« Ce qui fait proprement le génie d’Aristote, c’est précisément cet art de décrire un phénomène sous toutes ses faces ».
1L’herméneutique gadamérienne de Vérité et Méthode voue ses plus vives forces à affranchir la pensée en sciences humaines de son incoercible attirance pour la méthode et la métaphysique de l’univocité dont elle participe.
2Elle s’inscrit résolument dans la perspective dynamique d’une métaphysique de l’analogie dont nous emprunterons à Aristote les structures épistémologiques, partiellement à la suite de Gadamer lui-même.
3L’appréhension, au sein de ce contexte cognitif, du rapport loi/cas, problème nodal de l’herméneutique juridique, rompt avec les habitus intellectuels de la logique général/particulier, leur substituant une dialectique type/occurrence pour laquelle la loi et ses applications sont intrinsèquement liées selon une relation dite transcendantale. Cette dernière notion revêt une importance fondamentale rendant raison de maintes figures maîtresses de Vérité et Méthode: la fusion du présent et du passé, la tradition toujours même et autre, l’unité de l’événement herméneutique comprendre-appliquer-interpréter, etc. A travers ces différents moments, la relation transcendantale laisse comprendre la simultanéité de la synchronie et de la diachronie dans tout acte de connaissance, notamment celui d’interprétation.
4L’opération de qualification définie simple subsomption ou classement du cas sous une catégorie légale préexistante, en ce qu’elle s’articule selon une successivité loi puis cas (voire l’inverse), quitte l’orbe d’une herméneutique dynamique pour la gravité d’une herméneutique normative, analytique, que son critère de vérité, la conformité, prive de tout moment d’invention.
5L’herméneutique gadamérienne informée par l’aristotélisme dynamique révoque en doute la conception statique de la qualification-subsomption, restituant au juge, à la jurisdictio sa part de créativité résumée dans l’« invention » simultanée du cas et de la règle, du fait et du droit. Et comme il n’est de moment d’invention sans dimension de pari, la qualification, conçue déjà selon la simultanéité du type et de l’occurrence, épouse dans son opération même le schème logique de l’abduction.
I – Vérité et Méthode
1 – Vérité et Méthode du point de vue épistémologique
6Au principe de la démarche gadamérienne, et le titre de son maître-ouvrage Vérité et Méthode en veut porter témoignage, s’exprime la distinction entre les sciences de la nature dans leur complexion classique c’est-à-dire méthodique et les sciences humaines dont les connaissances ressortissent à une manière de tact (Gefühl) en amont de toute méthode.
7La caractérisation des sciences dures par la méthode procède d’un dualisme radical du sujet et de l’objet dans l’acte de connaissance, signant la conception moderne des sciences. Leur assise épistémologique peut se circonscrire par quatre idées-force : de la texture homogène du monde à sa nature déterministe ou légaliste, de la non pertinence des points de vue dans la constitution du savoir à l’absence de toute dimension culturelle dans son élaboration, conformément à la figure du Sujet transcendantal ou de la connaissance apriorique.
8En écho à l’univocité des réalités se déroule, déductif et linéaire, le modèle de la mécanique classique de Newton, aplanissant la diversité qualitative des changements de la nature : « La nature que suppose la dynamique classique est une nature à la fois amnésique, dépourvue d’histoire, et entièrement déterminée par son passé; c’est une nature indifférente, pour laquelle tout état est équivalent, une nature sans relief, plate et homogène, le cauchemar d’une insignifiance universelle » [1]. C’est assez dire que le phénomène, dans sa particularité même, cède tout génie propre pour n’exister qu’au titre de cas d’une loi, d’une catégorie à laquelle il emprunte sa « qualité » d’être. Cette dépendance à l’endroit de la catégorie s’exprime plus précisément suivant la logique général/particulier. Le premier y acquiert le statut d’unique référentiel de la connaissance authentique en ce qu’il définit un ensemble de propriétés dont le respect promeut les occurrences au rang de particuliers. En ce sens le général toujours leur préexiste, comme l’ensemble contient en quelque manière tous les éléments qui lui peuvent advenir selon le schème de la con-formité: « ce que la science classique touche se dessèche et meurt, meurt à la diversité qualitative, à la singularité, pour devenir la simple conséquence d’une loi générale » [2].
9La notion de conformité renvoie explicitement à celle de forme, eidos. Il y faut entendre, en termes épistémologiques, une appréhension du monde dans la perspective d’intelligibilité de la forme, essence ou substance : « la prééminence accordée à l’être sur le devenir, à la permanence sur le changement » [3]. La primauté de la forme c’est-à-dire de la loi appelle corrélativement la déconsidération du cas soit, d’un point de vue philosophique, le couple substance/accident, « la priorité de l’ordre logique de l’essence, défini par les concepts de substance et d’accident » [4]. Il n’est en effet point donné à l’accident d’affirmer sa qualité d’existant, sa « particularité » de son chef, mais doit nécessairement la fonder en l’essence : « Ce terme s’oppose à essence ou substance pour désigner ce qui existe non en soi-même mais en une autre chose et révèle "les manières particulières d’exister de la substance" (Kant, Critique de la raison pure, Analyt. II, 1ère analogie de l’expérience) » [5].
10De la caractérisation des existants comme accidents de l’essence ou de la forme résulte un précieux avantage épistémologique : un monde homogène, partant univoque, complexion propre à asseoir l’objectivité de la démarche scientifique, sa neutralité axiologique et la toute-puissance de la méthode, déductive et linéaire (sans saut qualitatif). La vérité se définit comme conformité à une loi.
11Le modèle analytique, universel, déterministe, nominaliste et monosémique des sciences dures fut importé dans les sciences humaines avec le triomphe du positivisme. Fascinées par les réussites théoriques et pratiques des premières, les secondes voulurent en imiter l’épistémologie, malgré les mises en garde d’un Aristote par exemple : « on ne doit pas chercher la même rigueur dans toutes les discussions indifféremment » [6]. Vérité et Méthode retrace l’histoire intellectuelle de cette incoercible attirance. L’herméneutique « traditionnelle » porte elle aussi les marques de cette séduction.
12Dans un univers monologique, les problèmes d’interprétation s’effacent. Y règne le type classique d’herméneutique ou herméneutique normative, science des règles de l’interprétation des textes (au sens le plus large du terme), essentiellement technique et normative : « Son propos était d’indiquer les règles ou la méthode à suivre quand on cherche à interpréter des écrits de manière scientifique, en vue d’écarter l’arbitraire et le subjectivisme dans le domaine de l’interprétation » [7].
13Elle fut élaborée sous le présupposé du sens unique de tout texte, préjugé l’inscrivant explicitement dans une logique de l’univocité, laquelle considère la fonction d’interprétation comme ancillaire ou secondaire pour la compréhension: seuls les textes ne délivrant pas immédiatement au lecteur leur sens, un et clair, donnent lieu à interprétation. Sauf cas pathologiques, la compréhension se réalise sans recours à l’interprétation, le sens objectif déposé de « toute éternité » dans le texte se découvrant comme par lui-même.
14A cette conception de l’herméneutique pétrie encore de méthode, trahissant par là une obédience positiviste, Gadamer oppose les grandes lignes d’une herméneutique philosophique [8]. Il y exerce, croyons-nous, et pour certains aspects la propose explicitement, une nouvelle épistémologie, pour les sciences humaines à tout le moins [9]. Elle se refuse à séparer sujet et objet dans l’acte de connaissance; l’intimité de leur lien condamne aussi bien la réduction de la subjectivité à l’arbitraire qu’elle écarte l’objectivité affirmée pure de toute influence culturelle. Le particulier comme simple accident d’une loi, d’un général le cède à l’occurrence comme perfection, achèvement d’un type qu’elle exerce tout en le modifiant dans une perspective dialectique-dialogique (Titre 2). Pour rendre raison de ce mouvement de va-et-vient - opérant dans l’abduction comme dans le cercle herméneutique - il faut disposer d’une métaphysique articulant une pluralité simultanée et contenue de points de vue, souplesse cognitive faisant défaut à la métaphysique de l’univocité.
2 – Vérité et Méthode du point de vue métaphysique : métaphysique de l’univocité et métaphysique de l’analogie
15Dénonçant l’assimilation du savoir (en sciences humaines, dont il sera désormais seule question) à la connaissance méthodique, ressort essentiel de la vérité moderne, c’est tout aussi bien la métaphysique de l’univocité dans sa prétention à un monopole épistémologique que condamne Gadamer. Dût-elle n’avoir point été thématisée dans Vérité et Méthode, la métaphysique de l’analogie n’en informe pas moins l’herméneutique gadamérienne. Il sied de présenter les articulations fondamentales structurant ces deux types de métaphysique.
§1 – Métaphysique de l’univocité et métaphysique de l’analogie du point de vue des notions
16Aristote, dans les Catégories, définit comme suit la notion univoque: « se dit de ce qui a à la fois communauté de nom et identité de notion. Par exemple, l’animal est à la fois l’homme et le boeuf; en effet, non seulement l’homme et le boeuf sont appelés du nom commun d’animal, mais leur définition est la même, car si on veut rendre compte de ce qu’est la définition de chacun d’eux, en quoi chacun d’eux réalise la notion d’animal, c’est la même définition qu’on devra donner » [10]. La pensée occidentale est fort rompue à la logique des notions univoques, ainsi qu’en témoignent ses taxinomies en genre/espèce. Le genre se disant selon la communauté de nom et l’identité de notion dans ses espèces, et l’espèce dans ses individus, genre et espèce sont notions éminemment univoques [11]. L’unité dont elles rendent raison s’entend de manière absolue, c’est-à-dire comme unité totalement abstraite des espèces ou des individus dont elle est affirmée. A titre exemplaire, le genre ne porte aucune trace de ses espèces; parfaitement séparé, il leur est imperméable, dans le respect de la logique ensembliste. En d’autres termes, il n’y a pas de relation réciproque entre le genre et ses espèces.
17Aristote pratique, à côté de l’univocité, un autre mode d’être dit. N’écrit-il pas par exemple : « Les causes et les principes des différents êtres sont, en un sens, différents, mais, en un autre sens, si on parle en général et par analogie [nous soulignons], sont les mêmes pour tous les êtres » [12]. S’y exprime une unité-universalité de signification (« mêmes »), non dite pourtant selon une signification unique: « sont, en un sens, différents ». Seule une logique de l’analogie permet de dire ces causes et principes « les mêmes pour tous les êtres » ; elle « con-tient » en quelque manière ces sens différents, plus exactement permet de les concevoir dans une certaine unité.
18Si la notion dite univoquement présente une unité absolue en ce qu’on peut parfaitement l’abstraire de la réalité concrète dans laquelle elle s’« exerce », la notion dite selon l’analogie ne recèle « qu’ »une unité relative. Une métaphysique de l’analogie ne conçoit pas la notion tout uniment mais l’entend autre dans les choses autres [13], tout en affirmant son universalité fonctionnelle, « sorte de fonction proportionnelle infiniment remplis-sable » [14]. La notion analogique procède d’un jeu, d’une « dialectique » de ressemblances et dissemblances articulé selon une double dimension assumée par deux modes : l’analogie de proportionnalité ou « unité logique de ce qui est dit selon la proportionnalité » et l’analogie d’attribution ou « unité logique de ce qui est dit par rapport à un premier » [15].
