CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Elles envahissent le quotidien, se transforment en cauchemar la nuit, semblent partir puis reviennent. Qu’elles se fixent sur un objet ou se déplacent, les peurs sont l’affaire de tous, enfants et parents.

2Grandir est une histoire de découverte et de séparation, tout au long de la vie. Une histoire qui, à chaque moment, nous confronte à l’inconnu, à la peur de l’inconnu, à celle d’être abandonné.

3En effet, lorsque le tout-petit grandit, qu’il découvre le monde, il se perçoit comme étant de plus en plus séparé de sa maman, de ses parents, de ceux qui le rassurent. Et en même temps que ce monde s’ouvre à lui, voilà qu’il réalise à quel point il est petit et vulnérable ; une perception qui génère chez lui de l’inquiétude. C’est de ce décalage entre sa perception réelle du monde dans lequel il avance et le sentiment de plus en plus précis qu’il ne pourra pas y faire face tout seul que naissent ses craintes. La plus forte est celle de l’abandon.« Que ferais-je si je n’avais plus de parents, comment trouverais-je ma nourriture, comment ferais-je pour m’habiller ? Où est-ce que je dormirais ? » L’enfant a besoin d’être rassuré, il est tellement sollicité par ses découvertes, au contact des autres et de son environnement, développant ses compétences psychique, motrices, qu’il a besoin de quelques certitudes, de savoir comment s’en sortir, « au cas où ».

4« Tout petit, il n’a pas peur de la mort, explique la pédopsychiatre Nicole Catheline, il ne sait pas ce que c’est, ce sentiment ne se précisera pour lui que vers l’âge de 6 ans ; mais il peut avoir tout simplement peur d’être englouti, de disparaître. » C’est d’ailleurs la peur la plus archaïque, celle d’être dévoré. Puis, prenant peu à peu conscience de son intégrité corporelle, il craindra aussi pour lui, qu’on lui fasse du mal.

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© Œuvre de Selma, ed. Gallimard Jeunesse, 2012 © Envols d’Enfance.

5Confronté à toutes ces peurs, l’enfant n’a pas de réponse. Alors, poursuit la pédopsychiatre, il développe une stratégie très astucieuse qui consiste à choisir un objet sur lequel reporter ses craintes. À la peur d’être dévoré, il substitue la peur du loup, qui dévore tout et pourrait le manger tout cru. À celle d’être pénétré, à son insu – il sait qu’il a plein d’orifices –, il choisira la peur des insectes ou des petits animaux, qui peuvent se glisser dans son nez, ses oreilles, sa bouche, son anus… les insectes, ça se faufile partout. Les animaux sont suffisamment distants de lui pour qu’il puisse effectuer ce déplacement sans crainte. Ce déplacement est très avantageux pour lui car, le jour où il sera suffisamment grand, le jour où il n’aura plus peur ni des insectes ni du loup, il évacuera, dans le même temps, toutes les inquiétudes qu’il avait placées en eux et abandonnera ses propres peurs.

« Il y a toujours une peur consubstantielle à toute activité nouvelle », Philippe Meirieu

