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Revue internationale et stratégique

2011/1 (n° 81)


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La question postcoloniale / Yves Lacoste Paris, Fayard, 2010, 432 p.

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Un simple tiret peut changer bien des choses

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La question post-coloniale dont parle Yves Lacoste, le célèbre géographe, père de la revue de géopolitique Hérodote qu’il a fondée en 1976, n’a pas grand-chose à voir avec le riche mouvement des postcolonial studies dont on a déjà dit dans ces colonnes qu’il pénètre non sans difficultés le monde universitaire français (« Que faire des postcolonial studies ? », Revue internationale et stratégique, n° 71, automne 2008). Pour Gayatri Chakravorty Spivak et ses émules de ce côté-ci de l’Atlantique, le postcolonial n’est pas seulement chronologique ; il ne se réduit pas à ce qui a succédé à la colonie, mais caractérise une « démarche critique qui s’intéresse aux conditions de la production culturelle des savoirs sur Soi et sur l’Autre » [1][1] M-C. Smouts in La situation postcoloniale, Presses... grâce aux apports des théories de la domination (gender studies, cultural studies...).

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On sait avec quelle virulence Jean-François Bayart a dénoncé ce mouvement de pensée, dont il critique tout à la fois l’absence d’originalité, l’ignorance des réalités historiques et l’engagement politique partisan (voir notre compte rendu de son ouvrage « Les Études postcoloniales. Un carnaval académique » (Karthala, 2010), Revue internationale et stratégique, n° 80, hiver 2010).

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Sans entrer dans une dispute aussi homérique, Yves Lacoste adresse aux importateurs français des postcolonial studies les mêmes reproches. Il dénonce leur « niveau poussé d’abstraction » (p. 405), leur « tendance à uniformiser les situations coloniales » (p. 404), en un mot, leur refus d’historiciser le fait colonial. Et c’est à une entreprise de ré-historici-sation, de re-contextualisation qu’il se livre dans un ouvrage qui prolonge le numéro spécial que la revue Hérodote avait déjà consacré à la question post-coloniale (avec un tiret) en janvier 2006 (n° 120).

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Le résultat est assez déroutant. Il se présente sous la forme d’un livre qui, malgré son volume, affiche un objectif de vulgarisation. Partant des émeutes de novembre 2005, qui auraient, selon lui, révélé l’existence d’une question post-coloniale en France, Yves Lacoste entend en effet expliquer aux « jeunes » d’origine étrangère qui « se demandent pourquoi ils sont nés en France les raisons pour lesquelles leurs grands-pères ont dû venir dans ce pays » (p. 119). Cette « Histoire-de-la-colonisation-racon-tée-aux-enfants-d’immigrés » n’est pas dénuée d’un soupçon de paternalisme. Sa description des « grands ensembles » et des populations qui les peuplent - tels ces « jeunes » qui « passent une grande partie de leurs journées au pied des immeubles et dans les escaliers » et qui « aiment parler avec un accent caractéristique » (p. 32) - cède parfois à des généralisations hâtives qui prêtent à sourire.

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Son ouvrage hésite constamment entre deux partis. Il est trop long pour un essai percutant sur les troubles d’identité des « immigrés de la troisième génération ». Il est trop court pour une magistrale Histoire de la colonisation et de la décolonisation que l’auteur semble avoir eu la tentation d’écrire. Ainsi, les développements qu’il consacre, par exemple à la conquête du Mexique par Cortès ou à la révolte des Cipayes en Inde, pour intéressants qu’ils soient, n’auraient pas dû trouver leur place dans cette entreprise.

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Mais l’écueil principal auquel se heurte cette leçon de géopolitique - expression à laquelle on sait combien Yves Lacoste est attaché mais dont la répétition ad nauseam finit par lasser - est qu’elle n’atteint pas le but qu’elle s’était fixée. On peut certes avec lui discuter les thèses des Indigènes de la République - dont il reproduit l’appel de janvier 2005 pour « les assises de l’anticolonialisme post-colonial » - et des auteurs de « La fracture coloniale » qui affirment que la situation actuelle des banlieues reproduit un schéma de domination coloniale. Mais il n’est pas certain que la narration de la colonisation et de la décolonisation de l’Algérie convainque les Français d’origine algérienne que leur situation actuelle ne résulte pas d’une profonde imprégnation colonialiste de la société française.

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Yves Gounin

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Conseil d’État

Les Droits de l’homme, une universalité menacée / Gérard Fellous Paris, La Documentation française, 2010, 272 p.

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Le 10 décembre 2010, 62e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH), le prix Nobel de la paix a été remis à Liu Xiaobo, militant chinois des droits de l’homme, condamné à onze ans de prison pour « subversion » l’année précédente, après avoir réclamé la démocratisation de la Chine dans la Charte 08.

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Dans son dernier livre « Les droits de l’homme, une universalité menacée », paru aux éditions de la Documentation française, Gérard Fellous, ancien secrétaire général de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, constate un affaiblissement dangereux de cette manifestation historique des valeurs communes de la communauté internationale, en vertu de la remise en cause de son universalité.

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Il identifie plusieurs menaces majeures pour ce principe crucial des droits de l’homme. La première, et également la plus importante, est ce qu’il désigne comme le relativisme culturel et religieux. Au fond, il s’agit de l’instrumentalisation du droit à la diversité, conduisant certains États à réclamer leur propre conception des droits de l’homme tenant compte de leurs particularismes culturels, historiques et religieux. Selon Fellous, ce refus des normes internationales de protection des droits de l’homme est souvent censé justifier la violation des droits de l’homme commise, ou protégée par l’État.

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La revendication des particularismes régionaux s’accompagne de l’affirmation selon laquelle les droits de l’homme ne seraient qu’un projet occidental visant à imposer ses valeurs au monde de manière néo-colonialiste. Une thèse que Fellous conteste dans un chapitre qui retrace en détail les racines séculaires des droits de l’homme dans les civilisations anciennes, et l’élaboration de la DUDH de 1948 : « De nombreux États, de multiples acteurs de la société civile, quels que soient leurs histoires, leurs cultures, leurs régimes politiques ou leurs convictions religieuses, se sont exprimés, y ont contribué, les ont enrichis dans un long et souvent difficile processus de concertation, de négociation, pour parvenir à un consensus » (p. 192).

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Bien que le relativisme culturel émerge autant du continent américain que de l’Asie et de l’Afrique, c’est surtout la Chine - avec son nouveau poids sur la scène internationale - qui justifie une approche différente des droits humains par ses spécificités historiques, philosophiques et juridiques. Sur le plan religieux, l’Iran représente l’opposant principal de la DUDH. En proclamant la nécessité de la réécriture des droits de l’homme selon les principes islamiques et les « valeurs divines », le président iranien Mahmoud Ahmadinejad a exprimé à plusieurs reprises son hostilité vis-à-vis des droits de l’homme.

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Au-delà du relativisme culturel et religieux, l’auteur pointe la prééminence des droits économiques, sociaux, et culturels, sur les droits civils et politiques dans certains pays en Amérique latine comme à Cuba - un héritage de la guerre froide. Deux éléments demandent une vigilance renforcée : le problème de la pauvreté, aggravé par la crise économique, et les nouveaux défis que pose le progrès scientifique inégalement réparti.

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Néanmoins, après des années de forte revendication des droits de l’homme dans les années 1990, aujourd’hui les pays démocratiques participent également à leur affaiblissement. Avec la realpolitik pratiquée par la diplomatie occidentale, ces pays oscillent entre la poursuite des intérêts nationaux et économiques, et le respect des droits de l’homme. Cet écart suscite inéluctablement les reproches d’hypocrisie et de manque de crédibilité.

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Julie Hamann

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IRIS

Sortir de l’euro ou mourir à petit feu / Alain Cotta Paris, Plon, Coll. Tribune Libre, 2010, 90 p.

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Face à la crise financière, l’euro est-il un parapluie qui nous protège ou un boulet qui nous coule ? En d’autres termes, vaut-il mieux maintenir l’euro ou en sortir ? La question pourrait être simple, et l’alternative semble elle aussi assez claire. La « tribune libre » du professeur Alain Cotta démontre que la réalité est beaucoup plus complexe. À ses yeux, comme il l’avait déjà dénoncé au moment du traité de Maastricht, la mise en place de l’euro est une erreur et la crise financière met au grand jour les défauts de jeunesse de cette monnaie. Dès l’origine, à peu près tous les spécialistes mondiaux en matière monétaire déclaraient que l’Europe ne se prêtait sûrement pas à la création d’une monnaie unique puisqu’aucune des conditions nécessaires - et non suffisantes, précise l’auteur -, n’étaient réunies en 1997. Ni politique budgétaire commune, ni politique économique ou fiscale commune. L’histoire monétaire démontre que toutes les tentatives similaires se sont soldées par un échec. Or, l’Union européenne a ignoré les leçons de l’Histoire et a, selon le professeur Cotta, été rattrapée par la réalité des marchés.

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L’élément le plus intéressant de l’analyse n’est pas tant le constat des limites de l’euro que l’analyse des options auxquelles les États sont désormais confrontés. Car pour Alain Cotta, l’alternative ne se limite pas à rester dans l’euro ou à en sortir, la réalité est multiple. Il est certes possible de maintenir l’euro, mais cela se fera par la germanisation de la politique économique et budgétaire européenne qui permettrait à l’euro de retrouver sa crédibilité. « Toute l’Europe parlerait le langage économique allemand, à défaut du littéraire ou du musical, pourtant passionnants » (p. 34). Il estime qu’une telle éventualité ne pourra pas prospérer, tant en raison de la situation économique que de la résistance, notamment sociale, de nombreuses nations européennes.

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La deuxième option, oubliée par nombre de commentateurs, est la possibilité de revenir à la monnaie commune, basée sur un panier de monnaies nationales européennes. Cette branche de l’alternative est attirante car elle « permet de maintenir l’indépendance monétaire des nations tout en soumettant les monnaies à une même référence disciplinaire ». Si cette solution a la préférence d’Alain Cotta, l’auteur souligne que son choix par les dirigeants européens est peu probable à la fois pour des raisons techniques liées aux dévaluations, et pour des raisons politiques. L’éclatement de l’euro lui apparaît donc comme la solution la plus probable à une échéance de deux années au maximum.

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L’objectif clairement affiché de cet ouvrage est d’adopter une position personnelle assumée et revendiquée, loin d’une démonstration purement universitaire. Le discours est parfois trop affirmé, notamment la déclaration selon laquelle une dévaluation serait bénéfique pour la France ou pour les pays européens, et qu’il est « très possible, probable même » qu’une telle dévaluation s’accompagnerait d’une diminution du chômage, d’une augmentation des salaires et d’une inflation réduite. Cette affirmation, comme les propositions économiques en faveur du tourisme ou de l’agriculture non délocalisable, laissent le lecteur sur sa faim et auraient mérité une justification plus ample. Alain Cotta a au moins le mérite de présenter des pistes nouvelles de sortie de l’euro, alors que, dans un climat de crise financière et monétaire, pour une majorité d’auteurs, la désagrégation de la monnaie unique apparaît uniquement comme un séisme.

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Olivier Beddeleem

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Maître de conférences à l’EDHEC

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Business School

Les nouveaux terroristes / Mathieu Guidère Paris, Autrement, 2010, 160 p.

