CAIRN.INFO : Matières à réflexion

Les points forts

  • La création d’activité joue un rôle essentiel dans le dynamisme de l’économie, mais la diffusion de l’esprit d’entreprendre est tout aussi importante pour faire face aux enjeux de notre société.
  • La question posée aux formateurs est alors comment, avec quelles méthodes, développer les capacités de création, de changement, d’anticipation et la culture du risque ?
  • Il ressort des pratiques trois grandes conceptions : l’approche contingente, qui lie la démarche et les apports au contexte, la pédagogie par projet, forme d’apprentissage dans l’action, et la synthèse disciplinaire, qui mobilise les savoirs de multiples domaines.

1Le problème de la formation (ou des formations) à l’entrepreneuriat est au cœur de nos préoccupations et de nos pratiques depuis de nombreuses années. Il pose deux questions clés qui sont liées entre elles.

2La première est : « Pourquoi faut-il ou faudrait-il développer ce type de formation ? » Les évolutions qui affectent notre société et nos entreprises, générant une très forte demande sociale pour de nouveaux comportements et de nouvelles capacités, telles que l’autonomie, la prise d’initiative ou la capacité de « créer son propre emploi », justifient amplement, selon nous, la nécessité de développer les apprentissages dans ce domaine.

3La seconde question renvoie à ce qui est au cœur des formations à l’entrepreneuriat et à l’approche que l’on peut en avoir. Elle révèle à la fois les difficultés et la pluralité des démarches et visions : « Peut-on former à l’entrepreneuriat, et comment ? »

4Outre nos expériences et pratiques, les analyses développées ici s’appuient sur des entretiens que nous avons menés avec des experts [1] lors d’une étude commanditée par le ministère de la Recherche et de la Technologie.

5A nos yeux, l’enseignement de l’entrepreneuriat recouvre l’ensemble des actions de sensibilisation, de stimulation, de formation et d’accompagnement qui concourent non seulement à transmettre des connaissances et des savoirs utiles pour une certaine forme d’action (créer ou reprendre une entreprise, par exemple), mais aussi à faire évoluer les apprenants sur un registre culturel et comportemental.

Des enjeux culturels, économiques et sociaux

6L’enseignement et les formations dans le domaine de l’entrepreneuriat sont alimentés par une très forte demande sociale. En effet, l’acte d’entreprendre accompagne ou rend possible des changements économiques, politiques, technologiques et sociaux d’envergure. La création d’entreprise et d’activité contribue au renouvellement du parc d’entreprises et stimule la création d’emplois et le développement des innovations. La diffusion de l’esprit d’entreprendre participe donc de la modification progressive de notre culture et de notre société, à propos desquelles de nombreuses voix s’accordent à penser qu’elles sont encore trop peu entrepreneuriales [2].

7Eclairages d’experts. Une première réflexion d’expert résume assez bien le sentiment général : « Il m’apparaît important d’enseigner l’entrepreneuriat pour deux raisons principales. La première touche à l’épanouissement personnel : l’entrepreneuriat permet aux individus de développer leurs talents et leur créativité, de réaliser leurs rêves, d’acquérir une certaine indépendance, une sensation de liberté. Et même si l’“entreprendre” est souvent difficile (il y a beaucoup d’échecs), le fait d’avoir tenté de lancer une entreprise est un processus d’apprentissage en soi qui aide au développement de l’individu. L’enseignement de l’entrepreneuriat devrait surtout viser à développer le goût d’entreprendre (entrepreneuriat au sens large) et à stimuler l’esprit d’entreprise (entrepreneuriat dans un sens mercantile, dans le but d’obtenir un profit). »

8La seconde raison a trait à la dimension économique et sociétale de l’entrepreneuriat. Si celui-ci participe du développement individuel, il est aussi le moteur de la croissance économique dans une économie de marché. Elément central du processus entrepreneurial, l’entrepreneur est toujours à l’affût de nouvelles opportunités pour agencer et mettre en œuvre les ressources pertinentes afin de transformer ces opportunités en activité économique ou sociale. Ce faisant, l’entrepreneur met en marche un processus de « création destructrice », pour emprunter l’expression de Schumpeter : il crée une entreprise qui produit des innovations, lesquelles forceront les entreprises existantes à s’adapter ou à disparaître. Les différences de niveau de développement et de croissance entre les pays à un moment donné, ou au sein d’un même pays selon les périodes, sont corrélées à l’intensité de l’activité entrepreneuriale qui y règne.

