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Revue internationale de politique comparée

2009/1 (Vol. 16)


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Les musulmans de l’Union européenne sont porteurs de visions distinctes et souvent divergentes de l’islam. Leurs postures vis-à-vis de la lettre de la religion épousent toutes les nuances de l’observance religieuse [1][1] FRÉGOSI F., Penser l’islam dans la laïcité, Paris,... comme celles de la distanciation par rapport à toute pratique rituelle. Nombreux sont en effet les musulmans qui ne font pas de la référence à l’islam comme foi l’unique prisme à partir duquel ils interprètent la réalité quotidienne et agissent dans la société.

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C’est dans ce contexte qu’il convient de s’interroger sur les diverses formes de mobilisation auxquelles ces populations ont recours de façon exclusive ou combinée. Sur la base de catégories idéal-typiques des formes de mobilisation notre propos consiste à voir dans quelle mesure ces dernières mettent en scène les rapports complexes que les musulmans en Europe entretiennent avec l’islam. Comment l’islamité intervient dans les processus de mobilisation, à quel niveau, sous quelle forme et selon quelle finalité.

Types de mobilisation collective des musulmans

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La mobilisation collective est une dynamique d’action coordonnée et de regroupement d’un collectif humain en fonction d’objectifs prédéterminés de nature politique (conquête du pouvoir, participation politique, etc.), économique (logique d’intérêts, conquête de marchés nouveaux, etc.), sociale (grèves, amélioration des salaires, etc.) voire culturelle (diffusion de biens culturels, défense d’une identité culturelle, etc.). Il s’agit donc, conformément à l’analyse d’Erik Neveu [2][2] NEVEU E., Sociologie des mouvements sociaux, Paris,..., de la double conjonction d’un agir-ensemble intentionnel d’acteurs sociaux destinés à agir de concert selon un projet explicite. Cet agir se déploie selon une logique revendicative de défense d’intérêts matériels précis ou au service d’une cause perçue comme socialement légitime.

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S’agissant de l’islam européen [3][3] DASSETTO F., La construction de l’islam européen. Approche..., trois types majeurs de mobilisation peuvent être identifiés. Il s’agit respectivement des mobilisations de type religieux, sociopolitique et identitaire, qui se déclinent en diverses formes secondaires. Il va de soi que dans la pratique ces mobilisations peuvent se combiner étroitement. Des musulmans peuvent ainsi ponctuellement ou tactiquement déployer leur mobilisation selon un certain type de registre d’action sans pour autant se priver d’autres modalités d’intervention.

Les mobilisations religieuses

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Les mobilisations religieuses consistent en des actions volontaires qui à partir d’une approche résolument confessante de l’islam [4][4] L’islam est valorisé comme foi et pratique. se focalisent sur la défense, la préservation d’un islam cultuel et/ou la promotion de sa dimension rituelle englobante. Au travers de ce type d’action, les opérateurs musulmans (imams, prédicateurs, présidents d’associations cultuelles, etc.) visent à rappeler la centralité du culte notamment dans sa dimension matérielle et communautaire via l’existence de mosquées et l’importance de la piété dans la vie du musulman. Leurs actions visent prioritairement les personnes formellement musulmanes en les incitant à une pratique plus régulière et intensive de leur religion. Dans une optique prosélyte elles peuvent également s’adresser aux non musulmans.

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Il s’agit donc d’actions coordonnées en faveur de la promotion de l’islam comme un tout combinant croyances et faisceau de pratiques religieuses. Cette mobilisation se décline selon trois modalités intermédiaires et complémentaires : la mobilisation cultuelle, associative et spirituelle.

Mobilisation cultuelle

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La situation de minorité religieuse qui est celle de l’islam en Europe modifie considérablement la compréhension qu’ont les musulmans de l’islam. Ce qui, dans un pays majoritairement musulman, relève d’une certaine évidence sociale, comme le fait de pouvoir disposer de mosquées ou de lieux d’inhumation respectant les usages islamiques, requiert, en Europe, une action spécifique.

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À l’échelon d’un territoire délimité (local, régional ou national) elle va consister à ce que des musulmans se mobilisent afin d’améliorer les conditions pratiques d’exercice public du culte, en revendiquant par exemple la construction de lieux de culte (mosquées, salles de prière). L’objectif est de rendre opérationnelle la pratique publique de l’islam, de faire qu’à un pourcentage de musulmans résidant dans une société corresponde une offre cultuelle matérielle adaptée. Dans la même optique, cette mobilisation peut également porter sur la création de carrés confessionnels dans les cimetières, ou la prise en compte de certains interdits alimentaires dans l’élaboration des repas dans la restauration collective. La primauté est donnée aux signes extérieurs de piété et de dévotion. Ces actions menées par des opérateurs musulmans généralement masculins (primo-migrants ou quadragénaires scolarisés en Europe) ne se réduisent pas cependant à de simples mobilisations intra-communautaires. Dès lors qu’il s’agit de solliciter des autorisations (permis de construire, location de salles communales, etc.) et des soutiens particuliers (subventions publiques, garanties d’emprunts, baux emphytéotiques, etc.) ces actions ont le plus souvent pour destinataires les pouvoirs publics locaux (élus, représentants de l’État, agents publics). Cette mobilisation qui sollicite grandement l’arène sociale administrative et politique [5][5] À propos de la notion d’arène sociale voir NEVEU E.,... locale peut également être amenée à se servir de l’arène religieuse afin de faire appuyer ses demandes par des opérateurs religieux plus conventionnels (Église catholique, Églises protestantes, communautés juives).

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À l’échelon étatique, la mobilisation cultuelle revêt une traduction plus institutionnelle au travers des initiatives visant à doter les communautés musulmanes d’organes nationaux censés représenter le culte. On est là souvent confronté à des processus dont les musulmans ne sont pas toujours les initiateurs, mais auxquels, via des partenariats avec les autorités gouvernementales ils se trouvent néanmoins associés. Bien que cette mobilisation semble quelque peu contrainte car impulsée par des opérateurs publics extérieurs au champ islamique, elle n’en constitue pas moins un cadre global d’action dans lequel sont impliquées de nombreuses organisations musulmanes. Aussi l’interface institutionnelle entre les États européens et les diverses collectivités musulmanes européennes se présente-t-elle désormais comme un espace densifié. Il est peuplé par de nombreux organes officiels le plus souvent de type collégial ou centralisé qui ont vocation à être les partenaires des pouvoirs publics tout en représentant les intérêts des fidèles musulmans. Ces instances censées représenter publiquement le culte musulman se trouvent indirectement légitimées par les pouvoirs publics au plan symbolique pour faire entendre la voix de l’islam au plan national. Dans les faits, la plupart de ces dispositifs ne font que conforter dans le processus d’institutionnalisation la centralité de l’opérateur étatique sur toutes autres alternatives. C’est ainsi qu’en France aussi bien qu’en Belgique, les pouvoirs publics sont des acteurs de premier plan de l’organisation du paysage islamique national, il en va de même en Italie.

