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L'en-je lacanien

2010/1 (n° 14)

  • Pages : 224
  • ISBN : 9782749212845
  • DOI : 10.3917/enje.014.0191
  • Éditeur : ERES

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Raymond Alcovère, né à Montpellier, a déjà publié trois romans, dont le dernier, paru en 2009 aux éditions Lucie, Le bonheur est un drôle de serpent. Le premier, Fugue baroque, avait reçu le prix de la ville de Balma en 1998. Il est également l’auteur de nouvelles parues dans un grand nombre de revues, recueils ou romans collectifs…

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C’est également un ardent diffuseur de la culture, il a dirigé durant trois ans la revue L’instant du monde, passerelles artistiques et anime avec Françoise Renaud le magazine en ligne « Autour des Auteurs » (Association des auteurs du Languedoc-Roussillon).

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C’est à l’occasion de la sortie de son recueil de poésie L’aube a un goût de cerise, aux éditions N & B, qu’a été réalisé cet entretien, le 9 mai 2010. L’écriture de ces poèmes sur les traces de Saint-John Perse a la force d’une naissance au monde.

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Progreso Marin : Toi qui a écrit des romans, quelles différences fais-tu avec le langage de la poésie ?

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Raymond Alcovère : Je n’en fais pas vraiment parce que je cherche à introduire de la poésie dans le roman ; je ne sépare pas ces deux formes d’écriture. Ce que le roman ajoute, c’est la dimension du temps.

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P. Marin : Ce recueil de poésie L’aube a un goût de cerise est-il le premier à être édité ?

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R. Alcovère : Oui, le projet de ce recueil est venu de la rencontre avec un peintre autour de la vie du poète Saint-John Perse. Ses exils successifs (il part de la Guadeloupe vers la métropole à 11 ans, puis vit en Chine pendant cinq ans en tant que diplomate, il est ensuite chassé de France vers l’Amérique par Vichy en 1940) ont donné la structure du recueil. Ensuite, j’ai écrit directement à partir des tableaux. J’avais les toiles sous les yeux. Cela a libéré mon écriture.

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P. Marin : Par rapport à tes romans, tu utilises un langage plus ramassé. C’est un resserrement. Des phrases comme « Tenir le monde entre mes doigts de silence / Pourquoi être si près du monde et si loin des siens » le montrent.

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R. Alcovère : J’ai travaillé en ce sens. Comme dans mes romans. Des phrases courtes. Mais là, je suis allé plus loin. On n’écrit plus des pages et des pages en poésie contemporaine. J’ai poursuivi et amplifié ma pente naturelle d’une écriture concentrée. J’écris ainsi dans les nouvelles par lesquelles j’ai commencé mon travail d’écriture.

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P. Marin : Ce qui m’a étonné en lisant tes romans, c’est que tu n’utilises pas le langage habituel de ce genre. C’est ténu, resserré, et je me demandais avec inquiétude comment tu allais t’en sortir pour aller de l’avant dans le récit, comme dans Le sourire de Cézanne ou Le bonheur est un drôle de serpent. C’est pour cela que je considère que la poésie est un langage qui te convient bien.

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R. Alcovère : Si on se place à un autre niveau de discussion, mais pourquoi pas, il ne faut rien séparer, le problème avec la poésie est sa diffusion, extrêmement difficile, tu le sais mieux que quiconque. D’où mon idée d’introduire une dimension poétique dans le roman, car le roman est devenu aujourd’hui le genre attrape-tout, qui englobe tous les autres ; il offre beaucoup de liberté, encore qu’on s’aperçoive que les éditeurs cherchent avant tout des romans très formatés.

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P. Marin : Je sens qu’on peut avoir deux langages. Par exemple, mon utilisation du langage est différente quand j’écris sur l’exil espagnol. Ainsi, dans ce recueil, j’aime beaucoup ton approche du réel. Tu t’approches, tu t’approches, puis tu fuis, tu t’écartes… T’en rends-tu compte ? Ce jeu entre approchement et éloignement te parle-t-il ?

