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2008/2 (n° 28)


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Introduction

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Sélectionnant, parmi les quelques dix mille lettres écrites par Vauban [1][1] Sebastien Le Prestre issu d’une famille d’origine auvergnate,... au cours de sa longue carrière, cent cinquante d’entre elles, regroupées en sept chapitres selon un principe à la fois thématique et chronologique, pour présenter au public une image représentative du personnage, Guillaume Monsaingeon les édite sous le titre de Vauban, un militaire très civil[2][2] Monsaingeon G. (2007), Vauban un militaire très civil,.... Ce libellé nous interroge. On peut y voir un clin d’œil humoristique faisant écho au titre donné par Vauban au recueil de ses œuvres Oisivetés. Pensées d’un homme qui n’avait pas grand chose à faire, avec, comme sous titre : ramas de plusieurs mémoires sur différents sujets. Intitulé paradoxal lorsque l’on sait que Vauban, « toujours m’en allant par voyes et chemins », au cours de ses 40 années de voyages et des 50 sièges qu’il soutint, parcourut quelques 180 600 kilomètres, ne bénéficiant guère que de 22 jours de permission par an [3][3] Selon les évaluations d’Anne Blanchard (1985), Vauban,.... On peut également voir dans ce titre donné à une correspondance épistolaire une reconnaissance de la qualité d’écriture, fréquente il est vrai en un siècle qui fut celui de Madame de Sévigné, où, sous l’impulsion entre autres de Malherbe, le langage de la cour, le « parler Vaugelas » est érigé en règle [4][4] A. Rey, F. Duval et G. Siouffi (2007), Mille ans de... et qui vit, si l’on en croit Norbert Elias, les pratiques de la Cour devenir règles communes du savoir vivre. Mais, plus que l’attention attirée ainsi sur la forme donnée à une pensée, on peut interpréter ce titre comme une synthèse de l’œuvre de Vauban généralement éclatée entre deux versants le Traité de l’attaque des places (1704) d’une part, le Projet de dîme royale (1707) d’autre part, synthèse qui peut, à son tour, être présentée selon deux versants complémentaires.

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D’un point de vue méthodologique, on peut découvrir, tant dans les travaux militaires que dans les préoccupations civiles de l’auteur, le même esprit scientifique. D’un point de vue humaniste on peut également souligner la même préoccupation d’économiser l’effort humain et d’en maximiser l’efficacité dans les différents types de travaux étudiés ou dans les différents espaces pris en considération. Du premier point de vue, Vauban, membre honoraire de l’Académie des sciences, serait ainsi un homme de ce 17e siècle qui vit avec Descartes, Pascal ou Mersenne l’esprit scientifique progressivement acquérir le statut que nous lui connaissons aujourd’hui. Du second point de vue, Vauban incarnerait le souci qui va dominer le 18e siècle et faire, suivant le mot de Saint Just, du bonheur « une idée neuve en Europe ». Après avoir bien cerné ces deux angles d’attaque qui nous permettront de saisir en son unité la pensée de notre personnage il conviendra ensuite d’examiner la façon dont son œuvre fut accueillie et, par là, d’en souligner l’intérêt actuel.

Le scientifique : enquete, experimentation, theorie

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La nomination de Vauban à l’Académie des sciences en 1699 pourrait, à tort, passer pour purement honorifique, l’assiduité dont il pouvait y faire preuve témoignant déjà toutefois de l’intérêt pris aux travaux de l’institution. Il convient cependant, pour bien justifier la scientificité des préoccupations de Vauban de cerner leur nature exacte : « un siège, la construction d’une place, d’un problème de transport de résistance ou de logistique à résoudre, tels sont les ressorts de sa mécanique intellectuelle. En ce sens, l’ingénieur du roi est plus technicien que scientifique, plus homme de terrain que de cabinet : combien d’hommes pour creuser sur une lieue un canal de vingt pieds de diamètre ? Quelle équivalence entre les remuements de terre meuble et de terre sèche et dure ? Comment améliorer la poudre à canon, normaliser les calibres ? On aurait tort de sourire au caractère peu spéculatif de telles interrogations. D’innombrables avancées scientifiques naissent à l’âge classique de questions en apparence simples : entassement des boulets de canon pour un encombrement minimum, plus court chemin en franchissant les ponts une seule fois, sans oublier les probabilités qui, avant d’aider au calcul des polices d’assurance ou à la santé publique, devaient résoudre d’interminables disputes entre soldats contraints d’interrompre une partie de cartes » [5][5] Monsaingeon, Vauban un militaire très civil, op. cit.,....

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On peut ajouter que Vauban, « attentif à comparer les données selon le lieu, le moment, la situation, la technique employée s’attache toujours à quantifier : il entend passer du constat immédiat (ou pire, du souvenir) à la trace écrite, intellectualisée et désensibilisée, ainsi susceptible d’être comparée » [6][6] Idem, p.219. Ceci dit, les travaux de Vauban ne sont pas improvisés mais font au contraire l’objet d’une longue méditation impliquée tout autant par les circonstances difficiles de leur élaboration que par le souci de leur donner une base solide de justification. Ainsi, dans un mémoire sur la réorganisation de l’armée, se justifie-t-il en écrivant « on ne sera pas surpris du peu d’arrangement qu’on trouvera dans ces mémoires si l’on veut bien être informé que je n’y ai travaillé que dans mes heures de loisir qui ont été rares, courtes et entrecoupées et si éloignées les unes des autres, qu’il y a des chapitres de quinze années d’ancienneté, d’autres de dix, d’autres de six, et aussi des autres ; et, qui plus est, ce n’étaient que des agendas faits en vue de conserver le souvenir de mes remarques et de ce qui me passait pour lors dans l’esprit, à dessein d’en écrire un jour pour mon usage ».

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Comment cette réflexion s’est elle organisée ? Pour le saisir, un détour, quelque peu anachronique, s’impose. Dans son Dictionnaire amoureux de la science, Claude Allègre nous dit « la science procède à l’aide d’une méthode bien établie, et dont on fait remonter l’émergence à Galilée : l’alternance observation – modélisation théorique. Dans cette alternance les deux termes sont indissociables », ajoutant, un peu plus loin, « le diptyque observation - théorie a engendré une troisième démarche, fille des deux : l’expérimentation » [7][7] Allègre C. (2005), Dictionnaire amoureux de la science,.... Pour bien mettre l’accent sur les trois moments du travail scientifique, l’auteur ajoute à l’entrée « observation » : « observer… c’est extraire de ce que l’on voit ce qui est signifiant… l’expérimentation n’est rien d’autre qu’une observation organisée et encadrée » [8][8] Idem, p. 733-734. L’entrée « expérimentation (expérience) » complétant notre information en précisant qu’« une expérience consiste dans un premier temps à fabriquer une situation concrète, réelle, mais dans laquelle on contrôle et mesure une partie des paramètres. Puis, dans un deuxième temps, à observer et mesurer – si c’est possible – la variation des paramètres que l’on veut étudier » [9][9] Idem, p. 407.. Nous allons voir que c’est bien cette démarche – observation, expérience, théorie – qui est suivie par Vauban.

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Le travail scientifique commence, en tout domaine, à opérer suivant la recommandation cartésienne, des « dénombrements complets ». Pour cela, même si Vauban n’hésite pas à questionner ses correspondants sur tel ou tel thème, c’est d’abord à lui même qu’il fait confiance. Ainsi qu’il l’écrit à Louvois le 13 octobre 1767, alors qu’il vient d’être nommé commissaire général des fortifications, « pour ce qui regarde la mesure et les observations, je ne m’en suis fié à personne qu’à moi », questionnant sans relâche à cet effet aussi bien les paysans que les serviteurs du roi. Vauban sait toutefois aussi dénicher les talents des autres. Ainsi signale-t-il à Louvois dans une lettre du 27 février 1674 lui recommandant plusieurs personnes, un « génie tout à fait extraordinaire pour les mécaniques. Il a entrepris de faire tourner et marcher les vaisseaux en temps calme ; il m’a fait voir la machine dont il prétend se servir. Comme c’est une imitation de la nageoire des poissons, je ne doute pas qu’elle réussisse ; mais ce ne sera qu’après plusieurs expériences. Il a fait aussi une correction du cabestan qui lui donne plus de force et le rend moins pénible qu’il n’était ; et une autre invention très simple et d’une force prodigieuse qui écarte un brûlot qui se serait accroché ou qui voudrait le faire. Il a encore une autre belle invention pour mettre le feu à coup sûr dans les vaisseaux ennemis en cas d’abordage ».

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Mais une observation isolée, personnelle ou recueillie auprès d’un tiers, ne prend sens que replacée dans un contexte plus général : c’est en ce sens qu’il faut entendre l’expression cartésienne de dénombrement ou le terme d’enquête utilisé par Vauban et dont on trouve par exemple, dans le domaine démographique, l’exposé dans son mémoire de 1686 : Méthode générale et facile pour faire le dénombrement des peuples[10][10] « La grande innovation de ce petit écrit est méthodologique :.... Travail dans lequel Vauban se révèle le père de la démographie moderne en démontrant l’utilité des recensements réguliers [11][11] Les calculs effectués par Vauban lui permettent de.... Les recherches de Vauban le conduisent, dans une lettre à Catinat du 7 avril 1687, à estimer la population française entre 14 et 15 millions, à penser que le pays pourrait nourrir de 20 à 22 et même 24 millions de personnes. Vauban élargira son domaine d’investigation de la démographie à l’économie et la sociologie, voire l’ethnographie à partir du modèle de sa Description géographique de l’Election de Vézelay (dont le titre complet est Description géographique de l’Election de Vézelay contenant ses revenus, ses qualités, les mœurs de ses habitants, leur pauvreté et leur richesse, la fertilité du pays et ce qu’on pourrait y faire pour en corriger la stérilité et procurer l’augmentation des peuples et l’accroissement des bestiaux). Dans ce texte, dont il nous dit « voilà une véritable et sincère description de ce petit et mauvais pays, faite après une très exacte recherche, fondée non sur de simples estimations presque toujours fautives, mais sur un bon dénombrement en forme et bien rectifié », Vauban, après avoir analysé le terroir, décompté les personnes et les bêtes, les près, les vignes, les bois, recensé moulins, huileries et tavernes, mis en lumière les atouts, faiblesses et misères de cet espace, propose un véritable programme de gouvernement avec quatorze mesures concrètes concernant aussi bien les finances (établissement d’un système d’imposition plus juste, mieux réparti et calculé sur le revenu de chacun), l’économie (mise en valeur des terres et des bois, protection et développement du commerce et de l’industrie, développement des échanges), le droit (adoption de « mesures » et de « coutumes unifiées » alors que les unes et les autres différaient dans chaque province). C’est le caractère systématique de l’enquête suggérée par Vauban et le programme d’action qui l’accompagne qui en fait toute l’originalité même si nous devons reconnaître que cette idée de dénombrement et l’utilité que pourrait en retirer le royaume pouvait être partagée par d’autres [12][12] C’est ainsi que Fénelon qui, dans Les aventures de....

