Accueil Revues Revue Numéro Article

Hypothèses

2014/1 (17)


ALERTES EMAIL - REVUE Hypothèses

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 47 - 56 Article suivant
1

« La peine est aux lieux qu’on habite. Et le bonheur où l’on n’est pas. »  [1][1] Chambre de Commerce et d’Industrie de Marseille, archives,... Esprit-Marie Cousinery, dans des billets qu’il intitule Pensées diverses, évoque son exil entre Paris, Vienne et Smyrne dans les années 1800. Ce consul emblématique de l’Échelle macédonienne au tournant des xviiie et xixe siècles invite à s’interroger sur le rapport des diplomates français au voyage  [2][2] L. Bergasse, Un Consul de France en Orient. Esprit.... Titulaires d’un poste administratif sédentaire  [3][3] Entre son ouverture en 1685 et 2013, le consulat français..., symbole et marqueur de l’État français à l’étranger, les consuls de France résident au-delà des frontières hexagonales. Voyageurs contraints, voyageurs professionnels  [4][4] D. Roche, Humeurs vagabondes, de la circulation des..., ils n’en demeurent pas moins des voyageurs à part entière  [5][5] « C’est la manière de vivre et penser la mobilité,.... D’une part, les voyages sont récurrents au cours d’une carrière consulaire au fil des postes occupés. D’autre part, les consuls étant en charge d’un ensemble territorial au sein duquel ils détiennent l’exclusivité de la représentation française  [6][6] Ce territoire de compétence est appelé indifféremment :..., les voyages constituent une de leurs prérogatives principales dans chacun des postes occupés. Dans le cas du consulat de France en Macédoine, les limites du territoire de compétence fluctuent au xixe siècle au gré des cycles de la question d’Orient puis de la question macédonienne.

Les consuls français de Salonique : des voyageurs atypiques

2

En se plaçant du point de vue des consuls, les finalités des voyages sont multiples : étatiques, collectives ou individuelles. À l’exemple des autres voyageurs, les consuls voyagent d’abord pour des motivations personnelles. Ainsi Vattier de Bourville, gérant du poste de Salonique, a-t-il tout perdu lors de l’incendie de l’hôtel consulaire en septembre 1839 : habits, bijoux mais surtout sa bibliothèque, « où se trouvaient mes manuscrits arabes et beaucoup d’objets curieux rassemblés dans mes voyages […] »  [7][7] Archives du ministère des Affaires étrangères (désormais.... Être consul dans le Levant n’est en effet pas le fait du hasard. Destinées familiales ou rêve personnel, les consuls de Salonique sont d’une manière ou d’une autre attirés par l’Orient. Ainsi sont-ils généralement des collectionneurs ou des archéologues amateurs. C’est le cas de Sainte Marie dont Salomon Reinach salue la mutation du consulat de Tunis à celui de Salonique à la fin des années 1880 :

3

Un chercheur aussi heureux et aussi infatigable que M. de Sainte Marie, qui parle presque toutes les langues modernes de l’Orient, peut rendre de grands services à la science dans le pays si fertile en inscriptions où il réside.  [8][8] S. Reinach, Chroniques d’Orient, documents sur les...

4

Les consuls mettent en effet à profit leur expérience personnelle et professionnelle à des fins collectives. Ils contribuent notamment à la « production des récits de voyage »  [9][9] D. Roche, Humeurs vagabondes..., op. cit. :

5

[Les consuls] endossent, en effet, à ce moment-là, d’une part une identité sociale définie d’abord par leur propre déplacement ; c’est parce qu’ils ne sont pas sédentaires qu’ils écrivent. […] Ils endossent d’autre part une identité narrative originale.  [10][10] S. Venayre, « Du voyage au pèlerinage », dans Voyager...

6

Si beaucoup s’y essaient  [11][11] F. Beaujour, Voyage militaire dans l’Empire ottoman..., le travail de Cousinery reste longtemps la référence pour la Macédoine  [12][12] E.-M. Cousinery, Voyage dans la Macédoine contenant.... Évoquant ses découvertes numismatiques, ce dernier affirme : « J’ai d’abord voulu satisfaire un assez grand nombre de savants, curieux de trouver dans ma relation des aperçus nouveaux sur les monnaies macédoniennes. »  [13][13] Ibid. Ayant perdu toute source de revenus à la suite de son renvoi du consulat de Salonique en 1793, il contacte alors différents musées en Europe pour leur proposer sa collection de médailles  [14][14] AMAE, Dossiers Personnels, Série 1, Esprit-Marie C....