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Philippe Meirieu, chercheur et écrivain, spécialiste des sciences de l’éducation et de la pédagogie
L’entrée dans la culture n’est chose simple pour personne, car elle requiert toujours un apprentissage (…) qui met le sujet devant un impératif paradoxal : « Il faut faire ce qu’on ne sait pas encore faire pour apprendre à le faire » ! Car, que ce soit pour apprendre à marcher ou à parler, quand on décide de lire un livre seul pour la première fois ou de réciter un poème devant sa classe, au moment où l’on s’engage dans un problème de mathématiques radicalement inédit… on est toujours placé devant la même difficulté : on ne sait pas faire, puisqu’on n’a jamais fait ! Et, pourtant, il faut bien tenter de faire quand même, sinon on ne saura jamais faire ! Quoi qu’on veuille apprendre, il faut, à un moment ou à un autre, se jeter à l’eau. Il faut s’engager, quitte à tâtonner. Il faut tenter, sans la moindre certitude d’y parvenir. Il faut commencer, sans savoir si l’on va y arriver. « Pour commencer, il faut simplement commencer, explique Vladimir Jankélévitch. Car on n’apprend pas à commencer. Pour commencer, il faut simplement du courage. »
Il y a toujours une peur consubstantielle à toute activité nouvelle. Une peur que ressent l’enfant, au quotidien, chaque fois qu’il est mis devant cette nécessité de « faire ce qu’il ne sait pas faire pour apprendre à le faire ».
Et parce qu’il n’est pas un être achevé, parce qu’il est en cours de construction et encore infiniment fragile, l’enfant a besoin d’être accompagné pour pouvoir faire face à cette peur. Pour éviter la panique, les jambes qui tremblent et ne le portent plus, le désir irrépressible de faire marche arrière, la tentation de se replier sur lui-même, de retourner dans son trou et de n’en plus sortir. Pour éviter cela, l’enfant a besoin d’être accompagné : sécurisé et autorisé à la fois. […]
Pour surmonter sa peur d’apprendre, il faut, en effet, savoir – avec cette intime conviction qui donne la force de dépasser toutes ses inhibitions – qu’on habite, pour le moment du moins, un « espace hors menaces ». […]
Et puis, il faut aussi que l’éducateur soit là pour permettre à celui qui apprend de « prendre des risques », car le risque est inhérent à toute activité d’apprentissage, par définition imprévisible, mais sans « se mettre en danger » et compromettre, d’une manière ou d’une autre, son intégrité physique ou psychologique. Construire autour de l’enfant des « espaces hors menaces », c’est ainsi lui permettre d’apprivoiser la peur qui le tenaille chaque fois qu’il côtoie un futur possible mais imprévisible. C’est, en réalité, lui permettre de grandir (…).
Mais il ne suffit pas de sécuriser, il faut aussi autoriser : on ne se jette pas seulement dans la vie parce qu’on est certain d’être assuré et de ne pas y laisser sa peau : il faut aussi qu’un être vous y invite et que son regard vous donne la confiance que nul ne peut trouver en soi. C’est pourquoi l’enfant ne peut vraiment se développer que si le regard d’un adulte lui communique la conviction qu’apprendre et grandir, même si cela lui fait peur, « ça vaut la peine » ! Ça vaut la peine, parce que cela promet des satisfactions et des joies insoupçonnées. En réalité, la peur légitime de l’enfant appelle la responsabilité de l’adulte.
Texte publié dans Même pas peur, Gallimard Jeunesse-Envols d’enfance, 2012. Avec l’aimable autorisation de l’éditeur et de Cendrine Génin, présidente d’Envols d’enfance.
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© ed. Gallimard Jeunesse, 2012 © Envols d’Enfance.

6Pourtant, dans certains cas, cette peur pourra rester fixée sur un objet précis, alors même que l’angoisse originelle semble s’en être éloignée, et même avoir disparu. C’est ce qu’on appelle un objet « phobique ». L’enfant aura la phobie des chiens, de l’ascenseur, de l’aspirateur, d’une personne en particulier, selon ce qu’il aura déposé sur ces objets. Charge alors au thérapeute de retrouver l’angoisse sous-jacente, souvent liée à cette peur de l’abandon, d’aider l’enfant à l’exprimer, de trouver des mots pour la dire et la mettre à distance (voir Zoom de Jean Chambry, page 24).

7À côté des peurs du jour, il existe les peurs de la nuit. Peur de se retrouver seul, sans ses parents, peur du noir, qui peut faire surgir des monstres, peur des cauchemars. La nuit, le travail d’élaboration de ce qui s’est passé dans la journée se poursuit. Les rêves sont liés à la satisfaction des désirs, ils permettent de repeindre la réalité selon les perceptions qui conviennent, en plaçant l’enfant – l’adulte aussi – au centre du monde. Ils remettent en forme toutes les défaillances et les difficultés du jour selon nos propres désirs. Ainsi, le rêve permet-il à l’enfant de retravailler et de transformer ses expériences vécues, ses peurs et ses angoisses, selon son propre principe de plaisir. Dans les pathologies graves, d’ailleurs, le rêve n’est plus possible, il n’y a plus du tout de rêve.

