CAIRN.INFO : Chercher, repérer, avancer.

1Puisque l’argument de ce numéro s’intitule « être victime, et après ? » j’aimerais, en guise d’introduction, illustrer par deux citations – une filmique et une littéraire – la forme complexe sous laquelle est souvent transmise à leurs héritiers le passé victimaire des survivants aux meurtres de masse contemporains. J’évoquerai ainsi un épisode étrangement bouleversant du film d’Emmanuel Finkiel, Voyages (1999) :
Il s’agit d’une fête de retrouvailles entre hommes et femmes rescapés de la Shoah qui, dans une ambiance commémorative, se réjouissent d’être ensemble, en train de manger, boire, parler et danser comme s’ils formaient une « association d’anciens combattants » qui aurait réservé un local et un jour à cette fin. Pourquoi étais-je si bouleversée par un tel moment, tout compte fait, le seul joyeux de ce film éprouvant, si ce n’est parce que sa tonalité festive, sorte de comportement implicitement codé et recouvrant le souvenir des terreurs inoubliées, me rappelait brusquement ce que j’avais vécu, enfant, blottie dans cette chaleur particulière de la maison, lors de semblables commémorations de ma famille arménienne. Cette séquence qui m’est, en fait, bien familière, constitue pour moi comme une métaphore de cette « douloureuse joie » de vivre, transmise aux descendants des victimes, que ceux-ci se doivent, avant tout et durant toute leur vie, déchiffrer, dénouer, libérer de sa gangue émotionnelle explosive pour pouvoir, en y puisant, en extraire leur rapport singulier à leur propre vie. Il s’agit là, paradoxalement, d’une scène emblématique de gaieté – évidement à quelques infimes détails près – qui met en tension ce rapport en double-lien de leurs parents à la vie : double lien d’une joie douloureuse à être resté en ce monde, étroitement nouée à la tendresse encryptée d’une fidélité au monde des morts. C’est bien ce voile pudique d’une capacité d’adaptation aux exigences de la survie comme d’un consentement aux plaisirs de la socialité que les héritiers ont perçu inconsciemment dans leur enfance et dont ils auront, pour leur propre compte, à démêler la vitalité créatrice d’avec sa mélancolie mortifère.

2« Toute joie était douloureuse, rappelait une privation » [1] écrit Pachet, « Ce rire ne pouvait jamais être totalement pur; ils ne possédaient pas la terre […] il y avait ces sinistres avertissements périodiques, pour nous rappeler que nous n’étions là que par faveur (…) les pogroms donnaient une qualité particulière à la gaieté de nos Juifs » [2] « Son sourire ne pouvait être si gai que parce qu’elle savait au fond de quoi la vie est faite : si le pire est possible, la mélancolie n’est pas de mise […] un optimisme contre lequel il était bien difficile d’argumenter, puisqu’il s’appuyait sur une connaissance intime de la mort » [3].

3Au départ de l’existence, il n’y a pas cette mise de fonds narcissique, ce capital qu’est la sécurité pour la vie, c’est pourquoi la survie reste toujours obérée par un solde débiteur. La joie et les sourires ne peuvent que faire fond sur les souvenirs intolérables de la terreur éprouvée tout comme, à l’arrière-fond de la vie se profile toujours, pour les enfants, la survie angoissée des parents [4] :

4

« […] notre joie et notre gratitude presque religieuses pour avoir survécu au massacre étaient si grandes qu’elles rendaient dérisoires les problèmes les plus angoissants » [5]

5Ces illustrations ayant en quelque sorte fourni le point de départ de cette énigmatique transmission parentale, je livrerai quelques moments de mon itinéraire à partir de là, puisqu’il m’est demandé de témoigner de ce qui m’aurait « permis d’échapper à ce statut victimaire tout en restant fidèle au souvenir ». Il me faut annoncer d’emblée que ce parcours m’amena à écrire non pas en psychanalyste, historienne, sociologue, écrivain autobiographe, mais simplement en analysante devenue traductrice essayiste, traductrice en somme aux deux sens du mot, c’est-à-dire traductrice d’une langue à une autre [6], et traductrice amenant à l’écriture un passé traumatique infantile ou transgénérationnel qui ne disposait jusqu’alors pas de mots. En renvoyant d’ailleurs au livre de Claude Janin [7] qui montre comment le trauma opère une détransitionnalisation entre réalité psychique et réalité factuelle, j’aurais envie de dire que toute traduction est une entreprise de transitionnalisation.