7

Par ailleurs, une des missions principales des consuls est de « combler les blancs de la carte » d’une région qui reste largement méconnue en France  [15][15] I. Laboulay-Lesage, Combler les blancs de la carte :.... Le travail de Cousinery demeure même le seul véritable travail scientifique sur la Macédoine, jusqu’à l’expédition de Léon Heuzey au début des années 1870  [16][16] L. Heuzey et H. Daumet, Mission Archéologique de Macédoine,.... Les diplomates locaux sont en effet considérés comme les véritables connaisseurs de l’espace qu’ils occupent. À la différence des voyageurs particuliers, ils s’inscrivent dans le temps long sur l’Échelle. Ainsi, de la fin du xviiie siècle à 1912, une trentaine de consuls seulement occupent-ils le poste de Salonique soit une durée moyenne de quatre ans  [17][17] Même si la durée moyenne de résidence tend à diminuer.... Il est dès lors possible de considérer leur regard comme « un regard de l’intérieur »  [18][18] D. Roche, Humeurs vagabondes…, op. cit., p. 68.. Charles Tissot note par exemple à son retour d’un déplacement de six semaines à Drama, à Serrès et en Thessalie :

8

Mes observations ont porté bien moins sur les populations des villes plus ou moins influencées par le contact des Européens et la lecture des feuilles de l’Occident que sur celles de campagnes avec lesquelles nous n’avons que de rares rapports.  [19][19] AMAE, Correspondance Politique des Consuls (désormais...

9

Par leur pratique de l’espace, ils contribuent pleinement à l’invention du territoire macédonien  [20][20] A. Dusserre, « Pratique de l’espace et invention du.... Comme le note Charles Guys : « Six ans de séjour en Macédoine et mes diverses courses, m’ont mis à même de bien connaître le pays. »  [21][21] C. É. Guys, Le Guide de la Macédoine, op. cit., p.... Les consuls participent donc de la connaissance du monde et permettent aux autres voyageurs de préparer leur voyage dans une région qu’ils défrichent tant professionnellement que personnellement. Cependant, la production de récits de voyage disparaît dans la deuxième moitié du xixe siècle pour faire place à des ouvrages et rapports scientifiques moins généraux et moins adaptés à un public de voyageurs. Les consuls répondent désormais à des commandes institutionnelles sur des thématiques précises  [22][22] Cf. par exemple, M. Choublier, La Question d’Orient.... C’est l’œil expert des consuls que réclament leurs interlocuteurs. Le professionnel a pris le pas sur le voyageur à l’orée du xxe siècle.

Le voyage en Macédoine : une partie intégrante de la fonction consulaire

10

À l’image des préfets français du premier xixe siècle  [23][23] P. Karila-Cohen, L’État des esprits, l’invention de..., les consuls français sont donc loin d’être des sédentaires, symboles matérialisés de l’État. Les voyages sont des finalités à part entière de leurs fonctions. Voyager, pour eux, « c’est alors utiliser le temps et l’espace »  [24][24] D. Roche, Humeurs vagabondes…, op. cit., p. 73.. Les instructions données à Pascal Fourcade en 1812 sont très claires à cet égard :

11

Monsieur, le poste que vous allez remplir a acquis une grande importance depuis qu’une nouvelle route continentale a été ouverte. […] Votre premier point M. sera donc de bien étudier la situation politique de votre département consulaire, de connaître quels sont les personnages les plus importants du pays, l’état de leur relation entre eux, avec la Porte et avec les pachaliks vaincus. […] Je vous autorise à faire tous les séjours que vous jugerez nécessaires pour bien étudier les pays et pour vous mettre en rapport avec les principaux beys ou aga.  [25][25] AMAE, CCC, Salonique, t. 16, Paris, le 10 mai 1812

