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Informations sociales

2014/1 (n° 181)


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Les outils de communication numériques, dont la multiplication et l’interconnexion permettent le multi-branchement, se diffusent massivement dans les ménages français, notamment quand il y a des enfants. Si leurs usages – très divers – suscitent des craintes, les transformations sociales qu’ils opèrent sont bien réelles (mais relatives) et concernent par exemple les rôles sociaux de sexe au sein des couples et les relations intergénérationnelles.

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Dans les études sur les technologies de l’information et de la communication (Tic), les analyses oscillent souvent entre deux écueils. D’un côté, la technique produirait un impact sur le corps social : effets de la violence télévisuelle sur les comportements juvéniles, risques de mauvaises rencontres sur le Net, méfaits de la pornographie en ligne sur les pratiques sexuelles des adolescents, etc. De l’autre, ce n’est pas tant l’impact des Tic sur les usagers qui importe, mais ce que les usagers font avec ces outils selon leurs contextes sociaux d’usages. Pour sortir de cette dichotomie, il convient de repérer les spécificités d’un dispositif technique et les déplacements qu’il opère dans la manière dont les individus se l’approprient et de distinguer les détournements d’usages, les usages « émergents » et les transformations sociales plus profondes que ces techniques accompagnent. Les nouveaux outils informationnels et communicationnels peuvent ainsi introduire des changements dans la vie quotidienne des couples et des familles et renforcer ou déplacer la vie conjugale et les relations intergénérationnelles.

Quelques tensions introduites par les Tic

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L’ordinateur est un objet qui pénètre dans l’espace de négociation de la vie familiale. Quand la vie de couple s’organise, partager le foyer implique qu’il y a des objets que chacun doit faire accepter par l’autre (de Singly, 2000). Ces objets, qu’ils soient de passion (collections, trophées sportifs, ordinateur, posters, etc.), de souvenir ou de don, font partie de l’histoire de chacun. Se pose la question de leur place dans l’agencement de l’habitat et dans la constitution du vivre ensemble. Vivre à deux requiert de valider les « propriétés individuelles » du partenaire. Dans les couples en formation, l’ordinateur peut symboliser le désir d’une mise en commun des équipements, laquelle signifie le degré d’engagement dans la relation. Un ordinateur fixe est alors partagé et placé dans une pièce commune – salon, salle à manger – (Le Douarin, 2007). Inversement, le fait d’avoir chacun son équipement personnel, donc des « doublons » (deux ordinateurs, deux imprimantes, etc.) peut signifier une manière de freiner l’intégration conjugale, en se réservant la possibilité de « se retirer » avec ses affaires, au cas où.

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Plus généralement, les tribulations de l’ordinateur dans l’habitat, l’évolution de ses emplacements (chambre conjugale, chambre des enfants, salon, bureau, entrée, etc.), le choix même d’un ordinateur fixe ou portable, celui de meubles spécifiques pour l’accueillir, l’envie de le dissimuler ou de l’exposer, montrent combien l’ordinateur est investi. Quant à Internet, il offre des modalités d’usages multiples (communication électronique, téléchargement, gestion administrative, recherche documentaire, etc.). Cette diversité de fonctionnalités peut générer de multiples tensions : entre la vie privée et la vie publique, la concentration et la dispersion, la discrétion et le dévoilement.

L’ère de la fragmentation

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Les interactions médiatisées accentuent la fragmentation des temps sociaux, en permettant de communiquer à tout moment et en tout lieu. Elles permettent d’emporter son réseau relationnel dans les déplacements et de vérifier la solidité de ses relations (Metton, 2007), comme ces collégiens et ces lycéens qui, grâce aux blogs et plates-formes électroniques de type Facebook, mesurent la densité de leurs relations et le niveau de leur réputation, parfois au grand désarroi de leurs parents. Dans les différentes sphères d’activité, les Tic permettent de profiter de chaque interstice temporel (baisse de l’attention, file d’attente, intercours, pause, etc.) pour les remplir, y compris à l’intérieur des bornes temporelles de l’activité scolaire ou professionnelle.

