CAIRN.INFO : Matières à réflexion

Introduction

1Il ne serait pas totalement exact de qualifier WikiLeaks d’organisation. En 2010, il s’agissait d’un réseau d’individus attachés à un projet, dans lequel les nouvelles technologies de l’information sont utilisées en vue de lever les obstacles à la divulgation des secrets des gouvernements et des entreprises et à la divulgation au public d’informations confidentielles. Pendant l’essentiel de l’année 2010, WikiLeaks se composait d’un noyau dur d’une quarantaine de bénévoles, dirigés par le charismatique Julian Assange (New York Times 2011). D’après certains de ses admirateurs, son objectif est de faire « la guerre au secret » (Calabresi 2010). WikiLeaks indique lui-même que son objectif est de s’objecter à « l’accroissement des tendances autoritaires » du gouvernement et au renforcement du pouvoir incontesté des entreprises (WikiLeaks 2011a). [2]

2En 2010, après quatre années d’activité, WikiLeaks orchestrait une série de révélations qui semblaient faire une brillante démonstration de la puissance de ses méthodes. En avril, WikiLeaks publiait une vidéo secrète d’une attaque menée par les États-Unis. On pouvait y voir des hélicoptères militaires survolant les rues de Bagdad en 2007 et tuant douze personnes, dont deux journalistes de l’agence de presse Reuters. En juillet, le réseau collaborait avec un consortium composé de trois journaux de premier plan dans le cadre de la divulgation de 90 000 documents décrivant les opérations militaires américaines en Afghanistan entre 2004 et 2010. Ces documents sont connus sous le nom de « journaux de guerre afghans ». En octobre 2010, ce même consortium collaborait avec WikiLeaks dans le cadre de la divulgation d’un ensemble de documents similaire, mais plus volumineux (près de 400 000) décrivant des opérations militaires américaines en Irak au cours de la même période. Le coup de grâce fut porté en novembre, avec la divulgation partielle d’un quart de million de câbles envoyés par le Département d’État américain à ses missions diplomatiques de par le monde et inversement.

3Fin 2010, WikiLeaks et Assange devenaient les vedettes d’un vaste spectacle médiatique. L’ampleur et l’importance des révélations, de même que la rapidité avec laquelle elles se suivaient, ont amené bon nombre d’observateurs à conclure que le monde était en train d’entrer dans une nouvelle ère, une ère de transparence surchargée ou « radicale » (Sifry 2011a). Les révélations de 2010 marquaient « la fin du secret tel qu’on l’entendait autrefois, à l’époque de la guerre froide » d’après deux journalistes du Guardian, David Leigh et Luke Harding, qui travaillaient dans le consortium (Leigh et Harding 2011, 183). WikiLeaks avait déclenché « un véritable séisme sur le plan de l’information et de la politique » concluait un autre commentateur (Heusser 2010). Un politicien norvégien a nommé WikiLeaks pour le prix Nobel de la Paix, déclarant que le réseau avait contribué à « redessiner la carte de la liberté d’information » (CNN 2011). « Qu’on l’aime ou non », pouvait-on lire dans le magazine Time de décembre 2010, Assange a désormais « le pouvoir d’imposer son avis sur ce qui doit ou non être secret » (Calabresi 2010).

4Tout cela est extrêmement exagéré. Les nouvelles technologies de l’information ont certes facilité la divulgation d’informations sensibles et leur diffusion dans le monde (Roberts 2006, 73 ; Roberts 2008, 167). Il y a une génération de cela, la divulgation d’informations confidentielles était limitée par l’obligation de copier et de mettre la main physiquement sur des documents bien réels. Aujourd’hui, tout est question de glisser, de poser et de cliquer sur « envoyer ». Les révélations de 2010 ne marquaient cependant pas la fin du « secret tel qu’on l’entendait autrefois ». Les supporters de WikiLeaks ont surestimé l’ampleur et l’importance des fuites. Ils ont aussi oublié les multiples manières dont la simple logique de la transparence radicale (le fait de divulguer des informations confidentielles, de les publier et d’attendre l’inévitable scandale) pouvait être neutralisée dans la pratique. WikiLeaks n’a fait que donner l’illusion d’une nouvelle ère dans la transparence. En réalité, les fuites de 2010 ont fait apparaître les obstacles à la réalisation d’une plus grande transparence, même à l’ère numérique.

Quelle est l’ampleur de la brèche ?

5Commençons par replacer les fuites de 2010 dans leur contexte. L’on évoque généralement leur importance en soulignant le volume d’informations divulguées. En juillet 2010, le Guardian (un acteur clé dans un consortium de journaux qui ont collaboré avec WikiLeaks dans le cadre des trois dernières révélations faites en 2010) considérait les journaux de guerre afghans comme « l’une des plus grandes fuites dans l’histoire militaire américaine » (Davies et Leigh 2010). Assange comparait lui-même les journaux de guerre à l’une des fuites les plus célèbres de l’histoire, les « Papiers du Pentagone », divulgués par Daniel Ellsberg en 1971. « Les Papiers du Pentagone se composaient d’environ 10 000 pages », déclarait Assange au journal télévisé de la chaîne britannique Channel 4 en juillet 2010. Les documents divulgués par Wikileaks contenaient quant à eux « quelque 200 000 pages » (Channel 4 News 2010).

6Le record des journaux de guerre afghans n’aura pas attendu longtemps pour être battu. En octobre, le titre était décerné aux journaux de guerre irakiens — « la plus grande fuite d’informations dans l’histoire de l’armée américaine », selon Der Spiegel, un autre membre du consortium (Spiegel Online 2010). Quelques semaines plus tard, WikiLeaks avertissait que ce record allait bientôt voler en éclats. En novembre, il se vantait sur Twitter que le volume de sa prochaine divulgation serait « sept fois plus important que les journaux de guerre irakiens ». Lorsque les câbles du Département d’État ont été divulgués, WikiLeaks les a qualifiés d’« ensemble de documents confidentiels le plus important jamais diffusé dans le domaine public » (WikiLeaks 2011b). Il s’agissait d’une « stupéfiante montagne de mots », reconnaissaient Leigh et Harding du Guardian :

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Le volume était énorme. Si la petite clé USB qui contenait les câbles avait été un ensemble de textes papier, on aurait obtenu une bibliothèque contenant plus de 2000 ouvrages volumineux. Aucun diplomate humain ne se serait aventuré à mettre par écrit un tel volume avant l’avènement de l’ère numérique… et aucun esprit humain n’aurait ensuite été en mesure de l’analyser sans y passer la moitié de sa vie
(Leigh et Harding 2011, 140).

