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L'Homme et la société

2008/1 (n° 167-168-169)

  • Pages : 346
  • ISBN : 9782296068100
  • DOI : 10.3917/lhs.167.0163
  • Éditeur : L'Harmattan

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Avant la deuxième guerre mondiale, l'impact de ce qu?on n?appelle pas encore techniques projectives  [1][1] . Ce terme est utilisé pour la première fois par le... (ou tests projectifs), mais test de personnalité ou d?imagination, demeure très faible. Bien qu?Hermann Rorschach ait conçu son Psychodiagnostik en 1921, on n?en trouve que de rares traces dans la littérature psychologique et psychiatrique  [2][2] . Un tout petit article de Mme Loosli-Usteri dans le.... Quant au Thematic Aperception Test de Morgan et Murray, qui date de 1935, il n?en est fait mention nulle part avant 1946.

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Le contraste est donc saisissant entre cette absence d?intérêt et l'explosion, le foisonnement de publications, de séminaires de formation et de groupements institutionnels relatifs à ces épreuves à la Libération. L?artisan principal de ce changement est à coup sûr Daniel Lagache. En introduisant la méthode clinique en psychologie humaine, il modifie et élargit considérablement le champ de la psychométrie.

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Dans la filiation de William Stern, et dans une certaine mesure d?Henri Wallon, il met l'accent sur l'importance d?une approche globale du sujet en situation : « l'emploi clinique des tests, c?est l'observation de conduites expressives en situation  [3][3] . Daniel Lagache, « L?emploi clinique des tests et... ». Il distingue les tests d?aptitudes, qui impliquent l'adaptation à la réalité, et les tests projectifs, du type du Rorschach, qui mettent en jeu une attitude déréalisante, ludique  [4][4] . Daniel Lagache, « La rêverie imageante, conduite.... Dans la même logique, il s?intéresse beaucoup à la méthode Carrard. Alfred Carrard est un ingénieur suisse, Privat-Dozent à l'École Polytechnique fédérale de Zürich, qui s?est spécialisé dans la psychotechnique. Il a mis au point une méthode, qui portera son nom, qui vise à l'étude du comportement et de la personnalité à partir de tests  [5][5] . Les épreuves qui constituent sa batterie sont : le.... L?accent n?est plus mis sur la détection des aptitudes et la précision de la mesure, mais sur la richesse des observations que la situation permet de recueillir. Lagache, à partir de la méthode Carrard, s?efforce de constituer une typologie clinique des comportements devant les épreuves (ex : les impulsifs, les réfléchis, etc.).

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Tout ceci se déroule pendant la guerre, entre 1942 et 1944. Daniel Lagache se trouve alors à Clermont-Ferrand, où l'université de Strasbourg est repliée. Il est responsable d?une consultation médico-pédagogique pour enfants et adolescents inadaptés, et enseigne au centre de formation de sélectionneurs et d?orientateurs de Belle-Ombre. Après la guerre, dans « Souvenir des années maudites », voici comment Henri Piéron décrit cette institution  [6][6] . Henri Piéron, « Souvenir des années maudites », Bulletin....

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« Le centre de Clermont-Ferrand, tout en comportant quelques excellents maîtres de l'université de Strasbourg, [il fait sans doute référence à Lagache], a, au cours de ces années, exercé une influence très fâcheuse, en répandant chez les élèves, bientôt pourvus de postes, un esprit de mystique intuitive complètement opposé à l'effort progressif de la science [?]. Une divination s?inspirant de la physiognomonique, voire de la chiromancie risquait ainsi de s?introduire dans l'orientation professionnelle officielle, qui n?avait plus qu?un pas à faire pour se retrouver chez les somnanbules extra-lucides ! »

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Par ailleurs, il ne cesse de critiquer la méthode Carrard, du fait de son caractère non systématisé, laissant une beaucoup trop grande place à la subjectivité de l'examinateur. Il lui reproche également de se placer ouvertement du côté patronal. La lecture de l'ouvrage d?Alfred Carrard, Le chef, sa formation et sa tâche  [7][7] . Alfred Carrard, Le chef, sa formation et sa tâche,..., lui donne, sur ce point, absolument raison. Hélas pour Piéron, la méthode Carrard aura un énorme succès dans l'univers de l'entreprise (aux usines Michelin, dans les fabriques d?armement, etc.) et dans la sélection des cadres.

