CAIRN.INFO : Matières à réflexion

Depuis quelques années, grâce notamment aux apports des écoles européennes (française et anglaise) et américaines (Canada et États-Unis), l’approche culturelle en géographie s’est renouvelée, en approfondissant ses concepts et en élargissant le cadre de ses travaux empiriques. Néanmoins, l’art et les artistes sont encore trop rarement placés au centre des préoccupations des géographes.

1Même si depuis peu, on constate que de (jeunes) géographes s’intéressent à l’art et aux pratiques artistiques en ville, la réflexion suivante de Maria Gravari-Barbas, elle-même géographe, reste d’actualité : « Assez étonnamment, les géographes n’ont pour l’instant pas abordé la question de l’appropriation des friches industrialo-militaires par les artistes, malgré les implications importantes de ce mouvement pour l’espace urbain, ce qui témoigne peut-être d’une certaine frilosité de la discipline devant des objets qui touchent à des domaines tels que la production culturelle contemporaine et ses impacts spatiaux » [1].

2Ce bref article se veut une contribution à la réflexion actuelle sur les rapports complexes qu’entretiennent les lieux artistiques avec leur quartier d’implantation voire avec l’agglomération dans son ensemble, mais aussi, plus généralement, avec l’économie métropolitaine et les politiques urbaines. Cette présentation s’inscrit dans la suite des travaux amorcés lors du premier colloque international organisé en France sur les « Nouveaux territoires de l’art » (à Marseille en février 2002), et prolongés depuis par de nombreuses études, souvent empiriques, portant sur le rôle et l’impact des « friches culturelles » dans les politiques urbaines.

3Il est frappant de constater la montée en puissance de l’économie et du marketing urbain dans le champ de l’art et de la culture. Autrefois opposées de manière caricaturale, la culture et l’économie semblent aujourd’hui quasiment indissociables dans la compétition exacerbée que se livrent les métropoles. Ce nouveau paradigme urbain trouve son point d’appui théorique dans le concept de « ville créative » très en vogue aux États-Unis (Cf. R. Florida). Dans la pratique, les municipalités affectent à la culture en général, et aux « nouveaux territoires de l’art » en particulier (friches culturelles, Art factories, etc.), des propriétés disparates qui dépassent de loin leur objet même : ces lieux pourtant fragiles, parfois conçus comme éphémères, doivent être tout à la fois « lieux de vie », outils de requalification urbaine et leviers économiques. N’est-ce pas leur prêter trop de qualités ? N’est-ce pas trop en attendre ?

Quelques éclairages sémantiques

4Avant d’évoquer les « friches culturelles » et leurs impacts, quelques précisions de vocabulaire s’imposent. En effet, s’agissant à la fois d’un type de lieu et d’un phénomène émergents, les vocables pour les décrire sont nombreux, et aucun ne s’est jusqu’à maintenant véritablement imposé. Les acteurs de ces lieux mais aussi les chercheurs qui les étudient parlent ainsi tantôt de « lieux alternatifs », tantôt de « friches culturelles », tantôt de « fabriques artistiques » (en référence aux art factories d’Amérique du Nord et de Grande-Bretagne), tantôt de « centres culturels off » voire simplement de « culture off » (par rapport et en opposition à une « culture in » ou « officielle » qu’il faudrait aussi définir), de « squats artistiques » (en référence au côté souvent illégal de l’occupation de ces lieux), etc. Bien que ces expressions mettent l’accent sur un ou plusieurs aspects – artistique, spatial, morphologique, social – d’un même phénomène, elles sont employées indistinctement, l’une pour l’autre, la plupart du temps comme synonymes les unes des autres. Malgré la richesse du champ sémantique des friches à vocation culturelle, ces appellations ne nous informent pas vraiment sur des points fondamentaux : s’agit-il de lieux éphémères ou pérennes ? Subventionnés ou non ? Légaux ou illégaux ? Nés d’une initiative artistique et citoyenne ou voulus par les pouvoirs publics ?

