CAIRN.INFO : Chercher, repérer, avancer.

1Une tourmente souffle sur Internet : des penseurs, des philosophes, des informaticiens, des professeurs de droit... pensent l’utilisation sociale de cet outil ! Loin des admonestations technophiles de ces dernières années (“Utilisez Internet, vous vivrez mieux”), voici enfin venus des idées et des discours qui proposent de faire quelque chose dans cet éther qu’est le “cyberespace”. Et ce quelque chose à faire n’est pas des moindres, puisqu’il s’agit du “bien commun”. La tourmente qui souffle sur Internet est tout simplement une tourmente qui nous enjoint, à l’heure de la société de l’information mondialisée, de repenser ce qu’est la propriété de l’information – et, plus largement, la propriété des “œuvres de l’esprit”, des contenus, des créations et des idées.

2Petit rappel historique et technologique : Internet a été créé dans le courant des années 1960 au sein de l’armée américaine et s’est très rapidement répandu dans les milieux universitaires des côtes Est et Ouest des Etats-Unis. Chercheurs et scientifiques en tout genre y ont vu un outil formidable d’échange et de partage de la connaissance, à la fois rapide et pouvant s’étendre à l’infini (ou presque). Et puis est venu, dans les années 1990, le temps “public” d’Internet ; ce temps qui a vu les marchands de tuyaux (les câblo-opérateurs comme France Télécom, WorldCom…) et les marchands de contenus (comme Time Warner, Universal…) s’allier pour utiliser ce réseau des réseaux comme un magnifique distributeur de biens et de services à l’échelle du marché planétaire des internautes-consommateurs, de plus en plus avides de nouveautés et de flux d’information en continu. Internet, après le temps des pionniers, qui y voyaient le moyen de partager la connaissance, est alors devenu, au début des années 2000, le fer de lance des industries de la culture, au moment de ce que les économistes et les éditorialistes ont nommé la “bulle de la Net-économie”.

3Peu de jugements peuvent être énoncés quant à ce développement exponentiel et extrêmement rapide, hormis le fait que des milliards de dollars et d’euros ont été engloutis dans des projets entrepreneuriaux quelque peu hasardeux, au regard du schéma classique d’une économie capitalistique, et ce à une époque où seulement 15 % de la population française était connectée.

4Aujourd’hui les choses ont changé et se sont cristallisées. Des habitudes ont été prises. Internet irrigue désormais près de 50 % des foyers et des lieux de travail du monde occidental, et les taux de croissance de la connexion au Web dans les pays émergents – comme le Brésil, la Chine et l’Inde – sont très importants. Le marché mondialisé est là ; et les industries de la culture entendent bien en profiter largement, comme de toute révolution technologique. Elles possèdent les contenus – et très souvent les “tuyaux” – pour fournir à tous – via le Web, les téléphones portables, les télévisions – cultures, savoirs et créations… Par un tour de main technologique, tout contenu pouvant se numériser, il est en effet très simple de monnayer musiques, livres, films… en ligne.

5Mais c’était compter sans “l’esprit Internet”. Les industries de la culture (en particulier) ont tout simplement oublié que le consommateur a une âme – et surtout une intelligence. Comme l’annonce Florent Latrive : “Les gens ont ce défaut, que réprouvent les commerçants, de réagir avec leurs convictions ou leur cœur plutôt qu’en obéissant sans rechigner à toute injonction, fût-elle légale.”[1]

6Or c’est cette âme (ou ces convictions) qui participe, depuis l’apparition d’Internet, à innover, à créer, à penser ce que peut être le réseau Web… et à le réaliser. Ces sont ces universités et ces universitaires, ces informaticiens en herbe qui ont pensé et pensent les applications pour faire fonctionner un simple réseau de câbles et d’ordinateurs, qui inventent les logiciels nécessaires à ces machines dites “logiques”. Et ces “âmes libres” ne se sont pas retirées quand les marchands se sont intéressés à leur tour au Web : elles ont continué à investir leur temps et leur intelligence – mais aussi parfois leur visée économique – pour mettre à la disposition de tous des logiciels et des services (par exemple Kazaa ou Emule) permettant à chacun de partager des fichiers contenus dans son ordinateur avec d’autres internautes du monde entier. Et, outre ces outils de partage, ils ont aussi créé des logiciels pour alléger la taille des fichiers audio (lourds) et vidéo (très lourds) : grâce à ces codages MP3 ou DivX, les échanges de fichiers via le réseau ont été facilités. Dès lors, en associant ces deux découvertes, on peut échanger/partager aisément des créations sonores et audiovisuelles par le Web.

7Cependant, qu’échange-t-on en premier, si ce n’est le dernier tube ou un film que l’on vient d’acheter ou de voir, ou encore les vieux standards que l’on aime à se repasser de temps en temps avec nostalgie ? Et c’est là que la machine s’emballe…

8Avec la naissance des réseaux “peer-to-peer”, l’échange de fichiers s’est développé de manière exponentielle jusqu’à faire transiter, de “pair à pair”, entre soi, l’ensemble ou presque du catalogue mondial de la musique et des films sans passer par ceux qui en détiennent les droits de reproduction – les producteurs et les distributeurs –, sans rétribuer au passage les marchands de culture et de connaissance qui ont permis que ces œuvres soient produites.

9C’est à ce point de développement que nous sommes tous devenus des “pirates”… Mais c’est aussi à ce point qu’émerge enfin la pensée politique du bien commun dans la société de l’information.

10La presse s’est largement fait l’écho de l’ire des présidents d’association de producteurs et des présidents de directoire de distributeurs, comme Jack Valenti (MPAA) ou Pascal Nègre (Universal France), et des procès retentissants contre des internautes qui avaient téléchargé films et musiques en tout genre, les assimilant à des “entreprises mafieuses de contrefaçon”. Les amalgames fusent depuis deux ans dans nos sociétés, dans nos médias et dans nos tribunaux pour dénoncer ces pratiques dites “illégales” du téléchargement.