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Lagache, quant à lui, envoie ses élèves se former chez Carrard à Zürich (Pierre Naville, Jean Beaussier, Alexandre Vexliard), et les initie, à la même période, au maniement du test de Rorschach. Tout ceci explique l'intérêt passionné que vont rencontrer les épreuves projectives à la Libération, en même temps que les résistances et les réticences qu?elles vont susciter chez les tenants de la psychologie « scientifique », ou « naturaliste » au sens de Lagache. C?est dans ce contexte que va prendre place en France la réception du test de Szondi. On en trouve trace pour la première fois dans un long article de Ruth Bejarano  [8][8] . Ruth Pruschy Bejarano est psychologue au centre d?observation... : « Le test du destin de Szondi », dans la revue Psyché, (numéro spécial, octobre 1948), consacré à « Destin et Avenir ». Ruth Bejarano est une élève de Daniel Lagache. Elle vient de faire un stage chez Szondi à Zürich et entreprend, dans Psyché, de faire connaître au lecteur français, qui l'ignore absolument, la personnalité et l'?uvre du Dr Szondi et ce qui, bien plus qu?un test, s?avère un véritable système. Mais avant de revenir sur cet article initiateur et la polémique qui s?ensuit, je voudrais d?abord dire quelques mots sur la revue Psyché (et sur sa place aux marges de la psychologie et de la psychanalyse en France). Je présenterai ensuite brièvement une biographie de Léopold Szondi et de son ?uvre, et j?analyserai enfin sa réception dans les années cinquante dans l'univers de la psychiatrie et de la psychologie, pour tenter de comprendre les raisons de son rejet, puis de son oubli.

Psyché : une revue de psychologie appliquée

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La revue Psyché a été fondée en novembre 1946 par une psychanalyste plutôt originale et fort peu orthodoxe, Maryse Choisy, pour offrir au grand public cultivé un panorama des sciences de l'homme, alors en train de s?édifier, et de leurs usages pour comprendre la vie collective et les problèmes pratiques de la vie sociale. Le plus sérieux et le plus fantaisiste se côtoient dans cette revue, qui se trouvera rapidement mise au ban de la communauté scientifique et par les psychanalystes (Psyché est le fief des analysants de René Laforgue, alors soupçonné de collaboration, mais aussi de la tendance spiritualiste et catholique du mouvement psychanalytique), et par les psychologues. Les étudiants en psychologie, dans leur Bulletin, condamnent, sous le titre « charlatanisme et psychologie », « une littérature malsaine, pseudo-scientifique, qui établit une confusion fâcheuse entre les sciences psychologiques et les opérations frauduleuses  [9][9] . « Charlatanisme et psychologie », Bulletin du groupe... ». Il n?en demeure pas moins que, dans les premières années de son existence, Psyché s?avère une véritable revue de psychologie appliquée, celle qui diffuse le maximum d?informations concernant la psychologie projective. À titre d?exemple, dans le n° 3 (janvier 1947), Guy Palmade, un autre élève de Lagache, qui travaille alors à la CEGOS, présente « les tests projectifs ». Selon lui, ils répondent à un double but : élargir la psychotechnique et préciser la psychanalyse. Il en expose trois : le test d?association de mots (sans citer Jung), le Rorschach et le T.A.T. de Murray. Dans le n° 5 (mars 1947), Louisa Düss (elle travaille à l'Institut Jean-Jacques Rousseau de Genève et est une élève de Marguerite Sechehaye. Plus précisément, elle est la jeune fille schizophrène guérie par cette dernière grâce à la technique qu?elle a mise au point de psychothérapie des schizophrènes?) questionne : « Qu?est-ce que les taches d?encre de Rorschach ? » (p. 216-320), « Combien de personnes connaissent-elles réellement cette épreuve, et ne la confondent-elles pas avec l'astrologie ou la chiromancie ? ». Elle souligne le retard de la France sur la Suisse où ce test est très utilisé en orientation professionnelle et commence même à l'être en orientation scolaire pour la sélection des étudiants aux grandes écoles. C?est une technique riche mais complexe, pas du tout un procédé divinatoire mais une méthode scientifique d?examen de la personnalité dont elle explique comment on l'interprète.

