CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Schumpeter avait mis l’accent sur le rôle de l’innovation dans la croissance économique et le rôle de l’entrepreneur, il avait surtout montré que le progrès technique est à l’origine d’une croissance de long terme (1942). D’autre part, les théories du développement économique, qu’elles soient interventionnistes ou libérales s’accordent sur le fait qu’une partie des politiques de croissance doit être destinée à stimuler l’innovation. En effet, l’innovation résultant des activités de R&D contribue à la dynamique industrielle (Aghion, Howitt, 2005) et par conséquent à la croissance économique (Mankiw, Romer, 1991). Freeman et Lundvall furent les premiers à mettre en avant la dimension systémique de l’innovation qui renvoie au rôle des interactions dans le développement de nouvelles modalités de production et de diffusion des connaissances favorisant ainsi l’innovation (Freeman, 1987 ; Lundvall, 1992). Caspers et Van Warden (2005) ont souligné le rôle et les interactions de chacune des institutions du secteur public et du secteur privé, qui concourent à la production et à la diffusion du savoir. Elles doivent avoir le rôle du moteur de la croissance économique dans les économies modernes pour stimuler l’innovation.

2Dans le cas spécifique des pays en développement (PED), plusieurs auteurs se sont intéressés sous l’impulsion de la vague des investissements directs étrangers (IDE) du début des années 1990 au rôle du transfert technologique des IDE des pays développés vers des pays en développement, dans le rattrapage technologique et la croissance économique de ces derniers (Blomström et al., 1996 ; Farkas, 2012). Ces transferts technologiques supposaient stimuler la capacité d’innovation par l’apprentissage et par l’interaction. Or ces hypothèses se sont avérées très aléatoires selon les pays et les contextes (Farole, Winkler, 2012). En revanche ces études convergent sur un point important, celui du manque d’une capacité d’absorption nationale permettant au pays d’accueil de tirer profit ou d’étendre les effets positifs des IDE (Girma, 2005 ; Farkas, 2012) et le renvoient à la structure du système national d’innovation (Ben Slimane, Zouikri, 2016). Plusieurs événements récents, tels que : la crise mondiale, l’intensification de la concurrence asiatique sur la main-d’œuvre, l’accroissement de l’innovation technologique, ont confirmé ces hypothèses et montré la fragilité structurelle de leurs systèmes nationaux d’innovation (Ben Slimane, Zouikri, 2016) et particulièrement les pays du Maghreb.

3Pour notre article, le choix des trois pays du Maghreb (Maroc, Algérie, Tunisie), s’inscrit dans la continuité des travaux qui se sont intéressés à l’analyse de la dynamique de l’innovation dans ces trois pays du Maghreb (Narula, 2004 ; Szogs, 2010 ; Djeflat, 2008, 2011). Malgré des modèles de développement différents, s’appuyant sur des ressources et richesses différentes, le choix de ces pays tient non seulement à un partage de culture commune, mais surtout à des spécificités géopolitiques communes ainsi que des liens étroits avec l’Europe qui ont renforcé les liens et les dépendances politico-économiques entre eux. Sur le plan de la structure institutionnelle de leurs SNI, ces pays ont dû appliquer simultanément des programmes soutenus, voire parfois imposés par les institutions internationales en faveur du développement d’économies basées sur l’innovation.

4Les bouleversements politico-économiques font par conséquent émerger des interrogations concernant la fiabilité de la structure ainsi que de la dynamique de leur système national d’innovation. L’idée sous-jacente est de savoir si l’application des principes et concepts de mise en œuvre dictés par les approches réussies dans les pays développés est-elle efficace pour ces pays ? Ce qui est souvent souligné c’est que la conceptualisation et la mise en œuvre des SNI étaient initiées pour les pays développés. Elles n’intègrent donc pas les spécificités des PED en termes institutionnel et technologique. Ainsi, les réformes initiées et déployées depuis plus de vingt ans par ces pays n’ont pas montré leurs effets. De telles préconisations ne peuvent réussir que si elles sont accompagnées par une véritable stratégie d’innovation dont la coordination institutionnelle est le moteur de leurs SNI (Casadella et al., 2015).

5Notre idée s’oriente donc vers le manque de cohérence des actions institutionnelles qui s’expliqueraient par l’absence d’une stratégie nationale globale en faveur de l’innovation. À travers d’une revue approfondie de la littérature existante sur les fondements et les performances des systèmes nationaux d’innovation, cette contribution tente de mettre en exergue les dysfonctionnements des SNI sous l’angle des structures et des interactions. L’objectif étant de stimuler, favoriser et diffuser l’innovation dans une perspective stable et continue. L’article est organisé en 3 sections. La première section sera consacrée à une revue de littérature sur les systèmes nationaux d’innovations sous l’angle de la dynamique d’innovation. La deuxième section sera consacrée à l’évaluation des SNI dans les pays du Maghreb en mettant l’accent d’abord sur la situation de l’innovation dans leurs économies puis en analysant la structure de leurs SNI. Cette analyse permettra de proposer des axes d’actions permettant d’initier un modèle conceptuel adapté aux pays du Maghreb, dans lequel la gouvernance et la coordination jouent des rôles centraux dans la réussite des SNI. Enfin la conclusion permettra de proposer les pistes d’amélioration.