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L’observation ne suffit pas toutefois à justifier des propositions, elle doit se doubler de l’expérimentation. Celle ci concernera aussi bien les projets d’incidence immédiate que les réformes projetées d’ampleur nationale. Ainsi Vauban inaugurera pour lui la basterne, chaise de poste portée sur quatre brancards par deux mules, l’une devant, l’autre derrière, véhicule sans roues donc n’ayant aucun contact avec le sol, évitant en cela les cahots et permettant au voyageur de travailler en toute tranquillité. Dans les travaux de forteresse, qui requièrent d’importantes opérations de terrassement, pour le transport de la terre Vauban proposera en 1669 à Louvois de remplacer les hottes par des brouettes, le rendement du travail en étant ainsi amélioré ; des 4000 sollicitées il en obtiendra 2000. Lorsqu’il élaborera son projet de Dîme royale, Vauban proposera d’en faire l’expérimentation « sur quelques unes des plus petites Élections du royaume », ce qui sera tenté, sous la Régence, dans la généralité de Niort.

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On pourrait multiplier à loisir les illustrations de cette préoccupation de l’expérimentation : tour à canons flottants dite « tour à hérisson » permettant d’assurer, avec une très grande puissance de feu la stabilité du tir malgré les conditions imposées par la navigation, galère avec un troisième mat à l’avant, un mat de misaine et une voile carrée, barque à fond plat pour le transport des matériaux dans las chantiers maritimes, pavillons pour l’établissement des signaux côtiers, moulin à bras pour moudre le blé, élaboration de plans en relief [13][13] Ce qui demeure aujourd’hui de cet ensemble historique..., construction de citernes, voire « soupe au bled inventée et éprouvée par Monsieur de Vauban en faveur de ses vieux amis les soldats de la Sarre » [14][14] Recette reproduite dans Monsaingeon G., Vauban un militaire... et dont Vauban nous dit « par ce moyen, il se trouvera celui d’apaiser leur faim à juste prix par une bonne nourriture qui ne les exposera points à toutes les saletés et corruption des farines qui sont souvent échauffées et à demi pourries, le pain toujours mal cuit et mal levé et pétri avec de méchantes eaux troubles et le plus souvent sale et rempli d’ordures, ce qui cause la plus grande partie des maladies dont ils sont affligés pendant le cours des campagnes. Il est enfin constant que cette nourriture leur donnera de l’embonpoint et de la force et leur conservera la santé ».

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On connaît la mésaventure dont Vauban fut victime lorsqu’il fut question, pour approvisionner Versailles en eau, de faire venir celle-ci par détournement du cours de l’Eure ; Vauban qui devait affronter en cela des problèmes hydrauliques importants (comment éviter les pertes, stabiliser le niveau d’eau, disposer des matériaux nécessaires, garantir les ouvrages à long terme ?) plaidait pour un siphon enterré, dessinant à cet effet de nombreux croquis et, obstiné alla jusqu’à se livrer, à l’appui de son projet, à de savants calculs dans un mémoire Problème sur le poids des eaux dans les aqueducs souterrains. Mais le fonctionnalisme de Vauban se heurta au souci de prestige de Louis XIV et de Mansart que constituait l’aqueduc de Maintenon Mais plus que de recenser les domaines différents dans lesquels a pu s’investir Vauban, il convient, traitant de l’expérimentation, de voir si la méthodologie suivie ou préconisée par lui en ce domaine répond à des exigences de scientificité. La manière dont Friand, secrétaire de Vauban rend compte des expériences agricoles demandées par son maître constitue à cet égard un bon test : « j’ai fait façonner quatre arpents de terre comme vous me l’avez ordonné en quatre endroits, les uns bons, les autres moyens et les autres mauvais. Je les ai fait labourer quatre fois, fumer doublement, fait épierrer, cassé les mottes, et ensuite roulés, et j’ai fait un mémoire bien exact de tout de ce qu’il en a coûté afin de voir par le rapport de ces terres si le jeu en vaut la chandelle. Il ne me reste plus que deux expériences à faire, savoir celle de vous faire labourer un arpent de méchante terre pleine de laves et un épierré de telle manière qu’il y ait un pied de terre pure ; et l’autre de vous faire mener de l’areine (du sable) dans dix toises carrées de terre grasse pour les bien mêler ensemble, et par ce moyen voir le changement que cela y fera. Après quoi je serai en état de vous répondre sur toutes les expériences que vous m’avez ordonné de faire hors celle de savoir combien un arpent de bois fournit de brouettes et de chantiers, ce que je ne manquerai pas de faire cet hiver si vous faites couper des bois du côté de la Fourche noire » [15][15] Idem, p. 252.

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Comme on le voit, la réflexion est orientée vers l’action. Une action rationalisée pour pouvoir être économiquement efficace. En ce domaine Vauban se montre tout aussi méticuleux et exigeant pour les autres qu’il l’est pour lui-même. A un de ses lointains neveux Antoine Le Prestre dit Dupuy-Vauban, qu’il avait recommandé au roi pour lui faire obtenir la charge de gouverneur de Béthune, il écrit le 2 octobre 1704 : « Soyez exact et rigide dans le service… Faites souvent des rondes de jour et de nuit ; de nuit pour voir si les gardes font leur devoir et si les sentinelles sont exactes et bien posées ; de jour pour examiner la même chose et, de plus, l’état de vos fortifications, si tout ferme bien, s’il n’y a pas de brèches, d’égouts, d’entrées et sorties d’eau qui puissent faciliter les surprises. Voyez souvent monter la garde et apprenez bien le service des places, qu’il ne se pose pas une garde ni une sentinelle que vous ne sachiez pourquoi… Visitez vos magasins et faites vous donner un état de ce qu’ils contiennent et rendez vous en certain par vous-même ».

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Parti de l’observation, appuyant son raisonnement sur l’expérimentation Vauban peut alors théoriser. Encore convient-il, pour le montrer, de choisir pour cela les illustrations significatives tant l’œuvre de Vauban est importante traitant d’une multitude de sujets. Pour donner une idée de la diversité des travaux de Vauban et montrer par là-même l’encyclopédisme de son savoir, on peut se référer au plan des Oisivetés, établi d’après la liste dressée en 1706 par Jacques de Gervain et André de Laffitte-Clavé [16][16] A. Blanchard, Vauban op. cit., p. 504 ; on trouve la... :

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Tome 1

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Mémoire pour le rappel des huguenots (1689 et 1692)

De l’importance dont Paris est à la France (1689)

Le canal du Languedoc (1691)

Diverses maximes sur les bâtiments

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Tome 2

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Idée d’une excellente noblesse

Les ennemis de la France

Projet d’ordre contre les effets des bombes

Projet de la capitation (1695)

Mémoire qui prouve la nécessité de mieux fortifier les côtes du goulet (1695)

Mémoires sur les sièges que l’ennemi peut entreprendre dans la campagne du Piémont (1696)

Description géographique de l’élection de Vézelay (1696)

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Tome 3

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Places dont le roi pourrait se défaire en faveur d’un traité de paix (1694)

Mémoire des dépenses de la guerre sur lesquelles le roi pourrait faire quelque réduction

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Tome 4

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Moyen d’établir nos colonies d’Amérique et de les accroître en peu de temps (1694)

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Tome 5

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Etat raisonné des provisions les plus nécessaires quand il s’agit de donner commencement à des colonies étrangères

Traité de la culture des forêts (1701)

La cochonnerie ou calcul estimatif pour connaître jusqu’où peut aller la production d’une truie pendant dix années de temps

Navigation des rivières (hiver 1698-1699)

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Tome 6

24

Projet de vingtième ou taille royale (1707)

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Tome 7

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Mémoires et instructions sur les munitions des places, l’artillerie et les armements en course faits en divers temps

Moyen d’améliorer nos troupes et d’en faire une infanterie perpétuelle et très excellente

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Tome 8

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Attaque des places (1704)

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Tome 9

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Défense des places (1705)

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Tome 10

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Traité de la fortification de campagne, autrement des camps retranchés (1705)

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Tome 11

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Instruction pour servir au règlement des transports et remuement des terres

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Tome 12

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Projet de navigation d’une partie des places de Flandres à la mer (1705)

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Il ne saurait être question de rendre compte en détail du contenu de ces travaux auxquels il nous est déjà arrivé ici où là d’éventuellement nous référer. On se bornera donc à donner une idée des orientations suggérées par Vauban dans le domaine militaire et surtout à insister sur l’intérêt de la Dîme royale. Aujourd’hui encore, comme à son époque, Vauban est essentiellement considéré pour son œuvre militaire et, en particulier à travers son travail de 1704 Traité des sièges et de l’attaque des places rédigé à la demande du roi pour le duc de Bourgogne et développant les idées exprimées sur réquisition de Louvois en 1672 dans le Mémoire pour servir d’instruction à la conduite des sièges. Madame de Rochefort pouvait présenter à la Dauphine en 1680 ce commissaire général des fortifications (ou, ainsi qu’il se nomme lui même, « avocat consultant en fortifications ») comme « celui qui prend les villes » et c’était alors une sorte d’adage de dire « une ville construite par Vauban est une ville sauvée. Une ville attaquée par Vauban est une ville perdue ». On sait que le 17e siècle est le moment où se constituent les armées modernes avec un armement lourd faisant, selon le mot de Vauban, qu’« il n’y a pas de juges plus équitables que les canons », un personnel stable, des effectifs nombreux, une administration rigoureuse. Dans ce contexte, Vauban sera à l’origine de différentes innovations concernant le domaine militaire.

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Pour les années 1674-1698, alors que n’est pas encore rédigé pour le duc de Bourgogne, petit fils du roi, le Traité de l’attaque des places qui ne verra le jour qu’en 1704, on peut noter que si Vauban « n’a pas encore élaboré son savoir poliorcétique (lié à l’art du siège) de façon rigoureuse, celui-ci commence à dépasser les recettes ponctuelles pour articuler en tout cohérent les diverses questions à affronter : limiter la mortalité, en particulier celle des ingénieurs ; s’assurer de la santé des soldats (par exemple en assurant leur alimentation) ; neutraliser l’opposition fréquente des bourgeois, source de trahison ; réduire la désertion en combattant les engagements forcés ; organiser le logement des officiers et des soldats ; assurer la logistique des sièges, en particulier les provisions de bouche et de feu ; moderniser les armes ; améliorer les techniques de tir au canon ; concevoir des formes bastionnées qui résistent aussi longtemps que possible à un assaillant qui devra investir une place avec un nombre disproportionné de soldats » [ 17][ 17] G. Monsaingeon, Vauban un militaire très civil, op. cit.,.... Les fortifications enseignées jusque-là dans les collèges comme une simple application de la géométrie deviennent avec Vauban, une discipline en soi à part entière, même si celle-ci se caractérise par son caractère essentiellement pragmatique car, ainsi que le rappelait Vauban, « l’art de fortifier ne consiste pas dans des règles et dans des systèmes, mais uniquement dans le bon sens et l’expérience » [18][18] A. Blanchard, Vauban, op. cit., p. 387..