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R. Alcovère : Oui. J’ai commencé par écrire des nouvelles fantastiques. J’aime le fantastique qui part du réel, puis, hop, de façon ténue au début, plus prégnante au fur et à mesure, on crée une rupture, un décalage et on se retrouve dans le fantastique, c’est-à-dire dans le doute ; on peut alors se poser la question : où est le réel ? En tout cas, ce que tu as remarqué est intéressant, personne ne me l’avait dit jusqu’à présent. Peux-tu préciser cet écart dont tu parles ?

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P. Marin : Par exemple : « L’obscur et l’éclat enfin mêlés / Tout a été dit et il reste des mots encore. » Comme dans tes personnages de roman, il y a une réalité dont tu t’échappes tout d’un coup.

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R. Alcovère : Peut-être est-ce la définition de la littérature, de la poésie. La découverte d’une autre réalité derrière la première. Les livres qui m’ont marqué sont ceux qui m’ont amené ailleurs. « Qu’est-ce qu’un livre qui ne sait pas nous emporter au-delà de tous les livres ? » a écrit Nabokov. C’est très ambitieux bien sûr, mais vrai il me semble. Si je sais d’avance où l’auteur veut me mener, ça ne m’intéresse pas. J’aime être transporté, découvrir un autre monde, un autre regard, une autre réalité. C’est là une définition de la littérature, de l’art, cette problématique du décalage, de l’ouverture.

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P. Marin : Je reviens à cette idée de la poésie, langage ramassé pour trouer le réel, toujours à construire. C’est un dévoilement des apparences.

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R. Alcovère : Une phrase de Proust me semble importante : « Il ne faut pas avoir peur d’aller trop loin, car la vérité est toujours au-delà. » Rien n’est jamais simple. C’est pour ça qu’on continue à écrire, à créer, à chercher. Il y a toujours quelque chose à trouver, à creuser…

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P. Marin : Dans le troisième exil, celui vers l’Amérique, des formules comme « L’écriture frôle les ailes du désir / Je voudrais au plus près du monde mais il m’échappe toujours », et surtout dans celle-ci une allusion à Chateaubriand : « J’irai jusqu’au bout du langage, c’est le destin de l’homme, sa plénitude et son silence » sont caractéristiques de ton écriture.

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R. Alcovère : Oui, on croit être arrivé mais tout est toujours à reconstruire. Les deux infinis se rejoignent, sans que ce soit une totalité. On est dans le non-fini. Le monde n’est pas circonscrit, il y a toujours une frontière à franchir, c’est la dimension de l’art.

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P. Marin : Le propre de la poésie est donc de chercher à annoncer des choses plus fortes. Quand tu écris « La vie est un songe accompli », c’est un vers qui participe de cela.

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R. Alcovère : Pour que la poésie nous parle vraiment, elle doit contenir de la pensée, elle doit se situer au centre. C’est une recherche, non un aboutissement. Une quête. Je crois que le bonheur réside dans une harmonie entre raison et passion. La poésie est là, elle contient aussi la dimension du rêve, de l’infini des possibles. Dans le non-connu, il y a de l’espace poétique, de la vie.

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P. Marin : Le poète travaille sur le langage, on peut dire qu’il est un laveur de mots. Ces mots qu’il faut aller chercher. Peux-tu préciser cet aspect ?

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R. Alcovère : Je suis quelqu’un qui retravaille beaucoup ce qu’il écrit. Il faut beaucoup enlever, pour parvenir à une épure. Paradoxalement, j’ai moins retravaillé ces poèmes, le premier jet a été souvent satisfaisant.

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P. Marin : Parfois c’est ainsi, mais rarement me semble-t-il.

R. Alcovère : Quand j’ai écrit ces poèmes à partir des tableaux, cela a été comme un moment de grâce. L’aube a un goût de cerise est dans ce registre. Dans le roman, il y a plus de technique, de narration, de construction, d’artifice aussi d’une certaine façon ; on entre dans la dimension du temps, éminemment centrale. La poésie, elle, est plus près du langage ; elle est au cœur du problème. Car le langage nous structure.

P. Marin : Le langage nous structure, c’est une bonne conclusion pour un entretien à paraître dans une revue de psychanalyse !

Pour citer cet article

« Entretien avec Raymond Alcovère », L'en-je lacanien, 1/2010 (n° 14), p. 191-197.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-en-je-lacanien-2010-1-page-191.htm
DOI : 10.3917/enje.014.0191


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