Revue de la littérature

De l’innovation au système national d’innovation

6Après la Seconde Guerre mondiale, le modèle linéaire de l’innovation était le modèle généralement accepté. Les innovations sont à cet effet considérées comme les résultats d’un processus linéaire qui se compose de différentes étapes exécutées dans un ordre séquentiel, hiérarchique et unidirectionnel (Samara et al., 2012). Plus tard, les travaux de Kline et Rosenberg (1986) ont mentionné la conversion de la linéarité du processus de l’innovation pour son comportement dynamique-systémique. De ce fait, le processus d’innovation implique désormais des relations interactives et dynamiques entre les différents acteurs et suit une trajectoire caractérisée par des mécanismes de rétroaction complexes (Kline, Rosenberg, 1986 ; Edquist, 1997) en opposition à la trajectoire linéaire décrite jusque-là.

7Dans cette perspective dynamique et interactive, l’innovation, entendue comme la recombinaison des idées existantes ou la création de nouvelles idées en nouveaux procédés et produits (Freeman, Soete, 1997 ; Gordon, McCann, 2005) et résultant des activités de R&D contribue à la dynamique industrielle (Aghion, Howitt, 2005) et par conséquent à la croissance économique (Rodríguez-Pose, Crescenzi, 2008) et expliquerait ainsi les différences de croissance entre deux pays (Mankiw, Romer, 1991).

8Freeman et Lundvall furent les premiers à mettre en avant la dimension systémique de l’innovation qui renvoie au rôle des interactions dans le développement de nouvelles modalités de production et de diffusion des connaissances pour ainsi favoriser l’innovation (Freeman, 1987 ; Lundvall, 1992).

9Avec l’accélération des innovations technologiques constatées dans les pays développés et par là même industrialisés et en s’appuyant sur les travaux de Nelson et Winter (1982) et leur théorie schumpétérienne inspirée de la croissance économique, l’innovation est placée au cœur de la croissance économique (Freeman, Lundvall, 1988 ; Nelson, 1988, 1990) et joue désormais un rôle déterminant dans la performance des économies basées sur la science et la technologie. Ainsi, le processus d’innovation ne peut plus être décomposé en plusieurs phases isolées, mais plus des séquences évolutives rétroactives et dans lesquelles les interactions jouent un rôle déterminant. Cette perspective de processus innovant sert comme point de départ à l’émergence de l’approche systémique (Lundvall, 2005 ; Balzat, 2006), qui met le jeu des interactions liant les différentes catégories d’acteurs et d’institutions au cœur des performances du processus d’innovation. Dans ce sens, Lundvall (2005) précise que les ‘National systems of innovation may be defined in evolutionary terms with reference to how different national systems create diversity, reproduce routines and select firms, products and routines. It is also obvious that a focus on coevolution of production structure, technology and institutions is useful when it comes to understand the historical transformation of national innovation systems’ (p. 13). Cette nouvelle approche basée sur l’innovation systémique présente la particularité non seulement d’intégrer un grand nombre d’acteurs, mais elle met aussi l’accent sur leurs multiples manières d’interactions.

10L’application empirique de cette approche d’innovation constitue un élément primordial de l’analyse d’un système national d’innovation (Carlsson et al., 2002 ; Balzat, 2006) dans un contexte d’économies de plus en plus globalisées. Ainsi cette nouvelle vision du processus d’innovation analysé sous l’angle conceptuel d’un système d’innovation, a permis l’émergence de plusieurs définitions d’un SNI. Elles s’accordent sur le rôle déterminant des interactions entre l’ensemble des institutions dans une perspective de développement et de diffusion de nouvelles technologies et ainsi contribuer de manière significative à la performance économique d’un pays (Freeman, 1987 ; Lundvall, 1992 ; Nelson, 1993 ; Patel, Pavitt, 1994). La section suivante se propose de comprendre la structure des SNI en s’appuyant sur les acteurs qui les constituent et analyse leurs leviers de performance.

Les SNI comme socle d’interactions entre les acteurs d’innovation

11Développée au cours des trois dernières décennies, surtout grâce aux travaux de Freeman (1987) et Lundvall (1992), la notion de système d’innovation permet d’appréhender les modalités de production et de diffusion des connaissances menant à la production d’innovations. Mais les SNI ont été surtout reconnus pour être une réponse au consensus de Washington et aux approches néoclassiques de la croissance et ont ainsi été intrinsèquement liés à la politique publique (Lundvall, 2005 ; Sharif, 2006). Ce concept a été largement utilisé par la communauté scientifique et les décideurs politiques pour expliquer comment les interactions entre un ensemble d’institutions contribuent aux changements technologiques et à l’émergence et la diffusion des nouvelles innovations et ainsi à la performance d’un pays. Dans ce sens, Nelson (1993), le définit comme ‘a set of institutions whose interactions determine the innovative performance… of national firms’. Patel et Pavitt (1994) le décrivent comme ‘the national institutions, their incentive structures and their competencies, that determine the rate and direction of technological learning in a country’. Mais la définition de Metcalfe (1995) semble plus complète. Selon celle-ci le SNI est défini comme ‘…set of distinct institutions which jointly and individually contribute to the development and diffusion of new technologies and which provides the framework within which governments form and implement policies to influence the innovation process. As such it is a system of interconnected institutions to create, store and transfer the knowledge, skills and artefacts which define new technologies.’ Elle met en exergue le rôle des interrelations entre les différents acteurs ou institutions de l’innovation, et notamment le rôle des gouvernements qui forment et mettent en place des politiques en faveur de l’innovation et donc l’orientation technologique du pays sur le long terme.

12Ainsi, les institutions qui structurent les SNI sont : (1) les gouvernements et les organismes connexes qui soutiennent l’innovation grâce à la réglementation, l’établissement de normes, les partenariats public-privé et le financement de la recherche fondamentale (2) les secteurs et industries comprenant des entreprises qui génèrent des innovations commerciales par le biais de l’expérimentation, de R&D, et l’amélioration du produit (3) les universités qui font de la recherche de base et forment une main-d’œuvre technique et scientifique, et (4) d’autres organisations publiques et privées qui se livrent à des activités d’éducation orientée (Patel, Pavitt, 1994 ; Lundvall, 2005).