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Outre la « ceinture de pierre » constituée des 160 places remaniées ou nouvelles édifiées autour du Royaume pour garantir la sécurité du territoire [19][19] On trouvera une description des forteresses bâties..., Vauban perfectionnera l’art des fortifications enterrées avec des tranchées souterraines en ligne brisée reliées entre elles, imaginera les parallèles d’attaque, le système des feux croisés, le tir à ricochet, mettra au point pour la Défense des côtes un type de petit fort circulaire adapté aux tirs rasants sur l’eau, suggérera la constitution dune compagnie de sapeurs laquelle ne verra le jour qu’en 1790, la création d’un corps d’ingénieurs, la mise en place d’un organisme de propagande [20][20] « Cela n’est pas difficile indique Vauban : la France.... Il pourra justifier le retard pris dans certaines de ses obligations par la nécessité où il se trouve d’approfondir ses recherches sur le boulet creux, la conduite des sapes, le pont flottant pour le transport et la traversée des rivières (lettre du 23 février 1672). Dans une lettre à Louvois du 21 décembre 1687, il préconisera la suppression de l’usage des piques et des mousquets, leur remplacement par des fusils permettant une cadence de tir de deux à trois fois plus rapide, une baïonnette pouvant en outre être ajustée au canon grâce à une douille et dont il conviendrait aussi d’armer officiers et sergents. Il conteste certaines méthodes de guerre telles que les dévastations érigées en méthode et recommandées à Louvois par Chamley lors des guerres du Palatinat (lettre du 16 novembre 1688). N’hésitant pas à partir de son expérience à extrapoler, dans un mémoire nourri de tables et de tableaux, ses Instructions et tables de M. de Vauban sur l’approvisionnement des places en cas de siège, il estime la durée théorique d’un siège à 44 jours, cette estimation lui permettant de calculer les approvisionnements en munitions, vivres, taille des casernements, etc., la décision d’approvisionnement d’une place étant, selon lui, fonction de sa taille, du nombre des défenseurs et de la durée estimée de sa défense optimale. Selon lui, ainsi qu’il l’indique dans une lettre du 15 avril 1695, pour que la situation d’un camp retranché soit bonne « elle doit avoir toutes les qualités suivantes : l’utilité qui doit s’étendre à conserver une place ou deux à l’entrée d’un pays et empêcher l’ennemi de la pénétrer, une étendue suffisante pour pouvoir contenir à l’aise l’armée qu’on y voudra mettre ; qu’elle soit supérieure ou au moins égale à tout ce qui l’environne afin qu’elle ne puisse être maltraitée des commandements d’une hauteur ; qu’il y ait de l’eau, du bois et du fourrage en quantité suffisante à portée, qu’on ne puisse pas lui couper les vivres, que l’air y soit bon et sain, les accès faciles aux amis et très difficiles aux ennemis, et qu’enfin les avantages de la nature fassent la plus grande partie de la fortification ».

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Ainsi que le note à juste titre Voltaire, Vauban innove aussi dans l’art de la guerre. Alors qu’à son époque l’usage était que les attaques se fassent de nuit, à l’encontre de l’avis des maréchaux mais finalement écouté par Louis XIV, Vauban préconise l’attaque de jour « vous voulez, dit-il, ménager le sang du soldat ; vous l’épargnerez bien davantage quand il combattra de jour, sans confusion et sans tumulte, sans craindre qu’une partie de nos gens tire sur l’autre, comme il n’arrive que trop souvent. Il s’agit de surprendre l’ennemi ; il s’attend toujours aux attaques de nuit ; nous le surprendrons en effet lorsqu’il faudra que, épuisé des fatigues d’une vieille, il soutienne les efforts de nos troupes fraîches. Ajoutez à cette raison que, s’il y a dans cette armée des soldats de peu de courage, la nuit favorise leur timidité ; mais que pendant le jour, l’œil du général inspire la valeur, et élève les hommes au dessus d’eux-mêmes » [21][21] Voltaire (1957), « Le siècle Louis XIV », in Œuvres....

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Pour bien saisir l’esprit dans lequel Vauban a rédigé et publié la Dîme royale, il convient d’en présenter le texte complet de son frontispice en respectant les caractères typographiques retenus « projet d’une dixme royale qui supprimant la taille, les Aydes, les Doüanes d’une Province à l’autre, les Décimes du Clergé, les Affaires extraordinaires ; & tous les autres Impôts onéreux et non volontaires ; et diminuant le prix du Sel de moitié &plus, produiroit au Roy un revenu certain et suffisant, fans frais ; & fans être à charge à l’un de ses Sujets plus qu’à l’autre, qui s’augmenteroit considérablement par la meilleure culture des terres ». L’impôt, tel que le conçoit Vauban qui a pu confronter ses analyses avec celles de Boisguilbert qu’il a rencontré à Rouen et avec lequel il a eu de longues conversations, est basé sur quatre fonds :

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« – Le premier fonds est la dîme sur ‘tous les fruits de la terre, de quelque nature qu’ils puissent être, c’est-à-dire des blés, des vins, des bois, près, pâturages, etc.’. Il en prévoit la perception en nature pour en simplifier la collecte.

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– Le deuxième fonds ‘comprend la dixme des revenus des maisons, des villes et gros bourgs ; des moulins de toutes espèces ; celle de l’industrie ; des rentes sur le Roi ; des gages, pensions, appointements, et de toute sorte de revenus non compris dans le premier fonds’. Tout le monde, y compris le Roi lui même, doit payer sur ses revenus.

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– Le troisième fonds est l’impôt sur le sel. Le taux actuel de la gabelle est trop élevé, il ne permet pas au ‘menu peuple’ d’utiliser le sel en quantité suffisante. Aussi Vauban prône-t-il la nationalisation des salines et la vente du sel par le Roi à un prix raisonnable.

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– Le quatrième fonds, moins clairement défini, comprend les droits régaliens qui seraient maintenus, comme certains droits féodaux et les douanes » [22][22] B. Pujo, Vauban, op. cit., p. 297..

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Alors qu’en temps de guerre l’ensemble des anciennes impositions a rapporté 160 millions de livres, Vauban qui s’était déjà livré à pareil exercice dans son Projet de capitation[23][23] Pour l’impôt nouveau qu’il préconise alors « à titre... estime qu’un taux minimum de la dîme au « vingtième », soit 5 % rapporterait 116 millions de livres et un taux maximum du « dixième » soit 10 % permettrait de collecter 215 millions de livres. Sachant qu’il ne manquera pas d’être attaqué sur ses propositions Vauban consacre un chapitre entier aux oppositions et objections en particulier de ceux « qui jouissent d’une exemption totale » alors que « le pauvre peuple, en faveur duquel il est propos, n’ayant aucun accès auprès de sa Majesté pour lui représenter ses misères, est toujours exposé à l’avarice et à la cupidité des autres au bout de ces affaires, jusqu’à être le plus souvent privé des aliments nécessaires au soutien de la vie, toujours exposé à la faim, à la soif, à la nudité » [24][24] B. Pujo, Vauba, op. cit. p. 298.. Il sait que sa suggestion de prélèvement en nature ne manquera pas d’être attaquée pour irréalisme, mais estime que « cette levée se ferait toujours en espèces et dans le temps que les biens sont sur la terre, il n’y aurait jamais pour un sol de non valeur et les levées en seraient très commodes pour le paysan et le pays ». Vauban fit imprimer son ouvrage vraisemblablement à Rouen mais sans le mettre en vente ; il le communiqua à plusieurs de ses amis ; un arrêt du Conseil du 14 février 1706 ordonna la saisie de l’ouvrage. Même s’il minore le retentissement donné par Saint-Simon à cette affaire, D. Halevy en explicite bien les raisons : « Vauban ne mourra pas sans avoir publié sa Dîme royale, et sa pensée ne sera pas étouffée avec son souffle. Il écoute le double conseil donné par le Ragot et le Boisguilbert, il imprimera son mémoire. Il imprimera sans publier : soldat et maréchal de France, il ne trompera pas son roi. Sans vendre ni laisser vendre, sans rumeur factieuse, il donnera des exemplaires à ses amis. Ainsi met-il sa conscience à couvert. Pourtant il doit le savoir : sa décision si modérée soit-elle, est grave. Ni Louis XIV, ni Colbert, ni Louvois, n’avaient craint les réformes profondes ; ils s’étaient entourés de conseils, mais ils avaient interdit les discussions ; ils avaient toujours agi d’autorité. Quand Vauban écrivait à Louvois avec ce libre langage que nous avons noté, Louvois l’en remerciait ; mais s’il avait causé comme il avait écrit, Louvois l’aurait réprimandé, et s’il avait osé imprimer ses propos, Louvois l’aurait envoyé tout droit à la Bastille. Or Vauban, maréchal de France, septuagénaire, imprime un mémoire politique ; il manque à l’esprit de sa génération et aux devoirs de son état » [25][25] Halévy D. (2007), Vauban, Paris, Editions de Fallois,....

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Faut-il remettre en question également cette appréciation ? Pour G. Monsaingon, « la légende lancée par Saint-Simon a la vie dure : Vauban serait mort de chagrin, dans la disgrâce, à la suite de la saisie de la Dîme royale… Il n’en est rien, comme le montrent diverses lettres, à commencer par celle qu’il adresse au roi en 1700 : sept ans avant la publication, le roi est informé de ce projet, qui lui est lu en deux soirées et qu’il discute sans objection de principe. La Dîme royale n’a donc rien de clandestin, elle occupe au contraire ouvertement le maréchal. Vauban rit bien de se voir saisi : hier comme aujourd’hui, la censure toujours assuré une bonne publicité » [26][26] Op. cit., p. 294.. La saisie aurait une autre explication « contrairement à une légende tenace, la saisie du texte n’est pas l’indice d’une disgrâce, mais plutôt la conséquence d’un mécanisme bureaucratique que le roi et les ministres concernés auraient aimé pouvoir interrompre » [27][27] Idem, p. 187..