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Dans un texte bref et percutant, et s’appuyant sur des exemples décrits avec soin, Mathieu Guidère tente de décrypter les nouvelles tendances du terrorisme international, ces « loups solitaires » souvent énoncés, mais pour lesquels il manque encore une description précise. Un travail délicat donc, mais qui s’appuie sur une enquête minutieuse dans les réseaux du terrorisme transnational, aujourd’hui plus présent sur Internet que dans des camps d’entrainement, et sur les multiples exemples de tentatives d’attentats depuis le 11-Septembre. Il ressort de cette recherche le constat que les nouveaux terroristes agissent le plus souvent seuls, totalement isolés, et que les liens qui les unissent à une organisation de type Al-Qaïda sont purement virtuels. Guidère avance même l’idée que l’organisation créée par Oussama ben Laden est devenue une sorte d’inspirateur d’attentats terroristes, et n’est plus en mesure de planifier par elle-même des attaques. C’est donc sur une multitude de candidats au suicide, éparpillés aux quatre coins du monde (et le plus souvent au sein des sociétés occidentales) qu’Al-Qaïda s’appuie désormais, et a opéré une reconversion particulièrement difficile à combattre. L’auteur argumente son propos en s’appuyant sur le profil des kamikazes (une tendance qui s’est généralisée ces dernières années), qui n’ont le plus souvent pas de lien apparent avec des organisations terroristes, et se sont auto-radicalisés, en surfant sur des sites islamistes ou en dialoguant avec des recruteurs qui leur fournissent les derniers éléments leur permettant de renforcer leur détermination. Cette évolution du terrorisme transnational est particulièrement sensible en ce qu’elle contourne toutes les mesures de protection traditionnelles, et impose une nouvelle réflexion sur la sécurité en général.

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Si l’expertise de Mathieu Guidère sur le terrorisme n’est plus à démontrer, on sent en revanche certaines lacunes en ce qui concerne les mécanismes de pouvoir aux États-Unis, et on trouve quelques erreurs significatives, comme le fait de mentionner Joe Liebermann comme étant « un des va-t-en guerre les plus en vue au Sénat » et membre du parti Républicain (il est en fait indépendant après avoir été démocrate, et même co-listier d’Al Gore en 2000, et comme va-t-en guerre, on trouve nettement mieux chez les conservateurs). On peut également reprocher à ce travail d’être parfois trop concis, là où une enquête plus approfondie aurait renforcé la thèse avancée. De même, détail important, la documentation utilisée par l’auteur repose essentiellement sur les sites Internet des mouvements islamistes, mais néglige les autres productions intellectuelles sur le terrorisme ces dernières années. Or, on compte des centaines de travaux sur le terrorisme et ses évolutions, et si les idées de Mathieu Guidère sont intéressantes, elles ne sont en rien entièrement nouvelles. Une plus grande documentation aurait apporté à cet essai plus de crédibilité et de consistance. Enfin, si l’auteur penche tout au long de son ouvrage pour un renforcement des moyens de renseignement, là où la technologie se montre impuissante, il est surprenant de le voir, dans la dernière phrase de sa conclusion, plaider en faveur du renforcement des capacités technologiques. Il y a là un paradoxe qui peut laisser le lecteur perplexe.

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Mais en posant de bonnes questions, et en sortant des thèses d’un hyperterrorisme qui ont fait leur temps, à en juger par le profil des terroristes au cours de la dernière décennie, Mathieu Guidère ouvre le champ à une nouvelle réflexion sur le terrorisme, son recrutement et son mode d’action. Enfin, il a le mérite, trop souvent négligé dans les études sur le terrorisme, de se placer du côté des terroristes eux-mêmes, pour mieux les comprendre, et donc apporter des moyens plus efficaces de les contrer.

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Barthélémy Courmont

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IRIS

Atlas de l’agriculture / Jean-Paul Charvet Paris, Autrement, Collection Atlas/ Monde, 2010, 79 p.

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Ambitieux, l’Atlas de l’agriculture cherche, comme l’indique son sous-titre, à répondre à la question suivante : comment pourra-t-on nourrir le monde en 2050 ? La sécurité alimentaire pourrait, en effet, devenir plus « sélective, incertaine et fragile » (p. 4) alors qu’un milliard de personnes sont déjà en situation de sous-alimentation chronique.

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Or, la production agricole est « affectée par toutes les crises du monde contemporain » (p. 4). Elle est directement concernée par le renchérissement de l’irrigation. La raréfaction des ressources en eau pose le problème de la pérennité de l’agriculture irriguée. Elle ne peut plus ignorer la thématique environnementale, tant certaines façons culturales productivistes ont lourdement obéré le capital écologique de certains territoires. Le secteur alimentaire n’est également pas épargné par les problématiques financières : spéculation sur le foncier, irrégularité des cours, fragilisation pécuniaire des paysans. Le défi actuel réside alors dans « l’actuelle nécessité d’accroître les volumes des approvisionnements alimentaires et, d’autre part, [dans] le passage tout aussi incontournable vers des formes d’agriculture plus durables et meilleures gestionnaires de l’environnement » (p. 5).

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Les facteurs de pression sur les agrosystèmes sont pourtant légion. L’urbanisation est certes un élément de dynamisation du marché agricole mais également un vecteur de mitage des terres. La démographie humaine, quoique très inégale selon les régions du monde, engendrera trois milliards de bouches supplémentaires à nourrir à l’horizon de 2050 - ce qui suppose une hausse de 1 milliard de tonnes de la production céréalière mondiale pour prétendre maintenir les niveaux actuels de consommation. Or, les espaces cultivés ne couvrent que 10 % des terres émergées de la planète. Les terroirs sont donc devenus un objet de convoitise. L’auteur évoque une « main basse sur une ressource stratégique » (p. 28) dans le cadre des pratiques de land grabbing qu’adoptent certains États en manque de terres agricoles ou certaines entreprises pour qui le foncier agraire est devenu un élément spéculatif rentable.

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Toutefois, les sociétés humaines n’ont pas les mêmes besoins en nourriture dans le cadre de stades alimentaires très dissemblables, depuis le stade agricole dans lequel les productions vivrières prévalent jusqu’au stade agro-tertiaire où l’agriculture est pilotée par de puissantes firmes souvent à la tête du marché agricole mondial. Celui-ci porte sur environ 1 300 milliards de dollars mais ne concerne finalement que 12 % de la production agricole planétaire (le reste étant autoconsommé à l’intérieur des États). Globalement libéralisé, ce marché est cependant modifié par la présence prégnante du fait politique. À propos de la politique agricole commune (PAC), Jean-Paul Charvet souligne ses réformes, son caractère inégalitaire et surtout sa division en deux piliers (l’un agricole et l’autre rural) aux objectifs contradictoires. En revanche, les farmers américains peuvent compter sur un arsenal d’aides directes ou indirectes. Résultat, « pour ce pays, l’agriculture constitue non seulement un secteur économique, avec sa puissante organisation en filières de production-commercialisation, mais aussi un secteur stratégique qui accompagne ses actions diplomatiques, voire militaires » (p. 62). Nonobstant, la force états-unienne n’est pas omnipotente. Le Brésil est représentatif d’un ordre agricole qui évolue : économiquement agressive, la nouvelle « ferme du monde » n’hésite pas à dénoncer la concurrence déloyale que lui font les États-Unis alors qu’elle déploie, en Amazonie, une agriculture capitaliste le long « du premier front pionnier agricole de la planète » (p. 64). Le Brésil démontre d’ailleurs la profonde diversité paysanne des Suds. L’Afrique reste, malgré des progrès ponctuels, une aire dotée d’un potentiel productif à mobiliser encore davantage. En Asie, la révolution verte a fait ses preuves mais doit, outre la question environnementale - principe de la « révolution doublement verte » (p. 30) -, s’adapter à une demande alimentaire plus exigeante en protéines animales.

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In fine, l’ouvrage de Jean-Paul Charvet invite le monde politique à une meilleure prise en compte des logiques agricoles. Voici donc un outil précieux pour saisir les dynamiques des grands agrosystèmes mondiaux. Et s’il est un aspect qu’un compte-rendu est incapable de révéler, c’est la précision et la pertinence des cartes étayant le propos développé.

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Stéphane Dubois

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Professeur agrégé de Géographie

La Riposte des paysans / Silvia Perez-Vitoria Arles, Actes Sud, 2010, 304 p.

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Il s’agit du deuxième ouvrage que Silvia Perez-Vitoria consacre à ce thème. Proche des mouvements altermondialistes, cette économiste et sociologue s’applique à prolonger le plaidoyer en faveur d’un retour à l’agriculture paysanne qu’elle a débuté avec Les paysans sont de retour.

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La première partie du livre est consacrée à la description des dégâts occasionnés par l’agro-industrie (gaspillage de l’eau, usage d’intrants chimiques détruisant les sols, polluant les eaux et finissant dans nos assiettes, perte de biodiversité...). Au plan humain, l’analyse porte sur la distinction posée entre agriculteur et paysan. Le premier n’est qu’un maillon dans la chaîne agro-industrielle : il achète machines et intrants pour vendre des produits calibrés et normés répondant à la demande du secteur de la distribution qui a le quasi-monopole des débouchés. En plus des conséquences écologiques, l’agro-industrie transforme l’agriculteur en simple exécutant qui ne peut s’extraire des contraintes de l’amont ou de l’aval de sa production. Cette industrie est lancée dans une fuite en avant qui débouche, selon son analyse, sur une catastrophe aux conséquences écologiques et humaines à long terme. Malgré une tentative de l’agro-business de « s’habiller en vert » (labels en tout genre, bio récupéré), il n’en demeure pas moins une destruction de la nature et de la paysannerie aussi bien au Nord qu’au Sud.

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La seconde partie s’attache à la recherche d’une définition du concept de paysan : il ne répond pas à des critères géographiques, humains ou sociaux. Pour l’auteur, la paysannerie se définit par plusieurs caractéristiques difficilement quantifiables (donc qui échappent aux instances internationales, Fonds monétaire et Banque mondiale, qui promeuvent le modèle agro-industriel) : attachement à la propriété commune et à la communauté, autoconsommation, production dans les limites de ses capacités, rejet des circuits commerciaux classiques, promotion des circuits alternatifs. Le critère le plus pertinent est celui de la recherche d’équilibre : le paysan qui connaît son « agrosystème » (grâce aux savoirs transmis au fil des générations) respecte les rythmes et les équilibres environnementaux, ne détruisant pas ce qui lui permet de produire et rejette la logique du rendement. Le paysan n’est pas un simple producteur de nourriture. Ses connaissances possèdent aujourd’hui une forte valeur ajoutée : herbicides et insecticides issus de plantation donc sans recours au pétrole, connaissances des vertus pharmaceutiques des plantes, etc.

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La dernière partie de cet ouvrage militant évoque les différentes formes de riposte. Pour faire face à l’agro-industrie, ou l’industrie pharmaceutique qui se livre à la biopiraterie (pillage d’éléments naturel appartenant à un agrosystème), les paysans créent des mouvements (Via Campesina, Mouvement des Sans-Terre.) de concertation, de réflexion d’information et d’action pour faire connaître leur combat et leur volonté de proposer un autre modèle qui préserve l’homme, la nature et ceux qui la travaillent. Quelques victoires symboliques ont été remportées (fermeture d’une usine Coca-Cola du Kerala qui vidait les nappes phréatiques, lutte contre le brevetage du riz basmati...) mais les paysans demeurent vulnérables face au pouvoir de l’agro-industrie et de ses relais.