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Dans une enquête que nous avons menée sur les usages personnels des Tic pendant le temps de travail rémunéré, les couples avec de jeunes enfants interrogés racontent leur manière de gérer en « flux tendu » et à distance leur vie domestique et la répartition des tâches avec leur partenaire (Le Douarin, 2007). Inversement, le travail s’immisce davantage dans la sphère familiale par le transfert des fichiers du bureau au domicile. Le télétravail accentue la tension du « vivre ensemble séparément » en introduisant des temporalités multiples au sein de la famille : à portée de voix et de regard, le télétravailleur doit composer avec les autres membres de la famille qui interviennent comme des « garde-fous » quand le travail empiète trop sur les zones et les temps collectifs (Metzger et Cléach, 2004).

Une économie de l’attention

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En favorisant les incursions instantanées, les outils numériques posent le problème de l’attention à deux niveaux. Premièrement, support polyvalent, l’ordinateur permet à lui seul de mener plusieurs activités simultanément, ce qui suppose de maîtriser l’art de la dispersion tout en maintenant l’activité principale (Datchary, 2011). Deuxièmement, par la réception de SMS, les coups de fil et les éléments disruptifs de la messagerie électronique, certains moments clés de la vie de famille, comme les repas, sont susceptibles d’être entrecoupés de sollicitations extérieures qui mettent à mal l’attention portée aux échanges familiaux. Tantôt cette activité communicationnelle en ligne est perçue comme une manière de cultiver l’autonomie de chacun tout en le fixant à domicile, tantôt elle est vécue comme concurrentielle de la vie de famille et de ses rituels. Tout dépend de l’économie morale propre à chaque famille. Les objets techniques ne sont pas de simples rétroprojecteurs de la vie sociale ; ils agissent, façonnent, perturbent et transforment. Mais ces perturbations varient selon les contextes familiaux. Fenêtre ouverte sur le monde, Internet gêne ainsi davantage un couple faisant l’expérience de la « clôture » (faible participation à la vie extérieure), en provoquant une « concurrence idéologique », c’est-à-dire en proposant d’autres manières de faire et de penser susceptibles de menacer l’harmonie familiale (Kellerhals et Montandon, 1991). À l’inverse, quand le foyer s’enrichit de son ouverture au monde qui l’entoure, la Toile suscite des conversations entre les membres de la famille. Les objets techniques sont « flexibles » en fonction du milieu qui les accueille.

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Il reste que, dans un sens comme dans l’autre, chaque famille doit faire face à l’excès : trop de fusion ou trop d’autonomie provoque un processus de réajustement en vue de trouver la « bonne distance ». Aucune famille n’est jamais totalement fusionnelle ni entièrement sous l’égide de la culture de l’individu. Si le téléphone mobile favorise l’autonomisation des adolescents, il les place également en « liberté surveillée ». Dans l’enquête de Corinne Martin (2007), la moitié des mères déclarent appeler leur enfant sur le téléphone mobile pour contrôler ses sorties, savoir où il se trouve, ce qu’il fait et quand il rentre. Le portable remplit alors une fonction de réassurance qui justifie les atteintes à la liberté, tout en permettant aux jeunes de renégocier celle-ci, par exemple en demandant un délai supplémentaire pour rentrer. Ces outils leur permettent de solliciter les parents et de les convaincre de venir les chercher à la sortie du collège, parce qu’un cours a été reporté ou pour éviter les transports en commun. Présentés comme des outils personnels, les Tic accentuent le rythme des échanges dans les interactions et la possibilité de mettre les parents et les enfants en « laisse électronique réciproque ».

Discrétion et dévoilement

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L’anonymat est souvent une gageure sur le Net. Le réseau conserve des traces, au point que certains éditeurs proposent des logiciels pour les effacer (suppression automatique de l’historique du navigateur Internet, etc.). D’un côté, il existe des plates-formes relationnelles, comme Facebook, qui favorisent la dynamique « expressiviste », c’est-à-dire une tendance à exposer au regard des autres des traits de son identité personnelle habituellement réservés à un cercle fermé de proches, tandis que, de l’autre, la dynamique « intimiste » implique une clôture, une frontière à ne pas dépasser, un territoire préservé et réservé à certains privilégiés. En réalité, les usages des réseaux sociaux montrent un panorama nuancé des formats de visibilité sur le réseau (Cardon, 2008). Via les stratégies d’anonymisation, les conditions d’accès à leur page, les différentes formes de restriction d’accès que permettent les logiciels, les intentions d’usages (parler de ses « intériorités » ou bien divulguer ses productions culturelles), les usagers peuvent contrôler leur « expression de soi ». Ces outils électroniques offrent à la fois des possibilités de discrétion et de dévoilement. Bien que considéré comme étant « personnel », le téléphone mobile peut être un outil de partage dans le couple : partage ponctuel quand il se prête entre conjoints pour dépanner ou quand c’est le conjoint qui décroche, ou permanent dès lors qu’il appartient aux deux membres du couple (Martin et Singly, 2002). Il est ainsi possible d’apprendre par hasard les écarts de conduite du conjoint, au détour d’un SMS ou d’un mail resté ouvert par inadvertance.