19La notion analogique permet de dresser des proportions, « une égalité de rapports et supposant quatre termes au moins » [16] : a/b = c/d. Par exemple, la nageoire est au poisson ce que l’aile est à l’oiseau selon une unité analogique de fonction [17]. Chaque fraction dit la fonction motrice et la série - comparaison de fractions différentes - la dit aussi mais dans sa diversité; d’où l’expression aristotélicienne « une d’une certaine manière ». L’analogie d’attribution trouve sa plus fameuse expression dans la métaphore de la santé : « L’[ê]tre se prend en plusieurs acceptions, mais c’est toujours relativement à un terme unique, à une seule nature déterminée. Ce n’est pas une simple homonymie, mais de même que tout ce qui est sain se rapporte à la santé, telle chose parce qu’elle la conserve, telle autre parce qu’elle l’a produit, telle autre parce qu’elle est le signe de la santé, telle autre enfin parce qu’elle est capable de la recevoir […] de même aussi l’[ê]tre se prend en de multiples acceptions, mais en chaque acception, toute dénomination se fait par rapport à un principe unique » [18]
20La notion analogique se distingue fondamentalement de l’univoque en ce qu’on ne peut l’abstraire parfaitement. Sa concrétion avec ce dont elle est affirmée la laisse « confuse »: l’analogie n’a pas de modes comme le genre ses espèces mais elle est « ses » modes, figure « hétérogène » intrinsèquement mêlée de « même » et d’« autre », « jeu de ressemblances qui entre en interaction avec un jeu de dissemblances » [19]. Ainsi Jean de Saint Thomas peut-il écrire : « s’il y avait un concept adéquat et parfait de l’analogue (de l’être), explicitant tout ce qui est dans l’analogue, il représenterait non seulement l’unité, mais encore la diversité de celui-ci » [20].
§2 – Métaphysique de l’univocité et métaphysique de l’analogie du point de vue des perspectives d’intelligibilité : primauté de la forme ou de l’acte
21Nous avons vu la métaphysique de l’univocité consacrer la primauté de la forme (substance ou « permanence »), cédant à la propension naturelle à l’unicité [21], au monde clos. La clôture, à fin de maîtrise, y est assurée par rapport de l’existence, acte ou exercice hic et nunc à l’accident. L’appréhension de l’acte comme simple accident n’épuise toutefois aucunement le concept d’acte, ainsi que l’expose de Muralt : « Dans l’ordre métaphysique de la substance et de la quiddité, l’opération est l’accident de la puissance. Dans l’ordre métaphysique de l’acte et de l’exercice, l’opération est l’acte de la puissance, c’est-à-dire sa perfection d’être, sans et hors de laquelle la puissance absolument n’est pas. L’opération donc est selon le premier point de vue un être accidentel, second, "diminué"; selon le deuxième point de vue, elle est un être par soi, un principe d’être » [22].
22L’affirmation d’une pluralité intrinsèque de points de vue sur le même objet suppose une métaphysique de l’analogie laquelle, dans sa version génuine aristotélicienne, ne manque pas de mentionner l’analogie des causes [23], ni d’exercer une pluralité de perspectives d’intelligibilité, en particulier celle de la substance et celle de l’acte.
23La perspective d’intelligibilité selon l’acte, en ce qu’elle conjugue dynamiquement une appréhension synchronique des réalités (opération commune du sujet et de l’objet) et leur considération diachronique (comme achèvement, perfection) [24], rend infiniment mieux raison de l’activité cognitive (voir plus précisément II, Chapitre 1). La primauté de la perspective de l’acte s’impose sans ambages pour les branches de la praxis, et notamment l’ars juris, dès lors qu’on la reformule comme précellence de la causalité finale : l’homme agit toujours en vue de quelque fin. La prégnance de l’acte atteint pareillement aux sciences dures; qu’il nous suffise de rappeler la notion de paradigme dans sa fonction cognitive : « s’il guide la recherche ce n’est pas seulement à la manière d’une théorie, mais aussi comme un ensemble de dispositions acquises par les membres de la communauté » [25]. La référence à des « dispositions acquises », des habitus, donc des éthos inscrit l’acte, la perspective d’intelligibilité selon l’exercice au cœur de l’épistémologie [26].
24Entre une conception statique des réalités conformément à la métaphysique de l’univocité et leur appréhension dynamique selon l’esprit dialectique et perspectiviste propre à la métaphysique de l’analogie, où situer Vérité et Méthode ? La réponse est décisive pour l’interprétation en général et la qualification juridique en particulier : s’opère-t-elle selon une logique linéaire général/particulier à la faveur d’une subsomption-classement ou suivant une dialectique type/occurrences aux termes si intimement liés que celles-ci deviennent comme les « modes » de celui-là ?
25Le discours cartésien place au centre de l’épistémologie moderne la méthode dont découle une connaissance strictement réglée, ramassée dans des lois, absolument abstraite des réalités c’est-à-dire, d’un point de vue subjectif, indépendante de l’observateur qui ne s’y trouve pas impliqué. L’« uni-formité » de la méthode, unique pour tous les domaines scientifiques, répond à une conception univoque des réalités. Or l’herméneutique gadamérienne situe la « vérité » en sciences humaines hors la méthode et sa volonté de maîtrise, rejetée dès l’épigraphe de Rilke, et dont témoigne par exemple l’implication intrinsèque (« essentielle ») de l’« observateur » dans l’expérience, longuement abordée au titre de l’application, laquelle exprime l’appartenance culturelle de l’interprète. Il sied, dès lors, de référer cette herméneutique à la métaphysique de l’analogie.
26Cette dernière prendra la forme de l’aristotélisme dynamique, à savoir une structure de pensée privilégiant l’intelligibilité des réalités selon la perspective de l’acte. Nous le montrerons à l’œuvre au sein de quelques articulations maîtresses de l’herméneutique gadamérienne.
II – Herméneutique gadamérienne et aristotélisme dynamique
1 – Aristotélisme dynamique
27Une interprétation répandue d’Aristote privilégie jusqu’à l’exclusivisme le premier terme des couples (analogues) classiques de raisons d’intelligibilité premières : substance/acte, quiddité/exercice et essence/existence. Popper [25] l’illustre parfaitement qui qualifie d’« essentialisme » la doctrine d’Aristote, répétant en cela un argument vieux de plusieurs siècles pris d’une lecture de La Métaphysique selon la seule logique de l’univocité. Cette compréhension « statique » consiste à rapporter la connaissance vraie au seul point de vue de l’essence, c’est-à-dire à réduire chacun des couples à son premier terme en hypostasiant la substance, la quiddité ou l’essence. L’acte, l’exercice ou l’existence en deviennent ancillaires, simples accidents que la dépendance à l’égard de la substance prive de toute autonomie en tant que perspective d’intelligibilité propre. Rapportant l’exercice à la quiddité, l’essentialisme se condamne à une vision statique du monde. L’identification de l’acte à un simple accident s’en infère quasi naturellement. Nous préférons une lecture dynamique de La Métaphysique comme métaphysique de l’acte, à la faveur de laquelle l’acte s’entend (également) comme perfection, achèvement de la puissance [27].
28Pour le dire abruptement, dans une conception statique, analytique des réalités, un tout, quel qu’il soit, n’est jamais que la somme, la simple résultante des parties. Dans une conception dynamique, en revanche, le tout est plus que la somme des parties, à tout le moins s’en différencie-t-il qualitativement, présentant par exemple des propriétés émergeantes étrangères aux parties qui le composent [28].
29Le débat, très intense au moyen âge, concernant la substance comme « composé » de matière et de forme [29] - telle la substance « homme » faite de corps et d’âme - donne son relief le plus marqué à la relation du tout et des parties, en dévoilant deux conceptions fort différentes de la causalité.
30La position de la métaphysique de l’univocité consiste à attribuer à la « matière », le corps par exemple, une actualité propre, absolue de celle de la forme, l’âme par exemple, c’est-à-dire indépendante de toute détermination par cette dernière: la matière est, existe à part la forme. L’actualité de la forme, elle, ne saurait prêter au doute. La substance se compose dès lors de parties, matière et forme en l’occurrence, absolues l’une de l’autre, c’est-à-dire sans causalité de l’une exercée à l’égard de l’autre, puisque chacune est actuelle par elle-même. De ce que leur existence n’est pas relative l’une à l’autre (dans le tout), leur union s’avère philosophiquement accidentelle: il n’est ni de l’essence de la matière, ni de celle de la forme, d’être intrinsèquement unie l’une à l’autre; leur union se surajoute, accidit (« accidentel ») à la nature qu’exerce pleinement chacune sans l’autre.
31En métaphysique de l’analogie, ni la matière ni la forme ne sont séparées, absolues l’une de l’autre et du tout substantiel. La matière n’est telle que sous l’effet de la causalité en acte de la forme qui, précisément, lui permet d’accomplir sa fonction de matière; et réciproquement, la forme n’est telle que sous l’effet de la causalité en acte de la matière qui lui permet d’accomplir sa fonction de forme. Ainsi chaque cause exerce sa causalité propre exclusivement sous l’effet de la causalité en acte de l’autre, telles sont des causes réciproques. La simultanéité de cette réciprocité donne à comprendre l’acte intrinsèque aux deux causes comme effet un, stricto sensu non composé. Si les parties sont relatives l’une à l’égard de l’autre dans le tout, ce n’est point d’une manière accidentelle, secondaire comme une qualité s’ajoutant à un sujet réel distinct. Elles doivent être conçues « relatives "essentiellement" », suivant une relation dite transcendantale « qui lie deux réalités entre elles en ce qu’elle pénètre, traverse de part en part (transcendit), imbibe (imbibit) l’une à l’égard de l’autre » [30]. Chaque cause, de surcroît, prend part au tout en exerçant sa causalité spécifique, le causant totalement en son ordre propre. L’âme par exemple cause totalement le tout substantiel dans l’ordre de la causalité formelle, et le corps cause totalement le tout substantiel dans l’ordre de la causalité matérielle. La causalité totale de chaque genre de cause à propos d’un même effet requiert, de ce que la notion de cause est alors entendue de manière non univoque, une métaphysique de l’analogie.
32Chacune de ces positions philosophiques se caractérise par une conception spécifique de la causalité.
33En métaphysique de l’univocité, les parties - entités absolues les unes des autres - concourent au tout selon le même titre (mode unique d’intelligibilité); elles s’articulent selon une causalité de causes partielles et concourantes, telle qu’illustrée par l’exemple de deux chevaux tirant un même char, se répartissant « quantitativement » la force de traction dans l’homogénéité de la cause. Dans une telle métaphysique, en effet, le mot cause reçoit une acception univoque. Si les causes peuvent y être multiples numériquement, elles ressortissent toujours au même genre (celui de la causalité efficiente, en l’occurrence), étant nécessairement identiques selon la notion. Chacune y exerce distinctement sa part (point de vue quantitatif) et non son genre (point de vue qualitatif) de causalité.
34En métaphysique de l’analogie, les parties sont intrinsèquement relatives les unes aux autres dans le tout qui ne se surajoute point mais en émerge, selon l’acception que l’épistémologie contemporaine prête à « émergent » dans l’expression qualités émergentes « c’est-à-dire qu’elles sont constatables empiriquement, sans être déductibles logiquement » [31]. L’intelligence humaine doit alors substituer à la logique traditionnelle d’une causalité plate, linéaire, la dynamique d’une causalité de causes réciproques et totales [32].
35La réciprocité prévient l’appréhension du concours de causes ou parties dans le tout comme leur simple co-existence. Au contraire, leur union dans la substance par exemple (ou dans l’acte de connaissance, on le verra) n’est pas postérieure mais contemporaine à leur actualité puisque la substance en est l’effet un, par soi, commun et non tiers. Leur union ne saurait, dès lors, être accidentelle, mais « essentielle », « substantielle » selon une relation transcendantale par quoi « nous entendons une réalité qui se réfère à une autre par tout ce qui la constitue en elle-même. Pareille réalité est donc intégralement pénétrée de relativité. C’est de cette manière que nous concevons les principes constitutifs qui forment la structure de l’être particulier, tels que l’essence et l’existence, la matière et la forme, la substance et les accidents, les facultés et les actions » [33]. La relation transcendantale se conçoit comme l’effet de la causalité de causes réciproques et totales, emblématiques de l’aristotélisme dynamique, lequel n’ignore pas pour autant la causalité de causes partielles et concourantes afin de rendre raison du résultat d’une causalité de causes homogènes.