5Plus récemment est apparue une nouvelle expression, qui a tout de suite retenu l’attention : les « nouveaux territoires de l’art », appelés NTA dans le jargon des experts et des politiques de la culture. Cette expression n’est pas venue du terrain. Elle a été forgée par la Délégation interministérielle à la Ville (la DIV), au début des années 2000, alors que le ministère de la Culture de l’époque ainsi que la DIV souhaitaient davantage prendre en considération le phénomène des « friches culturelles », en plein essor en France comme en Europe. Le « rapport Lextrait », du nom de son auteur Fabrice Lextrait, spécialiste de la question et lui-même acteur des lieux artistiques alternatifs, fut publié en 2001 suite à une commande du secrétaire d’État au patrimoine et à la décentralisation culturelle Michel Duffour. C’est le premier document de synthèse officiel qui présente un panorama complet des initiatives artistiques alternatives en France, rassemblées sous l’appellation : « les nouveaux territoires de l’art ». Même si cette dénomination ne fait pas l’unanimité, elle a le mérite d’associer deux notions fondamentales et indissociablement liées : la notion de territoire – au cœur de la réflexion de la géographie – et l’art – sous toutes ses formes. Last but not least, l’expression NTA, ne serait-ce que parce qu’elle a été fabriquée et officialisée par les experts du ministère, comporte en elle-même un caractère politique.

6D’ailleurs, elle sert parfois de label à certaines municipalités qui souhaitent mettre en avant leurs stratégies culturelles progressistes et leur soutien à des projets artistiques alternatifs.

L’art, l’économie créative et la ville : nouveau tiercé gagnant ?

7La situation d’un lieu culturel dans la ville n’est pas anodine. Sans chercher à lui conférer plus de propriétés qu’il n’en a, il est indéniable qu’un établissement culturel influe de diverses manières sur son environnement urbain, économique et social. Non seulement un équipement culturel peut contribuer au développement culturel d’un quartier, il peut en améliorer l’image, mais il peut aussi jouer un rôle non négligeable dans les processus de requalification, de revivification ou de gentrification actuellement à l’œuvre dans les grandes métropoles mondiales. Pour tous ces aspects, les « nouveaux territoires de l’art » sont particulièrement sollicités. De nos jours, que ce soit à Montréal, à Buenos Aires, à Londres, à Berlin ou même à Shanghai, les friches urbaines ne sont plus automatiquement considérées comme du rebus, et, pour peu qu’elles présentent un intérêt architectural ou géostratégique, elles sont réhabilitées par des acteurs publics ou privés. Ce mouvement de « réemploi », pour emprunter à l’architecte Patrick Bouchain un terme qui lui est cher, est particulièrement fort dans les anciennes villes industrielles des pays développés, dont les friches industrielles constituent une des caractéristiques du paysage urbain. Or, en les recyclant, les villes se recyclent elles-mêmes en « villes post-industrielles » voire en « villes créatives ».

8C’est le cas, en France, de Saint-Étienne, de Marseille ou encore de quelques villes du Nord-Pas-de-Calais, y compris des plus inattendues – car très longtemps bastions de l’industrie puis touchées de plein fouet par la crise –, comme Roubaix (avec La Condition publique), Lens (avec le Louvre-Lens dont l’ouverture est prévue en 2012, mais aussi et surtout avec Culture commune, créée et animée par Chantal Lamarre à Loos-en-Gohelle, en plein cœur de l’ancien bassin minier), et Calais, qui aimerait ne pas être connue que pour sa « jungle » et ses sans-papiers étrangers, mais aussi pour son programme culturel et son Channel. Voici ce que disait Hugues Falaise, directeur général de la Ville de Calais, à propos du Channel, nouveau centre culturel conçu par Patrick Bouchain et inauguré fin 2007 dans les anciens abattoirs de la ville : « Nous avons une image de ville pauvre, de désert culturel. Nous avons besoin de vitrines artistiques, ce qui permettra d’attirer des investisseurs privés pour prendre part à la rénovation urbaine, même si nous en attendons d’abord une rentabilité culturelle et sociale » [2]. En un mot comme en mille, tout est dit : on espère du Channel qu’il redorera le blason de la ville de Calais, qu’il contribuera à y faire venir des entreprises qui, elles-mêmes, pourraient participer à la rénovation urbaine. Même en matière sociale et culturelle, le Channel se doit d’être un équipement rentable pour la ville. En clair, la municipalité n’en attend pas une rentabilité économique mais elle lui assigne une mission d’animation socioculturelle. Certes, il faut faire la part des choses et notamment la part de la rhétorique politique. Il n’empêche : Hugues Falaise ne manie pas ici la langue de bois, et les attentes exprimées par la municipalité à l’égard de cette scène nationale d’un nouveau genre paraissent réellement très – trop ? – fortes.