8Cette façon de mesurer l’importance des fuites est peu judicieuse. Le raisonnement est celui-ci : lorsqu’on est en possession d’un très grand nombre d’informations, celles-ci doivent aussi contenir une grand part d’informations sauvegardées derrière le mur du secret qui entoure normalement le complexe diplomatique et sécuritaire national. La difficulté vient de ce que l’on ne connaît qu’une partie de la fraction — le numérateur. L’on a tendance à croire que le dénominateur (le stock total d’informations sensibles) n’a pas évolué. Par conséquent, si les journaux de guerre afghans sont, sur le plan du nombre de pages qu’ils contiennent, vingt fois plus volumineux que les Papiers du Pentagone, alors ils sont sans doute vingt fois plus importants.

9Or, le dénominateur n’est pas resté le même : il est immensément plus important qu’il ne l’était en 1971. Le changement technologique a provoqué une explosion du taux de production d’informations au sein des agences gouvernementales, comme partout ailleurs. Par exemple, les câbles divulgués équivalaient peut-être à deux gigaoctets de données. Par comparaison, l’on estime que le gouvernement Bush sortant a transféré 77 téraoctets (soit 77 000 gigaoctets) de données aux Archives nationales américaines en 2009. (Un volume trente-cinq fois plus important que le volume transféré par l’administration Clinton huit ans plus tôt.) En 2009, un centre de données au sein du Département de l’énergie, une agence fédérale de taille moyenne, déclarait détenir plus de quatre pétaoctets d’informations (c’est-à-dire quatre milliards de mégaoctets) dans près de 70 millions de dossiers, et que ce volume doublait chaque année (Government Accountability Office 2010, 11).

10À l’ère numérique, tous les nombres sont importants et le simple décompte des messages (90 000, 250 000, 400 000) ne nous en dit que très peu sur l’importance des brèches. Le sous-secrétaire à la gestion du Département d’État, l’ambassadeur Patrick Kennedy, a déclaré au Congrès, en mars 2011, qu’une petite partie seulement du flux total de câbles passant par le Département d’État était enregistrée dans SIPRNet, le système de partage d’information interagence sécurisé d’où provenaient les documents divulgués. Au cours de la période durant laquelle l’essentiel des 250 000 câbles diffusés par WikiLeaks ont été publiés sur SIPRNet, a indiqué Kennedy, « nous avons [aussi] diffusé 2,4 millions de câbles, soit dix fois plus, via d’autres systèmes » (Aftergood 2011). Les communications les plus sensibles du Département d’État, classées top secret, n’étaient pas accessibles via SIPRNet. Il en allait de même en ce qui concerne un nombre considérable de documents moins sensibles, dont le Département d’État avait décidé qu’ils devaient être cachés des autres agences.

11Le rapport annuel du Bureau de surveillance de la sécurité de l’information (ISOO) donne une autre image de l’ampleur de la production d’informations confidentielles au sein des agences gouvernementales américaines. L’ISOO a estimé à cinquante millions le nombre de documents classés confidentiels par les agents fédéraux en 2009. Il s’agit d’une estimation très approximative dans la mesure où il est extrêmement difficile de dénombrer les décisions de ce type dans un « environnement électronique » (Information Security Oversight Office 2009, 8). Quel que soit le nombre précis de documents, il est évident que la croissance du nombre de données classées confidentiel correspond à l’augmentation globale du volume de documents fédéraux. Même si, sans réfléchir, l’on partait du principe que chacun des documents divulgués par WikiLeaks en 2010 devait être considéré comme une décision de classification individuelle, il apparaîtrait toujours qu’ils ne représentent qu’une petite partie du nombre total de décisions de ce type prises ces six dernières années. (En réalité, six pour cent à peine des câbles du Département d’État divulgués en 2010 étaient classés secret.)

L’internet n’est pas un bien commun

12Le programme de WikiLeaks se base sur une logique simple — les trois étapes mentionnées plus haut que sont la divulgation, la publication et l’attente du scandale qui va précipiter le changement politique. La logique proprement dite n’est pas nouvelle. La nouveauté, selon certains, vient du fait que l’évolution technologique a levé un grand nombre des obstacles pratiques à l’exécution de ce programme (parce que les informations numérisées sont plus faciles à divulguer, parce que des technologies spéciales peuvent protéger l’anonymat des sources des fuites, parce que l’Internet permet le partage instantané et universel d’informations, et sans doute aussi parce qu’il est plus facile de mobiliser des citoyens indignés). Les nouvelles technologies, lorsqu’elles sont appliquées à l’ancienne logique de la divulgation, sont censées nous amener dans un nouveau monde de transparence radicale : un monde dans lequel, pour citer Assange, « les puissants sont tenus de rendre des comptes, tandis que les faibles sont protégés » (GreenLeft 2011).

13Cette vision souffre de quatre faiblesses au moins. La première vient d’une mauvaise interprétation du caractère de l’Internet proprement dit. À ses débuts, l’Internet était considéré comme la plateforme pour un espace commun mondial — un espace libre, qui n’imposerait aucune barrière au partage d’information, en ce compris les informations confidentielles divulguées et obtenues par WikiLeaks. (Le réseau WikiLeaks indiquait lui-même que son but était « d’offrir à l’ensemble de la communauté mondiale un moyen d’examiner inexorablement n’importe quel document » (Schmidt 2007).) L’Internet n’est cependant pas la plateforme pour un véritable espace commun mondial, et la plupart des entités commerciales et gouvernementales qui dominent le monde en ligne n’ont pas pour objectif d’en construire un. Dans le monde réel de l’Internet, les considérations commerciales et politiques compromettent régulièrement la libre circulation de l’information, tout comme à l’époque où l’on comptait sur des technologies de la communication plus primitives.

14Cette réalité s’est illustrée sans tarder avec la divulgation des câbles du Département d’État en novembre 2010. Le 1er décembre, Amazon Web Services (une filiale d’Amazon.com qui loue des espaces de stockage d’informations numérisées) cesse d’héberger les documents de WikiLeaks au motif que le réseau a violé les conditions de service d’Amazon en distribuant des documents dont il n’était pas propriétaire. Le même jour, une entreprise plus petite proposant des services de graphique en ligne, Tableau Software, met elle aussi fin à sa coopération avec WikiLeaks. Le 2 décembre, la société qui gérait le nom de domaine de WikiLeaks, EveryDNS, suspend ses services, si bien que le nom de domaine wikileaks.org ne fonctionne plus. Le 20 décembre, Apple supprime une application de sa boutique en ligne qui permettait aux détenteurs d’un iPhone ou d’un iPad d’accéder aux câbles du Département d’État.

