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1Dans le contexte des débats sur les origines de la « grande divergence » entre Europe et Asie ayant mené à l’industrialisation de l’Europe, le secteur de l’industrie textile et en particulier des cotonnades a récemment suscité une attention renouvelée de la part des historiens. C’est en particulier le rôle central de l’acquisition des méthodes de teinture et d’impression asiatiques qui a été mis en évidence, permettant la substitution d’une production européenne de toiles imprimées aux importations d’Asie entre le xviie et le xviiie siècle, avant que des innovations dans le filage et le tissage du coton n’en fassent un des leviers de la première révolution industrielle. Les travaux sur l’essor des consommations européennes ont également montré comment les indiennes, par leur légèreté, leurs motifs chatoyants et leurs couleurs éclatantes, avaient contribué à profondément modifier la culture matérielle européenne à l’époque moderne  [1].

2Étonnamment, la place centrale accordée au secteur du coton dans les travaux des historiens de l’économie n’a longtemps pas été associée à une étude approfondie des conditions de la production des couleurs dans l’Europe de l’époque moderne. En particulier, la grande transformation que connaît le secteur de la teinture du fait de l’importation croissante de colorants tropicaux et de l’adoption de nouvelles méthodes de teinture reste encore peu documentée hors du champ de l’indiennage. Or, pour les teinturiers européens, l’indigo, la cochenille, le bois de campêche, le bois de brésil, le rocou, importés de loin, sont devenus des « choses banales » dans les ateliers à la fin du xviiie siècle  [2]. L’intérêt économique et politique que revêt, pour les états européens, le contrôle de la production de ces matières premières pour le secteur textile n’a été mesuré que récemment  [3].

3Cette étude trouve à notre sens toute sa place dans le projet qui est celui de l’histoire mondiale : proposer une vision plus équilibrée du monde, en évitant une approche européocentrée de l’histoire. En effet, c’est grâce aux techniques et aux colorants empruntés à l’Asie, à l’Afrique et à l’Amérique que les teinturiers européens ont pu considérablement renouveler la palette de leurs couleurs sur le coton mais aussi sur la laine, la soie et le lin. L’impact de ce renouvellement sur le rapport des sociétés européennes à la couleur reste encore aujourd’hui à questionner  [4].

4Nous souhaiterions ici repartir du constat porté en introduction de cette journée : l’apport principal de l’histoire mondiale, au-delà – et peut-être grâce à – l’effet de mode qu’elle suscite, est de réactualiser une question constante chez les historiens, celle du choix des échelles temporelles et spatiales pour l’enquête historique. Le sujet sera abordé à partir d’une étude de cas : l’évolution de l’approvisionnement en indigo en France, tel qu’il apparaît dans les tableaux de la balance du commerce, entre 1789 et 1820. Entre ces deux dates, les troubles politiques en France, la révolution haïtienne, la guerre maritime, les stratégies économiques des pays européens dans leurs colonies se combinent pour transformer radicalement les circuits d’approvisionnement d’indigo des teinturiers français. Ce sont ces mouvements d’ampleur et d’échelle plurielles qu’il faut articuler pour comprendre les dynamiques à l’œuvre dans le secteur de la teinture.

5À la fin du xviiie siècle, le bleu est à la mode en Europe, particulièrement en France, où avec la Révolution, bleu, blanc et rouge investissent l’imaginaire national. Cocardes, foulards, vêtements déclinent les trois couleurs. L’approvisionnement en colorants bleu et rouge devient un enjeu économique, politique et symbolique à partir du moment où l’uniforme de l’armée révolutionnaire se décline aux couleurs nationales, d’abord pour les volontaires, qui adoptent la tenue des gardes nationaux parisiens, puis pour toute l’infanterie après la fusion de l’armée de ligne et des bataillons de volontaires  [5]. En l’an VI, la demande d’autorisation du négociant Parot de réexporter de l’indigo hors de France lui est ainsi refusée au motif que « l’offre que fait ce négociant de rapporter des matières premières pour nos fabriques est illusoire, aucune ne pouvant balancer l’utilité dont est maintenant l’indigo, à cause de la grande quantité qu’on en consomme à teindre les habits d’uniforme pour nos troupes »  [6].

6Les techniques de teinture et d’impression à l’indigo, colorant extrait des indigotiers tropicaux, ont longtemps été mal connues des Européens, qui employaient le pastel. C’est au contact des sociétés d’Amérique centrale, d’Afrique, d’Inde et d’Asie du Sud-Est que l’Europe en a progressivement acquis la maîtrise. L’intensification des échanges commerciaux à partir du xve siècle rend possible l’importation en grande quantité du colorant bleu et des savoir-faire associés à la fabrication du produit, à la teinture et à l’impression à l’indigo  [7]. À partir de la fin du xvie siècle, il remplace le pastel dans les cuves des teinturiers, en raison de son pouvoir colorant supérieur. L’indigo devient un colorant indispensable dans le secteur textile européen, pour la production des bleus, violets, verts, gris et noirs, jusqu’à la fin du xixe siècle et la synthèse d’un indigo artificiel.