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On regrette le caractère trop succinct de cet ouvrage qui cependant pose un diagnostic juste sur l’agriculture mondiale actuelle : le modèle n’est pas viable à long terme, coûteux et dangereux pour l’humain et la nature. Les solutions proposées ne sont que des réponses ponctuelles à un problème global. La riposte des paysans n’en est encore qu’au stade de la guérilla.

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Florent Barnades

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Étudiant IRIS

La fabrique de nos peurs / Frédéric Denhez Paris, Bourin éditeur, 2010, 290 p.

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Épidémie, inondation, famine, déplacement de population, nucléaire, pollution etc., chaque semaine, les médias se font écho d’une nouvelle « catastrophe ». C’est sur ce constat : « tout fait peur. La peur est la nouvelle utopie » (p. 11), que s’ouvre l’ouvrage de Frédéric Denhez.

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Dès l’introduction, l’auteur, spécialiste des questions climatiques, définit clairement son objectif : il s’agit de « regard[er] nos peurs en face » (p. 13). Il détecte ainsi un point commun à toutes ces peurs : elles portent sur des technologies créées à l’origine pour le bien-être de tous, mais dont on commence à mesurer les dangers. Partant de ce constat, il montre l’un des paradoxes de la situation : le décalage croissant entre perception et réalité (examinée au vu des statistiques). Les sociétés occidentales connaissent une amélioration du confort, de la santé et de la science, mais en parallèle, les peurs elles aussi ont crû.

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De son style très direct, et volontiers ironique, F. Denhez montre que l’expression de la peur est sans commune mesure avec son objet, notamment en raison du manque de compréhension des citoyens lié au silence des autorités politiques (« l’exemple » français est régulièrement employé) ou à leur discrédit : l’auteur rappelle ainsi la réaction très lente du pouvoir politique français face à la canicule de 2003 et sa sur-réaction devant la grippe H1N1 en 2009-2010.

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Bâti autour de quatre parties représentant chacune un type de peur, celles de l’invisible (ondes, particules radioactives, pollution), des manipulations du vivant (OGM, nanotechnologies, clonage), des phénomènes incontrôlables (surpopulation, canicule) et des conséquences des actions de l’Homme (maladies, dérèglement climatique), l’ouvrage analyse chaque objet de nos peurs en prenant pour point de départ les croyances populaires, tout en pointant leurs contradictions.

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Prenant ainsi l’exemple du téléphone portable et de la peur des ondes qu’il dégage, F. Denhez montre que les pratiques d’utilisation de cet appareil, de plus en plus perçu comme indispensable par ses détenteurs, ne changent pas, la peur se reportant sur les antennes-relais, dont le déplacement n’induit aucune modification des comportements.

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Très documenté, faisant le tri entre le fantasme et les risques réellement encourus, cet ouvrage dresse une typologie novatrice et pertinente de nos peurs, tant à l’échelle locale, que nationale voir internationale. On regrettera cependant que l’analyse des mécanismes de construction de la peur, les enjeux qui y sont liés et les parties prenantes de ce processus, brièvement évoqués en conclusion, n’aient pas été plus développés par l’auteur.

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Élodie Vannier

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IRIS-ISRIS

Problématiques régionales

Télégrammes diplomatiques. Voyage au cœur de la politique extérieure de l’Europe / Marc Pierini Arles, Actes Sud, 2010, 215 p.

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La littérature sur les relations extérieures de l’Union européenne (UE) souffre souvent de son enfermement dans un prisme juridique et institutionnel la rendant au mieux peu analytique et pertinente, au pire indigeste. Les témoignages de diplomates ou de responsables politiques souffrent quant à eux souvent d’une prétention inaccomplie à expliquer le monde sous un jour nouveau, ou d’une propension à l’auto-remémoration anecdotique de faible intérêt.

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Échappant à ce double écueil, le petit ouvrage de Marc Pierini constitue une heureuse exception autant qu’une contribution utile à la compréhension du développement de la politique extérieure de l’UE au cours des trois dernières décennies, du moins dans sa dimension communautaire [2][2] L’auteur témoigne surtout du rôle des délégations de.... Haut fonctionnaire français au sein de la Commission européenne (CE), successivement en poste au sein des délégations de cette institution à Washington, Rabat, Damas, Tunis, Tripoli et Ankara, l’auteur nous livre ici ce que pourrait être le résultat d’un bon entretien qualitatif sur la construction de l’action extérieure de l’UE vue par ceux qui la font.

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Même lorsqu’il prend la forme d’anecdotes et de souvenirs personnels, le récit reste à une ou deux exceptions près au service de la construction et de la restitution d’un témoignage sur ce qu’est l’action extérieure de l’UE - et sur ce qu’elle n’est pas. Un témoignage d’autant plus intéressant qu’il remet en cause les grilles de lecture classiques de cette action, voire de la construction européenne en général.

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En restituant la dimension humaine de la pratique des relations internationales (importance des réseaux, de la nature des relations de travail, des qualités et préférences individuelles des personnalités en poste), l’auteur fait entrer dans le champ de l’analyse des politiques européennes un domaine d’investigation souvent négligé au profit du prisme juridico-institutionnel. En témoignant du caractère non prémédité voire même parfois improvisé de l’élaboration de certaines décisions, qui émanent davantage de réalités de terrain que de prérogatives et d’impératifs juridiques et institutionnels abscons, Marc Pierini renvoie une image renouvelée de l’action extérieure de l’Union. Celle-ci y apparaît comme une construction souvent ad hoc, en vertu de laquelle « nécessité fait loi et la combinaison du pragmatisme et de l’imagination (.) fait le reste », et où dans bien des cas « le processus d’intégration européenne a accompli un progrès sous une pression venue de l’extérieur » (p. 197). Une vision intéressante de la façon dont des progrès politiques peuvent se faire par le bas et par l’extérieur plutôt que par les traités, qui contraste cependant avec les attentes que l’auteur semble placer dans les apports institutionnels du Traité de Lisbonne en matière de politique étrangère commune.

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L’attachement visible de l’auteur à son institution d’origine et au sens de son action diplomatique ne l’empêche pas de pointer des travers européens actuels ou passés, et le propos est dès lors occasionnellement critique, exprimant des déceptions à l’égard de l’exercice diplomatique européen tel qu’il va. Sont ainsi par exemple pointés du doigt le développement occasionnel d’une diplomatie du chéquier faute de diplomatie tout court, ou la propension des Européens à confondre reproduction de leur fonctionnement et mode de pensée internes (vertus pacificatrices et intégratives du libéralisme économique, etc.) et action diplomatique et stratégique efficace.

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Bastien Nivet

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IRIS

Les violences politiques en Europe. Un état des lieux / Xavier Crettiez et Laurent Mucchielli (sous la dir.)

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Paris, La Découverte, Collection Recherches, 2010, 336 p.

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Si Norbert Elias a identifié, à travers ce qu’il a nommé la « civilisation des mœurs », un processus social fondamental en la disparition de la force comme moyen majeur des interactions au sein des sociétés modernes, la violence semble paradoxalement toujours y occuper une place centrale, ne serait-ce que par l’attention médiatique et politique qu’elle continue de focaliser. Comment, alors, comprendre, analyser et définir cette violence qui ne représente plus un « banal » moyen des rapports de force sociaux mais qui effraie et est perçue comme un mode d’action marginal et déviant ?

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La place singulière occupée par des actes violents dans des sociétés wébé-riennes ou seul l’État est supposé légitime dans l’utilisation de la force appelle ainsi les sociologues et politologues à étudier ces mouvements de violence.

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L’ouvrage collectif dirigé par Xavier Crettiez et Laurent Mucchielli, chercheurs au CNRS (CESDIP), apporte sur ce sujet un éclairage très intéressant via la mise en parallèle de différents types de violences politiques exercées dans plusieurs pays européens.

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Les multiples thématiques abordées au fil des articles permettent au lecteur d’appréhender les relations qui se tissent entre États, individus, groupes et violences. Ainsi, du terrorisme islamiste aux mouvements nationalistes, en passant par les émeutes urbaines, les auteurs identifient les phénomènes « d’étiquetage », d’identification et de construction des groupes étudiés ainsi que les conditions politiques, sociales, psychologiques ou encore économiques de l’émergence de la violence politique en Europe. Loin de l’image médiatique de groupes violents principalement décrits comme irrationnels et dangereux, cet ouvrage tend à en analyser les origines, évolutions et objectifs politiques.

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D’un point de vue académique, le bilan dressé par les différents auteurs quant à l’état de la recherche sur ces questions et aux difficultés méthodologiques à approcher ces terrains complexes offrent au lecteur un aperçu général de la connaissance de ces thématiques et de la façon dont ce savoir est produit.

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Si l’ouvrage offre ainsi une vue des différents types et moyens des violences politiques actuelles en Europe, il mériterait, comme le souligne d’ailleurs son introduction, d’être renforcé par une mise en commun des données existantes sur ces questions qui permettrait d’avoir, non plus une vue segmentée des différentes violences politiques en Europe mais des données globales et homogènes, permettant une meilleure appréhension du phénomène à l’échelle du continent européen.

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Dans l’ensemble, cet ouvrage très académique - et parfois peut-être quelque peu difficile à suivre pour qui ne serait pas familier de la sociologie des mouvements sociaux - mérite une véritable attention en ce qu’il apporte un regard scientifique et mul-tidimensionnel sur des questions trop souvent traitées de façon simplificatrice et biaisée.

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Agathe Nogueira

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IRIS/ISRIS

Mémoires / Tony Blair Albin Michel, 2010, 802 p.

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Il fallait bien 800 pages à Tony Blair, pour évoquer les dix années passées à la tête du gouvernement britannique. Mettant fin à la domination conservatrice Thatcher-Major de dix-huit années, l’inventeur du concept de « New Labour » a tenu à délivrer « sa part de vérité ». Un exercice indispensable, tant l’image d’Anthony Charles Lynton Blair au moment où il quitte le pouvoir le 27 juin 2007 est en contraste avec celle du jeune leader audacieux et talentueux s’ins-tallant au 10 Downing Street un soir de mai 1997. C’est sous les huées des opposants à la guerre d’Irak qu’il quitte ses fonctions, laissant la place à son rival de toujours, Gordon Brown.

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Blair revient sur les réformes de fond qu’il a menées avec plus ou moins de difficultés dans son pays : santé publique, droits d’inscription à l’université, politique de sécurité intérieure. L’essentiel de l’ouvrage est évidemment consacré à l’action gouvernementale sur le plan national. Les relations fluctuantes avec les syndicats, la réforme et le redéploiement des services publics britanniques après des années de libéralisme that-chérien. Blair s’inscrit dans le « collectif », chaque collaborateur, chaque élu du Parlement a le droit à sa petite citation, faisant du livre un véritable « Who’s Who » de la vie politique britannique de la période. Les éloges sont nombreux, tous les personnages rencontrés ont été « formidables », « exceptionnels », « injustement calomniés ». Les « médiocres » n’ont, semble-t-il, jamais croisé la route de l’ancien Premier ministre.

