CAIRN.INFO : Chercher, repérer, avancer.

1Cet article est écrit à deux voix : celle d’une psychologue et celle d’une historienne. Quand l’histoire collective traverse de manière violente l’histoire singulière, une réflexion trans-disciplinaire est nécessaire. Elle s’avère être un incontestable enrichissement dans l’étude de la question de la mise en acte délibérée du mal par un humain sur un autre humain.

2Pour ce faire, nous nous proposons de répondre à quelques-unes des questions que pose un type de violence extrême : la torture. Quels en sont les buts ? Que sous-tendent ses méthodes et quels en sont les mécanismes, au-delà des évidences premières ? Qui sont les tortionnaires et comment sont-ils formés ? Comment sort-on de la torture, tant du point de vue du tortionnaire que de celui de la victime de torture ?

Les buts de la torture

3Contrairement aux idées reçues, le but réel de la torture n’est pas de faire parler, mais de faire taire. Un grand nombre d’arguments le démontrent : préparation « d’aveux » à l’avance par les systèmes tortionnaires, faux renseignements prévus par les opposants en cas d’arrestation, confusion extrême engendrée par la torture rendant peu fiable les renseignements.

4Quel que soit le contexte, quelles que soient les cultures, les paroles des victimes de torture sont étonnamment les mêmes. « Je ne peux pas en parler. J’ai peur… C’est trop dur… J’ai honte… Vous ne pouvez pas comprendre » disent généralement les personnes qui ont subi la torture. « Si tu parles, nous reviendrons » disent les tortionnaires à leurs victimes. Quel que soit le contexte, quelles que soient les cultures, les paroles des anciens combattants et de ceux qui ont participé aux actions de violences politiques sont également identiques : « Je ne peux pas en parler… J’ai honte… Il faut être dans le contexte pour comprendre… » La torture fait taire bourreaux et victimes en un même silence.

5À travers une personne singulière que l’on torture, c’est son groupe d’appartenance que l’on veut atteindre. L’objectif majeur des systèmes tortionnaires est de produire de la déculturation (Sironi, 1999, 2001). Déculturation, car à travers une personne singulière que l’on torture, c’est en fait son groupe d’appartenance que l’on cible : appartenance professionnelle, religieuse, ethnique, politique, sexuelle… On attaque la part collective de l’individu, celle qui le rattache à un groupe désigné comme cible par l’agresseur. Quand le processus a atteint son objectif, l’individu que l’on a torturé devient toujours un sujet isolé, un sujet qui se met à part au sein des groupes d’appartenance. À travers les techniques de déculturation employées sur quelques personnes qui sont ensuite intentionnellement relâchées, on fabrique des peurs collectives ainsi que la terreur sur une population tout entière.

6Cette dimension collective de la torture nous apparaît absolument essentielle. Elle permet, d’une part, de bien saisir la spécificité de cette violence et, d’autre part, de mettre définitivement à distance les euphémismes en circulation sur la torture (Branche, 2001).

7Le principal de ces euphémismes – extrêmement répandu – est celui qui établit une sorte de classement des tortures en fonction de leur fin apparente. Est en particulier distinguée une « torture renseignement » qui serait une torture appliquée afin d’obtenir des renseignements. Cette distinction entre une « torture renseignement » et une autre torture est validée par la plupart des acteurs de la guerre d’Algérie par exemple. Les acteurs de la violence croient sincèrement avoir pratiqué une moindre violence de ce simple fait qu’ils pouvaient invoquer la recherche du renseignement comme fin apparente à leur violence.

8Le schéma sous-jacent est celui d’une violence appliquée de manière rationnelle, un moyen qui se pense adapté à la fin visée. Ainsi même s’ils peuvent, par ailleurs, condamner ce moyen, le raisonnement demeure. Il est intrinsèquement lié à une autre idée : cette torture-là est bien moins terrible que d’autres formes de torture qui ne pourraient pas être rattachées à cette fin. Autrement dit, la distinction d’une « torture renseignement » contient la proposition sous-jacente suivante : « le renseignement étant une fin digne, nécessaire, etc., les moyens qui sont employés pour l’obtenir – qui ne se valent, certes, pas tous – reçoivent (rétroactivement) un peu de ce caractère ». Et cette situation est considérée comme totalement, radicalement différente d’une torture qui serait utilisée sans une telle fin apparente. Dans ce cas – présenté comme opposé – on aurait, au contraire, des comportements pathologiques, du sadisme, etc.