L’humaniste : l’argent, les hommes, le pré carré

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Une pensée orientée vers l’action : c’est la conception que se fait Vauban de la science. Mais cette pensée se situe dans un contexte donné, celui d’une fin de règne caractérisée par les dévastations des guerres – durant lesquelles, suivant le mot de Vauban que nous avons déjà évoqué, le canon est juge en dernier ressort – l’oppression des peuples par l’impôt, la misère des campagnes. Vauban qui a parcouru la France en long et en large, sans lire La Bruyère, peut faire le même constat que lui : « l’on voit certains animaux farouches, des males et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés de soleil, attachés à la terre qu’ils fouillent et qu’ils remuent avec un opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et, en effet, ils sont des hommes » [28][28] La Bruyère (1951), Œuvres complètes, Paris, Gallimard,.... A la charnière d’un siècle qui fut celui des moralistes [29][29] Moralistes du XVIIe siècle, édition établie sous la..., érigeant la compassion en sentiment socialement partagé et faisant qu’« il y a une espèce de honte à être heureux à la vue de certaines misères » [30][30] La Bruyère, op. cit., p. 317. et d’un autre siècle qui fera du bonheur une revendication sociale, Vauban, le militaire à la redoutable efficacité, va savoir aussi se montrer un civil préoccupé par l’amélioration de la condition humaine et, pour cela, en ingénieur des âmes, se révéler tour à tour économiste, sociologue et politologue abordant ces trois domaines des sciences humaines avec un souci humaniste évident.

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L’économie est pour Vauban une préoccupation quotidienne concernant toutes les ressources, pécuniaires, naturelles, humaines. En tant qu’ordonnateur des dépenses pour les fortifications Vauban a un rapport concret avec l’argent, un souci constant de ménager les deniers publics, d’employer au mieux les fonds qui lui sont attribués. Dans ce domaine il lui arrivera de devoir se défendre de malversations qui, après les travaux de la place de Brizach, lui sont imputées à tort par un intendant parent de Colbert ; Louvois devant intervenir en cette circonstance, en sa faveur, d’où l’attachement que Vauban manifestera toute sa vie au clan Louvois [31][31] D. Halevy, op. cit., p. 18.. Vauban devra de son côté défendre deux de ses ingénieurs Montguirault et Vollant accusés d’avoir faussé sur leurs comptes les mesures de certains ouvrages [32][32] Idem, p. 27.. Inversement, Vauban mettra en cause les entrepreneurs profiteurs ou les maçons paresseux ou incompétents [33][33] Idem, p. 24, 45..Cette gestion des deniers publics le conduit également à se plaindre des retards ou des irrégularités dans le paiement des appointements aussi bien en ce qui concerne les ouvriers dont il a la charge (lettre du 16 octobre 1692) que pour ce qui le concerne lui-même (lettre du 5 avril 1693), à dénoncer les modes de gestion de l’administration par exemple les rabais après adjudication, les marchés à l’année, le travail « à la toise » c’est-à-dire rémunéré en fonction du cubage déblayé ou bâti (lettre du 17 septembre 1685).

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Mais si l’argent doit être épargné, d’autres ressources doivent également l’être. L’homme dira-t-on plus tard, est le capital le plus précieux. Le mot aurait pu être de Vauban. Il convient donc d’abord de le préserver. Pour Louis XIV, « la conservation de cent de ses sujets lui doit être beaucoup plus considérable que la perte de mille de ses ennemis » écrit-il à Louvois le 15 avril 1677 [34][34] Idem, p. 37. Le mot est également rapporté in B. Pujo.... C’est non seulement la personne qui doit être préservée mais également ses forces ; il convient pour cela de ménager à l’individu les repos nécessaires. Parlant des ouvriers placés sous ses ordres Vauban note « je vois une chose qui les fatigue et nous profite de peu, c’est le travail du dimanche qui est un jour destiné au repos par Dieu même. Et en effet, il n’est pas possible que des corps qui ont travaillé avec vigueur six jours durant, n’aient pas besoin de repos le septième et ne soient bien aise d’avoir ce jour là pour se recréer, puisque ce n’est que pour cela qu’ils travaillent. Cette contrainte les chagrine et diminue visiblement leur courage. Pour moi, je suis persuadé que si on les abandonne les dimanches, ils en feront tout autant en six jours qu’en sept » [35][35] Idem, p. 42..

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Pour que le travailleur ou le soldat soit productif il convient non seulement de ménager ses forces mais également de lui concéder un minimum de bien être. Alors qu’à son époque les troupes étaient logées chez l’habitant, avec tous les abus et incidents qui pouvaient en résulter, Vauban met au point des blocs de casernement adaptés aux unités d’infanterie et de cavalerie dans toutes les places ayant une garnison ; il fait bâtir une chapelle dans les citadelles qu’il fait construire demandant qu’on y affecte un aumônier. Le principe d’économie ne régit pas seulement l’argent ou les ressources naturelles ou humaines (on sait par exemple, à cet égard, que l’économie des vies humaines constitue, dans les opérations militaires, un principe fondamental pour Vauban [36][36] Dans une lettre à Louvois du 23 novembre 1668 Vauban...) mais concerne d’une façon plus générale l’effort humain comme on peut le voir dans l’exemple ci-après : devant adresser au maréchal de Bouffers un compte rendu quotidien des travaux entrepris pour le siège de Liège, Vauban lui propose, dans une lettre du 17 mai 1702, à défaut de sténographie, d’utiliser le code suivant « ayez la bonté de me faire savoir si pour abréger davantage, vous auriez pour agréable que je commence et finisse ma lettre comme ci-dessous : R 15 veut dire j’ai reçu, Monseigneur, celle dont il vous a plu de m’honorer le 15 de ce mois, et ‘je suis’, à la fin, avec un ‘et cætera’, veut dire, je suis, avec tout le respect et la soumission possible, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur. De cette manière on épargne cinq lignes d’écriture à chaque lettre ». En définitive si, suivant une définition courante l’économie est l’utilisation de ressources rares à usages limités, il convient, pour l’individu comme pour la communauté, d’adapter au mieux ses moyens aux objectifs ; ce que Vauban, dans un petit traité intitulé Plusieurs maximes bonnes à observer par tous ceux qui font bâtir traduit de la façon suivante « quiconque voudra faire bâtir doit premièrement proportionner son bâtiment au revenu de sa terre, à sa condition, à ses besoins et surtout aux moyens qu’il a d’en pouvoir sortir à son honneur » [37][37] D. Halevy, op. cit., p. 68..

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Économiste praticien, comme Monsieur Jourdain sans le savoir, Vauban se montre aussi sociologue. En ce domaine, sa réflexion s’oriente dans différentes directions. Elle part de ses observations sur les conditions de vie des populations que la guerre ne manque pas de détériorer comme il peut l’observer lorsqu’en 1692-1693 il se rend dans le Dauphiné défendu par Catinat : « mon voyage, écrit-il, m’a conduit dans le plus malheureux pays du royaume, dont la plus grande partie est brûlée, où les ennemis ont fourragé et gâté toutes les récoltes et où on n’a que peu ou point semé. Les maladies et la faim tuent et tueront les trois quarts des peuples de l’Embrunais et du Gapençais devant la fin de mai prochain, si le Roi, par sa bonté, ne va pas leur faire donner ou prêter quelque quantité de blé… J’oserai vous dire que, de toutes les misères que j’ai vues en ma vie, aucune ne m’a tant touché que celle-ci » [38][38] Idem, p. 96. Pour une analyse détaillée des conditions.... Mais la guerre n’est pas la seule cause des malheurs du peuple, « la cause de ces malheurs, Vauban croit le savoir : c’est parce que le peuple est misérable que le royaume est en péril. La terre est riche, les bras sont courageux et les cœurs généreux ; le pré carré français abonde en biens de toutes sortes, et pourrait à lui seul tenir en respect les forces de l’Europe. Mais la finance est mal administrée. Les laboureurs sont tourmentés, pressurés sans bon sens. Là est le mal qui compromet le présent, menace l’avenir ; qui pourra quelque jour ébranler la monarchie, le pays même » [39][39] D. Halevy, op. cit., p. 120..

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En 1707, année de sa mort, il revient sur son analyse de l’état du royaume : « j’ai fort bien remarqué que, dans ces derniers temps, près de la dixième partie du Peuple est réduite à la mendicité et mendie effectivement ; que des neuf autres parties, il y en a cinq qui ne sont pas en état de faire l’aumône à celle-là, parce qu’elles-mêmes sont réduites, à très peu de choses près, à cette malheureuse condition ; que des quatre autres parties qui restent les trois sont fort mal aisées et embarrassées de dettes et de procès ; et que dans la dixième où je mets tous les gens d’Epée, de Robe, Ecclésiastiques et Laïques, toute la Noblesse haute, la Noblesse distinguée, et les Gens en charge militaire et civile, les bons Marchands, les Bourgeois rentés et les plus accommodés, on ne peut pas compter sur cent mille familles, et je ne croirais pas mentir, quand je dirai qu’il n’y en a pas dix mille petites ou grandes, qu’on puisse dire être fort à l’aise » [40][40] B. Pujo, op. cit., p. 296.. Vauban est trop ardent serviteur pour se taire. Ce qu’il sait, il veut le dire ; il prend sa plume et il écrit un mémoire pour le Roi ; ce mémoire, c’est la Dîme royale. En 1695, le roi avait institué un impôt dit de capitation dû par chacun sans exception selon son revenu. Ce n’était là qu’un expédient de guerre dont Vauban va s’inspirer pour suggérer une réforme durable supposant, pour son établissement, une connaissance exacte des richesses de chacun. La méthode à suivre pour fonder sur des bases précises ce projet de dîme royale afin que « la monarchie soit puissante si elle sait être ménagère » avait été esquissée en 1695 dans une monographie de Vauban Description géographique de l’élection de Vézelay, contenant ses revenus, sa qualité, les mœurs des ses habitants, leur pauvreté et richesse, la fertilité du pays et ce que l’on pourrait y faire pour en corriger la stérilité et procurer l’augmentation des peuples et l’accroissement.