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Mais ce qui semble occuper le plus son quotidien, c’est bien sa lutte permanente avec Gordon Brown. Avec près de 200 références dans le livre, Brown revient en moyenne toutes les quatre pages. Blair lui reconnaît l’intelligence et la maîtrise parfaite des enjeux économiques. Mais il souligne le caractère néfaste du personnage, qui s’appuie tantôt sur des médias amis, tantôt sur de fidèles parlementaires pour tenter de bloquer, de contrer, de ralentir l’action du gouvernement auquel il appartient mais qu’il ne dirige pas. Le Chancelier de l’Échiquier n’acceptera une trêve qu’après un dîner en tête-à-tête avec son « ennemi de l’intérieur », au cours duquel ils décident ensemble de la stratégie de passation de pouvoir. Mais très rapidement, les « circonstances » et les élections qui approchent incitent Blair à se raviser : Brown ne peut pas faire gagner les travaillistes. Le pacte implose et Blair décide - contre son gré, mais pour la nation - de rester à sa place. La guerre d’usure est lancée, les rivalités se feront moins sourdes. En juin 2007, Brown finira enfin par obtenir ce qu’il convoite depuis si longtemps, mais son succès sera de courte durée.

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Sur le plan interne et international, Blair commençait plutôt bien. La paix arrachée en Irlande du Nord, après des décennies de violences, aurait pu lui garantir une place aux côtés des plus grands Premiers ministres de l’histoire britannique. Mais, curieusement, il s’attarde assez peu sur cette victoire, se contentant de raconter la marche vers ce moment historique par le petit bout de la lorgnette (il faisait chaud, on mangeait peu, c’était dur). Les étudiants en science politique devront chercher d’autres sources d’information pour étayer leurs thèses sur le processus de paix en Irlande du Nord !

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Évidemment, après le 11-Septembre et davantage que l’Afghanistan, c’est l’Irak qui occupe le plus Tony Blair. Bien sûr, il pleure les morts d’Irak, et les droits de son livre iront à une association de victimes du conflit. Mais au fond, il ne regrette rien. Ceux qui lui reprochent d’avoir foncé tête baissée dans ce conflit ne comprennent rien, ils n’avaient pas les bonnes informations, ils sous-estimaient grandement les risques que Saddam Hussein faisait peser sur le monde, ils n’ont aucune humanité envers les milliers de victimes du bourreau de Bagdad. Si Blair ne nie pas que la situation irakienne après l’intervention américano-bri-tannnique n’est pas meilleure, il tient à rappeler qu’elle a permis de débarrasser le monde d’un dictateur et que là est l’essentiel. L’argument demeure un peu faible, et l’on devine que l’heure n’est pas à la repentance pour l’auteur.

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Les attentats de New York, de Londres, les conflits en Irak et en Afghanistan sont autant d’occasions pour Blair de chanter les louanges de son « ami » George W. Bush, un homme brillant et courageux, injustement brocardé. Jacques Chirac figure également en bonne place. Si Blair ne lui pardonne pas la position de la France sur le conflit irakien, il lui reconnaît une stature incontestable de chef d’État, et une vraie capacité de conviction.

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L’Europe n’est en tant que telle pas traitée dans un chapitre particulier. Abordée aux détours de réformes intérieures ou d’enjeux électoraux, Blair ne s’y attarde pas. Se déclarant « résolument européen », il luttera pour que son parti ne tourne pas le dos à la construction européenne. Expliquant l’euroscepticisme bien ancré au sein de la société britannique, la réponse de Blair se veut simple même s’il accepte d’en reconnaître l’absurdité : « notre problème avec l’Europe c’est que nous ne l’avions pas inventée, du moins n’en étions-nous pas les membres fondateurs » (p. 604). Si Blair rappelle volontiers son rôle actif dans le processus de Lisbonne et dans la création de l’euro, il ne cache pas que le refus de prendre part à la monnaie unique relevait à la fois tant de circonstances intérieures que du flou autour du projet économique de l’Europe.

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S’il est un dossier sur lequel le futur représentant du Quartet ne s’appesantit pas, c’est bien le conflit israélo-palestinien. Dans l’euphorie de son début de mandat, Blair laisse supposer qu’il pourra s’appuyer sur son expérience nord-irlandaise pour agir au Moyen-Orient. Mais avec l’expérience du pouvoir, il finit par penser à autre chose. Évoquant la guerre israélo-libanaise, Blair s’arrête quelques instants sur le conflit israélo-palestinien pour en arriver à la conclusion que « si la situation en Israël et en Palestine est un puissant ferment de frictions et de conflits, la cause est à trouver dans les divergences religieuses » (p. 677). Et de proposer une méthode usée jusqu’à la corde pour résoudre le conflit israélo-palestinien : faire un usage mixte entre le hard power et le soft power, et de renvoyer la responsabilité première à la « lutte plus profonde, plus large qui affectait le Moyen-Orient et l’islam dans leur ensemble » (p. 679).

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Alexandre Tuaillon

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Directeur adjoint de l’IRIS

Il faut supprimer l’armée française / Pierre-Marie Guillon

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Dangles, Collection Prospective, 2010, 227 p.

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Voilà un livre qui fera parler de lui et de son auteur. si l’on ose bien sûr aller au-delà des soupirs moqueurs et rires narquois suscités par le titre ! Pacifiste, anarchiste, militant antinucléaire ? Absolument pas ! Bouscu-leur d’idées reçues ? Certainement ! Dès les premières lignes, le ton est donné : la France est le reflet de « l’obstination suicidaire de l’abeille contre la vitre ». Pas de suspens donc mais un verdict sans appel : la France est aujourd’hui victime d’une « névrose collective, héréditaire » qui la fait s’illusionner sur la configuration géostratégique du monde, sa place au sein de l’échiquier géopolitique, le rôle de protection supposé des forces armées et la centralité incontournable de l’arme atomique.

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Force est de constater qu’en effet, au cours des ans, la défense a changé d’outils (évolution constante des armements), d’objet (de la défense du territoire on est passé à celle de la liberté, de l’identité culturelle et du niveau de vie) et que la guerre a changé de nature (elle est économico-culturelle et nos amis d’hier sont nos ennemis aujourd’hui). Désormais, la force d’un État n’est plus incarnée par ses forces armées mais par sa force économique et le modèle de vie attractif qu’il véhicule : plus rien ne résiste au pouvoir de l’argent, ni l’individu ni l’État. La « Bombe ultrapropre » du XXIe siècle existe : elle est économique.

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Même si le propos génère un malaise permanent, sème le doute parfois, indigne souvent, l’accusation de démonstration fantaisiste ne tient pas : l’étude est minutieuse, étayée de nombreux exemples et illustrée de parallèles confondants ; l’analyse géostratégique et militaire est clairvoyante tandis que l’analyse économique et culturelle est glaçante de réalisme. La conclusion est irrésistible : la stratégie française de sécurité et de défense est inadaptée aux dangers qui nous menacent. La France entretient un outil de défense devenu dangereux en raison de la Bombe, pléthorique au regard des missions confiées, et ne nous appartenant plus tout à fait étant données les dépendances diverses créées par la mondialisation et les rapports de force. La France - mais elle n’est pas la seule - se trompe de guerre et de fait accorde à un outil de défense devenu désuet des moyens économiques, financiers, matériels et humains disproportionnés. L’armée actuelle doit être réduite à l’état de force conventionnelle résiduelle suffisante pour jouer les gendarmes en opérations extérieures et payer notre tribut à l’OTAN.

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Il faut reconnaître à Pierre-Marie Guillon ce mérite, cette audace - ce courage ? - de tirer et traîner le lecteur, confortablement installé dans des schémas intellectuels vieux de plusieurs siècles érigeant l’Armée en institution sacrée de la nation, hors des sentiers battus. Cet ouvrage édifie autant qu’il bouleverse : pour assurer la survie de la nation, il faut d’abord reconnaître l’affaiblissement et le dépassement que connaît la France, puis s’en servir pour créer une voie originale de développement. « La puissance n’étant plus à notre portée, il nous reste à cultiver l’excellence » : il ne s’agit de rien de moins que d’entreprendre une seconde Révolution française, c’est-à-dire un changement idéologique, intellectuel et moral qui renversera les dogmes établis et poussera la nation à se réinventer et à (ré)investir un espace aux ressources et possibilités illimitées, celui de la sphère culturelle. Choisir cette voie, imaginer l’avenir, le forger, le recréer sans cesse, c’est affirmer une indépendance et jouir d’une souveraineté, dont les concepts diffèrent d’hier pour devenir plus durables demain. La tâche qu’il nous reste à accomplir est immense mais en réagissant dès maintenant, il est possible de façonner un nouvel avenir pour la France. Pour ce faire, les moyens économiques et humains déployés pour entretenir notre armée doivent impérativement être réaffectés sur le front économico-culturel qui se situe dans les écoles, les universités, les laboratoires et les entreprises situées sur le territoire national et en dehors.

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Bérangère Rouppert

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IRIS

La Belgique et la France -Amitiés et rivalités / Romain Yakemtchouk Paris, L’Harmattan, 2010, 304 p.

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France et Belgique : amies ou rivales ? Indéniablement, la République française et le Royaume de Belgique sont proches. Proches géo-graphiquement, bien entendu, le Nord de la France formant le Sud de la Belgique. Proches linguistique-ment également, la Wallonie et une majorité des habitants de Bruxelles parlant la même langue que les Français. Proches historiquement, le destin de la Belgique étant lié à celui de la France puisqu’elles ont connu les mêmes conflits et ont eu à faire face aux mêmes menaces au fil des siècles. La France et la Belgique sont également rivales, sans aucun doute. Leurs cultures ou leurs économies ont poursuivi depuis des siècles des objectifs concurrents. Or, la vision de leur avenir qu’ont chacun de ces deux territoires diverge fondamentalement. Historiquement, rappelle Romain Yakemtchouk, professeur de l’université de Louvain et spécialiste des relations internationales et européennes, la France a toujours été en quête de puissance et a toujours souhaité étendre son influence sur la Belgique. La Belgique constituait le prolongement géographique naturel du territoire français, devait être soustraite à l’influence de puissances rivales, et présentait de nombreux atouts économiques. De son côté, la Belgique a été entourée depuis des siècles de royaumes importants au nord avec les Pays-Bas, à l’est avec la Prusse ou l’Allemagne, au sud avec la France, et à l’ouest avec le Royaume-Uni. Et sa préoccupation a ainsi toujours été de préserver son indépendance. Comme le rappelle Romain Yakemtchouk, « tout en étant conscientes de leurs affinités culturelles et du rayonnement de la France dans le monde, [les populations de Belgique] ne tarderont pas à réclamer leur autonomie vis-à -vis de la royauté » (p. 7).

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L’ouvrage débute par une partie historique un peu aride mais passionnante sur les incessantes relations de pouvoir qu’a connu le territoire francobelge du XIVe au XIXe siècle, alors que dans le même temps les territoires du centre de la France ont connu une relative stabilité. Tantôt alliées et tantôt rivales, toujours amies, la France et le Belgique l’ont également été dans leurs relations internationales, leurs discours et intérêts convergeant ou divergeant à l’occasion de la colonisation, des relations avec les puissances européennes ou du développement de l’Union européenne.

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Mais au-delà de l’analyse historique, l’intérêt principal de ce passionnant ouvrage tient au recul qu’il permet d’avoir sur les relations actuelles entre la France et la Belgique et au sein de ces territoires. À l’heure de la création entre les collectivités françaises et les territoires belges d’eurométropoles et eurodistricts communs, de la crise institutionnelle belge ou du développement des relations économiques entre les territoires depuis l’ouverture du marché européen en 1993 ou encore durant la récente crise financière (Carrefour/GB, BNP-Paribas/ Fortis, GDF/Suez, Dexia), l’analyse du professeur Yakemtchouk permet de saisir les enjeux des relations franco-belges mais également des relations internes en Belgique à l’aune des relations passées de la Flandre et de la Wallonie avec la France. L’ouvrage fournit ainsi des réponses aux hypothèses parfois entendues de scission de la Belgique, d’autonomie de la Flandre ou de rattachement de la Wallonie à la France.