6J’ai donc tenté, dans mes essais [8], de mettre en mots la réalité interne dont hérite le descendant d’une catastrophe à configuration spécifique, la mémoire « arménienne » des Arméniens de la diaspora m’ayant simplement servi d’exemple représentatif d’autres scandales de l’Histoire qui, soumettant les survivants d’un meurtre en masse à l’emprise du déni politique des morts, signifient que ceux qui ont été assassinés n’appartenaient pas vraiment à la communauté humaine de tous.

7Cette configuration spécifique est celle d’une catastrophe avec destruction culturelle et donc d’une double déportation, soit celle de l’effacement du lieu où ça a eu lieu, doublé évidemment de la perte de la langue et des repères culturels susceptibles de l’inscrire dans le champ des autres, présumés enracinés et non exterminables du moment. D’où ma sensibilité au Silence de la mémoire de Nicole Lapierre [9], aux écrits de Rachel Ertel sur la perte du Yiddish Land [10], et aux réflexions de Jean Améry sur l’éviction culturelle et linguistique des juifs par le totalitarisme nazi [11]. Autrement dit, je suis beaucoup plus sensible au déni d’une destruction privée de statut qu’à la destruction elle-même et je privilégie, dans la réception du meurtre, non celui des êtres mais celui de ce qu’ils ont créé et ne peuvent plus transmettre, la perte en eux de l’espace transitionnel des liens aux autres, espaces de transmission, de fécondation, de création. J’essaye d’écrire sur ce qui, du fait des pertes – dans l’avoir – rend impossibles les modalités de l’être-avec soi et avec les autres. D’où ma réception d’autres héritages du même type [12], par la création d’un biface transitionnel au moyen de leur inscription dans mon écriture.

Pour s’extraire à l’enfermement d’une « vie de famille » impossible…

8Survivre à de tels événements violents engendre des imagos parentales mutilées et donc mutilantes qui hantent le quotidien des enfants. Leurs parents n’ayant pas eu d’enfance, ils ne peuvent répondre d’eux qui, en revanche, sont bien contraints à répondre de leurs ascendants afin d’inscrire leur héritage, contraints donc à ignorer répétitivement, eux aussi, les illusions nourricières de l’enfance. La promiscuité des corps aliénés à la précarité des besoins supprime toute triangulation susceptible d’insérer les enfants dans le monde des jeux et des métaphores. Les liens familiaux sont incestuels du fait de l’écrasement des sexes et des générations. L’obligation de se souder face à la persécution a entravé les processus de différenciation et dans ces familles assujetties aux purs besoins; ce qui prévaut ce sont souvent les rapports d’emprise, fusionnels ou rejetants [13].

9Il n’y a guère d’échanges intersubjectifs entre survivant et enfant, le survivant étant doublement clandestin : à lui-même, car il ne peut intégrer une part de son vécu, aux autres, car il a été effacé de la conscience du monde. L’ailleurs de la mère, incapable de rêver, de contenir et convertir les affects de l’enfant, de le relier au père et au monde, se tait. Les parents non advenus à eux-mêmes ne peuvent investir l’enfant pour lui-même. Je passe rapidement sur ces aspects des relations familiales étouffantes pour les avoir amplement développés dans mes deux ouvrages [14].

…il faut d’abord acquérir la langue et la culture du pays dit « d’accueil »

10C’est pour ces raisons que j’ai insisté sur la nécessité pour les descendants de survivants d’acquérir la langue et la culture du pays d’accueil aux idéaux universalistes ambigus. C’est en s’étayant sur eux, qu’il leur sera éventuellement possible de créer, en quelque sorte subversivement, un espace d’expression et d’échange avec ceux de l’intérieur qui aspirent à la connaissance de cette expérience-là, en tant que savoir sur la réalité de leur monde qui leur a été cachée, cet espace d’expression et d’échange étant le seul où puisse se métaboliser un travail de deuil. J’ai souligné à cet égard l’importance de l’École républicaine démocratique [15] – en voie de progressive disparition – et de celles que j’ai appelées mes mères adoptives, les institutrices.