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Dans la revue n° 7 (mai 1947), la même Louisa Düss présente : « La méthode des fables en psychanalyse infantile », c?est-à-dire le test des fables à compléter qu?elle a construit en 1940, pour les psychanalystes d?enfants du Centre psychopédagogique du Dr Repond, dans le Valais. Dans le n° 9, le Dr Henri Arthus présente : « Un test d?activité créatrice : le Test du Village » (juillet/août 1947, p. 850-868). Construit peu avant la guerre par Kuyper et Van Lennep, de l'Institut psychotechnique d?Utrecht, et repris par lui-même et le Dr Mabille, ce test sera introduit au Centre psychopédagogique Claude Bernard par Mireille Monod, en même temps que le Rorschach. Dans le n° 17, Françoise Dolto expose l'interprétation psychanalytique des dessins d?enfants. Dans le n° 37, Hans Zulliger présente les tests de Rorschach et de Behn, Guy Palmade le test des positions caractérielles, qu?il vient de créer (n° 37), et Félix Cesselin : l'adaptation française du Terman-Merill. La Revue de psychologie appliquée n?existant pas encore et le BINOP demeurant relativement muet sur ces questions, Psyché fonctionne bien alors, entre 1946 et 1950, comme un véritable support de diffusion concernant ces techniques. Quant au test de Szondi, on le retrouve à deux reprises dans la revue : sous la plume de Ruth Bejarano et sous celle de Joseph Gabel, un autre élève de Lagache, (n° 61-62, novembre 1951). Exposant la « valeur clinique du test de Szondi », il revient sur la polémique que ce test a suscité pour le défendre. Mais d?abord quelques éléments sur l'homme et l'?uvre.

Léopold Szondi (1893-1986)

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J?emprunte ces éléments biographiques à l'article de Jacques Schotte dans le Dictionnaire International de la Psychanalyse d?Alain de Mijolla, (p. 1690-1691) et à Henri Ellenberger : Histoire de la découverte de l'inconscient, (p. 892-893), ainsi qu?à l'article déjà cité de Ruth Bejarano.

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Léopold Szondi est né en 1893 à Nitra, en Slovénie, mais passera l'essentiel de sa vie, jusqu?à la deuxième guerre mondiale, à Budapest. Il est diplômé de médecine en 1922 et se spécialise en endocrinologie. De 1919 à 1924, il est l'assistant du professeur de psychologie expérimentale Ranschburg. Il se passionne alors pour la psychiatrie. De 1927 à 1941, il enseigne la psychopathologie à l'École supérieure de pédagogie thérapeutique de Budapest et commence ses recherches propres sur l'analyse des constitutions.

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Il s?intéresse très tôt à la psychanalyse, mais il n?est pas analysé. Il est surtout proche d?Imre Hermann, « l'ermite de Buda », selon Freud ; ce dernier élabore alors sa théorie sur « l'instinct de cramponnement » chez le nourrisson, qui ouvrira la voie aux travaux de Spitz et Bowlby sur l'attachement. Dans la décennie 1927-1937, selon Jacques Schotte, Szondi bascule des constitutions au destin, de la génétique à la psychanalyse, mais c?est une manière de présenter les choses. En fait, Szondi n?abandonnera jamais l'idée de constitution, ni de support génétique des pulsions. En 1937, la revue hollandaise Acta Psychologica publie un mémoire de quatre-vingt pages en anglais : Analysis of marriages, salué par Freud selon Schotte, et qui passe inaperçu selon Ellenberger. Szondi y montre en s?appuyant sur des arbres généalogiques que le choix matrimonial est déterminé inconsciemment par une affinité génotropique entre les deux partenaires. Il nomme ce phénomène, à la fois biologique et psychique : génotropisme. Voici comment Ruth Bejarano retrace « le récit de cette découverte » (Psyché, n° 23-24, p. 1130).

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« Une malade, soignée par lui pour certains troubles névrotiques, de nature obsessionnelle et apparemment guérie, revient le consulter quelques années plus tard pour de nouvelles obsessions. Au cours d?une maladie de son enfant, à qui elle administrait les médicaments nécessaires, elle fut envahie par l'idée qu?elle pourrait l'empoisonner. Depuis, elle souffre de cette crainte, qui s?est étendue. Offrant notamment des sucreries à son mari, à son enfant, à ses invités, elle est constamment tourmentée par ses idées d?empoisonnement. Elle sait que ce sont là des ? bêtises ? mais ne peut se débarrasser de cette idée. Et, avec des larmes dans les yeux, elle demande à Szondi : ? Avez-vous déjà rencontré une personne qui se laisse tourmenter par des idées aussi idiotes ? ?.