13Dans une perspective dynamique, un système national d’innovation est le résultat d’interactions complexes et intenses entre les différents acteurs (les entreprises, les utilisateurs, les fournisseurs et les intermédiaires de connaissances) et la diffusion des connaissances est essentielle pour le bon fonctionnement du système d’innovation. Le capital humain et social fournit « l’huile nécessaire à la lubrification et à la bonne marche du moteur » du système d’innovation (Figure 1).

Figure 1

Système national d’innovation

Figure 1

Système national d’innovation

Source : O’Doherty et Arnold 2003, cité par Attia 2015

14Une littérature plus récente s’était intéressée à expliquer les raisons d’échec ou de différence de performances de certains SNI (O’Doherty, Arnold, 2003 ; Attia, 2015). Elle révèle l’importance de la capacité d’innovation nationale, laquelle est déterminée par l’interaction de différents facteurs tels que la demande, les facteurs politiques et le système éducatif. Cette analyse implique que les acteurs du système d’innovation peuvent manquer de capacités d’innovation, qu’ils n’interagissent pas suffisamment, que les pratiques établies ainsi que les lois ne sont pas appropriées et que les conditions extérieures générales pour l’innovation ne fonctionnent pas correctement (O’Doherty, Arnold, 2003).

15En effet, dans un SNI, les entreprises exercent leurs activités dans un écosystème. Dans cet écosystème coexistent et interagissent des structures de proximité, des ressources et des mécanismes d’incitations (Groenewegen, Van der Steen, 2006) leur permettant de poursuivre leurs activités et d’une manière plus indirecte de diffusion de l’innovation. Ces structures ont un effet sur le développement et l’ancrage des routines dans les interactions entre les acteurs du SNI. Dans cette perspective, d’autres travaux (Jacobsson, Johnson, 2000 ; Liu, White, 2001 ; Edquist, Chaminade, 2006) évoquent le rôle des institutions susceptibles de soutenir les activités de réseau, des activités d’incubation, le financement du processus d’innovation. Ce qui renvoie encore une fois au rôle des institutions de soutien à l’innovation ainsi que de la coordination des actions des acteurs du SNI. Par ailleurs, Handfield et al. (1999) montrent que les entreprises qui opèrent dans une zone géographique dotée de fournisseurs de pointe dans des domaines technologiques sont plus avantagées que d’autres pour déployer une stratégie d’innovation. Ce qui renvoie au rôle des actions publiques pour soutenir la création, la production et la diffusion de l’innovation. En effet, l’État joue un rôle déterminant dans la construction et la performance d’un SNI, puisqu’une politique structurelle efficace permet d’offrir un cadre global pour fonder une économie du savoir favorisant l’innovation (Laperche, Uzunidis, 2007).

16Initialement, le concept a été conçu sur des bases structurelles et institutionnelles propres aux pays développés (par exemple, le Japon, les Etats-Unis, l’Allemagne, etc.) et par conséquent non adaptés au contexte d’innovation des PED. Le concept de SNI a été par la suite appliqué aux pays dits nouvellement industrialisés (la Corée du Sud, Taiwan et Singapour) et les pays d’Amérique latine (le Mexique). Les travaux sur les SNI dans le cadre des PED ont été développés, dans une perspective de croissance économique et de rattrapage technologique, mais de façon limitée notamment en Afrique subsaharienne et au Maghreb (Metcalfe, Ramlogan, 2008). Plusieurs pays en développement se sont efforcés pour des raisons géopolitiques, soutenues par la nécessité d’intégrer les marchés internationaux, à construire un SNI. Certains pays du Sud asiatiques et les BRICS ont réussi leur objectif de croissance grâce à une véritable politique de développement de l’innovation combinée à d’autres politiques commerciales, technologiques. Les pays du Maghreb semblent avoir échoué en termes de dynamiques de développement de leurs systèmes nationaux d’innovation (Casadella et al., 2015). Plus encore, leur SNI a montré sa fragilité suite à la crise mondiale. Cette situation fait émerger un questionnement sur les causes de cet échec. La section suivante est dédiée à l’évaluation des SNI dans les pays maghrébins.

Évaluation des SNI dans les pays maghrébins

17Les accords régionaux de libre-échange liant l’Europe et les pays méditerranéens affichaient un objectif de constitution d’une zone euro-méditerranéenne où la question relative au rattrapage technologique et la nécessité d’investir dans l’innovation dans une perspective de coopération technologique avait été clairement citée.

18Dans cette perspective, les pays maghrébins qui figurent parmi les premiers signataires de l’accord de Barcelone (1995) [1] ont appliqué dans un premier temps des politiques ayant facilité le décollage des IDE sur leurs territoires. Ainsi, la Tunisie et le Maroc avaient entrepris des réformes économiques, intégré le processus de libéralisation des échanges et ont mis en place un régime financier incitatif pour tirer un profit maximal de ces accords. Le Maroc et la Tunisie ont par ailleurs entamé un processus de privatisation, qui s’est sensiblement accéléré depuis 1998 pour le cas de la Tunisie, suivi par le Maroc et l’Algérie en 1999 avec l’instauration du programme de mise à niveau des entreprises. Ce programme avait pour objectif de soutenir les entreprises pour moderniser leurs appareils productifs et s’aligner sur les normes internationales, tant au niveau de la qualité des produits qu’aux niveaux organisationnel et commercial. Ce programme intègre aussi des accords d’assistance technique de la part des firmes étrangères qui pourraient dans certains cas déboucher sur des contrats de joint-venture.