15Ces différentes mesures compromettent la capacité de WikiLeaks à distribuer des informations confidentielles. Les décisions d’autres organisations fragilisent également sa viabilité financière. Le 3 décembre, PayPal (une société qui gère les paiements en ligne) annonce qu’elle cesse de traiter les dons en faveur de WikiLeaks au motif que WikiLeaks a violé ses conditions de service en encourageant ou en facilitant des activités illégales. Le 6 décembre, MasterCard déclare que l’entreprise va interdire les paiements effectués sur ses cartes au profit de WikiLeaks, invoquant elle aussi une violation de ses règles visant à interdire le soutien d’activités illégales. Le lendemain, Visa Europe suspend à son tour les versements en faveur de WikiLeaks.

16Pour les détracteurs, bon nombre de ces entreprises ne faisaient que réagir aux pressions politiques, qui leur demandaient de mettre fin à leur coopération avec WikiLeaks. Les fuites avaient déclenché un scandale à Washington. Joe Lie-berman, le président du Comité sur la sécurité intérieure du Sénat, a encouragé publiquement les entreprises à cesser d’offrir leurs services à l’organisation d’Assange et ses collaborateurs se sont adressés à Amazon directement pour interroger la société sur sa relation avec WikiLeaks. Tableau a reconnu agir en réponse à la demande de Lieberman. PayPal a nié avoir été contactée par une organisation gouvernementale quelconque, mais la société a reconnu avoir pris sa décision après que le Département d’État a déclaré publiquement que les documents de WikiLeaks avaient sans doute été obtenus en violation de la législation américaine.

17La pression politique directe ne fut cependant guère nécessaire pour amener les sociétés à tourner le dos à WikiLeaks. Les réflexions des entreprises les auraient amenées à la même conclusion. WikiLeaks n’était pas une source de recettes importante pour ces entreprises, mais le réseau risquait de toutes les impliquer dans une controverse publique. Un spécialiste des relations publiques a déclaré au journal télévisé de la chaîne KIRO, à Seattle, qu’il était « bizarre [qu’Amazon aide WikiLeaks] en période de fêtes… On ne mélange pas la politique et le commerce » (Porter 2010). Des blogueurs conservateurs ont demandé le boycott d’Amazon dès qu’il a été de notoriété publique que la société venait en aide à WikiLeaks.

18Pire encore, les entreprises venant en aide à WikiLeaks s’exposaient à des attaques pirates qui perturbaient leurs relations avec d’autres clients, plus rentables. EveryDNS.net a déclaré que sa décision d’abandonner WikiLeaks avait été prise après une série d’attaques de type « déni de service » qui « mettaient l’entreprise en danger… le service dont dépendent des centaines de milliers d’autres sites Web…. [EveryDNS.net] applique des politiques établies qui ont pour but d’éviter de faire passer les intérêts de l’un ou l’autre utilisateur de EveryDNS.net avant ceux des autres » (Ragan 2010).

19Ces décisions commerciales ont causé beaucoup de tort à WikiLeaks. Assange les a qualifiées de « censure économique » et a déclaré que les mesures prises par ces intermédiaires financiers coûtaient à WikiLeaks 750 000 dollars de donations perdues. Un rapport financier de la Fondation Wau Holland, une organisation caritative allemande qui gère les finances de WikiLeaks, faisait également apparaître une baisse considérable des dons au cours des derniers mois de 2010 (Leigh et Harding 2011, 241-242).

20Un collectif informel de pirates se faisant appeler les « Anonymes » a tenté de se venger en lançant des attaques de type « déni de service » contre plusieurs des sociétés ayant cessé leurs relations avec WikiLeaks. L’Opération « Avenge Assange » (vengeons Assange), comme elle fut baptisée, était annoncée comme « l’occasion de venger Julian… l’occasion de lutter contre l’avenir oppressif qui s’annonce » (Anonymous 2010). « La première guerre de l’information sérieuse a commencé », annonçait le cyberactiviste John Perry Barlow sur Twitter le 3 décembre 2010. « Le champ de bataille est WikiLeaks. Vous êtes les troupes. » Une semaine plus tard, Barlow déclarait au New York Times : « C’est le type de cri que l’on entend partout dans le monde — c’est Lexington » (Cohen 2010).

21L’Opération « Avenge Assange » ne ressemblait en rien à Lexington. PayPal a déclaré que l’attaque des Anonymes « avait ralenti le site [de PayPal] pendant un bref moment, mais n’avait pas eu de conséquences importantes sur les paiements ». MasterCard a avoué que sa capacité à traiter les paiements par carte de crédit avait été perturbée, mais pendant un bref instant seulement. L’attaque des Anonymes contre Visa Europe n’a eu pour conséquence que d’entraver l’accès au site corporate de l’entreprise. Ses systèmes de traitement des paiements n’ont pas été affectés. L’attaque organisée par le réseau de pirates contre Amazon a totalement échoué. « La grande question, déclarait un analyste de l’industrie le troisième jour de l’Opération « Avenge Assange », est de savoir qui sera le prochain » (Digital Transactions 2010). Personne n’a suivi. La « première guerre de l’information sérieuse » était terminée, et n’avait provoqué que des dégâts négligeables au sein des institutions visées.

La divulgation ne suffit pas

22L’optique de la transparence radicale présente une deuxième faiblesse : une réelle absence de prise en considération de la fonction d’intermédiation — c’est-à-dire les tâches consistant à organiser, interpréter et attirer l’attention sur l’information. L’optique radicale suppose que ces tâches sont simples. On reçoit les informations, on les publie en ligne et elles trouvent rapidement un public, qui les déchiffre facilement. (Comme l’expliquait Daniel Domscheit-Berg, l’un des premiers collaborateurs d’Assange : « L’intérêt qu’ont les gens pour l’information est inné, mais les médias, les politiciens et leurs responsables les maintiennent dans un état d’ignorance. Lorsqu’on donne aux gens suffisamment d’informations générales, cela leur permet d’adapter leur comportement en conséquence et de prendre les bonnes décisions » (Domscheit-Berg 2011, 51). Dans la pratique, cependant, WikiLeaks a appris que l’intermédiation n’était pas une fonction que l’on pouvait tenir pour acquis — ni même que WikiLeaks était capable d’assumer.

23L’un des défis communs consistait à gérer une telle masse d’informations numérisées. Même si les membres de WikiLeaks étaient très compétents dans le domaine des technologies de l’information, le traitement des renseignements confidentiels du Département de la défense divulgués était intimidant. Quelques jours avant la divulgation des journaux de guerre afghans, indique Daniel Domscheit-Berg, WikiLeaks était « totalement submergé par la tâche consistant à traiter techniquement les documents » (Domscheit-Berg 2011 : 181). Domscheit-Berg quittera WikiLeaks avant la publication des journaux de guerre irakiens, mais il suppose qu’il a fallu pour la première fois héberger ces informations sur un serveur Amazon parce que les techniciens de WikiLeaks n’avaient eux-mêmes « de toute évidence pas réussi à relancer l’infrastructure de l’organisation pour lui permettre de prendre en charge une publication de ce type » (Domscheit-Berg 2011 : 247).