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« Oui, explique Szondi. Depuis des années vient périodiquement le consulter une aimable vielle dame, vivant à la campagne, qui se plaint des mêmes maux ? et presque dans les mêmes termes.

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« Le mari de la malade, jusque-là silencieux, dit alors subitement : ? Je connais le cas, Docteur ! Cette vieille dame est ma mère. ?

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« C?est la destinée semblable de ces deux personnes qui a suggéré pour la première fois à Szondi la question : ? Pourquoi cet homme est-il tombé amoureux, justement de cette femme-ci et pas d?une autre et qui, plus tard, a été poursuivie par la même ? déesse vengeresse ? que sa propre mère ? ?.

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« Fouillant alors leur histoire, il apprit que le mari et la femme connaissaient leur mutuelle existence avant leur mariage, mais sans jamais s?être rencontrés. Le père du mari et un oncle de la femme étaient en effet cousins germains. Cet oncle avait toujours voulu les réunir, disant que Dieu les avait faits l'un pour l'autre. Malgré cela, la jeune fille faisait, à dix-huit ans, un mariage de raison, semblant vouloir ainsi se soustraire à sa destinée. Pourtant, son mariage étant rompu après quelques mois, elle retournait chez ses parents et faisait alors la connaissance de son mari actuel.

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« Szondi se rendait parfaitement compte que ce mariage ? destiné ? ne serait considéré par tout autre psychiatre ou psychologue que comme un simple hasard, ne présentant aucun caractère scientifique. »

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Pour lui ce fut pourtant l'étincelle.

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Ce n?est en fait qu?en 1939 que les idées de Szondi commencent à être connues. Sa communication au Congrès international de pédagogie thérapeutique fait, selon Ellenberger, sensation. Il a déjà élaboré son test : le Triebdiagnostik, qu?il présente pour la première fois (le test ne sera édité qu?en 1947). Il est alors entouré d?une équipe de jeunes chercheurs dont Susan Deri, qui va introduire l'épreuve aux États-Unis  [10][10] . Susan Deri, Introduction to the Szondi test, New-york,....

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Szondi est chassé de l'université en 1941 par le régime pro-nazi de l'amiral Horti. Il est déporté à Bergen-Belsen (avec sa femme et ses deux enfants), mais parvient à se réfugier en Suisse en 1944. Il est d?abord hébergé par le fils d?Auguste Forel et travaille à la prestigieuse clinique des Rives de Prangins. Puis il s?installe à Zürich comme psychothérapeute, sans aucune charge universitaire. Il enseigne sa méthode à l'Institut psychotechnique de Zürich (chez Carrard donc, que nous retrouvons ici) et dans différents groupes d?étude privés.

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En 1944, il publie L?analyse du destin (Schicksalanalyse), fondement théorique de son ?uvre (à Bâle).

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En 1947, le test lui-même (Triebdiagnostik) chez Hans Huber à Bern  [11][11] . Le test est diffusé en France par le Centre de Psychologie....

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En 1952, Triebpathologie, (Pathologie pulsionnelle), qui se veut une révision de la psychiatrie à la lumière des données fournies par le test.

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En 1956, Ich Analysis (Analyse du Moi) dédié à la mémoire de Freud pour le centenaire de sa naissance, ouvrage consacré à l'éducation et à la socialisation des pulsions.

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En 1963, Schicksalanalytische Therapie. Il expose sa méthode thérapeutique et ouvre le dialogue avec la psychiatrie et la psychanalyse de son temps. Son compatriote, Nicolas Abraham écrit à propos de ce livre :

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« Ce n?est pas tout à fait de la psychanalyse, mais comme traité de psychiatrie, c?est le seul qui vaille la peine d?être lu. »

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Mais son ?uvre, après avoir suscité de vives polémiques dans les années cinquante, sombre progressivement dans l'oubli. Elle ne va pas y tomber totalement grâce au professeur de psychologie de l'université de Louvain, Jacques Schotte, qui, dans la décennie 1970, va entreprendre de la diffuser dans un langage plus accessible et de la réhabiliter  [12][12] . Jacques Schotte, Szondi avec Freud, sur la voie d?une.... Grâce à Jacques Schotte, Szondi est ainsi nommé docteur honoris causa de l'université de Louvain en 1969, et il organise en 1977 une décade à Cerisy consacrée à l'analyse du destin en présence de Szondi.