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Tous ceux qui ont quelque familiarité avec Vauban ne manquent pas d’associer à son nom la célèbre formule du « pré carré ». Celle-ci apparaît dans une lettre adressée à Louvois le 20 janvier 1673 et qu’il convient de citer pour bien dégager la signification que Vauban lui attribue : « Sérieusement, Monseigneur, écrit Vauban, le Roi devrait un peu songer à faire son pré carré. Cette confusion des places amies et ennemies pèle-mêlées, ne me plait point. Vous êtes obligé d’en entretenir trois pour une, vos peuples en sont tourmentés, vos dépenses de beaucoup augmentées et vos forces de beaucoup diminuées ; et j’ajoute qu’il est presque impossible que vous les puissiez toutes mettre en état et les munir… C’est pourquoi, soit par traité ou par une bonne guerre, si vous m’en croyez, Monseigneur, prêchez toujours la quadrature, non pas du cercle mais du pré ». On voit ainsi que si interviennent les considérations militaires, les préoccupations économiques mais aussi humaines sont également présentes dans la pensée de Vauban. Le « pré carré » n’est pas seulement un révision éventuelle des frontières [41][41] Que Vauban suggère en particulier dans son mémoire... et leur défense par des installations militaires soigneusement pensées dans le cadre d’une Défense articulée en maillage défensif, c’est également une certaine façon d’envisager la mise en valeur du territoire, ce qui est clairement explicité dans une lettre que Vauban adresse la 7 octobre 1699 au maréchal de Villeroy, « quoique ma folie dominante soit de fortifier en esprit tout ce qui paraît situation propre à quelque chose, écrit-il, je n’ai pas moins celle de vouloir dessécher tous les marais que je rencontre et de faire porter les bateaux à toutes les rivières qui ont assez d’eau pour faire tourner un moulin, comme aussi de procurer des arrosements dans tous les pays où il y a la possibilité d’en faire et de planter des forêts où il en est besoin, comptant et calculant que par ces moyens on parviendra facilement à grossir et même doubler les revenus du royaume dont je voudrais bien faire un pays de cocagne » [42][42] Monsaingeon, op. cit., p. 239..

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Ce qu’on pourrait donc appeler avant la lettre politique d’aménagement du territoire suppose quatre type d’outils « 1) une structure d’autorité pour organiser la cohérence du territoire… 2) des réseaux de communication pour unir certains points du territoire entre eux… 3) un découpage du territoire en circonscriptions dont la taille doit permettre de planifier entre autres des réseaux de communication pour unir certains points du territoire entre eux… 4) une aide au développement économique pour égaliser les chances entre les espaces géographiques » [43][43] de Montricher N. (1995), L’aménagement du territoire,.... Quatre exigences qu’on retrouve chez Vauban. Concernant la structure d’autorité on sait depuis Tocqueville et quitte à le déplorer comme le fait Peyrefitte [44][44] Peyrefitte A. (2006), Le mal français, Paris, Faya... que la centralisation commence dans notre pays avec Louis XIV. Vauban accompagne à sa façon ce mouvement en rédigeant son mémoire Importance dont Paris est à la France et le soin qu’on doit prendre de sa conservation. En ce qui concerne les réseaux de communication on en trouve l’idée chez Vauban dans son Mémoire sur le canal du Languedoc du 25 décembre 1691. Dans ce travail Vauban propose le prolongement du canal des deux mers d’un côté jusqu’à Bordeaux, de l’autre jusqu’à Fos-sur-mer, ce qui permettrait de joindre Loire, Rhône et Garonne et, « augmenté par plusieurs autres petits canaux et rivières qui sont ou peuvent devenir navigables », de « faciliter la circulation et le mouvement de l’argent, non moins nécessaire au corps politique que celle du sang au corps humain, à l’entretien et subsistance des peuples et empêche que l’argent ne demeure oisif ou ne sorte du royaume pour passer chez les étrangers », Vauban ajoutant in fine « voici un abrégé de ce que j’ai pensé sur le canal de la communication des deux mers, que j’ai mis par écrit plutôt pour en conserver l’idée à ceux qui viendront après moi que pour aucune espérance que j’aie de le voir jamais exécuter » [45][45] Pujo, op. cit., p. 161-162..

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La construction d’un canal de la Lys à l’Escaut « si elle se faisait, vu que les chanvres d’Angleterre qui emportent beaucoup d’argent au Royaume en seraient bannis par ceux du Hainaut dont nos marchands feraient le commerce, outre quoi, le fer, le bois, la chaux, les pierres de taille et mille autre choses y trouveraient encore leur issue très favorablement, même les fourrages, blés, avoines, pois, fèves, chanvres à corde de la marine, huiles de colza et toutes les manufactures du pays » [46][46] Idem, p. 134, lettre à Louvois du 12 octobre 1686.. Dans le Mémoire concernant la jonction de la Meuse à la Moselle, Vauban « montre l’intérêt économique de telles liaisons permettant de transporter le sapin des Vosges pour les constructions de la marine et pour les habitations, la grosse ardoise appelée ‘écaille’, le fer, les bestiaux, les fromages des Vosges, le charbon, le blé, l’avoine et le foin » [47][47] Idem, p. 229.. Le découpage du territoire et ses liens avec l’économie se retrouvent dans la figure des « intendants de police, justice et finances et commissaires départis du roi », mis en place sous Louis XIV entre 1664 et 1689, instruments de l’absolutisme centralisateur mais aussi administrateurs compétents souvent pénétrés de l’esprit du « despotisme éclairé ».

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Vauban entend orienter davantage l’intervention des pouvoirs publics dans le champ économique [48][48] Vauban félicite Ferrand, intendant de Bourgogne d’avoir... ; il propose pour cela, dans une lettre du 15 avril 1695, de nommer dans toutes les provinces, y compris celles non frontalières, une sorte de directeur civil chargé à la fois de l’industrie, du développement de l’agriculture de l’irrigation, des pont et chaussées, des rivières navigables et de celles qui pourraient le devenir, du patrimoine architectural. Quant à l’aide utile pour égaliser les chances entre espaces, Vauban tire des observations qu’il a pu faire en Dauphiné, Provence ou Roussillon la leçon qu’« il n’y a rien de plus utile que de pouvoir convertir les terres labourables en près, et les prés en terres », évaluant le rendement pour le « bon blé » à 4,5 sur les terres médiocres et à 5,5 sur les bonnes terres. Mais le « pré carré », outre sa dimension géographique et économique comporte aussi un versant psychosociologique que Vauban ne manque pas de relever : « c’est bien moins par l’étendue des États et des revenus des rois qu’il faut juger de leur grandeur que par le nombre de sujets, unis et bien affectionnés » [49][49] Halevy, op. cit., p. 74., écrivant encore le 13 septembre 1696 à Racine, alors historiographe du roi « les États se maintiennent plus par la réputation que par la force ».

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Pour avoir vécu dans sa jeunesse les guerres de religion, Vauban sait ce que représente la cohésion sociale aussi protestera-t-il contre la révocation de l’édit de Nantes. Interviennent en cela une défense des libertés – « Les rois sont maîtres des vies et des biens de leurs sujets, écrit Vauban, mais jamais de leurs opinions, parce que les sentiments intérieurs sont hors de leur puissance, et Dieu seul peut les diriger où il veut » –, mais aussi des considérations économiques que Vauban énonce en détail : « 1) la désertion de 80 ou 100 000 personnes de toutes conditions, sorties du royaume, qui ont emporté avec elles plus de 30 000 de livres de l’argent le plus comptant. 2) Nos arts et manufactures particulières, la plupart inconnues aux étrangers, qui attiraient en France un argent très considérable, de toutes les contrées d’Europe. 3) La ruine de la plus considérable partie du commerce. 4) Elle a grossi les flottes ennemies de 8 à 9 000 matelots des meilleurs du royaume et 5) leurs armées de 5 à 600 officiers et de 10 à 12 000 soldats beaucoup plus aguerris que les leurs, comme ils ne l’ont que trop fait voir dans les occasions qui se sont présentées de s’employer contre nous » [ 50][ 50] Idem, op. cit., p. 73..

La réception de l’œuvre : contemporains, historiens, analystes

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Daniel Halevy note dès les premières pages de son ouvrage que « dans ce siècle qui s’est raconté, qui s’est montré avec génie, Vauban passe, on le voit à peine. Madame de Sévigné ne semble pas l’avoir connu ». Peut être en est-il ainsi ; du moins notre célèbre épistolaire mentionne-t-elle son nom à plusieurs reprises insistant en particulier sur cette qualité que nous avons prêtée à Vauban d’être ménager du sang des soldats : « rien n’est pareil aux précautions de Vauban pour conserver tout le monde », note Madame de Sévigné dans une lettre à sa fille du 13 octobre 1688 [51][51] Madame de Sévigné, Correspondance, tome III Gallimard... ; Saint-Simon nous livre quant à lui une moisson de renseignements sur Vauban, concernant aussi bien ses hauts faits militaires que l’importance de son œuvre en économie politique. S’il insiste sur les origines modestes de Vauban – « s’il était gentilhomme, écrit-il, c’était bien tout au plus » [52][52] Saint-Simon (1983), Mémoires, Gallimard, bibliothèque... – et dresse un portrait physique peu complaisant de la personne – « c’était un homme de médiocre taille, assez trapu, qui avait fort l’air de guerre, mais en même temps un extérieur rustre et grossier pour ne pas dire brutal et féroce » [53][53] Idem, tome 3, p. 299. – il ne manque pas cependant d’en souligner les qualités et les mérites. Selon lui Vauban était « peut être le plus honnête homme et le plus vertueux de son siècle, et, avec la plus grande réputation du plus savant homme dans l’art des sièges et de la fortification, le plus simple, le plus vrai et le plus modeste… Jamais homme plus doux, plus compatissant, plus obligeant, mais respectueux sans nulle politesse, et le plus avare ménager de la vie des hommes avec une valeur qui prenait tout sur soi, et donnait tout aux autres. Il est inconcevable qu’avec tant de droiture et de franchise, incapable de se prêter à rien de faux ni de mauvais, il ait pu gagner au point qu’il fit l’amitié et la confiance de Louvois et du Roi » [54][54] Idem..

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Mais c’est surtout à propos de la Dîme royale que le témoignage de Saint-Simon – qui, pour bien indiquer que son jugement est objectif, tient à préciser qu’il n’a jamais eu, ni avec Vauban ni avec les siens, la moindre liaison – mérite consultation. Sur les conditions d’élaboration de l’œuvre tout d’abord. « Patriote comme il l’était, il avait toute sa vie été touché de la misère du peuple, et toutes les vexations qu’il souffrait. La connaissance que ses emplois lui donnaient de la nécessité des dépenses, et du peu d’espérance que le Roi fût pour retrancher celles de splendeur et d’amusements, le faisait gémir de ne voir point de remède à un accablement qui augmentait son poids de jour en jour. Dans cet esprit il ne fit point de voyage, et il traversait souvent le Royaume de tous les biais, qu’il ne prît partout des informations exactes sur la valeur et le produit des terres, sur la sorte de commerce et d’industrie des provinces et des villes, sur la nature et l’imposition des levées, sur la manière de les percevoir. Non content de ce qu’il pouvait voir et faire par lui-même, il envoya secrètement partout où il ne pouvait aller, et même où il avait été et où il devait aller, pour être instruit de tout, et comparer les rapports avec ce qu’il aurait connu par lui-même. Les vingt dernières années de sa vie, au moins, furent employées à ces recherches auxquelles il dépensa beaucoup. Il les vérifia souvent avec l’exactitude et la justesse qu’il y put apporter et il excellait en ces deux qualités » [55][55] Idem, tome 2, p. 880.. Sur les propositions de Vauban ensuite. « Vauban abolissait toutes sortes d’impôts, auxquels il en substituait un unique, divisé en deux branches, auxquelles il donnait le nom de dîme royale : l’une sur les terres, par un dixième de leur produit ; l’autre, léger, par estimation, sur le commerce et l’industrie, qu’il estimait devoir être encouragés l’un et l’autre, bien loin d’âtre accablés. Il prescrivait des règles très simples, très sages et très faciles pour la levée, et la perception de ces deux droits suivant la valeur de chaque terre, et par rapport au nombre d’hommes sur lequel on peut compter avec le plus d’exactitude dans l’étendue du Royaume. Il ajouta la comparaison de la répartition en usage avec celle qu’il proposait, les inconvénients de l’une et de l’autre, et réciproquement leurs avantages, et conclut par des preuves en faveur de la sienne, d’une netteté et d’une évidence à ne pouvoir s’y refuser » [56][56] Idem, p. 882..

