dans l’étude du crédit. Parmi ces disparités, une en particulier a paru porteuse de sens au sein du dossier réuni : c’est la dichotomie entre crédit public et crédit privé.

21Le crédit privé s’opère entre des individus qui ne sont pas dépositaires de la puissance publique, mais qui agissent en leur nom propre ou au nom d’un organisme privé relevant de la société civile. Dans le crédit public, l’autorité publique agit en tant que telle dans l’établissement d’un crédit, qu’elle soit en position de débitrice ou de créancière. L’État, le prince, le seigneur peuvent emprunter ou prêter à leurs sujets ou à une autre instance publique, nationale ou internationale. Ils agissent alors en tant que personne publique, représentant d’une manière ou d’une autre la collectivité, investie d’un certain pouvoir [17].

22Le cas du crédit public est intéressant pour qui réfléchit sur la notion de confiance, car la confiance politique vient se tisser, dans cette situation, avec la confiance économique. La foi que les sujets accordent à leur gouvernant, dynamique fondamentale du fonctionnement politique, se noue avec un autre type de confiance : celle que les sujets placent en leur représentant pour ses compétences de gestionnaire avisé, ses qualités de bon payeur. Parmi les exemples ici étudiés, la contribution de Rachel Renault montre l’intrication des enjeux politiques et économiques de la confiance lorsqu’il s’agit de crédit public. Dans son étude, une plainte émane du corps politique à propos d’un manque de transparence dans la situation du crédit public. Le contexte d’opacité financière suscite une remise en cause de l’ensemble du lien de confiance, tant au niveau politique qu’au niveau économique. Défiance politique et discrédit économique se nouent alors de manière inextricable.

23Pour explorer conjointement confiance politique et confiance économique, on peut reprendre les deux volets de l’information et de la sanction. Dans une situation de crédit public, la recherche de l’information sur les acteurs peut se compliquer, car les États peuvent vouloir cultiver un certain secret autour de leurs activités, y compris leurs activités économiques. La puissance publique doit maintenir son crédit, dans tous les sens du terme, auprès de ses gouvernés tout en préservant les arcanes du pouvoir, considérées comme nécessaires au jeu politique. Le volet de la sanction est lui aussi fragilisé : en effet, dans le crédit public, bien souvent, les instances qui permettraient de sanctionner les manquements, comme des instances judiciaires supranationales, sont inexistantes. On trouve ainsi dans le crédit public une information lacunaire et une sanction peu probable : les fondements de la confiance seraient-ils plus difficiles à établir dans le crédit public que dans le crédit privé ?

24Il faut cependant garder à l’esprit que la distinction entre public et privé n’est pas toujours opérante pour les périodes médiévale et moderne, où le lien social est moins institutionnalisé qu’à l’époque contemporaine. La situation étudiée par Rachel Renault relève justement d’un cas tangent, car le territoire pris comme poste d’observation, la seigneurie de Gera, n’est pas un État au sens plein du terme, malgré l’exercice de certains droits régaliens. Cette seigneurie constitue une forme politique mixte et originale, propre au Saint Empire romain germanique.

25S’agit-il alors de crédit public ou faut-il plutôt parler de crédit collectif ? Les deux contributions d’histoire médiévale donnent à voir la dimension collective du crédit dans les communautés de marchands, réunis en guilde ou en atelier. Dans l’étude de Mélanie Morestin, nous verrons l’employé d’un marchand faire mauvais usage d’une somme que le marchand lui a allouée. L’employé perd alors son crédit au sens financier, mais il perd aussi son crédit auprès de son patron dans un sens plus moral, et enfin, à cause de son mauvais comportement, il jette le discrédit sur tout son atelier. Le discrédit d’un membre entraîne rapidement un discrédit collectif. Cédric Quertier, dans sa contribution, étudie le règlement judiciaire des faillites de marchands italiens. Il montre jusqu’où s’étend la responsabilité collective dans un groupe de marchands ; chacun est responsable du maintien du bon crédit du groupe.

26Le crédit public fait cependant intervenir une étape supplémentaire par rapport au crédit collectif : celle de la médiatisation du lien de crédit par une institution publique. L’intervention d’une institution publique introduit une distance entre les individus tout en instaurant un lien de crédit solide et légitime. Dans le cas du crédit privé, c’est à partir de l’époque contemporaine qu’interviennent des instances plus ou moins publiques, banques centrales ou bureaux de crédit, qui se donnent pour tâche d’identifier les populations de débiteurs et en particulier celle des mauvais payeurs [18]. À la même époque, se développe l’identification politique des individus dans des buts policiers notamment [19]. La confiance économique, comme la confiance politique, reposent alors de plus en plus sur un lien distant, médiatisé par le travail de catégorisation qu’effectuent ces institutions. Peut-on dire que le crédit privé se rapproche alors du modèle du crédit public ?