9Cette distinction permet de passer sous silence le caractère fondamental de toute torture : ses conséquences psychologiques sur les individus. Au-delà de l’éventuel but apparent que peut être le renseignement, la torture a pour principal effet non pas de faire parler mais de faire taire. Pourquoi et comment fait-elle taire ? La réponse est contenue dans les méthodes utilisées et dans les mécanismes sous-jacents à la torture : ces méthodes sont de véritables opérateurs de destruction psychique et de déculturation.

Présentation des opérateurs de destruction psychique et de déculturation

10Que ce soit dix ans, quarante ans ou quelques mois après les faits, la torture reste toujours présente dans la tête de ceux qui l’ont vécue. Pourquoi ? Les contenus psychiques liés au traumatisme engendré par la torture ont toujours un statut d’objet figé, enkysté, dans la pensée des patients. Ces objets inertes, non vivants, mécaniques, ne peuvent pas se mêler et se mélanger aux autres contenus de pensée. Et pour cause ! Il s’agit ni plus ni moins de purs « fragments de négativité » (Nathan, 1994) qui ont été « introduits » dans le patient. Comment ? Pour répondre à cette question, il nous faut analyser d’une part les méthodes de torture, et d’autre part porter notre attention sur les bourreaux, sur leur « fabrication ».

11Les méthodes de torture utilisées par les systèmes tortionnaires en signent incontestablement l’intentionnalité malveillante. Quels que soient les pays, les méthodes utilisées sont sensiblement les mêmes. Elles peuvent être classées comme suit :

  • Les privations de nourriture, de boisson, de soins, la mise à l’isolement prolongé…
  • La frayeur délibérément induite par les simulacres d’exécution, les tentatives d’assassinats réitérées, le fait d’obliger des prisonniers à en torturer d’autres ou à torturer un membre de sa famille (enfant, père, mère), la contrainte à assister à la torture et au viol de ses proches…
  • La douleur induite par les tabassages systématiques, l’électricité, le « téléphone » (coups systématiques sur les oreilles), les ongles arrachés, les brûlures de cigarettes, la falaka (coups sur la plante des pieds) ;
  • Les violations de tabous et les humiliations par les viols et les sévices sexuels divers, le fait de manger des excréments, de boire de l’urine, par les moqueries sur les organes génitaux (taille, forme), ou du fait de devoir aboyer comme un chien, sauter comme un crapaud…
  • La sophistication de la mise en scène comme par exemple le « jaguar » ou le « rôti » (suspension par les poignets et chevilles liés ensembles), les plaques chauffantes placées des deux côtés du corps, la « baignoire » (la tête est enfouie dans une baignoire pouvant contenir des excréments et des vomissures)…
La similitude des méthodes utilisées n’est pas à mettre sur le compte de l’universalité des perversions et de ses scénari. Au contraire ! Cette similitude est le reflet de traités de coopération militaires et policiers entre États dans le domaine de la formation aux techniques d’interrogatoire et au maniement des instruments de maintien d’ordre et de torture (Amnesty International 2002, 2001a, 2001b).

Quels sont les mécanismes sous-jacents à la torture ?

12On peut provoquer une effraction, voire une destruction psychique, sur un mode quasi expérimental. Torturer c’est agir sur la pensée de ceux que l’on torture par l’intermédiaire de marquages corporels et psychiques.

13Un comportement auto-destructeur peut ainsi être induit par une action sur le corps. C’est le cas de la méthode par suspension. Cette méthode est fréquemment utilisée et ce quel que soit le pays. Françoise Sironi a constaté que chez les victimes qui ont été torturées de cette façon, les comportements auto-destructeurs et l’auto-dépréciation étaient beaucoup plus fréquents et présents que chez les personnes qui n’ont pas été torturées de cette manière. Le lien réside en cela : au bout de quelques heures de suspension, l’insupportable douleur est générée par le poids de vos propres organes. Vous souffrez de l’intérieur, par l’effet de vos propres organes.

14Sous la torture, on manipule de la pensée en agissant sur le corps. Les mécanismes à l’œuvre dans ce processus de transformation apportent un éclairage tout à fait déterminant pour comprendre ce qui est agissant dans la torture : il s’agit des mécanismes de l’inversion, de la prévalence d’un ordre binaire, de la redondance et de la transgression de tabous culturels.