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Sur la réception de l’ouvrage par le pouvoir et les conséquences en résultant pour Vauban en troisième lieu. Le Roi reçut très mal Vauban lorsqu’il lui présenta son livre, les ministres ne lui réservant pas un meilleur accueil « de ce moment, ses services, sa capacité militaire unique en son genre, ses vertus, l’affection que le Roi y avait mise jusqu’à croire se couronner de lauriers en l’élevant, tout disparut à l’instant à ses yeux : il ne vit plus en lui qu’un insensé pour l’amour du public, et qu’un criminel qui attentait à l’autorité de ses ministres, par conséquente à la sienne ; il s’en expliqua de la sorte sans ménagement. L’écho en retentit plus aigrement encore dans toute la nation offensée, qui abusa sans aucun ménagement de sa victoire, et le malheureux maréchal, porté dans tous les cœurs français, ne put survivre aux bonnes grâces de son maître, pour qui il avait tout fait, et mourut peu de mois après, ne voyant plus personne, consommé de douleur et d’une affliction que rien ne put adoucir, et à laquelle le Roi fut insensible jusqu’à ne pas faire semblant de s’apercevoir qu’il eût perdu un serviteur si utile et si illustre » [57][57] Idem, p.884.. Sur les raisons de cet échec enfin : « il ruinait une armée de financiers, de commis, d’employés de toute espèce, il les réduisait à chercher à vivre à leurs dépens et non plus à ceux du public, et il sapait par les fondements ces fortunes immenses qu’on voit naître en si peu de temps. C’était déjà de quoi échouer. Mais le crime fut qu’avec cette nouvelle pratique tombait l’autorité du contrôleur général, sa faveur, sa fortune, sa toute puissance, et, par proportion, celles des intendants des finances, des intendants de provinces, de leurs secrétaires, de leurs commis, de leurs protégés, qui ne pouvaient plus faire valoir leur capacité et leur industrie, leurs lumières et leur crédit, et qui, de plus, tombaient du même coup dans l’impuissance de faire du bien ou du mal à personne » [58][58] Idem, p. 883.. Voltaire, quant à lui, ne manquera pas d’éloges sur Vauban relevant le « perfectionnement de l’art de la guerre sur terre par l’industrie de Vauban » [59][59] Voltaire, Le siècle Louis XIV, in Œuvres historique,..., considérant que dans le domaine des fortifications Vauban a instauré « une nouvelle méthode devenue aujourd’hui la règle de tous les bons ingénieurs » [60][60] Idem, p. 699.. Par contre il considérera à tort que la Dîme royale n’est pas de Vauban mais de Boisguilbert [61][61] Idem 1212, la même affirmation se trouvait déjà dans..., erreur excusable il est vrai car les deux auteurs ont manifesté les mêmes préoccupations fiscales à la même époque.

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Dans ce 18e siècle qui témoignera d’une évidente estime pour Vauban s’est cependant fait entendre avec éclat une voix dissonante dont il nous faut faire état, celle de l’auteur des Liaisons dangereuses. En 1784, l’Académie de Dijon avait mis au concours l’éloge de Vauban. Le premier prix fut remporté, hommage d’un bourguignon à un bourguignon, par Lazare Carnot. Mais cet éloge de Vauban ne fut pas de tous les goûts. Le marquis de Montalembert opposait au système des fortifications bastionnées de Vauban son propre système de la fortification perpendiculaire. L’Académie française ayant choisi pour le prix d’éloquence de l’année 1787, prix qui ne sera décerné qu’en 1790, un éloge de Vauban, Laclos, à l’instigation sans doute de Montalembert, sous les ordres de qui il servait, adressa dès 1786 une « Lettre à Messieurs de l’Académie française sur l’éloge de Vauban », fort critique à l’égard de l’œuvre de celui-ci. Dans cette lettre il entend se prononcer sur deux questions « l’une si M ; de Vauban fut en effet un grand homme, l’autre si la génération présente lui doit de la reconnaissance », estimant pour sa part que « les honneurs rendus à M. le maréchal de Vauban ne peuvent être exagérés sans être dangereux » [62][62] Laclos (1967), Lettre à Messieurs de l’Académie française.... A l’encontre de Fontenelle qui, à la mort de Vauban, avait prononcé son éloge à l’Académie des sciences, Laclos considère que la Dîme royale comme les Oisivetés « prouvent seulement que leur auteur avait l’amour du bien, mais non les lumières nécessaires pour l’opérer » [63][63] Idem, p. 545. puis s’attache longuement, en une vingtaine de pages, à réfuter les conceptions de Vauban de l’attaque et la Défense des places. S’il reconnaît à Vauban le mérite d’assurer le succès des sièges, de « pouvoir en calculer la durée avec une certitude suffisante », d’« économiser le temps et les hommes », il ajoute aussitôt « Mais qui pourra louer M. de Vauban, passant toute sa vie à fortifier et ne faisant pas faire un pas à l’art de la fortification ? Qui pourra louer M. de Vauban enterrant les millions avec une effrayante prodigalité pour élever d’une main ces mêmes places qu’il renversait de l’autre si facilement ? Qui pourra enfin louer M. de Vauban coûtant à la France plus de la moitié actuelle de la dette de l’État pour laisser à découvert une partie de ses frontières et ne donner à l’autre que de faibles défenses, dont l’insuffisance a été si bien connue, et si souvent prouvée, et par M. de Vauban lui-même » [64][64] Idem, p. 549. ? Suit une longue discussion technique où Laclos montre que le système des fortifications bastionnées, loin d’être l’œuvre de Vauban, était connu dès le 15e siècle, que ni Fontenelle, « parlant d’un art qu’il n’avait ni pratiqué ni étudié », ni Carnot ; qui « ne manque ni de zèle, ni d’instruction, ni de talent, mais le talent, l’instruction et le zèle ne suffisent pas pour élever un édifice qui n’a point de base » [65][65] Idem, p. 568., ne peuvent prouver l’efficacité du système de Défense de Vauban et qu’au total « si les fortifications de M. de Vauban sont mauvaises, il n’est plus un grand homme » [66][66] Idem, p. 563.. Cette lettre de Laclos suscita a son tour une intense polémique et valut à son auteur des sanctions [67][67] On consultera à ce sujet les notes de M Allem, présentateur....

63

On ne s’interroge plus guère de nos jours sur l’utilité du système de fortifications de Vauban, la guerre moderne montrant que les lignes Maginot sont loin d’être la panacée qu’on avait voulu leur prêter. Reste l’empreinte de Vauban sur le territoire ; « Nul homme n’a davantage marqué le sol de sa patrie » observait Daniel Halevy [68][68] D. Halevy, Vauban, op. cit., p. 9.. La France compte plus de 150 lieux aménagés par Vauban. 2007 marquant le tricentenaire de la mort de Vauban, les 14 sites les plus représentatifs postulent ensemble pour l’inscription de son œuvre au patrimoine mondial de l’UNESCO [69][69] Ces sites sont Arras (Pas de Calais) : citadelle ;.... Cet hommage rendu à Vauban s’accompagne de colloques qui lui sont consacrés, d’ouvrages au caractère quelque peu répétitif retraçant sa vie [70][70] Y compris sur las aventures sentimentales de Vauban..., et surtout ses pérégrinations incessantes à travers le Royaume, de livres d’art nous présentant des photographies d’une soixantaine de sites Vauban vus du ciel [71][71] F. Lechenet (2007), Plein ciel Vauban, Editions cadre... tandis que l’institut géographique national édite de son côté, sous le numéro 923, une carte baptisée « la France de Vauban », de l’annonce de la publication, longtemps attendue, des Oisivetés permettant enfin que cesse la situation que connaissait D. Halevy lorsqu’il écrivait au tout début de son étude « l’œuvre écrite de Vauban est disséminée et inconnue. Elle le sera toujours » [72][72] D. Halevy, Vauban, op. cit., p. 10.. On dispose donc maintenant d’un ensemble de matériaux nous permettant de nous faire un jugement informé sur la signification de l’œuvre de Vauban. Force est cependant d’observer en ce domaine d’importantes divergences, non point pour ce qui concerne ses travaux militaires [73][73] M. Barros, N. Solat., T. Sarmant (2007). Vauban, l’intelligence..., même si on peut se demander à son propos : génie militaire ou royaliste révolutionnaire ? [74][74] L. Mary, Vauban le maître des forteresses, op. cit Mais essentiellement pour ce qui est des Oisivetés. On peut – ce qui serait plutôt notre point de vue en raison tout à la fois de la diversité des sujets abordés et de l’audace des propositions qui y sont contenues – y voir une anticipation des Lumières [75][75] Sur l’idée qu’on peut se faire des Lumières on pourra..., ce qui est la conception de Lequien [76][76] A. Lequien (2007), Vauban le bourguignon, Editions... qui était déjà celle de Parent [77][77] M. Parent (1983), Un encyclopédiste avant la lettre,... ou, plus anciennement encore de Georges Michel qui pouvait écrire « homme de l’ancien régime par son nom, son milieu, ses alliances, autoritaire par profession, il a fallu à Vauban un rare courage pour s’affranchir des préjugés de son temps, et un génie vraiment extraordinaire pour exprimer et formuler les conditions d’existence et de développement de la société moderne ».