7Le succès du colorant fait se détourner les importateurs de l’Inde, au profit de zones tropicales directement contrôlées par les métropoles européennes : le Guatemala espagnol (à partir de la fin du xvie siècle ; l’Espagne à la fin du xviiie siècle en développe également la production au Venezuela), la partie française de l’île de Saint-Domingue (à partir de la fin du xviie siècle), l’île néerlandaise de Java (dans la première moitié du xviiie siècle) et la Caroline anglaise (au milieu du xviiie siècle). Se constitue ainsi un marché organisé pour et par l’Europe, qui coexiste avec d’autres circuits de distribution d’envergure locale ou régionale, en Asie, Amérique et Afrique  [8].

8Comment, alors que les circuits du commerce de longue distance sont bouleversés par la guerre maritime à partir de 1793, évolue l’approvisionnement en indigo en France ? La balance du commerce offre une synthèse de la reconfiguration qui se produit entre 1789 et 1820.

9Depuis 1713, le Bureau de la balance du commerce rassemble des données sur le commerce extérieur français, à partir des états d’entrée et de sortie des marchandises du royaume, envoyés par les bureaux de la Ferme générale  [9]. La balance du commerce est conçue comme un outil de politique économique. Les données présentées par le directeur du Bureau informent l’administration du commerce et des manufactures sur la place du royaume dans le jeu du commerce international, notamment par rapport à l’Angleterre, avec laquelle la France est en rivalité durant tout le xviiie siècle  [10]. Seule une partie de ces données a été conservée : pour l’Ancien Régime, on dispose de données manuscrites pour les années 1749?1761, 1767?1780, 1782 et 1787, le plus souvent en valeur, parfois en volume. Les tableaux des années 1790 à l’an IV n’ont pas été conservés. Entre 1787 et 1789, puis à partir de l’an V, on dispose de tableaux en valeur, imprimés rétrospectivement sous l’Empire.

10Si l’on connaît désormais bien les conditions de collecte et de production des données et le fonctionnement du Bureau de la balance du commerce avant 1789, elles restent mal connues pour la période de la Révolution et de l’Empire  [11]. La loi du 5 novembre 1790 supprime les barrières douanières intérieures et maintient une barrière extérieure, sous la forme d’un tarif désormais unique et uniforme. À la Ferme générale, dont la liquidation est ordonnée au printemps 1791, est substituée une nouvelle administration, la Douane, chargée de contrôler les entrées et sorties de marchandises aux frontières et de percevoir les droits. La responsabilité de la balance du commerce est confiée alternativement au cours de la période considérée à un bureau spécifique au sein de l’administration du Commerce et de l’Industrie et aux Douanes, d’où proviennent les données qui permettent la construction des tableaux  [12].

11La continuité du personnel assure la transmission des compétences : Ambroise Marie Arnould, qui avait intégré le Bureau de la balance du commerce en 1788, supervise cette dernière à partir de 1792, remplacé par son frère cadet Ambroise Athanase Arnould jusqu’en 1816, puis par Vincens, jusqu’en 1823. La collecte des données semble s’être faite dans la continuité des pratiques d’Ancien Régime. En 1792, le Bureau de la balance du commerce finance les dépenses des douanes associées à la collecte et à la réunion des informations qui sont ensuite transmises au Bureau. Les états sont visés aux différents échelons de la hiérarchie des douanes puis transmis au Bureau de la balance du commerce. En 1809, Arnould, dans un rapport au ministère de l’Intérieur, écrit qu’il reçoit par an environ 2000 états de cent vingt-quatre bureaux frontaliers. Le Bureau vérifie les chiffres des douanes, les compile et dresse des tableaux synthétiques présentant importations et exportations par pays et par produit.

12Nous manquons d’informations sur la façon dont l’administration réalise l’évaluation du prix des produits considérés. En l’état actuel des recherches, l’étude de la balance du commerce ne permet donc pas de conclure sur l’évolution du niveau des importations. On peut en revanche, avant de pouvoir constituer un indice de l’évolution des prix de l’indigo sur la période, travailler sur la structure par pays des importations afin d’avoir une idée de l’évolution des quantités importées.