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Szondi est mort à Küssnacht en 1986. Il existe une société et un Institut Szondi à Louvain (avec Jacques Schotte et Jean Melon) : le Centre d?Étude Pathoanalytique, c?est le groupe le plus dynamique. Il existe aussi des sociétés Szondi à Liège et à Zürich. En France, il y a le GERSAG (Groupe d?études et de recherches szondiennes pour l'approfondissement de la graphologie) et à Montpellier un groupe d?études szondiennes qui édite une revue : Fortuna. Autant dire, quelques isolés qui crient dans le désert.

L??uvre de Szondi, telle qu?elle est présentée en France

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En 1948, deux articles paraissent simultanément concernant le test de Szondi. Le premier déjà cité est celui de Ruth Bejarano. Le second émane d?Henri Ellengerger et est publié dans le Tome IV de L?Évolution Psychiatrique de 1948 (c?est le texte d?une causerie faite au centre neurologique de Montpellier)  [13][13] . Henri Ellenberger, « À propos de l'analyse du destin....

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Selon Ellenberger, « la doctrine édifiée par le savant hongrois constitue une synthèse d?une ampleur et d?une audace inouïe » (p. 222). Quant au test :

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« C?est un test de psychologie profonde d?une valeur inégalée. Ses résultats sont de l'ordre de ceux que des semaines de psychanalyse permettent d?obtenir [?] un précieux radar psychologique, qui non seulement pénètre à travers les zones les plus secrètes de l'inconscient, mais encore détecte les prédispositions héréditaires et prospecte dans l'avenir, les destinées possibles de l'individu. »

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Quelle est donc cette chose merveilleuse ? L?idée force de Szondi est que la manière dont un sujet vit, c?est-à-dire naît, grandit, se marie, travaille et meurt exprimerait une sorte de plan caché, de formule personnelle, qu?il explique à la fois par la constitution, et par l'idée d?un inconscient familial. Sa question devient alors : qu?est ce qui nous pousse à ces choix en amour, amitié, profession (opérotropisme), maladie, mort, (thanatotropisme). Quelles sont les extériorisations vitales qui guident ce plan caché et quelles méthodes permettent de rendre apparente « la main cachée du destin » ? Il en utilisera successivement deux : les recherches généalogiques, et, celles-ci s?avérant très longues et fastidieuses, le test.

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L?analyse du destin de Szondi est donc une analyse généalogique de l'inconscient familial, lequel se situe entre l'inconscient individuel de Freud et l'inconscient collectif de Jung.

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Dans son élaboration, il est influencé par la notion de « névrose de destinée » (Schicksalneurose), développée par Freud en 1920 dans Au delà du principe de plaisir. Freud désigne par là une forme d?existence caractérisée par le retour périodique d?événements identiques, d?enchaînements malheureux auxquels le sujet semble être soumis comme à une fatalité extérieure, alors qu?il convient d?en chercher le ressort dans l'inconscient et dans la compulsion de répétition.

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Il est aussi marqué par la notion d?empreinte directrice, d?engramme ou de « style de vie » d?Adler, et par l'ouvrage d?Allendy (1927), Le problème de la destinée.

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Une telle psychologie poursuit alors deux buts :

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- réconcilier le sujet avec ses aïeux, et avec ce qu?il a hérité d?eux en tant que legs pulsionnel ;

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- prédire l'avenir. On entre là dans un domaine hautement spéculatif, celui des devins et des occultistes, naïfs ou charlatans. Les psychologues répugnent à s?y aventurer et seuls Jung et Szondi l'ont osé jusque-là.

Le test lui-même

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Étalonné sur 4 000 personnes parmi lesquelles 100 paires de jumeaux, il a été conçu comme une méthode simplifiée pour établir la formule instinctive d?un individu. Le procédé est d?une grande simplicité (la passation ne nécessite à première vue aucune compétence particulière, c?est l'interprétation qui est complexe). On présente au sujet six séries de huit photos. Celles-ci représentent des malades mentaux, ou des criminels qui, selon Szondi, incarnent les huit pulsions (ou instincts) fondamentaux : un sadique, un homosexuel, un hystérique, un épileptique, un schizophrène catatonique, un paranoïaque, un dépressif et un maniaque.