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Au travers de cette dynamique se dessine une logique qui vise à favoriser l’émergence de notables communautaires susceptibles d’entrer dans un partenariat durable avec l’État. Cela laisse à penser que c’est davantage l’État qui est en recherche de représentation auprès des musulmans que l’inverse. Sur ce point, le cas du Conseil Français du Culte Musulman est particulièrement symptomatique de cette tendance.

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Ces dispositifs répondent enfin à une volonté de rationalisation du paysage islamique dont le but est de poser clairement les bases d’un contrôle social optimisé de l’expression islamique par le haut. En favorisant l’émergence d’une représentation unifiée du culte musulman, l’idée est de façonner une représentation plus ou moins idéalisée de cette communauté. Il s’agit de mettre en scène une unité davantage que de se donner les moyens de poser les bases d’un système réellement représentatif et opérationnel.

Mobilisation associative

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Parallèlement à la mobilisation cultuelle, et souvent en lien direct avec elle, les musulmans ont également recours à une mobilisation de type associatif.

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Cela consiste pour les musulmans à se réunir en un collectif organisé dont la finalité, par-delà le cultuel, vise à promouvoir et défendre une vision particulière de l’islam de son contenu dogmatique, spirituel et culturel. L’objectif est alors, via un support organisationnel de type horizontal (associations de proximité) ou vertical (fédérations), de structurer et de donner en théorie corps à l’idée de communauté musulmane et de faire naître une conscience communautaire islamique.

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Dans les faits, la mobilisation religieuse associative va avoir des contours forts différents. La prégnance des déterminants nationaux s’avère ainsi particulièrement décisive. Celle-ci contraint souvent les musulmans à se doter d’organisations représentatives en fonction des origines géographiques voire régionales des individus. On doit alors prendre en compte la réalité de tissus associatifs musulmans maghrébins (algériens, marocains, tunisiens), turcs, africains, bosniaques, kosovars, indo pakistanais (etc.). Ce type d’organisation assez caractéristique de la génération des primo migrants et des décennies 1970-1980 reste toujours d’actualité quoique souvent contesté par les générations musulmanes nées en Europe.

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Dans les associations regroupant des immigrés musulmans, une segmentation politique est également présente. C’est ainsi que perdure l’opposition entre d’un côté les associations consulaires proches des régimes nationaux des pays d’origine et, de l’autre, les associations reflétant le point de vue de l’islam oppositionnel. Ce clivage est longtemps apparu comme central notamment dans l’immigration turque en Europe. Chaque tendance politique turque se référant à l’islam se partage les faveurs et les espaces fréquentés par les musulmans turcs offrant ainsi à voir un monde associatif musulman aux couleurs de l’échiquier politique national turc. Le fait qu’un des avatars de l’islam oppositionnel politique turc soit de nos jours au pouvoir à Ankara (AKP) oblige à reconsidérer les clivages entre islam officiel et islam d’opposition, sans pour autant totalement les réduire à néant [6][6] AKGÖNÜL S., « Millî Görus Institution religieuse minoritaire....

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Les jeunes musulmans engagés, nés en Europe, préfèrent de leurs côtés développer un tissu associatif indépendant des chancelleries et des fédérations nationales et se mobilisent rarement sur des problématiques exclusivement cultuelles.

Mobilisation spirituelle

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Si la mobilisation religieuse des musulmans en Europe s’opère à partir des lieux de culte et par l’intermédiaire de supports associatifs, elle épouse également les contours des diverses expressions spirituelles de l’islam.

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Dans la plupart des courants religieux la réalisation spirituelle individuelle est réalisée au sein de collectifs plus ou moins restreints. Ces collectifs formalisés ou non se constituent autour de l’accomplissement de rites, de pratiques canoniques et surérogatoires. Il en va ainsi avec les diverses expressions de l’islam mystique. Elles renvoient à des expériences intériorisées de la foi, à un rattachement interpersonnel à un maître spirituel (cheikh) et à une insertion dans une communauté émotionnelle. Ce rattachement peut se manifester par l’affiliation à un ordre de type contemplatif (tariqa).

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On trouve ensuite les courants piétistes. Il s’agit de mouvements ritualistes d’apostolat. La primauté est donnée à la prédication (ad da’wa), l’islamisation par le bas, et la régulation rituelle et éthique des conduites individuelles. Il s’agit de mouvements orthopraxes du type du Tabligh indo-pakistanais qui sont davantage préoccupés par l’observance scrupuleuse des techniques rituelles de dévotion que par la promotion de la réflexion et la compréhension progressive (critique) des énoncés de la foi.

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Viennent ensuite les diverses expressions de l’orthodoxie islamique. Ces courants insistent sur le préalable du retour aux sources scripturaires de la foi et font référence à un corps de doctrine homogène assimilé à l’islam originel professé par le Prophète et ses Compagnons. Diverses composantes de l’orthodoxie islamique se livrent aujourd’hui à une concurrence religieuse forcenée. Tel est le cas de la mouvance dite salafiste (néo-wahhabite) [7][7] AMGHAR S., « Le salafisme en Europe : la mouvance polymorphe... qui prône un réformisme puritain, ritualiste, dévot et exclusiviste (qui jette l’anathème sur tous les autres courants de l’islam). Les tenants du réformisme orthodoxe défendent quant à eux une autre version de l’orthodoxie. À l’instar des Frères Musulmans, ils proposent le dépassement des clivages ethniques et des écoles de jurisprudence au profit d’un islam à la fois épuré et engagé dans la société. À la différence des tenants de la voie salafie dont la priorité réside dans la promotion d’une contre société islamique démarquée des sociétés environnantes [8][8] ADRAOUI M. A., « Purist salafism in France », in ISIMREVIEW,..., les tenants de cette néo-orthodoxie (UOIF, Millî Görüs, Muslim Council of Britain, etc.) s’efforcent de composer avec la société en essayant de produire une jurisprudence islamique adaptée à des communautés musulmanes minoritaires vivant dans des sociétés sécularisées. C’est en tout cas ce que promeut le Conseil européen de la jurisprudence, de la fatwa et de la recherche et ce que Tareq Oubrou [9][9] OUBROU T., « La sharî’a de minorité : réflexions pour... théorise en France.

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Le mouvement des Ahbaches (Gens de la Bienfaisance) incarne une troisième alternative. Ils se prétendent les défenseurs des écoles traditionnelles de jurisprudence (malikite, chafiite, hanafite, hanbalite) contre les « déviants » que seraient les autres courants de l’islam (Frères Musulmans, tablighis, salafistes) et font abondamment référence au soufisme.

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Les mobilisations religieuses dans leurs diverses déclinaisons visent à ramener les musulmans dans leur quotidien et dans la société environnante, vers le cœur de la foi musulmane, le noyau dur de ses obligations, l’esprit ou la lettre de la révélation.

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Par rapport aux sociétés européennes la tonalité générale qui se dégage de ces mobilisations religieuses relève massivement du registre de la revendication. L’objectif visé est de porter sur la scène publique les attentes des fidèles musulmans que ce soit en matière strictement cultuelle (islam dévotionnel), organisationnelle (islam institutionnel) ou théologique (islam concurrentiel). Il s’agit en d’autres termes d’une dynamique de mobilisation visant à assurer la pérennité matérielle et la légitimité sociale de l’islam dans le contexte européen à partir de l’espace religieux.