8Le cauchemar, pour sa part, vient dire que les peurs se maintiennent, et résistent. Il réveille. Il est une peur qui ne peut pas continuer à être rêvée.

9Quant aux terreurs nocturnes qui apparaissant juste avant le sommeil paradoxal (le moment où ont lieu les rêves), elles concernent des angoisses qui ne peuvent pas même être rêvées et passer en cauchemar. L’enfant se réveille d’un bond, il transpire, soumis à une trop grande tension intérieure ; « comme s’il était submergé, comme s’il existait une partie de lui qu’il préférait ne pas voir comme faisant partie de lui, explique le psychologue Denis Mellier, en parler risquerait de réveiller la peur qui s’est fichée en lui. »

« Il faut permettre aux angoisses invisibles, apparemment inexistantes, de prendre forme »

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Denis Mellier, professeur de psychologie clinique et de psychopathologie à l’université de Franche-Comté.
Vous avez parfaitement décrit le processus qui conduit certains enfants à ne montrer apparemment aucune angoisse.
« Les parents sont toujours pris dans leur propre histoire. Ils amènent donc leur enfant à négocier ses peurs par rapport aux leurs. Mais pour moi, il est faux de dire que les parents angoissés fabriquent des enfants angoissés : l’enfant a l’angoisse de son âge. Et si parfois sa peur n’est pas contenue, il ne s’agit pas pour autant de celle de sa mère ou de son père.
Le risque néanmoins dans ces cas-là est que la séparation soit rendue très difficile, voire impossible ; car l’enfant est, de fait, inscrit dans un autre schéma que le sien. Par exemple, s’il voit à chaque fois sa mère pâlir lorsqu’elle se sépare de lui, il reviendra en courant vers elle, sans pouvoir s’en séparer librement. Heureusement, son père pourra réagir différemment, et ses grands-parents encore autrement. Ainsi s’apercevra-t-il que chaque adulte qui l’entoure a sa propre façon de négocier les séparations, ce qui le conduira, lui aussi, à les négocier différemment selon chaque personne. C’est pourquoi les crèches, les colonies de vacances, les centres de loisir sont si importants pour lui. Car plus il sera amené à rencontrer d’autres adultes qui focalisent leurs angoisses sur d’autres points que ceux de ses parents, plus il bénéficiera d’étayages différents.
En revanche, plus l’enfant vivra en vase clos, plus il portera en lui les angoisses de ses parents. Car il ne faut pas l’oublier, l’enfant « soigne » ses parents : il a trop besoin d’eux, et fait donc tout ce qui est en son pouvoir pour éviter qu’ils ne soient angoissés. Dans ces cas-là, il pourra avoir des difficultés, car il ne saura pas exprimer sa propre angoisse différemment de celle de son parent. L’angoisse est normale, elle est humaine ; on a tous peur : peur de ne pas être à la hauteur, peur de l’échec, peur pour notre identité… La peur et l’angoisse sont de bons signaux : la peur, un bon signal de danger provenant de la « réalité externe » de l’enfant, du monde extérieur ; l’angoisse, un bon signal de danger provenant de « la réalité interne » de l’enfant, de sa vie psychique – une fois qu’il saura différencier « l’intérieur » de « l’extérieur ». Certains enfants ne présentent aucune angoisse, car ils ont gardé en eux le « thermostat » de leur parent et ont donc de la peine à instaurer leur propre signal d’alarme interne, lequel se met en place généralement assez tôt. Ils ont ainsi une confiance « aveugle » dans le monde qui les entoure, et cela peut leur jouer des tours…. Il leur faudra alors parvenir à s’approprier leur propre « thermostat », pour savoir par eux-mêmes doser de la dangerosité des choses.
Par ailleurs, de même que les personnes en grande détresse ne demandent pas d’aide, ces bébés ne pleureront pas. En effet, lorqu’une personne demande de l’aide, c’est qu’elle a pu identifier une forme d’angoisse en elle, qu’il sera alors possible de travailler. Mais si ces enfants restent collés psychiquement à leur parent, ils ne seront pas en mesure d’extérioriser la moindre angoisse. C’est pourquoi une maman très angoissée et dépressive pourra avoir des enfants qui ne le paraîtront pas du tout.
C’est ici que « la prévention » joue un rôle crucial, pour aller au-devant de l’autre, de sa souffrance. C’est aussi pour cette raison que dans les crèches, il faut échanger, réunir les parents et constituer des espaces de contenance qui permettront à ces angoisses invisibles, apparemment inexistantes, de prendre forme. Ces temps-là sont très importants et délicats, car il faut mettre au travail tous les enjeux, parfois déchirants, parfois très maturatifs, que suscitent les séparations. Lorsque les individus sont plus grands, il faudra aller au-devant d’eux : mettre en place des dispositifs, des permanences, pour les toxicomanes, pour les adolescents, pour les adultes. C’est la seule façon d’aller au-devant des souffrances qui ne sont pas visibles. »
Propos recueillis par Isabelle Magos