24Les problèmes rencontrés par WikiLeaks n’étaient pas simplement techniques. À ses débuts, l’organisation pensait que le simple fait de divulguer des informations suffirait pour déclencher l’action politique. Lorsque WikiLeaks a divulgué une série de manuels anti-insurrection américains, en 2008, Domscheit-Berg déclare qu’il « pensait que ces manuels feraient scandale de par le monde, et je m’attendais à voir les journalistes venir frapper à notre porte ». Ces manuels décrivaient des techniques visant à prévenir le renversement de gouvernements amis des États-Unis. Les réactions furent négligeables. « Ils n’intéressaient personne », déclare Domscheit-Berg, « parce que le sujet était trop complexe » (Domscheit-Berg 2011 :174-175).

25Comme le faisait observer il y a peu le journaliste britannique John Lanchester, « la divulgation d’informations par WikiLeaks est un phénomène sans précédent : mais ce n’est pas du journalisme. Les données doivent être interprétées, étudiées, transformées en article » (Lanchester 2010). WikiLeaks a essayé de faire cela par lui-même en diffusant la vidéo montrant les hélicoptères en Irak en avril 2010. Assange a présenté la vidéo en « première » à l’occasion d’une conférence de presse organisée au National Press Club à Washington DC et l’a présentée de sorte à mettre en évidence son importance. La vidéo publiée, déclarait Assange, révélait l’existence de « meurtres collatéraux », « d’exécutions…. systématiques [et] sans provocation » (Cohen et Stelter 2010). Assange a clairement indiqué que son but était d’attirer l’attention du public. « Nous avons promis à nos sources, déclarait Assange une semaine plus tard, de tenter de provoquer l’impact politique le plus fort possible pour les documents qu’elles nous confieraient » (Assange 2010).

26Malgré cette amorce, la réaction du public fut tempérée. « Quelque chose ne s’est pas passé comme prévu », indiquent Leigh et Harding. Cette divulgation n’a pas non plus déclenché « un scandale universel et une pression en faveur d’une réforme » (Leigh et Harding 2011 : 70). Au contraire, beaucoup de gens s’en sont pris à WikiLeaks même, l’accusant d’avoir manipulé la vidéo pour renforcer ses allégations de mauvaise conduite militaire. « Cette stratégie de stimulation de l’intérêt du public était une erreur », reconnaît Domscheit-Berg. « Beaucoup de personnes [avaient le sentiment]… qu’on les menait par le bout du nez » (Domscheit-Berg 2011 : 163).

27La divulgation des journaux de guerre afghans en juillet 2010 fut une nouvelle preuve, pour WikiLeaks, de ses faiblesses dans la gestion de la publication d’informations sensibles. Les journaux étaient « longs, déroutants et impossibles à parcourir, déclarent Leigh et Harding, une forêt impénétrable de jargon militaire » (Leigh et Harding 2011, 101). De plus, les journaux contenaient les noms de nombreux individus qui avaient coopéré avec l’armée américaine et dont la vie risquait d’être menacée si leurs noms, ou d’autres informations permettant de les identifier, étaient divulgués. WikiLeaks reconnaissait qu’un plan s’imposait pour « limiter les dégâts », mais le réseau ne possédait pas les connaissances nécessaires pour prendre de bonnes décisions en matière de rédaction. L’organisation était aussi accablée par l’ampleur de la tâche. « 91 000 documents ! » se disait Domscheit-Berg avant la publication des journaux afghans. « C’était tout simplement trop… Nous ne pouvions en aucune manière arriver à nos fins avec la matière première » (Domscheit-Berg 2011 : 183).

28Des problèmes techniques dans le traitement des données, le manque de compétence pour rédiger et interpréter les renseignements, l’incapacité à attirer l’attention du public — en été 2010, toutes ces difficultés ont amené WikiLeaks à rechercher un partenariat avec des médias de premier plan pour assurer le traitement de la divulgation des informations diplomatiques et militaires américaines. Un consortium de médias a collaboré avec WikiLeaks pour ses principales divulgations en 2010 : les journaux de guerre afghans, les journaux de guerre irakiens et les câbles diplomatiques du Département d’État américain. Fin 2010, ce consortium comprenait le New York Times, le Guardian, Der Spiegel, Le Monde et El Pais. Parmi ces cinq journaux, les trois premiers s’occupaient de l’essentiel du traitement des documents de WikiLeaks.

29Les responsables de ce consortium n’ont eu de cesse de relater les efforts consacrés au traitement de ces informations. Le Guardian a organisé ce qu’il a appelé un « centre de crise multinational » (« multinational war room ») à son siège de Londres pour interpréter les journaux de guerre afghans et irakiens (Leigh et Harding 2011 : 104-105). Le New York Times a lui aussi constitué sa propre équipe de journalistes « dotés d’une vaste expérience dans ce domaine… au sein d’un bureau escamotable » installé à son siège de Manhattan. Les journalistes du Times « façonnaient des articles cohérents et instructifs à partir d’un tas de rapports d’enquête », a indiqué le directeur de la rédaction Bill Keller. « Ils apportaient du contexte, des nuances et du scepticisme » (New York Times 2011).

30Une méthode similaire a été utilisée pour traiter l’ensemble nettement plus volumineux de câbles du Département d’État. Le bureau de Washington du Times coordonnait les consultations avec les agents du Département d’État pour déterminer si les informations étaient trop sensibles pour être publiées. Pendant ce temps, à Londres, le rédacteur en chef du Guardian, Alan Rusbridger, indiquait à Assange que le journal avait « consacré d’énormes ressources » à l’interprétation des câbles (Leigh et Harding 2011 : 172). Il se faisait aider par des conseillers juridiques pour le conseiller sur l’analyse et la publication des documents. Cette tâche était « grisante », a déclaré le conseiller juridique en chef du Guardian. « On se laisse totalement absorber. Soudain, on se rend compte qu’on est devenu un spécialiste des gouvernements du monde entier » (Leigh et Harding 2011 : 185-187).

31La tentation immédiate pour le lecteur est aussi de se laisser absorber par l’excitation qui entoure le traitement des informations confidentielles divulguées et de se laisser impressionner par l’ampleur et l’intensité des efforts réalisés par le consortium pour les interpréter. Et l’on devrait assurément se montrer reconnaissant pour ces efforts. Parallèlement à cela, il faut reconnaître qu’il s’agissait, sur un plan plus général, d’un projet d’interprétation de données très limité, d’une envergure nettement moindre, par son ampleur et sa sophistication, aux structures gouvernementales auxquelles il s’opposait. Le caractère inégal des ressources est apparu lorsque le consortium de médias a consulté les agents fédéraux à propos de la publication des journaux de guerre irakiens. Tandis qu’un petite équipe de journalistes travaillait d’un côté, le Département de la défense constituait un groupe de travail (« Information Review Task Force »), qui s’appuyait sur plus de cent analystes, pour passer au peigne fin les informations susceptibles d’être divulguées (Fallon 2010).