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On lui demande de choisir pour chaque série les deux photos les plus sympathiques et les deux photos les plus antipathiques, le principe de l'épreuve étant que ces choix reflètent les pulsions profondes du sujet :

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- les choix positifs : les pulsions acceptées ;

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- les choix négatifs : les pulsions refoulées ;

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- les choix à la fois positifs et négatifs pour le même facteur : l'ambivalence.

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Une telle passation ne dure pas plus de cinq minutes. Les résultats forment un profil où se dessine la formule pulsionnelle du sujet.

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Néanmoins, le hasard ou d?autres facteurs (beauté ou laideur du sujet, sexe, port ou non d?une barbe, etc., tous ces points feront l'objet des critiques du test) pouvant jouer un rôle important dans le choix des photos, il est recommandé que l'épreuve soit exécutée dix fois à deux ou trois jours d?intervalle. L?ensemble des dix profils permettant d?interpréter les choix permanents et de rejeter les choix aléatoires.

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Il s?agit là évidemment d?une limitation drastique des conditions d?application. À part à l'hôpital psychiatrique, où, selon l'heureuse expression de Binet, « on a les sujets sous la main », on ne voit guère de possibilités de telles répétitions en orientation ou en sélection professionnelle. C?est pourtant, selon Ruth Bejarano, un des intérêts principaux du test. Elle énumère ainsi les applications :

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- en thérapeutique psychiatrique, il permet de connaître les pulsions dangereuses du sujet, et de l'aider, par la psychothérapie, à les maîtriser ;

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- en éducation, le principe est le même : il ne s?agit pas de supprimer mais d?humaniser les besoins pulsionnels, de les socialiser ;

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- en criminologie, le test permettrait le dépistage du danger criminel latent et de vérifier l'efficacité des mesures de redressement. Quant à l'orientation et à la sélection professionnelle, Szondi a établi un tableau de familles de professions qui sont en lien avec des familles de maladies pulsionnelles (sexuelles, schizoformes, épileptiformes, sadiques, etc.).

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Cela ne veut absolument pas dire que chaque professionnel de ces métiers souffre de la maladie pulsionnelle correspondante, mais bien au contraire qu?une orientation réussie lui permet d?y parer et d?exceller dans cette profession. À titre d?exemple, les psychologues et les psychiatres figurent dans les professions paranoïdes, avec les juges, les espions, les détectives (!). Tout ceci comme on s?en doute ne pouvait susciter qu?une avalanche de critiques.

Qu?est ce qui va être critiqué dans le test de Szondi ?

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C?est tout d?abord la technique, c?est-à-dire le fait d?employer des photos pour le diagnostic pulsionnel. Il y a derrière ce choix un postulat physiognomoniste : les sujets sélectionnés pour les photos ont « la tête de l'emploi » (du sadique, de l'homosexuel, du dépressif, etc.). C?est ensuite le choix des photos et l'équivalence ou l'homogénéité de la série. Mais c?est surtout la validité (plusieurs articles insistent sur ce point) et enfin la théorie sous-jacente. Il y a en effet trois bases à la doctrine de Szondi, qui s?avèrent difficilement conciliables : la psychanalyse, la théorie psychiatrique des constitutions, la génétique.

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Szondi, sur ce dernier terrain, s?avance beaucoup ; selon lui, les gènes servent de support aux pulsions et transmettent ces dispositions d?une génération à l'autre. Or, on ne sait rien alors (ni aujourd?hui encore d?ailleurs) de la transmission génétique des troubles psychiques. Et enfin, la doctrine de Szondi est trop matérialiste et n?accorde qu?une place minime aux facteurs extérieurs, donc à la sociogenèse des troubles psychiques.

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Malgré toutes ces critiques, certains, en particulier dans l'univers de la psychiatrie, s?en accommodent fort bien.

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Erich Stern, dans les Annales Médico Psychologiques  [14][14] . AMP, « Le test de Szondi », tome I, 1950, p. 18-... écrit :

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« Un test peut donner des résultats utiles même lorsque l'on juge que la théorie sur laquelle il se base n?est pas entièrement fondée. »

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Ellenberger quant à lui évoque « un distingué psychotechnicien de Zürich qui déclarait qu?il se souciait fort peu des gènes et du genotropisme, mais que le test de Szondi lui donnant les résultats les plus précieux, il n?était pas prêt à y renoncer  [15][15] . Henri Ellenberger, op. cit., p. 228. ».