36De ce que matière et forme n’existent qu’au sein de l’unité substantielle, s’infère que le tout exerce véritablement une causalité formelle sur les parties comme parties (du tout), sous la raison de forme, convient-il de préciser, car les parties précèdent le tout du point de vue de la causalité matérielle. Au paradoxe qu’on pourrait y lire, il faut préférer la multiplicité de perspectives d’intelligibilité portées sur la même réalité. Par exemple, in casu, le tout précède les parties du point de vue de la forme, alors qu’il les suit du point de vue de la matière. La pluralité de perspectives d’intelligibilité portant simultanément sur le même objet caractérise précisément la métaphysique de l’analogie.
37Cette pluralité de perspectives et la relation transcendantale selon laquelle elles s’articulent parfois revêtent la plus haute importance pour la théorie de la connaissance, plus précisément l’acte de connaissance.
38Les causes s’y distribuent entre le sujet, cause matérielle et efficiente de l’acte de connaissance et l’objet qui, en tant que forme intelligible, est cause formelle objective de ce même acte de connaissance, lequel se réalise dans une unité immédiate et par soi du sujet et de l’objet selon la relation transcendantale. L’aristotélisme dynamique affirme l’exercice commun et un de l’intellect en acte et de l’intelligible en acte en se fondant sur ces citations d’Aristote: « l’acte du senti et [l’acte] de la sensation est le même et unique », « l’âme est d’une certaine manière toutes choses; les êtres sont en effet soit sensibles, soit intelligibles, et la science est d’une certaine manière les objets de science, la sensation les sensibles » [34].
39N’est-ce point affirmer la participation active du sujet dans l’acte de connaissance, la non neutralité de l’observateur ? L’homme n’appréhende jamais les réalités qu’à la hauteur de ses puissances sensibles et facultés intellectives. Aristote, prenant la mesure de cette finitude, recommande l’humilité dans l’élaboration de la science : « une chose est dite connue en deux sens, soit pour nous, soit d’une manière absolue. Sans doute devons-nous partir des choses qui sont connues pour nous » [35].
40Thomas d’Aquin rend raison avec plus de force encore de l’intimité du sujet et de l’objet constitutive de l’acte de connaissance : « quand on dit que l’intelligence est dans l’erreur lorsqu’elle connaît une réalité autrement [aliter] qu’elle n’est, on dit vrai si l’on rapporte « autrement » à la réalité connue. Car l’intelligence est dans l’erreur lorsqu’elle pense qu’une chose existe autrement qu’elle n’est. […] Mais on ne dit pas vrai, si « autrement » est rapporté à celui qui comprend. Il n’est pas erroné d’admettre que le mode d’être de celui qui comprend effectivement est différent du mode d’être de la réalité existante. Car l’objet pensé est immatériellement en celui qui comprend selon la nature de l’intelligence, mais non pas matériellement à la manière d’une réalité matérielle » [36].
41Ainsi en aristotélisme dynamique connaît-on réellement la chose, c’est-à-dire telle qu’elle existe en ses propriétés, mais aspectuellement seulement, à savoir selon ce que nos facultés humaines peuvent appréhender de la réalité. Thomas d’Aquin l’explicite dans le même article : « L’objet à connaître est […] proportionné à la faculté connaissante » [37]. L’intimité du connaissant et du connu dans l’acte de connaissance reçoit une caractérisation encore plus fine avec la notion de mode : le reçu l’est selon le mode du recevant, « omne receptum ad modum recipientis » dit Thomas (ou d’autres formules analogues: secundum modum intelligibilem [ST I, q. 14. art. 5], secundum esse intelligibile [ST I, q. 15, art. 1]). Toute connaissance doit être alors affirmée relative au point de vue adopté sur l’objet, au contexte de l’observation [38], lequel objet ne livre dans l’acte de connaissance que la forme intelligible correspondant à la perspective d’intelligibilité sous laquelle il a été interrogé (par exemple selon la quiddité ou selon l’acte). La collaboration du sujet et de l’objet s’opère selon la causalité de causes (hétérogènes) totales et réciproques.
42La réciprocité considérée du côté du sujet, du ad modum recipientis, enchâsse l’acte de connaissance dans la tradition et la culture, qu’il s’agisse des éthos scientifiques [39] ou extra-scientifiques [40]. L’insertion de l’interprète dans une tradition constitue l’une des pierres de touche de l’herméneutique gadamérienne - notamment les Vorverständnissen - comme de la sémiotique de Eco - notamment les représentations encyclopédiques locales [41]. Le recevant entre dans l’acte de connaissance « travaillé » par une tradition et une culture, connaissance sédimentée dans la mémoire et l’imagination sous forme de représentations ou idées, ces dernières ne constituant toutefois pas le terme de l’acte de connaissance mais son moyen. Ainsi la synchronie de l’acte de connaissance c’est-à-dire la réciprocité du sujet et de l’objet en relation transcendantale s’opère-t-elle dans une simultanéité avec la diachronie de la connaissance sédimentée (recueillie dans le recevant). Cette simultanéité se découvre en maintes articulations maîtresses de Vérité et Méthode, mais également dans la qualification (rapport Loi/cas) et l’hypothèse abductive. Le Chapitre 2 en tentera la preuve pour les premières, le Chapitre 3 la thématisera pour les secondes.
2 – Herméneutique gadamérienne et aristotélisme dynamique
43Il s’agit de montrer, fût-ce à gros traits, la présence intrinsèque à l’herméneutique gadamérienne de l’aristotélisme dynamique.
§1 – Preuve originale : du droit naturel variable
44Dans la subdivision intitulée « L’actualité herméneutique d’Aristote » [42], Gadamer aborde le problème culminant de l’herméneutique: « le fait que la tradition doit être comprise en son identité et pourtant toujours autrement » [43]; on retrouve dès l’abord le jeu de « même » et d’« autre », de ressemblances et de dissemblances propre d’une conception analogique des réalités; Gadamer poursuit : « il s’agit là, logiquement parlant, du rapport du général au particulier. Comprendre est alors un cas particulier de l’application d’une généralité à une situation concrète et particulière » [44].
45Le juriste reconnaîtra aisément dans ces lignes la description de l’opération de « qualification », que Gadamer thématise par référence au savoir moral, et plus précisément à l’éthique aristotélicienne [45] considérée comme particulièrement importante. De là Gadamer gagne « la situation de celui qui « applique » le droit » [46], « l’« art » du juge » [47] a-t-il soin de préciser, épousant une perspective dynamique de l’acte, supportée par la prépondérance de l’application et du « en situation » lui correspondant ou plus génériquement par la caractérisation du travail judiciaire comme « art ». Ces affirmations s’élancent du cœur même de Vérité et Méthode, du rejet de « tout savoir « pur », détaché de l’être » [48], de la condamnation du « savoir d’objet » auquel Gadamer oppose l’éthique d’Aristote : « celui qui sait n’est pas confronté à un état de choses qu’il ne ferait que constater. Il est au contraire immédiatement impliqué par ce qu’il connaît » [49]. La simultanéité ici esquissée reçoit un contour plus ferme de la comparaison du savoir moral avec la techne. En effet, « la possession en propre du savoir moral ne saurait signifier que l’on commence par l’avoir et qu’on l’applique ensuite à une situation concrète [suit un catalogue d’images directrices]. On ne peut pas pleinement déterminer, par exemple, ce qui est juste indépendamment de la situation qui demande justice, alors que l’eidos de ce qu’un artisan se propose de produire est pleinement déterminé » [50]. La relation d’intrinsèque dépendance du savoir typique et du cas-occurrence s’identifie comme l’unité par soi de la relation transcendantale, simultanéité la plus étroite qui se puisse concevoir: l’exigence constitutive de la situation concrète pour l’élaboration du savoir lui-même ne saurait s’entendre d’une existence-accident de l’essence (eidos) mais seulement d’une existence- perfection de l’essence, où l’on reconnaît l’originalité de l’aristotélisme dynamique.
46L’indubitabilité de l’appartenance de l’herméneutique gadamérienne à la métaphysique de l’analogie s’acquiert notamment au gré de l’analyse du droit naturel aristotélicien que Gadamer est l’un des très rares auteurs à affirmer variable.
47Il note d’emblée l’originalité de la conception du Stagirite : « la position d’Aristote sur le problème du droit naturel est de nature extrêmement subtile et ne peut absolument pas être mise sur le même plan que la tradition ultérieure du droit naturel » [51], laquelle est notoirement « essentialiste » : absoluité du droit naturel à l’égard de toute culture ou tradition, déduit de l’essence (forme, eidos), pur de toute considération existentielle. Attentif au dynamisme du réel, le philosophe allemand dénonce les insuffisances d’une interprétation statique, plate, d’Aristote. La thèse dominante oppose en effet « le caractère invariable du droit naturel à la variabilité du droit positif » [52]. Pour classique qu’elle soit, elle n’en est pas moins fort réductrice selon Gadamer : « c’est bien ainsi qu’on a en général compris Aristote. Mais on manque de la sorte la profondeur véritable de ce qu’il a saisi. Bien sûr, l’idée d’un droit absolument immuable ne lui est pas inconnue, mais il restreint strictement ce droit au domaine des dieux et affirme que, parmi les hommes, le droit naturel est aussi variable que le droit positif. […] Dans la mesure où la nature de la chose laisse encore une marge de mobilité pour la fixation du droit, ce droit naturel reste quand même variable » [53]. Une telle proposition en termes de métaphysique de l’univocité s’abîmerait aussitôt dans le paradoxe.
48Elle s’avère, au rebours, parfaitement adéquate à l’épistémologie de l’aristotélisme dynamique pour laquelle les réalités ne sont jamais connues qu’aspectuellement. Par ailleurs, comment envisager un droit universel, propriété découlant de sa complexion « naturel », et variable tout à la fois c’est-à-dire une simultanéité de « même » et d’« autre », sans adhérer à une vision du monde selon l’analogie ? Si, de surcroît, le droit naturel est généralement pensé immuable, comment rendre raison de sa variabilité sans concevoir l’application du droit dans les occurrences comme intrinsèquement liée au savoir juridique, pris notamment des catégories ou types légaux ? Les cas se présentent alors comme de véritables modes du type, dans la logique des concepts analogiques. C’est pourquoi Gadamer affirme qu’il ne peut être fait un usage dogmatique du droit naturel [54]. Ces linéaments d’herméneutique juridique annoncent la dialectique type/occurrence (Chapitre 3), qui engage une compréhension dynamique de la qualification.