32Le consortium de médias offrait plusieurs services essentiels à WikiLeaks. Il lui offrait une assistance technique dans l’organisation des données et lui apportait l’expertise nécessaire pour décoder et interpréter les informations. Il a créé un circuit de communication avec les agents gouvernementaux, circuit qu’Assange lui-même n’était pas capable d’établir. Le consortium avait également accès à des conseillers juridiques compétents et, en devenant complice lui-même dans la divulgation des documents, il a contribué à protéger WikiLeaks contre des poursuites au pénal. Enfin, bien sûr, ces médias étaient en mesure d’attirer l’attention du public sur les divulgations. Les lecteurs leur faisaient confiance et ils avaient l’art de présenter les informations de façon attrayante, un talent qui faisait clairement défaut à WikiLeaks.

33Fin 2010, le modus operandi de WikiLeaks avait fondamentalement changé. L’organisation avait débuté l’année en définissant son rôle de façon simple : recevoir et distribuer des informations confidentielles. À la fin de l’année, sa fonction avait évolué : l’organisation espérait toujours bénéficier de la confiance nécessaire pour être le destinataire des fuites, mais elle collaborait à présent avec des médias classiques pour décider de la façon dont les informations divulguées devaient être publiées, le cas échéant.

34Pour WikiLeaks, cette évolution s’accompagnait de concessions difficiles. Ses partenaires des médias sont devenus des intermédiaires obligés pour les documents qui lui parvenaient. « Nous ne maîtrisions plus le processus », déclarera plus tard Domscheit-Berg (Domscheit-Berg 2011 : 181). Le débit d’informations divulguées était limité par les appréciations des journaux quant à leur intérêt journalistique et par leur disposition à investir du temps et de l’argent dans la tâche consistant à traiter les nouvelles informations. Il s’agissait, du point de vue de WikiLeaks, d’un marché déplaisant, auquel Assange s’opposait régulièrement lui-même, soit en menaçant de divulguer les informations de manière unilatérale, soit en ajoutant de nouveaux médias au consortium sans l’accord de ses autres membres.

35Le succès de ce mariage proclamé à contrecœur dépend de la capacité des principaux médias à investir des ressources dans la tâche consistant à analyser et interpréter les informations confidentielles. L’ironie de la chose, cependant, c’est que cette capacité est elle-même fragilisée par la croissance de l’Internet. Les recettes publicitaires et les tirages des principaux journaux américains sont en chute libre depuis vingt ans. En 2010, les recettes totales des journaux américains s’élevaient à $26 milliards — contre près de $50 milliards quelques années plus tôt. Cette baisse des recettes a amené plusieurs journaux importants à cesser totalement leurs activités, tandis que d’autres ont drastiquement réduit leurs dépenses dans le domaine de la production d’actualité. Les journaux américains employaient 56 000 journalistes à temps plein en 2000, mais 42 000 à peine à 2009 (Pew Research Center 2011). Le New York Times est l’un des rares quotidiens américains encore capable de consacrer les ressources nécessaires pour traiter un projet tel que les journaux de guerre ou les câbles du Département d’État. Mais même le Times ressent la pression qui pèse sur le secteur de la presse dans son ensemble. Ses recettes ont baissé de 25 pour cent entre 2004 et 2010. Il a réduit son personnel journalistique de quinze pour cent en 2008-2009.

36L’effondrement du secteur de la presse n’est pas un phénomène qui se limite aux États-Unis. Un récent rapport de l’OCDE faisait observer qu’une tendance similaire s’observait dans d’autres pays développés également (Organisation de coopération et de développement économiques 2010) Même le Guardian, l’un des principaux membres du consortium, a dû réduire ses dépenses. Contrairement à la plupart des journaux, le Guardian appartient à une organisation à but non lucratif. Cela lui évite de devoir répondre aux attentes à court terme d’investisseurs privés, mais ne le protège pas totalement contre le sort réservé à ce secteur en déclin. Son tirage a baissé de plus de 25 pour cent depuis 2006. En 2009, le Guardian Media Group a réduit sa liste de journalistes d’un tiers.

Le public n’est pas indigné

37En novembre 2010, le New York Times exposait ce qu’il considérait comme la principale raison à l’origine de la publication des extraits des câbles du Département d’État. Le Times indiquait que

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les documents montrent, sans détours, comment le gouvernement prend ses décisions les plus importantes…. Ils font la lumière sur les motivations — et, dans certains cas, la fourberie — des alliés du côté récepteur de la cour américaine et de l’aide étrangère. Ils font la lumière sur la diplomatie qui entoure deux guerres en cours et plusieurs pays, comme le Pakistan et le Yémen, où l’implication de l’armée américaine va croissante…. Il serait présomptueux de conclure que les Américains n’ont pas le droit de savoir ce qui se fait en leur nom
(New York Times 2011).

39Voilà l’argument journalistique conventionnel en faveur de la divulgation, et il ne fait aucun doute que les informations divulguées par WikiLeaks ont offert des illustrations frappantes et souvent dérangeantes de la manière dont le pouvoir est exercé par les États-Unis et leurs alliés. L’on peut sérieusement se demander si les fuites comportaient des révélations importantes. Même Bill Keller, du New York Times, reconnaît que les documents ne « dévoilent pas une forme de perfidie profonde et insoupçonnée en hauts lieux… Ils apportent de la structure, de la nuance et du drame » (New York Times 2011). « La seule chose surprenante à propos des révélations de WikiLeaks est qu’elles ne contiennent aucune surprise », déclare le philosophe Slavoj Zizek. « Le véritable élément dérangeant était le niveau des apparitions : on ne peut plus feindre de ne pas savoir ce que tout le monde sait que nous savons » (Zizek 2011, 9).

40Il existe assurément toute une série de faits que l’on ne peut plus feindre d’ignorer. Les journaux de guerre afghans et irakiens donnent la preuve que le nombre de victimes civiles dans ces conflits est nettement supérieur aux estimations officielles, et que les officiels américains étaient au courant des abus systématiques commis par les autorités locales sur les civils. Nous avons appris que les Américains tentaient d’obtenir des renseignements sur des diplomates de haut niveau des Nations Unies, ainsi que de contrecarrer les initiatives des tribunaux espagnols visant à enquêter sur les extraditions extraordinaires pratiquées par les Américains. L’on en sait plus sur l’ampleur de l’action militaire secrète américaine contre les terroristes présumés au Yémen. Et l’on sait qu’en de nombreux endroits, les diplomates américains considèrent qu’il est dans l’intérêt national de continuer à faire des affaires avec des régimes gangrenés par la corruption.