10Tous les enfants ont des cauchemars et des terreurs nocturnes. Car plus l’enfant grandit, plus il doit négocier une agressivité dont il n’avait pas besoin auparavant, et plus des craintes nouvelles apparaissent qui engendrent de grandes colères devant la volonté insatisfaite, la frustration, l’impuissance. Même s’il pleure, l’enfant ne se réveille pas forcément, et mieux vaut d’ailleurs ne pas le réveiller en évitant de lui poser des questions. Il faut juste ne pas le laisser pleurer, sauf s’il geint ; juste le rassurer, en attendant qu’il se rendorme.

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© Tomi Ungerer, éd. Gallimard Jeunesse, 2012 © Envols d’Enfance.

11Face à ces peurs, qui sont normales et aident à grandir mais qui désarment tant les parents, comment réagir ? Entendre la peur de l’enfant, c’est un peu l’autoriser à dire « J’ai peur », l’encourager à parler, à dire sa peur.

12Mais s’il faut respecter les peurs de l’enfant, en même temps, il ne faut pas les encourager. Et la nuance n’est pas toujours facile à trouver, expliquent les spécialistes. « Elle est comment ta peur ? De quelle couleur ? De quelle forme ? Et si tu la dessinais ? Et si c’était… ? Voilà la question qui tue, ou presque, affirme le pédagogue Philippe Meirieu. La question qui amène vers l’un des enjeux majeurs de l’éducation : nourrir l’enfant de formes symboliques, de personnages extraordinaires, de situations fantastiques… bref de modèles archétypaux dans lesquels il pourra puiser pour reconnaître et exprimer sa propre peur, en faire un moyen de son développement, une occasion d e se libérer de tout ce qui entrave sa créativité. »

13C’est pourquoi, selon lui, il faut, toujours et encore, raconter des histoires. Des Petit Poucet et des Chaperon rouge, des contes des frères Grimm et de Perrault. « Ça marche toujours. Parce que l’enfant y trouve l’écho de ses peur s intimes, de celles qu’il n’oserait, qu’il ne saurait, qu’il ne voudrait avouer à quiconque. La peur d’être abandonné par ses parents, et celle – plus terrible encore – d’être mangé par l’ogre, cet être qui, à force de vous aimer et de vous serrer fort dans se bras, vous étouffe et vous dévore irrémédiablement. Qu’y a-t-il de plus terrible pour un enfant que d’être pris ainsi entre deux terreurs symétriques ? » Car « la disparition de toute affection et l’affection mortifère sont aussi destructrices l’une que l’autre. L’abandon le voue à la mort certaine, tout autant que la possession totale. Que ses parents le perdent en forêt ou que leur amour tue en lui la moindre possibilité de liberté, de toute façon, il n’en reviendra pas. » Or il ne peut vraiment s’imaginer ni l’une ni l’autre de ces deux situations.

14Dès lors, les récits sont les plus beaux cadeaux qu’on puisse faire aux enfants, affirment tous les spécialistes. Il faut leur raconter des histoires de loups, d’ogres, de monstres, de princes et de princesses, de sorcières, de mort, d’héritage, d’interdits, de derniers-nés, de mal-aimés. « Les enfants en ont besoin. Elles leur parlent d’eux, sans les violer dans leur intimité. Elles les relient, à travers les âges et au-delà des histoires singulières de chacun, à la communauté des humains dans ce qu’elle a de plus universel », poursuit Philippe Meirieu.