49Le bilan de la subdivision concernant l’actualité herméneutique d’Aristote exprime sans ambages la présence intrinsèque à l’herméneutique gadamérienne de l’aristotélisme dynamique, enseignement d’autant plus remarquable qu’il donne son plein relief à la figure herméneutique peut être la plus fondamentale, le trinôme compréhension-interprétation-application, consacrant la simultanéité synchronie/diachronie (voir encore Section 2), elle-même emblématique de l’acte de connaissance en aristotélisme dynamique, et à laquelle nous opposons la plate linéarité d’une logique général/particulier. Eu égard à l’importance des thèses qu’il comporte, nous citons ce bilan in extenso: « En résumé, si nous relions à notre problématique la description du phénomène éthique et en particulier celle de la vertu du savoir moral chez Aristote, l’analyse aristotélicienne livre en fait une sorte de modèle des problèmes que pose la tâche herméneutique. Nous avons nous aussi acquis la conviction que l’application n’est pas une partie accessoire et occasionnelle du phénomène de la compréhension, mais qu’elle contribue à le déterminer dès le début et dans son ensemble. Mais l’application ne consiste pas d’abord, là non plus, à relier quelque chose d’universel, précédemment donné, à la situation particulière. L’interprète qui a affaire à une tradition cherche à se l’appliquer à lui-même. Mais là non plus cela ne veut pas dire que le texte transmis soit d’abord donné et compris par lui comme quelque chose d’universel et, par voie de conséquence, dans un second temps seulement, utilisé en vue d’applications particulières. Au contraire, l’interprète ne vise absolument à rien d’autre qu’à comprendre cet universel, le texte, c’est-à-dire à comprendre ce que dit la tradition, ce qui constitue le sens et la signification du texte. Mais pour le comprendre, il ne peut (darf) pas se proposer de faire abstraction de lui-même et de la situation herméneutique concrète dans laquelle il se trouve. Il lui faut référer le texte à cette situation si tant est qu’il veuille accéder à la compréhension » [55].
§2 – De quelques figures de l’aristotélisme dynamique dans Vérité et Méthode
A – De l’analogie en général
50Nous avons déjà relevé (Section 1) la structure analogique de la compréhension de la tradition toujours identique et autre à la fois. La fusion des horizons en appelle, de manière connexe, à l’appréhension analogique de la réalité (voir encore §3). La complexion aspectuelle de la connaissance soutient, quant à elle, maints moments nodaux de la vision gadamérienne. Ainsi de la vérité : « C’est précisément parce que la vérité, qui a pour lieu le logos, n’est pas celle d’une simple réception (d’un noein), parce qu’elle ne consiste pas simplement à laisser l’être apparaître, mais pose toujours l’être dans une certaine perspective […] que le logos et non le mot (onoma) est le porteur de la vérité » [56]. La nature aspectuelle de la connaissance permet également d’écarter les accusations de relativisme : « La diversité de ces visions du monde ne signifie pas une relativisation du monde. Au contraire, ce qu’est le monde lui-même ne diffère en rien des aspects sous lesquels il s’offre » [57]. Elle étire son humble réalisme jusqu’à L’apect universel de l’herméneutique [58].
B – De la perspective d’intelligibilité selon l’acte ou exercice
51Le fameux cercle herméneutique révèle exemplairement l’enjeu d’une interrogation portant sur le fondement métaphysique de l’herméneutique. On peut le caractériser comme le dialogue visant à dégager l’esprit du tout depuis la partie, tout en comprenant la partie à travers le tout : « le mouvement de la compréhension est un va-et-vient continuel du tout à la partie et de la partie au tout. La tâche est d’élargir en cercles concentriques l’unité du sens compris. La justesse de la compréhension a toujours pour critère l’accord de tous les détails avec le tout. Si cette concordance fait défaut, c’est que la compréhension échoue » [59].
52La figure du cercle devait-elle être régie par une métaphysique de l’univocité qui ne connaît que des causes homogènes dont le jeu suit l’adage « le tout équivaut à la somme des parties », la notion de cercle herméneutique deviendrait une simple commodité de langage, manière imagée de s’exprimer ne répondant à aucune opération réelle de l’esprit. Voulût-on lui prêter une effectivité réelle, authentique acte de penser, on pourra alors aisément confondre ce cercle pour paralogisme suivant l’argument courant de « circularité ». Le cercle herméneutique, en tant que réelle opération de la pensée, condamné, c’est toute l’herméneutique qui s’en trouve ruinée puisqu’il en constitue l’une des pièces maîtresses, « élément structurel ontologique de la compréhension » [60], en corrélation avec l’anticipation, les Vorverständnissen.
53Si le cercle herméneutique représente une authentique opération de l’esprit en tant qu’il comprend, alors la compréhension d’un texte ne résulte pas de la somme des parties comprises selon la successivité de la lecture, mais elle est « intérieure » au mouvement même d’anticipation du tout dans la lecture de chaque partie et de rétroaction du tout acquis au fur et à mesure de la lecture sur la compréhension de chaque partie : la compréhension est l’effet un, commun et non tiers de ce va-et-vient de la partie au tout : « Quiconque veut comprendre un texte réalise toujours une ébauche. Dès que se montre un premier sens dans le texte, l’interprète se donne en ébauche un sens du tout. A son tour ce premier sens ne se dessine que parce qu’on lit déjà le texte, guidé par l’attente d’un sens déterminé. C’est dans l’accomplissement d’une telle pré-esquisse, constamment révisée il est vrai à partir de ce que livre le progrès dans la pénétration du sens, que consiste la compréhension de ce qui est donné » [61]; la causalité circulaire ici exercée n’est ignorée ni d’Aristote ni des juristes [62]. La démarche logique supposée par une telle description n’est ni inductive, ni déductive mais abductive, recelant un élément de pari, d’hypothèse c’est-à-dire une anticipation. Par abduction, Eco entend « l’adoption provisoire d’une inférence explicative devant être soumise à vérification expérimentale, et qui vise à trouver également, en même temps que le cas, la règle » [63]. En d’autres termes, pour l’herméneutique gadamérienne, toute compréhension est une tentative, comprendre n’est jamais maîtriser.
54Dialogue, va-et-vient, anticipation, abduction, autant de marques d’une perspective dynamique d’exercice. Seule une perspective d’intelligibilité selon l’acte, l’effectuation peut leur conférer cohérence, cette dernière fût-elle d’une autre sorte que celle portée par la logique formelle univoque.
55Echappant à la dominante causalité de causes partielles et concourantes caractérisant la métaphysique de l’univocité, l’aristotélisme dynamique connaît un mode de causalité propre, dont l’opération, « trans-générique », ne produit pas un effet tiers, résultante externe, mais un acte commun et un, par soi, des différentes causes hétérogènes en exercice, à l’instar de la chose singulière, unité par soi de matière et de forme. Cette causalité de causes réciproques et totales permet de laver l’herméneutique (le mouvement de la compréhension plus particulièrement) de l’accusation de paralogisme dont son cercle de la partie et du tout est frappé, critique de « circularité » dressée à partir d’une métaphysique de l’univocité précisément inapte à concevoir un mouvement de va-et-vient, une rétroaction.
56De manière analogue, l’interprète actualise un sens par réception active de la tradition (dont le texte à comprendre est une forme de sédimentation) dans et avec laquelle il dialogue pour l’unité du comprendre, de l’appliquer et de l’interpréter, thèse centrale de l’herméneutique gadamérienne [64] (voir encore §3).
57Nous relèverons encore un thème gadamérien ressortissant explicitement de l’aristotélisme dynamique. Nous visons la démonstration - fondamentale pour une herméneutique confessant un « tournant ontologique […] pris sous la conduite du langage » [65] - ensuite de laquelle on reconnaît « dans la réalisation vivante de la parole, dans l’energeia langagière, l’essence de la langue » [66]. Ne saurait-on mieux affirmer la primauté de la perspective d’intelligibilité selon l’acte pour telle « réalité » ou res que d’en montrer l’essence procéder de l’acte ? C’est, ce nous semble, la caractérisation génuine de l’ars [67].
C – De la simultanéité du présent et du passé
58La conception gadamérienne de la compréhension emprunte la voie dynamique du va-et-vient, pensée en acte non seulement de la dialectique (de tension et non de sursomption) du cercle herméneutique, mais également de l’insertion (donc un mouvement) de l’interprète dans une tradition, « insertion dans le procès de la transmission où se médiatisent constamment le passé et le présent ».
59Gadamer réunit ces deux moments du comprendre en un acte unique présentant les caractéristiques de l’effet d’une causalité de causes réciproques et totales, unité transcendantale de l’interprète (présent) et de la tradition (passé) : « Le cercle n’est [donc] pas de nature formelle, il n’est ni subjectif, ni objectif ; il ne fait au contraire que présenter le comprendre comme le jeu où passent l’un dans l’autre le mouvement de la tradition et celui de l’interprète. L’anticipation de sens qui guide notre compréhension d’un texte n’est pas un acte de la subjectivité, mais se détermine [68]à partir de la communauté (Gemeinsamkeit) qui nous lie à la tradition. Or, cette communauté est saisie en continuelle formation dans notre rapport à la tradition. Elle n’est pas simplement une condition préliminaire à laquelle nous sommes depuis toujours soumis; au contraire, nous produisons cette communauté même dans la mesure où nous comprenons, où nous participons à l’événement de la transmission, et où nous ne cessons pas ainsi de déterminer cet événement même » [69].
60Du cercle herméneutique reçu dans cette acception large, Gadamer glane la notion fondamentale de fusion des horizons. Les horizons du passé et du présent ne sont toutefois pas indépendants l’un de l’autre [70]. L’horizon du passé se construit, en effet, toujours à partir du présent, dans la lecture qu’en donne l’interprète sous l’influence du travail de l’histoire dont ne l’affranchit nullement la conscience de sa propre historicité.
61Plus globalement, en termes épistémologiques, l’acte de connaissance - moment synchronique du savoir - ne peut se penser sans la participation intrinsèque de la connaissance sédimentée dans la culture et la tradition - moment diachronique du savoir -, appartenance active que résume la formule latine déjà citée ad modum recipientis. Cela ne reviendrait-il pas à affirmer le sujet de la connaissance et son objet en relation transcendantale dans l’acte même de connaissance ?
D – De la relation transcendantale
62Nous mentionnions au bilan de la section précédente le trinôme compréhension-interprétation-application, consacrant la simultanéité synchronie/diachronie dans l’acte de connaissance.
63Dans ce dialogue du sujet et de l’objet, acte de connaissance particulier de la compréhension d’un texte, opèrent des causes réciproques et totales : « Que le travail [donc une perspective d’acte] herméneutique se conçoive comme une entrée en dialogue avec le texte, c’est là par conséquent plus qu’une simple métaphore; c’est le rappel de la situation originelle » [71]. Le travail herméneutique de la compréhension comme application souligne avec plus de relief encore le jeu total et réciproque du sujet et de l’objet en ce que l’interprète ne peut appréhender un sens qu’en appliquant le texte à sa propre situation: « nos réflexions nous ont amené à reconnaître que se produit toujours au sein de la compréhension quelque chose comme une application du texte à comprendre à la situation présente de l’interprète » [72]. Interprétation-compréhension-application se coulent dans une relation transcendantale que Gadamer assume pleinement en son esprit, quand ce n’est pas en sa terminologie : la compréhension d’un texte « entretient […] un rapport essentiel, et intérieur avec son interprétation » [73]; elles sont donc « relatives "essentiellement" ». L’intimité qui en résulte n’échappe pas à Grondin, commentateur autorisé : « Comprendre et appliquer à sa propre condition constituent, selon Gadamer, un seul et même événement herméneutique [nous soulignons]… ne rien comprendre à un texte signifie être incapable de l’appliquer à notre situation, se trouver dans l’impossibilité de le rattacher à notre monde, à ce que nous connaissons déjà » [74]. On reconnaît aisément à ces formules un type de pensée selon l’analogie, selon les ressemblances et dissemblances, « selon le mode du recevant », l’interprète et sa culture en l’occurrence [75]. Les attentes et préjugés de l’interprète sont assumés dans la notion de précompréhension ou, pour le juriste, d’anticipation de l’hypothèse légale, toutes connaissances dont dispose l’interprète avant même d’exercer l’acte de compréhension. Cet apport productif de l’interprète, est souvent négligé, comme l’avère si pertinemment le droit avec l’adage claris non fit interpretatio et son corrélat, le juge « bouche de la loi ».