15Examinons ce premier mécanisme, l’inversion. Rendre toute limite perméable est une intention répertoriée dans les actes des tortionnaires. Le tortionnaire va donner aux substances corporelles internes un statut d’extra-corporéité et aux substances externes un statut d’intra-corporéité. Les substances normalement dehors sont introduites ou réintroduites par force dans le corps. C’est le cas de l’ingestion forcée de liquides et de matières qui sont normalement à l’intérieur du corps (vomissure, urines, matières fécales). Les chocs électriques et les brûlures de cigarettes ont la même fonction. Les zones d’échange entre le dedans et le dehors sont ainsi « travaillées », attaquées.

16Le deuxième mécanisme qui est agissant sous la torture est la prévalence d’un ordre binaire. L’alternance de phases sous la torture est systématique : mise en cellule et séances de torture, isolement et interrogatoires, alternance entre deux attitudes radicalement opposées des tortionnaires (le « bon » et le « méchant »). C’est l’instauration d’un code obsessionnel total qui est ainsi mis en acte sous la torture. La contiguïté de cette alternance et une fréquence élevée de variabilité des phases casse la discrimination des espaces logiques et produit de la confusion de la perplexité, parfois de la sidération. Ceci est illustré par le récit d’un patient suivi en psychothérapie par Françoise Sironi. Ce patient a été battu jusqu’au sang à plusieurs reprises, il a été torturé à l’électricité (électrodes sur les extrémités de ses doigts, sur la plante des pieds, sur ses mamelons et sur le gland). « Mais le pire » dit-il, « c’était à la fin, quand ils sont venus me chercher pour me mettre en prison. C’étaient ceux qui m’avaient torturé, les mêmes ! Ils étaient méconnaissables. Ils étaient gentils. Ils étaient tellement prévenants, se souciant même de ma santé. Ils m’ont offert des cigarettes, à manger, à boire. En cellule, la nourriture était salée, exprès pour augmenter notre mal-être. Là, tout était bon. Ils me tapotaient amicalement sur l’épaule et me parlaient comme s’ils étaient des grands frères. Ils me donnaient des conseils : “Allons, ne recommence plus. Laisse tomber tout cela, c’est de la connerie. T’as vu comme t’as dégusté ?” »

17Le troisième mécanisme de destruction psychique véhiculé par la torture concerne la transgression de tabous culturels. Afin de désintriquer le singulier et le collectif en chacun de nous et provoquer l’isolement d’un individu au sein d’une communauté, le système tortionnaire va mettre en scène des transgressions de tabous culturels. La remise dans le contexte est ici très importante. L’utilisation de procédés qui ont une signification culturelle spécifique pour la personne que l’on torture est souvent délibérément mise en scène. Au Tibet, par exemple, des moines bouddhistes végétariens détenus en camp par les Chinois, sont affectés en cuisine et contraints de cuisiner et de consommer de la viande. Autre exemple : accrocher un poids au pénis d’un homme occidental est une torture. Mais cela ne l’est pas dans l’absolu, per se. Dans un tout autre contexte, en Inde, par exemple, des Sadus accrochent des poids à leur pénis dans une démarche de dépassement de soi. Toute attaque d’éléments culturellement codés, fabrique soit de la déculturation soit, à l’opposé, une clôture rigide des groupes culturels autour d’éléments hautement significatifs pour eux. Les racines du fanatisme s’originent dans ce type de scénario délibérément pré-conçus par les stratèges en déstabilisation psychologique.

18Le quatrième mécanisme concerne la redondance. La correspondance exacte, terme à terme, entre marquage physique et empreinte mentale est également utilisée par ces systèmes pour fabriquer de l’effraction psychique. L’acte et la verbalisation de l’intention qui sous-tend l’acte sont, dans ce cas de figure, concomitants et redondants. Il est nécessaire de retrouver, avec les patients, les paroles que les tortionnaires ont prononcées pendant la torture. Il arrive souvent que les tortionnaires disent « Tu ne seras plus jamais un homme » ou une parole équivalente lors de tortures sexuelles. Il s’agit de véritables injonctions, de paroles actives. « Si tu parles, nous reviendrons », « Tu n’es qu’une merde, un rien du tout ». « Tu seras brisé de l’intérieur », « Nous avons les moyens de te détruire »… Ces paroles sont encore agissantes des années après la torture. C’est pourquoi les injonctions des tortionnaires doivent faire l’objet d’une investigation minutieuse au cours de la psychothérapie.

Qui sont les tortionnaires ?