19Or ces pays n’ont pas d’expérience en matière de R&D et d’innovation. Ils souffraient d’un manque de capacité d’innovation dans le cadre d’un SNI leur permettant de réduire le gap technologique les séparant des partenaires européens. Ce qui renvoie au rôle de politique gouvernementale permettant de soutenir les conditions de développement, de diffusion et de partage de l’innovation dans un SNI (Djeflat, 2008).

Innovation et compétitivité

20Le rapport du Global Competitiveness Index (2015) sur le classement des pays selon l’indice de l’innovation montre un décrochage des pays maghrébins sur l’aspect des résultats des investissements consentis en faveur de l’innovation (Tableau 1). Cet indice est le résultat d’une combinaison de 81 indicateurs nationaux regroupés en catégories d’indicateurs qui comportent notamment la qualité des institutions et des infrastructures, le capital humain, le système d’éducation, le niveau de la recherche, le développement des marchés ainsi que la collaboration université/industrie.

Tableau 1

Classement des pays selon l’indice global d’innovation

Tableau 1
Algérie Maroc Tunisie Global Innovation Index 2015* 126 78 76 Global Innovation Index 2014** 133 84 78 Dépenses en éducation, % de PIB 77 20 27 Recherche et développement (R&D) 115 70 67 Accès aux Technologies de l’information et de la communication (TIC) 93 69 87 Utilisation des Technologies de l’information et de la communication (TIC) 115 83 80 Collaboration de recherche-Universités/Industries 129 93 114 L’absorption des connaissances 132 121 117 Les entrées nettes d’IDE, en % du PIB 118 58 74 La création des connaissances 113 86 62 Impact des connaissances 87 69 68 La diffusion des connaissances 128 57 116

Classement des pays selon l’indice global d’innovation

* sur une liste de 141 pays, ** sur une liste de 143 pays
Source : Rapport Global Innovation Index 2015

21Par rapport à ce classement, les trois pays maghrébins ont enregistré une baisse de l’indice d’innovation entre 2014 et 2015. Plus précisément, en termes d’investissement dans l’éducation, la Tunisie et le Maroc sont relativement bien positionnés dans ce classement basé sur 143 pays. Il traduit les politiques respectives enclenchées depuis la fin des années 1990 en faveur de l’éducation. Mais ce classement met en évidence des faiblesses d’une part structurelles, telles que l’accès et l’utilisation des TIC, et dynamiques d’autre part, notamment en matière d’investissement en R&D, les collaborations entre la sphère éducative et la sphère industrielle, l’absorption et de création des connaissances.

22Parallèlement, Metcalfe et Ramlogan (2008, p. 436) affirment que « le développement économique réussi est intimement lié à la capacité d’un pays à acquérir, d’absorber, de diffuser et d’appliquer les technologies modernes, une capacité incorporée dans son SNI ». Dans ce cadre, l’évaluation de la compétitivité de ces pays au regard de l’innovation à travers l’évaluation des infrastructures ainsi que les mécanismes d’incitation à l’innovation (Tableau 2), montre que les mécanismes existants ne sont pas « moteurs de l’innovation ».

Tableau 2

État de développement du niveau de compétitivité par pays [2]

Tableau 2
Stage 1 : Factor-driven Transition from stage 1 to stage 2 Stage 2 : Efficiency-driven Transition from stage 2 to stage 3 Stage 3 : Innovation driven Algérie (4,1) Maroc (4,2) Tunisie (4,0)

État de développement du niveau de compétitivité par pays [2]

Source : The Global competitiveness Report (2014-2015)

23Le classement du Maroc et de la Tunisie au stade 2 confirme l’investissement dans les infrastructures et la mise en place des mécanismes d’incitations dictées par les différents accords conclus avec les instances internationales. En revanche, ces mécanismes ne permettent pas aux pays de s’inscrire dans une dynamique d’innovation. Ceci est d’autant plus observable pour le cas de l’Algérie où les investissements en infrastructures ne permettent pas un développement en faveur de l’innovation. Ces résultats mettent en évidence les faiblesses en matière de capacité d’innovation, de politique publique proactive soutenant et facilitant les interactions entre les acteurs du SNI.

24Parallèlement, l’indice de compétitivité industrielle fournit une idée précise sur la capacité des pays à accroître leur présence sur les marchés internationaux et nationaux tout en développant les secteurs industriels et les activités à valeur ajoutée en contenu technologique. C’est un indice composite, qui regroupe huit sous-indicateurs regroupés selon trois composantes de la compétitivité industrielle : la capacité à produire et exporter des produits manufacturés des pays, le niveau technologique et de modernisation de l’industrie, et l’impact des pays sur l’industrie manufacturière dans le monde. Le tableau 3 fait apparaître l’écart en matière de développement entre différents pays dans cette période d’instabilité économique mondiale, combinée avec une instabilité politique dans la région. On observe ainsi une baisse du poids de l’industrie dans la valeur ajoutée de l’Algérie [3] dans le temps, qui est quasiment stable pour le Maroc et connaît une légère baisse pour la Tunisie.

Tableau 3

Indice industrie / valeur ajoutée (% PIB)

Tableau 3
2011 2012 2013 2014 Algérie 52,7 51,3 47,8 45,7 Maroc 28,9 28,6 28,7 29,3 Tunisie 31,6 31,1 29,9 29,3

Indice industrie / valeur ajoutée (% PIB)

Source : Base de données de la banque Mondiale 2015

25Cependant, cette tendance à la baisse du poids de l’industrie dans la valeur ajoutée pourrait s’expliquer par un dysfonctionnement réel au niveau des interactions entre les acteurs industriels et de la sphère éducative. Le manque de coordination entre les acteurs et l’absence d’une politique nationale d’innovation n’a pas favorisé l’absorption des connaissances, et encore moins l’incitation à l’innovation dans un cadre collaboratif entre les acteurs du SNI.