64La relation transcendantale, nous l’annoncions au paragraphe précédent, se trouve explicitement assumée par Gadamer, de surcroît en l’un des moments clés de son herméneutique, l’appartenance de l’interprète au langage : « En métaphysique, l’appartenance signifie la relation transcen-dantale entre être et vérité, relation qui exige de penser la connaissance comme moment de l’être même et non, originairement, comme conduite du sujet [76]. […] La pensée […] ne part pas ici du concept d’un sujet qui serait indépendant et transformerait tout le reste en objet. […] Aristote […] dit de l’âme qu’elle est en quelque sorte tout étant. Dans ce type de pensée, il n’est pas question qu’un esprit sans monde, certain de lui-même, ait à chercher le chemin de l’être du monde; l’un et l’autre, esprit et monde, sont au contraire originairement liés l’un à l’autre. La relation est première » [77]. La pensée gadamérienne est à tel degré pénétrée d’aristotélisme dynamique que la suite immédiate de la citation consacre la primauté de la perspective d’intelligibilité de l’acte - à laquelle ressortit la relation transcendantale - sous sa forme la plus explicite, la causalité finale : « La pensée ancienne en a tenu compte en attribuant une fonction ontologique universelle à l’idée de téléologie » [78]. L’influence aristotélicienne est définitivement établie par l’affirmation que « la relation constitutive de l’ensemble précède les parties » [79], obédience d’autant plus indubitable que Gadamer se référant à Aristote (ci-dessus) renvoie précisément au passage dont de Muralt prend argument (supra Chapitre 1) pour démontrer la présence de la relation transcendantale dans la pensée du Stagirite, originalité même de l’aristotélisme dynamique.
65Il appert que Vérité et Méthode s’articulant, notamment, autour de la simultanéité synchronie/diachronie dans l’acte de connaissance, embrasse les structures de pensée d’une métaphysique de l’analogie, lavant maintes figures herméneutiques de l’accusation de paradoxe, en particulier celle de la tradition, ô combien déterminante dans la pensée gadamérienne : « Etre une seule et même chose et être pourtant différent » [80], formule alors parfaitement cohérente valant pour tout contenu de la tradition dont l’appropriation est historiquement chaque fois différente.
3 – Herméneutique juridique dans Vérité et Méthode et aristotélisme dynamique
66Il sied de rappeler d’emblée le rôle éminent assigné à l’herméneutique juridique dans la pensée gadamérienne, à savoir celui de « modèle de la relation entre le passé et le présent » [81]. La tension entre la fidélité au texte et la nécessité inhérente d’application à tel cas singulier, entre la diachronie et la synchronie, y est en effet portée à son degré ultime.
§1 – Herméneutique juridique dans Vérité et Méthode et aristotélisme dynamique d’un point de vue systématique
67La subdivision La signification exemplaire de l’herméneutique juridique [82] s’inscrit dans la cadre de la Reconquête du problème fondamental de l’herméneutique, plus précisément fait suite au problème herméneutique de l’« application » et à L’actualité herméneutique d’Aristote. Structurée par cette systématique, la perspective dynamique selon l’acte, que l’herméneutique juridique reflétera de manière exemplaire, prépare la voie à deux renversements cognitifs : 1) la notion d’application interdit de concevoir la pensée herméneutique sous les espèces d’un savoir pur, proprement atemporel (ni diachronique, ni synchronique) tel que la science moderne l’avait rêvé, dont la démarche vise « à objectiver la tradition et à éliminer méthodiquement toute influence que pourrait exercer sur la compréhension le présent dans lequel vit l’interprète » [83]; 2) dans la même veine, la référence au savoir moral chez Aristote veut garder l’herméneutique d’un « savoir d’objet », détaché de l’être, en lui opposant un « savoir de situation » pour lequel le sujet est immédiatement et intrinsèquement impliqué par ce qu’il connaît. En d’autres termes, l’herméneutique gadamérienne écarte la successivité d’un savoir d’abord possédé puis appliqué à une situation concrète au profit de la simultanéité comprendre-interpréter-appliquer dont l’herméneutique juridique apparaîtra sans conteste le champion, abandonnant la logique général/particulier pour une dialectique type/occurrence.
§2 – Herméneutique juridique dans Vérité et Méthode et aristotélisme dynamique d’un point de vue épistémologique: de la logique général/particulier à la dialectique type/occurrence
68Il n’est guère plus de deux manières d’envisager le passage d’une catégorie aux cas en ressortissant: ou elle en constitue le genre à l’imperméabilité garantie par l’opération de subsomption, ou ils en sont autant de modes selon un lien intrinsèque exposant le « genre » à autant d’infléchissements. L’herméneutique juridique illustre de manière exemplaire la substitution, à la conception statique de la subsomption, de la dialectique type/occurrence propre à la métaphysique de l’analogie.
69Gadamer, dans un premier temps, laisse entendre l’inhérence des cas à la loi : « le sens de la loi ne se concrétise qu’en toutes ces applications » [84]. Qu’elles en soient des modes ne peut en être inféré en pleine assurance; la notion de concrétisation y fait obstacle en ce qu’elle recèle une primauté du savoir constitué sur les applications - philosophiquement des accidents - le portant aux concrets.
70La logique atemporelle et statique général/particulier, d’autant aisée à maintenir qu’elle répond à la propension naturelle au monde clos, ne résistera toutefois pas : si « la tendance naturelle est bien de penser que son sens juridique [celui d’une loi en vigueur] est univoque et que la pratique juridique du présent se conforme tout simplement au sens premier » [85], elle n’en est pas moins rapportée au rang de « fiction insoutenable » [86]. Sa mise à l’écart est consommée dès lors que Gadamer qualifie l’application de la loi de « réalisation productrice » [87] ce qui, reformulé dans les termes de la logique univoque des concepts, revient à affirmer que « [l]’idée d’une dogmatique juridique parfaite, qui réduirait toute sentence à une pure opération de subsomption, n’est pas tenable » [88]. Ainsi s’annonce l’insuffisance de la conception classique de la qualification comme subsomption (voir III). L’assertion selon laquelle la sentence du juge est « un enrichissement productif du texte interprété » [89] excède sans conteste l’appréhension des cas d’application comme accidents de la catégorie légale : du point de vue de la forme, l’accident ne saurait d’aucune façon enrichir l’essence. Elle corrobore, en revanche, l’appréhension des occurrences (concrètes par définition) comme modes mêmes de la loi hors lesquelles la catégorie demeure inconnaissable. C’est affirmer, dans une perspective philosophique, la relation transcendantale entre le type et les occurrences. Il n’est pas d’occurrence qui ne soit en quelque manière médiatisée par le type ; en bref, il n’y a pas d’occurrence « brute » ; réciproquement, le type n’existe ni pour ni par lui-même ; son être même est traversé, « imbibé » par les occurrences qui le parfont et dont il est « seulement » la sédimentation.
71Embrassant une vision plus large de l’application en guise de conclusion de la subdivision concernant l’herméneutique juridique, Gadamer reprend les deux enseignements majeurs acquis dans l’étude du droit effectif (law in action), lesquels confirment la supériorité épistémologique de la dialectique type/occurrence sur la logique général/particulier pour rendre raison de l’expérience herméneutique : « Voilà donc élucidé le sens de l’application inhérente à toutes les formes de compréhension. L’application n’est pas application, faite après coup à un cas concret, d’un universel pour ainsi dire donné, que l’on aurait commencé par comprendre en lui-même. Elle n’est au contraire que la compréhension effective de l’universel même, qu’est pour nous le texte donné. La compréhension se révèle être un mode d’action et, de cette action, elle a conscience » [90].
72L’intellection dynamique des concepts, animés d’un mouvement interne, plonge ses racines les plus profondes dans le Tournant ontologique pris par l’herméneutique sous la conduite du langage (3ème Partie de Vérité et Méthode, 403 ss.). Gadamer répétera avec insistance que le langage échappe à la logique statique de la subsomption [91]. Ainsi, « le concept général visé par la conceptualisation ne cesse pas de s’enrichir lui-même » [92].
73On aura reconnu une sémiotique en forme d’encyclopédie, répondant à une conception du signe comme inférence (si A alors B), que Eco oppose à une sémiotique en forme de dictionnaire [93], fondée sur le signe reçu comme entité statique biplane signifiant/signifié, le signifié étant lui-même fixé par un nombre fini de traits sémantiques. Cette dernière nous semble correspondre à ce que Gadamer appelle « une théorie instrumentaliste des signes » [94].
74Nous retiendrons de la sémiotique de Eco deux idées majeures, corrélatives, qu’Aristote exerça dans ce mouvement dynamique de l’esprit que nous lisons pareillement au cœur de l’herméneutique gadamérienne: la métaphore cognitive et l’abduction.
75Le mouvement interne au concept conduit naturellement Gadamer [95] à réhabiliter l’art de la métaphore, art de la reconnaissance des ressemblances dont Eco relève avec ferveur la nature cognitive : « la plus géniale et vigoureuse des prises de position d’Aristote: la métaphore n’est pas seulement un instrument de plaisir mais aussi et surtout un instrument de connaissance » [96].
76Eco assume expressément la perspective d’intelligibilité selon l’acte en reconnaissant dans l’analogie une figure du processus de la sémiosis : « Aristote fournit la confirmation la plus lumineuse de la fonction cognitive de la métaphore quand il l’associe à la mimesis. Paul Ricœur [La Métaphore vive] remarque que si la métaphore est mimesis, ce ne peut être un jeu gratuit. La Rhétorique [1411 b, 25 et suiv.] ne laisse aucune place au doute : les métaphores les meilleures sont celles qui représentent les choses « en acte ». Donc, la connaissance métaphorique est une connaissance des dynamismes du réel. La définition semble quelque peu restrictive, mais il suffirait de la reformuler ainsi: les métaphores les meilleures sont celles qui montrent la culture en acte, les dynamismes mêmes de la sémiosis. […] En tout cas, Aristote l’a emporté dès le départ sur les théoriciens de la métaphore facile […] et enfin [sur] les sémanticiens contemporains qui ne voient dans l’ornement rhétorique qu’une structure plus superficielle encore que la structure de surface, incapable d’entamer les structures profondes, qu’elles soient syntaxiques, sémantiques ou logiques. A tous ceux-là, Aristote avait déjà dit : « Il faut […] tirer ses métaphores de choses appropriées, mais non point évidentes, comme, en philosophie, apercevoir des similitudes même entre des objets distants témoigne d’un esprit sagace » [ibid., 1412 a, 11-12] » [97].
77Participant d’un même aristotélisme dynamique, privilégiant l’acte (effectuation ou recherche) [98], l’abduction se peut définir dans les termes de l’analogie : « Si j’ai un Résultat curieux dans un champ de phénomènes non encore étudié, je ne peux chercher une Loi de ce champ (si elle existait et si je la connaissais, le phénomène ne serait pas curieux). Je dois aller « enlever » ou « emprunter » [abduction en anglais] une loi ailleurs. Si vous voulez, je dois raisonner par analogie » [99].
78C’est au sein d’une vision dynamique des réalités portée par l’aristotélisme qu’il pourra être rendu raison de ce « moment-clé de la réflexion du juriste » [100], la qualification.
III – Herméneutique juridique, qualification et abduction
79On a coutume de définir la qualification une opération logique de subsomption, c’est-à-dire le classement du cas sous la catégorie légale préexistante. Les manuels de droit gardent toutefois un silence opaque concernant le comment de cette subsomption. La définition descriptive classique ne rend compte ni du passage, ni même de la possibilité de ce passage, de l’espèce au genre [101] ou du fait au droit, quand ce n’est pas le sens même de ce passage qui pose problème, la préexistence de la catégorie donnant créance à un mouvement descendant de reconnaissance de ses caractéristiques essentielles dans la situation à qualifier.