9L’enseignement de l’entrepreneuriat constitue un outil essentiel de diffusion d’une culture entrepreneuriale. Au-delà de la stimulation du goût d’entreprendre et de l’esprit d’entreprise, l’enseignement peut concourir à l’amélioration de l’image de l’entrepreneuriat et de l’entreprise, et à mettre en valeur le rôle de l’entrepreneur dans la société.

10Il peut également être vu comme un levier pour accroître les taux de survie et de succès des entreprises créées. Il peut « rendre la société française plus tolérante en matière de prise de risques, d’acceptation de l’innovation et de reconnaissance de l’initiative individuelle ». Il constitue un excellent moyen de faire découvrir l’entreprise, d’apprendre son fonctionnement, de développer un esprit systémique, d’apprendre à penser l’entreprise d’une façon décloisonnée et globale, et enfin « d’ouvrir l’objectif et sortir du point de vue binaire fonctionnaire/salarié ; c’est proposer un autre chemin pour une partie de la vie professionnelle ou pour toute sa durée ».

11Il nous semble à présent utile de compléter ces analyses d’experts par notre propre vision des raisons qui amènent notre société à souhaiter le développement des formations à l’entrepreneuriat.

12Tendances lourdes. L’entrepreneuriat ne se résume et ne se limite pas à la création d’entreprise, aussi technologique et innovante soit-elle. Il correspond à des situations spécifiques, à un état d’esprit et à des comportements demandés (voire exigés) par la société et les entreprises françaises. Les évolutions affectant notre économie et nos entreprises convergent vers la nécessité – et l’émergence – d’une société plus entrepreneuriale.

13Notre pays a connu cent cinquante années d’intégration économique et sociale, de production de masse, de croissance de la production et de la productivité ; période dont le point de départ correspond à la « révolution industrielle » et le point d’orgue aux « trente glorieuses ».

14Exemples d’entreprise « intégratrice », notamment sur un plan social : Michelin et son système très paternaliste et très protecteur mis en place dans la région de Clermont-Ferrand. Ce modèle, également représenté dans les industries sidérurgique et minière, était sans doute fort peu stimulant pour le développement de l’esprit entrepreneurial. La logique dominante était alors celle d’une économie de production.

15Après les multiples initiatives suscitées par la période de reconstruction de l’après-guerre, voyant émerger de nombreuses petites entreprises, sont apparus des points de fracture. Ils sont contemporains du premier choc pétrolier de 1973, qui marque la fin d’une ère de relative facilité (plein emploi, inflation gommant nombre d’erreurs ou de dérives…), mais ils ont procuré autant d’opportunités et d’interstices pour le nouvel entrepreneur « agile », devenu progressivement plus professionnel [3]. Les points de fracture sont les suivants :

16? Une pression des marchés de plus en plus forte. Elle est liée au basculement d’une économie de l’offre vers une économie de la demande, certains parlant même aujourd’hui d’une économie de solutions. La pression se caractérise par une personnalisation de plus en plus marquée de l’offre, chaque client voulant être considéré comme un « individu unique ». Ce phénomène est particulièrement manifeste dans les marchés de grande consommation où tout est fait pour séduire le client final en restant le plus près possible de ses attentes et de ses besoins. Tout cela a des conséquences pour les entreprises qui opèrent dans ces marchés, car les contraintes de réduction des coûts ne s’atténuent pas pour autant. Dans ces conditions, comment concilier ces deux logiques contradictoires : celle de l’unicité du produit et celle du coût ? Les entreprises y répondent en complexifiant leur système d’offre, leur organisation industrielle et leur logistique. Dans cette perspective, une prime potentielle existe sans doute pour les petites entreprises et les nouveaux entrants qui sont plus flexibles, à l’écoute, et ont plus l’appétit de conquête de clients que de maintien de situations acquises. Les plus grandes entreprises sont également en quête d’aptitudes et d’attitudes managériales plus entrepreneuriales pour relever ces défis.