La contribution des Tic à la vie conjugale

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Les Tic offrent la possibilité de cultiver des « usages clandestins », dont la forme la plus symptomatique et polémique est « l’infidélité en ligne » (Le Douarin et Petite, 2012). D’autres usages moins médiatisés permettent aux couples d’organiser leur vie quotidienne et renseignent sur les modalités d’échange entre conjoints. Certains illustrent par exemple les formes de division du travail domestique et éducatif.

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Les outils informationnels et communicationnels reflètent souvent les dynamiques propres à chaque famille. Mais ils peuvent aussi contribuer à déplacer la répartition des rôles domestiques. Dans les familles qui organisent une division traditionnelle des tâches domestiques, les pratiques informatiques contribuent davantage à transformer les rôles des conjoints. Lorsque c’est à l’homme de prendre en charge l’informatique en tant qu’un de ses « attributs fondamentaux », lui revient la responsabilité de faire les courses sur Internet, d’envoyer des e-mails à la famille, bref, de réaliser des tâches traditionnellement dévolues aux femmes (courses, sociabilité) (Pharabod, 2004). Toutefois, quand l’épouse accroît son niveau de compétence informatique, elle continue certes de laisser la maintenance informatique à son époux (installation, achat de matériel, réparation, débogage, etc.) mais prend la main sur la gestion des activités domestiques et du travail éducatif sur écran (Le Douarin, 2007). Loin de les déplacer, l’ordinateur renforce alors les attributs traditionnels de genre.

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Dans les couples dits « modernistes », le souci d’égalisation des statuts de l’homme et de la femme se traduit dans la manière dont ils utilisent le courriel, la messagerie instantanée, le téléphone mobile et les agendas électroniques.

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Faire les courses sur Internet ou compiler un dossier pour les enfants ne revient ni à l’homme ni à la femme, mais à l’entité qu’ils forment ensemble. Tout dépend du sentiment de « dette » qui existe entre les conjoints : « C’est à ton tour », « J’en fais trop » (Godbout, 2000). Les technologies de la communication permettent alors de vérifier le bon déroulement de l’échange. Grâce à elles, les conjoints allouent les tâches, rappellent à l’ordre, vérifient la « juste » répartition, se coordonnent et arbitrent le « qui fait quoi », au point de renforcer la gestion collective de l’entreprise familiale et de ses membres.

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En observant les communications personnelles de chaque partenaire sur le lieu de travail, on découvre une série d’échanges qui manifestent une évolution dans les modalités d’organisation de la vie quotidienne (notamment dans les milieux supérieurs). Les conjoints se téléphonent ou s’envoient des courriels pour valider les services faits, établir la liste des choses à faire, informer des tâches accomplies, au point de répartir entre eux la « charge mentale », jusqu’alors traditionnellement portée par les femmes. Ces outils rendent visible une part du « travail invisible » réalisé par chaque conjoint.

Les Tic, un outil au service de la rétrosocialisation ?

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Leur appropriation par les enfants conduit souvent à penser qu’il existe une « facilité enfantine » dans l’usage des Tic. Ce constat doit être relativisé selon les milieux sociaux. Les enfants d’origine sociale modeste sont souvent mandatés par leurs proches pour s’occuper de l’informatique et assurer le déploiement de la lignée (mobilité sociale ascendante). Dans les milieux plus aisés et culturellement mieux dotés, les parents familiarisés à l’ordinateur par leurs études ou leur métier continuent d’occuper la place de personne ressource en informatique (Lelong, 2003).