19Les tortionnaires forment un groupe. La torture pratiquée collectivement en est un des fondements. Cette pratique repose sur une transgression des valeurs généralement admises, y compris dans les guerres, quant aux actes ordinaires de combat. Elle n’est possible que si les individus qui la commettent communient dans certaines idées. Quelles sont ces idées ?

20Dans le cas de la guerre qui opposa les forces de l’ordre françaises aux désirs d’indépendance algériens entre 1954 et 1962, le contexte historique apporte des réponses. Tout d’abord, la torture a été indéniablement le fruit d’une longue histoire coloniale (Branche, 2001). Elle est liée à la construction d’une vision de l’humanité hiérarchisée. Cette construction s’est traduite en particulier dans le droit colonial : malgré le message de civilisation fondé sur la dimension universelle du message de la Révolution Française, qui a porté la colonisation française au xixe siècle, l’empire colonial français reposait sur de multiples distinctions entre les individus et les communautés, dont l’articulation avec un système de valeurs décidé par les Français a provoqué, en même temps qu’il l’a accompagné et alimenté, une vision du monde où les droits de chacun n’étaient pas les mêmes. On peut trouver une traduction de cette construction raciste du monde dans certains écrits qui développaient la relation des différents peuples à la douleur par exemple (gradation du Jaune au Noir… et du mental au physique).

21Au sein de cette construction, les Algériens avaient une place spécifique. S’ajoutait également à leur sujet, un imaginaire nourri de violence : souvent représentés armés d’un couteau, les Algériens étaient du côté du tranchant, du danger soudain. Cette image a été largement utilisée pendant la guerre grâce à la publicité faite autour des violences du fln ou des nationalistes algériens entre eux, en France comme en Algérie. Les égorgements et les émasculations ont permis d’insister sur la « barbarie » et la « cruauté » des adversaires de la France.

22Ce contexte mental issu de la colonisation a été propice au développement de certaines violences envers des hommes qui n’étaient pas tout à fait englobés dans la même humanité. Il a été mobilisé, alimenté et utilisé dans une stratégie visant à lutter contre ce que les militaires français appelaient la « guerre révolutionnaire » ou la « subversion ».

23Voici un autre exemple du poids de l’idéologie comme corrélat aux pratiques de torture. Roberto Gareton, avocat chilien et défenseur des droits de l’homme déclara : « La liberté s’amenuise de jour en jour au Chili alors que paradoxalement les militaires tuent beaucoup moins qu’avant. Maintenant, les personnes elles-mêmes sont devenues leur propre bourreau. Chaque journaliste accomplit de lui-même son autocensure. Il y a très peu de dénonciations car la peur est désormais intériorisée. Nous assistons à un véritable dédoublement de l’identité d’un peuple. On ne sait plus ce qu’est le Chili. L’effet de la dictature nous fait dire : le Chili c’est ça, et cela n’a plus rien à voir avec moi [1]. »

24Le dédoublement est relié à l’intentionnalité des forces de l’ordre chargées de la répression puisqu’il s’agissait, pour elles, de faire face, comme toujours, à de la « subversion ». Pour cela, était préconisée une guerre menée au sein même de la population par des systèmes de délations, d’infiltrations, de tortures et de disparitions. La logique était celle d’une prise de pouvoir et d’une occupation du pouvoir. On voit bien ici que cette guerre dans la population était en même temps une guerre à la population.

25Le même constat peut être fait pour la pratique de la torture par l’armée française même si cette dimension n’a pas été toujours perçue par les exécutants. En effet, les théoriciens militaires français dominants dans les principales années de la guerre étaient persuadés qu’ils pourraient « séparer l’eau du poisson » et mener une stratégie de conviction fondée sur un dosage de la peur et un rééquilibrage de la terreur à l’égard de celle du fln. Au contraire, dans les dictatures d’Amérique latine, les leçons de ces méthodes – mêlées à d’autres sources de réflexions théoriques et pratiques – ont été tirées et radicalisées politiquement.

26Enfin, dernier élément propice au développement de la torture : la structure militaire. C’est une structure d’ordre où le refus est pratiquement impossible. En Algérie de 1954 à 1962, la guerre était faite d’embuscades où la peur était omniprésente et s’alimentait au sentiment d’étrangeté que renvoyait l’ensemble du pays dans lequel l’armée française intervenait. La structure militaire était un petit groupe de combattants formant le cadre de vie primaire du soldat. Le besoin de maintenir ce groupe était essentiel car c’était de lui que dépendait la survie. Ici le rôle du chef est fondamental, de même que la pression du groupe. Il est particulièrement difficile de se désaffilier dans un tel contexte.