11Il s’agit en somme, pour le descendant de cette histoire, de la nécessité d’instaurer, au moyen de l’ouverture créée par cet échange, une inscription institutionnelle dans les lieux de survie et, pour moi notamment, une inscription par l’écriture. En effet, l’institution scolaire de la République, démocratique, apportait autrefois à l’enfant une tiercéité étayante qui venait fissurer la perception victimaire de son groupe d’appartenance. Acquérant cette double filiation où il avait, d’un côté, des parents rescapés d’une extermination clandestine des êtres, du lien social, des valeurs culturelles, et de l’autre, des parents adoptifs, fantasmés comme échappant à toute menace, offrant un lieu d’accueil et d’acculturation ambiguë, l’enfant pouvait à l’école apprendre la langue du conflit. Cette dernière transmettait alors l’apprentissage subversif d’une langue qui, minoritaire pouvait s’inscrire dans la majoritaire et la transformer. De plus, l’Instruction Publique pouvait faire brèche dans le ghetto stérilisant d’un rapport purement fonctionnel à une langue instrumentalisée car, malgré l’ambiguïté de ses idéaux républicains ou grâce à elle, elle produisait à son insu du Tiers et, par là même, de l’héritage. Elle transmettait à l’enfant, témoin de l’ailleurs des bas-fonds, non seulement la langue et la culture étrangères des nantis du langage, mais aussi l’aptitude d’un traducteur à passer de son monde à celui des autres.

12Il faut pourtant objecter que ce salut par l’école et son imaginaire ouvrant aux plaisirs de la vie, plaisirs aux autres et à la poésie du monde est sans doute différent pour les enfants des juifs déportés d’ici et non des lointaines contrées de l’Empire ottoman ! Cette position tierce occupée par l’école et ses illusions nourricières ne devient évidemment efficiente, dans le cas qui m’est familier, que par la possibilité de transplanter un vécu traumatique d’Orient en Occident. Par ailleurs, si ce rôle, que tenait autrefois l’École de la République auprès des enfants d’immigrés ou de survivants à diverses violences historiques, fonctionne de moins en moins on peut se demander quelle institution pourrait bien, à l’avenir, relayer sa fonction d’instance séparatrice, subjectivante, élaboratrice d’une conflictualité psychique et politique chez l’enfant. Cette interrogation embarrassante demeure d’autant plus d’actualité qu’aux réfugiés débarquant en France après avoir échappé aux meurtres collectifs contemporains s’ajoutent les exilés de l’intérieur qui, enclos dans ce qu’on appelle les banlieues chaudes, ne peuvent guère se représenter de quel pseudo-paradis ils se seraient enfuis.

Un peu d’histoire avant…

13Comme mon parcours se situe à l’intersection de l’histoire collective et de l’histoire psychique individuelle, soit entre réalité psychique et réalité des faits historiques, il m’est plus facile de l’évoquer par la métaphorisation à l’œuvre dans l’écriture que par un exposé théorisant, d’où les quatre extraits spécifiques de mon itinéraire que je vais citer après un très bref rappel historique :
Les Arméniens de la diaspora sont les restes d’une extermination – jusqu’à ce jour non reconnue par l’État héritier du crime – que les puissances de l’Entente avaient, en dépit de leurs sympathies ou réprobations sans effets, laissé faire, afin de ménager leurs intérêts dans l’Empire ottoman devenu la Turquie kémaliste de 1919. Les rescapés, ces réfugiés, violemment expulsés d’un Empire d’Orient, dont ils avaient été les otages pendant le conflit de la Grande Guerre, mais dont l’Occident comptait, pour sa part, tirer largement profit, trouvèrent refuge dans une terre d’asile dont les alliances venaient d’obéir, dans les accords conclus après la guerre, aux logiques de la Realpolitik occidentale [16]. Autrement dit l’actuel pays d’accueil où vivent, par exemple en France, leurs descendants n’est pas sans porter quelque responsabilité et dans la catastrophe qui les avait jetés-là, et dans le silence et l’oubli dont ils y furent l’objet. Le génocide de 1915, non reconnu par l’État héritier du crime, n’est pas inscrit dans la mémoire occidentale car il eut lieu sur le versant oriental du contexte géopolitique de la Première Guerre mondiale, contexte prétendument inactuel face aux enjeux économico-politiques du jour avec un État qui, malgré les démentis apportés par les violences destructrices exercées sur ses Kurdes et ses opposants, est censé porter la bannière de la laïcité démocratique au sein des fondamentalismes islamiques. Cet oubli est encore à l’œuvre dans les obstacles insurmontables qu’a semblé rencontrer le Sénat français à mettre à son ordre du jour le projet de loi du Parlement qui, après plus de 80 ans et au grand dam des « Affaires Étrangères », reconnaissait publiquement, en mai 1998, le génocide arménien. La loi ne fut définitivement adoptée par la France que le 18 janvier 2001. Mais les mêmes péripéties agitèrent le Parlement européen qui, ayant reconnu ce génocide depuis janvier 1987, posait comme condition d’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne, la reconnaissance de ce génocide, votait néanmoins, en octobre 2001, un rapport ne contenant pas cette clause et effaçant donc, des conditions à remplir par la Turquie pour adhérer à l’Union européenne, la reconnaissance du génocide arménien. En février 2002, elle la rétablissait à nouveau, mais le dernier sommet de Copenhague de décembre 2002 n’en fait plus aucune mention ! Le 17 décembre 2004, lors de sa décision en faveur de l’ouverture des négociations d’adhésion de la Turquie à l’union Européenne, cette dernière n’en a absolument pas tenu compte, pas plus que des amendements concernant la reconnaissance du génocide arménien, dont le Parlement européen avait assorti, le 15 décembre 2004, son vote en faveur de l’ouverture des négociations.