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Cela dit, quel que soit le milieu social d’origine, dès lors que la paternité s’édifie sur les compétences informatiques, les habiletés du fils en la matière alimentent la rivalité avec le père (Le Douarin, 2005). Si l’autorité paternelle n’a pas d’autres fondements, elle s’effondre à mesure que la supériorité technique du père se décompose. Inversement, quand le père exerce ses responsabilités, fort de ses convictions de chef de famille et de compétences autres qu’informatiques, il peut ressentir de la fierté devant la supériorité technique de sa progéniture.

La médiation électronique entre grands-parents et petits-enfants

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Classiquement, la transmission est pensée comme un processus « descendant » des plus âgés vers les plus jeunes. Avec la modernité et l’accélération du changement social, son sens s’inverse. Dans leurs usages des Tic, les retraités sont accompagnés par les petits-enfants : par des cadeaux technologiques, par une assistance technique (dépannage et apprentissage) et un élargissement de leurs capacités d’usage. Un enquêté de 73 ans déclare ainsi que son petit-fils de 25 ans est sa « hotline ».

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Néanmoins, les échanges technologiques intergénérationnels peuvent présenter un caractère plus équilibré. Certains grands-parents pratiquent l’informatique depuis des années et ont acquis un réel savoir-faire d’usager au fil du temps. Il arrive que les échanges suivent un sens descendant, des grands-parents vers les petits-enfants : tel grand-père conseille sa petite-fille pour l’achat d’un ordinateur d’occasion ; tel autre raconte qu’il a « mis en route » sa petite-fille en l’initiant. On assiste à des échanges mutuels d’information, comme dans le cas de cette petite-fille qui a appris à sa grand-mère à écrire des textos et à qui son grand-père a montré « comment faire des montages photo avec un logiciel spécial ». La réalité offre un panorama plus nuancé que la seule vision en termes de rétro- socialisation [1][1] La « rétro-socialisation », la « socialisation ascendante »,... et d’apprentissage unidirectionnel.

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Quatre grands cas de figure illustrent comment grands-parents et petits-enfants utilisent les Tic entre eux (Le Douarin et Caradec, 2009). Dans le premier, les Tic jouent dans la relation intergénérationnelle un rôle secondaire, voire inexistant. Grands-parents et petits-enfants sont équipés mais utilisent peu ces outils pour entretenir le lien intergénérationnel, soit parce qu’ils privilégient la rencontre en face-à-face, soit parce que le lien est faible (Attias-Donfut et Segalen, 1998), soit parce que les conditions d’accès imposées par les parents obligent les petits-enfants à arbitrer dans le temps qui leur est imparti et à privilégier leurs amis. Dans le deuxième cas, les Tic ont un rôle plus important et s’articulent notamment avec des visites fréquentes et une sociabilité relativement intense entre les générations : « Plus on se voit, plus on communique » (Licoppe et Smoreda, 2000). Les Tic facilitent alors la gestion des relations au quotidien (demander un service, prendre rendez-vous) et constituent le support d’une relation intergénérationnelle plus individualisée et personnalisée (confidences, etc.).

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Dans le troisième cas, à l’inverse, l’usage des outils communicationnels s’inscrit dans une logique de compensation : ils deviennent un canal privilégié de communication à mesure que la distance géographique s’accroît et rend plus contingentes les rencontres en face-à-face. Enfin, dans le quatrième cas, loin de rapprocher, les Tic permettent aux jeunes de maintenir à distance et de se préserver d’une intrusion jugée trop forte. Grâce à la communication asynchrone et au répondeur se mettent en place des stratégies pour éviter d’entrer directement en relation avec les grands-parents.

Les parents face aux risques d’Internet

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Bien que les parents s’inquiètent des risques d’Internet, les choses sont également toutes relatives. Exposition à la violence, incitation à l’anorexie, à la consommation de drogue, au suicide, rencontre avec des personnes mal intentionnées, collecte abusive de données personnelles, addiction à l’usage d’Internet, déclin de l’accès au savoir… : les chères têtes blondes seraient à la merci d’Internet et les parents désarmés devant un tel outil. Il est vrai que, pour certains parents, les pratiques informatiques, relativement discrètes voire silencieuses, sont assez difficiles à surveiller.

