CAIRN.INFO : Matières à réflexion

Structures multidisciplinaires originales, les maisons des adolescents (MDA) proposent un accueil et un accompagnement à tous les jeunes, notamment en situation de souffrance psychique. Les demandes croissantes des parents s’interrogeant à propos des pratiques numériques de leurs enfants ont conduit les MDA à proposer des dispositifs originaux de prévention et d’accompagnement. Ceux-ci reposent sur une approche globale du sujet qui ne se focalise pas sur les dérives ou mésusages du numérique des adolescents.

1Les maisons des adolescents (MDA) sont des dispositifs qui constituent des lieux ressources sur l’adolescence et les multiples questions qu’elle suscite. Proposant un accueil généraliste, ces espaces tiers ont pour objectif d’apporter des réponses pertinentes et adaptées aux adolescents âgés de 11 à 21 ans, voire 25 ans pour certains d’entre eux. Ce sont des lieux neutres, où l’accueil se fait de façon libre, gratuite, confidentielle et possiblement anonyme. À ce jour, on compte 116 maisons des Adolescents en France métropolitaine et ultramarine. Elles peuvent avoir une dimension départementale ou rayonner sur un territoire de santé spécifique. Elles ont pour missions : l’accueil, l’information, la prévention, la promotion de la santé, l’accompagnement et la prise en charge multidisciplinaire – généralement de courte durée – de l’adolescent, de sa famille et des professionnels qui les entourent. En fonction de leurs modalités de développement, les MDA ont pu expérimenter des actions de prévention dans le domaine des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) auprès des différents publics qu’elles accueillent : adolescents, parents et professionnelles.

Les MDA, une action de prévention dans le domaine des NTIC

2En développant des actions de prévention et de promotion de la santé, les MDA contribuent au repérage des situations à risques, en particulier les usages des nouvelles technologies d’informations et de communication (NTIC). Ainsi, dans le cadre de leur partenariat avec les caisses d’Allocations familiales (Caf), les MDA sont, pour certaines, impliquées dans le programme Promeneurs du Net : soit par l’inscription d’au moins un professionnel dans le dispositif, soit par leur rôle de coordination au niveau départemental comme le montre l’enquête réalisée au second semestre 2018 par l’ANMDA auprès de l’ensemble des MDA. Elles sont aussi des lieux ressources et peuvent organiser des conférences thématiques, des interventions de professionnels, des groupes de réflexion ou des enquêtes sociologiques avec des universités pour permettre de faire avancer les réflexions et les connaissances sur ces thèmes.

3De nombreuses prises de rendez-vous auprès des MDA sont motivées par une utilisation estimée excessive des « écrans » par les adolescents, alimentant très souvent l’inquiétude de leurs parents. Ces derniers parlent alors volontiers de « surconsommation », de « dépendance » voire d’« addiction ». Au fil des années, les MDA sont montées en compétences en se spécialisant, pour certaines d’entre elles, dans l’accompagnement des pratiques numériques adolescentes. Toutefois, avant de valider un supposé diagnostic d’addiction, les professionnels accueillent d’abord ce qui fait problème et offrent un espace d’écoute à chaque membre de la famille concerné.

La prévention auprès du public adolescent

4Les actions portées par les MDA auprès des adolescents (collégiens, lycéens, apprentis) ont pour objectif d’informer et alerter autour des usages inadaptés ou excessifs des outils numériques. Elles abordent alors les questions de l’identité numérique, de l’usage des réseaux sociaux, des risques pris et subis liés au cyberharcèlement, mais aussi au partage de données, et de la bonne distance à établir avec les NTIC, etc.

5Certaines MDA utilisent plus précisément les NTIC comme outils de créativité dans le cadre d’espaces d’échanges collectifs, de partage, afin de favoriser le lien entre pairs et en présence d’adultes référents. Nous pouvons citer, entres autres, les pocket-films, les tutoriels sur les sites de partage de vidéos comme YouTube, les ateliers d’éducation au numérique, jusqu’à la recherche-action sur le développement d’un réseau social expérimental « RésoLab ». Celui-ci doit permettre d’accompagner les adolescents à mieux gérer leurs usages des NTIC et à les rendre acteurs de leur culture numérique [2].

Les outils numériques en question au sein des familles

6Lors d’actions de prévention et promotion de la santé, les professionnels des MDA sont, en effet, régulièrement confrontés à la méconnaissance des usages par de nombreux parents qui pensent que leurs adolescents, nés à l’ère des smartphones, les utilisent à bon escient. Certes, ces derniers connaissent sûrement mieux que les adultes certains usages techniques, mais ils sont nombreux à nous avouer ne pas en maîtriser tous les aspects, surtout les modalités et les enjeux relationnels qu’ils impliquent et les risques liés à l’exposition de soi, conduite que Serge Tisseron (2011) nomme « l’extimité » [3].

