CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Commençons par rappeler la thèse de l’impuissance de la raison en matière pratique et, très sommairement, la manière dont Hume l’établit (T 2.3.3) [1]. Il déclare que la raison seule ne peut jamais être un motif pour aucune action de la volonté ; qu’elle ne peut jamais s’opposer à une passion dans la direction de la volonté. Elle est impuissante, d’elle-même, à motiver même indirectement une action en agissant sur une passion qui détermine cette action. Bref, la raison seule est incapable d’initiative motivationnelle (elle n’est pas directement pratique) ni de contrôle motivationnel (elle n’est pas non plus indirectement pratique). Le second point conduit Hume à soutenir, contre les conceptions intellectualistes de l’entraînement moral, que le combat de la raison et des passions ne saurait avoir lieu. L’effort argumentatif de Hume porte sur le second point, car, une fois que celui-ci est établi, le reste s’ensuit : si la raison n’est pas capable d’influencer indirectement une action, comment pourrait-elle être capable de l’influencer directement ? L’argument principal, pour établir le second point, consiste à expliquer que la passion et la raison ne peuvent pas se combattre pour la raison simple qu’une passion ne saurait être d’elle-même raisonnable ou déraisonnable. Ce point, dont je ne rappelle pas comment il est établi [2], ne prouve qu’indirectement que la raison, sans le secours du sentiment, est incapable d’initiative motivationnelle.

2 Essayons de le montrer plus directement, en raisonnant sur la nature de l’esprit. Celui-ci est capable de sentir (feeling) et de penser (thinking), selon le partage présenté au début du Traité et qui recoupe en gros la distinction entre les impressions et les idées. Comme le suggère la distinction classique entre connaissance et probabilité, entre démonstration et expérience, la raison s’exerce d’une part sur des relations d’idées, d’autre part sur des relations entre les faits. Il serait simpliste de considérer que ces deux exercices différents de la raison sont exclusivement des exercices du penser, car l’exercice sur les relations entre les faits mobilise aussi certainement le sentir, et même l’exercice sur les relations entre les idées peut le solliciter. Pour montrer que la raison est impuissante relativement à la motivation à agir, Hume soutient que son exercice s’épuise dans ces deux types de découvertes : les relations entre les idées, d’une part, les relations causales, d’autre part. Il n’y a pas de troisième exercice de la raison (par exemple, il n’y a pas d’exercice de la raison qui consisterait à commander l’action). Cet argument part du double constat d’une absence dans la liste des exercices de la raison, et du fait de la motivation par le jugement moral. Si, lorsque nous émettons un jugement moral, nous sommes de ce fait même motivés à agir en conformité avec lui, alors cette autorité pratique du jugement moral ne peut pas s’expliquer par sa composante rationnelle, puisque la raison ne s’exerce pas autrement que dans la découverte de relations entre les idées ou de relations causales entre les faits. Il faut donc bien que ce soit le sentiment, et non la raison, qui soit responsable de cette autorité pratique du jugement moral. Cet argument-ci repose largement sur le constat de l’absence de troisième exercice de la raison, ce qui conduit le lecteur à se demander s’il n’y a pas là une pétition de principe, dans la mesure où l’absence d’un tel exercice (le commandement de l’action par la raison) est précisément ce qu’il s’agit d’établir. C’est pourquoi la voie indirecte reste sans doute préférable. Mon objet n’est cependant pas d’évaluer cette argumentation de Hume, mais de mesurer la portée de la thèse qu’elle permet d’établir.

3 La thèse selon laquelle la raison est à elle seule impuissante à déterminer une action ou à contrôler une passion (thèse de l’impuissance pratique de la raison), et qui, dans Hume, est argumentée à partir d’une analyse de la raison comme ensemble de représentations et de la thèse selon laquelle la source des distinctions morales est identique à la source de la motivation morale et se trouve uniquement dans des sentiments (thèse de l’influence du sentiment moral), est usuellement considérée comme une thèse métaéthique. Une question est de savoir si la thèse de l’impuissance et la thèse sentimentaliste – qui ensemble constituent ce que j’appellerai la double thèse – sont des cas particuliers de thèses plus générales.

4 Cette étude a pour occasion le constat d’un écart entre les usages contemporains de la double thèse, essentiellement dans la théorie morale, et l’interprétation de cette thèse que peut proposer une étude de la philosophie de Hume dans sa globalité, pour ne pas dire dans sa systématicité. C’est l’écart entre le point de vue métaéthique et le point de vue architectonique. Selon le premier, la double thèse constitue essentiellement une théorie de la motivation morale. Elle nous indique ce qui peut – l’élément constitué par les états affectifs – et ce qui ne peut pas – l’élément constitué par les états cognitifs – constituer une telle motivation. Selon le second point de vue, la double thèse a une portée beaucoup plus générale. Même dans sa formulation métaéthique, elle constitue seulement une forme particulière du scepticisme à l’égard de la raison. La double thèse se rencontre sous une autre forme – en réalité, comme on le verra, sous une forme si différente qu’il n’est pas certain que ce soit la même thèse – lorsqu’il est question de la question de la motivation de l’assentiment, qui est le pendant théorique de la question de la motivation morale ou plus généralement de la motivation à agir. C’est de la raison dans l’ensemble de ses exercices que Hume dit qu’elle est impuissante à la détermination, qu’il s’agisse d’une décision d’agir ou d’une croyance. C’est du sentiment dans l’ensemble de ces usages que Hume dit qu’il est seul susceptible de produire de telles déterminations. Il est alors très tentant de considérer que ce que le point de vue métaéthique retient de la double thèse n’est qu’un aspect d’un thème qui traverse l’ensemble de la philosophie de Hume et qui se résume, sous sa forme la plus générale, dans l’argumentation sceptique qui conduit à constater l’impuissance de la raison et à faire jouer un rôle majeur au feeling. Bref, je tente le point de vue architectonique, car, comme on le verra, il se recommande de Hume lui-même, mais j’insiste sur les difficultés que cette généralisation comporte et sur les lumières que ces difficultés sont susceptibles de jeter sur la signification de l’entreprise de Hume.