13En France à la fin de l’Ancien Régime, les approvisionnements en indigo sont maîtrisés grâce à la production provenant de Saint-Domingue. La perte du contrôle de la partie française de l’île, après la révolution haïtienne, frappe de plein fouet le secteur de la teinture. À la fin de l’Ancien Régime, l’indigo utilisé en France provenait majoritairement des « Isles françaises d’Amérique » : plus de 75 % des importations en volume entre 1771 et 1780. à cela s’ajoutent des indigos d’Espagne, de Hollande et, en 1778, des colonies révoltées d’Amérique du Nord  [13].

14C’est de Saint-Domingue que provient la quasi-totalité des indigos des îles françaises. En Guadeloupe, en Martinique, comme dans les Antilles anglaises (La Barbade, Jamaïque), la production d’indigo a en effet été quasiment abandonnée dès la fin du xviie siècle au profit de la culture du sucre. À Saint-Domingue, la production d’indigo s’est maintenue, et même accrue, à mesure que la colonisation de l’ouest de l’île s’étendait vers l’ouest et le sud, notamment dans le quartier de l’Artibonite, et entre Jacmel et les Cayes  [14].

tableau im1
Saint- DomingueMartiniqueGuadeloupeCayenne/GuyaneTabagoÎle de France/ Bourbon17851 676 2933 35713 1491 470nrnr17861 314 00022 8005001 9004 400nr17891 083 5344 3893 57511 5644 03020 963

15[15]L’indigo de Saint-Domingue domine aussi le marché européen. Les estimations effectuées par Robert C. Nash indiquent que, en volume, entre 55 et 93 % des importations d’indigo d’Amérique vers l’Europe entre 1724 et 1775 sont des importations françaises. La seule exception est la guerre de Sept ans, pendant laquelle la part des importations françaises baisse à 18 % en moyenne par an entre 1756 et 1759, et à 37,7 % en moyenne par an entre 1760 et 1763  [16]. L’indigo qui arrive dans les ports français est en partie réexporté vers les pays du nord de l’Europe, l’Angleterre, l’Allemagne, la Suisse, l’Italie et les échelles du Levant, irriguant la quasi-totalité de l’industrie textile européenne.

16Dans ces conditions, les troubles à Saint-Domingue perturbent les circuits d’approvisionnement du secteur textile. Le prix des denrées coloniales en métropole triple entre fin octobre 1791 et janvier 1792, après la révolte des libres de couleur (octobre 1790) et le soulèvement des esclaves (août 1791). À partir de 1793, la guerre maritime et l’occupation d’une partie de l’île par les Espagnols et les Anglais font chuter les entrées de sucre, café et indigo dans les ports du littoral atlantique.

17L’évolution de la production d’indigo à Saint-Domingue, puis en Haïti est mal connue après 1793. Les tableaux de la balance du commerce française n’apportent pas de réponse satisfaisante, car on manque de données entre 1790 et l’an IV. Entre l’an V et 1809, aucune entrée d’indigo de colonies françaises n’apparaît car les entrées en provenance des colonies françaises ne sont plus comptabilisées. Après 1816, on retrouve mention dans les tableaux d’importations d’indigo en provenance de Saint-Domingue, mais elles sont sans commune mesure avec celles d’avant 1792  [17]. Il semble que la production ait progressivement diminué, à des rythmes différenciés selon les zones, du fait de la destruction de nombreuses plantations, de la fuite des esclaves et surtout de la réorientation de l’économie vers les cultures vivrières et le café. En 1804, Haïti produirait environ 35 400 livres d’indigo. Par comparaison, en 1789, sa production s’élevait à plus d’un million de livres  [18].

18L’impact de la perte de Saint-Domingue doit être nuancé, en attendant des travaux plus précis sur ce sujet. Après 1793, de l’indigo est toujours exporté de l’île, bien qu’en moindre proportion. Les navires anglais, américains, danois, et autres européens achètent directement dans les ports de l’île l’indigo qui jusque-là transitait par les ports français  [19]. Entre le 20 février 1795 et le 29 février 1796, 6072 livres d’indigo sortent ainsi de Port-au-Prince, contrôlé par l’Angleterre. David Geggus, dans son ouvrage sur l’occupation britannique de Saint-Domingue, souligne cependant que les Anglais n’en profitent guère, du fait de la chute de la production. L’indigo French blue, French purple et French copper cesse d’ailleurs d’être coté à Londres en 1798  [20]. D’autre part, la baisse de production à Saint-Domingue avait en réalité déjà commencé avant la révolution : en valeur, la part d’indigo importé des Antilles françaises tend à décroître après 1787, passant de 74,5 % en 1787 à 58,5 % en 1789. Elle résulte d’une combinaison de facteurs, parmi lesquels jouent l’érosion des sols, la réorientation vers la culture du café à Saint-Domingue et la concurrence accrue sur le marché européen de l’indigo. Ce troisième élément permet aux teinturiers européens de réorienter assez rapidement leurs approvisionnements.

