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Idées économiques et sociales

2016/3 (N° 185)


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Le titre a de quoi intriguer, surtout de la part d’un membre des Économistes atterrés. On pourrait en effet le prendre à tort pour une antienne antikeynésienne, puisque l’auteur de la Théorie générale avait appelé à euthanasier les rentiers, mais c’est tout le contraire. Dans la lignée de son précédent opus, Les Décennies aveugles, Philippe Askenazy s’attaque en effet à l’idéologie du « tous propriétaires ! » qui ne cesse de se diffuser depuis la « révolution » thatchérienne, et en profite pour régler plus largement leurs comptes à un certain nombre de croyances véhiculées par certains idéologues (néo) libéraux.

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Néanmoins, le premier à en prendre pour son grade n’est autre que Thomas Piketty, pourtant collègue de l’auteur à l’École d’économie de Paris. Philippe Askenazy relève en effet que Le Capital au XXI e siècle n’est finalement pas si dangereux pour le capitalisme car en naturalisant notamment le rendement du capital, il ne remet finalement pas en cause la répartition primaire des revenus et en appelle seulement à la corriger par une politique de redistribution, comme par exemple l’hypothétique taxe mondiale sur les hauts patrimoines que Thomas Piketty appelle de ses vœux. Il faut donc aller plus loin pour Philippe Askenazy et remettre en cause la distribution de la propriété au sens large, non seulement en convoquant la notion de communs, ainsi que l’ont récemment proposé différents auteurs dans la lignée des travaux d’Elinor Ostrom [1][1] Voir P. Dardot, C. Laval,Commun, Paris, La Découverte,..., mais aussi en repérant les multiples « rentes » dont est selon lui constitué le monde économique pour chercher à les « démocratiser » d’une certaine manière. Élargissant la définition des classiques, pour qui elles représentaient le revenu spécifique des propriétaires terriens, l’auteur propose de définir les rentes comme des « avantages qui peuvent être durablement accaparés par les acteurs économiques (capitalistes, financiers, propriétaires, salariés, indépendances, entrepreneurs, États…) via des mécanismes économiques, politiques ou légaux qu’ils peuvent éventuellement influencer. Il peut s’agir de revenus monétaires ou d’avantages en nature, notamment les conditions de travail marquées par de fortes disparités » (p. 12). Une approche stimulante qui suppose notamment de dissiper la fable néoclassique selon laquelle les facteurs de production seraient chacun rémunérés à leur productivité marginale – celle-ci n’étant tout bonnement ni mesurable ni même en réalité isolable. Dit autrement, « la distribution primaire des revenus n’est pas naturelle. Elle est une construction. Pour élaborer un nouveau progrès social, on doit déconstruire la formation des “rentes” » (p. 11).

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C’est donc la tâche à laquelle s’attelle ici l’auteur, en invitant tout d’abord à ne pas se focaliser sur les « 1 % » de plus hauts revenus. Aussi percutant que puisse apparaître ce slogan qui a fleuri avec les mouvements « Occupy » de New York à Hong Kong [2][2] Pour une analyse de ces derniers, mitigée quant à leur... , il tend cependant à occulter un mouvement plus profond de création de nouvelles rentes capitalistes favorisée par trois facteurs structurels : l’effondrement du bloc soviétique, l’effritement de la condition salariale [3][3] Magistralement analysé par Robert Castel, que l’auteur...et notamment l’affaiblissement corrélatif du mouvement syndical et enfin, l’essor des NTIC et les effets d’agrégation spatiale des activités économiques.

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Après avoir détaillé ces différents enjeux, ébranlant au passage quelques dogmes libéraux en vogue tels que l’opposition insiders/outsiders et soulignant l’« oubli » significatif des organisations et lobbies patronaux dans les modèles macroéconomiques standards entendant rendre compte du fonctionnement du « marché » du travail, Philippe Askenazy revient sur le cœur de son sujet : le « propriétarisme ». Il souligne tout d’abord le « retour de la rente foncière », mise en évidence en son temps par David Ricardo à propos des terres agricoles [4][4] Dans la mesure où le prix des produits agricoles correspondait... , pour l’étendre aux zones urbaines contemporaines où, par l’effet d’agglomération, le foncier y constitue une ressourcetrès recherchée pour le logement comme les activités productives. Non sans pointer les difficultés que pose la mesure en la matière, l’auteur montre néanmoins comment tous les indices suggèrent l’envolée de la rente foncière. Pis, il en va de même avec l’extension de la propriété sur les connaissances, via les brevets, mais aussi avec la collecte de données par les géants d’Internet, que les utilisateurs leur fournissent sans barguigner croyant à la gratuité de leurs services. Néanmoins, la capture de rentes n’est pas que le fait de détenteurs de capitaux ou des grandes firmes qu’ils contrôlent indirectement [5][5] Et de ceux que l’auteur qualifie d’« humain-capital » :... , mais aussi de divers groupes sociaux en vertu de leur capacité à construire une « criticité ». Ce concept issu de l’ingénierie nucléaire désigne la probabilité d’un accident multiplié par la gravité de ses conséquences, que l’auteur applique donc aux activités économiques en en distinguant plusieurs formes (fonctionnelle et institutionnelle), avant de donner divers exemples de groupes ayant réussi à en bâtir une autour de leur profession, de manière très variable selon les pays : avocats et pharmaciens sont ainsi dans des situations opposées en la matière entre le Royaume-Uni et la France. De manière plus générale, comme le montre la question des risques psychosociaux analysés au prisme du modèle de Karasek-Theorell qui croise la charge de travail demandée par les salariés avec leur latitude décisionnelle, il montre que la situation des cadres et professions intellectuelles supérieures est bien plus enviable que celle des métiers subalternes et même, qu’elle a eu tendance à s’améliorer, contrairement à ce que suggère la littérature abondante sur le « malaise des cadres », quand celle des secondes se dégradait. Chez les moins qualifiés, l’intensification du travail et la diminution de l’autonomie sont elles-mêmes associées à une baisse des rémunérations justifiée par une baisse de leur productivité, alors même que les appareils statistiques se révèlent incapables de la mesurer réellement et n’en produisent de ce fait que des artefacts tautologiques – où elle est indexée sur le salaire horaire versé…