17? L’évolution des technologies. Nous assistons à une véritable explosion des savoirs applicables aux activités humaines. La production de connaissances scientifiques et techniques des cinquante dernières années représente environ 90 % des connaissances totales de l’humanité. Cette course à la high-tech, tout particulièrement dans l’informatique, l’électronique, les télécommunications et les biotechnologies, offre autant d’opportunités attractives pour des start-up, qui tentent de doubler ou déloger les « opérateurs historiques », forcés de réagir par des mutations souvent radicales (nous pensons par exemple à France Télécom ou à Air France).

18? L’internationalisation des activités. Le phénomène de la mondialisation, l’interpénétration des systèmes et des cultures font que peu d’entreprises peuvent se prétendre directement ou indirectement étrangères à ces forces. Les territoires sont de moins en moins locaux, de plus en plus planétaires, globaux. Le périmètre potentiel d’action des entrepreneurs s’élargit singulièrement, en particulier lorsque leur marché intérieur est limité en volume. Le « conquistador » de la mondialisation doit évidemment avoir un profil particulièrement entrepreneurial.

19? Le pouvoir des actionnaires. Comme le montrent les exigences des fonds de pension, ou plus récemment celles des actionnaires minoritaires qui, plus nombreux et davantage organisés, exercent un pouvoir important sur nombre d’entreprises cotées. Le salarié actionnaire, à travers les stock-options, joue également un rôle non négligeable dans le fonctionnement et la conduite des affaires. Parce que l’actionnariat est devenu un moyen d’augmenter sa rémunération (pour le salarié) ou d’effectuer un placement judicieux (pour le fonds de pension), l’attitude et le comportement des actionnaires ont changé. Ils souhaitent désormais des retours sur investissement de plus en plus rapides et posent généralement comme objectif de base la croissance de la rentabilité, ce qui amène les entreprises à « s’hyperfocaliser » sur cet indicateur.

20Ces pressions nouvelles ou amplifiées sont autant de points de fracture qui créent progressivement une nouvelle situation et donnent beaucoup de vigueur à une logique de désintégration des activités et des relations, qui vont s’organiser, s’ordonner et s’assembler en adoptant de nouvelles formes et configurations. Un processus qui contribue à l’émergence de nouveaux types d’entreprises et d’entrepreneurs, avec de nouveaux comportements d’acteurs.

21Des conséquences à tous les niveaux. Les conséquences s’observent, tout d’abord, sur les stratégies et les objectifs des entreprises qui privilégient, de plus en plus, le recentrage sur le métier et les compétences de base, et par voie de conséquence l’externalisation. Sont toujours privilégiés et considérés comme des éléments incontournables les objectifs de réduction des coûts, d’amélioration de la qualité à tous les niveaux, d’accroissement de la rentabilité et d’amélioration de la flexibilité des outils et des structures. L’externalisation est un phénomène qui s’amplifie et qui entraîne, mécaniquement, en particulier à travers l’essaimage, l’émergence et le développement des petites et des très petites entreprises (TPE). C’est ainsi qu’au cours de la période 1976-1995, la part des entreprises de 1 à 19 salariés a progressé de 11 points. Celle des entreprises dont l’effectif est supérieur à 500 personnes a perdu 10 points. Ces changements sont d’une ampleur considérable sur la structure de l’emploi et des entreprises, et renforcent le poids de ces TPE dans notre économie.

22Conséquence : l’apparition et la multiplication de nouvelles formes de travail et d’organisation. Travail indépendant et/ou autonome, travail à domicile, à distance, à temps partiel et partagé, activités multiples et multi-employeurs, portage salarial, travail en groupe de projet et en réseau se développent rapidement, dans des activités qui concernent aussi bien les services aux particuliers que ceux aux entreprises. Au total, l’entreprise industrielle du début du siècle laisse progressivement la place à une entreprise virtuelle ; le tangible s’estompe au profit de l’immatériel.

23Les relations entreprises-individus évoluent elles aussi : moins d’emplois stables, plus d’emplois précaires ; émergence du concept de « compétences » qui se substitue aux notions éprouvées de poste et de qualification ; érosion du statut de cadre, très connoté socialement dans notre pays, formation « tout au long de la vie »… Toutes ces évolutions convergent vers l’émergence d’une société post-salariale.