Les mobilisations sociopolitiques

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Ces courants conjuguent la mise en avant d’une action sociale ou politique à partir d’un ancrage fort dans l’islam à l’échelon international, national (pays d’origine) ou au sein des sociétés européennes.

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Pour certains musulmans l’appartenance à l’islam ne se réduit pas à l’accomplissement de rites d’adoration, mais implique un engagement sociopolitique dans la cité. L’islam prend corps dans une finalité sociale qui, pour certains, débouche en contexte musulman sur l’instauration progressive d’États islamiques, une prise en compte plus grande de la législation islamique par l’ordre juridique étatique, ou bien, en contexte non musulman, par la promotion d’un ordre social plus juste et équitable réputé conforme à l’éthique islamique.

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Dans les sociétés européennes la plupart de ces courants inscrivent leurs actions dans le cadre de la légalité. Dans le monde musulman, ils se prononcent pour une accession légale au pouvoir. Seule une minorité opte pour l’action violente et clandestine dès lors que l’environnement législatif limite l’expression publique de toute opposition ou qu’une dynamique généralisée insurrectionnelle du type Al Qaïda permet de capter l’attention des médias.

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Cette dynamique peut déboucher sur trois types de mobilisation : une mobilisation civique, une mobilisation nationalitaire, enfin une mobilisation radicale.

Mobilisation civique

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Cette mobilisation concerne massivement des musulmans nés en Europe, plutôt jeunes, pour qui la foi ne se borne pas à l’espace clos des mosquées, pas plus qu’elle ne se réduit à une religiosité du for interne. C’est là le type de mobilisation développé en France par les nouveaux pratiquants, membres actifs d’associations musulmanes de base évoluant en marge des grandes fédérations islamiques nationales à l’instar de l’Union de la Jeunesse Musulmane (UJM).

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Ceux-ci ont par rapport à la pratique religieuse musulmane une attitude décomplexée qui leur permet d’afficher publiquement celle-ci (port de la barbe pour les hommes et du foulard pour les femmes) et de revendiquer parallèlement un égal attachement à la citoyenneté et à la nationalité française. Comme le déclare Saïda Kada, responsable d’une association féminine musulmane, « il s’agit […] d’intégrer nos valeurs religieuses dans notre développement citoyen » [10][10] BOUZAR D. et KADA S., (éd.), L’une voilée, l’autre.... Ces musulmans engagés s’inscrivent pour la plupart dans la lignée intellectuelle et la mouvance associative impulsée par Tariq Ramadan en qui ils reconnaissent volontiers un précurseur.

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Bien que profondément religieux, ces opérateurs n’entendent pas pour autant rester prisonniers d’une vision strictement confessionnelle de l’islam. Leur islamité rime avec engagement dans la Cité ici-bas, participation au débat public et la promotion d’une perspective islamique des rapports sociaux réputée plus juste. Ces musulmans furent notamment très impliqués dans les manifestations de protestation contre le vote de la loi du 15 mars 2004 sur les signes religieux à l’école et participèrent activement aux débats du forum social européen sur l’altermondialisme. À ces occasions, ils se sont associés à des mouvements séculiers de la mouvance antiraciste (MRAP), des droits de l’homme (LDDH) et des formations politiques (Verts, LCR, etc.) avec lesquels (notamment durant la crise du foulard) ils ont mené des actions communes (manifestations devant les rectorats, les préfectures, etc.) et animé des associations transversales (Une école pour tous). À côté du droit de pratiquer sa religion, d’accéder au savoir et de la liberté d’association, le musulman est, selon eux, censé, comme citoyen, œuvrer à « l’actualisation d’une stratégie d’intervention sociale » [11][11] RAMADAN T., Les Musulmans d’Occident et l’avenir de... islamique. La conscience de l’appartenance à l’islam véhicule une théologie de l’engagement social qui incite le croyant, là où il vit, à prendre part à l’action publique. Dans la société occidentale il doit notamment apporter une contribution musulmane à la réflexion et à la résolution des problèmes comme l’exclusion, la délinquance, le chômage, la mondialisation. Selon Tariq Ramadan, « il n’y a pas de conscience islamique sans conscience sociale […], pas de conscience sociale sans conscience politique » [12][12] Ibid., p. 128..

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Selon cette éthique de responsabilité qui puise son fondement dans le principe islamique de la gérance (khilâfa) de la terre confiée à l’homme par son Créateur, l’usufruit de la création est subordonné au respect de principes généraux. Le respect du droit de propriété est notamment contrebalancé par l’obligation de verser un impôt social purificateur (zakât), l’interdiction de toute forme de spéculation boursière comme de tout versement d’intérêt sur le capital, assimilé à de l’usure (ribâ), la lutte contre l’égoïsme et la thésaurisation et l’orientation des dépenses en vue de plaire à Dieu (venir en aide aux pauvres, aux orphelins…).

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« Être musulman, déclare ainsi Saïda Kada, c’est aussi s’engager dans son quartier, participer aux grands débats de société, se sentir concerné par tous les problèmes, faire de la politique, se battre pour plus de justice et de démocratie » [13][13] RAMADAN T., op. cit., 2003, p. 135..

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Ce type de mobilisation conduit le musulman à s’engager socialement afin d’influer de façon globale ou ponctuelle sur les grandes questions qui sont débattues dans la société en défendant une option éthique islamique. Le musulman est alors plus préoccupé par la perspective générale de développement de la société et du monde selon une logique équitable et démocratique, que par le fait de chercher en priorité à aménager pour les musulmans observants, des espaces privilégiés dans lesquelles l’exercice d’une pratique intégrale de leur religion pourrait être préservé face à un environnement largement sécularisé.

Mobilisation nationalitaire

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La mobilisation nationalitaire se retrouve principalement dans les mouvements professant une lecture politique de l’islam et qui sont largement structurés à partir de paramètres nationaux. En font partis les courants légalistes des organisations islamiques ethno-nationales (Millî Görüs, Suleymanci, etc.).

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Défendre l’un (l’islam) c’est préserver aussi l’autre (le lien avec le pays d’origine) a fortiori en tant qu’expatriés. Les contours de la communauté islamique ont tendance à se confondre avec les contours de la communauté nationale d’origine. Pour ces musulmans proches de formations politiques nationales (AKP, Saadet partisi, MHP, etc.) la prégnance du cadre national est suffisamment forte pour que leurs actions en immigration suivent les évolutions politiques des pays d’origine, les changements de majorité et les législations nationales. C’est un fait que les organisations turques telles que Millî Görüs, le MHP ou les Suleymanci vont, y compris en immigration, être très attentives au contexte national turc. Bien que le Millî Görüs entretienne des liens solides avec la mouvance transnationale des Frères Musulmans, il n’en demeure pas moins avant tout une organisation dont la clientèle est exclusivement turque. Son histoire se confond avec celle de l’immigration turque et même si des naturalisations ont eu lieu parmi ses membres sa rhétorique est turco-centrée.