15Lire des histoires, jouer au loup ou à l’ogre, jouer à se cacher, regarder des dessins animés, tout cela aide l’enfant à prendre une certaine distance, à extérioriser sa peur, à la partager avec les autres, la travestir, la déplacer, et en rire…

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© Tomi Ungerer, Rotkäppchen, éd. Gallimard Jeunesse, 2012 © Envols d’Enfance.

16Or notre société, qui entend tout prévoir, assurer, rassurer, voudrait parfois bien se débarrasser de la peur. Et certains parents, voulant à tout prix épargner et protéger leur enfant, refusent de lire des histoires effrayantes. Ou même, voulant à tout prix écouter et respecter les peurs de l’enfant, le feront dormir avec la lumière le soir, ne le quitteront pas… au risque de le laisser dans ses peurs et de l’empêcher de les dépasser. Et sans objets pour se déposer, certaines peurs peuvent s’enkyster, ou se déplacer et perdurer. Cette attitude par trop protectrice peut inciter l’enfant à rester enfant : car respecter ses peurs, c’est aussi l’autoriser à ne pas grandir, disent les cliniciens.

17Alors, respecter les peurs sans les encourager, voilà la délicate posture que doivent trouver chaque jour parents et éducateurs pour aider l’enfant à grandir.

« Vouloir maîtriser nos peurs nous prive des échanges indispensables à la vie », Philippe Jeammet

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Psychiatre, professeur des universités, président de l’École des parents et des éducateurs d’Île-de-France.
« Avec l’expérience, je me rends compte que l’être humain, face à la vie, a une attitude beaucoup plus pragmatique qu’on ne le croit.
Et je considère que, de façon plus simple qu’on a bien voulu le penser au cours de ces quarante dernières années, derrière les formes les plus extrêmes d’un mal-être, il y a la peur, la menace. L’ensemble des troubles psychotiques correspond avant tout à des conduites adaptatives, qui répondent à la peur qui nous habite et s’ancre dans nos racines animales.
Danger et agrippement
Mais notre territoire n’est pas uniquement géographique, il est aussi psychique. Chez l’homme, on peut même parler d’homéostasie [1] psychique. Or il existe de nombreuses menaces, sur le plan psychique, qui engendrent des réponses actives : la peur étant la forme la plus organisée de ces réponses.
Si l’individu se sent abandonné, méprisé, non reconnu ou humilié, s’il pense que « personne ne l’aime », alors il se sentira attaqué dans son propre territoire psychique, ce qui déclenchera en lui une émotion vive, une forme de réponse active, dont le but sera de rétablir son propre équilibre. La peur est un phénomène normal, naturel, et c’est la façon dont chacun y répond qui crée nos différences.
Or, pour moi, le paradigme de l’adulte en difficulté, c’est l’enfant de 2 ans. Si la peur domine sur le plaisir de l’échange, il y a un risque d’agrippement, de la même façon que le tout-petit s’agrippe aux jupes de sa mère. Soumis à la peur, pris dans une émotion forte, chacun se cramponne à ce qui rassure, à un prolongement de la mère : quelqu’un ou quelque chose. On peut donc aussi bien s’accrocher à des individus, qu’à nos symptômes, familiers, que sont les drogues ou les phobies.
L’important est de savoir quels processus nous mettons en place pour nous protéger de la peur, et cela, tout au long de la vie. L’individu choisit-il l’ouverture, l’épanouissement, la vie ? Ou préfère-t-il maîtriser la peur qui l’habite ? Une maîtrise qui le prive des échanges indispensables à la vie, et empêche la sociabilité dont il a besoin.
En s’enfermant, l’individu se croit acteur, mais en réalité il reçoit moins, s’appauvrit. Et plus il s’appauvrit, plus il a peur. La pathologie, c’est l’enfermement : une réaction et un mécanisme très primaires. On a peur, on risque de s’effondrer, on se cramponne ; mais si on est agrippé, on risque de tomber, et on aura de plus en plus peur. Les formes d’enfermement, de désocialisation, peuvent varier, de l’enfermement dans la chambre d’ado, à celle de la drogue, mais le principe en est identique : il protège tout d’abord, permet d’apaiser la peur, puis isole et détruit ensuite.
Par ailleurs, l’être humain est le seul être vivant à pouvoir se déréguler par lui-même. Il peut donc aussi avoir peur de laisser l’émotion l’envahir, et choisira alors une rupture préventive :« Je me sépare maintenant, de peur que tu aies trop d’emprise sur moi, de peur que tu m’envahisses. » L’intrusion, pour les plus sensibles, pouvant entraîner la fuite.
Et dans notre société qui valorise l’autonomie, l’indépendance, on ne veut dépendre de personne. D’où l’importance de la confiance en soi pour ne pas se sentir trop dépendant de la réponse de l’autre.
Dans une perspective anthropologique, on peut dire que la réponse à la peur s’inscrit dans une grande continuité tout au long de la vie, avec quelques moments charnières lors des grands moments de séparation qui mettent davantage à l’épreuve les ressources du sujet : vers 2-3 ans, 7-8 ans, et durant l’adolescence. La vie repose ainsi sur deux bases fondamentales : le désir et la peur ; deux mouvements antagonistes, bien que le désir puisse engendrer la crainte d’une dépendance à l’autre.
Face à la peur, apprendre à ne pas s’enfermer
Enfants, parents, professionnels doivent donc à tout prix apprendre à ne pas s’enfermer et ce, malgré la crainte. Voilà pour moi le plus important. Il est nécessaire, toujours, d’aller vers une forme d’ouverture, pour retrouver la confiance. Car c’est en dépassant la peur de l’autre, qu’on dépasse la sienne.
Ainsi la « bonne mère » ne sera pas forcément celle qui ira uniquement dans le sens de son enfant, en lui disant « Pauvre petit… », pouvant sous-entendre « Reste près de moi, comme cela je te protègerai et il ne t’arrivera rien » ; ni celle qui voudra l’endurcir et le préparer : « Tu as peur ? Tu dois apprendre, alors je te laisse ». Mais celle qui posera la question, tout simplement : « Pourquoi as-tu peur ? » et répondra : « Tu vois, moi je n’ai pas peur, je te fais confiance. » Ou encore, délèguera à un tiers, qui pourra rendre la séparation plus facile.
Un enfant qui aura appris à dépasser sa peur s’ouvre à la liberté. Car dépasser sa peur conduit à la liberté. »
Propos recueillis par Isabelle Magos
  • Bibliographie adulte