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Olivier Beddeleem

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Maître de conférences à l’EDHEC

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Business School

Histoire de l’Alliance israélite universelle de 1860 à nos jours / André Kaspi (sous la dir.) Paris, Armand Colin, 2010, 575 p.

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Éminent spécialiste des États-Unis, André Kaspi a aussi beaucoup publié sur l’histoire des juifs, a présidé la Commission française des archives juives et dirige aussi la revue Archives juives. Il n’est donc pas étonnant de le voir conduire un ouvrage sur l’histoire de l’Alliance israélite universelle (AIU) dont la parution coïncide avec la célébration des cent cinquante ans de cette institution.

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Cet épais volume réunit une vingtaine d’historiens et de conservateurs, français et étrangers, et présente, en suivant l’ordre chronologique, douze chapitres thématiques qui jettent un éclairage nouveau sur les grandes orientations, les inévitables débats et l’influence internationale de l’AIU depuis 1860.

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Trois thèmes sont essentiellement développés dans ce livre. On montre d’abord l’évolution des ambitions de l’Alliance. Si la solidarité internationale du peuple juif est l’objectif principal de l’organisation en 1860, elle marque son originalité en ne revendiquant pas pour autant un retour des juifs en Terre sainte. Au contraire, soucieuse de favoriser l’intégration des communautés juives, l’AIU prend comme ligne idéologique les acquis de 1789 et le modèle républicain français : le rayonnement juif passera avant tout par l’éducation qui concilie les exigences citoyennes de la vie moderne et le respect des traditions religieuses. Le développement du sionisme (chap. 5) viendra évidemment ébranler les certitudes de l’Alliance qui refusera de rejoindre cette idée jusqu’en i945, date à laquelle elle ne pourra plus moralement s’opposer à la création d’Israël. Universalité, tro-pisme français et sionisme : ce triptyque contradictoire est la clé pour comprendre le positionnement international de l’Alliance.

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L’AIU a joué en effet un rôle important sur la scène mondiale au moins jusqu’en i920. Les chapitres 3 et 4, passionnants, dévoilent entre autres l’action de l’Alliance en faveur des juifs de Russie à la fin du XIXe siècle, l’utilisation du réseau éducatif de l’AIU au Moyen- Orient par le Quai d’Orsay pour contrer les velléités britanniques en i9i9 lors de l’attribution des mandats, le rôle de veille politique au sein de la Société des nations (SDN). Les luttes d’influence avec les organisations sionistes, soutenues par les puissantes organisations anglaises et américaines, atténuent pourtant le rôle de l’Alliance à partir des années 1930. Après les vicissitudes du second conflit mondial et de la décolonisation, l’Alliance a repris aujourd’hui, dans une moindre mesure, son rôle d’observateur et fait entendre sa voix à l’ONU et l’UNESCO sur les droits et de l’homme et la lutte contre l’antisémitisme par l’intermédiaire du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) et du Conseil consultatif des organisations juives (CCJO).

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La mission éducatrice de l’AIU dépend de ses positions idéologiques et de sa place au cœur des relations internationales. L’Alliance a très vite développé un vaste réseau d’écoles au Maghreb, au Moyen-Orient et même en Iran, en favorisant l’instruction primaire mais aussi la formation professionnelle et agricole (chap. 6 et 7). Malgré de nombreuses réussites, comme au Maroc, jusque dans les années i950, l’Alliance a dû fermer la plupart de ses centres en raison de l’évolution des relations internationales dans le bassin méditerranéen (chap. ii). Ne pouvant plus compter que sur une présence importante en France et en Israël, l’Alliance est désormais un centre majeur pour la culture et les études juives, forte d’une bibliothèque et d’un centre d’archives incontournables pour les chercheurs.

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Douze chapitres ne suffisent pas à épuiser cent cinquante ans d’histoire quand bien même les contributions ont une qualité scientifique indéniable. On regrettera que les années i970-20i0 ne fassent l’objet que d’un seul chapitre (chap. i2). On aurait aussi voulu trouver une présentation générale et indépendante des sources que l’on n’aperçoit guère dans l’honnête bibliographie présentée à la fin. Au-delà de l’agrément historique, la lecture de ce livre est salutaire : à travers l’Alliance, les questions du sionisme et de l’antisémitisme sont abordées de front, celle des liens entre identités juives et identités nationales également. À l’heure où la défiance règne, il est bon d’apercevoir les réponses proposées par l’Histoire.

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Benoît Simonian

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IRIS/ISRIS

Histoire secrète du pétrole algérien / Hocine Malti Paris, La Découverte, 2010, 359 p.

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Hocine Malti a été vice-président de la Sonatrach, compagnie nationale pétrolière algérienne, de i972 à i975. Puis, exclu et éloigné des cercles dirigeants, il a poursuivi une carrière internationale dans le même secteur industriel, et est devenu un observateur critique des dérives d’un syndrome hollandais particulièrement sévère affectant son pays.

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Mémoires de pionnier, puis constat amer de l’expert impuissant, la première partie du livre contribue réellement à une meilleure compréhension de l’histoire algérienne. Si le récit peut être suspecté de partialité, car il incrimine sévèrement l’attitude française au lendemain de l’indépendance, il demeure intéressant par l’abondance de précisions qu’il apporte à une page essentielle de la relation franco-algérienne. Selon l’auteur, les conditions de poursuite de l’exploitation pétrolière en Algérie ont été régies par des accords extrêmement favorables aux Français, et dont le déséquilibre a été une source constante de tensions entre Paris et Alger. Cette relation asymétrique a incité les Algériens à diversifier leur coopération, avec les Soviétiques, mais surtout avec les Américains, dès la fin des années 1960. Convaincus de l’inaptitude technique des Algériens à gérer la production, les firmes françaises ne surent pas anticiper la nationalisation de i97i. Paris tenta de mettre en œuvre des mesures de représailles, mais le contexte international était favorable à l’Algérie et Total dut trouver un compromis pour rester partenaire dans la production algérienne.

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Si la nationalisation a été improvisée et réalisée dans des conditions techniques difficiles (insuffisance de cadres de haut niveau expérimentés), c’est surtout le népotisme et la corruption, conjugués à une organisation aberrante de l’économie, qui va mettre le secteur pétrolier en difficulté. L’auteur, à partir des années i970, n’est plus acteur et les sources utilisées sont déjà connues. Il cherche à démontrer à quel point la corruption a gangréné le régime des généraux et reprend l’accusation selon laquelle l’insurrection islamiste, avec les terribles massacres qu’elle a entraînés, est une fabrication des militaires, pour justifier la consolidation de leur pouvoir. Mais, sur ce terrain, il ne peut que s’appuyer sur les travaux (qu’il prend soin de citer) de François Gèze et Salima Mellah, et de Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire. Il incrimine le clan profrançais et la collusion avec Paris sans étayer davantage. En revanche, il présente des développements intéressants (mais là aussi sans révélations) du rapprochement entre les États-Unis et le clan des généraux. Au terme de la lutte entre le président Bouteflika et la junte militaire qui l’a fait « roi », les Américains perdent du terrain et le contrôle des hydrocarbures algériens leur échappe. Mais le prétexte de la lutte contre l’islamisme (de forts soupçons pèsent sur la nature réelle du GSPC [3][3] Groupe salafiste pour la prédication et le combat.) permet aux États-Unis de demeurer présents dans la région saharienne, alors que la France a perdu beaucoup d’influence sur le pays.

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La fin de l’ouvrage remet en perspective la lutte des clans, la gestion des ressources par le pouvoir et l’absence de stratégie pour développer le pays. L’Algérie y est décrite comme une sorte d’aberration dans la région, prenant à contrepied les positions des pays arabes, isolée face à la coopération euro-méditerranéenne, gaspillant la manne pétrolière et n’anticipant en rien la prochaine explosion de colère populaire.

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Yannick Prost

Histoire de l’Iran contemporain / Mohammad-Reza Djalili et Thierry Kellner Paris, Repères La Découverte, 2010, 125 p.

Iran, un Monde de paradoxes / Marie Ladier-Fouladi Nantes, L’Atalante, 2009, 352 p.

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Deux ouvrages qui se complètent utilement pour entrer dans les réalités iraniennes. Le premier montre comment la construction de l’Iran moderne a été le résultat d’une volonté de modernisation et d’ouverture de la part du pouvoir, qui remonte au XIXe siècle, et qui offre certaines similitudes avec l’expérience turque. Pourtant, l’évolution de l’Iran a été plus heurtée, car la dialectique modernistes-conservateurs ne s’est jamais conclue par une victoire définitive d’un des deux camps. L’intervention des puissances étrangères est venue compliquer cette lutte, et l’Iran était en passe de devenir une semi-colonie n’eût été la réaction nationaliste de Reza Shah. À partir de l’entre-deux guerres, l’Iran semble s’engager dans une voie irréductible, se transformant en une grande puissance régionale. Le pouvoir détruit les forces tribales centrifuges et favorise l’essor d’une classe moyenne grâce aux revenus pétroliers. Pourtant l’exclusion de la participation politique pousse cette même classe moyenne à une alliance avec les forces conservatrices - le clergé, les marchands des circuits commerciaux traditionnels et les grands propriétaires touchés par la réforme agraire.

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La victoire des islamistes en 1979 ne met pas un terme à ce projet séculaire de modernisation. Après la défaite face à l’Irak, puis la fin de la guerre froide, non seulement la population iranienne attend une élévation de son niveau de vie, mais aussi une normalisation de ses rapports avec le reste du monde. Les deux tentatives, celle du conservateur pragmatique A.A.H. Raf-sandjani et celle du réformiste modéré Mohamed Khatami, échouent : la privatisation d’une économie sclérosée, en crise se révèle difficile, et l’ouverture internationale est bloquée par la contre-attaque des conservateurs. Les deux ouvrages montrent bien comment, par la manipulation des règles « démocratiques » de la république mais aussi le manque de courage ou de clairvoyance de la part des réformateurs, le « printemps de Téhéran » s’achève au début des années 2000 pour laisser émerger une nouvelle mouture de régime conservateur, plus populiste et ultra-nationaliste, qui ramène l’Iran aux fondamentaux révolutionnaires de l’Iran khomeyniste.

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L’ouvrage de Marie Ladier-Fouladi explique comment les tendances lourdes démographiques et sociologiques fragilisent ce pari fondamentaliste. L’évolution structurelle de la société iranienne pousse à une libéralisation : la progression des niveaux d’éducation, la mutation de la place de la femme, les rapports intergénération-nels, etc. La jeunesse, aux effectifs gonflés par les dernières vagues de la transition démographique, se détache du discours islamiste. L’influence des pratiques culturelles occidentales, véhiculées par les médias imparfaitement censurés, mais surtout par une diaspora importante, concurrence victorieusement un modèle islamiste sclérosé que le culte du martyr propre au chiisme et renforcé par les épreuves de la guerre contre l’Irak ne peut ranimer.