Mobilisation radicale

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Cette forme de mobilisation socio politique est caractéristique des courants les plus radicaux de l’islamisme en Europe. Il s’agit des Kaplanci turcs en Allemagne (en voie de marginalisation), en Belgique et dans une moindre mesure en France, du Hizb at tahrir al islami (Parti de la Libération islamique) en Grande-Bretagne au Danemark aux Pays-Bas [14][14] MAYER J. F., « Hizb ut Tahrir : l’évolution d’un parti... et de la mouvance jihadiste décrite par Gilles Kepel [15][15] KEPEL G., Fitna, Paris, Gallimard, 2004, p. 295-29....

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Là où depuis leur séjour européen, les militants islamistes classiques s’activent dans leurs organisations respectives et se mobilisent en vue d’informer leurs compatriotes sur les évolutions politiques des pays d’origine et apportent leur soutien symbolique et éventuellement financiers aux partis islamiques nationaux locaux, les militants plus radicaux vont se manifester soit via des sites internet[16][16] GUIDERE M., « La toile islamiste dans tous ses états »,... ou par la publication de tracts et de bulletins (Al Ansar) [17][17] GRIGNARD A., « La littérature politique du GIA Algérien.... qui appellent à l’instauration par les armes de régimes islamiques. Le cyber-activisme a d’ailleurs largement pris le relais des prédications enflammées dans les mosquées.

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Si le recours à la violence (assassinats ciblés, attentats) reste toujours une éventualité, sa généralisation ne va pas sans poser des difficultés car elle rejaillit négativement sur le vécu des autres musulmans en Europe. Elle renforce en retour le climat d’islamo-scepticisme ambiant qui rassérène les professionnels de l’islamophobie (Mouvement National Républicain, Front National, Mouvement Pour la France en France, Vlaams Belang, Front National en Belgique, Lega Nord en Italie, etc.) et « libère » une parole islamophobe plus composite (Houellebecq, Imbert, Fallaci, Hirshi Ali, etc.).

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L’un des effets induits de cette mobilisation radicale ultra-minoritaire sera de susciter de l’intérieur même des communautés organisées des contres mobilisations du type du Minab au Royaume Uni. Sous la houlette notamment du Muslim Council of Britain et d’autres organisations musulmanes sunnites comme shiites (Al Khu’i Fundation) a été créé le 30 Novembre 2007 le Minab[18][18] Mosques, Imams, National Adviser Boarding. ou Conseil consultatif des mosquées et des imams. Cet organisme doit élaborer une constitution et un code de bonne gestion des mosquées du Royaume-Uni. Il doit également jouer auprès du British Home Office un rôle de conseiller pour les questions d’entrée sur le territoire britannique d’imams étrangers [19][19] CARUSO G., Au nom de l’islam…Quel dialogue avec les.... L’idée avait été suggérée par la Task Force[20][20] Ce groupe de réflexion était composé de responsables... mise en place par Tony Blair au lendemain des attentats de Londres dans le cadre d’un projet de concertation baptisé PET (Prevent extremism together). Ce groupe était chargé d’émettre en direction du gouvernement des recommandations visant à mieux visibiliser l’intégration des musulmans britanniques. On voit ainsi se dessiner les contours d’une véritable gouvernance musulmane des mosquées qui fait échos aux attentes sécuritaires des pouvoirs publics. Acteurs privés musulmans et acteurs publics étatiques coordonnent leurs actions sur la base d’un projet commun négocié de lutte à la fois contre les dérives radicales islamiques et de prévention contre toute dérive xénophobe à l’encontre des musulmans.

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La tonalité générale des mobilisations sociopolitiques des musulmans d’Europe relève massivement du registre de la contestation voire de la stratégie de résistance.

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Les militants musulmans qui s’investissent dans ces mobilisations entendent le plus souvent résister (pacifiquement et légalement pour la plupart) mais pas moins fortement à des processus socio politiques dont ils perçoivent les effets dissolvants sur leur vision englobante de l’islam. Il en va ainsi du processus culturel d’assimilation en contexte européen au même titre que des dangers de la mondialisation libérale. Tous deux tendent à niveler les différences identitaires et les cultures au nom d’un impérialisme néocolonial à la fois politique et économique. Cette mobilisation ne se limite toutefois pas aux seuls musulmans mais s’intègre dans des arènes militantes plus larges comme celle des altermondialistes, de la gauche radicale et des écologistes ou des militants des droits de l’homme.

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Pour les militants islamistes exilés en Europe il s’agira dans la majorité des cas de s’opposer par la parole (conférences de presse, diffusion de tracts, sites web, etc.) et le geste (manifestations publiques ou actions plus violentes) au caractère dictatorial des régimes de l’autre rive de la Méditerranée.

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La ligne de fracture entre ces mobilisations sociopolitiques réside dans le référentiel géographique qui est mis en avant (Europe ou Pays d’origine), dans le choix des outils pour porter cette parole de résistance (voies légaliste ou clandestine) et dans le désir de bâtir des alliances par-delà les frontières confessionnelles.

Les mobilisations identitaires

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Les musulmans en Europe peuvent enfin mener des actions concertées de type identitaire. Ces courants se réfèrent à l’islam moins comme identifiant religieux, qu’en tant qu’identifiant culturel, comme un faisceau de valeurs, de repères historiques intervenant dans la définition de l’identité globale d’un individu aux côtés d’autres paramètres ethniques, linguistiques ou politiques.

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En France, cela correspond aussi bien au milieu associatif français musulmans (harkis) qui entend représenter et défendre les intérêts matériels et la mémoire des rapatriés musulmans d’Algérie qu’au milieu associatif arabo-musulman laïque. On peut également inclure dans cette mouvance le groupusculaire Parti des musulmans de France (PMF) qui a été créé à Strasbourg en 1997 ou la Ligue arabe européenne (LAE) créée par Dyab Abu Jahjah en 2000 à Anvers [21][21] Ce mouvement est apparu à la suite du meurtre d’un....

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La mobilisation identitaire emprunte trois formes radicalement distinctes : la modalité républicaniste, mémorielle ou laïciste radicale. Proches par les moyens mis en œuvre (pétitions, manifestations, structuration associative, cyber-activisme, etc.), ces trois modes de mobilisation s’avèrent néanmoins antagonistes au plan des idées et des buts poursuivis.

Mobilisation républicaniste

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En Europe, nombre de personnes nées musulmanes ne se reconnaissent pas toujours dans l’approche confessionnelle de leur identité. Si elles sont sociologiquement musulmanes cela tient moins à la fréquentation des mosquées, que du fait qu’elles sont issues de populations venues de sociétés dont l’islam est le référentiel dominant. Pour elles, l’islamité est davantage liée à une question géographique, une culture familiale transplantée, à une identité héritée que le reflet d’une pratique religieuse. L’islamité se résume souvent au port d’un patronyme arabo-musulman et à une identification ténue à l’islam, guère plus, guère moins.