12

Une fois nommé, le consul est en effet titulaire du poste même s’il n’est pas physiquement présent sur l’Échelle. Le voyage de Fourcade à travers les Balkans en constitue un bon exemple. Certes, le Blocus continental et le contrôle de la Méditerranée par les flottes anglaises l’empêchent de venir par la mer. Mais surtout, la voie terrestre permet à Fourcade d’informer utilement l’administration de Talleyrand sur la réalité balkanique et l’opportunité d’ouvrir une voie commerciale et postale dont les mérites sont sans cesse vantés par Charles Clairambault, gérant du poste de Salonique depuis 1806. Le cas de Despréaux de Saint Sauveur est également emblématique de l’importance du voyage aller dans la gestion d’un poste consulaire. Parti le 25 novembre 1830 de Toulon, il arrive le 13 janvier 1831 à Salonique après avoir emprunté pas de moins de quatre navires de la division navale du Levant et s’être arrêté à Navarin puis Milo. Les trajets sont donc des temps de découverte de lieux – îles, villes portuaires, sièges de pachaliks –, de rencontres, parfois fortuites, et de prises de contact avec divers acteurs de la sphère consulaire : interlocuteurs de la « machine diplomatique » française, consuls européens, commerçants, autorités ottomanes, ou autres voyageurs. Le voyage devient dès lors un des premiers éléments constitutifs des réseaux formels et informels du bagage personnel des consuls.

13

C’est également le cas des déplacements consulaires dans la circonscription macédonienne. Il s’agit, pour les titulaires du poste, d’entrer en contact avec leurs interlocuteurs, cette fois à l’échelon local, celui de leur domaine personnel de compétence. Ainsi, en 1860, Charles Tissot affirme-t-il :

14

On apprend beaucoup et vite dans ces excursions où le mode même de voyager, les incidents de la route, les relations d’hospitalité, nous mettent en rapport constant avec toutes les classes d’une population essentiellement intelligente et communicative.  [26][26] AMAE, CPC, Salonique, t. 2, Salonique, le 5 juillet...

15

La circonscription de Salonique est en effet vaste et les consuls ne disposent que de peu d’agents consulaires pour les aider, entre deux et cinq selon les périodes. Les voyages dans leur arrondissement constituent donc à la fois un aspect de leur travail, formel ou informel – c’est le cas des parties de chasse –, et une garantie de la réussite de leur gestion par le réseau de sociabilité qu’ils créent ou entretiennent au fil de leurs visites.

16

Le voyage de retour en France, quoique de moindre importance, est marqué lui aussi par trois finalités. Il peut être d’abord l’occasion de nouveaux comptes rendus. De plus, il a une finalité personnelle pour les consuls, ce que rappelle Christian Windler :

17

Les congés, souvent prolongés […] révèlent la nécessité que les consuls ressentaient d’être personnellement présents sur les lieux où se prenaient les décisions affectant leur carrière. Les lettres ne pouvaient remplacer la présence personnelle.  [27][27] C. Windler, La Diplomatie comme expérience de l’autre,...

18

Enfin, le voyage de retour intéresse les interlocuteurs locaux du consul. C’est le cas de Bonetti, supérieur de la mission lazariste de Salonique, en 1881. Il espère que le consul français Auguste Dozon profite de son retour à Paris pour régler définitivement les négociations entamées à Salonique au sujet du rachat par les lazaristes de l’hôtel consulaire  [28][28] Archives des Lazaristes, Paris, C 124 II b, courrier.... Les mobilités consulaires sont donc entourées de toutes les attentions. Pour les consuls comme leurs interlocuteurs, ce sont des moments forts de la gestion du poste.

Temps et espaces des voyages consulaires en Macédoine

19

Le jour d’arrivée du nouveau consul était considéré comme un triomphe pour la nation […] selon les mémoires de feu mon père et de feu mon oncle M. de Peysonnel anciens consuls. […] Que les temps ont bien changé !  [29][29] AMAE, CCC, Salonique¸ t. 16, Salonique, le 30 juin...