24Les conséquences à un niveau individuel sont (pourraient être) que chacun est considéré comme un « marchand de compétences », le marchand de ses propres compétences. Et ce regard sur l’individu au travail nous renvoie à l’entrepreneur d’hier. La nouvelle base de l’échange entre entreprises et individus, entre société et individus, semble bien être les compétences utiles et reconnues : c’est en quelque sorte leur fonction d’utilité socio-économique.

25Ces différentes évolutions et mutations tendent à remettre en cause l’éducation, la formation et l’apprentissage, causant du même coup l’apparition d’interrogations nouvelles.

26De nouvelles façons d’apprendre. Dans ce paysage, des exigences fortes se font jour et s’imposent aux organisations et aux individus. Il faut s’adapter, réagir, innover ; il faut affronter le changement, l’incertitude et la complexité. Tout cela pose bien sûr la question de savoir comment transmettre de nouvelles aptitudes et capacités plus en phase avec les évolutions et les caractéristiques de notre société. En particulier :

  • Comment développer la capacité créative ? « Les entreprises ont été surmanagées au détriment de la créativité… Le manque d’imagination et d’entrepreneurs, c’est la chute de nos sociétés. Aujourd’hui il n’y a plus que des gestionnaires. » [4]
  • Comment développer la capacité de changement ? « Au lieu d’être offensifs, nous nous comportons de manière défensive : nous essayons de nous adapter à la situation quand il faudrait la changer. La plus grande partie de nos ressources, de notre énergie, de notre matière grise, de notre imagination est consacrée à un effort permanent pour ajuster les coûts et les structures. » [5]
  • Comment développer la capacité d’anticipation ? Qui n’apprécie pas toute la pertinence et l’actualité de ce propos non dénué d’humour : « Face au monde qui change, il vaut mieux penser le changement que changer le pansement. » [6]
  • Comment développer un nouvel état d’esprit ? En d’autres termes, « Comment stimuler et développer la rigueur, la fierté, le travail en équipe, l’imagination, la culture du risque ? » [7]
Les réponses partielles qui peuvent être apportées montrent que les compétences, comportements et attitudes des managers et des dirigeants d’entreprise s’articulent de nos jours autour des connaissances et compétences « techniques » ou professionnelles, celles qui correspondent à une formation classique, de la capacité de diagnostic permanent et d’intelligence des situations sociales (entreprises, organisations, relations interpersonnelles), de la capacité décisionnelle et des comportements entrepreneuriaux. L’entrepreneur incarne la créativité, la flexibilité, la réactivité, la prise de risques, l’innovation, la création de valeurs, et c’est parce qu’il apparaît comme « l’homme de la situation » qu’on essaie de transposer ses comportements et aptitudes dans d’autres contextes d’action.

27Ces limites et insuffisances soulignent à quel point il est nécessaire de privilégier de nouvelles façons d’apprendre. Celles-ci peuvent s’articuler autour de :

  • la mise en situation pédagogique et la multiplication de ces situations ; ces situations peuvent être simulées (jeux d’entreprises) ou réelles (apprentissage, stages, études de terrain…), reliées aux activités scolaires, professionnelles ou à d’autres activités ; elles doivent permettre des confrontations au réel, l’exercice des responsabilités, le travail en équipe sur des projets, la prise d’initiatives et de risques calculés et assumés ;
  • l’apprentissage tout au long de la vie : apprendre à cultiver son jardin de compétences, comme un jardinier cultive son potager, pour ne pas prendre le risque de vivre des situations d’exclusion.
Le mot d’ordre peut dès lors devenir « Apprendre à entreprendre », en étant le plus souvent possible acteur de sa formation et moteur dans un processus d’apprentissage dans lequel la façon d’apprendre est tout aussi importante que ce que l’on apprend.

Des approches variées de l’apprentissage

28Les entretiens que nous avons eus avec les experts montrent bien toute la complexité de la question du « comment former » et soulignent toute l’importance du travail à réaliser et des efforts à accomplir pour parvenir à doter les enseignants et les formateurs d’un cadre de référence conceptuel susceptible d’être enseigné.