5 La question qui m’occupe est de mesurer s’il est possible, souhaitable, voire nécessaire, de passer du point de vue métaéthique au point de vue architectonique. Peut-on généraliser la double thèse de l’impuissance de la raison et de l’influence du sentiment ? Et si oui, comment ?

6 Il y a au moins deux façons d’engager une telle généralisation. Selon la première manière, qu’on peut dire positive et directe, la généralisation consiste à appliquer à tout agir, y compris non moral, à toute évaluation, y compris non morale, et encore plus généralement à toute préférence, y compris théorique (lorsque l’on s’attend à ce que se présente cet état de fait plutôt que celui-là) la manière de concevoir l’influence du sentiment qui a été présentée par Hume dans le cas de la motivation morale et de la formation des distinctions morales. S’agissant des évaluations esthétiques, il paraît clair, à première vue, qu’elles suivent dans l’ensemble le modèle élaboré pour les évaluations morales, puisque le premier appendice de l’Enquête sur les principes de la morale développe une analogie entre les deux. S’agissant du rôle des feelings dans la formation des croyances, il semble qu’il y ait des analogies, mais jusqu’à quel point, et est-ce vraiment le cas ? [3]

7 Selon la seconde manière, négative et indirecte, c’est la thèse de l’impuissance de la raison qui est généralisable, et on peut en conclure que, dans la mesure où ce n’est pas la raison qui a l’influence que pourtant l’on constate tant dans les déterminations théoriques que dans les déterminations pratiques, il faut bien que ce soit le sentiment, puisqu’il n’existe pas de troisième sorte de choses susceptibles d’avoir une telle influence. C’est donc secondairement que la thèse de l’influence du sentiment se trouve généralisée, et sans que soit fixée une conception particulière de la manière dont s’exerce cette influence. Dans ce cas, la généralisation de la double thèse ne suppose pas du tout qu’il y ait une manière déterminée de comprendre l’influence du sentiment qui, ayant été élaborée à l’occasion du problème de la motivation morale, serait susceptible de s’appliquer en d’autres circonstances et particulièrement à l’assentiment.

8 Reformulons ce point en distinguant quatre domaines :

9 D1 : Évaluation et motivation morales.

10 D2 : Évaluation esthétique.

11 D3 : Motivation prudentielle non proprement morale.

12 D4 : Formation de la croyance au sens humien du terme.

13 Notons que la distinction entre D3 et D1 est fournie par les conceptions communes, parfois contestées par les philosophes, mais non par Hume [4], selon lesquelles l’action ou l’attitude motivée par l’intérêt personnel et l’action ou l’attitude que recommande un jugement moral ne coïncident pas. La manière positive et directe de généraliser consiste à dire que le modèle de l’influence du sentiment qui permet d’expliquer ce qui se passe en D1 s’applique aussi en D2, D3, et D4. La manière négative et indirecte consiste à dire que comme la thèse de l’impuissance de la raison est vraie sur l’ensemble de ces domaines, et comme ce qui est à expliquer dans chacun de ces domaines ne le peut qu’au moyen d’une thèse de l’influence du sentiment, une telle thèse doit être adoptée pour chacun de ces domaines, mais rien n’impose qu’elle doive prendre la forme que nous lui donnons pour rendre compte de ce qui se passe en D1. Il se trouve que la doctrine de l’influence du sentiment qui convient à D1 convient aussi à D3 et en gros à D2, mais elle ne convient pas à D4, c’est-à-dire aux croyances dont l’objet est l’existence d’un état de fait.

14 Je soutiens, en somme, qu’est généralisable la version négative de la double thèse, selon laquelle la raison étant incapable d’elle-même de détermination, une telle détermination ne peut venir que d’une autre source, relative au sentiment ou à ce qui est ressenti. Dans la première section de cette étude, je présente cette distinction entre version négative et version positive et j’argumente pour un passage prudent du point de vue métaéthique au point de vue architectonique en m’aidant d’une distinction entre thèse formelle et thèse matérielle.

15 Dans la deuxième section de la présente étude, j’établis que la manière dont le feeling intervient dans la causalité psychologique qui aboutit à la formation d’une croyance (D4) est profondément différente de la façon dont se forme une motivation morale (D1).

I

16 À propos de la similitude entre les domaines D1 et D2, il faut rappeler que l’analogie entre la psychologie morale et la psychologie esthétique n’empêche pas des différences très importantes, non dans la manière dont les sentiments interviennent dans le jugement, mais dans le type de sentiments qui sont mobilisés, comme le montre clairement le passage suivant :

17

… Under the term pleasure, we comprehend sensations, which are very different from each other, and which have only such a distant resemblance, as is requisite to make them be express’d by the same abstract term. A good composition of music and a bottle of good wine equally produce pleasure ; and what is more, their goodness is determin’d merely by the pleasure. But shall we say upon that account, that the wine is harmonious, or the music of a good flavour ? In like manner an inanimate object, and the character or sentiments of any person, may, both of them, give satisfaction ; but as the satisfaction is different, this keeps our sentiments concerning them from being confounded, and makes us ascribe virtue to the one and not to the other. (T 3.1.2.4) [5]

18 Ici Hume distingue matériellement, mais non formellement, la source de l’approbation esthétique et la source de l’approbation morale. Cette considération suggère la nécessité d’une autre distinction à propos de l’influence du sentiment, entre une thèse formelle, qui est vraie en D1 et en D2, et une thèse matérielle qui ne saurait être la même dans ces deux domaines. Ce développement sur la « ressemblance distante » entre les sensations qui sont regroupées sous l’étiquette du plaisir comporte aussi des indications sur la nécessité de distinguer entre une thèse matérielle qui vaut en D1 et une thèse matérielle qui vaut en D3 :

19

The good qualities of an enemy are hurtful to us ; but may still command our esteem and respect. ’Tis only when a character is consider’d in general, without reference to our particular interest, that it causes such a feeling or sentiment, as denominates it morally good or evil. ’Tis true, those sentiments, from interest and morals, are apt to be confounded, and naturally run into one another. It seldom happens, that we do not think an enemy vicious, and can distinguish betwixt his opposition to our interest and real villainy or baseness. (Ibid.)