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Son analyse des campagnes électorales récentes est fort intéressante. Elle passe longuement en revue les différentes factions (pour synthétiser : conservateurs, modérés et réformateurs), puis rend compte des recompositions et de l’inaptitude des deux grandes tendances - conservateurs et réformateurs - à unifier leur camp respectif. L’étude des votes met en lumière le caractère fragile et largement manipulé de la victoire des conservateurs tout autant que la responsabilité des réformistes dans leur débâcle à la fin de l’ère Khatami. L’essoufflement du système politique, paradoxalement, a permis à un quasi-inconnu, Mahmoud Ahmadinejad, de prendre le pouvoir non pas au nom des déshérités - le second ouvrage désavouant le premier sur ce point - mais au nom de ceux qui rejettent un pouvoir, qu’il soit réformateur ou conservateur, incapable de sortir le pays de la crise, du creusement des inégalités sociales et de la stagnation intellectuelle. Choix bien malheureux, et erreur commise par le vrai chef des conservateurs, le guide Ali Khameni, en soutenant Ahmadinejad jusqu’au bout : l’Iran semble désormais dans une impasse.

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Yannick Prost

Passages et mers arctiques : Géopolitique d’une région en mutation / Frédéric Lasserre (sous la dir.) Québec, Presse de l’Université du Québec, 2010, 516 p.

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« L’Arctique, cette “dernière frontière” est apparemment en train de vivre son “Klondike” de l’ère moderne » (p. 29i) : alors que la presse évoque régulièrement « la bataille pour l’Arctique » qui ferait rage entre ses États riverains, cet ouvrage collectif, rédigé par des universitaires canadiens et dirigé par Frédéric Las-serre, se présente comme une étude très complète des multiples conséquences de la fonte accélérée des glaces polaires, essayant de démêler les véritables enjeux des mythes qui y sont attachés.

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Divisé en quatre parties, Passages et mers arctiques s’ouvre ainsi sur les causes de ce regain d’intérêt pour l’Arctique : la fonte des glaces, liée au changement climatique, avec une mise en perspective historique des variations de l’étendue de la banquise qui permet de mesurer la rapidité des changements en cours dans la région.

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Vient ensuite une seconde partie axée sur les acteurs politiques, leurs représentations et leurs stratégies : plutôt qu’une image de confrontation, se dégage plutôt celle d’une coopération - entre tous les États riverains au sein du Conseil de l’Arctique soit sur le plan scientifique, soit à travers des coalitions de causes plus inattendues, comme l’opposition entre d’une part la Russie et le Canada et d’autre part les États Unis et l’Union européenne concernant le statut des détroits arctiques -, malgré des frictions persistantes, en particulier sur la question des frontières maritimes.

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La troisième partie se concentre plus spécifiquement sur le passage au crible des arguments des différentes parties au travers du droit international, et notamment de la Convention des Nations unies sur le Droit de la mer, ratifiée par tous les États riverains de l’Arctique à l’exception des États-Unis.

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Quant à la quatrième partie, elle est centrée sur les enjeux économiques autour de l’Arctique. C’est d’ailleurs dans cette partie qu’un grand nombre de mythes sont mis à mal, de la surévaluation des ressources minières, au fantasme du développement d’une autoroute maritime dans la région, peu probable en raison des difficultés de navigation qui s’y rencontrent.

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Dense, accompagné de nombreuses cartes qui permettent de saisir les enjeux territoriaux tout autant que de visualiser la géographie d’une région rarement évoquée en relations internationales, cet ouvrage étudie donc son objet dans toutes ses dimensions, des plus classiques - revendications des États concernant la souveraineté politique ou économique sur ces espaces - à d’autres, plus surprenantes : un chapitre est ainsi consacré au tourisme et à ses impacts sur l’environnement polaire.

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Très documenté, Passages et mers arctiques se présente comme un état des lieux des enjeux liés à cette région du monde mais présente cependant une faiblesse, probablement due à la nationalité commune à tous les auteurs : l’ouvrage se focalise essentiellement sur l’Arctique canadien et la relation compliquée qu’entretient le Canada avec les États-Unis dans la zone, et l’on regrette l’absence de développements plus approfondis sur les autres États riverains, notamment la Russie.

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Élodie Vannier

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IRIS-ISRIS

Asie - Forces et incertitudes de la locomotive du monde / Sophie Boisseau du Rocher (sous la dir.) >Paris, La Documentation française, Collection Mondes émergents, 152 p.

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Quel est le point commun entre la Corée du Sud, l’Inde et l’Indonésie ? Ces trois pays sont désormais membres du G20, l’institution réunissant les vingt principales forces étatiques de la planète. L’élargissement du G8 vers le G20 (qui comprend également la Chine et le Japon) vient signer la grande évolution géopolitique du début du XIXe siècle, à savoir le déplacement de l’épicentre mondial de l’Occident vers l’Asie. La grande crise financière et économique de 2008 a d’autant plus permis à l’Asie de s’affirmer comme ce nouveau centre qu’elle aura affaissé le monde occidental dans une récession économico-politique durable.

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Pour autant, l’affirmation de l’Asie dans le jeu capitaliste mondialisé ne doit pas cacher les lignes de fracture et les différentes fragilités économiques, sociales et politiques qui caractérisent le continent asiatique aujourd’hui. Le grand intérêt de ce recueil d’analyses focalisé sur six pays asiatiques (Japon, Chine, Myanmar, Sri Lanka, Cambodge, Pakistan) est de souligner cette hétérogénéité en présentant les différents agendas et les enjeux propres à chacun de ces pays.

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Le Japon, qui souhaite sortir la tête de deux décennies de stagnation économique et politique, a donné au Parti démocrate japonais (PDJ) les clés de la réforme, après quarante ans de règne du Parti libéral démocrate. Les défis pour le PDJ sont à la hauteur des enjeux. Modernisation du système politique, alimentation de la croissance économique, redéfinition de l’alliance avec les États-Unis et gestion de l’expansion chinoise, l’année 20i0 a de facto ouvert toutes les perspectives au nouveau gouvernement japonais.

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La Chine de son côté continue de jongler entre politique externe de puissance et politique interne de « pacification ». La politique étrangère chinoise peine à donner l’image de la « grande puissance responsable » qu’elle souhaite renvoyer. Elle articule une diplomatie à moindre coût qui tire le multilatéralisme vers le plus petit dénominateur commun, au détriment des priorités (gouvernance, climat, prolifération nucléaire, etc.). Du côté intérieur, une importante énergie est toujours dépensée pour sécuriser et normaliser les périphéries internes (Xinjiang et Tibet).

124

Le Cambodge, à l’instar de nombreux pays asiatiques, n’a pas encore attrapé le wagon de l’expansion économique. Le régime autoritaire de Hun Sen, les manipulations nationalistes et le contentieux frontalier avec le Vietnam freinent le développement d’un pays toujours marqué par le génocide des années i970, comme l’atteste l’ouverture du premier procès de dignitaires Khmers en 2009.

125

Myanmar, prisonnier du régime des généraux depuis vingt ans, a quant à lui vu son avenir suspendu à la question des élections de 20i0. Pourtant, le ficelage du processus électoral et le musèlement de l’opposition par la junte laisse peu d’espoir de normalisation politique, même à moyen terme.

126

Le Sri Lanka présente aussi un agenda différent. La défaite des rebelles tamouls en 2009 clôt la guerre mais ne garantit pas la paix. La réconciliation nationale est rendue difficile par la politique communautariste du gouvernement de Colombo et par l’absence de procédure judiciaire concernant les graves exactions commises lors des derniers mois du conflit.

127

Enfin, le risque taliban attisé par le conflit afghan déstabilise de plus en plus le Pakistan. Le manque de volontarisme de l’armée pakistanaise, la faiblesse du gouvernement Zardari et la quasi-indépendance des zones tribales vis-à-vis des pouvoirs publics rendent la lutte contre les talibans des plus difficiles.

128

S’il est vrai que l’Asie devient la locomotive du monde, ce livre nous rappelle, à juste titre, que l’hétérogénéité des agendas nationaux et les fortes tensions interétatiques réfutent l’idée d’un continent sûr de sa force et des possibilités qui s’offrent - pourtant - à lui. Les rares et relatives tentatives de régionalisation politique le confirment.

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Pim Verschuuren

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Chercheur IRIS

Zhou Enlai. L’ombre de Mao / Gao Wenqian Paris, Perrin, 2010, 380 p.

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Zhou Enlai, dont Richard Nixon dit un jour qu’il était l’une des principales personnalités politiques du xxe siècle mais vécut dans l’ombre de Mao Zedong, est un personnage énig-matique, à la fois image séduisante de la Chine sur la scène internationale et fin stratège, parfois implacable, dans les jeux de pouvoir permanents à Pékin. Premier ministre de Mao de la naissance de la République populaire de Chine en 1949 jusqu’à sa mort en janvier i976, il fut l’un des principaux acteurs de la vie politique chinoise lors de moments aussi cruciaux que le Grand bond en avant, la Révolution culturelle, ou encore ce qui restera son œuvre : le rapprochement avec les États-Unis au début des années 1970.

132

Militant communiste de la première heure, installé au début des années 1920 en France (où il partagea le même appartement que Deng Xiaoping et se lia avec Ho Chi Minh), son évolution politique fut placée sous le signe du compromis, comme en témoignèrent ses efforts soutenus - mais finalement vains - pour maintenir le contact avec les nationalistes de Tchang Kai-Chek, tandis que Mao prônait la rupture totale pendant la guerre civile. Son dévouement à la révolution chinoise fut à l’image du personnage : sans compter et sans chercher à se mettre en avant, là où d’autres bataillaient pour les honneurs, quitte à sacrifier le développement de la Chine. Pendant les années sombres de la Révolution culturelle, Zhou dût parader pour passer entre les critiques, conduites par Jiang Qing, dernière épouse de Mao. Acceptant les critiques et évitant de tomber dans les multiples pièges tendus par ses adversaires, n’hésitant pas en certaines occasions à trahir ceux qui avaient placé en lui leur confiance, Zhou résista et prépara le terrain aux nécessaires réformes qui devaient suivre cette décennie perdue. Le testament politique de Zhou, à savoir la montée en puissance de Deng Xiaoping et la mise en place de réformes pour rendre à la Chine sa dignité, s’est, trente-cinq ans après sa mort, réalisé au-delà de ses espérances.

133

Cet ouvrage magistral est le résultat de recherches sur des sources de première main. Son auteur, Gao Wenqian, fut en effet, pendant quatorze ans, chargé de rassembler tous les documents relatifs à Zhou Enlai pour les archives nationales chinoises, pour se présenter aujourd’hui sans doute comme le meilleur expert possible de l’ancien Premier ministre chinois. En s’attaquant aux mythes de la Chine communiste et en ravivant les démons de la Révolution culturelle, il représentait un danger pour les autorités chinoises, soucieuses d’éviter toute forme de révisionnisme, aussi la première version de son texte, publiée en chinois en 2003, fut censurée. Gao est par ailleurs un dissident, qui a quitté la Chine pour les États-Unis en i993, après avoir été profondément choqué par les évènements de la place Tiananmen de 1989, et qui s’est fait envoyer par fragments depuis Pékin tous les documents nécessaires à la rédaction de son œuvre. Son travail dépeint un Zhou Enlai d’une rare intelligence, capable de passer au travers des purges de la Révolution culturelle et parvenant à influencer les choix politiques de Mao y compris quand les deux hommes semblaient en rivalité.

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Barthélémy Courmont

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Chercheur IRIS

La politique internationale de la Chine. Entre intégration et volonté de puissance / Jean-Pierre Cabestan Paris, Les Presses de Sciences Po, Collection Références, Domaine Mondes, 2010, 464 p.