29De nombreuses études et analyses montrent que la très grande variété des cours et des formations en matière d’entrepreneuriat [8] ne provient pas seulement de la multiplicité des approches possibles pour enseigner cette discipline ou de l’autonomie qui est laissée aux formateurs. Elle s’explique aussi par une insuffisance de rigueur théorique, rigueur qui serait de nature à permettre un consensus autour des questions fondamentales. Le rôle de la recherche dans ce domaine et les orientations qui lui sont données apparaissent donc fondamentaux par rapport à ces questions de cadres théoriques et de méthodes pédagogiques utilisables pour enseigner l’entrepreneuriat. Quelques présupposés pédagogiques sont nécessaires à tout enseignement dans ce domaine.

30Présupposés pédagogiques. Tout d’abord, il semble indispensable de « bien veiller à cibler les enseignements (tant au niveau des publics que des contenus), avec un souci permanent de définir au préalable les objectifs poursuivis » – on s’appuie ici sur les avis d’experts recueillis dans le cadre de notre étude. Il apparaît ensuite nécessaire d’éviter « la trop forte tentation de vouloir se substituer à l’univers professionnel (cabinet conseil, incubateur) en cherchant surtout à privilégier la création d’entreprise ». Il faut également donner du temps au temps et ne pas se « focaliser sur le seul baromètre du nombre de créations suscitées et accompagnées… sinon cet aveuglement risque de gêner la mise en place d’un système d’évaluation des actions plus qualitatif (basé sur le savoir-être par exemple) et plus longitudinal ». Une dernière recommandation est d’éviter de réserver l’enseignement de l’entrepreneuriat à « certaines classes ou groupes (une élite ?) et de le diffuser le plus largement possible en l’adaptant, certes, aux différents publics ».

31Les experts pensent donc qu’il convient d’enseigner l’entrepreneuriat à une grande variété de publics et d’éviter de céder à « la tentation, qui est grande, de se limiter à la seule clientèle naturelle des étudiants, voire des personnes en formation continue mais imprégnées de la culture délivrée par les universités et les grandes écoles, alors que le champ d’intervention est beaucoup plus vaste ». Ils proposent donc, au-delà des études supérieures, de porter ce type d’enseignement dans le secondaire général et technique, voire dans les classes élémentaires. Certains considèrent que cet enseignement doit s’envisager pour des populations en échec scolaire, pour des entrepreneurs potentiels, pour des entrepreneurs actifs, pour des acteurs du développement économique, des consultants, des professionnels de la création d’entreprise et des salariés d’entreprises.

32Par ailleurs, trois niveaux d’intervention se dégagent nettement, à savoir : sensibilisation, formation spécialisée, accompagnement des porteurs de projet. Quant aux objectifs le plus souvent cités, ils concernent l’ouverture des étudiants et des autres publics à l’entreprise et à l’entrepreneuriat, la facilitation des démarches et des parcours des personnes qui portent des projets, le développement de connaissances et de compétences utiles pour entreprendre dans différentes situations et différents contextes.

33La question du profil des intervenants a peu mobilisé les experts. Tout au plus deux d’entre eux soulignent-ils la nécessité d’avoir « des personnes réellement motivées et ayant un peu le profil entrepreneur ». En revanche, il semble essentiel d’impliquer les enseignants, sinon, rien ne pourra se faire en profondeur. Mais « cela pose un problème de statut, ce type d’activité est très consommateur en temps alors que les enseignants sont “payés” pour faire des heures de cours et de la recherche (pour le supérieur). Il faudrait pouvoir en tenir compte car le “bénévolat” a ses limites ». Qu’il soit enseignant ou consultant, le formateur se trouve en effet très souvent confronté à des demandes personnalisées qui ne peuvent être prises en compte qu’à travers un investissement conséquent dans des processus d’accompagnement.

34En ce qui concerne l’enseignement lui-même, une question importante est de savoir si celui de l’entrepreneuriat présente ou non des spécificités par rapport à d’autres enseignements de gestion et de management des entreprises. Constitue-t-il un corpus disciplinaire en tant que tel ? L’analyse des propos tenus par les experts met en évidence au moins trois regards différents sur l’entrepreneuriat en tant qu’objet d’enseignement. Ce mode de présentation, construit sur des « types », a des limites : ces types ne traduisent qu’imparfaitement la variété des situations et des contextes pédagogiques, et reflètent mal la richesse des informations transmises par les experts. Il est évident que ces conceptions doivent être combinées plutôt qu’abordées comme des approches antagonistes et/ou réductrices.