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D?autres critiques sont bien plus radicaux. Dans Enfance  [16][16] . Enfance, tome III, n° 1, 1950, p. 65-73., paraît un article signé d?Anne Ancellin et des Dr Henri Duchêne et Marcel-Paul Schützenberger intitulé « Recherche critique sur la théorie et le test de Szondi ». Les auteurs, c?est-à-dire en fait surtout Anne Ancellin ont fait passer le test à cent sujets mâles adultes normaux de la région parisienne, et ont trouvé 77 % d?homosexualité consciente et acceptée et 78 % de catatonie refoulée (!!). Par ailleurs, avec la méthode du « half split », ils parviennent à montrer qu?il n?y a aucune homogénéité entre les photos représentant une même maladie. Quant à la fidélité, elle ne vaut guère mieux. Ils s?interrogent alors (p. 73) sur le problème le plus passionnant que soulève le test de Szondi : celui de son succès malgré son manque total de valeur !

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Cet article assassin sera par la suite constamment cité par les « anti-szondiens », en tête desquels Henri Piéron dans le BINOP de mai/juin 1950 (p. 80).

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« Fondée sur une théorie biogénétique entièrement a priori, ramenant la personnalité à quatre couples pathologiques, opposant homosexualité au sadisme, épilepsie à hystérie, catatonie à paranoïa, dépression à manie, comme si le normal n?existait pas [?], le test se heurte aux plus graves objections et il est difficile de comprendre que l'on puisse l'utiliser pour l'orientation professionnelle. »

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Et de citer l'étude conduite par Anne Ancellin et les Dr Duchêne et Schützenberger dont les résultats « confirment pleinement l'absurdité qu?il peut y avoir à prétendre utiliser ce test pour le diagnostic d?une personnalité normale ». À bon entendeur conseiller d?orientation qui pourrait avoir une telle tentation, salut ! Quant aux psychiatres, qu?ils se débrouillent avec leurs aliénés, s?ils pensent utile de se munir d?une méthode aussi absurde et infondée.

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Le ton est très différent dans la Revue de Psychologie Appliquée  [17][17] . Revue de Psychologie Appliquée, 1950, Tome 1, n° 4,... où paraît la traduction d?un article d?Arthur Kobler, psychologue à l'hôpital de Topeka, Kansas : « Recherches sur la validité du test de Szondi ». Reprenant de nombreuses études américaines, il conclut que la validité du test est faible, (point 15) mais du même ordre que celle du Rorschach, telle que calculée par la même méthode (le Q de Stephenson) et que, de toutes façons, comme le Rorschach, le test « rend » en clinique, ce qui explique son succès. Pour lui, l'absence de validation est caractéristique de tous les tests projectifs, mais on ne peut pas écarter l'idée que c?est peut-être le résultat d?une insuffisance méthodologique, plutôt que d?une mauvaise qualité fondamentale de ces tests.

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Enfin, dans les Annales Médico Psychologiques de 1953 paraissent deux articles portant sur la validité du test de Szondi, à partir d?une même étude, réalisée à Sainte Anne dans le service du professeur Delay.

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Le premier émane de Delay, Pichot, Perse et Deniker, et l'autre de Ruth Pruschy Bejarano (toujours elle). Ces deux études sont contradictoires, l'une affirmant l'absence de validilté du test, et l'autre sa validité, et Delay, Pichot et Perse en concluent que les résultats intéressants obtenus proviennent sans doute autant du sens clinique aigu du testeur que de la valeur intrinsèque du test.

Conclusion

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Ainsi, en analysant la littérature de cette époque, on constate toute la pertinence, cruelle d?ailleurs, de la question posée par Anne Ancellin : aucune des affirmations de Szondi ne semble contrôlée, sa théorie génétique des pulsions « gêne », c?est le cas de le dire, et cependant cela marche ! Le test de Szondi cristallise beaucoup des reproches qui sont faits aux épreuves projectives, mais en même temps crée les conditions d?une observation privilégiée qui s?avère fructueuse.