7Toutefois, depuis près d’un an, les professionnels des MDA voient de plus en plus de parents inquiets de l’usage des NTIC par leurs enfants qu’ils jugent parfois ni adapté ni conforme à leur valeurs éducatives, que ce soit du point de vue de la libre disposition par l’adolescent de son portable dans sa chambre la nuit, du déficit de sommeil constaté, des risques de prédation sexuelle, de cyberharcèlement…

8Les relations des ados avec les NTIC occasionnent de nombreux conflits au sein des familles, interrogeant notamment la nature du cadre éducatif en place mais également les usages parentaux de ces outils. Force est de constater que les parents peuvent vivre très mal ces situations où leurs adolescents se retrouvent à la fois connectés avec l’extérieur et trop souvent déconnectés d’avec les membres de leur famille. Certains parents peuvent ainsi se sentir délaissés au sein même de la cellule familiale, voire mis à mal dans leur fonction parentale. En ce sens, de nombreuses MDA proposent des actions de soutien dédiées à la parentalité, organisant, par exemple :

  • des temps d’échange sous forme de groupes d’entraide mutuelle, sur le modèle des « cafés parents », afin de leur donner l’occasion de confronter leurs expériences et trouver des astuces pour mieux se positionner face à leurs enfants ;
  • des conférences débats animées par les professionnels des MDA ou par des intervenants extérieurs.

9Ces initiatives s’ajoutent aux entretiens de soutien à la parentalité très régulièrement proposés au sein des MDA et aux entretiens familiaux réunissant les jeunes et leurs parents autour des questions, voire des problèmes, inhérents à la place occupée par les NTIC au sein de la cellule familiale.

La mission ressource « monde numérique » pour les professionnels

10La MDA de l’Artois, située à Hénin-Beaumont dans les Hauts-de-France illustre bien les multiples initiatives d’accompagnement des professionnels par les équipes des MDA à propos de l’usage des NTIC par les adolescents. Elle accueille, chaque année, plus de 2 000 adolescents et assure plus d’une centaine d’interventions de prévention.

11Afin de répondre de manière efficace aux diverses demandes, cette équipe a développé des missions ressources sur les thématiques le plus souvent sollicitées. La mission ressource « monde numérique » a ainsi été conçue au cours de l’année 2016 à la suite des demandes croissantes des familles comme des professionnels à propos des mésusages du numérique. Ceux-ci suscitent de nombreuses orientations d’adolescents par les adultes vers la MDA de l’Artois dans un climat de « panique morale » (Cohen, 1972, p. 9). Selon cet auteur, c’est justement dans ce contexte que se pose l’intérêt de la prévention des conduites à risques, visant à « dédiaboliser » les pratiques des adolescents, y compris celles liées au numérique. Ce type d’intervention propose une approche globale du sujet, qui ne se centre pas uniquement sur ses dérives ou mésusages. En effet, il est important de rappeler que ceux-ci demeurent minoritaires et qu’il existe aussi des bénéfices aux usages du numérique, notamment du point de vue du soutien de développement psycho-social de l’adolescent. La mission « monde numérique » permet en ce sens d’aborder la révolution technologique amorcée dans nos sociétés depuis une vingtaine d’années du fait de l’usage croissant des NTIC, le développement de l’adolescent dans ce contexte singulier, les postures éducatives et professionnelles ou encore les évolutions juridiques qui tentent d’encadrer les usages numériques. Après trois ans d’expérience, force est de constater la mission « monde numérique » est majoritairement sollicitée par les partenaires sur la question des réseaux sociaux, et plus précisément sur la prévention des dérives et les « dangers » du numérique, à défaut de promouvoir une utilisation responsable et raisonnée.

12***

13L’expérience montre aujourd’hui que la communauté adulte, professionnels ou parents confondus, semble toujours en proie à une forme de « panique morale ». Le rôle des MDA est donc, selon nous, de (re)mettre du sens sur les pratiques numériques juvéniles grâce à ce lien privilégié que nous développons quotidiennement avec la communauté adolescente. Les interventions réalisées, elles, auprès des adolescents permettent de constater une amélioration très progressive de leurs connaissances sur le sujet. Les difficultés observées renvoient davantage à des difficultés éducatives (communication, cadre, modèle éducatif relatifs aux usages numériques, qu’ils soient familiaux ou institutionnels). Ces constats s’inscrivent dans la continuité des communications réalisées aux journées nationales des MDA tenues à Lille en 2019, intitulées « #adosconnectés : les ados, les parents et les professionnels dans la société numérique ». Il nous semble donc pertinent de continuer à cibler le public adulte sur ce sujet, tout en restant au plus près des pratiques adolescentes, notamment recueillies au sein des MDA.