27Après la guerre, les choses sont différentes. Certes le groupe peut être maintenu dans la tête et le silence peut s’installer sur ce qu’on a tu pendant la guerre et sur ce qu’on a fait. Mais la rupture est possible. Elle peut accompagner un pas vers les civils qui marque le retour dans une autre humanité. Parler peut permettre de casser l’effet de la torture sur le soldat mais c’est aussi pour lui un risque : celui de s’exposer au jugement des autres – quand ce n’est à celui de la justice.

Le témoignage du colonel Thomas

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Certains anciens combattants ont tenu à témoigner sur l’utilisation de la torture, notamment pendant la guerre d’Algérie. Tel est le cas du colonel Pierre-Alban Thomas : « Le courage étant la vertu majeure de tout militaire, le courage aujourd’hui doit consister à dire ce que l’on a vu, ce que l’on a fait, même si c’est pénible et peu glorieux. Le cacher est un acte de lâcheté » a-t-il déclaré lors du lancement de la campagne d’Amnesty International contre la torture, en octobre 2000. Il avait choisi la carrière des armes après s’être engagé dans la résistance communiste. Il est d’abord parti en Indochine puis est envoyé en Algérie. Il est alors capitaine. Son colonel lui confie la charge du Deuxième bureau, c’est-à-dire le bureau chargé des renseignements. Dans ses fonctions et dans cette guerre, il découvre la pratique de la torture et s’efforce de limiter ce qu’il estime être les excès de cette guerre. Son désir de témoigner à propos des violences employées par l’armée française en Indochine et en Algérie se traduit dans la rédaction de journaux intimes pendant la guerre, publiés ensuite sous forme remaniée dans les années 1990 et en 2002. Il s’agissait sans doute pour lui d’ordonner sa vie autour d’un sens qui a pu parfois s’enfouir dans les sables mouvants de la nécessité de la guerre.

29Les témoignages des anciens combattants peuvent contribuer à nous éclairer sur comment on devient un tortionnaire. On ne naît pas tortionnaire, on le devient. Cette assertion n’est pas une tentative de justification, elle est la résultante d’un travail de recherche sur la fabrication des tortionnaires (Sironi, 1999). Différentes méthodes ont été recensées, dont trois seront présentées ci-dessous : la mise en œuvre, sur le « candidat », de techniques traumatiques ; l’influence destructrice et meurtrière d’un contexte de déculturation violente ; la formation par l’action (dans le cas des situations de guerre).

Premier cas de figure : l’utilisation de techniques traumatiques

30On peut devenir un tortionnaire par initiation. L’initiation traumatique va avoir pour but d’affilier le tortionnaire à un groupe d’appartenance fort (corps d’armée, groupuscule para-militaire,…). Pour ce, des techniques traumatiques vont être utilisées. Un exemple de technique traumatique est très bien montré dans le documentaire que Joergen Flindt Peterson et Erik Stephensen ont réalisé en 1982. Ce document est constitué d’interviews d’anciens tortionnaires grecs. Les auteurs se sont intéressés à la formation reçue par ces tortionnaires dans la police politique grecque sous la dictature des colonels [2]. On voit comment des techniques traumatiques sont arrivées à transformer de jeunes recrues de l’armée grecque en bourreaux. La formation, qui durait quatre mois, était organisée en trois phases :

  • Première phase : valorisation de l’identité initiale, par accroissement de certaines qualités chez l’appelé, comme la force, la bravoure, la discipline, l’endurance… Notons que les instructeurs participent entièrement à la formation, aux marches, aux exercices d’endurance. Quel que soit leur âge, ils sont et restent toujours les plus forts.
  • Deuxième phase : la phase de déconstruction de l’identité initiale. Les mêmes instructeurs deviennent soudain grossiers, humiliants, imprévisibles : leurs ordres sont totalement incohérents, absurdes. Tout lien personnel avec le monde d’avant (photos de sa petite amie, par exemple) est volontairement détruit par les instructeurs.
  • Puis arrive la troisième phase : la reconstruction d’une nouvelle identité. L’accent est à nouveau mis sur la force, la bravoure, sur un enseignement théorique idéologique et dichotomique : il y a nous, il y a les ennemis. L’initiation se termine par une cérémonie rituelle officielle : la remise du képi signant l’appartenance au corps de police spécial. L’initiation est organisée de telle sorte que la première des choses que doivent faire les jeunes recrues de retour après une sortie en ville confirmant qu’ils sont au-dessus des lois communes (beuveries, excès de vitesse…), c’est de torturer un prisonnier. « Alors là, on y va », commenta un ancien tortionnaire.