…d’illustrer cet itinéraire par quatre de ses étapes

14Je rendrai compte de la première en citant un extrait rappelant ce que certains psychanalystes appelleraient peut-être le père de la préhistoire: il est tiré du Journal de mon père, Vahram Altounian : Tout ce que j’ai enduré des années 1915 à 1919 :

15

« Quand nous sommes arrivés à Antarin, nous étions harcelés d’un côté par la faim, de l’autre par les saletés. Les chiens déchiquetaient les morts, personne ne les enterrait. Tout alentour sentait mauvais […] Là nous avons constaté que les gens mangeaient des sauterelles. Des mourants, des morts partout […] Mon père était très malade […] bientôt il n’y a plus eu de sauterelles, car tout le monde en avait mangé. Et la déportation n’en finissait pas […] Ma mère a dit : « Notre malade est très gravement atteint et partira la prochaine fois […] Vous osez parler ? » a dit un gendarme et il a frappé à la tête de mon père. Ma mère suppliait […] qu’on la frappe, elle, et qu’on laisse mon père. Sur ce, le gendarme a frappé ma mère […] Six jours plus tard, le jour de la mort de mon père, ils ont de nouveau déporté. Ils frappaient notre mère. Nous deux frères, nous pleurions. Nous ne pouvions rien faire, car ils étaient comme une meute de chiens […] Ma mère : « Nous partirons quand nous aurons enterré le mort ». Ils répliquaient : « Non vous ferez comme les autres » Les autres […] abandonnaient les morts et la nuit les chacals les dévoraient […] J’ai pris un flacon de 75 dirhem, je l’ai rempli d’huile de rose et je suis allé voir le chef des gendarmes de la déportation […] Je lui ai donné le flacon qu’il a accepté. Nous sommes restés encore un jour. Nous avons creusé une fosse et nous avons payé cinq piastres au curé. Ainsi nous avons enterré mon père ». [17]

16La seconde étape concerne l’enfant de l’auteur de ce Journal, devenue adolescente et vivant très inconfortablement sa place entre ce personnage paternel et ce que j’ai nommé précisément sa famille d’adoption[18], la – peut-être défunte – École de la république. Je la restituerai en décrivant ce qui n’a pu être que le souvenir écran de nombreuses scènes où se retrouveront bien sûr tous les enfants d’une pareille ascendance : « Je me trouvais, comme dans un cauchemar insolite voire impudique, dans un lycée de « classes préparatoires », au bureau de la surveillante générale, entre celle-ci et mon père. Jusque-là, je m’étais arrangée au cours de ma scolarité pour esquiver cette insoutenable confrontation entre l’école laïque française et ce rescapé du désert dont je portais le nom, l’unique grand homme pour moi, mon père. Ma mère n’assumait guère ces fonctions de représentation où il ne restait plus « rien » à représenter, et le règlement était ici impératif. Or mon admission en classe de Lettres supérieures dépendait de cette épreuve au cours de laquelle je devenais nécessairement l’agent d’un triple désaveu.

17Il n’y avait d’ailleurs d’épreuve que pour moi : pour la surveillante générale, cet homme parlant mal le français, dont l’air imposant et déplacé, les manières raides ignoraient les usages, cet intrus était nullement une recommandation rassurante pour une future élève des classes de concours. Je ne crois pas qu’elle fût ce qu’on appelle « raciste », mais la tradition et le règlement intérieur n’avaient pas prévu ce genre de candidature. Pour mon père, cette employée de bureau rabougrie qui causait, pour perdre son temps, de choses incompréhensibles en ce bas monde – le niveau en version latine, la motivation de la candidate, le nombre de mentions obtenues –, cette femme sans saveur n’éveillait rien en lui, il n’était pas là. Pour moi, mon destin était assujetti à son pouvoir, au verdict qu’elle allait prononcer. Devant elle, je devais me désolidariser de la conduite cavalière de mon père. Dans le regard de celui-ci, je lisais le dédain de me voir m’égarer dans des voies futiles et répudier les mères « illettrées », mais sages et avisées, de son Orient lumineux. Quant à moi, frappée de mutisme, je ne pouvais exprimer à cette femme combien, malgré mon incapacité à habiter ce carrefour sans rencontre, j’aimais les auteurs, ses pères plus qu’elle peut-être, que j’étais pleine de gratitude pour ses semblables qui m’avaient appris à les lire et qui m’en avaient nourrie en temps de famine » [19].