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Après 1955, ces publications diminuent beaucoup. On peut cependant noter que Didier Anzieu et Catherine Chabert, dans leur ouvrage sur Les méthodes projectives, qui paraît aux PUF en 1961, présentent sur plusieurs pages le test de Szondi, sans aucune critique. Mais en France, les deux seuls épreuves projectives vraiment utilisées alors sont le Rorschach et le T.A.T. Quant à Anne Ancellin, devenue par la suite Schützenberger, et ayant définitivement viré de bord après sa rencontre avec Moreno, il est piquant de noter qu?elle publiera bien plus tard, en 1993 (aux Éditions de l'Épi) un best-seller : Aïe mes aieux !, dans lequel elle reprend l'idée szondienne d?inconscient généalogique, sans faire aucunement référence à l'?uvre de Szondi qu?elle avait critiquée si férocement dans sa jeunesse.

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On peut enfin souligner que le destin de l'?uvre de Szondi présente des points communs avec celle de Binet, toutes deux écrasées et masquées par leur test devenu célèbre. Et qu?ainsi, l'arbre ait caché, et cache encore la forêt.

Notes

[1]

. Ce terme est utilisé pour la première fois par le psychologue américain Franck en 1939 et systématisé par David Rapaport en 1946 (David Rapaport, « Diagnostic Psychological testing », vol. 2, 1946, p. 7).

[2]

. Un tout petit article de Mme Loosli-Usteri dans le BINOP de 1938 (n° 7-8, 1938, p. 162) et une présentation beaucoup plus conséquente par Françoise Minkowska dans les Annales Médico psychologiques en 1941.

[3]

. Daniel Lagache, « L?emploi clinique des tests et le diagnostic du caractère », Bulletin de la Faculté des Lettres de Strasbourg, 1942.

[4]

. Daniel Lagache, « La rêverie imageante, conduite adaptative au test de Rorschach », Bulletin de de l'Institut National d?Orientation Professionnelle, zône Sud, n° 1, 1943, p. 1 à 7.

[5]

. Les épreuves qui constituent sa batterie sont : le double chariot, le gravimètre, le casse-tête bois (Wiggly Block), le casse-tête métal, le trémomètre.

[6]

. Henri Piéron, « Souvenir des années maudites », Bulletin de l'Institut National d?Orientation Professionnelle, n° 1, janvier-février 1945, p. 1 à 9.

[7]

. Alfred Carrard, Le chef, sa formation et sa tâche, Éditions Delachaux et Niestlé, Neuchâtel, 1942, (4e édition).

[8]

. Ruth Pruschy Bejarano est psychologue au centre d?observation de Villejuif. Elle est l'épouse d?Angelo Bejarano, dont elle divorcera rapidement. Il semble qu?elle ait travaillé dans les années 1950 au Centre Psychopédagogique Claude Bernard et soit ensuite partie dans le midi, (communication orale de Claire Doz-Schiff).

[9]

. « Charlatanisme et psychologie », Bulletin du groupe d?études des étudiants de psychologie de l'université de Paris (GEPUP), n° 9, avril 1949, p. 28.

[10]

. Susan Deri, Introduction to the Szondi test, New-york, Grune and Stratton, 1949, édité en français chez de Boeck-Université, 1991.

[11]

. Le test est diffusé en France par le Centre de Psychologie Appliquée mais pas traduit, il n?est plus actuellement au catalogue.

[12]

. Jacques Schotte, Szondi avec Freud, sur la voie d?une psychiatrie pulsionnelle, De Boeck-Université, 1990.

[13]

. Henri Ellenberger, « À propos de l'analyse du destin de Szondi », L?Évolution Psychiatrique, tome IV, 1948, p. 219-228.

[14]

AMP, « Le test de Szondi », tome I, 1950, p. 18-38.

[15]

. Henri Ellenberger, op. cit., p. 228.

[16]

Enfance, tome III, n° 1, 1950, p. 65-73.

[17]

. Revue de Psychologie Appliquée, 1950, Tome 1, n° 4, p. 279-287.

Plan de l'article

  1. Psyché : une revue de psychologie appliquée
  2. Léopold Szondi (1893-1986)
  3. L??uvre de Szondi, telle qu?elle est présentée en France
  4. Le test lui-même
  5. Qu?est ce qui va être critiqué dans le test de Szondi ?
  6. Conclusion

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