Contextes et écritures du lien de crédit

27Face à la multiplicité des questions soulevées par l’étude du crédit, il paraît nécessaire de partir d’études de cas très précises, dans une approche micro-sociale du lien de crédit [20]. Il s’agit de comprendre les contextes qui rendent possibles telle ou telle situation de crédit. Comme l’écrit Timothy Guinnane, la transaction de crédit se déploie dans un « contexte social ou institutionnel donné et [il faut] en déduire les raisons pour lesquelles les acteurs concernés s’attendent à ce que chacun se comporte honorablement » [21]. Le contexte que l’historien doit prendre en compte pour analyser le crédit est économique et financier, bien sûr, mais aussi politique, social, culturel : on observera à la fois des rapports de domination et de dépendance, le fonctionnement de l’économie à différentes échelles, la place de l’individu dans les formes de la sociabilité, les valeurs morales inhérentes aux gestes du crédit.

28On peut aussi s’interroger sur une culture du crédit propre à chaque contexte, culture qui serait déterminée et modelée par l’ensemble de ces facteurs. Selon Craig Muldrew [22], dans les sociétés anciennes où le crédit est omniprésent, la confiance est assurée par l’alliance d’une culture spécifique du crédit, qu’il qualifie d’économie de l’obligation, et d’institutions judiciaires dévolues au traitement des litiges. Mélanie Morestin montre ici la prégnance des valeurs de solidarité dans les pratiques du crédit, avec, bien souvent, des remboursements qui ne couvrent pas forcément la somme prêtée initialement. Une culture du crédit omniprésent repose bien souvent en effet, comme l’a montré Laurence Fontaine [23], sur des valeurs de solidarité communautaire. Cédric Quertier analyse également la culture des marchands médiévaux : ces derniers ont en partage des normes de comportement qu’ils doivent rigoureusement respecter afin de préserver leur buona fama et celle de leurs pairs.

29Pour tenter de cerner finement chaque contexte étudié, on interrogera en premier lieu les moyens d’information existants. Quels acteurs, quelles procédures, quels documents, quelles institutions participent à construire ou à ruiner le crédit d’une personne ? Quelle est l’influence de la réputation, comment la mémoire en est-elle conservée ? Les acteurs de l’information économique sont étudiés en détail dans la contribution d’Anaïs Albert : le concierge, l’« abonneur » Dufayel, le service central des renseignements du grand magasin. On pensera pour le Moyen Âge au notaire, à l’usurier, aux grands marchands [24]. Mélanie Morestin donne à voir un marchand qui construit son propre système d’identification des acteurs. En ce qui concerne les voies et les lieux de la circulation de l’information, le dossier réuni permet de repérer le rôle majeur de la rumeur et de la renommée (fama médiévale), vecteurs de l’honneur individuel ou collectif, mais aussi l’importance de la discussion de rue ou de loge de concierge (Anaïs Albert), ou encore celle de la criée publique par un officier de justice (Cédric Quertier).

30La problématique de la sanction, en aval de l’établissement du crédit, fait émerger des questions complémentaires : à quels moyens de coercition le créancier peut-il avoir recours contre un débiteur indélicat ? À quelles institutions peut-il faire appel ? Pourquoi et comment le pouvoir, à travers son activité de juridiction, intervient-il sur les questions de dette [25] ? La contribution de Cédric Quertier montre comment les cours de justice peuvent créer ou entériner la réputation d’infamie d’un marchand en faillite, dans une volonté de ruiner le crédit social d’un individu par voie légale et publique.