20 Bien que ce soit une hypothèse d’école, nous pouvons considérer le courage de l’ennemi comme moralement louable alors qu’il est dangereux pour nous. Le sentiment de la moralité et le sentiment de l’intérêt sont distincts. Formellement, c’est toujours un sentiment qui a l’influence en matière pratique, mais ce n’est pas le même sentiment, matériellement, qui a l’influence morale et l’influence prudentielle. Allons plus loin dans cette direction.

21 La thèse sentimentaliste, appliquée au jugement moral, n’est pas seulement formelle, mais aussi matérielle. La conclusion célèbre de T 2.3.3 (à laquelle fait écho la Dissertation sur les passions, V, 2), selon laquelle la raison est une passion calme, doit être comprise de cette manière. Il ne s’agit pas seulement de fournir la genèse de l’illusion rationaliste et d’expliquer par une causalité psychologique comment la philosophie a conclu que la raison était une source de motivation. Comme le ressenti de la passion calme qui joue un grand rôle dans la motivation morale est très semblable, par sa faiblesse, au ressenti d’un raisonnement (l’exercice de l’une et l’autre ne produisant pas d’« émotions sensibles »), on a cru voir l’opération de la raison là où il s’agissait de l’opération de cette passion calme dont les effets sont pourtant très différents, puisque celle-ci est capable de susciter des actions, tandis que celle-là est pratiquement impuissante. Dans ce passage, Hume ne se contente pas de décrire le mécanisme de l’illusion rationaliste, mais il repère substantiellement les deux types de passions calmes qui sont ici mobilisées :

22

These desires are of two kinds ; either certain instincts originally implanted in our natures, such as benevolence and resentment, the love of life, and kindness to children ; or the general appetite to good, and aversion to evil, considered merely as such.

23 Je n’entre pas dans la typologie humienne des passions et sa source dans Cicéron [6]. Il me suffit que cette thèse matérielle ne soit manifestement pas répétable en D2, D3, D4.

24 Lorsque Hume affirme que des sentiments d’un genre particulier sont la source de la composante motivationnelle et évaluative du jugement moral réfléchi, qui exprime de manière relativement détachée une approbation ou une désapprobation morales, il a en tête certaines passions calmes qui correspondent aux constantiae des Tusculanes. D’autres passions, par exemple des passions violentes, peuvent être la source de la composante motivationnelle d’un jugement qui ne sera alors pas à proprement parler un jugement moral détaché, ni même un jugement qui se règle sur la considération de l’intérêt personnel, mais la maxime d’un agent agité par ses passions :

25

Beside these calm passions, which often determine the will, there are certain violent emotions of the same kind, which have likewise a great influence on that faculty. When I receive any injury from another, I often feel a violent passion of resentment, which makes me desire his evil and punishment, independent of all considerations of pleasure and advantage to myself. When I am immediately threaten’d with any grievous ill, my fears, apprehensions, and aversions rise to a great height, and produce a sensible emotion. (T 2.3.3.9)

26 Une conséquence de cette thèse matérielle est que certaines manières d’avoir une passion sont le vecteur des distinctions morales. Si nous faisons abstraction de l’élargissement de nos évaluations que permet le processus de la sympathie, les évaluations morales dérivent de sentiments particuliers, ou plus exactement de manières particulières de ressentir certaines passions, qui sont attachées à la nature de ces passions et leur sont spécifiques :

27

As some qualities acquire their merit from their being immediately agreeable to others, without any tendency to public interest ; so some are denominated virtuous from their being immediately agreeable to the person himself, who possesses them. Each of the passions and operations of the mind has a particular feeling, which must be either agreeable or disagreeable. The first is virtuous, the second vicious. This particular feeling constitutes the very nature of the passion ; and therefore needs not be accounted for. (T 3.3.1.28)

28 Bref, si le jugement moral est motivant dans des conditions normales, c’est en vertu de la nature des passions qu’il exprime, qui sont certainement des passions naturelles, mais aussi directement morales. Des passions de toutes sortes peuvent motiver une action, mais seulement certaines passions d’un genre déterminé peuvent fournir une motivation morale. Le sentimentalisme humien est un naturalisme, mais pas du tout au sens où le naturalisme pourrait prétendre rendre compte de la moralité à partir de propriétés non morales. C’est ainsi que Hume peut respecter l’exigence d’une dérivation du ought à partir d’autre chose que le is qu’indique la raison : certaines passions déterminées, en raison de leur nature, sont la première source (première seulement, car, comme on sait, il y a une autre source, à travers les conventions) de la normativité. Par ailleurs, la dépendance de l’argumentation anticognitiviste de Hume à l’égard d’une thèse matérielle qui identifie certaines passions comme la source de la motivation et de l’évaluation morales me paraît peu compatible avec une conception phénoméniste de l’émotion qui l’assimilerait à une sorte de sensation et privilégierait son aspect qualitatif, éprouvé, au détriment de son aspect intentionnel et de l’expérience relationnelle dans laquelle s’insère cette émotion, parce qu’elle est caractérisée par Hume comme une passion non seulement calme, mais indirecte, c’est-à-dire médiée par l’association des idées. Mais c’est un point que je me contente de signaler.