Deuxième cas de figure : un contexte massif de déculturation

31Des pays ou des groupes culturels soumis à des processus d’acculturation violents et répétitifs au cours de leur histoire peuvent constituer un terreau très propice à la fabrication des bourreaux. Une idéologie agit comme une acculturation violente, quand il n’y a plus aucun lien entre la culture d’origine et la culture nouvelle que l’on tente d’implanter. Une acculturation violente et répétée favorise l’émergence d’êtres totalement désaffiliés à leur groupe d’appartenance. Ils sont devenus de « purs fragments de négativité ». Tel est le cas des enfants soldats du Mozambique, du Sierra Leone, des enfants devenus Khmers Rouges au Cambodge et que l’on a contraint à tuer père et mère. On efface aussi toute trace du passé et on réduit ces enfants à n’avoir qu’une seule appartenance : l’armée ou le groupe guerrier qui va les recueillir et les mettre en esclavage pour tuer. Le Rwanda est également un cas de figure illustrant l’impact de violents processus d’acculturation. Dans ce cas, l’acculturation violente est liée au fait de devenir ce qu’un autre vous a pensé. Nous faisons ici référence aux processus de fabrication des identités ethniques au cours de l’histoire coloniale du Rwanda.

Troisième cas de figure : la fabrication par l’action

32Dans ce cas de figure, il s’agit de la fabrication dans l’action, par l’action. Cette fabrication est déterminée par la situation de combat. Il s’agit d’une fabrication en temps de guerre, pendant les conflits. Prenons l’exemple des vétérans de l’Armée Rouge que Françoise Sironi a suivis à Perm, dans l’Oural. Trois heures avant d’atterrir à Kaboul, ils apprenaient qu’ils allaient être affectés à la guerre d’Afghanistan. La logique de guerre est la suivante : « soit je te tue, soit tu me tues ». Cette logique est en permanence réitérée au combat.

33Cette formation est aussi déterminée par une formation à l’inaction, en temps de paix ou entre les combats. Toujours pendant la guerre d’Afghanistan, les unités d’éclaireurs étaient composées d’appelés qui avaient effectué la première partie de leur service en tant que garde-frontière, le long de la frontière sino-soviétique. L’inaction est centrale dans leur mode de vie et le stress occasionné par la fonction de sentinelle est émoussé. La formation par l’action/inaction est également un modèle d’alternance présent dans la Légion Étrangère. Les légionnaires doivent toujours être en action. Peu importe ce qu’ils font, même s’ils n’ont rien à faire, il faut qu’ils soient en action. Et pourtant, de façon paradoxale pourrait-on croire, rien ne se passe, à longueur de journée, dans leurs casernes. Cette mise en tension permanente par l’inaction (apparente, mais efficace), galvanise leur potentiel guerrier.

Comment sort-on de la torture ?

34La torture continue longtemps à torturer ceux qui l’ont connue car il s’agit d’un traumatisme intentionnel délibérément induit par un humain sur un autre humain. On ne peut pas traiter une victime de torture efficacement si on ne pense pas, avec le patient, l’intention des agresseurs, si on ne cherche pas, avec le patient, l’intention destructrice contenue dans les méthodes de torture. Le plus important, dans la psychothérapie des victimes, n’est pas tant de travailler sur les émotions. Le point central consiste à refaire fonctionner de la pensée là où elle a été défaillante sous la torture, du fait de la relation d’emprise totale, de la douleur et de la présence de la mort.

35Le travail psychothérapique avec des anciens combattants (expérience de Perm, dans l’Oural, thérapie avec d’anciens légionnaires ou appelés d’Algérie) répond à la question : comment sortir de la guerre quand on a été fabriqué comme un guerrier ? Il s’agit, en psychothérapie, de penser le système, de retrouver l’intentionnalité sous-jacente au système qui les a formés, qui a fait d’eux des tueurs ou des tortionnaires. S’occuper des anciens combattants revenus traumatisés de guerre est assurément nécessaire, et ce pour des raisons de prévention. En effet, laissés avec leurs souvenirs enkystés, ces derniers peuvent devenir de véritables bombes humaines ou des brûlots de violence conjugale ou sociale au sein de la société civile.