35L’approche contingente. Ce premier regard est parfaitement résumé dans la remarque introductive faite par l’un des experts : « Il est nécessaire de tenir compte de la diversité des situations et des contextes en ne faisant pas systématiquement référence à l’enseignement supérieur. » Un autre précise : « Si l’entrepreneuriat est une discipline à géométrie variable, son enseignement peut aussi prendre des formes différentes selon les buts que l’on se fixe et le public visé. » Un troisième ajoute : « Une manière de rassembler sous un concept fédérateur la multitude de réponses possibles à cette question est de dire que les objets d’enseignement sont ceux, multiples et variés, que l’on jugera (ceci étant fonction des contextes et des publics visés) susceptibles d’améliorer la performance de l’acte entrepreneurial, entendue ici comme l’atteinte d’un minimum d’adéquation entre les résultats de l’action entrepreneuriale et les aspirations et les capacités de ceux ou celles qui entreprennent. » L’idée centrale de ce point de vue est qu’il convient de concevoir l’approche pédagogique et les apports de connaissances (classiques ou plus innovantes) et d’habiletés qui sont le plus à même d’améliorer la performance de l’acte entrepreneurial dans un contexte donné.

36Les experts qui défendent cette approche considèrent que les apports de l’enseignement sont mélangés : ils comportent une partie « classique », alimentée par des disciplines « traditionnelles », et une partie spécifique, alimentée par la recherche et les pratiques professionnelles et/ou pédagogiques. « L’enseignement de l’entrepreneuriat est important car la mise en place d’un projet entrepreneurial ne s’improvise pas. Il est impératif de maîtriser un certain nombre de connaissances, d’adopter des comportements adéquats, et de connaître les différents contextes propices au développement d’un projet… L’enseignement fait appel à d’autres disciplines de la gestion, comme, par exemple, le marketing, la stratégie, la finance, et la gestion des ressources humaines. Il s’agit cependant de faire des emprunts à ces disciplines pour aborder l’entrepreneuriat dans une optique de création d’entreprise, c’est-à-dire comme un processus partant de l’identification d’une opportunité, de sa formalisation, de l’acquisition des ressources, et du lancement de l’activité. »

37Nous incluons dans cette approche contingente un point de vue original qui donne une définition de l’objet d’enseignement et développe différentes voies pour l’aborder : « L’entrepreneuriat concerne, pour l’essentiel, l’émergence et la transformation choisie des organisations humaines. Il s’intéresse ainsi non seulement aux raisons de cette émergence, rejoignant ainsi les préoccupations des économistes, des sociologues, des politologues… mais aussi à la façon dont on peut concevoir et construire de nouvelles activités ou de nouvelles organisations. Il peut ainsi être abordé :

  • comme phénomène : ce qui est, qui y participe, ce qui se fait ;
  • comme processus : comment se fait ce qui se fait et ce qu’il faudrait faire ;
  • comme domaine unificateur de méthodes et de recherches spécialisées, considérées habituellement comme faisant partie de champs différents ;
  • comme façon différente de penser : l’entrepreneuriat a pour objet de concevoir ou d’explorer le virtuel pour le transformer en réel, ce qui amène à repenser les méthodes et les paradigmes habituels du management. »
La pédagogie active par projet. « Les enseignements spécifiques de l’entrepreneuriat sont donc très liés à la conduite d’un projet dans toutes ses étapes. » La formation à la création d’entreprise passe par une mise en situation sur des projets réels et sur des apports de connaissances spécifiques. Il faut « développer des pédagogies actives en entrepreneuriat : travail de groupe, pédagogie par projet, moins de cours magistraux… » Cette pédagogie active doit donner du temps au temps. Elle est une forme d’apprentissage dans l’action (« apprendre en faisant », learning by doing). Certains experts évoquent l’importance des aspects méthodologiques dans cette approche : « Je présente à mes étudiants la méthodologie de création d’entreprise en les faisant travailler sur un projet de création ex nihilo dont ils sont les auteurs. » D’autres mettent en position centrale le concept de dialogique individu/création de valeur développé par Christian Bruyat (voir L’Expansion Management Review, n° 115, page 51).