19La révolution haïtienne survient en effet alors que le marché européen est en pleine reconfiguration. Dans la première moitié du xviiie siècle, le Guatemala et Saint-Domingue sont les principales zones de production pour l’Europe. Dans le dernier tiers du xviiie siècle, les Européens entreprennent le développement de la production d’indigo dans de nouvelles régions. Les états prennent la mesure de l’intérêt économique et politique que revêt le contrôle du marché des colorants, dans le contexte d’une croissance renouvelée de la production textile, en particulier de l’indiennage, et d’essor des consommations européennes. Dans un contexte de rivalité économique, il s’agit aussi de diminuer la dépendance en matières premières vis-à-vis de l’étranger, de conquérir des marchés à l’exportation, et de développer de nouvelles colonies. Le corollaire en est la faveur rencontrée par le système de l’exclusif colonial, d’inspiration mercantiliste, qui réserve à la métropole les productions de ses colonies.

20Dans la région de Caracas, la production d’indigo décolle pendant les années 1770, à l’initiative du basque Antonio de Arbide qui l’implante dans la Capitainerie générale du Venezuela. En 1784, Francisco de Saavedra réglemente la commercialisation de l’indigo et lance des mesures pour améliorer la qualité du produit. Le Venezuela concurrence rapidement la production du Guatemala en volume et en qualité  [21]. Entre 1775 et 1809, la production passe de 8710 livres à 697 451 livres. On assiste à un mouvement similaire au Brésil portugais  [22]. Au Bengale, l’East India Company promeut activement le développement de la production d’indigo à partir des années 1780, alors que l’Angleterre perd son approvisionnement de Caroline du Sud avec l’indépendance américaine. Entre 1782 et 1795, les importations du Bengale vers l’Angleterre bondissent de 25 000 livres à 4 268 000 livres. En 1815, le Bengale exporte 7 650 000 livres d’indigo  [23]. Cet indigo conquiert d’abord le marché anglais (10 % des importations d’indigo en 1795, plus de 99 % en 1815) puis le reste de l’Europe  [24]. La France tente de développer la culture de l’indigo en Guyane, dans l’Île de France (l’île Maurice) dans les années 1780, au Sénégal dans les années 1820. Les importations des « colonies françaises », qui augmentent fortement à partir de 1815, comme on peut le constater dans le graphique joint en annexe, proviennent de la Guyane, de la Réunion, du Sénégal, et des comptoirs de l’Inde.

21Ce basculement des zones de production mondiales s’inscrit donc dans un mouvement antérieur aux guerres révolutionnaires, mais qui est accéléré par la chute de la production à Saint-Domingue après la révolution haïtienne. Celle-ci a créé un vide et un effet d’appel qui a favorisé l’accélération de la production dans ces autres régions, qui avaient déjà amorcé leur conversion. L’Angleterre en bénéficie en devenant, au xixe siècle, le principal fournisseur d’indigo de l’Europe avec Java, Manille, le Venezuela, le Guatemala et l’Égypte.

22Quelles en sont les conséquences pour les teinturiers français ? Si l’on se reporte à l’analyse de la balance du commerce, on constate clairement un basculement de la structure des importations. Entre l’an V et 1809, l’indigo n’arrive plus de Saint-Domingue mais d’Espagne, de Hollande, d’Allemagne, de Prusse, des villes hanséatiques, du Danemark et des États-Unis. Il provient aussi de prises et de saisies, en particulier lors des phases d’intensification du conflit avec l’Angleterre (ans VII et VIII, 1810?1811). à partir de 1809, l’Angleterre devient le principal fournisseur en indigo de l’espace territorial considéré par la balance du commerce, avec plus de 66 % en moyenne des importations d’indigo entre 1810 et 1821. Toutefois, quelques précautions s’imposent pour interpréter justement les chiffres présentés dans les tableaux  [25].

23Il faut se garder d’établir un lien direct et automatique entre les pays de provenance des importations et les zones de production d’indigo associées à chacun d’entre eux. C’est une des principales difficultés d’interprétation de la balance du commerce. Au xviiie siècle, les indigos importés d’Espagne, de Hollande, d’Angleterre proviennent principalement de leurs colonies respectives : Guatemala, Java, Caroline du Sud. On peut identifier des filières structurées par empire, en raison de l’existence des exclusifs coloniaux et de l’organisation des réseaux marchands dans ces espaces. Cependant, ces filières sont relativement poreuses, du fait de la contrebande, et en particulier en période de guerre  [26]. Il devient encore plus difficile d’utiliser la balance commerciale pour retracer la provenance des indigos importés à partir de 1793.