80L’opération de qualification considérée dans une perspective épistémologique revêt un rôle critique de première importance en exprimant toute l’artificialité d’une herméneutique juridique statique fondée sur une métaphysique de l’univocité. Le mouvement qui la traverse consonne, en revanche, parfaitement avec une herméneutique juridique informée par l’aristotélisme dynamique telle que Gadamer l’a pressentie et partiellement assumée.
1 – De la qualification juridique en métaphysique de l’univocité
§1 – Qualification juridique et induction
81La qualification, suivant son acception la plus commune de subsomption du cas sous une catégorie légale, indique une pensée ascendante. Elle semble donc reposer sur un processus inductif, « passage de l’espèce au genre, ou du fait à la loi » [102]. Pour naturelle qu’apparaisse cette correspondance sur le plan descriptif - elle ne nous apprend toutefois pas grand chose concernant le comment -, elle n’emporte guère la conviction sur le plan épistémologique.
82La qualification reçue comme passage du fait au droit demeure en effet impensable au sein d’une métaphysique de l’univocité. Le dualisme radical sein/sollen distingue absolument le factuel du normatif, les rendant ainsi hétérogènes. Ne sachant qu’une causalité de causes homogènes, cette métaphysique ne dispose d’aucune figure de pensée à même d’assumer un saut qualitatif, un effet transgénérique.
83Si l’on envisage la qualification comme le passage d’une espèce au genre, on résout certes la difficulté de l’hétérogénéité, mais on ne rend aucunement compte de la préexistence du genre. Celle-ci s’avère pourtant inhérente à l’opération de subsomption en ce qu’il faut reconnaître dans le cas les traits essentiels de la catégorie pour l’y pouvoir classer. En d’autres termes, la reconnaissance suppose de tenir simultanément l’hypothèse légale et la détermination de l’occurrence comme cas de cette catégorie. L’opération de qualification recèle donc un moment descendant exprimé de manière statique par la préexistence du genre. Dès lors, sans même avoir à connaître de possibles vertus taxinomiques de l’induction, nous la savons inapte à rendre raison de la qualification dans toute sa complexité. De surcroît, et sauf à la réduire à une simple intuition dont rien ne semble pouvoir prévenir l’éventuel arbitraire, on rappellera que l’induction désigne un type d’inférence exigeant une multiplicité de cas dont la comparaison laisse condenser des traits communs, un genre; la qualification, elle, s’opère sur la base d’une seule occurrence (fût-elle « confirmée » par des cas similaires) et dans le cadre de catégories déjà données.
§2 – Qualification juridique et déduction
84Ce devrait être la seule forme de raisonnement admise par le positivisme légaliste au sens strict dont le modèle est le syllogisme [103]. Opérant selon des nécessités logiques à partir de la loi posée par le législateur, il écarte toute emprise de la subjectivité sur la solution du cas, retrouvant le juge simple bouche de la loi.
85La déduction achoppe toutefois elle aussi sur le dualisme radical fait/droit. Comment de la loi (« genre droit ») parvenir à l’occurrence (« genre fait ») en recourant exclusivement à des jugements analytiques c’est-à-dire à une pensée de l’homogénéité alors qu’il y faut nécessairement un saut qualitatif ?
86Parangon d’une logique de l’univocité, la déduction opère conformément à une sémantique en forme de dictionnaire pour laquelle la signification des « mots » se compose d’un nombre fini de traits sémantiques (plus exactement de primitifs) [104]. Le genre réunissant ces caractéristiques ultimes, dernières, rien n’est à en déduire pour parvenir à l’espèce en laquelle il « suffit » de les reconnaître, les autres spécifications se réduisant à de simples accidents. Rappelons que la différence spécifique ne ressortit pas au genre. Pour le ramasser en une formule, la déduction participe d’une logique de la preuve.
§3 – Bilan
87L’assimilation des mouvements de pensée ascendant à l’induction et descendant à la déduction procède d’un raccourci épistémologique par lequel se confondent la description de la qualification et le processus de la qualification, ce dernier étant « le plus souvent, dans la pratique quotidienne, caché. Lorsqu’il se donne à voir, c’est sous la forme déjà achevée de la qualification » [105]. De surcroît, les tentatives d’explication du processus de la qualification par l’induction ou la déduction nous semblent inadéquates, principalement en ce qu’elles conçoivent le « jeu » de la catégorie et du cas selon des logiques de la successivité toujours séparant le cas et la loi, le fait et le droit [106]. Elles postulent en quelque manière un point-origine, idée d’un commencement que Gadamer écarte à mainte reprise. Qu’il nous suffise de rappeler l’appartenance de l’interprète à la tradition et son insertion dans une culture toujours déjà là, le cercle herméneutique, les Vorverständnissen ou encore le modèle du savoir moral déterminé de manière productrice à partir du cas particulier.
88Nombreux sont les auteurs [107] qui défendent une dialectique, un va-et-vient entre la loi et le cas, une rétroaction de l’application sur l’interpré-tation [108]. En termes de qualification, il faut inventer dans le même mouvement le cas et la catégorie légale, trouver un schème logique établissant simultanément et réciproquement le type et l’occurrence, et donc également un rapport de mimésis, de reconnaissance. L’abduction jouit assurément de cette vertu, nous obligeant à changer de paradigme puisqu’elle participe d’une conception des réalités selon l’analogie.
2 – De la qualification juridique en métaphysique de l’analogie
89Pour oblitérante que soit l’inflation législative, elle ne remet pas en cause la nature raréfactrice du droit. Il opère sélection des faits, ne retenant que ceux qu’il juge pertinents pour son office. Partant, le droit ne connaît que des faits juridiques, ceux dont il a lui-même arrêté les modes d’établissement. Encore faut-il circonscrire l’assomption par le droit d’une situation (juridique) donnée. Il n’est pas demandé au juriste, dans la qualification, d’élaborer la catégorie (induction), pas plus que ne lui est donné aprioriquement le type légal adéquat (déduction). Il doit, au contraire, choisir la catégorie, élection d’autant plus décisive qu’on en peut trouver plusieurs ayant titre légitime à « régir » la situation [109].
90Or il n’est pas de choix qui ne soit orienté par un but. Retrouvant la perspective pragmatique d’intelligibilité selon l’acte (cause finale), les termes herméneutiques du processus de choix de la catégorie (ou des catégories) s’éclairent quelque peu: l’acceptabilité de la solution [110]; la conception de la justice que l’interprète y veut faire triompher, laquelle engage « sa personnalité, ses croyances, ses valeurs » [111]; ses Vorverständnissen, ressortissant non seulement de son insertion dans une tradition et une culture [112] notamment juridique [113], mais également de son appartenance à la « communauté des interprètes » [114]; le « contexte de motivation » [115]; autant de cadres de référence préétablis et plus ou moins déterminants. Les auteurs ont alors pu parler de « syllogisme à rebours » [116], de « syllogisme ascendant » ou d’« inversion du raisonnement » [117], toutes expressions rétablissant la primauté de la fin donc de l’acte.
91En termes sémiotiques, la qualification procède d’une sémantique en forme d’encyclopédie, elle-même fondée en dernier ressort sur une métaphysique de l’analogie [118]. L’analogie, si elle échappe au réductionnisme mortifère de l’univocité, révoque aussi bien l’anarchie de l’équivocité, d’autant étrangère au droit qu’il « véhicule [donc] par nature une exigence d’ordre. Elle en est l’âme, à la fois son principe et sa fin » [119].
92Cet ordre pensé dans un cadre herméneutique se traduit par des limites de l’interprétation [120]. De la pluralité (contenue) d’interprétations consti-tutive d’un droit dialectique-dialogique [121], la catégorie légale reçoit dans le processus de qualification le statut d’hypothèse. L’interprète parie sur quelques unes et retiendra, en définitive, celle s’insérant le mieux dans les différents cadres préétablis - d’où découle la sécurité juridique malgré une texture ouverte - tout en répondant à son appréhension de la justice in concreto. L’herméneutique présente ces hypothèses comme des « ébauches rivales » qui sont « ensemble candidates », avec lesquelles débute l’interprétation, jusqu’à atteindre à des concepts plus appropriés [122]. Perelman a fort bien circonscrit ce moment de pari, d’élection d’une hypothèse: « L’interprétation de la loi, pour être appliquée dans un cas d’espèce, doit être considérée comme une hypothèse, que l’on adoptera, en définitive, que si la solution concrète à laquelle elle aboutit s’avère comme acceptable. C’est uniquement en tenant compte de cette double exigence, qui nécessite un va-et-vient de l’esprit, de la situation vécue à la loi applicable, que l’on comprendra la spécificité de la pensée juridique. » [123].
93Ainsi, partant d’une situation vécue ou Résultat [124], l’interprète suppose l’application de telle ou telle loi ou Règle, en telle sorte que si le Résultat est un Cas de cette Règle, alors la situation vécue reçoit telle solution juridique satisfaisant aux réquisits des différents cadres dans lesquels elle est appelée à s’insérer, dans l’assomption de ses différents aspects jugés juridiquement pertinents. Cette description connaît tous les caractères de l’abduction ou « adoption provisoire d’une inférence explicative devant être soumise à vérification expérimentale, et qui vise à trouver également, en même temps que le cas, la règle » [125].
94Le « en même temps » permet de discriminer définitivement l’abduction de l’induction et de la déduction. La simultanéité oblige l’esprit à abandonner la rassurante règle de la successivité (beaucoup plutôt de l’ordre de l’exposition) pour une dialectique du cas et de la règle « réciproquement corrélés, liés l’un à l’autre en une sorte de chiasme » [126], véritable description sémiotique de la relation transcendantale. Cette simultanéité invite dès lors à concevoir la qualification comme la relation transcendantale du type légal et de l’occurrence; si le savoir moral n’existe pas à part ses applications, on en pourra en effet conclure que type et occurrence sont relatifs essentiellement l’un à l’autre. Ainsi a-t-on pu affirmer, à propos de la qualification juridique précisément, qu’elle « n’est pas un mécanisme neutre, mais le résultat d’un acte intentionnel qui produit les faits et le droit » [127].
95La détermination de la situation comme occurrence du type marque le moment synchronique de l’acte de connaissance. La qualification ne s’y réduit toutefois pas. Elle met en jeu une Règle, partant une connaissance sédimentée dans la culture et le ad modum recipientis de l’interprète, et à partir de laquelle il apprivoise la situation en la rendant commensurable selon l’analogie [128] à des habitus cognitifs, apprivoisement d’un Résultat « surprenant » rendu cognitivement commun, « banal » par la médiation d’une Règle dont il est simultanément affirmé constituer un Cas [129]. Cette démarche se vérifie pleinement en droit international privé, de manière éminente à propos d’une institution étrangère inconnue du for et pourtant accueillie dans ses catégories de droit international privé; l’analogie de proportion se dresse sur la base d’une fonction une (« même »), différemment exercée (« autre ») par l’institution étrangère et celle (prototypique) visée par la catégorie du for, l’analogie d’attribution - lieu du pari - sur la base de la catégorie du for à laquelle il faut impérativement rapporter l’institution étrangère pour la désignation du droit applicable [130].
96De surcroît, par la simultanéité type/occurrence, chaque nouvelle occurrence affermit les habitudes cognitives: « Dès lors que la règle est codée, toute occurrence successive du même phénomène devient un signe de plus en plus "nécessaire" » [131].