31Le souci de la contextualisation s’accompagnera d’une volonté de partir du document, d’insister par conséquent sur la mise par écrit du lien de crédit [26]. Qu’est-ce qu’on écrit et pourquoi ? Le processus de mise par écrit dévoile certains aspects du lien de crédit. L’étude fine de la source écrite permet d’observer les différentes étapes d’écriture, donc l’étalement de la relation de crédit dans le temps. Certaines transactions, purement orales, ne sont pas concernées par la mise par écrit, ce qui n’est pas forcément le signe de leur moindre importance. Quelles informations sont-elles confiées à l’écrit, et pourquoi ? Mémoire des montants, de la date du prêt, de celle d’un remboursement partiel ou total ; mais aussi mémoire des personnes, les débiteurs, leur nom, domicile, qualité, etc. La mise par écrit est-elle systématique, identique pour toutes les transactions, ou bien sélective ? L’écrit est-il produit par un professionnel de l’écriture – obéit-il, par conséquent, à un formulaire fixe, dupliquable (Anaïs Albert), ou reflète-t-il plutôt une adaptation aux situations rencontrées avec un aspect plus informel (Mélanie Morestin) ? Cette question débouche sur celle des usages possibles de l’écrit : en particulier, son utilisation potentielle comme preuve en justice, selon qu’il est reconnu comme un écrit authentique, validé par une autorité publique, ou strictement privé.

32Derrière la forme, l’historien doit tenter de retrouver les usages de l’écrit. Un écrit stéréotypé n’est pas forcément le signe d’une mise à distance achevée, comme le montre Anaïs Albert. Dans le livret de crédit du début du xxe siècle, qui se présente comme un formulaire à remplir, elle décèle les traces des rencontres entre l’ouvrier et les « abonneurs » du grand magasin : on retrouve de l’interconnaissance, à la base même d’un processus de mise en fiches.

33Anaïs Albert et Mélanie Morestin utilisent dans leurs articles respectifs des écrits vivants, souvent modifiés et actualisés au fil des remboursements ou des renouvellements du crédit. Toutes deux prennent comme source un livre ou livret de crédit contenant toutes les informations relatives aux liens de crédit d’un personnage. Du xive au xxe siècle, on voit ainsi les similitudes et les différences dans la constitution d’un livre de crédit grâce au rapprochement singulier de ces deux documents. Chacun des deux n’est d’ailleurs par homogène, mais composite dans ses formes et dans les pratiques dont il relève. Cédric Quertier et Rachel Renault exploitent des écrits produits de manière plus ponctuelle, dans un moment de rupture de la confiance, de discrédit. Leurs sources relèvent plus du volet « sanction » : sanction judiciaire avec des procès contre des marchands en faillite et sanction politique à travers des remontrances adressées aux gouvernants. La mise par écrit relève d’une procédure judiciaire dans un cas et d’une quasi-procédure politique dans l’autre. L’écriture du crédit et du discrédit intervient là à un moment crucial pour la cristallisation de la confiance ou de la défiance.