20

Dans un tableau qu’il dresse du poste de Salonique en 1810, Clairambault se montre déçu par l’accueil qui lui a été réservé lors de son arrivée à Salonique en 1804. Issu d’une dynastie consulaire du xviiie siècle, il en espérait plus. Pourtant les temps d’arrivée comme de départ restent, pour les consuls, des étapes importantes de leur administration du poste. Ce sont en effet des temps de mise en scène du pouvoir consulaire dans l’espace urbain. Ainsi, Fourcade se fait ouvrir les portes de la ville alors que la nuit est tombée  [30][30] Ibid., n° 15.. De même, les allers-retours de Louis Steeg – consul général puis délégué à la commission financière à Salonique entre 1899 et 1907 – sont systématiquement publiés dans le Journal de Salonique[31][31] Cf. par exemple le Journal de Salonique, novembre 1904,.... Ces moments constituent de véritables baromètres des gestions individuelles que les consuls appréhendent en véritables professionnels de la mobilité. Ce sont notamment des temps d’échange de présents, pratique qui se maintient jusqu’aux années 1850  [32][32] « Le don était un moyen de créer et de confirmer des....

21

Par ailleurs, les conditions matérielles du voyage s’améliorent progressivement au cours du xixe siècle  [33][33] « C’est particulièrement vrai des déplacements, qu’on.... Gagner le poste de Salonique devient même relativement aisé à partir des années 1850. En effet, si au début du siècle, les trajets et leur durée variaient en fonction des saisons, des vents et courants, des menaces de la piraterie – Bottu met quatorze jours en 1819 pour faire Marseille-Salonique  [34][34] AMAE, CCC, Salonique, t. 18, Salonique, le 5 avril..., Dupré, en 1825, en met cinquante-six du fait de « vents contraires »  [35][35] AMAE, CCC, Salonique, t. 20, Salonique, le 8 mai 1827,... –, les espaces-temps entre la France et la Macédoine ne cessent de se réduire, par les voies terrestres comme par les routes maritimes. À la suite de l’ouverture de la première ligne ferroviaire en 1872, la Macédoine se retrouve, en l’espace de vingt ans, reliée à l’Europe. À partir de 1888, Salonique n’est plus qu’à un jour de train de Vienne, deux de Paris. Constantinople est reliée en 1896  [36][36] B. C. Gounaris, Steam over Macedonia 1870-1912, Socio-Economic.... En Méditerranée, la généralisation, à partir des années 1850, des navires à vapeur conjuguée au développement des compagnies maritimes, ont des conséquences similaires. Même si les voyages consulaires ne sont pas régis par des règles et des normes spécifiques – ils dépendent des besoins conjoncturels des acteurs diplomatiques français autant que des conditions matérielles – la réduction des distances permet aux consuls d’appréhender différemment leurs fonctions.

22

Cependant les difficultés de déplacement persistent dans l’espace macédonien. Les estimations de la durée des trajets faites par le voyageur autrichien Ami Boué au début des années 1840 restent longtemps correctes : « Entre Salonique et Monastir […] 25 heures. Entre Salonique et Serrès 20 heures, entre Salonique et Cavalla 23 heures, Salonique et Uskub (Skopje) 48 heures »  [37][37] B. Özdemir, Ottoman Reforms and Social Life, Reflections.... Si les principaux axes sont progressivement desservis par le chemin de fer, en revanche, le réseau secondaire demeure quasiment inexistant. On comprend alors que le cheval soit l’instrument favori de la mobilité consulaire  [38][38] D. Roche, Le Cheval moteur, essai sur l’utilité équestre,.... C’est le cas de Charles-Tissot qui parle avec enthousiasme de celui qu’il acquiert à son arrivée à Salonique :

23

Derviche (c’est son nom provisoire) est blanc. C’est un vrai type de cheval arabe de Syrie. […]. Si ce n’est pas un cheval de voyage ou de chasse, c’est le plus beau cheval de parade de Salonique. Bref, il fait honneur à mon écurie.  [39][39] Bibliothèque nationale de France (désormais BnF), Nouvelles...

24

La remarque du consul français montre que le cheval est un symbole de prestige dans l’Empire ottoman. Rares étaient les Saloniciens qui en possédaient et surtout qui pouvaient s’en servir. La chaise à porteurs, présente dans les inventaires du consulat jusqu’à ce que l’hôtel soit réduit en cendres par l’incendie de 1839  [40][40] Centre des archives diplomatiques de Nantes (désormais..., participe du même raisonnement. Les voyages consulaires, même dans l’espace réduit de la ville, sont des moments de représentation que le moyen de transport conforte. Le cheval constitue aussi le moyen de déplacement le plus rapide et le plus sûr dans la circonscription. On trouve des écuries et deux ou trois chevaux dans l’enceinte du consulat jusqu’à sa vente en 1892. Tissot rachète d’ailleurs rapidement un deuxième cheval : « Un bidet bosniaque bon pour les voyages. »  [41][41] BnF, Nouvelles Acquisitions Françaises, Tissot et sa...