24Les importations se détournent d’abord vers d’autres pays, producteurs d’indigo et alliés : l’Espagne et la République batave (Hollande). Entre l’an V et 1809, leurs importations conjuguées s’élèvent à 52 % des importations d’indigo en France. Mais une part des indigos importés de Hollande proviennent en fait probablement d’Angleterre, ne faisant que transiter par Amsterdam.

25La place occupée par les importations en provenance de Prusse, d’Allemagne, des villes hanséatiques, des États-Unis, du Danemark entre l’an V et 1809 s’explique par le recours aux navires des pays neutres, un des principaux moyens d’introduire de l’indigo en France. Ces navires importent de l’indigo du Guatemala, de Caracas, de Saint-Domingue, de Caroline du Sud. Américains, Danois, Hollandais, Anglais, Français profitent des perturbations du trafic maritime lié à la guerre pour court-circuiter les relations directes des colonies avec les métropoles dans l’espace caraïbe, souvent avec la bénédiction des négociants français  [27]. Cette pratique, déjà employée lors des conflits précédents (guerre de Sept ans, guerre d’Indépendance américaine) permet aux négociants français de contrôler directement ou indirectement les importations, de l’étranger (colons de Saint-Domingue émigrés aux États-Unis, qui profitent de la neutralité américaine jusqu’en 1812) ou de France, avec le système de neutralisation des navires français (système de vente fictive du navire qui permet de circuler avec des doubles papiers). à cela s’ajoute le regain de la contrebande, traditionnellement très active dans cet espace et pour ce produit. La place importante des ports des villes hanséatiques (Brême, Hambourg, Lubeck), de Prusse (Rostock, Dantzig) et du Danemark, s’inscrit aussi dans la continuité des liens commerciaux qui unissaient les ports du littoral atlantique au « Nord » avant 1789, vers lequel étaient réexportées les denrées coloniales des Antilles. Apparaissent ainsi dans les tableaux de la balance du commerce différents états au gré de l’évolution de leur implication ou non-implication dans les conflits européens (Portugal 1806?1807, Prusse 1799-1804). Avec ce recours aux neutres, il devient plus difficile de retracer la provenance des indigos importés.

26À partir de 1810, les importations d’Angleterre deviennent majoritaires. Cela correspond à l’émergence du Bengale comme premier producteur d’indigo pour le marché européen. Ces importations sont cependant probablement antérieures à cette date, pour plusieurs raisons.

27La fraude est largement pratiquée aux frontières, qu’elles soient terrestres ou maritimes. La multiplication des prohibitions, surtout des marchandises du commerce anglais, renforce la contrebande contre laquelle l’administration doit prendre des mesures extraordinaires : la loi du 29 nivôse an VI (18 janvier 1798) autorise la saisie de tout bâtiment transportant des marchandises anglaises, quelles qu’elles soient, et quelle que soit la nationalité du propriétaire ; le décret du 1er messidor an XI (20 juin 1803) interdit l’importation de toutes les marchandises provenant d’Angleterre et de ses colonies, ajoutant les matières premières destinées à l’industrie et les denrées coloniales, donc l’indigo, aux produits manufacturés anglais dans la liste des marchandises prohibées. Aussi les tableaux ne mesurent-ils sans doute qu’une part de l’indigo qui entre en France.

28L’apparition des importations anglaises en 1810 dans les tableaux de la balance commerciale s’explique en partie par l’évolution de l’espace pris en compte pour la constitution des statistiques du commerce extérieur. à partir de 1792, les frontières se déplacent et les barrières douanières également, au gré des invasions et rattachements de territoires. L’espace considéré comme relevant du territoire français est à géométrie variable  [28]. Après le rattachement à l’Empire napoléonien de la Hollande en 1810 et du littoral allemand de la mer du Nord (Hambourg, Dantzig), jusqu’à Rostock sur la Baltique en 1811, l’espace considéré comme relevant du territoire de l’Empire tend à couvrir quasiment tout le littoral nord de l’Europe continentale. La Hollande notamment, qui était une des sources d’approvisionnement françaises en indigo, disparaît des tableaux après 1810 car elle est intégrée dans l’ensemble français. Or l’indigo anglais qui arrivait en France jusqu’en 1809 transitait souvent par Amsterdam, Hambourg ou Dantzig. Dans les tableaux de la balance du commerce, il était donc rangé parmi les importations de Hollande, des villes hanséatiques ou de Prusse. Désormais, il apparaît comme indigo d’Angleterre. Ce qui pourrait être lu comme une brutale hausse des importations d’indigo d’Angleterre correspond ainsi plutôt à l’évolution du territoire intégré dans l’espace douanier de l’Empire. Enfin, l’instauration du système des licences en juin 1809, puis les décrets de Saint-Cloud du 3 et 10 juillet 1810, a sans doute contribué à faire apparaître dans les données officielles de l’indigo qui transitait jusque là par contrebande dans les ports français et du littoral nord de l’Europe. Cet indigo transite désormais via des circuits autorisés et identifiables.