Notes

  • [*]
    Maud Ternon prépare une thèse à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne intitulée Le traitement judiciaire de la folie en France aux xive et xve siècles, sous la direction de Claude Gauvard et de Patrick Gilli (Université Paul-Valéry Montpellier III). Pour Anaïs Albert se reporter à son article dans ce dossier.
  • [1]
    C. Reffait, « Le crédit. Avant-propos », Romantisme, 151 (2011/1), p. 4. Au Moyen Âge, cette conception est à la base de la condamnation théologique de l’usure : « le gain [des usuriers] suppose une hypothèque sur le temps qui n’appartient qu’à Dieu » (J. Le Goff, « Au Moyen Âge : temps de l’Église et temps du marchand », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 15/3 (1960), p. 417-433).
  • [2]
    « Crédit », dans Dictionnaire historique de la langue française, A. Rey dir., Paris, 1994.
  • [3]
    F. Weber, « Transactions marchandes, échanges rituels, relations personnelles. Une ethnographie économique après le Grand Partage », Genèses, 41 (2000), p. 85-107.
  • [4]
    La chronologie est d’ailleurs décalée : c’est à partir de la seconde moitié du xve siècle qu’apparaît en français le terme « crédit », comme synonyme de bonne renommée et c’est seulement à la fin du xve siècle que l’on trouve le féminin creditte pour désigner une créance, terme qui devient courant dans les coutumiers du début du xvie siècle.
  • [5]
    G. Simmel, « La confiance », dans id., Sociologie. Études sur les formes de la socialisation, Paris, 1999, p. 355-356 (1re éd. allemande, 1908).
  • [6]
    N. Luhmann, « Familiarity, Confidence, Trust : Problems and Alternatives », dans Trust. Making and Breaking Cooperative Relations, D. Gambetta dir., Oxford, 1988, p. 94-107 ; id., La Confiance. Un mécanisme de réduction de la complexité sociale, Paris, 2006 (1re éd. allemande, 1968).
  • [7]
    Trust. Making and Breaking…, op. cit. ; D. Gambetta, Codes of the Underworld. How Criminals Communicate, Princeton/Oxford, 2009.
  • [8]
    R. Hardin, Trust and Trustworthiness, New York, 2002.
  • [9]
    M. Marzani, « Qu’est-ce que la confiance ? », Études, 412/11 (janvier 2010), p. 56.
  • [10]
    Les Limites de la rationalité. I : rationalité, éthique et cognition, J.-P. Dupuy et P. Livet dir., Paris, 2003.
  • [11]
    G. Laferté, « L’identification économique », Genèses, 79 (2010), p. 2-5 ; T. W. Guinnane, « Trust : a concept Too Many », Center Discussion Papers, 907 (février 2005) [En ligne sur le site du Economic Growth Center de Yale University : http://www.econ.yale.edu/growth_pdf/cdp907.pdf].
  • [12]
    T. W. Guinnane, « Les économistes, le crédit et la confiance », Genèses, 79 (2010), p. 9.
  • [13]
    G. Todeschini, Richesse franciscaine : de la pauvreté volontaire à la société de marché, Lagrasse, 2008 (1re éd. italienne, 2004).
  • [14]
    G. Simmel, « La confiance », art. cité, p. 356-357.
  • [15]
    Pour exemple, l’invention d’une identité financière aux États-Unis par les agences de Credit Reporting, au xixe siècle : J. Lauer, « The good consumer. Credit Reporting and the invention of financial identity in the United States, 1840-1940 », Enterprise & Society, 11/4 (2010), p. 686-694.
  • [16]
    G. Laferté, « Théoriser le crédit de face-à-face : un système d’information dans une économie de l’obligation », Entreprises et histoire, 59 (2010/2), p. 57. Sur la synchronie de ces modèles, P. T. Hoffman, G. Postel-Vinay et J.-L. Rosenthal, Des marchés sans prix. Une économie politique du crédit à Paris, 1660-1870, Paris, 2001.
  • [17]
    Sur le crédit public, voir P. Hamon, Aux origines de la dette publique en France (fin du Moyen Âge - xvie siècle), dans La dette publique dans l’histoire. Actes du colloque international de Paris (Centre de Recherches Historiques-Comité pour l’histoire économique et financière de la France), décembre 2001, Paris, 2006.
  • [18]
    J. Lauer, « The good consumer… », art. cité.
  • [19]
    L’Identification. Genèse d’un travail d’État, G. Noiriel dir., Paris, 2007.
  • [20]
    Jeux d’échelles. La micro-analyse à l’expérience, J. Revel dir., Paris, 1996.
  • [21]
    T. W. Guinnane, « Les économistes, le crédit et la confiance », Genèses, 79 (2010), p. 7.
  • [22]
    C. Muldrew, The Economy of Obligation. The Culture of Credit and Social Relations in Early Modern England, New York, 1998.
  • [23]
    L. Fontaine, L’Économie morale. Pauvreté, crédit et confiance dans l’Europe préindustrielle, Paris, 2009.
  • [24]
    Voir notamment : O. Redon et F. Menant, Notaires et crédit dans l’Occident méditerranéen médiéval, Rome, 2004 ; J. Shatzmiller, Shylock revu et corrigé. Les juifs, les chrétiens et le prêt d’argent dans la société médiévale, Paris, 2000.
  • [25]
    J. Claustre, Dans les geôles du roi. L’emprisonnement pour dette à Paris à la fin du Moyen Âge, Paris, 2007.
  • [26]
    Voir notamment, Écrire, compter, mesurer. Vers une histoire des rationalités pratiques, F. Menant, N. Coquery et F. Weber dir., Paris, 2006.
Anaïs Albert
Maud Ternon [*]
  • [*]
    Maud Ternon prépare une thèse à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne intitulée Le traitement judiciaire de la folie en France aux xive et xve siècles, sous la direction de Claude Gauvard et de Patrick Gilli (Université Paul-Valéry Montpellier III). Pour Anaïs Albert se reporter à son article dans ce dossier.
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Mis en ligne sur Cairn.info le 21/12/2013
https://doi.org/10.3917/hyp.121.0079
Pour citer cet article
Distribution électronique Cairn.info pour Éditions de la Sorbonne © Éditions de la Sorbonne. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.
keyboard_arrow_up
Chargement
Chargement en cours.
Veuillez patienter...