Marcel, ou les traces à long terme de la guerre d’Algérie (Témoignage clinique)

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Françoise Sironi : C’était la sixième fois que Marcel était hospitalisé lorsque je l’ai reçu en consultation, dans un hôpital psychiatrique de la région parisienne. Marcel a été hospitalisé à la demande de sa mère et de son frère. Ancien mécanicien de bord dans la marine marchande, il avait été licencié suite à une rixe avec un officier de la marine. Il avait beaucoup bu ce jour-là. Son licenciement l’avait contraint à « rester à quai ». Après plusieurs années passées à errer sur les chantiers navals, à faire des « petits boulots », il n’arrivait pas à oublier cet univers si particulier qu’est la vie en mer dans la marine marchande. Il se résolut à chercher du travail à quai, sans grande conviction. Le cœur n’y était plus. La restructuration des chantiers navals et leur fermeture définitive eurent raison de lui. Il devint « chômeur longue durée », sans aucun espoir d’embauche. Passé la cinquantaine, le verdict tombe comme un couperet : Trop vieux ! Vieux, lui, qui avait tant de choses à transmettre ? Et travailler où ? Toute la région était devenue une zone sinistrée. Marcel avait été marié, mais sa femme ne supportait plus son alcoolisme et ses crises de violence. Renfermé, maussade, il ne partageait plus grand chose avec son entourage. Il passait des heures, le nez dans son « Picon bière », à se repasser le « film » des escales, à se remémorer l’odeur des machines. Désœuvré, il retourna vivre chez sa mère, en banlieue parisienne. Celle-ci l’avait recueilli pour tenter de mettre un frein à sa déchéance, nous dira-t-elle.
Marcel était très agressif lors de ses hospitalisations qu’il vivait comme une intolérable injustice. Je devins lasse d’entendre un tissu de banalités et la fixité qui caractérisait nos entretiens psychothérapiques m’insupportait. Je cherchais inlassablement un élément que je pressentais fondamental, et qui devait être à l’origine de son comportement actuel. Nous avions déjà travaillé sur l’impact psychologique des mondes perdus, l’univers de la navigation en l’occurrence. Pour des raisons économiques, le bateau sur lequel il avait travaillé était à quai depuis de nombreuses années. La fermeture des chantiers navals a fait disparaître un monde qui ne reviendra plus. Mais qu’y avait-il avant ? Une enfance « banale » ne nous mettait pas sur la piste. C’est en pensant à son âge que j’ai trouvé une issue à cette impasse. Marcel avait largement dépassé la cinquantaine. Je lui demandai alors s’il avait fait la guerre d’Algérie. Il me regarda fixement et explosa : « Qu’est-ce que cela peut vous foutre ? Cela n’a rien à voir avec la choucroute ! Fichez-moi la paix avec ce truc-là. » Sa protestation m’avait enhardie : « Si, justement cela à “à voir”. La guerre d’Algérie ne s’est pas arrêtée avec les accords de paix. Elle continue, longtemps encore, dans la tête de ceux qui l’ont faite… et qui l’ont perdue. » Marcel me regarda à nouveau fixement. Il s’était instantanément apaisé. J’enchaînais : « Vous voulez bien commencer à nous raconter ? » De ce jour-là, nos séances étaient aussi consacrées aux récits des faits de guerre et de « sa » guerre. Nous avons convié sa mère et son frère à y participer, tout comme, parfois, un patient « chronique » du service qui avait aussi combattu en Algérie. Dès lors Marcel n’était plus le même homme. On ne le revit plus jamais à l’hôpital psychiatrique. Je l’ai suivi quelques temps sur le dispensaire, puis il est parti vivre à Saint-Nazaire.
Commentaire : Du Djebel algérien à la fin des chantiers navals, l’histoire de Marcel n’est qu’une accumulation de traces de l’histoire collective, politique, sociale et économique, qui ont « produit » de la psychopathologie. Il ne s’agit nullement d’occulter les conflits intra-psychiques, les vicissitudes de la relation avec son père, mais de rajouter un espace de causalité qui vient traverser la vie psychique, l’infléchir et la marquer du sceau de l’empreinte de l’histoire collective : politique, économique, sociale, celle du rapport aux normes… Cette histoire collective laisse des traces à vie, des traces douloureuses qui engagent non seulement l’individu concerné, mais également son entourage familial, professionnel et social.