26Aujourd’hui, le défi pour les pays maghrébins est de mettre en place une politique d’innovation compétitive et durable. L’atteinte de cet objectif nécessite des actions appropriées, qui favoriseraient un meilleur transfert des technologies, et permettant le passage d’un système de suivi et d’imitation à un système d’innovation (Malek, 2014). Compte tenu de cet objectif, il est question d’analyser les conditions de développement d’un système national d’innovation approprié et prenant en compte la particularité des économies des pays du Maghreb.

Analyse des dysfonctionnements des SNI dans les pays du Maghreb

27Les pays du Maghreb ont initié des politiques ayant permis de réaliser une croissance jusqu’à la fin des années 1990 qui était due non seulement à l’accumulation du capital fondée sur l’épargne d’origine intérieure et extérieure, mais plus fondamentalement aux innovations conduites par les entreprises dans un environnement favorable (Aghion, 2002). Cette croissance s’est avérée instable en raison de l’insuffisance d’opportunités d’apprentissage et de valorisation de la culture d’apprentissage (Conner, Clawson, 2004), caractérisant les systèmes d’innovation déséquilibrés (Narula, 2004 ; Casadella, 2014). Ces systèmes sont caractérisés par des liens sporadiques entre les acteurs (Narula, 2004) et par une structure institutionnelle inappropriée et inadéquate dans son fonctionnement pour soutenir l’innovation (Szogs, 2010). Ainsi, il nous paraît important d’analyser deux composantes principales du SNI : la composante structurelle et la composante de coordination.

Au niveau structurel

28La croissance fondée centralement sur l’accumulation du capital conduit à la baisse du rendement du capital et de l’augmentation du coût de sa dépréciation (Solow, 1956 ; Aghion, 2016). Dans une perspective long-termiste, l’accumulation du capital doit se combiner avec le progrès technique pour améliorer non pas seulement la quantité du capital, mais aussi la qualité de ce capital. Or la croissance des pays maghrébins était fondamentalement fondée sur l’accumulation du capital physique, lié aux activités des IDE. Les réformes de privatisation au Maroc et en Tunisie ont contribué à réaliser une croissance axée sur le marché et l’apport de capitaux étrangers. Ces politiques ont cependant laissé peu de marge de manœuvre pour relier la politique des sciences et technologies à la politique de développement économique (Djeflat, 2011) et n’a pas contribué à une meilleure structuration du système d’innovation.

29Bien que ces pays ne présentent pas des caractéristiques identiques, quelques points de convergences sont confirmés (Edquist, 1997). Ces pays avaient très peu d’expérience dans les domaines de la R&D et de l’innovation, et souffraient de l’obsolescence des ressources humaines et des équipements (Djeflat, 2011). L’Algérie est caractérisée par le manque de sophistication des marchés, le mauvais fonctionnement des institutions, mais moins par le défaut d’infrastructures et de disponibilité en ressources humaines (FEMISE, 2013). Pour le Maroc et la Tunisie, ils sont caractérisés par un rôle dominant des critères de sophistication des marchés, du climat des affaires et du retard institutionnel avec un effet spécifique lié au retard en capital humain et en recherche. Ces systèmes ont été ainsi constitués d’une manière peu structurée et désorganisée (Djeflat, 2004).

Coordination institutionnelle

30Dans une économie basée sur la connaissance, une politique de croissance doit stimuler l’innovation. Dans ce cadre, L’État, par le biais de sa politique structurelle, doit assurer la mise en place d’un cadre global d’actions incitatives (Laperche, Uzunidis, 2007). Ce cadre est caractérisé par des institutions du savoir au service de la production de connaissances, des entreprises qui collaborent entre elles, mais aussi avec des centres de recherche pour produire des biens et services nouveaux, ainsi que des sources de financement disponibles et adéquates. Dans ce cadre, le gouvernement et les entreprises négocient des politiques visant à influencer le processus de l’innovation (Metcalfe, 1997).

31Les systèmes nationaux d’innovation des pays du Maghreb manquent de systèmes d’incitation (Narula, 2004 ; Casadella, 2014) et sont caractérisés par des liens faibles, voire inexistants, entre les acteurs. L’infrastructure institutionnelle est caractérisée par l’incapacité des institutions à favoriser les activités novatrices (Szogs, 2010). En effet, les exportations de produits manufacturés de haute technologie sont encore négligeables dans ces pays : Algérie 3 %, Tunisie 5 %, Maroc 7 % et les investissements dans l’innovation demeurent inférieurs à 5 % du chiffre d’affaires des entreprises (Banque mondiale, 2014). Pourtant plusieurs institutions dédiées à l’innovation existent. Mais l’absence de suivi, de stratégie sur le long terme ainsi que de coordination des programmes ont bloqué le processus de création et diffusion de l’innovation dans une perspective dynamique et ainsi la compétitivité.

Vers un cadre conceptuel du SNI plus adapté

32L’analyse des systèmes nationaux d’innovation des pays du Maghreb a mis en évidence une superposition de blocages et de dysfonctionnements à plusieurs niveaux. D’un côté, on retrouve les structures, on retrouve des institutions de recherche, de financement de l’innovation et de diffusion de l’innovation. Cependant, on remarque un réel manquement au niveau de la coordination des actions et le suivi des interactions entre acteurs, qui demeurent encore discontinus et sporadiques.