97Le concept se découvre dès lors animé d’un mouvement propre interne, en contraste avec l’entité figée à laquelle la subsomption donne créance. Gadamer (426) le relève expressément : « Mais l’usage des mots habituels ne procède pas de l’acte de subsomption logique qui range un élément singulier sous la généralité du concept. Nous nous souvenons au contraire que le comprendre inclut toujours un facteur d’application et qu’il accomplit ainsi un constant développement de la conceptualisation. » Exprimant une possibilité de convergences vers « Un droit aristotélicien? » de différentes approches du droit proposées à l’occasion d’un colloque « Lire le droit. Langue, texte, cognition » [132], Bourcier note que ce droit « propose des concepts mais évolue grâce à ses notions » [133]. On se rappellera la conception dynamique du droit naturel (« variable ») que Gadamer reconnaît chez Aristote.
98Il appert fort légitime de substituer à une logique de subsomption général/particulier une dialectique de simultanéité type/occurrence, cette dernière n’excluant aucunement l’existence de codes (aspect diachronique du savoir). Mais si l’existence d’un code « abrège » le processus cognitif au point que la qualification paraît pure subsomption, « [i]l est important d’assumer que même l’interprétation au moyen de codes présuppose un effort abductif, fût-il minime » [134].
99La qualification juridique sur la base des codes de lois, dût-elle être exposée comme simple subsomption, empruntera donc toujours à l’abduction, renouant avec la parole créatrice, la jurisdictio de la fille de Thémis et Zeus : « Dikê, c’est la sentence, qui « dit » et « crée » le droit » [135].
Notes
-
[1]
Prigogine/Stengers, p. 130. « Le point de vue des sciences de la nature exclut l’esprit et la culture » (Morin, p. 16).
-
[2]
Prigogine/Stengers, p. 94.
-
[3]
Prigogine/Stengers, p. 375.
-
[4]
Gadamer, p. 451.
-
[5]
Les Notions Philosophiques, verbo accident, PUF, Paris, 1990, p. 18.
-
[6]
L’Ethique à Nicomaque, I, 1 (p. 36) ou encore « ne pas chercher une égale précision en toutes choses », ibidem, I, 7 (p. 60).
-
[7]
Grondin, p. 195.
-
[8]
Sous-titre de la traduction française de Vérité et Méthode.
-
[9]
Les sciences dures ont abandonné le paradigme positiviste depuis la thermodynamique déjà. Elles n’ignorent dans les découvertes ni l’intersubjectivité, ni l’influence culturelle.
-
[10]
Aristote, Catégories, traduction J. Tricot, Vrin, Paris, 1969, I (p. 1-2).
-
[11]
Par exemple, Aristote, Les Topiques, traduction J. Tricot, Vrin, Paris, 1974, IV, 2 (p. 136).
-
[12]
Aristote, Métaphysique, V, 4 (p. 653).
-
[13]
Par exemple, Métaphysique, V, 5 (p. 653).
-
[14]
Eco, Sémiotique, 152, exposant cette idée à propos de la métaphore (rapportée à une analogie cognitive), « coup de génie » d’Aristote précise-t-il.
-
[15]
Voir ces expressions chez de Muralt, en particulier Genèse et structure de la métaphysique aristotélicienne, in Revue de Philosophie Ancienne, N° 1, OUSIA, Bruxelles, 1996, 7 s., passim.
-
[16]
Aristote, L’Ethique à Nicomaque, V, 6 (p. 228).
-
[17]
L’exemple se retrouve chez Gadamer (454). Voir chez Aristote, entre autres, la fameuse proportion du bien selon les différentes catégories (L’Ethique à Nicomaque, I, 4 (p. 47)).
-
[18]
Aristote, Métaphysique, IV, 2 (p. 176-177).
-
[19]
Eco, Sémiotique, p. 153.
-
[20]
Ars logica, II, q. 13, a. 5, 493 b 45-9, cité et traduit par de Muralt, in Comment dire l’être ?, Vrin, Paris, 1985, p. 56.
-
[21]
Voir, par exemple, Lenoble/Ost, notamment p. 119-120 ou encore Prigogine/Stengers, spécialement le Livre I : Le mirage de l’universel: la science classique. La « tentation de réduire les situations complexes pour en revenir au rêve de simplicité » conduit à hypostasier le Law in books au détriment du Law in action (Arnaud, p. 71).
-
[22]
L’Enjeu, p. 101-102.
-
[23]
Voir Métaphysique, V, 4 (p. 653) cité note 12.
-
[24]
Nous laisserons de côté, pour la présente étude, la perfection comme entéléchie c’est-à-dire la dimension proprement ontologique de l’acte, nous concentrant sur sa complexion épistémologique-cognitive.
-
[25]
Les Notions Philosophiques, verbo paradigme, PUF, Paris, 1990, p. 1848.
-
[26]
Sur la présence prégnante des fins en sciences dures, voir par exemple Popper (p. 68): « il n’existe pas d’observation impartiale. Toute observation est une activité qui a un but (trouver, ou contrôler, une régularité qui est, pour le moins, vaguement envisagée) ; une activité dirigée par des problèmes, et par le contexte d’attentes (« l’horizon des attentes » […]). L’expérience passive n’existe pas […]. Tout cela me fit penser que la conjecture ou l’hypothèse doit précéder l’observation ou la perception : nous possédons des attentes innées ».
-
[27]
Voir de Muralt, cité note 22.
-
[28]
« La complexité constitue une démarche spécifique, qui ne se ramène pas au franchissement d’une étape supplémentaire dans la complication » (Arnaud, p. 74).
-
[29]
Il s’agit ici de la causalité formelle, forme eidos (principe de toute réalité distincte ou ce qui fait qu’une chose est ce qu’elle est) et non de la forme morphe (la forme sensible).
-
[30]
de Muralt, Néoplatonisme et aristotélisme dans la métaphysique médiévale, Vrin, Paris, 1995,p. 111-112. Voir infra pour l’explicitation de cette notion.
-
[31]
Morin, p. 168.
-
[32]
Sur cette dernière notion et celle de causalité de causes partielles et concourantes, voir en particulier de Muralt.
-
[33]
L. De Raeymaeker, Philosophie de l’être, Nauwelaerts, Louvain, 1970, p. 125.
-
[34]
De anima, 425 b 25-27, 431 b 21-23, traduit par de Muralt in Néoplatonisme et aristotélisme dans la métaphysique médiévale, Vrin, Paris, 1995, p. 114.
-
[35]
Aristote, L’Ethique à Nicomaque, I, 2 (p. 42). L’ensemble de la démarche aristotélicienne procédant, selon nous, d’une métaphysique de l’analogie (notamment de l’abduction, voir Eco, Les limites de l’interprétation, p. 253 s.), l’expression absolue ne doit pas être prise en un sens strict.
-
[36]
Somme Théologique, I, q.85, a. 1, Cerf, Paris, 1994, p. 743.
-
[37]
Somme Théologique, I, q. 85, a. 1, Cerf, Paris, 1994, p. 742.
-
[38]
C’est là l’un des enseignements les plus précieux de la physique quantique : « Les particules, elles, se présentent, suivant le contexte de leur observation, tantôt comme des corpuscules, tantôt comme des ondes mais ce ne sont ni des ondes ni des corpuscules. Que sont-elles alors si leur identité est double ? » (E. Klein, Sous l’atome les particules, Flammarion, Paris, 1993, p. 16).
-
[39]
Voir par exemple supra note 25 le concept de paradigme.
-
[40]
Qu’il nous suffise de rappeler les influences métaphysico-théologiques favorables comme défavorables dans les découvertes scientifiques.
-
[41]
Sémiotique, p. 63 s., en particulier p. 113 s. Ost mentionne un certain nombre d’éléments de cette insertion traditionnelle dont l’effet est de limiter l’interprétation: « les présupposés, les acquis linguistiques et culturels implicites, les conventions, les contraintes normatives, les rôles pragmatiques prédéfinis » (p. 229-230), « le sens littéral » (comme point de départ bien plutôt que canon) (p. 232), le « topic discursif » (p. 232), « l’encyclopédie » (p. 233) et l’« intentio operis » (p. 233 ss.).
-
[42]
Gadamer, p. 334 à 346.
-
[43]
Ibidem, p. 334.
-
[44]
Ibidem, p. 334.
-
[45]
Elle nous introduit immédiatement à une intelligibilité des réalités selon l’acte: « Le concept d’éthique implique jusque dans son nom la référence à cette fondation, par Aristote, de l’arete [vertu] dans l’exercice et l’ethos. » (Ibidem, p. 334) Gadamer souligne qu’Aristote oppose cette éthique-exercice à l’« identification de la vertu et du savoir, de l’arete et du logos, qui est à la base de la doctrine socratico-platonicienne de la vertu »; déjà s’annonce la différence d’appréhension du monde entre la perspective dynamique de l’exercice et celle statique de la forme-idée ou eidos d’obédience platonicienne.
-
[46]
Ibidem, p. 340.
-
[47]
Ibidem, p. 340.
-
[48]
Ibidem, p. 336.
-
[49]
Ibidem, p. 336. Gadamer précise un peu plus loin : « c’est en tant qu’être agissant qu’il se connaît [formule d’esprit tout aristotélicien] […] L’être agissant a bien affaire […] à ce qui n’est pas toujours identique à lui-même mais peut aussi être autre. » (Ibidem, p. 336) L’herméneutique gadamérienne semble bien écarter l’univocité et l’exclusivisme de la perspective de la forme qui lui est attaché.
-
[50]
Ibidem, p. 339.
-
[51]
Ibidem, p. 341.
-
[52]
Ibidem, p. 341.
-
[53]
Ibidem, p. 341. « Pour Aristote, le droit naturel se situe [donc] à l’intérieur du droit effectif et positif » (A. Neschke, Platonisme politique et théorie du droit naturel, Peeters, Louvain, Paris, 1995, p. 230). « Il n’est pas possible de considérer ces deux réalités comme des choses séparées, le droit positif est la perfection du droit naturel » (M. Bastit, Naissance de la loi moderne, PUF, Paris, 1990).
-
[54]
Gadamer, p. 342. Il en va pareillement de l’éthique, p. 344.
-
[55]
Ibidem, p. 346.
-
[56]
Ibidem, p. 435.
-
[57]
Ibidem, p. 472. C’est pourquoi Gadamer peut encore affirmer que « le soleil n’a pas cessé pour nous [nous soulignons] de se coucher, même quand notre savoir a intégré l’explication copernicienne du monde. » (Ibidem, p. 473) Dans le même sens, G. Steiner, Réelles présences. Les arts du sens, Gallimard, Paris, 1991, p. 21. Il suffit de disposer d’une pluralité de perspectives d’intelligibilité, ici les points de vue de l’apparence visuelle et de l’entendement (tel qu’informé à un moment donné de la science; voir T. S. Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, Flammarion, Paris, 1983, en particulier p. 19).
-
[58]
Ibidem, p. 500 s., en particulier p. 500.
-
[59]
Gadamer, p. 313.
-
[60]
Ibidem, p. 315.
-
[61]
Gadamer, p. 287-288.
-
[62]
Pour le premier, voir par exemple A. Cauquelin, Aristote. Le langage, PUF, Paris, 1990 et bien évidemment la causalité de causes réciproques et totales; pour les seconds, voir par exemple van de Kerchove/Ost, en particulier p. 161.
-
[63]
Eco, Les limites de l’interprétation, p. 262-263, étant donné un Résultat surprenant qui ne sera expliqué que rapporté au Cas d’une Règle (c’est-à-dire dont il constitue un cas d’application). Suivant Morin (p. 47), l’abduction « caractérise l’invention des hypothèses explicatives ». Nous détaillerons cette notion au Titre 3.