29 J’ai eu abondamment recours à une distinction entre le formel et le matériel qu’il est temps d’expliciter. Entendons par thèse formelle une réponse à une question « en quoi consiste ? » quand celle-ci est comprise comme une question portant sur l’essence ou la sorte de chose qu’est x. Une thèse matérielle est une réponse à une question « en quoi consiste ? » quand celle-ci est comprise comme une question portant sur l’identification d’une chose existante.

30 Hume traite en deux temps distincts, et dans des chapitres qui sont géographiquement éloignés dans l’espace du Traité, mais qui restent argumentativement corrélés, la question de la source de la motivation morale (ce que Hutcheson appelle, dans les Illustration upon the Moral Sense, les exciting reasons) et la question de la source des distinctions morales (les justifying reasons de Hutcheson [7]). L’application à l’évaluation morale de la thèse de l’impuissance de la raison (T 3.1.1) est argumentée à partir d’une prémisse qui a consisté en l’application de cette thèse à la motivation morale (T 2.3.3).

31

’Tis impossible, that the distinction betwixt moral good and evil, can be made by reason ; since that distinction has an influence upon our actions, of which reason alone is incapable » (T 3.1.1.16).

32 Au passage, il convient d’observer que le traitement en deux temps de la question des raisons excitantes et des raisons justifiantes n’empêche pas Hume de les identifier tout à fait les unes aux autres : les entités qui sont des raisons justifiantes sont des raisons excitantes. Hume a repris la distinction de Hutcheson comme une distinction purement conceptuelle et soutient une thèse existentielle diamétralement opposée à celle de Hutcheson, puisque, pour ce dernier, les raisons justifiantes sont dans un sens moral qui est réellement distinct des affections qu’il évalue et qui, elles, constituent les raisons excitantes.

33 Dans la mesure où, selon Hume, la source de la motivation morale et la source de l’évaluation morale sont identiques, la question, ici, est : en quoi consiste la source des distinctions morales et de la motivation morale ? À cette question, la réponse est la thèse de l’influence du sentiment moral : La source des distinctions morales et de la motivation morale est dans des sentiments. Interprétée comme une thèse formelle, cette thèse signifie que la sorte de choses qui est susceptible de constituer cette source est de l’ordre des sentiments. Interprétée comme une thèse matérielle, cette thèse signifie qu’il existe des sentiments identifiables, particuliers, qui constituent la source en question. L’interprétation formelle prend la thèse de l’influence du sentiment moral comme une thèse de dicto, tandis que l’interprétation matérielle la prend comme une thèse de re. Selon l’interprétation de dicto, Hume estime que seuls les sentiments peuvent constituer la source des distinctions morales, etc. Selon l’interprétation de re, Hume veut dire qu’il existe des sentiments m, n, o… et Hume estime que seuls ces sentiments-ci peuvent constituer la source des distinctions morales etc. Cela suppose que nous puissions savoir quels sont les sentiments m, n, o

34 Il est très clair que Hume entend la thèse de l’influence du sentiment moral à la fois comme une thèse formelle et comme une thèse matérielle. Il propose en effet des arguments en T 2.3.3 et T 3.1.1 dans l’intention de montrer, d’une part, que la raison à elle seule est dépourvue de l’influence qui est apportée par les sentiments, ce qui correspond à la thèse formelle, et, d’autre part, que des sentiments d’un genre particulier constituent la source des distinctions morales et de la motivation morale. Les controverses de la métaéthique contemporaine, qui opposent quelques décennies des arguments « humiens » et des arguments « kantiens », s’intéressent plus à la thèse formelle qu’à la thèse matérielle. Il s’agit essentiellement de discuter de la capacité des états cognitifs à constituer des croyances évaluatives ou à fournir une motivation morale. Hume est une autorité généralement invoquée pour exposer ou pour défendre différentes formes d’anticognitivisme, ou pour prendre position dans les débats relatifs à l’internalisme du jugement moral ou à l’internalisme des raisons d’agir [8]. Il paraît très difficilement contestable que, dans la théorie morale, Hume soit anticognitiviste d’une manière assez radicale. Mais lorsque l’on passe de la thèse de l’impuissance de la raison à la thèse de l’influence du sentiment moral, il est très important de savoir si la question est uniquement formelle – s’agit-il de montrer qu’en l’absence de croyances évaluatives, seuls des désirs peuvent être source de motivation et d’évaluation morale ? –, ou si elle est aussi matérielle. Auquel cas, il s’agit aussi d’identifier les désirs qui en sont responsables.

35 Cette distinction entre une thèse formelle et une thèse matérielle ressemble à une distinction communément faite dans la philosophie morale entre une thèse métaéthique et une thèse normative, parce qu’une thèse métaéthique porte généralement sur le statut ontologique ou psychologique des valeurs ou des normes dont parle la philosophie morale, ainsi que sur les questions épistémologiques relatives à notre accès à ces valeurs ou ces normes, tandis qu’une thèse normative identifie ces valeurs ou ces normes en nous indiquant le contenu de ce qui constitue une valeur ou une norme, de telle façon que nous savons alors ce que nous devons désirer ou ce que nous devons faire.

36 Mais en réalité ces deux distinctions ne sont pas superposables. Une thèse matérielle peut être aussi une thèse normative, mais pas nécessairement. Lorsque Hume identifie les sentiments d’un genre particulier qui sont la source de la composante conative et évaluative du jugement moral, il ne veut pas dire qu’il s’agit de sentiments qu’il nous est recommandé de cultiver et que son argumentation nous donne de bonnes raisons de le faire, même s’il se trouve que les sentiments en question sont bien ceux que communément on recommande de cultiver. Le propos de Hume reste théorique et descriptif même sous l’aspect matériel de la thèse qu’il défend, et en dépit du fait que l’identification matérielle des sentiments coïncide avec leur identification normative.