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Certains de ces musulmans, par ailleurs engagés dans la lutte pour la défense des immigrés, l’antiracisme institutionnel ou la problématique féministe se mobilisent en France autour des problématiques de dénonciation du communautarisme, de défense de l’idéal républicain et de la laïcité. Ce faisant, ils vont parfois, à leur insu mais le plus souvent consciemment, devenir les cautions « musulmanes » de discours et d’initiatives institutionnelles (loi du 15 mars 2004) dont la motivation fondamentale est de réduire la visibilité sociale de l’islam. C’est notamment le cas pour une partie de la mouvance féministe regroupée sous le label Ni putes ni soumises qui bien qu’ayant vu le jour dans la mouvance de Sos racisme et avec l’aval de caciques du parti socialiste est depuis parvenue à élargir ses soutiens politiques jusqu’à propulser sa fondatrice, Fadela Amara, au poste de secrétaire d’État chargé de la Ville du gouvernement Fillon.

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On peut également mentionner la mobilisation dite musulmane laïque. Apparue en France au lendemain de l’élection du CFCM en 2003, elle va se polariser sur la forte présence en son sein de représentants de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF). À l’instar des fédérations religieuses musulmanes, la mouvance musulmane laïque recoupe une pluralité de mouvements qui avancent en ordre dispersé comme le Conseil français des musulmans laïques (CFML), le Mouvement des musulmans laïques de France (MMLF) ou bien encore la Coordination des musulmans démocrates (CMD) dont le président, Abderrahmane Dahmane se réclame du jihâd républicain.

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Cette mouvance dépourvue de toute coordination se fixe pour objectif premier de contester au CFCM et aux religieux en général (imams, prédicateurs) le monopole de la représentation de l’islam et de la prétention à parler au nom de tous des musulmans de France. Bien que la couverture médiatique dont elle bénéficie est sans commune mesure avec son assise sociale, cela n’empêche pourtant pas ces musulmans de prétendre représenter la « majorité silencieuse » des musulmans de l’Hexagone. Ils entendent également participer à la modernisation progressive de l’islam en laïcisant son contenu et en mettant un coup d’arrêt à toute dérive supposée communautariste du type port du foulard, horaires aménagés dans les piscines publiques pour les femmes musulmanes, financement public des mosquées (etc.). Par le biais de pétitions et d’ouvrages ciblés [22][22] BENSLAMA F., Déclaration d’insoumission à l’usage des... ces musulmans sécularisés entendent davantage capter à leur profit l’attention des responsables politiques et des médias et négocier des soutiens logistiques ou des formes de reconnaissance symbolique plutôt que convaincre leurs coreligionnaires.

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Le combat dans lequel ils s’inscrivent les conduit souvent à s’associer à d’autres mouvements laïques et des médias actifs dans la dénonciation du différentialisme (Marianne, Charlie Hebdo, Prochoix, etc.) quant ils ne sont pas totalement instrumentalisés ou récupérés par des réseaux néo conservateurs à l’instar de l’ex-députée néerlandaise Ayaan Hirsi Ali, recrutée par l’American Enterprise Institute for Public Policy Research.

Mobilisation mémorielle

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La mouvance aconfessionnelle et pluriethnique Les Indigènes de la République[23][23] KHIARI S., Pour une politique de la racaille. Immigré-e-es,... propose elle, une alternative politique à l’exclusion et à la stigmatisation dont sont victimes les populations immigrées descendantes des anciens peuples colonisés. Bien que ce courant ne se réclame pas directement de l’islam, la problématique du traitement public, législatif et policier dont l’islam fait l’objet en France occupe une place de choix dans son argumentaire. La priorité réside moins dans la construction d’une identité islamique alternative ou la structuration étatique du culte musulman, que dans la déconstruction du modèle républicain et de son corollaire la logique d’assimilation. Sous couvert d’universalisme (et de laïcité) celui-ci entend en fait mettre au pas les différences culturelle, sociale et politique portées par les jeunes issus de l’immigration. De la même manière qu’ils assimilent la création du Conseil français du culte musulman (CFCM) à une gestion néo coloniale de l’islam, ils fustigent avec force l’exclusion du champ politique des minorités issues de l’immigration coloniale et post coloniale (maghrébins, noirs, etc.).

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Parmi les initiateurs du célèbre manifeste « Nous sommes les indigènes de la République ! » du 19 janvier 2005, qui se réfèrent à la pensée de Frantz Fanon et de Malcom X, figurent des personnalités comme Youssef Mammeri de la mosquée Islah (Marseille) ou encore Tariq Ramadan, et des associations musulmanes comme le Collectif des Musulmans de France, Droit des femmes musulmanes de France, mais aussi d’autres, laïques, comme le Mouvement Immigration Banlieues (MIB) et les responsables du site Oumma.com. Les signataires musulmans de ce manifeste, en figurant aux côtés de militants venus de tous les horizons philosophiques, culturels et confessionnels, révèlent a contrario une autre dimension de la mobilisation des musulmans : celle de musulmans qui refusent de rester prisonniers de l’horizon confessionnel et qui s’engagent dans la lutte contre toutes les discriminations sans se soucier des disparités confessionnelles. Par leur combat, ils expriment un égal attachement à une communauté humaine élargie qui transcende les barrières de la foi, celle des populations hier victimes de la colonisation et de l’esclavage, aujourd’hui victimes de l’exclusion sociale et de la précarisation. En s’auto-stigmatisant comme les nouveaux « indigènes » d’une République dont la décolonisation serait toujours à venir, ils entendent faire mémoire de la part d’ombre de l’idéal républicain universaliste qui, pour mieux asseoir son hégémonie, a fait violence aux identités particulières culturelles, ethniques et religieuses et aux corps physiques (esclavage, code de l’indigénat, etc.). Le mouvement des Indigènes, en démasquant les présupposés coloniaux qui sous-tendent l’imaginaire républicain, n’entend pas renoncer pour autant à l’universalisme. Il travaille en fait à l’émergence d’un autre internationalisme, celui des opprimés, et à la mise en place de solidarités effectives entre toutes les luttes anticoloniales dans le monde (Palestine, Tchétchénie, etc.).

Mobilisation laïciste radicale

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Le dernier type de mobilisation collective des musulmans en Europe n’est pas le moins étonnant. Il s’agit d’une tentative coordonnée à l’échelle européenne de militants associatifs et d’exilés politiques qui prônent publiquement la sortie de l’islam. Il s’agit en l’espèce de groupe d’individus nés musulmans (en majorité iraniens) qui, par voie de presse, conférences publiques hautes en couleur (présentation de tee-shirt portant la mention « ex-musulman ») ou par site web[24][24] http:// www. ex-muslim. org. uk, et aussi www. ex-muslim.... interposés revendiquent leur rejet personnel de la religion musulmane, leur engagement total en faveur de la liberté absolue de conscience et se livrent à une critique acerbe de l’islam. Cela les conduit à dénoncer tout relativisme culturel qui, à leurs yeux, aboutit à légitimer une islamisation progressive des sociétés européennes. On dénombre aujourd’hui quatre structures représentatives toutes dénommées Comité central des ex-musulmans : une en Allemagne, une en Grande-Bretagne, une à l’échelle de la Scandinavie et une aux Pays-Bas.