9Dans le cadre limité de cette contribution, il n’est pas possible de passer toutes les attentes ici énumérées au crible de l’analyse critique et de vérifier leur validité. Je voudrais néanmoins revenir sur deux assertions qui me paraissent discutables : les NTA comme acteurs de l’urbain et comme ressource économique.

Les friches : acteurs de l’urbain ?

10Considérer les friches à vocation culturelle comme des outils potentiels de requalification urbaine semble aujourd’hui aller de soi, du moins pour les municipalités et les collectivités territoriales. Que ce soit en France ou ailleurs en Europe, les exemples sont légion de ces villes qui assignent désormais aux lieux culturels alternatifs une fonction sociale et urbaine. Certes, les choses sont rarement affirmées aussi crûment, mais il existe quand même une espèce de contrat tacite liant les acteurs politiques locaux et les fabriques artistiques subventionnées, contrat qui stipule qu’en échange du soutien financier des municipalités, les friches culturelles sont priées de « faire du socioculturel », d’animer et de revivifier les quartiers où elles sont implantées, de participer à la politique de la ville via différents dispositifs, bref de colmater les brèches et les blessures du tissu urbain et social. On en veut pour preuve le fait que de nombreuses friches culturelles sont partie intégrante de programmes de requalification et qu’elles sont censées y jouer un rôle majeur. C’est le cas de la Laiterie à Strasbourg, intégrée au Grand Projet de Ville (GPV) du Neuhof, un quartier réputé sensible, ou de la Station Alexandre à Marseille, luxueux hôtel d’entreprises doté d’un programme culturel ambitieux, inséré dans la Zone Franche Urbaine (ZFU) du Canet.

11Il est vrai que l’implantation d’acteurs culturels et associatifs sur une zone urbaine en déshérence change quelque peu la donne territoriale. Mais de là à leur attribuer un pouvoir de requalification réel, profond et pérenne, il y a un pas… à ne pas franchir. Pour jouer un tel rôle à l’échelle de tout un quartier, voire de l’agglomération, il faut qu’une friche culturelle ait atteint une certaine masse critique – à la fois en termes d’événements proposés, de financement et de nombre de spectateurs accueillis ; il faut qu’elle soit connue et reconnue à l’intérieur comme à l’extérieur du quartier d’implantation ; il faut, enfin, que ses responsables soient capables (et aient envie !) de dialoguer d’égal à égal avec une multitude d’interlocuteurs, qui vont des chargés de mission à la politique de la ville jusqu’aux urbanistes en passant par les travailleurs sociaux, le maire ou ses adjoints, le secrétaire général de la mairie, les investisseurs et promoteurs éventuels, les directeurs d’école et chefs d’établissement situés dans le secteur (par exemple pour monter des opérations de jumelage ou proposer des ateliers dans les classes), le CIQ, les commerçants, etc. De fait, seules les friches culturelles les plus importantes, à l’instar de la Friche Belle-de-Mai à Marseille ou de la Kulturbrauerei à Berlin, peuvent relever ce défi et s’imposer comme des pôles structurants à l’échelle du quartier et de l’agglomération.

Les NTA : des ressources économiques ?