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Les adolescents cultivent un véritable engouement pour toutes les formes de communication électronique. Pourtant, loin de supplanter les formes traditionnelles d’échange, le téléphone mobile et l’internet communicationnel les prolongent. Les rituels de communication électronique sont d’autant plus fréquents que la sociabilité est forte. L’image d’un adolescent désocialisé et vivant reclus dans sa chambre est peu conforme à la réalité (Martin, 2004). Les écrits et les échanges électroniques procurent aux adolescents une seconde scène pour la vie sociale, sur laquelle leur présentation d’eux-mêmes paraît plus indépendante des « formatages collectifs ».

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C’est aussi un lieu d’échange privilégié avec le ou la meilleur(e) ami(e) ou encore avec le sexe opposé, alors qu’à l’école, les barrières entre garçons et filles persistent. De plus, pour les garçons, le chat rend possible des stratégies de « dévoilement de soi » : avec ces outils, ils partagent secrets intimes et confidences sans craindre les moqueries de leurs semblables ni d’être la risée du groupe au lycée (Pasquier, 2005). Tous ces usages de l’ordinateur constituent ainsi des terrains d’expérience et de construction identitaire (Metton, 2007).

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En réalité, dès lors que les parents contrôlent les faits et gestes de leurs enfants (sorties, habillement, scolarité, etc.), il n’y a aucune raison pour qu’ils négligent la surveillance des pratiques informatiques. L’ordinateur ne constitue pas une exception échappant aux techniques éducatives. Évidemment, ici aussi des nuances s’imposent, selon qu’il s’agit d’un enfant ou d’un adolescent. Plus les enfants sont d’un âge avancé, plus ils disposent d’un ordinateur personnel. L’ordinateur devient alors pour eux le moyen de se soustraire aux directives parentales, sans jamais y parvenir totalement. Les adolescents continuent généralement à négocier leurs usages et à les conjuguer avec les injonctions parentales. Tout dépend du type de relations que les parents tissent avec leurs enfants et des techniques d’influence dont ils disposent (Martin, 2004 ; Le Douarin, 2007).

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En revanche, avec Internet, le contrôle porte désormais plus sur les coûts et sur le temps passé à utiliser les différents médias que sur les contenus.

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Dans notre enquête, pour réguler, les parents tentent d’exercer plusieurs formes de contrôle vis-à-vis de l’ordinateur et d’Internet. Ne pas allumer, ne pas installer, ne pas désinstaller, ne pas jouer plus d’une heure, privilégier l’acquisition de logiciels éducatifs, interdire le piratage, sévir devant une utilisation jugée excessive, définir des règles de priorité, terminer les devoirs avant de passer au loisir informatique, n’utiliser Internet qu’en présence d’un parent, filtrer les sites prohibés, organiser des tours de rôle entre les enfants, placer l’ordinateur dans une pièce collective pour en réguler les usages… : telles sont quelques touches dans la palette du contrôle parental.

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Ce qui prédomine, dans toutes les familles interrogées, c’est la volonté d’organiser le rapport des enfants à l’ordinateur, avec le souci prioritaire de faire de celui-ci un instrument pédagogique et selon des tranches horaires bien définies.

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La crainte des adultes pour leurs enfants à propos des Tic provoque souvent de l’agacement chez ces derniers. Le multibranchement (Internet, portables, etc.) répond au besoin d’être en relation avec les autres, le fait de ne pas être joignable immédiatement devenant une angoisse de ne plus être, puisque la boîte de courriel est vide et le portable silencieux. Il ne faut pas nécessairement y voir le symptôme de comportements addictifs, mais plutôt le reflet d’une société dans laquelle il faut pouvoir réagir à chaque instant, en « flux tendu », et faire preuve d’une « joignabilité » accrue pour gérer en continu le quotidien.

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Que ce soit à l’école, au travail, en famille, les Tic servent de support pour répondre aux besoins et aux défis ordinaires (entraide, obligations morales, efficacité, etc.) dans un contexte qui, au-delà de leurs raisons structurelles, demande aux individus de trouver l’énergie nécessaire pour y faire face, à travers des expériences d’autant plus délicates que les échecs sont vécus comme des fautes personnelles.