37La torture est une situation de violence extrême. Les victimes de torture ont eu accès aux choses habituellement cachées, à la face sombre de l’humanité. Mais les tortionnaires également ! La torture est une tentative délibérée de destruction et de déshumanisation. Elle est opérée par des individus qui sont en état de désempathie totale avec leurs victimes. Cette désempathie a été délibérément induite, fabriquée, façonnée par les systèmes tortionnaires et par les commanditaires. La position du chercheur et du clinicien qui travaille sur « la face obscure » de l’humain est une position engagée : analyser, tenter de comprendre, traiter les victimes et les protagonistes de la violence politique n’est pas une pratique neutre, ni pour une psychologue, ni pour une historienne. La recherche et la diffusion des résultats dans ce domaine sont indispensables. Ces activités ont une fonction politique, au sens où elles éclairent pour tenter de « défaire » : démonter, décortiquer et dévoiler au grand jour les mécanismes historiques, politiques et psychologiques de la torture.

38Un travail commun entre deux disciplines que sont l’histoire et psychologie est possible, nécessaire et incontestablement enrichissant quand il s’agit de cerner plus finement les conséquences humaines durables des violences de l’histoire collective.

Notes

  • [1]
    Emission « Passerelle », diffusée le 26 mars 1988, sur France-Culture.
  • [2]
    Document filmé : Le fils de ton voisin. Disponible au centre de documentation vidéographique d’Amnesty International. Les jeunes recrues faisaient partie du centre de formation de l’esa qui les préparait à rentrer dans la KESA, corps spécial de l’armée grecque.
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Résumé

Quand l’histoire collective traverse de manière violente l’histoire singulière des individus, une réflexion trans-disciplinaire est nécessaire. Elle s’avère être un incontestable enrichissement dans l’étude de la question de la mise en acte délibérée du mal par un humain sur un autre humain. Dans cet article, une psychologue et une historienne proposent de répondre à quelques-unes des questions fondamentales que pose un type de violence extrême : la torture. Quels en sont les buts ? Que sous-tendent ses méthodes et quels en sont les mécanismes, au-delà des évidences premières ? Qui sont les tortionnaires et comment sont-ils formés ? Comment sort-on de la torture, tant du point de vue du tortionnaire que de celui de la victime de torture ? Des témoignages et des exemples cliniques tirés de leur pratique clinique et de leurs travaux de recherche viennent étayer leur propos.

Références

  • Amnesty International. 2000. La torture ou l’humanité en question, Paris, Amnesty International.
  • Amnesty International. 2001. Pour en finir avec le commerce de la souffrance, Paris, Amnesty International.
  • Amnesty International. 2001. Rapport 2001, Paris, Amnesty International.
  • Branche, R. 2001. La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962, Paris, Gallimard.
  • Nathan, T. 1994. L’influence qui guérit, Paris, Odile Jacob.
  • Sironi, F. 1999. Bourreaux et victimes. Psychologie de la torture, Paris, Odile Jacob.
  • En ligneSironi, F. 2000. « Les vétérans des guerres “perdues”. Contraintes à la métamorphose », Communications, n° 70, p. 257-270.
  • Sironi, F. 2001. « Les stratégies de déculturation dans les conflits contemporains. Nature et traitement des attaques contre les objets culturels », Sud Nord, n° 12, « Traumatismes », p. 29-47.
  • Sironi, F. 2002. « Les laissés pour compte de l’Histoire collective. Psychopathologie des mondes perdus », Psychologie française, Paris, Dunod. [À paraître.]
  • Thomas, P.-A. 2002. Les désarrois d’un officier en Algérie, Paris, Le Seuil.
Françoise Sironi
Françoise Sironi est psychologue, psychothérapeute et maître de conférences à l’université Paris 8. Elle est une des fondatrices du Centre Primo Lévi (Centre de soins pour victimes de tortures à Paris) et elle a également participé à la création d’un centre de réhabilitation pour les vétérans russes de la guerre d’Afghanistan (1979-1989) revenus invalides ou traumatisés psychiques de guerre (Centre « Opora » à Perm, Russie). Sa pratique est décrite dans son livre Bourreaux et victimes. Psychologie de la torture (Paris, Odile Jacob, 1999).
Raphaëlle Branche
Raphaëlle Branche est docteur en histoire, enseignante à l’Université de Rennes 2 et chercheuse-associée à l’Institut d’Histoire du Temps Présent/cnrs où elle co-dirige un séminaire sur « La répression, l’administration et l’encadrement dans le monde colonial au xxe siècle ». Elle est l’auteur d’une thèse dont la version remaniée a été publiée sous le titre La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962 (Paris, Gallimard, 2001).
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