12Envisager les nouveaux territoires de l’art comme ressource économique est également une idée séduisante mais à nuancer. Tout d’abord, on l’oublie parfois, mais une friche culturelle n’a pas a priori à créer de la richesse, si ce n’est artistique, esthétique et symbolique. Cela dit, l’attrait des villes dites « créatives » et de certains lieux culturels « off » – mais très « in » ! – est tel qu’il nous oblige à repenser la question de l’impact économique des friches culturelles. Cet impact est-il réel ? Oui, mais il est indirect : par son rayonnement, par sa réputation, un équipement artistique va attirer curieux et touristes, il peut avoir un effet d’entraînement sur les cafés, restaurants voire salles de cinéma qui s’ouvriront alentour ; il peut même, surtout lorsqu’il est associé in situ à d’autres structures du même type, déclencher un phénomène de mode et de « buzz économique et urbain », de telle sorte que des entreprises du multimedia, de l’Internet et du jeu vidéo viennent s’implanter à proximité, comme dans le quartier du multimedia à Montréal ou, de manière encore embryonnaire, près de la Custard Factory à Birmingham. Prudence cependant : les modes sont passagères et l’économie créative est volatile. Ce qui est « in » aujourd’hui peut être « out » demain. Quant à l’impact économique direct d’un NTA, il est beaucoup plus difficile à mesurer, et pas seulement en termes de création d’emplois. Objet polymorphe et multifonctionnel, la friche culturelle échappe aux catégories habituelles de l’économie de la culture, plus à l’aise pour comptabiliser les entrées des musées ou le nombre d’abonnés d’un théâtre national que pour évaluer les retombées économiques d’un centre culturel alternatif.

Conclusion

13Ne serait-ce qu’en matière d’emplois, une friche culturelle ex-industrielle, même dynamique, ne créera jamais autant d’emplois que l’usine qu’elle a remplacée. De plus, ces emplois ne sont pas de même nature : à durée déterminée, mal rémunérés, ils n’assurent ni pouvoir d’achat ni retraite à leurs titulaires, qui sont souvent jeunes. Plutôt que de se focaliser sur les effets secondaires attendus des friches culturelles, les politiques urbaines n’auraient-elles pas intérêt à mettre au centre de leurs préoccupations et de leurs dispositifs les artistes eux-mêmes, qui font vivre ces lieux ? Pour la plupart, ces derniers conservent un statut très précaire alors que les lieux alternatifs, mieux acceptés par l’opinion et par les pouvoirs publics que par le passé, ont tendance à s’institutionnaliser. Pour forcer le trait, les uns se précarisent, les autres se pérennisent. N’y-a-t-il pas là un paradoxe à corriger ?

Notes

  • [1]
    Gravari-Barbas M., « Les friches culturelles : jeu d’acteurs et inscription spatiale d’un « anti-équipement » culturel », in Siino C., Laumière F., Leriche F., Métropolisation et grands équipements structurants, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2004, p. 217-234.
  • [2]
    Cité par le journal Le Monde, souligné par nous

Éléments de bibliographie

  • BOUCHAIN P., « Une architecture de la transformation », in Lextrait F., Kahn F. (dir.), Nouveaux territoires de l’art, Paris, Éd. Sujet-Objet, 2006, p. 259-262.
  • FLORIDA R., Cities and Creative Class, Londres, Routledge, 2004.
  • GIRARD N., GRÉSILLON B., « Équipements culturels et métropolisation dans la région marseillaise », in Siino C., Laumière F., Leriche F., Métropolisation et grands équipements structurants, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2004, p. 217-234.
  • GRAVARI-BARBAS M., « Les friches culturelles : jeu d’acteurs et inscription spatiale d’un ’anti-équipement » culturel’, in SIINO C., LAUMIÈRE F., LERICHE F., Métropolisation et grands équipements structurants, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2004, p. 277-300.
  • GRÉSILLON B., Berlin métropole culturelle, Paris, Belin, coll. Mappemonde, 2002.
  • LEXTRAIT F., Friches, laboratoires, fabriques, squats, projets interdisciplinaires : une nouvelle étape de l’action culturelle, rapport remis à Michel Duffour, Secrétaire d’État au patrimoine et à la décentralisation culturelle, 2000.
  • LEXTRAIT F., KAHN F. (dir.), Nouveaux territoires de l’art, Paris, Éd. Sujet-Objet, 2006.
  • SAEZ G., « L’action des collectivités territoriales en matière culturelle », in Culture, État et marché, Cahier réalisé sous la direction de Philippe TRONQUOY, Paris, La documentation Française, Cahiers français, n°312, Janvier - Février 2003.
  • VIVANT E., La ville créative, Paris, PUF, 2010.
Boris Grésillon
Maître de conférences en géographie à l’Université d’Aix-Marseille I. Spécialiste de géographie urbaine et culturelle. Auteur de Berlin, métropole culturelle (Belin, 2002) et de L’Allemagne, vingt ans après... (La Documentation française, 2009)
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/01/2017
https://doi.org/10.3917/lobs.036.0050
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