Bibliographie

  • Attias-Donfut C. et Segalen M., 1998, Grands-parents. La famille à travers les générations, Paris, Odile Jacob.
  • Cardon D., 2008, « Le design de la visibilité », Réseaux, n° 152, p. 93-137.
  • Datchary C., 2011, La dispersion au travail, Toulouse, Octares.
  • Godbout J., 2000, Le don, la dette et l’identité. Homo donator versus homo œconomicus, Paris, La Découverte/Mauss.
  • Kellerhals J. et Montandon C., 1991, Les stratégies éducatives des familles : milieu social, dynamique familiale et éducation des préadolescents, Neufchâtel, Delachaux et Niestlé.
  • Le Douarin L., 2007, Le couple, l’ordinateur, la famille, Paris, Payot ; 2005, « L’ordinateur et les relations père-fils », in Le Gall D. (dir.), Genres de vie et intimités. Chroniques d’une autre France, Paris, L’Harmattan, p. 167-176.
  • Le Douarin L. et Petite S., 2012, « Le Net sentimental : tester sa capacité de séduction / devenir “infidèle” ? », in do Nascimento J. (dir.), Les Tic comme miroir de la famille, Paris, L’Harmattan.
  • Le Douarin L. et Caradec V., 2009, « Les grands-parents, leurs petits-enfants et les “nouvelles” technologies de communication », Dialogue, n° 186, p. 25-35.
  • Lelong B., 2003, « Quel “fossé numérique” ? Clivages sociaux et appropriation des nouvelles technologies », in Maigret É. (dir.), Communication et médias, Paris, La Documentation française, p. 112-116.
  • Licoppe C. et Smoreda Z., 2000, Liens sociaux et régulations domestiques dans l’usage du téléphone, Réseaux, vol. 18, n° 103, p. 255-276.
  • Martin C., 2007, Le téléphone portable et nous. En famille, entre amis, au travail, Paris, L’Harmattan.
  • Martin O., 2004, « L’Internet des 10-20 ans. Une ressource pour une communication autonome », Réseaux, n° 123, p. 25-58.
  • Martin O. et Singly (de) F., 2002, « Le téléphone portable dans la vie conjugale », Réseaux, n° 112-113, p. 212-248.
  • Metton C., 2007, Les adolescents, leur téléphone et Internet : tu viens sur MSN ?, Paris, L’Harmattan.
  • Metzger J.-L. et Cléach O., 2004, « Le télétravail des cadres : entre suractivité et apprentissage de nouvelles temporalités », Sociologie du travail, vol. 46, n° 4, p. 433-450.
  • Pasquier D., 2005, Cultures lycéennes. La tyrannie de la majorité, Paris, Autrement.
  • Pharabod A.-S., 2004, « Territoires et seuils de l’intimité familiale », Réseaux, n° 123, p. 85-117.
  • Singly (de) F., 2000, Libres ensemble, Paris, Nathan.

Note

[1]

La « rétro-socialisation », la « socialisation ascendante », la « socialisation inversée » ou encore la « socialisation en retour » sont des notions qui cherchent à rendre compte de ce changement de sens de la transmission par l’usage des TIC qui bouleverseraient les liens intergénérationnels, les jeunes générations instruisant les anciennes.

Résumé

Français

L’entrée de l’ordinateur dans la famille suscite des interrogations multiples qui défraient la chronique. Au niveau conjugal, les cas d’infidélité en ligne alimentent des articles de presse. Les parents d’enfants et d’adolescents sont mis en garde sur les « risques d’Internet ». Les termes de cyberdépendance, toxicomanie sans drogues ou addiction communicationnelle désignent les méfaits du multibranchement et de la fascination des écrans. Or, ces fantasmes face aux dangers d’Internet cachent la complexité de l’entrée des outils informationnels et communicationnels dans la sphère des relations conjugales et intergénérationnelles. Cet article se propose de donner quelques clés de compréhension pour montrer combien les « effets » de ces dispositifs et les perturbations qu’ils occasionnent sont relatifs et dépendent de l’économie morale et relationnelle propre à chaque couple et à chaque famille.

Plan de l'article

  1. Quelques tensions introduites par les Tic
  2. L’ère de la fragmentation
  3. Une économie de l’attention
  4. Discrétion et dévoilement
  5. La contribution des Tic à la vie conjugale
  6. Les Tic, un outil au service de la rétrosocialisation ?
    1. La médiation électronique entre grands-parents et petits-enfants
  7. Les parents face aux risques d’Internet

Pour citer cet article

Le Douarin Laurence, « Usages des nouvelles technologies en famille », Informations sociales, 1/2014 (n° 181), p. 62-71.

URL : http://www.cairn.info/revue-informations-sociales-2014-1-page-62.htm


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