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L'Année sociologique

2013/2 (Vol. 63)


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La disparition de Raymond Boudon, le 10 avril 2013, a suscité la publication, dans les journaux français comme dans la presse internationale, d’un grand nombre d’hommages. Tous ont souligné la place centrale que l’auteur de L’Inégalité des chances (1973) a occupée dans l’histoire des sciences sociales du dernier demi-siècle. Professeur à la Sorbonne, – d’abord à l’université Paris 5 (1968-1977) puis à l’université Paris IV (1978-2002) –, fondateur, en 1971, du GEMAS qu’il dirigea jusqu’en 1999, Président du comité de rédaction de L’Année sociologique de 1978 à 2002, élu à l’Académie des Sciences morales et politiques en 1990, membre de nombreuses académies étrangères, Raymond Boudon a joué un rôle éminent, à la fois comme universitaire dans l’enseignement de la sociologie, signataire d’ouvrages fondamentaux traduits en plusieurs langues et fréquemment réédités, inspirateur et directeur de multiples recherches, – en tant qu’éditeur aussi, avec la création, aux Presses Universitaires de France, de l’importante collection « Sociologies ». Son nom et son œuvre resteront attachés à la croisade qu’il a conduite, dès la fin des années soixante, pour la défense et l’illustration de l’individualisme méthodologique, ainsi qu’au combat constamment repris contre le relativisme, les explications rhétoriques en sociologie, les diverses formes du holisme idéologique.

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Le développement de « la sociologie comme science » : tel a été le principal dessein de cet infatigable travailleur qui s’est appliqué à « expliquer les données macroscopiques en les déduisant d’hypothèses microscopiques ». Du début des années soixante-dix au milieu des années quatre-vingt, c’est-à-dire à l’époque des hautes eaux du matérialisme historique et dialectique qui ont inondé les sciences humaines et sociales, se succèdent des ouvrages, – Effets pervers et ordre social (1977), La Logique du social (1979), La Place du désordre (1984), le Dictionnaire critique de la sociologie (1982) rédigé avec François Bourricaud –, qui sont autant de contributions rigoureusement scientifiques à une discipline qu’affectaient diverses dérives idéologiques. D’avoir alors fermement maintenu le cap n’est pas le moindre des services que Raymond Boudon a rendu à la sociologie. Il l’a fait en procédant à une série de précisions méthodologiques, de clarifications conceptuelles, de mises au point théoriques, dans le droit fil de ses premiers travaux, – Les Méthodes en sociologie (1969), À quoi sert la notion de structure (1969), les « Notes sur la notion de théorie dans les sciences sociales » (1970) –, qui ont suivi la publication, en 1967, de sa thèse, L’Analyse mathématique des faits sociaux.

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L’étonnement provoqué par l’accueil, pour le moins partagé, fait à des propositions ou à des démonstrations parfaitement argumentées suffirait à expliquer l’intérêt porté par R. Boudon, tout au long des dernières décennies, à ce qui relève d’une sociologie de la connaissance : la prégnance des « idées reçues » (1986), le destin des « idées fragiles, douteuses ou fausses » (1990), les débats sur « le juste et le vrai » (1995). À ses « essais sur l’objectivité des valeurs et de la connaissance », se rattachent des études qui intéressent aussi bien la sociologie des croyances que celle des intellectuels. Sur ces derniers, il est revenu à plusieurs reprises, pour identifier les différents marchés qui leur sont ouverts, ou poser une question que d’aucuns ont pu juger intempestive « Pourquoi les intellectuels français n’aiment pas le libéralisme ? » (2004). Bien d’autres interrogations ont été formulées, « Déclin de la morale ? Déclin des valeurs », « Durkheim fut-il durkheimien ? », « Mais où sont les théories générales d’antan ? » dont les réponses témoignent toutes d’une déprise de ce qui est communément entendu et d’une volonté d’examen sur nouveaux frais.

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Parmi ces « bonnes questions » il en est une qui doit particulièrement retenir l’attention : « Pourquoi devenir sociologue ? ». Elle donne son titre à un texte, paru en 1996 dans la Revue française de science politique. R. Boudon y revient sur la « Crise de la sociologie » qu’il avait diagnostiquée vingt-cinq ans auparavant, le scepticisme que nourrit cette discipline, les traditions qui la traversent, ses différentes fonctions. Parmi ces dernières, il place au premier rang la création de savoir en vue de comprendre les phénomènes sociaux, c’est-à-dire la production de théories comme celles qu’ont élaborées Tocqueville, Durkheim, Weber, Pareto. À ces « réflexions » s’ajoutent les premières « évocations » de son itinéraire intellectuel. Celui-ci est retracé dans un livre aussi riche d’informations qu’attachant, La Sociologie comme science (2010), où le cours de sa pensée est sobrement retracé. L’année précédente, recevant le 7 octobre 2009, à l’Institut de France, les quatre volumes d’hommages rassemblés par M. Cherkaoui et P. Hamilton, – Raymond Boudon – A Life in Sociology –, R. Boudon avait parfaitement précisé le sens de son entreprise, en faisant retour sur « les principes et les idées qui (l’) ont guidé ». Le discours qu’il a prononcé à cette occasion peut servir, mieux que de postface, d’introduction générale à l’ensemble de son œuvre.