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Ce n’était pas là le point de vue de Daniel Halevy qui, dans un jugement sans appel, écrit : « ce n’est pas à Turgot, abstrait et raisonneur qu’on l’apparentera, c’est à Sully, l’homme d’état gentilhomme qui veille sur le domaine de son roi comme sur le sien propre. Les Oisivetés de Vauban ne ressemblent pas du tout à une œuvre du 18e, mais se lient étroitement à celle du 16e ou du premier 17e, par exemple aux Economies loyales et royales de Sully. Rien n’y annonce, rien n’y laisse prévoir le délire idéologique dont s’enchantera le siècle où nous entrons » et, critiquant en le citant Georges Michel, poursuit « … il n’a rien entrevu des sociétés modernes, parlementaires et discuteuses » ; et les bons citoyens qui, ‘tout en déplorant les excès d’une période néfaste, saluent dans l’admirable manifestation de 1789 l’aurore de nos libertés’, ont chance de ne rien comprendre au Français de l’ancienne France que fut Sébastien Le Prestre de Vauban, ingénieur du Roi et maréchal de France » [78][78] D. Halevy, Vauban, op. cit., p. 118 et 119.. Le jugement de Monsaingeon paraît plus nuancé mais peut être, nous semble-t-il, au point d’en être timoré, semble partager le même point de vue : « Vauban n’a rien du révolutionnaire en herbe, ni de l’encyclopédiste avant la lettre. ‘Réformateur’, oui, si l’on entend par là une volonté de mieux affirmer l’ordre et l’Ancien Régime : réformer pour renforcer, dénoncer pour consolider et transformer pour sauver » [79][79] G. Monsaingeon, Vauban un militaire très civil, op. cit.,.... Un clin d’œil à une récente campagne électorale de notre pays nous conduirait donc à dire que Vauban visait simplement à l’instauration d’un ordre juste.

65

Si nous nous tournons du côté des économistes, nous découvrons que nombre d’entre eux rangent Vauban dans le groupe des mercantilistes alors qu’on pourrait penser que, si au lieu de chercher hâtivement leurs clés de lecture dans le passé en se bornant aux propositions fiscales de notre auteur, ils se préoccupaient d’explorer l’avenir et de tenir compte, pour ce faire, de l’ensemble des travaux de Vauban peut être, plus justement pourraient ils voir dans cette œuvre une anticipation de celle d’un Frédéric List. Schumpeter nous semble en cela avoir plus justement situé la signification des travaux de Vauban. Il considère en effet que la contribution de Vauban au domaine des finances publiques constitue une performance non dépassée, hier comme demain, en raison de la netteté de la pensée et de la force de l’argumentation, que, de plus, la politique fiscale préconisée par Vauban est un outil de la thérapeutique économique résultat ultime d’une étude exhaustive et chiffrée du processus économique qui établit bien la manière dont une telle politique peut conduire à la paralysie ou à la prospérité d’un pays. Personne, selon Schumpeter, n’aurait mieux compris que Vauban la relation entre faits et arguments. Par ailleurs Vauban serait un créateur de la statistique et, même s’il ne contribue pas à l’élaboration de l’appareil théorique des économistes, il ne manque pas d’anticiper l’approche moderne de cette discipline. [80][80] J. Schumpeter (1961), History of economic analysis,...

Conclusion

66

Au terme de notre parcours faut-il conclure sur l’exacte portée d’une œuvre trop longtemps négligée et que la célébration du troisième centenaire de la mort de Vauban, avec la consécration que lui apportera peut-être l’UNESCO, contribuera à remettre en valeur ? Bornons nous à inviter chacun à se faire sa propre opinion en invitant à la lecture d’une œuvre dont le texte qui suit, issu des dernières pages de la Dîme royale, nous semble bien cerner l’inspiration fondamentale et qui, quoique parlant du passé, pourrait fort bien aussi concerner notre avenir. « Je me sens obligé d’honneur et de conscience de représenter à Sa Majesté qu’il m’a paru que de tout temps on n’avait pas eu assez d’égard en France pour le menu peuple, et qu’on avait fait trop peu de cas ; aussi c’est la partie la plus ruinée et la plus misérable du royaume ; c’est elle, cependant, qui est la plus considérable par son nombre et par les services réels et effectifs qu’elle lui rend ; car c’est elle qui porte toutes les charges, qui a toujours le plus souffert, et qui souffre encore le plus ; et c’est sur elle aussi que tombe toute la diminution des hommes qui arrive dans le royaume. C’est encore dans la partie basse du peuple qui, par son travail et son commerce, et par ce qu’elle paye au Roi, l’enrichit et tout son royaume ; c’est elle qui fournit tous les soldats et matelots de ses armées de terre et de mer, et grand nombre d’officiers, tous les marchands et les petits officiers de judicature ; c’est elle qui exerce et qui remplit tous les arts et métiers ; c’est elle qui fait tout le commerce et les manufactures de ce royaume, qui fournit tous les laboureurs, vignerons et manœuvriers de la campagne ; qui garde et nourrit les bestiaux ; qui sème les blés et les recueille ; qui façonne les vignes et fait le vin ; et, pour achever de la dire en peu de mots, c’est elle qui fait tous les gros et menus ouvrages de la campagne et des villes. Voilà en quoi consiste cette partie du peuple si utile et si méprise qui a tant souffert, et qui souffre tant à l’heure que j’écris ceci. On peut espérer que l’établissement de la Dîme royale pourra réparer tout cela en moins de quinze années de temps, et remettre le royaume dans une abondance parfaite d’hommes et de biens ; car quand les peuples ne seront pas si oppressés, ils se marieront plus hardiment ; ils se vêtiront et se nourriront mieux ; leurs enfants seront plus robustes et mieux élevés ; ils prendront un plus grand soin de leurs affaires ; enfin ils travailleront avec plus de force et de courage ; quand ils verront que la principale partie du profit qu’ils y feront leur demeurera. Il est constant que la grandeur des rois se mesure par le nombre de leurs sujets ; c’est en quoi consistent leur bien, leur bonheur, leurs richesses, leurs forces, leur fortune, et toute la considération qu’ils ont dans le monde. On ne saurait donc rien faire de mieux pour leur service et pour leur gloire que de leur remettre souvent cette maxime devant les yeux : ils ne sauraient trop se donner de soin pour la conservation et augmentation de ce peuple qui doit leur être si cher » [81][81] Cité par D. Halevy, Vauban, op. cit., p. 124-125..

Notes

[1]

Sebastien Le Prestre issu d’une famille d’origine auvergnate, de Brezons dans le Cantal et repliée au 15e siècle dans le Nivernais, choisit pour patronyme Vauban du nom d’une de ses terres en Morvan ; il aurait tout aussi bien pu opter pour Bazoches où se trouvait son château, localité où naquit Buffon l’année même de la mort de Vauban.

[2]

Monsaingeon G. (2007), Vauban un militaire très civil, Paris.

[3]

Selon les évaluations d’Anne Blanchard (1985), Vauban, Paris, Fayard, p. 431 et 453. On rappellera que les moyens de transport de l’époque et l’état des voies de communication ne permettaient guère de parcourir plus de 30 à 35 kilomètres par jour

[4]

A. Rey, F. Duval et G. Siouffi (2007), Mille ans de langue française histoire d’une passion, Paris, Perrin.

[5]

Monsaingeon, Vauban un militaire très civil, op. cit., p. 218.

[6]

Idem, p.219

[7]

Allègre C. (2005), Dictionnaire amoureux de la science, Paris, Fayard, p. 890-891.

[8]

Idem, p. 733-734

[9]

Idem, p. 407.

[10]

« La grande innovation de ce petit écrit est méthodologique : pour la première fois, la démarche est fixée, les données précisées, l’ensemble figé en un tableau à double entrée. Ce tout premier formulaire vierge préimprimé est destiné aux intendants et autres administrateurs susceptibles de rassembler des données sur les peuples et les pays », G. Monsaingeon, Vauban un militaire très civil, op. cit., p. 220.

[11]

Les calculs effectués par Vauban lui permettent de contester les évaluations par le comte de Bezons de la population, du nombre d’enfants, de mendiants, d’ecclésiastiques du Languedoc. Monsaingeon, op. cit., p. 237-238.

[12]

C’est ainsi que Fénelon qui, dans Les aventures de Télémaque (ouvrage publié en 1699 mais qui avait antérieurement circulé sous forme manuscrite et dont Vauban avait peut être pris connaissance), faisait recommander par Mentor à Idoménée un dénombrement des hommes et des ressources, en reprenait l’idée dans les conseils adressés au duc de Bourgogne qu’on trouve dans L’examen de conscience sur les devoirs de la royauté. Dans cet écrit Fénelon estime que le roi « doit savoir s’il y a assez de laboureurs, s’il y a à proportion trop d’autres artisans, trop de praticiens trop de militaires à la charge de l’Etat. Il doit connaître le naturel des habitants de ses différentes provinces, leurs principaux usages, leurs franchises, leurs commerces et les lois de leurs divers trafics au dedans et au dehors du royaume », ajoutant qu’« un roi ignorant sur toutes ces choses n’est qu’à demi roi » (Œuvres, Tome 2, 1997, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, p. 978).

[13]

Ce qui demeure aujourd’hui de cet ensemble historique et urbanistique exceptionnel est partagé entre l’hôtel des Invalides à Paris et le musée des Beaux arts à Lille.

[14]

Recette reproduite dans Monsaingeon G., Vauban un militaire très civil, op. cit., p. 253.

[15]

Idem, p. 252

[16]

A. Blanchard, Vauban op. cit., p. 504 ; on trouve la même liste avec quelques variantes dans l’intitulé des pièces dans B. Pujo (1991), Vauban, Albin Michel, p. 315-315.

[17]

G. Monsaingeon, Vauban un militaire très civil, op. cit., p. 70.

[18]

A. Blanchard, Vauban, op. cit., p. 387.

[19]

On trouvera une description des forteresses bâties ou aménagées par Vauban, recensées dans une annexe IV et regroupées pour l’analyse détaillée de chacune d’elles en trois catégories : fortifications en montagne, en plaine, maritimes dans l’ouvrage de L. Mary (2007), Vauban, le maître des forteresses, Paris, Éditions de l’Archipel, p. 205-265.

[20]

« Cela n’est pas difficile indique Vauban : la France foisonne de bonne plumes plus qu’elle n’a jamais fait ; il n’y a qu’à en choisir une certaine quantité des plus vives et les employer. Le Roy le peut faire aisément sans qu’il lui en coûte rien, et pour récompenser ceux qui réussiront, leur donner des bénéfices de 2,3,4, 15 à 6000 livres de rente, ériger ces écrivains les uns en antilardonniers, les autres en antigazettiers, cependant que d’autres anatomiseront les libelles, et, séparant le vrai du faux, répondront aux uns d’une façon, aux autres de l’autre, disant et avouant modestement le vrai, et mettant le faux en tout son jour », Monsaingeon, op. cit., p. 166.