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Les figures de proue de cette mobilisation sont à l’heure actuelle des femmes iraniennes exilées en Europe, essayistes et militantes féministes et des droits de l’homme. La plus célèbre est Maryam Nazmieh. C’est une militante associative proche du Parti communiste ouvrier d’Iran et ancienne présidente de la Fédération internationale des Réfugiés iraniens. Elle est signataire du manifeste Ensemble contre le nouveau totalitarisme de mars 2006 lancé par le journal Charlie Hebdo aux côtés de ces autres icônes que sont Ayaan Hirsi Ali, Irshad Manji [25][25] MANJI I., Musulmane mais libre, Paris, Grasset, 2003,..., Taslima Nasreen (etc.). Aux Pays-Bas, c’est un étudiant d’origine iranienne Ehsan Jami, ancien élu et membre du parti social-démocrate (PvdA) qui a créé, à la date symbolique du 11 septembre 2007, un Comité central des ex-musulmans. Prié de rendre son siège d’élu local, ce jeune militant n’a pas hésité à cosigner avec le député populiste Geert Wilders dans le quotidien De Volkskrant un article au vitriol qui établie une comparaison entre l’islamisation supposée des Pays-Bas et la montée du nazisme, entre le Prophète Mohamed et Adolf Hitler [26][26] DEMETZ J. M., « Pays-Bas. Tu n’abjureras pas l’islam ! »,....

56

En France, bien qu’aucune coordination de ce type n’a vu le jour, cette sensibilité ne manque pas de s’exprimer. Ses analyses se retrouvent le plus souvent dans les revues comme Prochoix, le journal Charlie Hebdo, via le site de l’association AIME [27][27] Ailleurs ou d’Ici Mais Ensemble (AIME) voir http://... ou, de façon ponctuelle, via celui de l’Union des Familles laïques (UFAL) ou des sites se réclamant de l’athéisme.

57

Le répertoire de ces formes les plus sécularisées de mobilisation des musulmans en Europe emprunte souvent le registre réactif de la défense et parfois celui, plus agressif, de la dénonciation. Ceux qui s’engagent dans ces mobilisations qui donnent souvent lieu à des oppositions frontales ne s’inscrivent pas moins dans une même logique de protestation et de réaction à des dynamiques qui menacent ou mettraient à mal certains modèles, paradigmes ou valeurs auxquels ces mouvements sont viscéralement attachés. Il peut s’agir pour les uns de l’idéal laïque et républicain, du défi de la décolonisation et des luttes de libération des peuples en général pour d’autres, ou bien de la liberté absolue de conscience (liberté de critique et de dérision de l’islam, liberté de choisir et de sortir d’une religion, etc.).

58

Ces contestations sont très dépendantes de la conjoncture et peinent à inscrire leurs actions dans la longue durée. Il en va ainsi de la mouvance républicaniste en France qui va se faire entendre de façon très ponctuelle à l’occasion de quelques faits marquants de l’actualité (affaire du voile, affaire Redeker, affaire des caricatures…) puis disparaît des tabloïds. C’est peu ou prou la même configuration avec le Mouvement des Indigènes de la République qui s’était notamment manifesté durant les crises du voile et des banlieues mais qui en dépit d’un site web actif, n’est pas parvenu à proposer une offre politique crédible alternative aux partis de la gauche classique.

59

De la même manière la démarche visant à rendre publique un mouvement de sortie de l’islam aux Pays-Bas et en Allemagne reste assez marginale et trop localisée géographiquement pour escompter marquer durablement les esprits et s’imposer comme une dynamique de fond et non comme un simple mouvement d’humeur d’une élite politique.

Contrastes et constantes des mobilisations collectives des musulmans en Europe

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Au-delà des spécificités des trois types de mobilisations étudiés qui tiennent aux thématiques, aux actions développées et aux arènes sollicitées, d’autres lignes de clivage et quelques dénominateurs communs sont perceptibles.

Mobilisation consensuelle et mobilisation conflictuelle

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Un premier clivage existe entre des formes de mobilisation relativement dépourvues d’adversaire clairement identifié et celles qui s’inscrivent clairement dans une logique de confrontation.

62

La mobilisation cultuelle ressort clairement du premier cas de figure. Dans ce type de mobilisation, les musulmans sont davantage en quête de partenariat, de légitimité sociale auprès de diverses arènes publiques (élus, fonctionnaires locaux, préfets) ou privées (milieu interreligieux, milieu associatif immigrés, etc.) qu’impliqués dans des dynamiques d’opposition à l’encontre d’opérateurs objectivement identifiés.

63

Diverses études récentes ont clairement montré combien certains acteurs musulmans impliqués dans la gestion locale de l’offre cultuelle étaient vis-à-vis des élus engagés dans des logiques de type néo-clientéliste [28][28] Thèse de Science Politique de Lydie FOURNIER, « Constructions..., ou disposés à participer à des structures de conciliation du type plates-formes [29][29] Thèse de Science Politique de Corinne TORREKENS, « La... destinées à gérer de façon non conflictuelle la visibilité locale des lieux de culte avec des représentants des collectivités publiques concernées. Ces opérateurs musulmans sont donc davantage en recherche de soutiens et en demande de normalisation, que désireux de se confronter à des décideurs, a fortiori si ces derniers sont publics. Cela incite les opérateurs musulmans à faire preuve d’un loyalisme étroit qui peut les conduire à accepter toutes les contraintes exorbitantes que peuvent leur imposer les élus [30][30] À Strasbourg les porteurs du projet de Grande mosquée,....

64

Toutes les autres mobilisations sont par contre orientées dans une optique d’opposition frontale et de dénonciation d’un adversaire identifié et désigné (régimes arabes policiers, courant religieux rivaux, islamistes, etc.) ou s’inscrivant dans une dynamique de résistance à des processus sociaux censés menacer certaines valeurs ou modes de vie auxquels sont attachés ces musulmans.

65

C’est ainsi que, dans la mobilisation religieuse associative, le clivage sépare les réseaux associatifs progouvernementaux d’origine et ceux d’opposition voire les réseaux indépendants regroupant des musulmans nés en Europe qui militent pour une autonomisation de la gestion des lieux de culte par rapport aux pays d’origine.

66

Dans la mobilisation spirituelle, la logique de confrontation est de type concurrentiel. Elle met aux prises des versions rivales de l’islam dont certaines tentent de s’ériger en gardienne de la stricte orthodoxie musulmane et renvoient les autres dans l’univers de l’hétérodoxie.

67

En ce qui concerne les mobilisations sociopolitiques la figure de l’adversaire est plus complexe. Pour les militants islamistes nationalitaires il s’agira des régimes dictatoriaux qui monopolisent ou contrôlent à leur profit exclusif le champ politique national. Pour les radicaux, le spectre des opposants s’élargit aux puissances étrangères alliées (ou assimilées comme telles [31][31] Du type du Jihâd prôné contre les juifs et les cro...) aux régimes combattus. Pour les musulmans civiquement engagés leur opposition se porte enfin davantage vers le processus d’assimilation ou celui de la mondialisation libérale et dans une autre mesure contre les politiques sécuritaires et d’immigration sélective.