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Jean-Pierre Cabestan dirige le département de science politique et d’études internationales à l’Université baptiste de Hongkong. C’est un des meilleurs sinologues français. Son livre analyse la politique internationale de la Chine à partir du discours des autorités de Pékin et des analyses des experts chinois qui sont autant de sources d’accès difficile et donc rarement exploitées. Il propose notamment une topologie très éclairante des principaux centres de décision chinois. Il est construit en deux parties : la première expose l’évolution de la politique extérieure chinoise depuis Tiananmen ; la seconde présente les relations de la Chine avec ses principaux partenaires, au premier chef les États-Unis.

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La thèse de Jean-Pierre Cabestan part d’un fait incontestable : la Chine s’intègre de plus en plus aux affaires du monde. Le temps n’est plus où elle vivait en autarcie, fermée aux influences extérieures, prisonnière d’une paranoïa obsidionale. L’Empire du milieu s’est « socialisé » (p. 394). Il est un partenaire commercial et économique de premier plan. Il joue un rôle plus constructif aux Nations unies. Il accepte timidement de s’intégrer à son environnement régional (ASEAN + 3, APEC, OCS...). Il prend conscience des défis transversaux : lutte contre le réchauffement climatique, non-prolifération, guerre contre le terrorisme, etc.

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Toute la question est de savoir si cette intégration croissante est sincère ou si elle cache une volonté de puissance intacte, si la Chine est une puissance du statu quo, qui revendique timidement de trouver sa « place au soleil » d’un ordre mondial dont elle s’était elle-même retranchée, ou bien si elle demeure une puissance révisionniste qui cherche à participer au concert international pour mieux le subvertir.

139

La réponse de l’auteur est des plus claires. Les transformations de la politique étrangère chinoise sont, dit-il, influencées par le nationalisme viscéral qui guide les autorités pékinoises, orphelines du marxisme-léninisme. Conscientes de leur puissance grandissante, elles ont abandonné la prudence d’un Deng Xiaoping qui leur conseillait de faire profil bas (taoguang yanghui). L’heure est à une politique étrangère plus active (yousuo zuowei). Si le discours est plus urbain, plus policé, pour apaiser les craintes que suscite en Asie comme en Occident l’idée de la menace chinoise (lancée en i997 avec l’ouvrage de Bernstein et Munro, The Coming Conflict with China), le contenu de cette nouvelle politique est extrêmement inquiétant. Son multilatéralisme par exemple n’est jamais totalement désintéressé : son attitude à Copenhague en décembre 2009 en est la preuve.

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Jean-Pierre Cabestan souligne combien les relations extérieures sont influencées par les rapports de force. À l’égard des plus faibles qu’elle, la Chine n’a que mépris. C’est le cas de l’Europe, dont elle constate avec étonnement l’incapacité à s’ériger en acteur politique autonome, et plus encore de la France, « une puissance secondaire, démocratique mais en déclin » (p. 358). C’est le cas aussi de ses voisins asiatiques, tels que le Japon dont l’affaiblissement constitue une priorité pour Pékin (en témoigne son attitude en septembre 20i0 après l’arraisonnement d’un bateau chinois au large des îles Diaoyu), ou de l’Inde dont elle n’accepte pas le statut de grande puissance en devenir.

141

En revanche, les États-Unis constituent « un modèle et un rival évidents » (p. 207) avec lequel les relations sont marquées par « un mélange quasi inséparable de coopération et de confrontation » (p. 208). Réaliste, la Chine reconnaît aux États-Unis le statut d’unique superpuissance et ne veut pas tomber dans le piège fatal à l’URSS d’une course illusoire à la parité stratégique. Mais pour autant, Pékin caresse l’ambition à moyen terme (2040-2050) de les supplanter et de devenir la première puissance mondiale. En est-elle capable ? Jean-Pierre Cabestan en doute et questionne sa capacité à « fournir un modèle de société au reste du monde » (p. 406). Mais qu’elle soit ou non couronnée de succès, cette aspiration à l’hyperpuissance est lourde de menaces pour la stabilité internationale des quarante prochaines années.

142

Yves GOUNIN

143

Conseil d’État

Nouvelle histoire du Japon / Pierre-François Souyri Paris, Perrin, 2010, 630 p.

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Pierre-François Souyri, l’un des historiens du Japon les plus reconnus dans le monde occidental, nous livre ici un ouvrage massif dont le titre aurait tout aussi bien pu être « Histoire de l’histoire du Japon ». En s’attardant sur l’historiographie japonaise, l’auteur s’est ainsi efforcé de traiter de l’histoire de l’archipel en analysant à chacune des différentes époques le regard que portèrent à la fois les contemporains, et les historiens qui en étudièrent toutes les facettes. Une telle démarche est particulièrement utile dans le cas du Japon, non seulement parce que l’histoire de ce pays reste étonnement mal connue en Occident, mais aussi parce que la déformation de l’histoire est l’un des thèmes les plus sensibles dans cet archipel, l’affaire des manuels scolaires et de la description de l’armée impériale qu’ils en font en étant l’exemple le plus significatif.

145

La description des anciennes civilisations de l’archipel est d’une rare précision, et indique à quel point le Japon est né de la réunion de cultures parfois très différentes, tranchant ainsi avec l’idée trop souvent admise qu’il s’agit d’un État nation ayant suivi une trajectoire linéaire. L’immense travail de Souyri sur les périodes anciennes, qui couvrent une grande partie de son ouvrage, offre des éclairages précieux sur les origines du Japon, et permet de mieux comprendre les phases d’alternance d’ouverture et de fermeture au monde que ce pays a connues.

146

La rencontre du Japon avec la modernité - par le biais des ouvertures contraintes par Perry et ses traités inégaux puis les profondes réformes engagées avec la restauration Meiji -est également particulièrement bien traitée. L’auteur décrit à la fois l’ampleur des transformations de la société japonaise, mais aussi les changements politiques profonds, avec la montée en puissance de la société impériale, qui laisse rapidement, sans véritablement crier gare, les radicalismes s’exprimer. C’est ainsi que le militarisme a gagné du terrain de façon insidieuse dans la société japonaise, s’appuyant sur un sentiment de fierté retrouvé et des thèses de la Grande Asie alors très en vogue dans les milieux conservateurs. Cette dérive progressive conduisit l’archipel vers la période la plus sombre de son histoire, avec un expansionnisme laissant s’exprimer toutes les violences, et terminant par une véritable apocalypse et l’occupation du Japon par une puissance étrangère pour la première fois de son histoire.

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L’histoire du Japon depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, marquée par un véritable miracle économique et un lien stratégique très fort avec les États-Unis est traitée de manière moins approfondie, ce qui constitue d’ailleurs le seul point à critiquer dans cet ouvrage. Mais Souyri n’en offre pas moins des anecdotes intéressantes, comme les réflexions sur la fin de la période dite d’après-guerre qui fait encore débat aujourd’hui. Les années plus récentes sont donc le seul écueil de cette nouvelle histoire du Japon, qui n’en demeure pas moins un outil précieux pour mieux comprendre cet archipel.

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Barthélémy Courmont

149

Chercheur IRIS

Dans les yeux du bourreau. Les victimes face à Douch au procès des Khmers rouges / Pierre-Olivier Sur Paris, JC Lattès, 2010, 192 p.

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De Nuremberg à Tokyo, du Rwanda à l’ex-Yougoslavie et du Cambodge à la Cour pénale internationale, les évolutions permanentes de la justice pénale internationale focalisent un intérêt croissant des juristes, sociologues, politologues et philosophes [4][4] Notamment parus récemment : Étienne Jaudel, Le procès.... Les multiples enjeux qui la sous-ten-dent et qu’elle met en scène semblent en effet nécessiter une analyse profonde et multidisciplinaire de l’évolution des systèmes juridiques internationaux ou encore des rapports qui s’établissent entre la nécessité morale et juridique d’établir des normes internationales favorisant la paix à l’échelle mondiale et les sociétés locales (aux morales, logiques et temporalités propres).

151

Dans ce contexte, l’ouvrage de Pierre-Olivier Sur, avocat pénaliste qui a notamment participé à la mise en place du système des parties civiles devant les Chambres extraordinaires au sein des Tribunaux cambodgiens (CETC), apporte un éclairage inédit et passionnant du procès de Douch, ancien dirigeant du camp de travail « S-21 » et seul accusé dans le procès des Khmers rouges qui s’est ouvert à Phnom Penh en 2009.

152

Le très accessible ouvrage de Pierre-Olivier Sur permet tout d’abord de revenir, au fil de son récit, sur les crimes trop oubliés commis sous le régime de l’Angkar de Pol Pot, au pouvoir de i975 à i979, qui a décimé entre un quart et un tiers de la population cambodgienne. Ce court ouvrage offre également au lecteur une description détaillée de l’organisation du procès de Douch, qui apporte un témoignage fondamental en de multiples points. La façon dont sont élaborées les CTEC, juridictions créés par l’ONU, intégrées aux structures juridiques du Cambodge, et dont les fondements trouvent leurs racines à la fois dans le droit romano-germa-nique et la Common Law, montre la flexibilité d’un droit pénal international en constante évolution.

153

Mais la plus grande force de cet ouvrage réside certainement dans l’interrogation de l’auteur quant à l’absence de mobilisation de la population civile dans ce procès où les victimes ont, pour la première fois dans l’histoire de la justice pénale internationale, le droit de se constituer parties civiles. Ce paradoxe souligne les relations de rejet ou d’appropriation qui peuvent exister entre juristes et diplomates internationaux responsables de la création des tribunaux internationaux et les principaux acteurs concernés par ces institutions : victimes et accusés.

154

Néanmoins, si les descriptions de Douch proposées par l’auteur nous en offrent un portrait général, le parti pris et le discours militant de l’auteur ne nous permettent pas de dépasser son image de dirigeant impitoyable et manipulateur qui se jouerait des règles du droit international qu’il aurait parfaitement assimilées. Ainsi, le rapport bourreau/victime, le pardon demandé par Douch et sa repentance exprimées, s’ils sont évoqués dans cet ouvrage, mériteraient d’être mis en lumière de façon peut-être plus objective et détaillée.

155

Agathe Nogueira. IRIS/ISRIS

Le Temps de l’Afrique / Jean-Michel Sévérino et Olivier Ray Paris, Odile Jacob, 2010, 345 p.

156

Jean-Michel Sévérino est une personnalité atypique. Tandis que ses camarades de promotion de l’ENA ont fait carrière dans la politique ou dans l’entreprise, cet inspecteur des finances surdoué a passé sa vie en Afrique. Il lui consacre un livre à la veille de son départ de l’Agence française de développement (AFD) qu’il a dirigée pendant près de dix ans [5][5] À noter également la sortie début 20i0 sous sa signature....

157

Il a l’élégance de le co-signer avec Olivier Ray, le jeune collaborateur qui lui a servi de « nègre ». Pour autant, au « nous » un peu artificiel qui ponctue le propos, on aurait préféré un « je » plus personnel. Hélas, Jean-Michel Sévérino ne brise pas facilement la carapace du haut fonctionnaire tenu par l’obligation de réserve. On cherchera en vain dans ce livre très dense des anecdotes personnelles ou a fortiori des dispositions testamentaires pour son successeur à la tête de l’AFD, Dov Zerah, dont on sait quels débats houleux sa nomination a suscités. Ce livre ne parle ni de son auteur, ni même de l’AFD. L’intérêt que suscite sa lecture en est d’autant diminué. Mais il parle de l’Afrique. Et il en parle fort bien.