37 Dans la section suivante, j’explore le passage du point de vue métaéthique au point de vue architectonique par une généralisation de la forme négative de la double thèse de l’impuissance de la raison et de l’influence du sentiment, et de la version formelle, mais non matérielle, de la thèse de l’influence du sentiment. Je montre que, même lorsqu’elle est circonscrite de cette manière, l’entreprise présente des difficultés qui, sans être rédhibitoires, doivent être prises en compte.

II

38 Partons de la thèse de l’impuissance appliquée à D1 : « Reason is wholly inactive, and can never be the source of so active a principle as conscience, or a sense of morals. » (T 3.1.1.10) Pouvons-nous généraliser cette thèse, et notamment l’appliquer à D4 ? La même inactivité de la raison se manifeste-t-elle à travers la croyance comme à travers la moralité ? Si c’est le cas, il est légitime de passer du point de vue métaéthique au point de vue architectonique au moins pour autant que la thèse formelle est concernée, et en prenant garde de généraliser la double thèse de l’impuissance de la raison et de l’influence du sentiment seulement sous sa forme négative et indirecte, qui consiste à estimer que si quelque chose peut avoir une influence, c’est seulement de l’ordre du sentiment, sans autre spécification.

39 Il y a au moins un passage dans le Traité qui nous incite à risquer une telle généralisation. Quelques lignes avant la déclaration que je viens de citer, Hume a écrit de manière qu’on doit dire, selon la terminologie que j’ai proposée, clairement architectonique :

40

An active principle can never be founded on an inactive ; and if reason be inactive in itself, it must remain so in all its shapes and appearances, whether it exerts itself in natural or moral subjects, whether it considers the powers of external bodies, or the actions of rational beings. (T 3.1.1.7)

41 Hume légitime ainsi la généralisation, sinon à absolument tous ses exercices, du moins à ses exercices d’une part pratique et d’autre part empirique, de la thèse de l’impuissance de la raison, dont il convient de remarquer qu’elle est formulée ici sous une forme prudemment négative, c’est-à-dire sans que soit présumée la généralisation connexe d’une thèse relative à l’influence du sentiment. Il demeure qu’un tel passage nous invite à tester l’hypothèse de la généralisation de la double thèse de l’impuissance de la raison et de l’influence du sentiment.

42 Concentrons-nous sur la question de l’applicabilité de la double thèse à D4. Il faut d’abord préciser l’usage humien strict du terme de croyance (belief). L’objet d’une croyance, sous la plume de Hume, n’est pas une proposition, mais une existence. Voici, par exemple, un emploi typique du terme : « There is a great difference betwixt the simple conception of the existence of an object, and the belief of it » (T 1.3.7.2). L’opération de la croyance consiste moins à tenir pour vraie ou pour fausse une proposition qu’à tenir pour existant un objet ou un état de fait absent. La croyance par excellence, c’est donc l’inférence causale, puisqu’elle nous permet de dépasser le cercle étroit des impressions présentes : « We can never be induc’d to believe any matter of fact, except where its cause, or its effect, direct or collateral, is present to us » (T. Appendice 2). L’analyse de la notion de croyance au sens strict, et de ce qui la sépare de la simple conception, doit alors en rendre compte dans des termes qui empruntent aux opérations de l’esprit qui relèvent du penser (qui consiste à avoir des idées) ou à celles qui relèvent du sentir (auquel donnent lieu les impressions, mais aussi les idées vives). Puisqu’il ne saurait s’agir du penser pour deux raisons principales (la première étant que croire que x existe n’est pas avoir une idée de x plus avoir une idée de l’existence de ; la seconde, que si croire était une opération du penser alors nous pourrions croire aussi librement que nous pouvons former des idées), il s’agit donc du sentir :

43

Belief consists merely in a certain feeling or sentiment ; in something that depends not on the will, but must arise from certain determinate causes and principles, of which we are not masters. When we are convinc’d of any matter of fact, we do nothing but conceive it, along with a certain feeling, different from what attends the mere reveries of the imagination. (T. Appendice 2)

44 La thèse est ainsi que « belief is nothing but a peculiar feeling, different from the simple conception » (T. Appendice 3).

45 Mais alors il faut poser « la question suivante » qui est une question « importante » : « What is the nature of this feeling, or sentiment, and whether it be analogous to any other sentiment of the human mind ? » (ibid.). Hume envisage deux manières de répondre à cette question. La première, qui est la bonne, consiste à considérer que ce sentiment « particulier » qui intervient dans la croyance est analogue aux opérations de l’esprit qui sont liées aux impressions. La croyance est une idée vive, c’est-à-dire une manière d’avoir une idée qui est proche de la manière dont nous avons une impression, bien que la croyance ne soit pas une impression. La seconde manière de répondre à la question de la nature du sentiment qu’enveloppe la croyance consiste à le considérer comme une perception distincte et séparée. Nous serions fondés à le faire, en vertu du principe de séparabilité (T 1.1.7.3), si nous pouvions distinguer la croyance et la vivacité qui l’accompagne. Mais nous ne le pouvons pas, car la vivacité est dans la manière d’avoir l’idée, manière qui est typique de la croyance. Le sentiment à l’œuvre dans le processus de formation des croyances est « particulier » d’une façon tout à fait différente de celle dont le sentiment qui est la source de l’évaluation et de la motivation morales est dit, lui aussi, « particulier ». Dans ce cas-ci, il s’agit de telle perception distincte ou de perceptions distinctes de tel type (telles passions calmes) ; dans ce cas-là, il s’agit non d’une perception distincte, mais d’une certaine manière, vive, d’avoir une idée.