Les axes d’actions d’un SNI adapté

33Le développement d’un SNI doit permettre des interactions entre les acteurs afin d’identifier les secteurs clés à favoriser, la promotion d’une politique industrielle basée sur la R&D, la diffusion technologique, la mise en place des moyens financiers soutenant les entreprises innovantes (Ungler, Zagler, 2000) pour ainsi développer une capacité d’innovation. Ce système national d’innovation basé sur la création de richesse par la promotion de l’innovation, doit surtout être adapté aux caractéristiques structurelles, institutionnelles et de l’innovation, soulevées précédemment. Ce modèle s’appuie sur la nécessité d’une politique publique de management des ressources et des capacités locales.

34Dans cette perspective, trois axes de développement sont proposés : un axe structurel, un axe de coordination et un axe de gouvernance. L’objectif étant double : la valorisation des connaissances et des savoirs technologiques traditionnels et la construction des capacités d’innovation en améliorant les capacités d’apprentissage scientifique, technique et managérial de tous les acteurs de l’innovation. Cette politique doit être étudiée dans le cadre d’une stratégie nationale coordonnée et priorisée et dans laquelle la gouvernance joue un rôle central.

  • L’axe structurel repose sur la définition des composantes clés du système ainsi que des actions-missions à atteindre.
    • Mettre en place des structures d’appui et d’incitation à l’innovation pour les entreprises avec des outils adéquats, notamment les projets communs avec des entreprises multinationales (open innovation) ainsi que le renforcement des alliances pour faciliter le transfert et le partage des savoir-faire pour maintenir un niveau de compétences et des capacités d’innovation.
    • Régime de propriété intellectuelle qui organise l’environnement de l’innovation et protège les innovations locales ainsi que les investisseurs étrangers.
    • Régime du commerce international pour développer le marché international lequel permettra et facilitera le transfert.
    • Investissement dans le système éducatif pour favoriser l’apprentissage et développer la culture d’innovation et de la créativité.
    • Organisations internationales dans les pays du sud qui sont un aspect très intéressant pour aider financièrement et d’une manière indirecte les PME locales.
  • L’axe de coordination a pour objectif principal de favoriser et soutenir le transfert des connaissances, la mise en place de projets collaboratifs, le financement des projets innovants et d’évaluer les actions des différentes composantes. En effet, le manque de performance enregistré dans les pays du Sud s’explique par un manque chronique de coordination des actions des différents acteurs du système, empêchant ainsi la valorisation effective des efforts des acteurs de l’innovation et renforçant par conséquent, le déséquilibre et la défaillance du SNI (Casadella et al., 2015). Par conséquent, même si les institutions de facilitation de transfert et de mise en relation existent, elles ne sont pas performantes et leur mobilisation n’est que ponctuelle dans le temps.
    • Coordination entre les acteurs pour assurer une meilleure efficacité des actions de chaque composante individuellement, mais aussi collectivement.
    • La coopération dans le système éducatif : cette culture est très nouvelle dans les pays du Maghreb. Le système éducatif est resté très figé et les gouvernements n’ont pas initié des stratégies permettant d’innover dans ce domaine en favorisant les programmes d’échanges universitaires, les stages à l’étranger ainsi que les programmes de recherche collaboratifs. Les seuls exemples existants émanent d’initiatives isolées.
  • L’axe de la gouvernance : cet axe se propose de réhabiliter le rôle de l’État dans l’éducation et dans la coordination entre les acteurs (cadre juridique, institutionnel cohérent).

35Ici la gouvernance fait référence à l’État qui promulgue les législations, qui instaure les mécanismes d’incitations, qui définit la politique ou la stratégie d’innovation nationale et la fait appliquer par ses institutions représentatives dans le système d’innovation. C’est lui aussi qui alloue le financement public de l’innovation et qui facilite l’accès aux entreprises à travers les mécanismes incitatifs au financement de l’innovation.

36C’est lui aussi qui définit la politique d’éducation soutenant l’innovation. Son intervention lorsqu’elle s’inscrit dans le cadre d’une stratégie nationale sur le long terme permettrait d’assurer la continuité des actions et de mettre en place des mesures pour surveiller l’efficacité des actions. Cet axe commence à être considéré dans la littérature des PED, lorsqu’il s’agit de réfléchir sur les leviers potentiels de croissance de ces économies.

37La combinaison de ces trois axes d’action complémentaires permettrait de contribuer à renforcer la capacité d’apprentissage dans une perspective de développement d’une capacité d’innovation. Ces axes peuvent être représentés dans ce modèle conceptuel préliminaire (Figure 2) qui synthétise les axes à prioriser dans un SNI adapté et prend en compte les spécificités des pays maghrébins en termes de liens et partenariats existants avec la zone euro et les institutions internationales (OMC, UE).

Figure 2

Modèle conceptuel d’un SNI adapté aux économies du Maghreb

Figure 2

Modèle conceptuel d’un SNI adapté aux économies du Maghreb

Source : Auteurs, adapté de Parkey, 2012

38Deux questions méritent néanmoins d’être posées : d’abord sur le financement de l’innovation en temps de crise dans les pays en développement et la gouvernance qui reste encore un axe difficile puisque cela implique de réhabiliter l’interventionnisme étatique (Casadella et al., 2015) pour assurer l’application des connaissances et le respect des jalons.

39Ensuite, les externalités positives en termes de résultats sont associées à ces ajustements présentés dans ce cadre conceptuel, parce qu’elles préparent un pays à s’insérer dans l’économie mondiale et à renforcer la performance économique locale via les nouvelles idées, la technologie et les meilleures pratiques (Friedman, 2005). Sans l’innovation, les pays en développement peuvent se retrouver piégés dans une croissance faible et les possibilités de développement économique sont peu susceptibles d’émerger. Les pays en développement sont de plus en plus conscients de ces circonstances. Ainsi, le SNI pour les pays du Maghreb pourrait faire partie de l’ajustement et des idées citées précédemment.

