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1Je m’attarderai sur un des bords du silence, celui qui résonne comme absence de parole ou de sons, laissant de côté la rive de ce qui est tu, par lâcheté le plus souvent.

2Le silence requis pour penser ces quelques lignes laisse en suspens l’écriture, fait vaciller la parole qui serait superflue, et donne soudainement une épaisseur à ce moment qui précède ce temps de rassemblement des idées et de leur mise en œuvre. Le silence vient ainsi ponctuer la nudité de la parole en même temps qu’il pointe la fragilité subjective.

3Peut-être pouvons-nous croiser plusieurs lectures du silence : celle du silence musical comme écart venant marquer une différence entre ce qui suit et ce qui précède et qui dès lors va orienter, architecturer la partition sonore. Le silence comme ouverture à l’Autre, et nous évoquerons tour à tour le silence recherché par les mystiques, et le silence du psychanalyste dans la cure, bien évidemment l’un et l’autre relevant d’un rapport radicalement différent au grand Autre.

4Enfin, pour terminer est-il possible de ménager une place au silence comme devoir de mémoire : il est des moments où seul le silence peut rendre compte de l’indicible d’une période tumultueuse et hors sens de l’Histoire, et faire lien entre les générations.

Le silence musical

5En musique le silence est essentiel. Il est davantage qu’un signe de ponctuation qui ordonne et donne sens à une phrase ; c’est lui qui donne corps à ce qui précède et ce qui suit. La brisure d’une phrase musicale, le point d’orgue viennent souligner une nuance, ciseler un relief souhaité par le compositeur. La pause, ou encore le soupir scandent ainsi la partition dans une visée qui n’est pas toujours prévisible par l’auditeur ; la béance ainsi produite crée une tension qui est ouverture à l’œuvre et de l’œuvre. Seul le silence peut créer cet écart, indiquer la distance qui existe entre entendre et écouter.

6Luigi Nono, un compositeur mort en 1990, a beaucoup travaillé dans ses œuvres sur la relation au silence : il insistait ainsi sur le silence d’avant l’écriture, afin de « désapprendre le connu et laisser surgir l’inconnu ». Edmond Jabes a été son ami en même temps que son admirateur ; il a repris à sa façon comment le silence introduit ce que nous appelons la division subjective : « Aller au silence, c’est se mesurer à l’inconnu, à l’inconnaissable. Non point pour apprendre ce que l’on ignore, mais au contraire, pour désapprendre afin de n’être plus qu’écoute de l’infini où nous sombrons, écoute du naufrage. La vie, la mort sont en nous. Vivre, mourir, c’est être simultanément, la vie et la mort d’un même éveil. » (Dialogue d’Edmond Jabes avec Luigi Nono).

7Avec Edmond Jabes, le silence dans l’œuvre de Luigi Nono acquiert une fonction subversive au sens où ce qui est murmuré suscite plus d’échos que ce qui est hurlé. Mais, écrit Jabes, ces échos sont « intérieurs, témoins de la fragilité de l’être aux prises avec des forces contraires ». Subversif aussi, lorsque le silence cherche à « exprimer ce qui demeure caché au sein de ce qui s’exhibe » ; et ceci n’est pas sans évoquer ce qui se donne à entendre dans une cure dans les interstices de la parole…

Le silence comme ouverture à l’Autre

8Le discours religieux n’a cessé de faire entendre cette dimension. C’est le silence recherché par les mystiques ou les religieux qui est révélateur de la présence divine et de sa voix. Le dialogue avec Dieu est réglé par le silence et celui-ci devient l’essence même de Dieu. Le silence est alors le terreau où germe la parole divine, le lieu où la solitude humaine se fond dans la plénitude mystique. « Infiniment seul dans un univers de silence, pour rétablir le divin Dialogue, l’homme, un matin, rendit la parole au Seigneur » écrit un commentateur talmudique. L’Autre et Dieu ainsi se confondent et sa créature vient s’y loger dans une jouissance infinie. Les signifiants y perdent alors leur caractère de pure différence et de contraste, le silence devient équivalent à son contraire de même que présence et absence se dissolvent dans l’Autre divin.