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S’adressant aux « membres de sa famille intellectuelle », il déclarait : « La meilleure manière pour nos disciplines d’être utiles à la société est de créer la connaissance sur les phénomènes sociaux et, plus précisément, d’élaborer, comme le font toutes les sciences, des théories possédant la double propriété d’expliquer des phénomènes à première vue opaques pour l’esprit et bien sûr d’être empiriquement et logiquement solides ». Une fois de plus il rappelait que « le remède le plus efficace contre la rhétorique consiste à prendre au sérieux l’évidence selon laquelle les phénomènes sociaux sont le produit du comportement d’individus qui font ce qu’ils font parce qu’ils ont des raisons pour cela, et non parce qu’ils seraient l’objet d’un conditionnement par des forces fantomatiques, qu’elles soient psychologiques, sociales ou culturelles ». Il notait encore que « l’individu quelconque obéit à la rationalité, mais à une rationalité contextualisée et limitée ». À ce thème se rapportent nombre de ses derniers ouvrages et articles, au premier chef ses Essais sur la théorie de la rationalité (2007), un « Que Sais-je ? » en 2009 et le texte intitulé « La rationalité ordinaire : colonne vertébrale des sciences sociales » (2010) publié dans L’Année sociologique. C’est aussi à notre revue qu’il a donné les études originales que sont « La rationalité du religieux selon Max Weber » (2001), « Une théorie judicatoire des sentiments moraux » (2004), « Bonne et mauvaise abstraction » (2006). Parallèlement une autre question retenait son attention : le fonctionnement de la démocratie ; après Tocqueville aujourd’hui (2005), c’est autant en sociologue qu’en humaniste qu’il l’a abordée dans Renouveler la démocratie : éloge du sens commun (2006), et au fil de conférences prononcées à la Fondation pour l’innovation politique, notamment en 2010 sur « La compétence morale du peuple ».

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Nulle affirmation péremptoire dans ses écrits comme dans ses propos, nul « point de vue », expression qu’il ne goûtait guère, autoritairement tranché, pas d’exclusive non plus, mais des observations toujours bien tempérées : ainsi, dans le discours précédemment cité, la reconnaissance que « les données quantitatives issues des sondages, des enquêtes par questionnaire ou de sources administratives sont des instruments essentiels pour les sciences sociales », est assortie d’une remarque importante : « les enquêtes ne deviennent des grilles de lecture efficaces qu’à la condition de retrouver sous les structures statistiques les raisons d’individus quelconques replacées dans leur contexte ». Il ne transigeait pas, en revanche, sur ce qu’il tenait pour essentiel : l’énoncé de propositions rigoureusement démontrées ; d’où sa totale allergie aux thèses erronées mais séduisantes, à l’officialisation du faux par la science, – thème de l’un de ses derniers articles –, aux considérations impressionnistes inspirées par les « questions de société » dont les media sont friands. Pas plus qu’il ne prisait le style fleuri, les expressions précieuses, les mots qui plaisent, il ne pouvait admettre que les convictions le cèdent à la séduction, – et les savants aux flagorneurs.

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Son attitude réservée n’était nullement distance ou froideur. F. Chazel a bien fait remarquer qu’« (il) se distinguait d’abord, ce qui étonnera peut-être certains, par un souci constant du dialogue intellectuel » (Le Monde, 13-04-2013). Cette ouverture à la discussion ne s’est pas seulement manifestée dans les échanges scientifiques avec ses pairs, par exemple avec J. S. Coleman, au sujet de la conversion de ce dernier à la théorie du choix rationnel (Revue française de sociologie, 2003). Ses étudiants, singulièrement ceux qu’il a conduits au doctorat, savent qu’on ne s’adressait jamais en vain à lui. Mais on a quelque scrupule à évoquer, même succinctement, sa naturelle bienveillance, la cordialité de son accueil, les relations chaleureuses qu’il entretenait avec tel ou tel, tant était grande sa résistance au mélange du public et du privé. On ne taira pas cependant l’attention qu’il portait à ses amis, à ses collaborateurs, aux travaux de celles et ceux qu’il estimait : il n’est qu’à relire les pages dédiées à la mémoire de Philippe Besnard (Revue française de sociologie, 2003). Maître ou chef d’école escorté de disciples dociles : c’est précisément ce que Raymond Boudon ne voulut pas être. Figure médiatique : il ne le fut point, ce qui n’a pas empêché le rayonnement de sa pensée, à l’étranger comme en France où plusieurs études qu’elle a suscitées ont déjà été publiées, – par M. Dubois, Premières Leçons sur la sociologie de Raymond Boudon (2000), C. Vautier, Raymond Boudon – Vie, œuvres, concepts (2002), J.-M. Morin, Boudon – Un sociologue classique (2006). « Je maintiens et j’accroîs » aurait pu être la devise de ce clerc qui n’a pas trahi, modèle accompli de vie intellectuelle dont l’œuvre a déjà pris place aux côtés de celles des grands sociologues, Durkheim, Weber, Pareto, et autres auteurs, comme Simmel, qu’il a contribué à faire connaître en France.


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