    • Les bébés en détresse ; Intersubjectivité et travail de lien, Denis Mellier, Puf, Le Fil Rouge, 2005, 32,50 €.
    • Les peurs de votre enfant : comment l’aider à les vaincre, Stephen W. Garber, Odile Jacob, 1997, 21,90 €.
    • L’enfant et la peur d’apprendre, Serge Boismare, Dunod, 2004, 24,40 €.
    • Transformer ses peurs, Anthony Gunn, Payot, 2006, 8 €.
    • Peur du noir, monstres et cauchemars. Comment rassurer votre enfant, P. Lyliane Nemet-Pier, Albin Michel, 2009, 8 €.
    • L’enfant anxieux. Comprendre la peur de la peur et redonner courage, Jean Dumas, Boris Cyrulnik, De Boeck, collection Comprendre, 2008, 18 €.
    • Un pédagogue dans la cité. Conversation avec Luc Cédelle, Philippe Meirieu, Desclée de Brouwer, 2012, 20 €.
    • Le choix d’éduquer. Éthique et pédagogie, Philippe Meirieu, ESF, 2012, 23 €.
  • Bibliographie enfant

    • Ce qui te fait peur, Nadia Benlakhel, Milan, Les essentiels Milan junior n° 29, 2002, 7 €.
    • La peur, Catherine Dolto, Fréderick Mansot et Colline Faure-Poirée, Gallimard Jeunesse, Giboulées, 2008, 6 €.
    • Et toi, tu as peur de quoi ?, Brigitte Labbé et Éric Gasté, Milan, Dis-moi Filo, 2009, 8,60 €.
Isabelle Magos
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Mis en ligne sur Cairn.info le 24/12/2015
https://doi.org/10.3917/epar.601.0018
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