25

Enfin, si le développement des moyens de communications réduit le goût de l’aventure à la fin du xixe siècle, l’image des consuls comme celle de voyageurs se transforme également. Les consuls ne sont en effet progressivement plus considérés en cette fin de siècle comme des pairs par les autres voyageurs. Ils constituent au mieux un point de repère. Connaisseurs de leur circonscription et auréolés du prestige de la fonction, ils aident les nouveaux venus dans leur périple  [42][42] Bernard Lory note par exemple : « Pour son information,.... C’est ce que relève par exemple le Journal de Salonique en 1910 : « M. le consul de France et Madame Choublier qui ont accompagné M. Ferry, député français et Moyssen, rédacteur de la Revue des Deux Mondes dans leur excursion au lac d’Ochrida sont rentrés hier soir en notre ville. »  [43][43] Journal de Salonique, décembre 1910, n° 911. Tous les regards ne sont cependant pas aussi positifs. Roger de Scitivaux estime que les consuls gâchent le plaisir des voyages par leur omniprésence :

26

Dès le début du xixe siècle, le voyage en Orient n’était plus l’aventure fabuleuse, le départ vers un monde inconnu et dangereux, car le territoire ottoman était, à l’époque, sillonné de consulats français qui veillaient aux intérêts français dans le Levant et au bon déroulement des aventures de ces voyageurs.  [44][44] R. de Scitivaux, Voyage en Orient, Paris, 1873, p. 11....

27

Vue de France, la Macédoine reste longtemps au xixe siècle l’apanage des consuls français, véritables connaisseurs de leur circonscription, tant par leur maîtrise des espaces que des hommes. Pourtant, les séjours effectués par les agents du Quai d’Orsay hors des frontières hexagonales perdent progressivement leur aspect initial d’aventure  [45][45] Je reprends ici la terminologie de Sylvain Venayre :.... Cette tendance s’explique à la fois par la réduction des distances et le regard porté par les contemporains sur la profession de diplomate. Elle marque surtout l’évolution du métier à l’aube du xxe siècle, ce que déplore Albert Sorel :

28

Lorsque les communications étaient lentes et incertaines, il fallait que le gouvernement eût un système politique et que les représentants à l’étranger eussent de l’initiative. Ils emportaient des instructions qui étaient un véritable traité de la politique du gouvernement dans ses rapports avec l’État auprès duquel l’agent était accrédité. Pour tracer ces instructions il fallait connaître le passé et prévoir l’avenir.  [46][46] A. Sorel, « La diplomatie et le progrès », Politique...

29

En l’espace d’un siècle, les diplomates français en poste à l’étranger sont en effet devenus moins des représentants que des bureaucrates au service de leur État. Si, dans les imaginaires collectifs, le voyage continue d’être assimilé aux diplomates, il n’est désormais plus constitutif de leurs fonctions à l’étranger.

Notes

[1]

Chambre de Commerce et d’Industrie de Marseille, archives, Série L XI, n° 2, Fonds de Barbarin, documents concernant la famille Cousinery, 1660-1847.

[2]

L. Bergasse, Un Consul de France en Orient. Esprit Cousinéry, voyageur, archéologue et numismate (1747-1833), Marseille, 1932 ; M. Jestin, « De Cousinery à Cousinery : histoire du consulat français de Salonique de 1783 à 1817 », Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, 33 (printemps 2011), p. 87-102 [En ligne : http://www.cairn.info/revue-bulletin-de-l-institut-pierre-renouvin-2011-1-page-87.htm].

[3]

Entre son ouverture en 1685 et 2013, le consulat français de Salonique n’a connu que de brèves périodes de fermeture.