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Abordant enfin les pistes pour revaloriser le travail, Philippe Askenazy commence par s’en prendre à une autre voie, illusoire à ses yeux : celle de la hausse du salaire minimum, privilégiée aujourd’hui significativement par les conservateurs, mais dont les expériences récentes, au Royaume-Uni, en Allemagne ou au Japon, montrent que cela ne suffit pas à relancer une spirale inflationniste – dont les résultats auraient du reste pour première conséquence de « manger » les salaires en permettant à la fois de diminuer les salaires réels des fonctionnaires comme ceux des salariés du privé. Mieux vaut donc privilégier le recours aux luttes sociales traditionnelles qui permettent d’augmenter les salaires de tout un groupe et pas seulement de ceux qui sont en bas de l’échelle. À rebours de la résignation ambiante, ceux-ci peuvent être victorieux, y compris dans la patrie du capitalisme, comme le montrent par exemple les salaires bien plus élevés qu’ont réussi à obtenir les conducteurs de métro new-yorkais et londoniens par rapport à leurs homologues parisiens, les infirmières de certains États fédérés américains grâce à l’action syndicale ou encore les luttes victorieuses des chauffeurs des bus de Google dans la Silicon Valley ou des femmes de chambre des hôtels de luxe du « triangle d’or » parisien. Chacun de ces groupes a su faire jouer sa criticité en jouant des ressources du contexte et de la mauvaise publicité que la mise au jour de leur exploitation attirerait sur leurs très prospères employeurs.

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Pour finir, l’auteur pointe les apories et contradictions du « tout propriété », soulignant par exemple qu’aucune enquête ne vient étayer qu’il permette de consolider la citoyenneté – certaines suggérant même le contraire. Plus encore, l’auteur souligne que ce slogan entre en contradiction avec les injonctions à la mobilité des travailleurs ou encore aux progrès de la recherche, dans le cas des brevets pharmaceutiques, sans parler de l’accès aux soins. Il en appelle finalement à sortir de la double dépendance aux rentes issues des droits de propriété et à celles tirées du travail de ceux qui sont désignés à tort comme « improductifs ». Celle-ci « enkyste » en effet le capitalisme dans ses maladies congénitales : creusement des inégalités primaires, délitement du salariat, montée du populisme et menaces déflationnistes. Cela passerait notamment par l’éveil déjà entamé de mouvements collectifs révélant la criticité desdits groupes improductifs.

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Mais paradoxalement, tout en citant Rosa Luxemburg et sa « Brochure de Junius [6][6] Surnom de sa Crise de la social-démocratie(1915), en... » publiée il y a tout juste un siècle, qui appelait alors la classe ouvrière à ouvrir les yeux face à l’hypocrisie prompte à prôner l’union nationale pour mieux servir ses intérêts, l’auteur n’entend pas mettre à bas le capitalisme, mais simplement le remettre sur les rails du progrès et de l’émancipation. Une solution somme toute très sociale-démocrate !

Notes

[1]

Voir P. Dardot, C. Laval,Commun, Paris, La Découverte, 2014 et B. Coriat (dir.),Le Retour des communs, Les Liens qui libèrent, 2015.

[2]

Pour une analyse de ces derniers, mitigée quant à leur potentiel de refondation démocratique, voir S. Laugier, A. Ogien,Le Principe démocratie, Paris, La Découverte, 2014.

[3]

Magistralement analysé par Robert Castel, que l’auteur omet cependant curieusement d’évoquer.

[4]

Dans la mesure où le prix des produits agricoles correspondait selon lui au rendement marginal des terres les moins productives, les propriétaires des terres plus fertiles empochaient une rente au détriment des consommateurs.

[5]

Et de ceux que l’auteur qualifie d’« humain-capital » : acteurs, sportifs, designers, universitaires au sommet de leurs professions respectives régies par un « winner-takes-all system » (« le vainqueur rafle la mise »). Voir S. Rosen, “The Economics of Superstars”, American Economic Review, 71 (5), 1981, p. 845-858.

[6]

Surnom de sa Crise de la social-démocratie(1915), en raison du pseudonyme sous lequel elle fut diffusée, disponible en ligne (et en français) sur le riche site des Archives internationales marxistes :www.marxists.org

Pour citer cet article

Note de lecture rédigée par Martinache Igor, « Tous rentiers ! Pour une autre répartition des richesses. Philippe Askenazy Paris, Odile Jacob, coll. « Économie », 2016, 224 p. ISBN : 978-2-73813-372-4 », Idées économiques et sociales, 3/2016 (N° 185), p. 76-77.

URL : http://www.cairn.info/revue-idees-economiques-et-sociales-2016-3-page-76.htm
DOI : 10.3917/idee.185.0076


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