68

En ce qui concerne les mobilisations identitaires, l’adversité est, pour les républicanistes et les laïcistes radicaux, identique. Elle est représentée à la fois par les musulmans qui revendiquent la prise en compte de spécificités cultuelles et culturelles par les sociétés européennes et par tous les acteurs non-musulmans qui, via le mouvement associatif immigrés ou anti-raciste, s’opposent par exemple aux mesures législatives prohibitionnistes (loi du 15 mars 2004).

69

Pour les autres, les cibles globales sont les politiques publiques visant à brider l’expression de la diversité culturelle, l’exclusion des sans-papiers ou la politique sécuritaire dans les banlieues et, par ricochet, ceux qui les soutiennent (intellectuels néo conservateurs, majorité parlementaire…).

Mobilisation minoritaire et logique citoyenne

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Une autre ligne de clivage distingue les mobilisations qui tendent à s’inscrire dans un registre « d’action de dominés » [32][32] NEVEU E., op. cit., 2002, p. 20. ou de minoritaires et les mobilisations qui récusent toute approche visant à enfermer les musulmans dans un statut de minoritaire face à un groupe majoritaire (confessionnel ou national) au profit du recours au registre de la citoyenneté.

71

C’est ainsi que les musulmans engagés dans des mobilisations religieuses usent de registres d’action qui renvoient implicitement à une intériorisation du statut de minorité appliquée à l’islam. Il s’agit alors de doter la communauté musulmane d’institutions représentatives et de veiller à ce qu’elle profite des mêmes avancées que d’autres minorités religieuses. On peut noter que le mode d’organisation mis en place pour le culte musulman est largement inspiré des schémas consistoriaux juifs et protestants. L’inscription dans la perspective minoritaire fait également l’objet d’une revendication explicite via le désir de systématiser une jurisprudence islamique propre aux minorités musulmanes.

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Cela est encore plus explicite du côté de la mobilisation mémorielle. Il est là clairement question de faire mémoire des privations de droits passées et présentes subies par les anciens peuples colonisés et leurs descendants en France et de poursuivre la décolonisation d’une République ayant réussi à faire oublier son passé colonial. On est là face à un registre d’action de type revanche ou réparation (repentance !) par rapport à des préjudices historiques avérés et considérés comme perpétués.

73

À l’opposé, les mobilisations civique et républicaniste bien qu’opposées quant à leur projets vont se rejoindre dans ce qu’elles s’inscrivent dans une même dynamique qui, formellement, mobilise les catégories de la citoyenneté et récuse toute logique minoritaire. Pour les musulmans impliqués dans l’action civique il importe de défendre des droits, dont celui d’avoir une identité propre (celle de musulman) au nom d’une citoyenneté active et non au nom d’un être minoritaire en mal de reconnaissance sociale. Les républicanistes vont eux s’opposer à toute forme de reconnaissance des particularismes notamment religieux (surtout islamique) au nom même d’une conception de la citoyenneté qui prime sur les appartenances primaires. Dans un cas on est face à la revendication d’une citoyenneté inclusive et pluraliste, dans l’autre il est question d’une citoyenneté exclusiviste et moniste.

Mobilisation musulmane, nouveau mouvement social ?

74

Au terme de notre étude on peut constater des convergences étonnantes entre les mobilisations musulmanes en Europe et les nouveaux mouvements sociaux étudiés par la science politique contemporaine [33][33] NEVEU E., op. cit., 2002..

75

L’un des traits de nouveauté dans les mouvements sociaux réside dans le fait que les mobilisations sociales transitent de nos jours de plus en plus dans la revendication de défense, de promotion d’une identité (religieuse, ethnique, linguistique, choix de vie, etc.) au détriment des identifications de classes ou de catégories socioprofessionnelles. Bien que les modes de déclinaison du rapport à la religion musulmane soient divers et contradictoires, il est un fait que c’est bien principalement autour d’une référence à l’islamité que se construit une grande partie de la mobilisation des musulmans d’Europe. L’une des expressions les plus symptomatiques réside dans le fait paradoxal que même ceux qui, en France sont nés musulmans et se réclament publiquement d’un laïcisme sourcilleux, ne peuvent manquer de mettre en scène leur rapport central à l’islam en usant pour se déterminer du vocable de « musulman » comme d’un substantif et non comme d’un adjectif [34][34] Pour un intéressant parallèle avec le monde juif voir.... C’est ainsi qu’ils se définissent comme musulmans laïques et non exclusivement comme laïques musulmans. Nous sommes bien là au cœur d’une revendication d’identification culturelle qui transcende d’autres appartenances.

76

Un autre commun dénominateur réside dans le fait que les mobilisations musulmanes actuelles ont tendance à se défier des mécanismes de centralisation et développent des stratégies de contournement ou de résistance à toute logique de primauté du politique étatique. Cela se retrouve notamment dans les critiques des jeunes musulmans à l’encontre du processus d’institutionnalisation par le haut de l’islam en France et plus largement par rapport au tissu associatif immigrés qui épouse les contours nationalitaires des diverses immigrations. Ces jeunes militants musulmans européens militent clairement pour une autonomie vis-à-vis des opérateurs publics (nationaux, européens ou étrangers). De là peut s’expliquer aussi l’attachement, notamment dans les mouvances identitaires et sociopolitiques, à établir des partenariats transversaux avec d’autres acteurs de la contestation et de la résistance à l’échelle locale voire transnationale notamment en matière de lutte contre la mondialisation libérale ou de dénonciation des régimes dictatoriaux.

77

On peut enfin signaler que les mobilisations musulmanes, à l’instar d’autres nouveaux mouvements sociaux, sont parfois des laboratoires originaux dans lesquels se dessinent des formes alternatives de coopération entre activistes musulmans, chercheurs et universitaires. Là où les mouvements de type républicaniste et laïciste privilégient souvent le recours à des figures intellectuelles médiatiques ou des essayistes (Bernard Henri Lévy, Pascal Bruckner, Caroline Fourest…), certains courants sociopolitiques ou identitaires du type Indigènes de la République font davantage appel à des travaux de recherche et sollicitent des sociologues ou des politologues de terrain. Il faut sans doute voir là le fait que ces militants musulmans « cherchent à intellectualiser l’action collective, à y injecter les acquis du travail de recherche[35][35] NEVEU E., op. cit., 2002, p. 74. ».

78

Les diverses formes de mobilisation des musulmans d’Europe traduisent l’impossibilité récurrente de parler au singulier de l’islam européen et de voir dans les musulmans d’Europe comme un ensemble humain homogène.

79

Au travers de leur mobilisation quotidienne les musulmans engagés démontrent qu’à l’opposé, c’est bien l’hétérogénéité qui est la norme en matière d’action collective coordonnée et l’uniformité l’exception.