18À la troisième étape me voilà devenue une citoyenne française, héritière de l’écolière d’autrefois et de son ambivalence quant aux institutions du pays d’accueil. Les considérations qui accompagnent les traces sensorielles mobilisées par l’expérience vécue qui va être relatée illustrent également la difficile position à assumer, au sein de cette ambivalence, entre la nécessité de se détacher des positions identificatoires victimaires et celle de rester à jamais fidèle aux disparus sans traces, aux disparus dans un nulle part du monde des « citoyens » : « Le 29 mai 1998, le Parlement français votait la proposition de loi : « La France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915 ». J’avais pu assister à la violente émotion qui se lisait sur le visage des Arméniens les plus âgés lorsque, rassemblés devant l’édifice de l’Assemblée nationale, il leur fut donné – après quelque 80 années d’attente – d’entendre leur pays d’accueil prendre officiellement position quant aux circonstances qui les y avaient amenés. Je ressentis moi-même d’abord une très vive joie, celle avant tout de pouvoir la partager avec les fidèles de ma famille qui avaient si longtemps œuvré pour obtenir cela !

19Pourtant, à la vue de certaines larmes discrètes qui brouillaient les sourires de l’allégresse, un lointain souvenir d’affliction se raviva en moi : j’eus soudain sous les yeux les corps apeurés de ces petites vieilles en visite chez grand-mère qui, de semblables larmes dans le regard, se rassuraient quotidiennement d’être « restées en vie », d’avoir « quand même un toit quelque part » et « d’avoir, grâce à leurs enfants, de quoi manger…». L’intonation accablante de leur voix semblait me signifier : « Lorsqu’on a échappé au massacre des siens, ma petite fille, ce qui fait encore pleurer n’importe plus ! ». Cette nécessaire résignation était bien écrasante pour la fillette attentive d’alors dont les horizons, assombris par un tel message, ne sauraient guère s’ouvrir aux clartés du monde.

20Alors, mon attachement à l’ancienne douleur héritée des grands-mères puis étouffée par les exigences de l’adaptation, dont elles-mêmes m’avaient montré la voie par leur soumission au destin, alors, leur triste savoir sur ce qu’elles avaient vu me désolidarisa brusquement de tous ceux qui se réjouissaient d’être enfin reconnus. Je ressentis une révolte, une indignation pour m’être ainsi, à la faveur du joli mois de mai, abandonnée à la joie du moment : s’il fallait en arriver à un projet de loi pour proclamer une vérité qui nous constituait, c’était donc bien le mensonge qui avait été jusqu’à présent la norme ! Et malgré les effets inattendus, voire tragi-comiques, de cette miraculeuse déclaration – les réactions violentes soulevées en Turquie par ce vote n’avaient-elles pas le double mérite d’authentifier l’auteur, pourtant non désigné, de ce génocide et de créer ainsi un embarras diplomatique mettant au grand jour les bases négatrices de la Realpolitik occidentale ? –, le questionnement réitéré d’amis pleins de sympathie : « alors tu dois être contente ? » augmenta secrètement ma colère. Pourquoi donc s’agissait-il avant tout de moiet qui plus est d’un contentement ? N’avaient-ils pas, eux aussi, à être affectés par l’impasse déshonorante à quoi aboutissaient les trop longs silences dénégateurs ? J’avais, plusieurs fois déjà, remarqué que, chez moi, la perplexité et l’agacement remplaçaient froidement l’élan harmonieux de la gratitude » [20].

21La dernière des étapes que je retiendrai aujourd’hui concerne précisément la visée d’un héritier de parents sans voix ou sans assignataires, qui reste à leur égard en dette d’un travail psychique destiné à inscrire leur destin dans l’écriture et le champ culturel du monde où ils ont survécu. Cette stratégie inconsciente des démunis qui, à travers leurs enfants, symbolise après coup et dans le camp des autres une vie qu’ils n’ont pas vécue en tant que sujets, peut porter témoignage sur une réalité qui fut et continue toujours d’être la leur, celle des exclus du langage.