29Des mouvements de temporalités et d’échelles spatiales différentes se conjuguent donc pour modifier l’équilibre d’avant 1789, parmi lesquels la perte du contrôle de Saint-Domingue par la France, le déplacement des zones de production mondiale d’indigo destiné à l’Europe, et les conséquences des guerres révolutionnaires et napoléoniennes. Ici, la rupture représentée par la Révolution et l’Empire paraît à la fois claire et à relativiser à l’aune de mutations plus complexes. Ces mutations combinent principalement les effets d’une guerre maritime, dans laquelle sont reprises un certain nombre de pratiques déjà identifiées lors des guerres du xviiie siècle, comme le recours aux neutres, et les effets des stratégies coloniales et commerciales des États. Il est ainsi impossible de comprendre l’évolution du marché français de l’indigo sans le replacer dans des dynamiques d’ordre politique, économique et colonial dont les effets se font sentir en différents endroits du globe.

30Une fois identifiée la reconfiguration des circuits d’approvisionnement, il reste à en évaluer la portée économique et politique. En conclusion de cette étude, nous nous bornerons à esquisser quelques pistes de réflexion. Dans l’administration du commerce et des manufactures, s’exprime la perception d’une nouvelle dépendance à l’égard d’une production devenue étrangère, et qui plus est, ennemie. On cherche des moyens de ne pas « payer un tribut à l’étranger, ou plutôt à nos ennemis », « tant que nos colonies ne nous enverront plus d’indigo », en soulignant « quel gain immense pour la France, et quelle perte énorme pour le commerce d’Angleterre, que de pouvoir se passer totalement de cette marchandise coloniale ! »  [29]. Il est assez paradoxal de constater que le bleu des uniformes révolutionnaires est choisi au moment même où la France perd Saint-Domingue et devient dépendante de l’indigo anglais. À ce moment, personne n’anticipait le caractère définitif de la rupture des relations commerciales avec la « perle des Antilles ». Il semble que personne non plus n’ait esquissé l’idée de changer la couleur des uniformes dans les années qui suivirent. Un signe, peut-être, que dans la culture révolutionnaire des apparences, la dimension symbolique de la couleur bleue primait sur les enjeux économiques et politiques.

Les importations d’indigo dans l’espace douanier français de l’an V à 1821 : estimations données en francs  [30]

tableau im2

Les importations d’indigo dans l’espace douanier français de l’an V à 1821 : estimations données en francs  [30]