[4]

D. Roche, Humeurs vagabondes, de la circulation des hommes et de l’utilité des voyages, Paris, 2003.

[5]

« C’est la manière de vivre et penser la mobilité, d’introduire l’observation à travers la sécheresse des étapes et des faits, d’arriver à la rencontre de l’autre qui est déterminante pour une définition opératoire du voyage. » N. Bourguinat, « Un temps de rupture dans l’histoire des pratiques du voyage », dans Voyager en Europe de Humboldt à Stendhal, contraintes nationales et tentations cosmopolites, 1790-1840, id. et S. Venayre dir., Paris, 2007, p. 10.

[6]

Ce territoire de compétence est appelé indifféremment : département, circonscription ou arrondissement consulaire.

[7]

Archives du ministère des Affaires étrangères (désormais AMAE), Correspondance Consulaire et Commerciale (désormais CCC), Salonique, t. 22, Salonique, le 16 septembre 1839, n° 6.

[8]

S. Reinach, Chroniques d’Orient, documents sur les fouilles et découvertes dans l’Orient hellénique de 1883 à 1890, Paris, vol. 1, 1891, p. 206.

[9]

D. Roche, Humeurs vagabondes..., op. cit.

[10]

S. Venayre, « Du voyage au pèlerinage », dans Voyager en Europe…, op. cit., p. 533.

[11]

F. Beaujour, Voyage militaire dans l’Empire ottoman ou Description de ses frontières et de ses principales défenses, soit naturelles, soit artificielles avec cinq cartes géographiques, Paris, 1829 ; C. É. Guys, Le Guide de la Macédoine, Paris, 1857.

[12]

E.-M. Cousinery, Voyage dans la Macédoine contenant des recherches sur l’histoire, la géographie et les antiquités de ce pays, Paris, 1832.

[13]

Ibid.

[14]

AMAE, Dossiers Personnels, Série 1, Esprit-Marie Cousinery.

[15]

I. Laboulay-Lesage, Combler les blancs de la carte : modalités et enjeux de la construction des savoirs géographiques (xvie-xxe siècle), Strasbourg, 2004.

[16]

L. Heuzey et H. Daumet, Mission Archéologique de Macédoine, Paris, 1876. Les espaces de prédilection des voyageurs sont plus particulièrement la Grèce continentale, la Terre Sainte, plus tard Constantinople. 

[17]

Même si la durée moyenne de résidence tend à diminuer au cours du siècle. Cf. A. Faivre d’Arcier, « Le service consulaire au Levant à la fin du xviiie siècle et son évolution sous la Révolution », dans La fonction consulaire à l’époque moderne, l’affirmation d’une institution économique et politique (1500-1800), J. Ulbert et G. Le Bouëdec dir., Rennes, 2006, p. 161-190 ; M. Jestin, « Les identités consulaires dans la Salonique ottomane, 1781-1912 », Monde(s), histoire, espace, relations, 4 (2013), p. 189-209.

[18]

D. Roche, Humeurs vagabondes…, op. cit., p. 68.

[19]

AMAE, Correspondance Politique des Consuls (désormais CPC), Salonique, t. 2, Salonique, le 31 mars 1860, n° 16.

[20]

A. Dusserre, « Pratique de l’espace et invention du territoire », Rives méditerranéennes 34 (2009), p. 57-88 [En ligne : http://rives.revues.org/3786].

[21]

C. É. Guys, Le Guide de la Macédoine, op. cit., p. VI.

[22]

Cf. par exemple, M. Choublier, La Question d’Orient depuis le traité de Berlin, Paris, 1899 (1re éd. 1897). Avant d’entrer au Quai d’Orsay, Max Choublier fut professeur de droit à Paris.

[23]

P. Karila-Cohen, L’État des esprits, l’invention de l’enquête politique en France, 1814?1848, Rennes, 2008.

[24]

D. Roche, Humeurs vagabondes…, op. cit., p. 73.

[25]

AMAE, CCC, Salonique, t. 16, Paris, le 10 mai 1812.

[26]

AMAE, CPC, Salonique, t. 2, Salonique, le 5 juillet 1860, n° 21.

[27]

C. Windler, La Diplomatie comme expérience de l’autre, consuls français au Maghreb, 1700?1840, Genève, 2002, p. 76.

[28]

Archives des Lazaristes, Paris, C 124 II b, courrier de Salonique (mission) d’avril 1875 au 23 novembre 1881, lettre du 22 mars 1882 de Bonetti à Paris.