22L’écriture vient alors créer un linceul aux morts sans sépulture, mais aussi une continuité générationnelle instaurant une place spécifique à l’écrivain héritier. Écrire signifiera, de ce fait, combler la lacune d’une parole absente dans la chaîne générationnelle. Certains titres de chapitre dans La Survivancesont éloquents à cet égard : « Mettre en mots, mettre en terre, se démettre des ancêtres; Écrire la rupture réinstaure l’héritage; Inscrire l’après-coup du traumatisme parental pour s’inscrire dans une généalogie; Être en dette d’un texte à ceux qui furent sans « papiers »; L’écriture de soi par l’inscription de l’autre ».

23Dans Le premier homme[21], Camus montre clairement le délitement des nouages symboliques entre générations chez ceux qui ne disposent, dans la langue de la culture, d’aucune représentation susceptible de refléter leur image, faute d’être reconnus pour ce qu’ils sont. Le système des signes, établi par la langue dominante, ignore en bonne logique la réalité de ceux qui sont mis hors d’état d’y accéder, de sorte qu’aucun mot n’existe pour métaphoriser leur condition réelle, empreinte au contraire d’un excès de réel par l’oppression qui pèse sur elle.

24L’avortement de cette parole non advenue ou non recueillie, dépourvue de sonorité comme parfois dans les rêves, appellera donc précisément l’écriture en tant que substitut et procédure d’héritage. Que la fonction symbolisante, individualisante de la parole soit réduite à l’impuissance par analphabétisme ou proximité incestuelle avec le trauma parental, par absence de code ou mise à l’échec de l’encodage, le descendant aura pour condition préalable à sa propre subjectivation de faire advenir cette parole, de secondariser, culturaliser un savoir familial absent à la représentation, trop présent à la perception inconsciente.

25Le candidat à son histoire propre reste en dette d’un travail psychique à accomplir en lui-même, au point de jonction où tout lien l’articulant aux ascendants doit accuser nécessairement un écart différentiel le séparant d’eux, car une transmission ne s’effectue qu’à la condition d’octroyer son espace de liberté et de transformation à celui qui la reçoit [22]. C’est pourquoi il lui incombe de convertir des faits qui restèrent naguère inassimilables pour les siens en événements advenant à quelqu’un, c’est-à-dire à lui, en mesure à présent de les contenir et de les supporter au sein de sa propre évolution. Ces faits ayant excédé, par leurs préjudices cumulatifs, la capacité d’intégration des parents, ils lui ont en effet été transmis inélaborables. Tout se passe alors comme si la crainte de l’effondrement, mise en évidence par le génie clinique de Winnicott [23] affectait non seulement l’individu, mais aussi l’héritage auquel celui-ci est assujetti. La crainte de l’effondrement devenue nécessairement moins intense et moins centrale par son passage à la génération seconde, il se dégage désormais chez cette dernière une capacité à la convoquer dans le site de sa propre langue et dans le temps de son propre vécu, répétitif par identification. Si l’effondrement peut enfin avoir lieu, il instituera, de son surmontement même par le descendant, un lieu de vie qui ne sera plus un lieu d’exil, un marcottage se substituant à l’enracinement manquant, une généalogie remontant à la recherche du temps perdu.» [24].

Synthèse

26Pour résumer, je dirais que j’ai écrit à partir d’une position subjective qui essaie de « traduire », à l’intersection de l’histoire collective et de l’histoire psychique individuelle, la transmission d’un certain type d’effondrement collectif (le génocide arménien étant pris simplement comme paradigme d’autres situations analogues), donc de traduire ce qui fut transmis au sein d’une histoire familiale, porteuse évidemment des effets de ce destin traumatique. Cette position subjective se réfère transversalement à quatre champs :

27

  • les données historiques d’un effondrement collectif et de la Realpolitik des pays qui ont accueilli les survivants à ce désastre, c’est-à-dire mes ascendants et ceux des écrivains dont je reçois/commente les différents témoignages,
  • une sorte d’autobiographie d’héritière de ces rescapés sous couvert d’hétérobiographie, transcrite,
  • au travers d’un travail analytique et d’une secondarisation de son expérience par une théorisation que certains auditeurs lecteurs qualifient de réflexion théorico-clinique,
  • mais aussi au travers du plaisir littéraire acquis à l’école du pays d’accueil; travail et plaisir dont l’apprentissage s’est fait dans la langue et la culture du pays d’adoption. Fut-ce un plaisir aux mots du père qui ont sauvé, ou un plaisir déplacé sur les mots salvateurs qui durent être appris à l’école – expérience qui ne laissa aucun souvenir ? L’enfant put sans doute refouler quelque peu les mots « collabés » au trauma en le transitionnalisant, en mettant à distance une expérience traumatique qui n’en recelait pas moins les premiers liens de vie, les premiers attachements fondateurs.