-
[64]
Voir en particulier Vérité et Méthode, p. 420, où perspective selon l’acte, conception analogique du monde et compréhension-interprétation-application se montrent intrinsèquement liées.
-
[65]
Extrait du titre de la Troisième Partie de Vérité et Méthode, p. 403 s.
-
[66]
Gadamer, p. 466.
-
[67]
Voir Lalande A., Vocabulaire technique et critique de la philosophie, PUF, Paris, 1997, verbo art, A., p. 79. Que l’exécution soit « quelque chose d’essentiel et nullement accidentel » vaut aussi pour l’être esthétique (Gadamer, p. 151).
-
[68]
Gadamer, p. 312.
-
[69]
Ibidem, p. 315.
-
[70]
Ibidem, p. 328.
-
[71]
Ibidem, p. 391. Le rejet réitéré d’une conception de la réalité selon l’univocité n’étonnera donc plus; par exemple: « un système idéal de signes, qui a pour unique sens l’attribution univoque, fait de la « puissance des mots » […], de la marge de variation du contingent inscrite dans les langues historiques qui se sont concrètement développées, un simple obscurcissement de leur valeur d’usage. » (p. 437) On se rappellera que Eco confine l’univocité du langage au seul monde clos des laboratoires (Le Signe, Le livre de poche, Paris, 1992, p. 248-249).
-
[72]
Gadamer, p. 330. Dans le même sens, Eco, Sémiotique, p. 205.
-
[73]
Gadamer, p. 496.
-
[74]
Grondin, p. 203. On retrouve une formule de Gadamer (p. 410): « comprendre et interpréter sont, en définitive, une seule et même chose. »
-
[75]
« L’emploi métaphorique a, ici [le jeu en tant que joué, donc une perspective d’acte], comme partout ailleurs, une priorité de méthode. » (Gadamer, 121) Sur la fécondité cognitive de la métaphore, voir Eco, Sémiotique, passim, en particulier p. 139 s.
-
[76]
Gadamer, (p. 483) a soin de préciser que « l’intégration de la connaissance à l’être est la présupposition commune à la pensée antique et à celle du Moyen Age ».
-
[77]
Ibidem, p. 483-484.
-
[78]
Ibidem, p. 484.
-
[79]
Ibidem, p. 484.
-
[80]
Ibidem, p. 498.
-
[81]
Ibidem, p. 350.
-
[82]
Ibidem, p. 347 s.
-
[83]
Ibidem, p. 355.
-
[84]
Ibidem, p. 348.
-
[85]
Ibidem, p. 348.
-
[86]
Ibidem, p. 349.
-
[87]
Ibidem, p. 352. Voir déjà p. 56.
-
[88]
Ibidem, p. 352.
-
[89]
Ibidem, p. 353.
-
[90]
Ibidem, p. 363.
-
[91]
Voir particulièrement p. 452 s.
-
[92]
Ibidem, p. 452.
-
[93]
Sémiotique, p. 63 s., en particulier p. 108 s. Pour résumer, trop simplement, la distinction, la sémantique en forme d’encyclopédie introduit dans le signifié lui-même des éléments de pragmatique, des instructions contextuelles notamment. Le signe recouvre une plasticité dont témoigne éminemment le « principe d’interprétance » (p. 108 s.) ainsi que l’abduction et la métaphore cognitive (voir infra).
-
[94]
Gadamer, p. 426.
-
[95]
Gadamer,p. 453 s.
-
[96]
Sémiotique, p. 158. Il démontrera avec beaucoup de soin la nature cognitive de l’analogie : « Nous négligerons la métaphore en tant qu’ornement, car si elle n’était que cela (dire en termes choisis ce qui pouvait se dire autrement), elle serait totalement explicable en termes d’une théorie de la dénotation. Elle nous intéresse en tant qu’instrument de connaissance additive et non substitutive » (p. 141). Rappelons que le sémioticien italien ne distingue pas dans cet ouvrage le rapport analogique du rapport métaphorique (voir par exemple p. 144).
-
[97]
Eco, Sémiotique, p. 161.
-
[98]
Eco, Les limites de l’interprétation, p. 253 s., démontre qu’Aristote, dans ses recherches, recourt à l’abduction.
-
[99]
Eco, Superman, p. 81.
-
[100]
Bourcier, p. 20.
-
[101]
Pour adopter l’expression la plus « neutre » possible, tant la terminologie est imprécise, allant du passage du singulier au général à celui du concret à l’abstrait, et sans que ces différents termes soient eux-mêmes clairement fixés.
-
[102]
Les Notions Philosophiques, verbo induction [philo. géné.], PUF, Paris, 1990, p. 1278.
-
[103]
Voir par exemple Côté, p. 145 ainsi que p. 141 note 18.
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[104]
Eco, Sémiotique, p. 84.
-
[105]
Blanchard, p. 226.
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[106]
Rigaux (p. 48) parle fort pertinemment du fait et du droit comme « des entités réifiées ».
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[107]
Par exemple Atias, p. 129; Côté, p. 146-147; Perelman, p. 83, Rigaux, p. 48 s.
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[108]
Côté, p. 146 et les nombreux auteurs cités. Il n’y a entre rétroaction et relation transcendantale qu’à peine une différence de degrés. La seconde expression relève d’un langage davantage épistémologique que descriptif. Côté ne manque pas de faire référence ici (p. 146 note 39) à Vérité et Méthode.
-
[109]
Les conflits de catégories et les conflits de systèmes (en droit international privé) ne constituent que la face découverte du choix, sur lequel jurisprudence et doctrine ont pour office de lever le voile. Mais le processus de qualification, particulièrement les raisons du choix, demeure très souvent caché, on l’a vu.
-
[110]
Sur l’acceptabilité comme guide prégnant de la décision du juge, voir notamment Perelman, p. 83. Eco, en référence à la Poétique d’Aristote, explicite la perspective d’exercice de l’acceptabilité: « Aristote savait pertinemment que le paramètre de l’acceptabilité ou de l’inacceptabilité d’une histoire ne réside pas dans l’histoire elle-même, mais dans le système d’opinions régissant la vie sociale. Pour être acceptable, l’histoire doit donc paraître vraisemblable, le vraisemblable n’étant autre que l’adhésion à un système d’expectatives habituellement partagé par l’auditoire. » (Superman, p. 15)
-
[111]
Côté, p. 145.
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[112]
Voir les éléments sémiotiques cités par Ost, supra, note 41.
-
[113]
Les praticiens ne manquent pas de le souligner: « Ces méthodes et procédés qui donnent sens aux règles de droit dans chacune de leurs applications relèvent d’un habitus. L’éducation initiale, la formation juridique reçues y ont leur part; les expériences personnelles et professionnelles n’y sont pas indifférentes. Cet habitus ne se réduit pas à un certain sens du juste. Il est fait aussi de pré-jugements et de préceptes qui déterminent l’importance à donner à tel ou tel argument, à telle ou telle considération. » (Ch. Atias, Epistémologie du droit, PUF, Paris, 1994, p. 28)
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[114]
Chevallier, p. 120 s.
-
[115]
Gadamer, p. 497.
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[116]
Ph. Abravanel, Recherches sur les méthodes d’élaboration de la décision judiciaire, in Schweizerische Juristen Zeitung, 1991, p. 167.
-
[117]
Côté, p. 146.
-
[118]
Eco l’explicite dès l’« Introduction » à Sémiotique et philosophie du langage, en se référant, de surcroît, au passage clef de La Métaphysique d’Aristote (IV, 2 (p. 176 de J. Tricot)) pour l’interprétation dynamique de la philosophie du Stagirite, à savoir « l’être se dit de façon multiple. » Le savant italien affirme cette pensée au principe de la sémiotique générale considérée comme branche de la philosophie, celle-ci étant toutefois entendue dans une acception un peu particulière: « c’est la philosophie depuis qu’Aristote a posé le langage comme fondement de la métaphysique de l’être » (Magazine littéraire, N° 262, février 1989, p. 20).
-
[119]
S. Goyard-Fabre, « La philosophie du droit », in L’Univers Philosophiques, PUF, Paris, 1989, p. 174.
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[120]
Titre même d’un ouvrage de Eco (Les limites de l’interprétation). Dans le même sens, Côté, p. 149 s.
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[121]
Voir Rigaux (p. 8) selon lequel « l’idée que pour toute question litigieuse il n’existerait qu’une seule solution correcte » ressortit à « une taxinomie binaire, c’est-à-dire à une méthode de raisonnement traçant une démarcation rigide entre la face positive et la face négative de toute réalité. Toutefois, la multiplicité des règles ayant vocation à appréhender les faits complique ce que les juristes voudraient spontanément pouvoir tenir pour une opération logique de qualification. » Même la doctrine, bien comprise, du texte clair porte témoignage de cette pluralité: « Au lieu de tirer de la clarté d’un texte la conséquence qu’il n’est pas possible, raisonnablement, de ne pas être d’accord sur sa signification et sa portée, c’est plutôt le contraire que nous pouvons affirmer: comme il ne fait pas l’objet d’interprétations divergentes et raisonnables, on le considère comme clair. » (Perelman, p. 36)
-
[122]
Gadamer, p. 288.
-
[123]
Perelman, p. 83.
-
[124]
Il s’agit bien d’un point de départ et non d’un point-origine. L’idée d’un commencement est aussi étrangère à la sémiologie qu’elle l’est à l’herméneutique; voir Gadamer p. 97. Une telle absence d’origine absolue signe les structures de pensée selon l’analogie qui font le plus grand cas de l’insertion du sujet dans une culture donnée (laquelle comprend la maîtrise d’un certain nombre de codes sémiologiques).
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[125]
Eco, Les limites de l’interprétation, p. 262-263 (déjà cité note 62).
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[126]
Eco, Les limites de l’interprétation, p. 259.
-
[127]
Blanchard, p. 228.
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[128]
Et non selon l’univocité, ce qui équivaudrait à réduire la part d’« autre » au seul « même », condamnant la connaissance à une morne tautologie.
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[129]
Il s’agit d’une autre description de l’abduction que Eco expose in Superman, p. 181. « [I]l faut s’approprier un texte auparavant étranger » écrit Gadamer (p. 497), démarche s’inscrivant dans la dialectique de la question et de la réponse (p. 498), non dépourvue d’une dimension de pari, de tentative hasardée (ce qui constitue une des caractéristiques de l’abduction, voir Eco, Sémiotique, p. 51). Cette dialectique et son élément de pari ou anticipation est bien au cœur de la qualification en droit : « entre le fait et le droit se noue une véritable dialectique, le réel étant aménagé « en vue du droit applicable » par chacun des acteurs de la vie juridique. Il y a, dans l’appréhension des faits de la cause, une anticipation de l’hypothèse légale à laquelle ils répondent et du traitement juridique que celle-ci implique. » (Lenoble/Ost, p. 104)
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[130]
L’appartenance du juriste-interprète à la culture juridique de la « lex fori » fonde herméneutiquement la nécessité, de principe désormais et non plus simplement de convenance ou commodité, de la « qualification lege fori ».
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[131]
Eco, Sémiotique, p. 51. Blanchard (p. 226) parle de « l’épaisseur culturelle » enjeu dans la qualification, notamment dans la pré-qualification.
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[132]
LGDJ, Paris, 1992. Ces différentes études partagent une même conception critique du positivisme « fondé sur la fiction d’une règle anticipatrice, déclarative et définitionnelle » (Bourcier, p. 24).
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[133]
Bourcier, p. 24.
-
[134]
Eco, Les limites de l’interprétation, p. 263.
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[135]
J. Gaudemet, Les naissances du droit, Montchrestien, Paris, 1997, p. 14.