Notes

  • [1]
    K. Pomeranz, The Great Divergence: China, Europe and the Making of the Modern World Economy, Princeton/Oxford, 2000 ; id, La Force de l’empire. Révolution industrielle et écologique, ou pourquoi l’Angleterre a fait mieux que la Chine (introduction de Philippe Minard), Alfortville, 2009 ; P. Parthasarathi, Why Europe Grew Rich and Asia did not: Global Economic Divergence, 1600-1850, Cambridge/New York, 2011 ; The Spinning World: a Global History of Cotton Textiles, G. Riello, P. Parthasarathi dir., Oxford/New York, 2009 ; G. Riello, Cotton: the Fabric that Made the Modern World, Cambridge/New York, 2013 ; M. Berg, « In pursuit of luxury: global history and british consumer goods in the eighteenth century », Past and Present, 182 (2004), p. 85?142 ; N. Coquery, « La diffusion des biens à l’époque moderne. Une histoire connectée de la consommation », Histoire urbaine, 1 (2011), p. 5-20. En ligne
  • [2]
    D. Roche, Histoire des choses banales : naissance de la consommation dans les sociétés traditionnelles, xviie?xixe siècles, Paris, 1997.
  • [3]
    S. Fairlie, « Dyestuffs in the eighteenth century », The Economic History Review, 17/3 (1965), p. 488-510 ; R. Pieper, « Raw materials from overseas and their impact on european economies and societies (xvi?xviii century) », dans Prodotti e tecniche d’oltremare nelle economie europee secc. xiii?xviii, S. Cavaciocchi dir., Prato, 1998 ; Colouring textiles. A History of Natural Dyestuffs in Industrial Europe, A. Nieto-Galan et R. Fox dir., Dordrecht/Boston, 2001 ; A. Engel, Farben der Globalisierung. Die Entstehung moderner Märkte für Farbstoffe, 1500-1900, Francfort-sur-le-Main, 2009.
  • [4]
    M. Pastoureau, Bleu. Histoire d’une couleur, Paris, 2000.
  • [5]
    Loi du 14 octobre 1791, décrets des 21 février et 12 août 1793. Voir D. Roche, La Culture des apparences. Une histoire du vêtement xviie?xviiie siècle, Paris, 1989 ; M. Pastoureau, Bleu…, op. cit. ; A. Engel, Farben der Globalisierung…, op. cit.
  • [6]
    AN F 12 1966 D, Douanes : Grains à Indigo (an IV?1815), 26 frimaire an VI (16 décembre 1797).
  • [7]
    Sublime indigo [catalogue de l’exposition qui s’est tenue à Marseille au Centre de la Vieille Charité, du 22 mars au 31 mai 1987], Marseille, 1987 ; J. Balfour-Paul, Indigo, Londres, 1998.
  • [8]
    On peut citer en particulier le marché qui a longtemps connecté le nord-ouest de l’Inde, le Moyen-Orient et la côte est de l’Afrique.
  • [9]
    Ils sont conservés aux Archives Nationales (AN), série F12, à l’Internationaal Instituut voor Sociale Geschiedenis à Amsterdam (IISG, Fonds Bruyard), et dans les bibliothèques municipales (BM) de Rouen (Fonds Montbret) et de Saint-Brieuc (Fonds Gournay). Sur le fonctionnement du Bureau de la balance du commerce au xviiie siècle, voir G. Daudin et L. Charles, « La collecte du chiffre au xviiie siècle : le Bureau de la balance du commerce et la production des données sur le commerce extérieur de la France », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 58/1 (2011), p. 128-155. Les auteurs ont repris un dossier déjà étudié notamment par M. Beaud, M. Morineau, J. Tarrade, B. Gille. Je les remercie d’avoir mis à ma disposition les données déjà collectées dans le cadre de leur travail.
  • [10]
    D. Crouzet, La Guerre économique franco-anglaise au xviiie siècle, Paris, 2008.
  • [11]
    J. Clinquart, L’Administration des douanes en France sous la Révolution, Neuilly?sur?Seine, 1978 ; id., L’Administration des douanes en France sous le Consulat et l’Empire (1800?1815), 1979 ; J. Bordas, Les Directeurs généraux des douanes : l’administration et la politique douanière, 1801?1939, 2004 ; J. Legrain, La Balance commerciale française 1791?1826, mémoire de Master 1, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2011.
  • [12]
    Cette évolution institutionnelle explique sans doute l’absence de tableaux disponibles entre 1789 et l’an V dans la série F12 des AN.
  • [13]
    AN F12 242-256, Balance du commerce ; AN F12 7592, Balance du commerce, IISG, Fonds Bruyard 122 A-E ; BM Rouen, Fonds Montbret 849.
  • [14]
    L.-E. Moreau de Saint Méry, Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l’île de Saint-Domingue…, Philadelphie, 1797-1798.
  • [15]
    Archives Nationales d’Outre Mer, F2B/12 et F2B/13, État des denrées coloniales importées dans les différents ports de France pendant les deux semestres de l’année 1785.
  • [16]
    R. C. Nash, « South Carolina indigo, european textiles, and the british atlantic economy in the eighteenth century », The Economic History Review, 63/2 (2010), p. 365. Nash a compilé les données publiées disponibles pour la France et l’Espagne, et les statistiques conservées aux National Archives à Londres (Board of Customs and Excise, CUST 3). Pour compléter, il faudrait ajouter à ces estimations une évaluation des quantités d’indigo entrant aux Provinces-Unies en provenance des colonies néerlandaises.
  • [17]
    Inférieures à 1000 francs en 1817, 1818 et 1820, elles montent à 19 800 francs en 1821. « Saint-Domingue », dans les tableaux de la balance commerciale, désigne alors probablement Haïti.