Le SNI comme source de développement économique

40Chen et Dahlman (2005) expliquent que les pays en développement doivent éviter de « reinvint the wheel » (p. 6), c’est-à-dire d’inventer ce qui existe déjà. Il s’agit plutôt d’essayer d’exploiter et d’adopter les connaissances techniques créées dans d’autres pays développés en vue de les adapter au contexte local. Par conséquent, un élément clé de la stratégie d’innovation d’un pays en développement est de trouver les meilleures façons de tirer parti de la base de connaissances et de décider de la manière de déployer ses capacités nationales de R&D. Vu sous cet angle, et en complément avec notre modèle conceptuel d’autres alternatives peuvent être testées dans le contexte des pays du Maghreb. La théorie du « vol d’oies sauvages » [4] (The Flying Geese) si elle est adaptée aux spécificités des pays du Maghreb, peut constituer une alternative. Akamatsu (1961) avait décrit via cette théorie le processus ayant permis le Japon de rattraper l’occident dans son contexte d’intensification des flux commerciaux et d’investissement. La théorie comprend trois modèles de développement industriel et technologique : un modèle de développement intra-industriel, un modèle de développement inter-industriel et un modèle de développement régional (Kojima, 2000). Le modèle de développement intra-industrie se produit par (1) l’importation de biens étrangers de pays plus avancés (2) l’apprentissage domestique et l’adaptation pour produire des marchandises similaires afin de concurrencer les marchés locaux avec les marchandises importées, et (3) des biens qui peuvent être exportés vers les marchés étrangers. Le gouvernement soutenait ce processus en taxant les biens étrangers importés pendant la période où les industries nationales apprennent à produire eux-mêmes les produits. Le modèle de développement inter-sectoriel se produit lorsque les producteurs commencent à maîtriser la production dans des industries plus exigeantes en main-d’œuvre et moins exigeantes sur le plan technologique. Le troisième modèle suit le transfert des industries de l’économie principale vers les économies moins avancées de la région.

41Ce modèle peut être adapté aux pays maghrébins en prenant en compte leurs spécificités et peut ainsi avoir des répercussions sur leurs politiques publiques d’innovation. Ces pays peuvent orienter la recherche et les efforts de développement en vue de l’adaptation des produits et ainsi favoriser l’apprentissage technologique. Des droits de propriété intellectuelle relativement faibles peuvent également être mis en place pour aider les entreprises nationales à adopter plus facilement et à modifier les biens et la technologie étrangers importés. Les IDE et les multinationales ont été identifiés comme les mécanismes clés dans le cadre de cette théorie pour transférer le savoir-faire et la technologie industrielle entre les pays. Avec des infrastructures adaptées ainsi que des mécanismes d’incitation, les pays peuvent tirer mieux parti de ces mécanismes.

42Nous sommes bien conscients que des différences fondamentales (climat d’affaires, faiblesse des investissements, faible développement du capital humain, partage limité des richesses, etc.) empêchent la transposition à l’identique de ce modèle vers les pays du Maghreb. Néanmoins, des similitudes (coût du travail, potentiel de croissance des marchés, proximité géographique et culturelle, etc.) existent entre les pays maghrébins et les pays de l’Asie de l’Est et qu’une politique d’innovation régionale entre les trois pays pourrait s’appuyer sur ces similitudes afin de participer à la mise en place d’un système d’innovation régional et national.

Conclusion

43Les travaux portant sur le concept de système national d’innovation dans les pays en développement ont contribué grandement à mettre en évidence les sources des dysfonctionnements de ces pays, mais la diversité de l’environnement national ainsi que les interactions et les modes de coordination entre les acteurs au niveau national et international sont peu explorés. Cette recherche tente de contribuer à amorcer les débats sur les sources d’échecs des SNI dans les pays du Maghreb, mais aussi de proposer des pistes de réflexion pour corriger les dysfonctionnements constatés dans la littérature.

44Le présent travail tente d’apporter une contribution conceptuelle qui intègre trois dimensions différentes, à savoir structurelles, de coordination et de gouvernance. Il s’est construit sur un socle théorique où le concept d’innovation est analysé sous l’angle du SNI. Au regard de ce socle, l’enseignement principal de l’approche SNI dans le contexte des pays maghrébins est relatif à l’interaction et l’interactivité entre ces trois dimensions. Les défaillances soulevées sont considérées comme communes à de nombreux pays en développement malgré leurs configurations différentes. Ce travail a mis l’accent sur l’enjeu des politiques publiques qui est de corriger des processus interactifs compte tenu des défaillances. En ce sens, l’intervention de l’État par le biais de ses politiques en fait un acteur incontournable dans le SNI en construction dans les pays maghrébins. Cette intervention reste nécessaire pour la création d’un climat favorable à l’élaboration du SNI en termes de renforcement de la base institutionnelle de recherche et de création des structures d’incitations à l’innovation.

45L’analyse que nous avons effectuée sur l’environnement d’un SNI dans les pays maghrébins nous a permis de dégager un certain nombre de points relatifs aux efforts de ces pays pour la mise en place d’un SNI. Ce constat comporte des points forts en termes de la volonté des pays pour développer un SNI, il comporte également des points faibles notamment dans le cas algérien en termes de compétitivité en innovation et l’indice global d’innovations.