46 Cette analyse est bien connue et donne lieu à des controverses toujours renouvelées parmi les interprètes de la théorie humienne de la croyance. J’entends seulement attirer l’attention sur un rapprochement que fait fugitivement Hume entre cette seconde manière, incorrecte, de penser ce qu’est une croyance et le rôle du sentiment dans la croyance, et la façon dont le sentiment intervient dans la détermination pratique en général et dans le jugement moral en particulier. Selon cette conception erronée de la croyance, celle-ci

47

does not modify the conception, and render it more present and intense : It is only annex’d to it, after the same manner that will and desire are annex’d to particular conceptions of good and pleasure. (T. Appendice 4)

48 Hume rapproche une théorie possible de la croyance, qui doit être rejetée, de sa théorie de la motivation en matière pratique et spécialement en matière morale.

49 Cette théorie possible consisterait à identifier un sentiment, qui ferait alors l’objet d’une thèse matérielle, comme étant responsable de la formation de la croyance et spécialement de l’aspect sous lequel la conception est vive. Si cette théorie possible était juste, alors la vivacité de la conception, caractéristique de la croyance, s’expliquerait par un transfert depuis cette impression distincte et séparée. Bien que plausible, puisque Hume a souvent recours à une explication par un transfert de vivacité de l’impression à l’idée, cette explication est profondément erronée parce qu’elle redouble la croyance par une perception distincte, comme si la croyance était une conception qui serait teintée particulièrement par la proximité d’une perception spéciale, la « Croyance », que je propose de signaler par une capitale et des guillemets. Une conception deviendrait une croyance sous l’influence de la « Croyance » (qui serait l’objet de ce que j’ai appelé une thèse matérielle). En réalité, le feeling ou sentiment qui est mobilisé dans la formation de la croyance n’est pas la « Croyance », mais seulement une manière d’avoir la conception. La différence principale entre la théorie possible inexacte et les explications légitimes par le transfert de vivacité de l’impression à l’idée n’est pas dans le principe explicatif, dans le dynamisme du transfert, mais elle est simplement que dans la théorie possible inexacte, l’impression est la « Croyance », un objet qui n’existe qu’au musée des spéculations philosophiques. En revanche, la théorie de la croyance comme manière vive d’avoir une conception est analogue, Hume y insiste, aux explications usuelles par le transfert de vivacité d’une impression vers une idée qui l’accompagne. Simplement, l’impression qui donne sa vivacité à la croyance n’est pas la « Croyance », mais telle ou telle impression.

50 L’essentiel pour mon propos est de remarquer que la théorie possible inexacte ressemble tellement au mode d’explication qui a été mobilisé pour rendre compte de la motivation à agir et de l’autorité pratique du jugement moral, que Hume signale lui-même cette proximité. On ne saurait mieux dire que le mode d’explication du rôle du sentiment dans le jugement moral n’est absolument pas transposable dans le cas de la formation des croyances. Bref, la thèse formelle est certainement généralisable dans la version négative, mais au prix de réaménagements très profonds de la doctrine relative au rôle du sentiment. On a vu que des expressions du type « un sentiment particulier » avaient une signification très différente, puisqu’en D1 elles désignent des impressions (certaines passions), tandis qu’en D4 elles ne désignent en aucun cas des perceptions, qu’elles soient impressions ou idées, mais des manières d’avoir une idée. Il ne faut pas être dupe du fait que Hume utilise la même expression, « feeling or sentiment », pour parler de cas où il s’agit d’une manière d’avoir une idée, comme dans l’appendice du Traité sur la croyance, et de cas profondément différents où s’agit d’une impression distincte et séparée, comme dans ce passage :

51

When you pronounce any action or character to be vicious, you mean nothing, but that from the constitution of your nature you have a feeling or sentiment of blame from the contemplation of it. (T 3.1.1.26)

52 C’est pourquoi la généralisation de la double thèse n’est possible que dans la version négative.

53 Il faut aussi considérer les choses dans l’autre sens. Pourquoi Hume a-t-il utilisé l’équivalent de la théorie possible inexacte pour rendre compte du jugement moral, et non un analogue de sa théorie de la croyance ? Que se serait-il passé si Hume avait employé la théorie de la croyance, qui est caractérisée par une intégration du sentiment comme manière d’avoir une conception, pour rendre compte de la force motivationnelle du jugement moral qu’il explique par l’expression d’un sentiment entendu comme impression complètement distincte et séparable de la conception ? Il est clair que la croyance, en tant qu’elle est une manière vive d’avoir une conception, s’accompagne de force et d’influence, et en particulier d’une « influence sur les passions et sur l’imagination » (T. Appendice ; cf. T 1.3.7.7, où l’on trouve la même formule, et où il est aussi dit que les croyances sont les « governing principles of all our actions » !). Dans l’appendice du Traité, Hume dit à propos des croyances, comparées aux simples conceptions :

54

They strike upon us with more force ; they are more present to us ; the mind has a firmer hold of them, and is more actuated and mov’d by them. (T. Appendice 3)

55 Si on m’objecte que c’est la vivacité du feeling, et non la conception elle-même, qui a l’influence, je réponds que cette vivacité est bien celle de la manière d’avoir la conception et ne constitue pas une passion distincte. Dès lors, si la composante cognitive du jugement moral avait été envisagée comme une croyance au sens humien du terme, il n’aurait pas été possible de soutenir d’emblée que le caractère motivant du jugement moral ne peut pas s’expliquer du tout par sa composante cognitive, et que la seule ressource possible est de l’expliquer par sa composante affective distincte.