38Pour bien faire comprendre l’état d’esprit des partisans de cette approche, nous reprenons ci-après un propos qui fait référence à une expérience pédagogique réalisée depuis peu dans des écoles d’ingénieurs et qui nous semble assez représentatif : « Nous avons choisi tout d’abord une pédagogie basée sur la construction d’une première expérience. Il ne s’agit nullement de bâtir l’enseignement sur des bases théoriques non utilisées. Ainsi notre module se déroule sur une année scolaire pour permettre aux étudiants une mise en pratique immédiate et dans la durée. En effet, le temps est un facteur important de cette pédagogie, car il permet au fur et à mesure de l’année de faire évoluer le projet, de prendre du recul et bien entendu de réaliser des études “terrain” qui s’imposent. Nous avons évité un déroulement de type “opération commando” en temps très limité qui n’aurait pas permis aux étudiants de “digérer” de nouveaux concepts éloignés de leurs cursus traditionnels. »

39La synthèse disciplinaire. Vu sous cet angle, l’entrepreneuriat constituerait « un creuset, une synthèse de tout un ensemble de connaissances antérieures, mais pas encore combinées, utilisées avec le fil conducteur de la création d’activités ou d’entreprises ».

40Plusieurs experts pensent que l’entrepreneuriat et son enseignement font appel à des connaissances, des théories, des outils importés d’autres champs disciplinaires. « L’enseignement de l’entrepreneuriat pose problème car l’entrepreneuriat en lui-même est difficile à définir ; l’entrepreneuriat a été traditionnellement abordé au travers d’autres disciplines bien établies comme la sociologie, l’histoire, l’économie, la psychologie ou encore la géographie. L’entrepreneuriat étant une discipline émergente, il est normal que l’objet de l’enseignement ait encore des frontières mal définies. D’aucuns diront aussi que c’est là le propre de l’entrepreneuriat, qui est une discipline transversale et qui fait des emprunts aux disciplines évoquées précédemment. »

41Les apports disciplinaires peuvent concerner une étape particulière du processus : « Pour la construction du business plan, je fais appel à des notions issues d’autres champs disciplinaires comme la stratégie, le marketing, la finance et la comptabilité. » Compte tenu de l’origine disciplinaire de la plupart des experts interrogés, il n’est pas étonnant que les sciences de gestion soient mobilisées : « S’agissant du gestionnaire, dont l’objet générique est la conception et la conduite des organisations à finalité socio-économique… toutes les branches des sciences de gestion sont convoquées : finance, marketing, gestion des ressources humaines, etc. » Néanmoins, cette position oblige parfois à sortir des sciences de gestion : « A l’évidence, tout comme en sciences de gestion, l’entrepreneuriat emprunte à différentes disciplines. Par exemple, comment ne pas s’intéresser à la psychologie pour étudier l’acteur central du phénomène ? »

42Un expert développe une vision grand angle pour bien montrer la diversité des disciplines utiles au regard de la complexité du phénomène et de l’importance des enjeux éducatifs et socio-économiques. Il sépare les disciplines en fonction des objets et/ou des problématiques. C’est ainsi que pour « approcher l’être entrepreneur, pour comprendre les déclencheurs, les motivations et les objectifs », il apparaît utile de mobiliser des savoirs issus de la philosophie, de la psychologie et de la sociologie. Pour « comprendre et identifier le contexte, les opportunités et les freins à l’acte d’entreprendre », l’histoire, l’économie et la géopolitique peuvent s’avérer d’un grand secours. Enfin, pour gérer et manager (le projet, l’entreprise), comme « outils nécessaires et/ou indispensables », les disciplines des sciences de gestion (gestion, droit, fiscalité, statistiques, marketing) semblent s’imposer. En synthèse, pour cet expert, enseigner l’entrepreneuriat « c’est une autre façon de mettre en phase des savoirs éparpillés, de leur donner un but à la fois concret : créer de la valeur, et spirituel : accomplir un être ».

43Il n’y a pas de profil unique de l’entrepreneur et il n’existe pas de « one best way » pour créer ou reprendre une entreprise. Si l’on admet qu’on ne naît pas entrepreneur mais qu’on peut le devenir dans un parcours singulier où les influences sociales, les expériences personnelles et la formation (au sens large) jouent un rôle, à un moment ou à un autre, on comprend bien qu’il ne peut pas y avoir de modèle d’apprentissage de l’acte d’entreprendre unique et idéal.