46La transposition de modèles « importés » peut paraître d’autant moins efficace dans le contexte des pays maghrébins que ceux-ci semblent trouver leur limite dans les pays industrialisés. Nous avons insisté que ces modèles « importés » doivent être adaptés en prenant en compte les spécificités de chaque pays.

47Nous avons construit un modèle conceptuel adapté aux économies du Maghreb fondé sur l’interaction entre plusieurs facteurs et basé sur la généralisation, la diffusion et l’utilisation des connaissances. L’objectif a été de comprendre la véritable interaction entre ces acteurs pour promouvoir l’innovation, notamment le rôle des infrastructures technologiques et les actions publiques. Le modèle que nous avons construit confirme théoriquement la revue de littérature développée dans le cadre de cette étude.

48Tout en s’inspirant du modèle conceptuel proposé dans cette étude, les pays maghrébins devraient s’attacher en priorité à identifier les critères d’intervention des politiques d’innovation qui privilégient des montages à portée durable. Cela implique également d’articuler une politique sectorielle à une politique de développement industriel. Les pays maghrébins doivent en effet, rompre avec les sentiers de développement flous qui évoluent selon les tendances et les crises. Un autre facteur entrant en ligne de compte est le renforcement de la coopération entre les pays du Maghreb.

49D’après l’analyse que nous avons effectuée dans le cadre de cette recherche, nous pouvons faire des suggestions afin d’améliorer la situation dans les pays du Maghreb. Premièrement, il est nécessaire d’augmenter la coordination entre les parties prenantes existantes au niveau national. Deuxièmement, un cadre institutionnel devrait être mis en place, ce qui aidera les pays du Maghreb à favoriser le climat de l’innovation. Troisièmement, nous suggestions la mise en place d’un dispositif afin de renforcer l’apprentissage en matière d’innovation notamment pour les entreprises maghrébines.

50Enfin, ce travail se propose de contribuer à l’analyse des SNI dans les pays maghrébins. Il est utile d’approfondir dans le cadre de futurs travaux les analyses sur un secteur spécifique ou travailler sur un seul pays afin de dégager d’autres spécificités des SNI des PED non encore abordées. Par conséquent, il serait intéressant d’étendre notre recherche sur une étude de terrain qualitative et/ou quantitative afin de tester notre modèle conceptuel dans le contexte maghrébin et dans d’autres économies de l’Afrique.

Notes

  • [1]
    Cet accord a été signé lors d’une conférence qui s’est tenue à Barcelone du 27 au 28 novembre 1995 et réunissait les 15 ministres des Affaires étrangères des Etats membres de l’Union Européenne et des douze pays tiers méditerranéens suivants : Algérie, Chypre, Egypte, Israël, Jordanie, Liban, Malte, Maroc, Syrie, Tunisie, Turquie et Autorité palestinienne.
  • [2]
    Stade de développement :
    1) Factor-Driven : Conditions de facteurs de base tels que le faible coût du travail et des ressources naturelles non transformées sont la base dominante de l’avantage et la compétitivité des exportations. Les économies qui appartiennent à ce stade sont très sensibles aux cycles économiques mondiaux, les prix des matières premières et les fluctuations des taux de change.
    2) Efficiency-driven : l’avantage des pays dans ce stade provient de la production de produits plus avancés et services très efficace. De lourds investissements dans l’infrastructure efficace, l’administration des affaires du gouvernement, une grosse incitation à l’investissement, l’amélioration des compétences et un meilleur accès aux capitaux d’investissement permettent d’importantes améliorations de la productivité.
    3) Innovation-driven : La capacité de produire des produits et des services innovants à la frontière technologique mondiale en utilisant les méthodes les plus avancées devient la principale source d’avantage concurrentiel. Une économie axée sur l’innovation se caractérise par des producteurs distinctifs et une part importante des services dans l’économie et est très résistante aux chocs extérieurs.
  • [3]
    Le taux élevé pour l’Algérie est dû à une dépendance au secteur hydrocarbure qui représente plus de 47 % de la valeur ajoutée totale.
  • [4]
    Ce modèle décrit l’engagement d’un pays dans le processus d’industrialisation et son insertion dans les échanges internationaux :
    • D’abord, le pays engage un processus d’industrialisation sur un produit à faible technicité, qu’il importe.
    • Une fois qu’il maîtrise suffisamment la production, la qualité, il en devient ensuite exportateur.
    • Il finit par l’abandonner pour un produit à plus haute valeur ajoutée.
    • Ceci permet à un autre pays de reprendre le même type de production et d’entamer ainsi son propre processus d’industrialisation.
Français

Dans les théories économiques et de gestion, l’innovation est souvent considérée comme source de croissance. Dans une perspective d’analyse de l’innovation, sous l’angle des systèmes nationaux d’innovation (SNI), cet article tente d’expliquer les raisons de la faiblesse ainsi que de la fragmentation des SNI des pays du Maghreb. L’analyse montre une faiblesse structurelle combinée avec une faiblesse au niveau de la coordination institutionnelle et un manque d’efficacité des actions des pouvoirs publics. En s’appuyant sur une revue de la littérature approfondie des systèmes nationaux d’innovation et particulièrement celle des pays du Maghreb, l’objectif est de proposer un cadre conceptuel qui s’appuie sur des axes d’action adaptés : structurel, de coordination et de gouvernance, permettant d’assurer une cohérence globale des actions et d’atteindre une efficacité effective des systèmes d’innovation dans ces pays.
Codes JEL : L52, O30, I23

Mots-clés

  • Système National d’Innovation
  • politiques d’innovation
  • pays du Maghreb
  • modèle conceptuel
  • politique industrielle

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Mis en ligne sur Cairn.info le 15/05/2017
https://doi.org/10.3917/inno.pr1.0017
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