Repérage et prévention du risque suicidaire sur les « réseaux sociaux »

En France, 10 % des adolescents ont déjà fait une tentative de suicide, et jusqu’à 30 % disent avoir déjà souffert d’idées suicidaires (Santé publique France, 2019). Face à ce constat, aussi implacable que préoccupant, Facebook, Twitter, Instagram ou Snapchat pourraient jouer un rôle à double tranchant. D’un côté, ces applications exposent à des menaces inédites par leur nature ou leur ampleur : cyberharcèlement, diffusion de contenus suicidaires, sites pro-suicide, « trolling » [4], défis, autant de risques pour les jeunes internautes de se voir vulnérabilisés, encouragés à l’autodestructivité, ou tentés par l’imitation suicidaire. D’une autre côté, ces applications autorisent des modalités d’interactions singulières, caractérisées par l’immatérialité, l’asynchronie [5] et les jeux d’identité (emploi de pseudonymes ou d’avatars). Il en résulte une impression de facilité, d’intimité et de maîtrise des interactions qui libèrent l’expression des adolescents. À la faveur du flou entretenu entre confidences intimes et déclarations publiques, nombreux sont ceux qui font part de leur détresse sur les réseaux. Il n’est d’ailleurs pas rare que certains adolescents qui taisent habituellement leurs idées suicidaires dans la vie « IRL » [6] en témoignent spontanément dans leurs publications numériques.
La prévention du suicide auprès des jeunes ne peut plus ignorer la mutation profonde des risques et des modalités d’expression de la souffrance que les « réseaux sociaux » ont induites. Au minimum, il s’agit d’accompagner les adolescents dans leurs navigations sur Internet pour les protéger des dangers qu’ils recèlent, sans dogmatisme ni proscription de principe. Mais de façon plus ambitieuse, les professionnels de l’adolescence pourraient envisager de mettre les propriétés des réseaux au service de la prévention : en y stimulant l’aide entre pairs, en y diffusant largement des ressources d’accompagnement, et surtout en allant à la rencontre virtuelle d’adolescents en souffrance habituellement inaccessibles aux soins conventionnels. Les maisons des adolescents ont un rôle à jouer pour stimuler et guider ce mouvement, notamment par la promotion d’une approche éclairée des réseaux sociaux, nourrie des expériences de terrain et des publications scientifiques.

Notes

  • [1]
    Guillaume Bronsard, président de l’Association nationale des maisons des adolescents (MDA) et Cédric Sampéré ont coordonné cet article, écrit avec les contributions des MDA de Lille et Roubaix (Charles-Édouard Notredame et Valérie Rochart) et de la MDA de l’Artois (Sabrina Franke, Gaëlle Famchon et Florence Lamarche).
  • [2]
    À partir d’une idée développée en mars 2018, par Jocelyn Lachance, socioanthropologue de l’adolescence, l’expérimentation RésoLab porte sur la prévention des comportements à risque des enfants sur les réseaux sociaux. Son objectif est de favoriser l’autonomie et les bonnes pratiques grâce à un réseau social de prévention sécurisé.
  • [3]
    Serge Tisseron (2011), psychiatre et psychanalyste, définit l’extimité comme « le processus par lequel des fragments du soi intime sont proposés au regard d’autrui afin d’être validés ».
  • [4]
    Modalité de communication en ligne caractérisé par une volonté systématique de provoquer, de déstabiliser ou de faire dégénérer les discussions.
  • [5]
    Modalités d’échange d’informations en différé (mail, forum, etc.)
  • [6]
    NDLR : « IRL » est l’acronyme anglais pour In real life (dans la vraie vie).
Français

Les maisons des adolescents (MDA) sont des dispositifs pluridisciplinaires qui constituent des lieux ressources sur l’adolescence et ses problématiques à destination des adolescents, des familles et des professionnels. Selon une enquête réalisée en 2018 auprès des MDA, les réseaux sociaux – et plus globalement la prévention des risques liés aux écrans – représentent un des premiers motifs de demande d’intervention émanant des partenaires des MDA et des pouvoirs publics. Ces sollicitations nombreuses rejoignent ainsi les préoccupations de parents face aux usages des adolescents et à leur répercussion dans la sphère familiale. Pour répondre à ces différents niveaux d’interpellation, les MDA se saisissent de cette question et l’intègrent dans leur mission d’accompagnement auprès des jeunes et des familles.

Bibliographie

Guillaume Bronsard
Professeur de pédopsychiatrie, spécialiste de la psychiatrie de l’enfance et de l’adolescence au centre hospitalier régional universitaire de Brest, il préside de l’Association nationale des maisons des adolescents (ANMDA).
Cédric Sampéré
Cadre socioéducatif [1], il dirige la maison des Ados du Pays basque « AdoEnia ». Délégué régional Nouvelle-Aquitaine de l’association nationale des maisons des Adolescents (ANMDA), il est charge du dossier « MDA numériques ».
  • [1]
    Guillaume Bronsard, président de l’Association nationale des maisons des adolescents (MDA) et Cédric Sampéré ont coordonné cet article, écrit avec les contributions des MDA de Lille et Roubaix (Charles-Édouard Notredame et Valérie Rochart) et de la MDA de l’Artois (Sabrina Franke, Gaëlle Famchon et Florence Lamarche).
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
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Mis en ligne sur Cairn.info le 26/04/2021
https://doi.org/10.3917/inso.202.0072
Pour citer cet article
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