44Il ressort des réflexions et témoignages de nos experts que le projet de la pédagogie de l’entrepreneuriat doit s’inscrire dans une approche systémique et constructiviste plutôt que normative et positiviste, et adopter une démarche inductive plutôt qu’hypothético-déductive.

45Dans le contexte de la société française, il convient, dans un premier temps, de multiplier et de densifier les actions de sensibilisation et d’acculturation à l’esprit d’entreprendre. L’acte d’entreprendre débute dans la tête des individus, par un changement d’attitudes et de mentalité. Les formations doivent ensuite permettre aux porteurs de projet de recevoir les connaissances, les outils et les supports intellectuels et matériels utiles à leur situation. L’offre et les contenus de formation ne doivent pas exclure des approches plus conceptuelles, nourries par les avancées des recherches sur les entrepreneurs et les démarches entrepreneuriales, de façon à dépasser le classique « Je te donne du poisson et je vais t’apprendre à le manger » par le « Je vais t’apprendre à pêcher le poisson, qui te nourrira toute ta vie ». D’une certaine manière, dans ces situations d’apprentissage concrètes, le véritable pari du formateur est d’enseigner à l’apprenti entrepreneur à faire, sans lui, son métier d’entrepreneur.

Notes

  • [*]
    Alain Fayolle, professeur à l’EM Lyon, directeur de la chaire de recherche en entrepreneuriat, chercheur au CERAG (université de Grenoble), est président de l’Académie de l’entrepreneuriat.
  • [**]
    Patrick Sénicourt, professeur associé l’ESCP-EAP est administrateur de l’Académie de l’entrepreneuriat. Il est fondateur et directeur général d’Ordimega, développeur des logiciels pédagogiques et opérationnels Preface™.
  • [1]
    Ces experts sont des formateurs et des enseignants-chercheurs français d’écoles d’ingénieur, d’écoles de commerce et d’universités. La plupart travaillent avec des publics très diversifiés : étudiants, porteurs de projet, cadres d’entreprise… Voir Alain Fayolle, Les Enjeux du développement de l’enseignement de l’entrepreneurariat, rapport rédigé pour la direction de la technologie du ministère de la Recherche, 2001.
  • [2]
    Voir l’étude réalisée en 1999 par le cabinet Arthur Andersen pour le compte de l’APCE.
  • [3]
    Patrick Sénicourt, « Création d’entreprise : l’ère des BCBG (Bon Créateur, Bon Gestionnaire…) », Revue française de gestion, septembre-décembre 1985.
  • [4]
    Jean-René Fourtou, PDG de Rhône-Poulenc, Le Monde, septembre 1993.
  • [5]
    Henri Lachmann, PDG de Strafor, Le Monde, septembre 1993.
  • [6]
    Aphorisme attribué à l’humoriste français Francis Blanche.
  • [7]
    Jean-René Fourtou, lors d’un colloque sur l’esprit d’entreprendre dans les écoles et les universités, organisé à Lyon, en septembre 1998, par l’Institut de l’entreprise.
  • [8]
    On pourra se convaincre de ce foisonnement en consultant le site de l’Observatoire des pratiques pédagogiques entrepreneuriales (OPPE) piloté par l’APCE et l’Académie de l’entrepreneuriat.
Français

Résumé

En l’absence de profil unique de l’entrepreneur et de recette reconnue de la création d’entreprise, difficile de dessiner un modèle d’apprentissage de l’entrepreneuriat.

Alain Fayolle [*]
  • [*]
    Alain Fayolle, professeur à l’EM Lyon, directeur de la chaire de recherche en entrepreneuriat, chercheur au CERAG (université de Grenoble), est président de l’Académie de l’entrepreneuriat.
Patrick Sénicourt [**]
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    Patrick Sénicourt, professeur associé l’ESCP-EAP est administrateur de l’Académie de l’entrepreneuriat. Il est fondateur et directeur général d’Ordimega, développeur des logiciels pédagogiques et opérationnels Preface™.
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 21/03/2013
https://doi.org/10.3917/emr.116.0034
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