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L'en-je lacanien

2007/2 (n° 9)

  • Pages : 242
  • ISBN : 9782749208145
  • DOI : 10.3917/enje.009.0213
  • Éditeur : ERES

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Dans le cadre de mon émission mensuelle de poésie (le premier mercredi de chaque mois sur Radio Mon Païs, 90.1), « La poésie contemporaine dans tous ses états », j’ai réalisé cet entretien avec Simon Brest en décembre 2004, avant l’émission qui était consacrée à son œuvre poétique. Je suis heureux de ce moment avec mon ami Simon, le grand frère qui a éveillé en moi le désir de poésie. Je l’en remercie.

Progreso Marin, février 2007.
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Progreso Marin : J’ai lu dans La montagne en poésie (Folio Junior) ce que dit l’écrivain Michel Cosem de ta poésie. Cela m’a paru assez vrai et pourrait nous permettre de démarrer l’entretien sur ta conception de ce genre littéraire. Il écrit que ta poésie est forte, rude et donne autant à penser qu’à rêver. Ça me paraît très important. Peux-tu le confirmer, le développer ? Que penses-tu de cette façon qu’il a de cerner ta poésie ?

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Simon Brest : Il me semble que Cosem, en quelques mots, résume une de mes problématiques majeures, à savoir qu’effectivement la poésie qui ne consisterait qu’à susciter l’imaginaire et le rêve en échappant aux contraintes du réel ne donnerait pas satisfaction à mes attentes.

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P. Marin : Je pense à un de tes vers dans L’objet des ombres, dans le premier poème : « Ni cuistre ni camelot, pour l’indicible et sa toujours ténèbre. » En effet, tu as toujours essayé de te préserver de ces deux penchants que tu penses être des erreurs de la poésie, « ni cuistre ni camelot ». Peux-tu préciser ?

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S. Brest : Je ne sais pas si ce sont des erreurs. Des dérives de la poésie, oui. Ni cuistre ni camelot, et pour l’indicible… c’est ça ! Selon moi, la poésie ne doit pas rendre compte d’un monde directement accessible, mais est plutôt un forage d’une toujours ténèbre. C’est-à-dire que la poésie, par son propre travail du langage, met au jour ce qui ne l’est pas.

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P. Marin : Ce qui est central dans ta conception et dans ce que tu as écrit, c’est ce dévoilement du réel.

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S. Brest : Tout à fait. Que le langage, par ses tentatives de faire des ponts, nous permet d’accéder à des choses qui dans le monde quotidien sont masquées ou cachées. Bien sûr, je pense que la poésie travaille dans les bas-fonds de la pensée et du langage. Il y a deux choses dans la poésie et dans le travail du poète. C’est un creusement de la pensée mais aussi du ressenti, de l’émotion et de la conscience. C’est un travail incessant de mise au jour de la conscience. Que ce soit dans La ville engloutie ou ensuite dans Les onze mémoires, c’est évident pour moi. C’est ce qui m’intéresse. Maintenant, je ne rejette pas, et j’aime aussi les poètes de l’approximation. Par la concision, je recherche une concentration de la pensée, même si j’adopte un registre qui parfois est lyrique. Le lyrisme essaie d’échapper à toute tentative de l’illusoire de la chose seulement imaginée.

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P. Marin : Dans l’introduction aux Onze mémoires, Hugues Labrusse a bien compris ce sens de ton travail. Et il cite ce vers : « Au plus près de la vacance qui ne peut se donner de nom », et continue en écrivant que « ce distique illustre l’irradiante sobriété de [ton] langage poétique ». C’est bien caractérisé.

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S. Brest : En plus, Labrusse note qu’« il y a du feu dans ce que [j’]écris ». Mais c’est un feu qui éclaire l’obscur. D’ailleurs, souvent, l’objet des ombres n’est jamais simplement que le retournement de l’ombre des objets. Je retourne, ce n’est pas seulement un jeu de mot, c’est le retournement !

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P. Marin : Il dit également, dans cette introduction aux Onze Mémoires : « Une œuvre poétique est un archipel dont les îles sont recueillies par les abysses d’où elles proviennent pour un temps. » Cette caractérisation montre bien combien il a perçu le sens de ton travail poétique.

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S. Brest : En effet, il y a aussi la notion d’éphémère dans la vision poétique, même si elle est une approche du réel. Je dis bien une approche, parce que le réel me paraît être un concept inaccessible à quiconque. Nous visons le réel, nous ne l’atteignons pas. Mais cette visée du réel me paraît importante. On retrouve cela, par exemple, dans la préoccupation de la poésie de Guillevic, sous une forme qui lui appartient. Il vise justement la précision et l’approche du réel.

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P. Marin : Justement, Guillevic dit quelque part : « Les mots ne se laissent pas faire ; ils ne sont pas des catafalques. »

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S. Brest : Je partage ce point de vue. C’est ce qui m’avait frappé en lisant Guillevic. Cette parenté dans la préoccupation obscure que j’avais et que j’ai encore de la poésie. Parce que je la cherche, je cherche justement cet éclair. Lorsque je ne comprends pas quelque chose que ma réflexion pourrait m’amener à comprendre, c’est le poème qui me travaille. J’écris justement parce que j’essaie de résoudre une contradiction…

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P. Marin : C’est Guillevic, encore, qui précise : « Dire ce qui ne peut pas être tu. » À un moment donné, des choses trop fortes doivent sortir.