[29]

AMAE, CCC, Salonique¸ t. 16, Salonique, le 30 juin 1810, n° 38.

[30]

Ibid., n° 15.

[31]

Cf. par exemple le Journal de Salonique, novembre 1904, rubrique « Échos de la ville ».

[32]

« Le don était un moyen de créer et de confirmer des liens et des obligations mutuelles durables. Il était un gage de qualité dans des relations futures entre donateur et destinataire. […] L’importance des dons ne résidait pas dans leur valeur comptable mais dans les significations que le donateur et le destinataire y attachaient. » C. Windler, La Diplomatie comme expérience de l’autre…, op. cit., p. 490.

[33]

« C’est particulièrement vrai des déplacements, qu’on n’évalue pas par des mesures de longueur mais de temps. » N. Vatin, « L’Homme d’État ottoman, maître du temps : la crise de 1566 », dans Les Ottomans et le temps, F. Georgeon et F. Hitzel dir., Leyde, 2012, p. 79.

[34]

AMAE, CCC, Salonique, t. 18, Salonique, le 5 avril 1819, n° 68.

[35]

AMAE, CCC, Salonique, t. 20, Salonique, le 8 mai 1827, n° 1.

[36]

B. C. Gounaris, Steam over Macedonia 1870-1912, Socio-Economic Change and the Railway Factor, New York, 1993.

[37]

B. Özdemir, Ottoman Reforms and Social Life, Reflections from Salonica¸ Istanbul, 2003, p. 113. L’auteur s’appuie notamment sur la description faite par Ami Boué : For instance, the journey between Salonica and Monastir took 25 hours. Between Salonica and Serres took 20 hours, Salonica to Kavala 23 hours, Salonica to Üsküp (Skopje) 48 hours and to Vienna 35 days. (A. Boué, La Turquie d’Europe, ou observations sur la géographie, la géologie, l’histoire naturelle, la statistique, les mœurs, les coutumes, l’archéologie, l’agriculture, l’industrie, le commerce, les gouvernements divers, le clergé, l’histoire et l’état politique de cet empire, Paris, 1940.

[38]

D. Roche, Le Cheval moteur, essai sur l’utilité équestre, Paris, 2008.

[39]

Bibliothèque nationale de France (désormais BnF), Nouvelles Acquisitions Françaises, Tissot et sa famille 1859-1860, bibliothèque Salomon Reinach, Salonique, le 10 mai 1859.

[40]

Centre des archives diplomatiques de Nantes (désormais CADN), Série B, carton 7, dossier 1 : remise de service ; celles du 19 octobre 1833, du 31 décembre 1833 et d’août 1839.

[41]

BnF, Nouvelles Acquisitions Françaises, Tissot et sa famille…, op. cit.

[42]

Bernard Lory note par exemple : « Pour son information, Lejean a très probablement recouru aux consuls de France ou autres puissance en poste dans les principales villes de l’Empire ottoman. » G. Lejean, Voyages dans les Balkans 1857-1870, textes édités par M. T. Lorrain et B. Lory, Paris, 2011, p. 448.

[43]

Journal de Salonique, décembre 1910, n° 911.

[44]

R. de Scitivaux, Voyage en Orient, Paris, 1873, p. 11.

[45]

Je reprends ici la terminologie de Sylvain Venayre : « Entre le milieu du xixe et le milieu du xxe siècle, il est une constante de l’aventure, elle est inséparable de la représentation d’espaces, lointains, inconnus et sauvages. » S. Venayre, La Gloire de l’aventure, genèse d’une mystique moderne : 1850-1940, Paris, 2002, p. 283.

[46]

A. Sorel, « La diplomatie et le progrès », Politique étrangère, 3 (2002), p. 783-793 (1re édition A. Sorel, Essais d’histoire et de critique, Paris, 1894).

Plan de l'article

  1. Les consuls français de Salonique : des voyageurs atypiques
  2. Le voyage en Macédoine : une partie intégrante de la fonction consulaire
  3. Temps et espaces des voyages consulaires en Macédoine

Article précédent Pages 47 - 56 Article suivant
© 2010-2018 Cairn.info
Chargement
Connexion en cours. Veuillez patienter...