[21]

Voltaire (1957), « Le siècle Louis XIV », in Œuvres historiques, Paris, Gallimard, bibliothèque de la Pléiade, p. 739-740. Notons, au passage que Voltaire n’est pas avare de compliments sur Vauban « le maréchal de Vauban, le seul général peut être, qui aimât mieux l’État que soi », p. 842 ; « le premier des ingénieurs, le meilleur des citoyens, toujours occupé de projets », p. 848 ; « il a prouvé, par sa conduite, qu’il pouvait y avoir des citoyens en gouvernement absolu », p. 1212.

[22]

B. Pujo, Vauban, op. cit., p. 297.

[23]

Pour l’impôt nouveau qu’il préconise alors « à titre exceptionnel et pour la durée de la guerre seulement », un taux annuel « du denier quinze », soit 6,6 % devrait, selon lui, faire rentrer dans les caisses de l’Etat 60 millions de livres par an soit près du double de ce que rapporte la taille à l’époque.

[24]

B. Pujo, Vauba, op. cit. p. 298.

[25]

Halévy D. (2007), Vauban, Paris, Editions de Fallois, p. 155-156.

[26]

Op. cit., p. 294.

[27]

Idem, p. 187.

[28]

La Bruyère (1951), Œuvres complètes, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, p. 333.

[29]

Moralistes du XVIIe siècle, édition établie sous la direction de J.-P. Lafond, Paris, Editions Robert Laffont.

[30]

La Bruyère, op. cit., p. 317.

[31]

D. Halevy, op. cit., p. 18.

[32]

Idem, p. 27.

[33]

Idem, p. 24, 45.

[34]

Idem, p. 37. Le mot est également rapporté in B. Pujo (1991), Vauban, Paris, Albin Michel, p. 90.

[35]

Idem, p. 42.

[36]

Dans une lettre à Louvois du 23 novembre 1668 Vauban montre ainsi que l’inondation par des canaux ou dérivations permettrait d’empêcher l’accès des troupes à pied et que « l’application de son usage dans un siège vaudra assurément la défense de 600 hommes ».

[37]

D. Halevy, op. cit., p. 68.

[38]

Idem, p. 96. Pour une analyse détaillée des conditions d’existence de la population et en particulier de la classe populaire dont Vauban nous dit qu’elle est « la plus considérable par son nombre et les services effectifs et réels qu’elle rend » on pourra consulter F. Bluche (1984), La vie quotidienne au temps de Louis XIV, Paris, Hachette et P. Goubert (1988), Les paysans français au XVIIe siècle, Paris, Hachette.

[39]

D. Halevy, op. cit., p. 120.

[40]

B. Pujo, op. cit., p. 296.

[41]

Que Vauban suggère en particulier dans son mémoire de 1694 Places dont le roi pourrait se défaire en faveur d’un traité de paix sans faire tort à l’Etat ni affaiblir sa frontière. Dans un siècle où les frontières sont encore incertaines et mouvantes au gré des traités successifs, pour Vauban qui esquisse ainsi le concept de « frontières naturelles », « toutes les ambitions de la France doivent se renfermer entre le sommet des Alpes et des Pyrénées des Suisses et deux mers ; c’est là où elle doit se proposer d’établir ses bornes par les voies légitimes selon le temps et les occasions ». Ceci peut conduire à réduire le nombre de places fortifiées : « je ne suis point pour le grand nombre de places, écrit Vauban dans une lettre à Louvois du 22 décembre 1673 ; nous n’en avons que trop, qu’elles fussent toutes en bon état et le pré carré comme je le désirerais, le Roy serait en pouvoir de se moquer de ses ennemis et de rendre, en se jouant, leurs efforts inutiles ».

[42]

Monsaingeon, op. cit., p. 239.

[43]

de Montricher N. (1995), L’aménagement du territoire, Paris, La Découverte, Repères n° 176, p. 6.

[44]

Peyrefitte A. (2006), Le mal français, Paris, Fayard.

[45]

Pujo, op. cit., p. 161-162.

[46]

Idem, p. 134, lettre à Louvois du 12 octobre 1686.

[47]

Idem, p. 229.

[48]

Vauban félicite Ferrand, intendant de Bourgogne d’avoir présenté un tableau complet de la géographie, de la démographie et de l’économie de sa province et, dans une lettre du 3 novembre 1702 insiste auprès de Barenton intendant d’Ypres et de Dunkerque sur la nécessité qu’il devrait y avoir, à l’égal d’un fermier pour ses propriétés ou d’un curé pour ses paroissiens, à connaître le nombre et les ressources des ressortissants de son territoire, G. Monsaigeon, op. cit., p. 250.

[49]

Halevy, op. cit., p. 74.

[50]

Idem, op. cit., p. 73.

[51]

Madame de Sévigné, Correspondance, tome III Gallimard bibliothèque de la Pléiade, p. 368, même notation dans les lettres du 11 et du 22 octobre 1688, p. 365 et 374.

[52]

Saint-Simon (1983), Mémoires, Gallimard, bibliothèque de la Pléiade, tome 2, p. 548.

[53]

Idem, tome 3, p. 299.

[54]

Idem.

[55]

Idem, tome 2, p. 880.

[56]

Idem, p. 882.

[57]

Idem, p.884.

[58]

Idem, p. 883.

[59]

Voltaire, Le siècle Louis XIV, in Œuvres historique, op. cit., p. 720.

[60]

Idem, p. 699.

[61]

Idem 1212, la même affirmation se trouvait déjà dans La Russie sous Pierre le grand, Idem, p. 353.

[62]

Laclos (1967), Lettre à Messieurs de l’Académie française sur l’éloge de Vauban Œuvres complètes, bibliothèque de la Pléiade, p. 544-545.

[63]

Idem, p. 545.

[64]

Idem, p. 549.

[65]

Idem, p. 568.

[66]

Idem, p. 563.

[67]

On consultera à ce sujet les notes de M Allem, présentateur de Laclos, op. cit., p. 866-872.

[68]

D. Halevy, Vauban, op. cit., p. 9.

[69]

Ces sites sont Arras (Pas de Calais) : citadelle ; Bazoches (Nièvre) : château ; Besançon (Doubs) : citadelle, enceinte urbaine et fort Griffon ; Blaye Cussac-Fort Médoc (Gironde) : enceinte urbaine et forts Paté et Médoc ; Briançon (Hautes Alpes) :enceinte urbaine, forts des Salettes et Dauphin, forts des Trois Têtes et du Randouillet, ainsi que le communication Y et le pont d’Asfeld ; Camaret sur mer (Finistère) : la Tour dorée ; le Palais à Belle ile en mer (Morbihan) : citadelle et enceinte ; Longwy (Meurthe et Moselle) : la ville neuve ; Mont-Dauphin (Hautes Alpes) : place forte ; Mont Louis (Pyrénées orientales) : citadelle et enceinte ; Neuf Brisach (Haut Rhin) : ville neuve ; Saint Martin de Ré (Charente Maritime) : enceinte et citadelle ; Saint Vaast la Hougue (Manche) : tours de Saint Vaast et de Tatihou ; Villefranche de Conflent (Pyrénées orientales) : enceinte, les forts Libéria et Cista bastera.

[70]

Y compris sur las aventures sentimentales de Vauban qu’évoquait D. Halevy (Vauban, op. cit., p. 48-52) en se référant au codicille secret ajouté à son testament par Vauban le 23 mars 1702 et que nous livre également G. Monsaingeon Vauban, un militaire très civil, op. cit., p. 322-323.

[71]

F. Lechenet (2007), Plein ciel Vauban, Editions cadre plein ciel.

[72]

D. Halevy, Vauban, op. cit., p. 10.

[73]

M. Barros, N. Solat., T. Sarmant (2007). Vauban, l’intelligence du territoire, Éditions Chaudun ; A. d’Auanay (2007), Vauban maritime, Gallimard.

[74]

L. Mary, Vauban le maître des forteresses, op. cit.

[75]

Sur l’idée qu’on peut se faire des Lumières on pourra se référer à A. Dupront (1996), Qu’est ce que les Lumières ?, Gallimard.

[76]

A. Lequien (2007), Vauban le bourguignon, Editions de Bourgogne.

[77]

M. Parent (1983), Un encyclopédiste avant la lettre, Berger Levrault.

[78]

D. Halevy, Vauban, op. cit., p. 118 et 119.

[79]

G. Monsaingeon, Vauban un militaire très civil, op. cit., p. 8.

[80]

J. Schumpeter (1961), History of economic analysis, Oxford University press, p. 203-205

[81]

Cité par D. Halevy, Vauban, op. cit., p. 124-125.

Résumé

Français

On considère généralement l’œuvre de Vauban comme éclatée en deux versants, le Traité de l’attaque des places d’une part, le projet de Dîme royale d’autre part. Nous en montrons au contraire la profonde unité aussi bien d’un point de vue méthodologique que d’un point de vue politique. Vauban, quel que soit le domaine étudié, commence en scientifique par une observation approfondie sous forme d’une enquête rigoureuse, se livre ensuite à de multiples expérimentations et peut alors théoriser aussi bien dans l’art des fortifications que pour ses projets fiscaux. Cette pensée est orientée vers l’action : économiste Vauban se préoccupe d’économiser l’argent et les hommes, sociologue il vise à améliorer les conditions de vie de la population, géographe il se propose d’aménager au mieux le « pré carré ». Au terme de cette analyse on peut alors voir la manière dont cette œuvre a été reçue que ce soit par ses contemporains, par les historiens ou par les économistes et ce qui en fait la profonde originalité.
JEL : B11, N43

Mots-clés

  • aménagement du territoire
  • conditions de vie
  • démographie
  • économie
  • fiscalité
  • guerre
  • histoire de la pensée

English

Generally we take into account Vauban’s work as divided into two parts: the Traité de l’attaque des places on the one hand, the project of Dîme royale on the other hand. On the contrary we point out the profound unity of this work from a methodological point of view and from a political point of view. Whatever is the field considered, Vauban, as a scientist, starts by a meticulous observation in the form of depth enquiry, proceeded with numerous experimentations and after theorizes in the fortification work and in the tax system. This thought is directed towards action: as an economist, Vauban is preoccuped with money and men’s savings; as a sociologist, he aims at social status improvement, as a geographer, he intends to the “pré carré” improvement. To put an end to this analysis, we consider the way of this work was considered by contemporary, historians or economists and what is its originality.
JEL: B11, N43

Keywords

  • living conditions
  • demography
  • economy
  • territory
  • taxation
  • war
  • history of the thought

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. Le scientifique : enquete, experimentation, theorie
  3. L’humaniste : l’argent, les hommes, le pré carré
  4. La réception de l’œuvre : contemporains, historiens, analystes
  5. Conclusion

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