11Deux ouvrages récents proposent un contrepoint original et nécessaire à ces discours déviants des industries de la culture : celui de Lawrence Lessig [2], qui, après Free Culture, présente une analyse détaillée, à la fois juridique et technique, de ces nouvelles pratiques sociales dans L’Avenir des idées (PUL, 2005) ; et celui du journaliste Florent Latrive, Du bon usage de la piraterie (voir note 1). Tous les deux, par la mise en perspective historique de la notion de droit d’auteur, comme dans un certain nombre d’articles récents [3], considèrent qu’Internet a ouvert un nouvel espace qui nécessite de repenser la notion de propriété intellectuelle – du brevet pharmaceutique à la création artistique. Ils dénoncent l’amalgame fait actuellement entre la propriété privée des biens tangibles (la voiture, la maison…) et la propriété des biens de l’esprit, intangibles et “perpétuels”. Ils ne remettent pas pour autant en cause la paternité ou le droit moral de l’auteur sur sa création ; mais, tout simplement, ils questionnent le système actuel de privatisation de l’usage de la création par tous – la négation du droit du public, comme l’a esquissé Szendy [4].

12“La technologie numérique pourrait permettre à un nombre considérable de gens ordinaires de devenir les rouages d’un processus créatif”, affirme Lawrence Lessig. Florent Latrive renchérit : “Si ces technologies permettent un extraordinaire bouillonnement créatif et facilitent la circulation des savoirs, elles peuvent être utilisées pour restreindre et contrôler la culture et la connaissance d’une façon qu’aucune société libre n’a jamais tolérée jusque-là.” Car le problème social et politique que soulèvent les réseaux d’échanges peer-to-peer est bien cette question de l’accès à la culture et au savoir. Un accès libre, et pas forcément gratuit, mais tout simplement équitable. Neutre et ouvert. La marchandisation de la culture et de la connaissance érige la créativité en termes de compétition et d’exclusivité alors qu’elle a toujours été de l’ordre de la coopération, de l’émulation et de l’échange ; elle privatise ce qui devrait être des biens communs : les savoirs et les cultures, comme autant de moyens de nous construire un rapport au monde. Et pourquoi ce rapport au monde ne relèverait-il que de l’ordre pécuniaire ? Notre société tourne sur la tête !

13Reste que ces deux ouvrages, s’ils permettent une analyse éclairée sur les nouvelles pratiques et diffusions de la création et des savoirs – en particulier par l’examen de la notion économique de gratuité (Latrive) ou des nouveaux systèmes de protection des œuvres avec les licences Creative Commons fondées par Lawrence Lessig –, n’esquissent quasiment pas le pendant de cette pensée politique : l’espace dans lequel elle peut se concrétiser.

14En effet, le Web ne peut suffire à fonder de nouvelles relations sociales à l’art et au savoir – fussent-elles ouvertes et libres –, si la question de l’accès (et pas simplement numérique) à ces contenus n’est pas posée. La notion de “biens communs à l’ère du numérique” est nécessaire pour déjouer les inclinations privatives de monopoles économiques sur les “œuvres de l’esprit”. Mais cette bataille n’est que conjoncturelle. Tout comme les bibliothèques ou les scènes de théâtre, les espaces publics ou les radios, les espaces communs de dialectisation du savoir à sa réalité doivent aujourd’hui être mis en œuvre. Que ce soit cet espace autour de l’ordinateur en famille, qui permet la construction des premiers référents, celui de l’école, de l’Université, ou bien les nouveaux espaces collectifs, comme les cybercafés et les espaces publics numériques, de nouveaux lieux de construction de la culture et de la connaissance doivent émerger pour se saisir de cette injonction de Lessig à innover et à diffuser des “biens communs”. Il est de notre responsabilité de citoyens-consommateurs de ne pas laisser aux monopoles, qu’ils soient privés ou publics, les outils pour nous rassembler. Il nous faut construire et investir ces nouveaux espaces que les technologies ouvrent : ceux, publics, de la relation à l’autre par la coopération, l’échange et le partage.

Nouveaux médias, nouveaux langages, nouvelles écritures

(ouvrage collectif dirigé par Colette Tron, éditions L’Entretemps, 2005)
Cet essai interroge les effets de l’irruption des nouveaux médias dans l’art, au croisement des questions sociales et politiques. Autonomie d’un art en train de se construire, nouvelles formes de création, nouveaux positionnement des auteurs… sont analysés par Jean Cristofol, Alain Giffard, Douglas Edric Stanley, Michel Simonot, Colette Tron et Emmanuel Vergès.
Ouvrage édité dans la nouvelle collection “L’électron musagète”.

Notes

  • [1]
    Florent Latrive, Du bon usage de la piraterie, Exils Editeur. Disponible en téléchargement libre sous licence Creative Commons à l’adresse http:// www. freescape. eu. org/ piraterie.
  • [2]
    Lawrence Lessig est professeur de droit à l’université de Stanford. L’ouvrage Free Culture dont il est fait mention est en cours de traduction en français. (NDA.)
  • [3]
    Voir par exemple l’article de Philippe Aigrain, “Le temps des biens communs”, Le Monde diplomatique, octobre 2005. (NDA.)
  • [4]
    Peter Szendy, Ecoute, une histoire de nos oreilles, Editions de Minuit, 2001. (NDA.)
Emmanuel Vergès
Emmanuel Vergès est responsable de l’Espace culture multimédia de la Friche la Belle-de-Mai à Marseille.
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/12/2008
Pour citer cet article
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