28Cette disposition à ne pouvoir écrire qu’en me reliant aux textes des autres est déterminée par un dispositif d’écriture qui s’est révélé être tel dans l’après coup de mon parcours : en somme, une « écriture de soi par l’inscription de l’autre ». La familiarité avec l’avortement d’une parole parentale non advenue ou non recueillie a sans doute induit en moi la nécessité de redupliquer moi-même, par mes lectures-réceptions de nombreux auteurs aux ascendants également mutilés de parole, une réception médiatrice de ce qu’eux recueillaient, dans leur texte, de leur héritage traumatique. Il me fallait en quelque sorte mettre en lien deux mutismes, celui du Journal de déportationpaternel, point de départ de ma compulsion à traduire et celui de leurs ascendants. Serait-ce un dispositif pour refouler un texte premier, celui de la mère dépourvue de mots ? En tout cas il introduisit sans le savoir de la tiercéité et de la métaphorisation, créa un biface transitionnel, instaura de la continuité là où il n’y avait que de la contiguïté.

29Pour ce qui concerne le contenu de mon témoignage, la fidélité qui m’a contrainte à écrire n’est nullement un devoir de mémoire rappelant le meurtre des ancêtres et de leur univers. Elle se constitue du besoin de dénoncer ce qui, pour les descendants de semblables catastrophes, se trouve détruit par un tel meurtre, soit l’héritage de ce que les ascendants ont naguère créé et qui ne peut plus se transmettre au monde des autres. Il y eut, pour eux, perte de l’espace transitionnel de leurs liens avec les autres, effondrement des espaces de transmission, de fécondation, de création potentielle en échange avec leur propre passé et leurs contemporains. Dans son texte La guerre totale, Hannah Arendt désigne la différence entre les guerres traditionnelles qui détruisaient des « productions » humaines susceptibles d’être « remplacées » et les « guerres totales » par le terme de « désertification » qui entraîne une « perte du monde » pour les survivants, perte d’un monde non reconstructible. Perte qui, du fait des pertes – de l’avoir –, rend impossible les modalités de l’être-avec soi et l’être-avec l’autre, mais rend également impossible à l’enfant la séparation, la différenciation d’avec le destin parental. J’ai ainsi privilégié, dans ma réception de la destruction, son effacement, soit la discontinuité, pour ne pas dire l’empêchement, de la filiation.

30La matière même de mon propos induit donc qu’étant le truchement de parents sans voix ou sans assignataires, son écriture est avant tout un questionnement, la mise à l’épreuve, à défaut de miroir identifiant, d’une inadéquation. Il s’élabore dans une sorte d’asymétrie d’interlocution qui en appelle structurellement à la parole de l’autre, en tant que miroir et répondant – aux deux sens du terme –, comme si ça n’était qu’à partir de l’autre que pouvait s’énoncer une compréhension du soi, l’autre ayant seul vocation à innover précisément l’instauration d’un terrain inexistant jusque-là, le lieu d’une instance tierce ouvrant la place d’un dialogue avec autrui.