Notes

[1]

FRÉGOSI F., Penser l’islam dans la laïcité, Paris, Fayard, 2008.

[2]

NEVEU E., Sociologie des mouvements sociaux, Paris, La Découverte, Repères, 2002, p. 9-10.

[3]

DASSETTO F., La construction de l’islam européen. Approche socio anthropologique, Paris, L’Harmattan, 1996.

[4]

L’islam est valorisé comme foi et pratique.

[5]

À propos de la notion d’arène sociale voir NEVEU E., op. cit, 2002, p. 17.

[6]

AKGÖNÜL S., « Millî Görus Institution religieuse minoritaire et mouvement politique transnational (France et Allemagne) », in Maghreb-Machrek, Été 2006, n°188, p. 63-85.

[7]

AMGHAR S., « Le salafisme en Europe : la mouvance polymorphe d’une radicalisation », in Politique étrangère, 2006, vol. 1, p. 67-78.

[8]

ADRAOUI M. A., « Purist salafism in France », in ISIMREVIEW, Spring 2008, n°21, p. 12-13.

[9]

OUBROU T., « La sharî’a de minorité : réflexions pour une intégration légale de l’islam », in FRÉGOSI F., (éd.), Lectures contemporaines du droit islamique. Europe et Monde arabe, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2004, p. 205-230.

[10]

BOUZAR D. et KADA S., (éd.), L’une voilée, l’autre pas. Le témoignage de deux femmes musulmanes françaises, Paris, Albin Michel, 2003.

[11]

RAMADAN T., Les Musulmans d’Occident et l’avenir de l’islam, 2003, p. 126.

[12]

Ibid., p. 128.

[13]

RAMADAN T., op. cit., 2003, p. 135.

[14]

MAYER J. F., « Hizb ut Tahrir : l’évolution d’un parti islamiste transnational en Occident (Grande Bretagne et Danemark) », in Maghreb-Machrek, Été 2006, n°188, p. 87-103.

[15]

KEPEL G., Fitna, Paris, Gallimard, 2004, p. 295-297.

[16]

GUIDERE M., « La toile islamiste dans tous ses états », in Maghreb-Machrek, Été 2006, n°188, p. 45-62.

[17]

GRIGNARD A., « La littérature politique du GIA Algérien. Des origines à Djamal Zitouni. Esquisse d’une analyse », in DASSETTO F., (éd.), Facettes de l’islam belge, Bruxelles, Academia Bruylant, 1997, p. 69-95.

[18]

Mosques, Imams, National Adviser Boarding.

[19]

CARUSO G., Au nom de l’islam…Quel dialogue avec les minorités musulmanes en Europe ?, Paris, Institut Montaigne, Note Septembre 2007, p. 65.

[20]

Ce groupe de réflexion était composé de responsables et d’universitaires musulmans.

[21]

Ce mouvement est apparu à la suite du meurtre d’un enseignant marocain de religion musulmane à Anvers et avait organisé des patrouilles civiles visant à empêcher les bavures policières envers les arabo-musulmans.

[22]

BENSLAMA F., Déclaration d’insoumission à l’usage des musulmans et de ceux qui ne le sont pas, Paris, Flammarion, 98 p.

[23]

KHIARI S., Pour une politique de la racaille. Immigré-e-es, indigènes, jeunes de banlieues, Paris, Textuel, coll. La Discorde, 2006, 192 p.

[24]

http:// www. ex-muslim. org. uk, et aussi www. ex-muslim. org. de, www. ex-muslim. org. scan.

[25]

MANJI I., Musulmane mais libre, Paris, Grasset, 2003, 356 p.

[26]

DEMETZ J. M., « Pays-Bas. Tu n’abjureras pas l’islam ! », L’Express du 15/11/2007, p. 81.

[27]

Ailleurs ou d’Ici Mais Ensemble (AIME) voir http:// www. assoaime. net.

[28]

Thèse de Science Politique de Lydie FOURNIER, « Constructions identitaires musulmanes à Montpellier. Discours de légitimation dans une configuration concurrentielle », Université de Montpellier I, Faculté de droit, Décembre 2007, 490 p.

[29]

Thèse de Science Politique de Corinne TORREKENS, « La visibilité de l’islam au sein de l’espace public Bruxellois : Transaction, Reconnaissance et Identité », Université Libre de Bruxelles, Faculté des sciences sociales, politiques et économiques, Département de science politique, 2007-2008, 465 p.

[30]

À Strasbourg les porteurs du projet de Grande mosquée, à la demande express de l’ancienne municipalité UMP ont retiré de leur projet outre le minaret, tous les espaces à vocation culturelle, éducative et sociale (bibliothèque, salle de conférence, etc.).

[31]

Du type du Jihâd prôné contre les juifs et les croisés.

[32]

NEVEU E., op. cit., 2002, p. 20.

[33]

NEVEU E., op. cit., 2002.

[34]

Pour un intéressant parallèle avec le monde juif voir MORIN E, « Juif : adjectif ou substantif », Le Monde des 11/12 octobre 1989.

[35]

NEVEU E., op. cit., 2002, p. 74.

Résumé

Français

Les musulmans de l’Union européenne sont porteurs de visions distinctes voire divergentes de l’islam. Leurs postures vis-à-vis de la lettre de la religion épousent toutes les nuances, de l’observance religieuse la plus stricte à la distanciation par rapport à toute pratique rituelle. Alors que certains jeunes musulmans, au nom d’une théologie de l’engagement citoyen, agissent politiquement, nombreux sont aussi ceux qui ne font pas de la référence à l’islam comme foi l’unique prisme à partir duquel ils interprètent la réalité quotidienne et agissent dans la société. Pas plus que le vécu islamique ne se résume à une existence religio-centrée, les musulmans ne se mobilisent qu’en fonction d’objectifs exclusivement religieux.

English

Muslims in the European Union are the bearers of different, even divergent, visions of Islam. Their attitudes towards the letter of the religion embrace the full spectrum of positions, from the strictest religious observance to a distancing from ritual practice. While some young Muslims, in the name of a theology of engaged citizenship, are politically active, there are also many who do not make their relationship to Islam as unique faith the only prism through which they interpret everyday reality and act in society. In the same way that Islamic life cannot be reduced to a religion-centred existence, Muslims do not act simply as a function of exclusively religious goals.

Plan de l'article

  1. Types de mobilisation collective des musulmans
  2. Les mobilisations religieuses
    1. Mobilisation cultuelle
    2. Mobilisation associative
    3. Mobilisation spirituelle
  3. Les mobilisations sociopolitiques
    1. Mobilisation civique
    2. Mobilisation nationalitaire
    3. Mobilisation radicale
  4. Les mobilisations identitaires
    1. Mobilisation républicaniste
    2. Mobilisation mémorielle
    3. Mobilisation laïciste radicale
  5. Contrastes et constantes des mobilisations collectives des musulmans en Europe
    1. Mobilisation consensuelle et mobilisation conflictuelle
    2. Mobilisation minoritaire et logique citoyenne
    3. Mobilisation musulmane, nouveau mouvement social ?

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