  • [18]
    J. Auguste, Évolution de l’économie coloniale de Saint-Domingue, thèse de 3e cycle de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (R. Romano dir.), 1976, non publiée.
  • [19]
    D. Geggus, Slavery, War and Revolution: the British Occupation of Saint-Domingue, 1793?1798, New York, 1982 ; D. Crouzet, L’Économie britannique et le blocus continental, 1806-1813, Paris, 1958.
  • [20]
    British Library, Burney Collection, 112 A et 112 B, The London Price Current, by William Prince.
  • [21]
    F. Langue, « El añil en la Venezuela ilustrada. Una historia inconclusa », Revista de Indias, 214 (1998), p. 637-653. La production décline dans les années 1820.En ligne
  • [22]
    D. Alden, « The growth and decline of indigo production in colonial Brazil: a study in comparative economic history », Journal of Economic History, 25 (1965), p. 35-60.
  • [23]
    J. Balfour-Paul, Indigo, op. cit.
  • [24]
    I. Ray, « The indigo dye industry in colonial Bengal: a re-examination », The Indian Economic and Social History Review, 41 (2004), p. 199-224.En ligne
  • [25]
    Se référer au graphique synthétique donné en annexe.
  • [26]
    L’indigo, de petite taille, présente une forte valeur ajoutée et est donc particulièrement adapté comme marchandise de contrebande entre la côte de l’Amérique centrale, Curaçao, la Jamaïque, Saint-Domingue et l’Amérique du Nord. L’indigo arrivant sous le nom d’ « indigo jamaïque » en Angleterre au milieu du xviiie siècle est ainsi souvent de l’indigo importé en fraude du Guatemala ou de Saint?Domingue. R. Pares, War and Trade in the West Indies, 1739-1763, Oxford, 1936 ; J. Garrigus, « Blue and brown. Contraband indigo and the rise of a free colored planter class in french Saint-Domingue », The Americas, 50/2 (oct. 1993), p. 233-263 ; W. Klooster, Illicit Riches : The Dutch Trade in the Caribbean, 1648-1795, Leyde, 1995.
  • [27]
    P. Butel, « Guerre et blocus sous la Révolution et l’Empire », dans état, finances et économie pendant la Révolution française [actes du colloque tenu à Bercy les 12, 13, 14 octobre 1989, organisé par le Ministère de l'économie des finances et du budget], Paris, 1991 ; S. Marzagalli, « Le Négoce maritime et la rupture révolutionnaire : un ancien débat revisité », Annales historiques de la Révolution française, Les temps composés de l’économie, 352 (2008), p. 183-207.
  • [28]
    Lors de l’unification du territoire douanier en 1791, les provinces de l’étranger effectif (Alsace, Lorraine, Trois Évêchés), qui n’étaient pas prises en compte dans l’établissement de la balance sous l’Ancien Régime mais considérées comme des provinces étrangères, sont intégrées dans l’espace douanier français. Il en est de même pour la Savoie, Monaco, Nice en 1792, la Belgique en 1795, la rive gauche du Rhin et Genève en 1798, le Piémont en 1802, la Ligurie (Gênes) en 1805, et le grand duché de Toscane (Livourne) en 1808-1809.
  • [29]
    AN F 12 1966 D, Arnould, chef du Bureau du commerce, 11 floréal an XII, rapport au ministre de l’Intérieur, et AN F 12 2258, Moyens de remplacer l’indigo ou d’en diminuer la consommation, an III?1811, Sauerbrunn, Suisse.
  • [30]
    AN F12 249-256 et F12 7591. Pour la conception de ce graphique, le choix a été fait de rester au plus proche des catégories définies par les concepteurs de la balance du commerce. Le passage du calendrier républicain au calendrier grégorien explique l’existence de l’année « an XIV-1806* », notée de la sorte dans les tableaux de la balance du commerce, et qui prend en compte l’année 1806 et 100 jours de l’an XIV, en tout 15 mois et 10 jours. Les catégories sont définies par les concepteurs des tableaux en fonction des sources dont ils disposent, à mesure de l’intégration et de la suppression de territoires dans l’espace douanier français, et de l’évolution rapide du paysage politique européen qui caractérise la période. Elles varient donc selon les années considérées. Pour préserver la lisibilité du graphique, il a fallu regrouper certaines d’entre elles : « Colonies françaises » regroupe colonies françaises et « colonies françaises et hollandaises » (cité en 1812-1813) ; « Angleterre » regroupe « Angleterre en vertu de licences » (1810-1814) et Angleterre ; « Hollande » regroupe Hollande/Pays?Bas et « villes hanséatiques et Hollande » (1813) ; « Italie, Suisse et divers » regroupe : Gênes, étrurie, Italie, Livourne, Milanais-Toscane, Naples, Sardaigne, états de Rome, Empire ottoman et Barbarie, Suisse, Marseille (1816), Origine inconnue, Saint-Domingue (après 1816).
Marguerite Martin
Doctorante à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, elle prépare une thèse intitulée Les marchés de l’indigo, xviie-xixe siècles. Flux, acteurs, produits, sous la direction de Dominique Margairaz.
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Mis en ligne sur Cairn.info le 05/01/2015
https://doi.org/10.3917/hyp.131.0101
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