41Il suffirait pour le New York Times de se défendre en disant qu’il a permis au grand public de mieux comprendre la façon dont le pouvoir américain est exercé à l’étranger. Mais WikiLeaks attendait de plus grandes choses de ces divulgations. L’organisation s’attendait à susciter l’indignation et une action politique. Le but, déclarait Assange en 2006, lorsque WikiLeaks voyait à peine le jour, était « d’amener le régime à revoir radicalement son comportement » (Assange 2006a, 1). WikiLeaks se « servirait de l’influence de faits manifestes pour permettre aux citoyens de porter des gouvernements craints et corrompus devant les tribunaux » (WikiLeaks 2011a).

42Assange expliquait au journal télévisé de la chaîne britannique Channel Four, en juillet 2010, qu’il espérait que la publication des journaux de guerre afghans allait amener l’opinion publique à s’opposer au conflit (Channel 4 News 2010). Domscheit-Berg espérait lui aussi « que les documents allaient amener les gens à revoir leur façon d’envisager la guerre » (Domscheit-Berg 2011, 187). Le jour de la publication des câbles du Département d’État, le Guardian prévoyait le début d’une « crise diplomatique mondiale » (Leigh 2010). Le cyberactiviste Micah Sifry laissait entendre, en janvier 2011, que les activités de WikiLeaks pourraient même « fondamentalement perturber l’ancien équilibre de la politique de la force » (Sifry 2011b, 167).

43Il est bien sûr trop tôt pour évaluer les conséquences finales des fuites de 2010. Pour l’instant, cependant, rien ne semble indiquer qu’elles vont entraîner de profonds changements dans la politique ou dans la structure de pouvoir existante. Et cela fait apparaître une troisième difficulté en ce qui concerne l’optique de la transparence radicale : une surestimation de la disposition du public américain à réagir aux divulgations en affichant le niveau d’indignation requis.

44Rien ne permet en effet d’affirmer avec certitude que la divulgation des journaux de guerre afghans et irakiens a véritablement influencé l’opinion publique américaine à propos de ces guerres. L’opinion à propos de la participation américaine en Irak n’a pas réellement évolué ces dernières années. En attendant, les opinions à propos de la conduite de la guerre en Afghanistan se sont en réalité améliorées à la suite des divulgations de WikiLeaks de juillet 2010. Dans le cadre d’un sondage réalisé par CBS News en mars 2011, les répondants déclarant que la guerre se passait bien étaient plus nombreux que dans le cadre de n’importe quelle enquête antérieure réalisée ces trois dernières années. [3]

45Il existe de bonnes raisons de se montrer sceptique à l’égard des affirmations selon lesquelles les divulgations de ce type produisent des évolutions significatives dans la politique ou l’ordre politique. Une comparaison s’impose avec la divulgation des Papiers du Pentagone en 1971. L’on pourrait avancer que la divulgation de 1971 a contribué au désenchantement croissant du public à l’égard de la guerre du Vietnam et de la présidence de Nixon et, dès lors, à deux évolutions stratégiques majeures : le retrait du Vietnam, finalisé en 1973, et l’adoption de plusieurs lois visant à renforcer la surveillance de l’exécutif, notamment le renforcement de la loi sur la liberté d’information en 1974. Il serait cependant stupide d’affirmer que ces phénomènes sont le résultat de la seule divulgation des Papiers du Pentagone, ou même qu’il s’agissait du principal facteur y ayant contribué.

46Le changement stratégique des années 70 est le résultat d’une pléiade de forces, qui allaient dans une même direction en même temps. Le public américain en avait assez de la guerre, qui faisait intervenir, lorsqu’elle a atteint son paroxysme, trois fois plus de troupes que celles actuellement présentes en Irak et en Afghanistan, ainsi que des dépenses équivalentes au double du PIB. Beaucoup d’Américains étaient aussi de plus en plus sceptiques à l’égard des différentes formes d’autorité établie. L’autorité fédérale fut en outre ternie par les révélations à propos de l’abus de pouvoir de la Maison Blanche, de la CIA et du FBI.

47Les circonstances sont relativement différentes aujourd’hui. Les guerres en Irak et en Afghanistan sont de moins grande envergure, les soldats impliqués sont des volontaires, ces guerres s’appuient en grande partie sur la technologie et elles ont moins de chances de faire des victimes dans le camp américain. Il n’existe pas d’opposition massive à l’autorité établie au sein de la société américaine, ni de mouvement démocratique similaire à ceux observés à la fin des années 60 et dans les années 70, ni de rébellion chez les jeunes. Au contraire, le public américain se sent aujourd’hui moins protégé que par le passé. Ce constat est valable sur le plan du bien-être matériel, mais aussi dans la façon de percevoir la sécurité physique. Les assauts terroristes aux États-Unis sont toujours considérés comme un problème public majeur. Beaucoup de personnes redoutent également la baisse de l’influence américaine dans les affaires mondiales, en particulier depuis le début de la crise financière.

48Ce n’est pas un environnement dans lequel la révélation d’abus de pouvoir à l’étranger est susceptible de provoquer l’indignation du public. En effet, les incidents révélés par WikiLeaks ne sont même pas toujours interprétés comme des abus de pouvoir. Au contraire, ils vont amener certaines personnes à se dire que le gouvernement américain est disposé à se montrer impitoyable pour défendre les intérêts américains et qu’il a effectivement la capacité de se montrer impitoyable. Pour un public qui s’inquiète de la baisse de la sécurité et de l’érosion de l’influence américaine, les révélations sur les excès dans l’utilisation du pouvoir ne sont pas la pire des choses. Des révélations au sujet de l’inefficacité de la politique américaine seraient plus troublantes.

49Non seulement les Américains n’ont pas été préparés à recevoir le message qu’envoyait WikiLeaks et à y répondre, mais beaucoup semblaient disposés à s’en prendre au messager. Certains estimaient que WikiLeaks était en train d’agir de manière contraire à ce que les Américains voulaient. L’organisation aggravait l’instabilité. Si les fuites de 2010 avaient eu une portée moins large et avaient été axées sur la révélation de cas d’abus bien précis, les Américains les auraient sans doute considérées de manière plus positive. Mais les fuites avaient une portée large et n’étaient pas sélectives, et WikiLeaks semblait laisser entendre que son but était non seulement de bouleverser l’ordre existant, mais aussi de corriger certaines injustices. « C’est l’anarchie », s’insurgeait Thomas Friedman, chroniqueur au New York Times, en décembre 2010. « Je ne veux pas vivre dans un pays où un individu quelconque estime avoir le droit de divulguer tout simplement l’ensemble des communications internes d’un gouvernement ou d’une banque et compromet, par ce fait, la capacité de détenir des communications privées et confidentielles qui sont essentielles pour le fonctionnement de toute société » (Friedman 2010).