9Le voyageur dans le désert fait aussi l’expérience de ce silence lui permettant de dessiner les contours du paysage avec une nouvelle acuité et d’établir une relation singulière avec ce qui l’entoure. Le silence devient un outil pour entendre de nouvelles couleurs et percevoir les frôlements ou les murmures des courbes des dunes. La limite peut paraître étroite avec la jouissance relatée par les mystiques, mais il s’agit, semble-t-il, de la recherche d’une altérité, de ce qui fait rupture radicale avec un mode de vie citadine envahie par le sonore sans discontinuité. Cette expérience met en éveil la dimension de l’Autre dans ce qu’elle a de plus inattendu, voire parfois d’incongru, le silence créant alors un espace où émergent d’autres signifiants auxquels le sujet a à se confronter.

Le silence comme acte

10Quant au statut du silence du psychanalyste dans la cure, il peut être intéressant pour le cerner de faire un détour par un livre tout à fait marquant sur la question du silence, c’est L’Élu de Chaim Potok. L’un des héros du récit est Daniel, fils d’un rabbin hassidique. Celui-ci va imposer à son fils, dès sa dixième année une règle sans précédent, celle du silence. Dès lors, à chacune des questions de son fils, ce père restera silencieux, de même que Daniel ne pourra s’adresser dans le quotidien à ce père inflexible. Le silence n’est brisé entre eux qu’au moment des commentaires qu’ils font ensemble du Talmud. Comment entendre cet acte paternel ? Daniel est le prototype de l’enfant intelligent, talentueux et doué, et jusque-là il n’a pas été affecté, pourrait-on dire, par la castration. Ce silence imposé va dorénavant l’entamer dans son orgueil et sa prestance intellectuelle. Désormais, c’est sur ce trou foré par le silence qu’il va prendre appui : « Ferme ta bouche, lui dit son père,et regarde dans ton âme pour trouver la réponse. »

11Que vient ménager comme place ce qui a été creusé par le silence ? Ce n’est pas sans rappeler le silence du psychanalyste, silence en réponse aux propos de l’analysant qui le contraint à se déplacer dans cette béance ainsi créée, l’invitant à se décentrer dans son rapport au grand Autre. En effet dans un premier temps, la place du grand Autre représentée par celle de l’analyste permet à l’analysant d’établir un supposé savoir. Le silence introduit dans ce dispositif une brisure, un non-sens qui va écorner, évider la place du grand Autre et renvoyer l’analysant à sa division. Pour revenir au récit de Chaim Potok, le père de Daniel va tour à tour occuper ces deux places de A du savoir et de lieu vide. Son silence va creuser cette entame permettant à Daniel de faire une rencontre essentielle, celle d’un ami, l’autre héros du livre. Autrement dit, c’est de cette façon que l’objet a peut s’exhumer.

12Loin d’être sacralisé, le silence du psychanalyste est un outil toujours difficile à manier. S’il devient rituel et automatique, il perd de son efficace, là où par nécessité logique il doit être parfois interrompu par une interprétation. Le silence garde sa valeur d’outil s’il peut mettre en tension les différentes places et donc les différents discours. Il est souvent douloureux, mettant en relief les accidents de la parole et ses trébuchements, ciselant avec une acuité radicale la vacuité du grand Autre ; il est apaisant parfois, ponctuant un signifiant pour le relancer dans un jeu associatif.

La minute de silence

13Pour terminer ce parcours du silence dans des champs très différents où, à chaque fois, l’outil qu’il représente n’opère pas de façon identique, je voudrais parler du silence comme devoir de mémoire. Qui n’a pas été saisi par cette expérience inoubliable de ces minutes de silence qui retentissent dans tout le pays d’Israël, figeant piétons et automobilistes sur le champ, le jour du Souvenir ? Le silence pénètre alors tout un chacun, l’obligeant à se tourner vers le souvenir de la Shoah. La visite à cet égard de Yad Vashem laisse également sans voix. Traverser ce périple, où l’indicible du Réel ne peut qu’être montré, nous réduit au silence qui n’est pas se taire. Faire silence n’est pas passer sous silence, mais tenter de faire entendre que l’homme a pu aller au bout de l’innommable.

Corinne Tyszler
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/01/2010
https://doi.org/10.3917/lrl.091.0066
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