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S. Brest : Voilà. Mais non point pour la dévoiler aux autres mais pour la mettre au jour dans la pensée et dans le langage, et par le langage aussi. C’est comme une impérieuse nécessité… Il m’est souvent arrivé de chercher quelque chose et de me dire : mais pourquoi tu le cherches ? Pourquoi ça te préoccupe ? Pourquoi tu en rêves ? Pourquoi tu songes aussi… ? J’accorde beaucoup d’importance à ces alertes de la pensée dans le sommeil et aussi dans le songe, c’est-à-dire lorsque je laisse divaguer ma pensée, que je ne pense même à rien parfois et que quelque chose passe devant moi comme un vol d’oiseau et attire mon attention. Je me dis alors : mais pourquoi ça ? c’est tout. Et je cherche. Quelquefois, je me dis : je ne sais pas, peu importe. D’autres fois : il y a quelque chose de planqué là-dessous. Mais ce serait une autre affaire d’en parler…

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P. Marin : Mais c’est important, c’est le moteur même de l’écriture et cela sort, tu le dis souvent, par le langage, qui doit alors se mettre à la hauteur de cette recherche. C’est pourquoi cela t’amène à adopter une langue osée dans certains de tes poèmes. Dans les Onze mémoires, il y a des changements étonnants de rimes. Tantôt un langage très lyrique, tantôt un langage très précis, comme dans les fables, avec une concision de haïku.

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S. Brest : Oui, c’est cette préoccupation de mettre au jour l’obscur. Pourquoi, je ne sais pas. C’est peut-être un vieux rêve… J’ai souvent rêvé que j’étais aussi préoccupé par l’astronomie, ces étoiles qu’on ne voit pas. Qu’on ne peut pas mettre au jour par la vue. J’ai entendu Rives, l’astrophysicien, dire : « On trouve les planètes aujourd’hui non plus en les voyant, même avec les télescopes les plus sophistiqués, mais en sachant par le travail qu’elles sont là quand même. »

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P. Marin : C’est ce que tu nommes dans un de tes recueils « mathématique de l’incréé ». Cet aspect de recherche fondamentale sur le langage permet de mieux rendre compte du réel, bien présent chez toi. Ainsi, dans La ville engloutie, tu écris : « La guerre civile est dans nos consciences. » Certains poèmes sont d’une actualité dans le monde, d’une actualité politique au sens large, très importante.

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S. Brest : En effet. J’ai souvent pensé à Artaud qui écrivait ceci, je le cite de mémoire : « Chaque ligne que je trace, chaque mot que je prononce, représente dans ma conscience un poids sans fond à soulever en vertu de la résistance de la conscience de tous. » Mais je pense que beaucoup de poètes ont cette préoccupation. En revanche, les poètes qui cherchent le fleurissement du langage sont très loin, très opposés à ça. Il y a chez moi une préoccupation de mathématicien. La lecture de Bachelard, par exemple, a été pour moi d’une grande importance. Toute cette poétique du rêve, cette poétique du feu, mais aussi la poétique du réel et de la science…

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P. Marin : Je crois que ce que tu as cité d’Artaud est véritablement ce qui pourrait être la synthèse de notre entretien. Merci.

Trois poèmes de Simon Brest

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Ainsi
Être irréductible n’est point
refuser l’incendie quand flambe
la forêt, mais ériger la parole
au niveau des grands désastres
quand l’histoire de quelques-uns
sacrifie celle de tous.
22

*

23
Les rues ou Place à la vérité
Place à la vérité, c’est-à-dire à la science et au poème. Car nous avons science de tous les espoirs et prescience du malheur. Un rêve enfle, qui prépare nos futures assises. Les travailleurs du présent consignent sur des cahiers grands comme le vide nos victoires arrachées à la nuit afin que nul n’oublie la rumeur. Et si le combat passe par la rue, il commence dans nos maisons : la guerre civile est dans nos consciences.
Dans La ville engloutie,1973.
24

*

25
L’herbier des songes
Douleurs à langue d’ortie
Pour les ronces de la querelle
À la douceur des immortelles
Les fleurs font un paradis.
Un chant du dedans pour l’approche
Le silence pour les rêver
Un pas d’écart pour les comprendre
L’éloignement pour les aimer.
Houx aux ailes d’appeau
Corbeilles de gentianes
Quand l’un déploie ses armes
L’autre berce ses sœurs.
Armoise blanche miroir
Du nard courbé sur ses graines
La digitale en un soir
A mis ses yeux sur la terre.
Ronce voisine des sablières
Aigremoines et centaurées
Aux vertus de la douce-amère
La vipère est renouée.
Les fragrances des seringas
Ont beau exhaler leur superbe
La rose que le soir fana
Ne fut jamais qu’un semblant d’herbe
Que le temps du néant tira.
Stramoine patience d’eau
Le cresson fait gué sur la rive
Mais le liseron est hissé
Quand se couchent les silènes.
C’est l’heure bleue d’avant le jour.
Ah ! que le silence ne meure
Nous avons besoin de lui pour
Donner du sens à la rumeur
Dont se nourrit le désamour.
Approche-toi des fleurs qui t’aiment
La rose les a rassemblées
Vers l’avenir va-t’en chercher
Ce qui manque à la joie des herbes.
Éd. A. Benoit, 2002.

Notes

[*]

Simon Brest est né à Azas (Haute-Garonne) en 1935. Il vit actuellement à Rabastens, dans le Tarn. Il est l’auteur d’une œuvre poétique au langage fort, pour être à la hauteur de l’histoire. « Ni cuistres ni camelots / Pour l’indicible et sa toujours ténèbre », écrit-il dans L’Objet des Ombres. Citons aussi les recueils suivants : La ville engloutie (prix Antonin Artaud 1974), Thermidor, Des étésiens et Les onze mémoires. Dans les années 1970, ses récitals ont permis la diffusion d’une poésie au langage exigeant pour « dire le monde ».

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  1. Trois poèmes de Simon Brest

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