50Plus Wikileaks divulguait des informations confidentielles en 2010, plus l’opinion publique américaine durcissait le ton à son égard. En août, 42 pour cent des répondants à un sondage ABC News étaient disposés à dire que les divulgations faites par WikiLeaks servaient l’intérêt public. En décembre, ce pourcentage tombait à 29 pour cent. En décembre 2010, un sondage CNN révélait que près de 80 pour cent des Américains désapprouvaient la divulgation des documents diplomatiques et militaires américains. Dans un sondage CBS News réalisé à la même époque, la plupart des répondants estimaient que les divulgations opérées par WikiLeaks risquaient de nuire aux relations étrangères des États-Unis. Trois quarts des répondants affirmaient qu’« il y a des choses que le public n’a pas le droit de savoir lorsque cela peut nuire à la sécurité nationale ».

Le gouvernement décide de réagir

51La quatrième et dernière difficulté en ce qui concerne l’optique de la transparence radicale réside dans ses suppositions à propos de la passivité des gouvernements. En d’autres termes, on part du principe que les gouvernements ne font rien pour réagir aux menaces posées par les nouvelles technologies pour leur contrôle. Ce n’est cependant pas le cas. Les gouvernements sont capables de réagir à ces menaces avec rapidité et brutalité.

52Le mouvement en faveur de la transparence doit être considéré comme un jeu qui se joue de manière répétée. Dans une première itération du jeu, les activistes utilisent de nouveaux outils (comme une nouvelle loi, une nouvelle technologie ou une nouvelle forme de mobilisation sociale) pour extraire et partager des informations gouvernementales ; dans l’itération suivante, les politiciens et les bureaucrates réagissent à ce nouveau niveau d’exposition en restreignant des lois ou des politiques, en changeant la façon dont ils utilisent eux-mêmes la technologie ou en adaptant leurs procédures administratives (en vue d’éviter, par exemple, de consigner des informations sensibles). Dans le cas de WikiLeaks, nous avons déjà observé des signes de la réaction énergique des agences gouvernementales américaines, même s’il s’agit d’un gouvernement qui avait promis, le jour de son arrivée au pouvoir, d’« inaugurer une nouvelle ère de gouvernance ouverte » (US Department of Justice 2009).

53Le fardeau le plus lourd, et de loin, retombait sur Bradley Manning, le soldat de l’armée américaine qui était la source apparente des quatre fuites de 2010. Manning fut arrêté en mai 2010 et incarcéré à Quantico, en Virginie. Enfermé dans une petite cellule pendant 23 heures par jour, il n’avait le droit de parler à personne et était soumis à une surveillance constante afin d’éviter les tentatives de suicide. En mars 2011, le gouvernement américain définissait 34 chefs d’accusation contre Manning en rapport avec les fuites. Le chef d’accusation le plus grave, intelligence avec l’ennemi, est passible de la peine capitale, même si le ministère public a indiqué qu’il ne la demanderait pas dans ce cas. Le gouvernement américain a également enquêté sur d’autres personnes associées aux fuites. Certains membres du Congrès se sont également servis des fuites pour demander un renforcement de la loi sur la divulgation autorisée d’informations sur la sécurité nationale.

54Parallèlement à cela, les agences fédérales américaines ont réagi aux fuites en renforçant les contrôles administratifs appliqués pour accéder aux informations sensibles. Manning déclarait, en mai 2010, que la base armée américaine où il était autrefois posté était un « exemple parfait de ce qu’il ne fallait ne pas faire [en matière de sécurité de l’information]… Des serveurs peu efficaces, une connexion au système peu efficace, une sécurité physique peu efficace, une contre-intelligence peu efficace, une analyse des signaux peu attentive — une tempête parfaite (Poulsen et Zetter 2010). Les fuites ont elles-mêmes réduit la probabilité qu’une tempête parfaite se produise à nouveau. Le Département de la défense n’a pas tardé à ordonner que l’on empêche les ordinateurs donnant accès à des informations sensibles de télécharger des informations « afin de limiter le risque, à l’avenir, que le personnel supprime des informations confidentielles », et a ensuite interdit au personnel d’utiliser des supports amovibles (comme des DVD ou des clés USB) sur les ordinateurs connectés à SIPRNet (Aftergood 2010). En octobre 2010, l’armée américaine adoptait également de nouvelles règles en obligeant le personnel, sous peine de poursuites, à rapporter les cas présumés de « divulgation non autorisée d’informations confidentielles… y compris les fuites dans les médias ». Elle établissait un « système centralisé de contrôle » pour surveiller les cas dénoncés de divulgation non autorisée éventuelle (Army Reg. 381-12, §§1(5).

55La réaction du gouvernement aux fuites de 2010 ne se limite pas à l’armée. En novembre 2010, l’Office of Management and Budget (OMB) ordonnait à l’ensemble des agences fédérales de revoir leurs procédures de protection des informations confidentielles. Chaque agence avait pour instruction de veiller à ce que son personnel « ne dispose que de l’accès nécessaire à la bonne réalisation de sa fonction » et de définir des règles strictes pour interdire le téléchargement d’informations à partir de réseaux confidentiels (Lew 2010). Dans une autre note de service, l’OMB ordonnait aux agences d’envisager d’adopter des procédures pour détecter « les changements de comportement au sein du personnel habilité » et d’obliger le personnel à « rendre compte de ses contacts avec les médias » (Lew 2011).

56La réaction du gouvernement fédéral face à WikiLeaks ne s’est pas non plus limitée à prévenir les fuites similaires à l’avenir. Les fuites de 2010 ont également renforcé la capacité des agences fédérales à gérer les conséquences qui découlent de fuites importantes. Les journaux de guerre afghans et irakiens ont permis au Département de la défense d’étoffer son expérience dans la gestion des conséquences d’atteintes à la protection des données. Suivant l’exemple du Département de la défense, le Département d’État américain a constitué une équipe, composée de plus de 120 personnes, chargée de gérer les répercussions des câbles du Département d’État (Leigh et Harding 2011, 199). La Maison Blanche a même trouvé des moyens d’utiliser les fuites à son avantage. Leigh et Harding font observer qu’elle s’est servie de la divulgation des journaux de guerre afghans pour « faire passer un message » à propos de ses inquiétudes face aux difficultés rencontrées avec le service de renseignement pakistanais, et que les responsables britanniques « ont suivi le mouvement, d’une manière qui semblait synchronisée » (Leigh et Harding 2011, 125). Même si les agents gouvernementaux ont perdu le contrôle de l’information proprement dite, ils n’ont pas perdu leur capacité à déterminer la manière dont elle est interprétée.