56 Cette possibilité d’une intervention de la croyance dans la force motivationnelle du jugement moral est certainement obscurcie par le fait que, dans le débat métaéthique contemporain, le terme « croyance » n’est pas utilisé au sens humien (le paradigme de la croyance, selon Hume, étant l’inférence causale, analysée comme une forte attente), mais en un sens qu’on trouve, notamment, sous la plume de Donald Davidson [9].

57 Je crois que Hume était parfaitement conscient de la nécessité de poser une asymétrie entre la manière dont la conception intervient dans le jugement moral et la façon dont une conception devient une croyance. Le premier appendice, sur le sentiment moral, dans l’Enquête sur les principes de la morale, insiste sur ce point : un jugement moral, comme un jugement esthétique, est donné dans une situation d’information complète, de telle façon qu’il n’a rien de commun avec une inférence du connu vers l’inconnu, du présent vers l’absent :

58

The disquisitions of the understanding, from known circumstances and relations, we infer some new and unknown. In moral decisions, all the circumstances and relations must be previously known ; and the mind, from the contemplation of the whole, feels some new impression of affection or disgust, esteem or contempt, approbation or blame. (EPM Appendice 1.11)

59 Selon l’appendice du Traité, un bon exemple de croyance au sens strict est le suivant : voyant les jambes (« Suppose I see the legs and thighs of a person in motion » (T. Appendice 4)), nous anticipons le reste du corps. Dans le cas du jugement esthétique comme du jugement moral, Hume prend bien soin de souligner que la scène est entièrement différente : tout est sous nos yeux, il n’y a plus rien à anticiper, la cognition est complète. Par conséquent, l’évaluation a sa source ailleurs, dans un sentiment.

60 Dans les circonstances qui appellent une décision morale, il ne serait pas question d’une « recherche de l’entendement », soit de l’anticipation ou de l’attente de quelque chose d’absent, par exemple une conséquence de nos actions ou de nos omissions. Du coup l’élément affectif est disjoint et séparable. La composante idéationnelle, descriptive, représentative, est dépourvue de force motivationnelle.

61 Il me semble que cette asymétrie entre jugement de valeur et croyance au sens strict est trop forte. Dans le cas du jugement de goût, je signalerai deux expériences qui me paraissent montrer qu’il ne serait pas absurde de prendre en compte, au principe même de l’évaluation, de croyances au sens de Hume. Le premier exemple, classique, est celui de l’ellipse, qu’on peut illustrer par La Fontaine : « Pas un seul petit morceau / De mouche ou de vermisseau. » L’appréhension du contenu (le tout de la signification qui est véhiculé par la mention elliptique) est ici l’objet d’une inférence dont le dynamisme est comparable à la croyance au sens strict. Le second exemple est celui du suspense dans le roman ou le film d’action. L’émotion esthétique est indissociable d’une anticipation d’une absence à partir de ce qui est donné, et qui n’est pas le tout, contrairement à ce que dit Hume, mais la partie. La composante cognitive ne se limite pas à l’information sur une situation, précisément parce que cette information ne saurait être complète. La composante cognitive n’est donc pas une pure conception, mais peut prendre la forme d’une croyance en l’existence de ce qui est suggéré ou montré. Dès lors, l’évaluation ne saurait émerger seulement d’une source sentimentale entièrement distincte de la composante cognitive du jugement de goût. Je propose seulement ces quelques pistes à la réflexion, sans esquisser des pistes analogues dans le cas du jugement moral, et sans montrer comment des inférences semblables à l’inférence causale sont à l’œuvre dans notre appréciation morale des situations pratiques, telle qu’elle s’exprime à travers des émotions qui ont un contenu cognitif. Choc, indifférence, sensibilité : ce sont des façons de parler de nos réactions morales qui justifieraient le recours à une théorie du feeling comme manière d’avoir une information sur une situation pratique.

62 La métaéthique contemporaine considère généralement qu’une alternative crédible à la théorie humienne de la motivation peut passer par l’introduction de croyances évaluatives. Je crois qu’à l’intérieur de la conceptualité humienne, s’il n’y a certainement pas de place pour des croyances évaluatives, il y a cependant un espace pour des croyances au sens de Hume et que celles-ci jouent un rôle dans l’évaluation esthétique, et peut-être dans l’évaluation morale, que Hume a délibérément négligé. Il est très clair que, dans l’appendice du Traité, Hume refuse explicitement d’appliquer à la croyance la théorie de la séparabilité du feeling et de la conception qu’il a appliquée aux jugements de valeur. Mais il n’explique pas pourquoi il a implicitement refusé d’appliquer aux jugements de valeur la théorie du feeling comme manière d’avoir une conception qui convient dans le cas des croyances au sens strict. Ce refus permet, en tout cas, de comprendre pourquoi le passage du point de vue métaéthique, sur la question de l’impuissance de la raison et de l’influence du sentiment, au point de vue architectonique ne consiste absolument pas en la transposition d’une seule et même conception du rôle du feeling.