Notes

  • [1]
    Pachet Pierre, Autobiographie de mon père, Éd. Autrement, 1994, p. 8.
  • [2]
    ibid., p. 12.
  • [3]
    ibid., p. 63.
  • [4]
    Cf. La Survivance, Traduire le trauma collectif, (pré- et postfaces : P. Fédida, R. Kaës), Dunod, Inconscient et culture, 2000,2003, p. 149.
  • [5]
    Pachet, op. cit., p. 61.
  • [6]
    En tant que co-traductrice de Freud depuis 1970 et responsable de l’harmonisation dans l’équipe éditoriale des Œuvres complètes de Freud/Psychanalyse aux P.U.F; également en tant qu’auteur de L’écriture de Freud, traversée traumatique et traduction, P.U.F., janv. 2003.
  • [7]
    Janin Claude (1996) Figures et destins du traumatisme. P.U.F.
  • [8]
    Certains ont donné lieu aux ouvrages : « Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie », Un génocide aux déserts de l’inconscient, (préface : R. Kaës), Les Belles Lettres, 1990,2003; La Survivance, op. cit. L’Intraduisible. Deuil, mémoire, transmission, Dunod, Psychismes, 2005.
  • [9]
    Lapierre Nicole, (1989) Le silence de la mémoire, Plon.
  • [10]
    Cf. Ertel Rachel, Dans la langue de personne, Poésie yiddish de l’anéantissement, Seuil; « Le Yiddish : La langue et la crypte », in Les Temps Modernes, 615-616, sept.-nov. 2001.
  • [11]
    Jean Améry, Par-delà le crime et le châtiment. Essai pour surmonter l’insurmontable, trad. par Françoise Wuilmart, Actes Sud, 1995. Cf. le chapitre « L’extermination des hommes invalide leur langue par implosion du lien social, chez Jean Améry » in La Survivance, op. cit.
  • [12]
    Voir dans « Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie », op. cit. et la seconde partie de La Survivance, op. cit. au-delà de la réception du Journal de déportation de mon père, survivant au génocide arménien de 1915, les lectures-réceptions qui visent à transmettre l’expérience d’autres figures d’héritiers de génocide ou d’exclusion par la misère, tels que les convoquent certains textes : entre autres, ceux de Michael Arlen (Embarquement pour l’Ararat), Martin Melkonian (Le Miniaturiste), Nighoghos Sarafian (Le Bois de Vincennes), Eva Thomas (Le Viol du silence), Racine (Andromaque), Annie Ernaux (La Place, Une femme, La honte), Georges Semprun (L’écriture ou la vie), Jean Améry (Par-delà le crime et le châtiment), Albert Camus (Le Premier homme), Pierre Pachet (Autobiographie de mon père), Peter Handke (Le malheur indifférent).
  • [13]
    Claude Racamier, L’inceste et l’incestuel, Éd. du collège, 1995.
  • [14]
    mentionnés dans les notes 4 et 8.
  • [15]
    Cf. le chapitre « Angoisse de ne pas exister et apprentissage de la parole subjectivante chez Renée Balibar, Jacques Rancière » in La Survivance, op. cit.
  • [16]
    Parmi de nombreux ouvrages sur le génocide des Arméniens de l’Empire ottoman, on peut se reporter aux plus récents : Ternon Yves (1996), Les Arméniens, histoire d’un génocide. Points Histoire : Seuil. Dadrian Vahakn (1996) Histoire du génocide arménien. Stock. Davis Leslie A. (1994) La Province de la mort, Archives américaines concernant le génocide des Arméniens (1915), Éd. Complexe. Revue d’histoire de la Shoah, n°177-178,2003 (dossier coordonné par G. Bensoussan, C. Mouradian, Y. Ternon) : Ailleurs, hier, autrement : connaissance et reconnaissance du génocide des Arméniens.
  • [17]
    La Survivance, op. cit., p. 57 et « Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie », op. cit., pp. 93 sq. Je n’ai pu « lire-recevoir » ce témoignage paternel qu’une vingtaine d’années après sa première publication (Les Temps Modernes, 1982). L’Intraduisible, op. cit.
  • [18]
    Cf. J.Altounian, « L’école de la République, jadis « mère adoptive » pour les sinistrés, l’est-elle encore ? », in Les Temps Modernes, 615-616, op. cit.
  • [19]
    « Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie », op. cit., pp. 52-53.
  • [20]
    La Survivance, op. cit., pp. 2-3.
  • [21]
    Camus Albert (1994) Le Premier Homme, Gallimard.
  • [22]
    Cf. Hassoun Jacques (1994) Les Contrebandiers de la mémoire. Syros. p. 14.
  • [23]
    Winnicott D. W. (1975) La crainte de l’effondrement, in Nouv. Rev. de Psychanal. n° 11.
  • [24]
    La Survivance, op. cit., pp. 143-147.
Français

À partir de trois souvenirs, et à l’intersection de l’histoire collective et de l’histoire psychique individuelle, (le génocide arménien étant pris comme paradigme d’autres situations analogues), voici une méditation qui porte moins sur la mémoire du meurtre collectif lui-même, que sur la transmission d’un certain type d’effondrement collectif et sur ce qui de ce destin traumatique fut transmis aux survivants au sein d’une histoire familiale.

Mots-clés

  • Génocide arménien
  • Survivants
  • Témoignage
  • Fidélité
  • Filiation
  • Transmission
  • École républicaine
  • Langue d’accueil
  • Traduction
English

How to inherit a painful joie de vivre ?

From three memories and at the intersection of collective history with psychic individual history, (the Armenian genocide took as a paradigm of other similar situations), comes a meditation not so much on the memory of the collective murder in itself, but on the transmission of a certain kind of collective collapsing and what part of this traumatic destiny was transmitted to the survivors within a family history.

Key-words

  • Armenian genocide
  • Survivors
  • Testimony
  • Descendant line
  • Transmission
  • School of the Republic
  • Adoptive language
  • Translation
Janine Altounian
Traductrice, essayiste18 av Général Leclerc 75014 Paris
Pour citer cet article
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