L’ampleur du problème

57Le programme de WikiLeaks est politiquement naïf. Il se base sur l’idée que l’ordre social (l’ensemble de structures qui consacrent et légitiment le pouvoir) est à la fois trompeur et fragile. Trompeur en ce sens que la plupart des gens qui observent l’ordre social ne sont pas conscients de la manière dont le pouvoir est effectivement utilisé, et fragile parce qu’il risque de s’effondrer le jour où les gens découvriront la véritable nature des choses. Comme le disait Assange en décembre 2006 :

58

Dans un monde où les fuites sont faciles, les systèmes impénétrables ou injustes sont frappés de manière non linéaire par rapport aux systèmes ouverts et justes…. Compte tenu des fuites massives possibles, ils sont à la merci de ceux qui cherchent à les remplacer par des formes de gouvernance plus ouvertes
(Assange 2006b).

59L’objectif premier est par conséquent la révélation de la vérité. Cet objectif était autrefois difficile à atteindre, parce que, surtout (pense-t-on), les technologies primitives ne permettaient que difficilement de recueillir et de diffuser des informations accablantes. Mais ces barrières technologiques ont à présent disparu.

60Rien de tout cela n’est vrai. Cette notion de révélation instantanée et complète de la vérité n’existe pas, même à l’époque de l’Internet. Dans sa forme non digérée, l’information n’a absolument aucun pouvoir de transformation. Les données brutes doivent être distillées ; il faut attirer l’attention d’un public distrait ; et ce public doit accepter le message qu’on lui présente. Le processus utilisé pour faire cela est complexe et est facilement influencé par des intérêts commerciaux et gouvernementaux. C’était vrai avant l’avènement de l’Internet, et cela reste vrai aujourd’hui. De plus, rien ne permet d’affirmer avec certitude que l’ordre social est trompeur ou fragile. L’on pourrait même dire que WikiLeaks a prouvé l’inverse : que ce qui se passait en réalité dans les coulisses correspondait plus ou moins à ce que la plupart des gens soupçonnaient et étaient disposés à tolérer. C’est peut-être la raison pour laquelle les révélations n’ont rien déstabilisé. Ces divulgations n’ont pas modifié de manière fondamentale les réalités à propos de l’exercice du pouvoir américain à l’étranger.

61L’appareil diplomatique et de sécurité nationale du gouvernement des États-Unis emploie des millions de personnes et consomme sans doute un billion de dollars chaque année. Son architecture interne (un ensemble de lois, de règlements, de traités, de routines et d’ententes informelles) s’est développée pendant 75 ans et est aujourd’hui extraordinairement complexe. Rien de tout cela ou presque ne s’est passé dans le secret. La plupart des décisions importantes à propos de l’évolution de la politique étrangère américaine, et de la structure nécessaire pour exécuter cette politique, ont été prises de manière transparente par des responsables démocratiquement élus, et sanctionnées par les électeurs dans le cadre de trente élections nationales.

62Rien de tout cela ne vise à fermer les yeux sur la nécessité de renforcer l’imputabilité et, partant, la transparence, pour l’appareil diplomatique et de sécurité nationale. C’est précisément en raison de l’ampleur et de l’importance de ce secteur du gouvernement américain qu’il doit faire l’objet d’une surveillance étroite. Les politiques de contrôle actuelles sont insuffisantes et elles doivent être renforcées. La capacité de contrôle des journalistes et d’autres organisations non gouvernementales doit être renforcée. Et les citoyens doivent être encouragés à participer plus activement aux débats sur les objectifs de la politique étrangère américaine et les méthodes utilisées dans ce cadre. Toutes ces mesures exigent des efforts considérables. Les solutions miracles technologiques n’existent pas. L’une des principales difficultés en ce qui concerne le projet WikiLeaks est qu’il risque de nous amener à croire le contraire.

Notes

  • [1]
    Alasdair Roberts est Professeur de droit et de politique publique à la Law School de l’université Suffolk, Boston, États-Unis. Courriel : alasdair. roberts@gmail.com. Traduction de l’article paru en anglais sous le titre : « Wikileaks : the illusion of transparency ».
  • [2]
    L’auteur remercie Christopher Jee, étudiant en droit à la faculté de droit de l’université Suffolk, à Boston, pour son rôle d’adjoint à la recherche dans le cadre du présent article.
  • [3]
    L’ensemble des données de sondage présentées dans cet article sont extraites de pollingreport.com.
Français

Résumé

D’aucuns ont affirmé que les divulgations faites par WikiLeaks en 2010 marquaient « la fin du secret tel qu’on l’entendait autrefois, à l’époque de la guerre froide ». Ce n’est pas vrai. Les partisans de WikiLeaks exagèrent l’ampleur et l’importance des fuites. Ils oublient par ailleurs les multiples manières dont la simple logique de la transparence radicale (le fait de divulguer des informations confidentielles, de les publier et d’attendre l’inévitable scandale) peut être neutralisée dans la pratique. WikiLeaks n’a fait que donner l’illusion d’une nouvelle ère dans la transparence. En réalité, les fuites de 2010 ont fait apparaître les obstacles à la réalisation d’une plus grande transparence, même à l’ère numérique.
Remarques à l’intention des praticiens
Certains commentateurs considéraient les divulgations faites par WikiLeaks en 2010 comme la preuve d’un éclatement plus large dans les mécanismes conventionnels de contrôle des informations détenues par le gouvernement. Ce nouveau monde est qualifié de monde de la « transparence radicale ». Les affirmations au sujet de l’éclatement du secret tel qu’il existait autrefois sont cependant exagérées. Dans le présent article, nous affirmons que l’importance des révélations faites par WikiLeaks est exagérée et expliquons pourquoi il la réalisation de la transparence radicale va s’avérer plus difficile, en particulier dans le secteur de la sécurité du gouvernement.

Mots-clés

  • administration et démocratie
  • imputabilité
  • transparence
  • gouvernement électronique

Références bibliographiques

Alasdair Roberts [1]
  • [1]
    Alasdair Roberts est Professeur de droit et de politique publique à la Law School de l’université Suffolk, Boston, États-Unis. Courriel : alasdair. roberts@gmail.com. Traduction de l’article paru en anglais sous le titre : « Wikileaks : the illusion of transparency ».
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 30/03/2012
https://doi.org/10.3917/risa.781.0123
Pour citer cet article
Distribution électronique Cairn.info pour I.I.S.A. © I.I.S.A.. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.
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