63 Comment expliquer le fait que la théorie du feeling qui est élaborée pour rendre compte du cas des jugements de valeur ne soit pas transposable au cas des croyances, et réciproquement ? La question concerne la cohérence de la philosophie de Hume. On peut utiliser un raisonnement indirect : si la généralisation de la thèse formelle s’accompagnait de la transposition d’une seule et même théorie du feeling, les différences entre jugements de valeur et croyances s’effaceraient. Il est très important, dans l’économie d’une philosophie projectiviste, de maintenir un écart entre les descriptions des états de fait et la projection des valeurs. Comme l’écrit Hume dans l’essai « The Sceptic » :

64

In the operation of reasoning, the mind does nothing but run over its objects, as they are supposed to stand in reality, without adding any thing to them, or diminishing any thing from them… But the case is not the same with the qualities of beautiful and deformed, desirable and odious, as with truth and falsehood. In the former case, the mind is not content with merely surveying its objects, as they stand in themselves : It also feels a sentiment of delight or uneasiness, approbation or blame, consequent to that survey ; and this sentiment determines it to affix the epithet beautiful or deformed, desirable or odious (E 1.18.14-15)

65 Ordinairement, un passage tel que celui-ci est considéré comme une formulation humienne de la distinction contemporaine entre les deux directions of fit dont la métaéthique se sert pour rendre compte de la différence entre croyances et désirs, les premières s’adaptant au monde, les seconds exigeant du monde qu’il s’adapte à eux. La philosophie de Hume explique comment l’orientation du monde vers l’esprit, qui est caractéristique des jugements de valeur, n’empêche pas que les valeurs soient projetées sur le monde. Mais les choses sont encore plus complexes, parce que les jugements de valeur ne sont pas les seules opérations qui fassent l’objet d’une théorie projectiviste. Les inférences causales, et l’ensemble de nos croyances relatives à la « réalité » dont il est question dans le passage que je viens de citer, sont également expliquées de manière projectiviste. Plus profondément encore, les projections objectivantes sont à l’œuvre dans les transitions de l’imagination qui donnent lieu, par exemple, à la confusion de la ressemblance avec une identité (T. 1.4.6.6) qui est au cœur de la genèse psychologique de la notion de substantialité, dans ses applications au moi ou au monde. Les projections des valeurs ont lieu sur un arrière-plan de projections de bas niveau, celles qui constituent la « réalité ». Il me semble que la diversité des manières dont le feeling intervient dans les jugements de valeur, dans les inférences causales et plus généralement les croyances, et aussi dans les confusions constitutives de l’illusion de la substantialité et de l’extériorité du monde, est nécessaire pour maintenir et déployer une diversité de niveaux et de types de projections, sans laquelle l’univers différencié des faits et des valeurs s’effondrerait.

Notes

  • [1]
    Sur ce sujet, voir l’article de Philippe Saltel dans la présente livraison.
  • [2]
    Voir, sur ce point, la contribution d’Elizabeth Radcliffe.
  • [3]
    Cette manière de généraliser reviendrait à conduire, dans l’interprétation de la philosophie de Hume, l’application de certains arguments humiens contemporains « aux motivations à croire aussi bien qu’aux motivations à agir » dont Francis Snare a signalé les difficultés dans le cas de ce qu’il appelle la « version provocante » de la théorie humienne de la motivation (Morals, Motivation and Convention, pp. 122-125).
  • [4]
    Sur la critique de la réduction de la morale à la poursuite de l’intérêt dans l’Enquête sur les principes de la morale, voir ici-même l’article d’Éléonore Le Jallé.
  • [5]
    Je cite le Traité dans l’édition D.F. Norton & M.J. Norton.
  • [6]
    Sur ce point, voir J. Fieser, « Hume’s Classification of the Passions and its Precursors ».
  • [7]
    Sur cette distinction dans Hutcheson, voir la contribution d’Elizabeth Radcliffe.
  • [8]
    Un des cas les plus remarquables de ce recours à Hume est l’utilisation par Michael Smith d’une « théorie humienne de la motivation ». Francis Snare a consacré un livre très intéressant aux diverses versions des arguments humiens dans la philosophie morale contemporaine.
  • [9]
    Cette démarche est clairement assumée par John Bricke, dans son Mind and Morality. D’autres auteurs, pourtant soucieux d’une approche historique, succombent à une confusion de ce genre en utilisant le terme belief indifféremment dans son sens humien et dans son sens contemporain ; voir, par exemple, K. Kamooneh, « Hume’s Beliefs », p. 53, où il est question de « belief or reason alone » (expression qui n’est pas de Hume et est typique des humiens contemporains) et de la vivacité de la croyance. Même s’il y a des jugements qui sont des croyances aussi bien au sens humien qu’au sens contemporain, les deux acceptions sont bien distinctes.
Français

Selon Hume, la raison, à elle seule, est impuissante non seulement à apprécier d’une manière ou d’une autre une attitude ou une situation, à déterminer une action, mais aussi à susciter une croyance. Cette thèse fait système avec une thèse de l’influence du sentiment. Cet article s’interroge sur les manières dont on peut ou non considérer la thèse de l’impuissance de la raison en matière pratique comme une forme particulière d’une thèse très générale de l’inactivité de la raison. En outre, on s’efforce de montrer que la thèse selon laquelle l’influence provient de sentiments particuliers doit être comprise de plusieurs manières, selon que tel ou tel domaine est concerné, mais également selon qu’il s’agit d’une thèse formelle ou d’une thèse matérielle. Au-delà des usages de la position humienne dans la métaéthique contemporaine, il s’agit d’apprécier la portée architectonique des conceptions que Hume proposait des rôles de la raison et du sentiment dans la détermination de la croyance et de la volonté.

  • Bricke, John, Mind and Morality. An Examination of Hume’s Moral Psycho-logy, Oxford, Oxford University Press, 1996.
  • Fieser, James, « Hume’s Classification of the Passions and its Precursors », Hume Studies, 18 (1992), pp. 1-17.
  • Kamooneh, Kaveh, « Hume’s Beliefs », British Journal for the History of Philosophy, 11, 1 (2003), pp. 41-56.
  • Smith, Michael, « The Humean Theory of Motivation », Mind, 96, 381 (1987), pp. 36-61.
  • Snare, Francis, Morals, Motivation and Convention. Hume’s Influential Doctrines, Cambridge, Cambridge University Press, 1991.
Laurent Jaffro
Université Paris I Panthéon-Sorbonne
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Mis en ligne sur Cairn.info le 10/05/2013
https://doi.org/10.3917/rip.263.0063
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