158

L’ouvrage est composé de 23 chapitres réunis en 8 parties. Pour autant, il évite le piège de l’éparpillement ou de l’empilement qu’un plan aussi éclaté laissait redouter. Bien qu’il s’en défende, il s’inscrit résolument dans la veine afro-optimiste. Cette orientation n’est ni un vœu pieu ni une exhortation. Si « le temps de l’Afrique » est venu, soutiennent Jean-Michel Sévérino et Olivier Ray, c’est pour des motifs objectifs. Sa démographie permet en effet à ce continent longtemps sous-peuplé d’atteindre enfin la « masse critique » qui lui manquait pour se développer ; la constitution d’une classe moyenne favorise l’investissement économique et l’enracinement démocratique ; ses richesses naturelles renforcent son attractivité à une époque caractérisée par la raréfaction des ressources.

159

Les auteurs évitent le piège de la généralisation qui consiste, comme on le fait trop souvent, à parler de l’Afrique au singulier. Si l’on suit la typologie convaincante qu’ils proposent, il n’y a pas une Afrique, mais trois : l’Afrique rentière menacée par la « malédiction des ressources naturelles », l’Afrique fragile avec ses États prédateurs et ses États fantômes et l’Afrique qui gagne pour des motifs toujours contingents dont il serait illusoire de déduire un modèle unique de développement, un « one best way ».

160

La hauteur de vues dont fait preuve J-M. Sévérino est admirable. Elle témoigne d’une vraie connaissance des réalités africaines et d’un sincère attachement à ce continent dont est exclu le paternalisme qui souvent hélas va de pair avec lui. Mais on regrette que cette hauteur de vues confine parfois à l’auto-censure. Quand J-M. Sévérino reproche à l’Europe de « rater le virage d’un continent qui ne nous attend plus » et d’entretenir avec lui « des relations compassionnelles faibles teintées, ça et là, de relents de culpabilité postcoloniale » (p. 302), est-ce de la France qu’il nous parle ? Quand il dénonce les anthropologues coloniaux qui enfermèrent l’âme nègre dans un présent sans histoire, pourquoi ne nous livre-t-il pas son opinion sur le discours de Dakar de Nicolas Sarkozy ? Quand il appelle de ses vœux une relation débarrassée des « relents moribonds de la Françafrique » (p. 3ii), pourquoi ne cite-t-il pas Robert Bourgi ? Prudence excessive ou souci sincère et louable d’élever le débat ?

161

Yves GOUNIN

162

Conseil d’État

Un idéologue dans le génocide rwandais. Enquête sur Ferdinand Nahimana / Hervé Deguine Paris, Mille et une nuits, 2010, 400 p.

163

Le génocide rwandais est anonyme. On sait qu’il a causé la mort de près d’un million de Tutsis au printemps i994. On sait qu’il a conduit à la victoire du Front patriotique rwandais (FPR) et à l’arrivée au pouvoir de Paul Kagame. Mais, sauf à être spécialiste de la question, on serait bien en mal de citer le nom d’un seul de ses instigateurs. Alors que le procès de Nuremberg est entré dans l’Histoire et que la cohorte de ses accusés est connue de tous, le déroulement chaotique des audiences devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) n’a pas aidé à mettre des noms et des visages sur les génocidaires. En entamant la lecture de cette biographie consacrée au « théoricien de l’extermination » des Tutsis, on espérait vaguement, sinon serrer la main du Diable, pour paraphraser le titre du livre de Roméo Dallaire, ancien commandant de la MINUAR, du moins en découvrir les traits.

164

Que pensait-on découvrir derrière la jaquette noire et les lettres sang de ce gros ouvrage rédigé par un ancien dirigeant de Reporters sans frontières (RSF), cette ONG qui avait très tôt dénoncé les « médias de la haine » au Rwanda et qui fut à l’origine de l’arrestation de Nahimana en i996 au Cameroun où il avait trouvé refuge ? Sans doute un réquisitoire implacable contre l’ancien directeur de l’Office rwandais de l’information entre 1990 et i992, contre le fondateur de la Radio télévision libre des Mille collines (RTLM) qui diffusa durant le génocide des appels au crime d’une violence verbale inouïe ? Probablement aussi la dénonciation cinglante d’un intellectuel dévoyé qui consacra ses recherches à dresser les Hutus contre les Tutsis et dont le ralliement en mai i994 au Gouvernement hutu n’est pas sans rappeler le parcours désespéré d’un Brasillach ?

165

Or, tel n’est pas le livre que l’on lit. Si Hervé Deguine se plaint du jugement rendu en 2007 par le TPIR -Nahimana est condamné à trente ans de prison sur le fondement de deux des cinq chefs d’accusation initialement retenus contre lui - ce n’est pas en raison de son indulgence mais de sa sévérité. Son enquête, loin d’être un procès à charge contre ce « criminel de papier » est au contraire une longue défense, une longue remise en question du sérieux des preuves sur la base desquelles il a été condamné. Ses fonctions à la tête de l’Orinfor ? Il les a exercées avec modération et elles ont cessé deux ans avant le génocide. Son rôle à RTLM ? Il en fut peut-être le concepteur mais ne joue un rôle déterminant ni dans son organisation ni dans son orientation idéologique. Sa thèse d’histoire ? Un travail universitaire dirigé à Paris VII par le grand africaniste, Jean-Pierre Chrétien, qu’on ne saurait suspecter de parti-pris pro Hutu. Son ralliement tardif au président Sindikubwabo ? La preuve de son patriotisme à l’heure où la menace de l’invasion étrangère grandit.

166

Hervé Deguine avoue que son opinion sur Nahimana a évolué. À l’origine, la culpabilité de celui qu’on présentait comme une sorte de « Goebbels rwandais » ne faisait pour lui aucun doute. Le déroulement du procès à Arusha, dans lequel RSF avait placé tous ses espoirs, l’a ulcéré : c’est moins la partialité de cette justice des vainqueurs qui a choqué Hervé Deguine que sa gabegie voire son dilettantisme.

167

On aurait aimé que l’auteur soit plus disert sur son évolution personnelle, qu’il parle plus de lui, au risque de parler moins de Nahimana et qu’il explique par quel cheminement ce revirement s’est opéré.

168

Car ce revirement laisse malgré tout un malaise. Force certes est d’admirer l’honnêteté intellectuelle de cet enquêteur qui, à rebours des intérêts de l’organisation qu’il représente, met en doute ses a priori. Mais la fougue avec laquelle il défend aujourd’hui Nahimana le place du mauvais côté d’un débat partisan où il n’est pas facile de défendre les génocidaires hutus sans courir le risque d’être taxé de négationnisme. Comme le dit excellemment Stephen Smith dans sa courte préface, la « vérité de fait » que défend constamment Hervé Deguine ne se concilie pas aisément avec la « vérité de conviction » qui doit guider notre opinion sur le génocide rwandais.

169

Yves Gounin

170

Conseil d’État

Notes

[1]

M-C. Smouts in La situation postcoloniale, Presses de Sciences Po, 2007, p. 3 ; cité par Y. Lacoste p. 408

[2]

L’auteur témoigne surtout du rôle des délégations de la Commission européenne auprès des pays tiers, auxquelles des enjeux comme la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC) et la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD) ont jusqu’à présent échappé.

[3]

Groupe salafiste pour la prédication et le combat.

[4]

Notamment parus récemment : Étienne Jaudel, Le procès de Tokyo. Un Nuremberg oublié, Paris, Odile Jacob, 2010 ; Isabelle Delpla et Magali Bessone (sous la dir.), Peines de guerre. La justice pénale internationale et l’ex-Yougoslavie, Paris, éditions EHESS, 2009 ; Pierre Hazan, La Paix contre la justice ? Comment reconstruire un État avec des criminels de guerre, Bruxelles, André Versailles Éditeur, 2010

[5]

À noter également la sortie début 20i0 sous sa signature d’un petit ouvrage, co-rédigé avec l’ancien numéro deux de l’AFD, JeanMichel Debrat, intitulé L’Aide au développement (Le cavalier bleu).

Plan de l'article

    1. La question postcoloniale / Yves Lacoste Paris, Fayard, 2010, 432 p.
    2. Les Droits de l’homme, une universalité menacée / Gérard Fellous Paris, La Documentation française, 2010, 272 p.
    3. Sortir de l’euro ou mourir à petit feu / Alain Cotta Paris, Plon, Coll. Tribune Libre, 2010, 90 p.
    4. Les nouveaux terroristes / Mathieu Guidère Paris, Autrement, 2010, 160 p.
    5. Atlas de l’agriculture / Jean-Paul Charvet Paris, Autrement, Collection Atlas/ Monde, 2010, 79 p.
    6. La Riposte des paysans / Silvia Perez-Vitoria Arles, Actes Sud, 2010, 304 p.
    7. La fabrique de nos peurs / Frédéric Denhez Paris, Bourin éditeur, 2010, 290 p.
  1. Problématiques régionales
    1. Télégrammes diplomatiques. Voyage au cœur de la politique extérieure de l’Europe / Marc Pierini Arles, Actes Sud, 2010, 215 p.
    2. Les violences politiques en Europe. Un état des lieux / Xavier Crettiez et Laurent Mucchielli (sous la dir.)
    3. Mémoires / Tony Blair Albin Michel, 2010, 802 p.
    4. Il faut supprimer l’armée française / Pierre-Marie Guillon
    5. La Belgique et la France -Amitiés et rivalités / Romain Yakemtchouk Paris, L’Harmattan, 2010, 304 p.
    6. Histoire de l’Alliance israélite universelle de 1860 à nos jours / André Kaspi (sous la dir.) Paris, Armand Colin, 2010, 575 p.
    7. Histoire secrète du pétrole algérien / Hocine Malti Paris, La Découverte, 2010, 359 p.
    8. Histoire de l’Iran contemporain / Mohammad-Reza Djalili et Thierry Kellner Paris, Repères La Découverte, 2010, 125 p.
    9. Iran, un Monde de paradoxes / Marie Ladier-Fouladi Nantes, L’Atalante, 2009, 352 p.
    10. Passages et mers arctiques : Géopolitique d’une région en mutation / Frédéric Lasserre (sous la dir.) Québec, Presse de l’Université du Québec, 2010, 516 p.
    11. Asie - Forces et incertitudes de la locomotive du monde / Sophie Boisseau du Rocher (sous la dir.) >Paris, La Documentation française, Collection Mondes émergents, 152 p.
    12. Zhou Enlai. L’ombre de Mao / Gao Wenqian Paris, Perrin, 2010, 380 p.
    13. La politique internationale de la Chine. Entre intégration et volonté de puissance / Jean-Pierre Cabestan Paris, Les Presses de Sciences Po, Collection Références, Domaine Mondes, 2010, 464 p.
    14. Nouvelle histoire du Japon / Pierre-François Souyri Paris, Perrin, 2010, 630 p.
    15. Dans les yeux du bourreau. Les victimes face à Douch au procès des Khmers rouges / Pierre-Olivier Sur Paris, JC Lattès, 2010, 192 p.
    16. Le Temps de l’Afrique / Jean-Michel Sévérino et Olivier Ray Paris, Odile Jacob, 2010, 345 p.
    17. Un idéologue dans le génocide rwandais. Enquête sur Ferdinand Nahimana / Hervé Deguine Paris, Mille et une nuits, 2010, 400 p.

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