CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Une approche phénoménologique montre que l’objet concerné dans l’anorexie-boulimie serait plus l’objet du besoin que l’objet de la demande ou du désir, ce qui correspond tout à fait à notre ambiance culturelle qui promeut la jouissance de l’objet : ce qu’on appelle la société de consommation. Au point qu’aujourd’hui ce qui est susceptible de causer la jouissance est plus l’objet que le signifiant.

2Nous retrouvons très souvent dans la clinique actuelle un objet réel qui a pris une place organisatrice dans l’économie psychique du sujet alors que l’objet du désir, lui, est foncièrement inconnu, ce qui en même temps l’entretient et évite son extinction. Dans ces conditions, l’objet, dont le patient pâtit, serait cet objet réel parfaitement connu de lui. Le clinicien doit-il, lui, s’en tenir là ?

3Dans l’anorexie-boulimie, c’est l’objet oral qui est concerné ; néanmoins, il nous semble erroné de réduire cette pathologie à des troubles des conduites alimentaires, fussent-ils pulsionnels. En forçant le trait, nous pourrions tout aussi bien proposer le terme : troubles des conduites sexuelles. D’ailleurs, Freud situe en un même lieu la bouche, la fonction alimentaire et la fonction sexuelle car, pour lui, le suçotement est un acte sexuel.

4Remarquons encore qu’il est classique d’évoquer, à propos de ces troubles des conduites alimentaires, un dérèglement pulsionnel : ce qui ferait défaut est le refoulement de la pulsion, à savoir défaut d’une surimposition phallique au processus pulsionnel.

Le phallus, un signifiant comme les autres ?

5Dans son séminaire RSI, Lacan évoque un petit film que Jenny Aubry avait présenté lors d’une séance de travail et qui montrait un enfant qui se passe la main devant ce qui est un phallus ou son absence. Lacan s’interroge alors pour savoir s’il s’agit d’un garçon ou d’une fille, il ne s’en souvient pas, mais conclut que de toute façon cela n’a pas d’importance car le phallus, dit-il, ne vaut que par son absence.

6Cette éviction du phallus place celui-ci hors du champ de la réalité, dans le Réel, et il n’est pas possible d’y accéder directement. C’est pourquoi on peut dire, en suivant Lacan, que le phallus est une instance symbolique dont le lieu est le Réel. Quant à la jouissance de cette instance, la jouissance phallique, elle ek-siste au phallus.

7L’anorexique-boulimique va refuser cette jouissance pour lui préférer une autre jouissance, une jouissance du mental ; en effet, toutes ses pensées semblent centrées sur cette question qui concerne la problématique en jeu au-delà de l’oralité, et que le savoir de la langue laisse entendre. Dès lors, la jouissance phallique n’est plus recherchée, le signifiant phallique n’est plus un point idéal à l’horizon et il devient un signifiant comme les autres.

8Ce qui a pour effet que la clinique de l’anorexie-boulimie pose le problème de la limite. Pour la psychanalyse, la question de la limite est celle de la limite de la jouissance. Elle met ainsi en jeu la fonction paternelle.

9Le phallus symbolique, comme manque, est à la fois une référence, en tant qu’instance symbolique (dont nous avons dit qu’elle est située dans le Réel et dont la jouissance est la jouissance phallique), et une limite à la jouissance sexuelle. Cette limite est une limite symbolique que nous appelons la castration. La castration a une valeur structurante pour le sujet car l’interdit de l’inceste permet, à travers l’interdit même, que se nouent le Symbolique et le Réel (c’est-à-dire l’impossible que nous devons différencier de l’interdit). Insistons déjà pour souligner la dimension de nouage qui s’effectue ainsi entre ces deux constituants du langage que sont le Symbolique et le Réel.

Un mode de rapport singulier au langage

10Aujourd’hui il est admis que le déclin des Noms-du-Père, qu’annonçait Lacan, est en voie de réalisation. Ce constat nous éclaire sur la difficulté qu’il y a à déchiffrer la clinique que nous rencontrons puisque, jusqu’à maintenant, elle était théorisée à partir du refoulement, du déni ou de la forclusion du Nom-du-Père. La notion, un peu fourre-tout, d’état-limite témoigne de cette difficulté de lecture pour le clinicien.

11Nous pourrions alors avancer que dans son propre parcours, Lacan tente de répondre à cette difficulté en s’appuyant sur la topologie, c’est-à-dire sur un ordre mathématique et non plus seulement sur l’ordre phallique. En développant l’hypothèse selon laquelle les trois constituants de l’étoffe même du langage sont noués de façon borroméenne [1], il poursuit ainsi la spéculation traditionnelle sur le logos et il propose le nouage plutôt que le tissage cher aux auteurs anciens. C’est-à-dire que le Réel, le Symbolique et l’Imaginaire sont noués de façon borroméenne sans que le phallus en soit la référence centrale. Dans cette perspective, nous avancerons qu’aujourd’hui la clinique de l’anorexie-boulimie relève d’un processus qui est d’une autre nature que le refoulement, le déni ou la forclusion du Nom-du-Père, et nous allons essayer d’en rendre compte, à la suite de Lacan, en nous appuyant sur la topologie. Notre hypothèse est qu’il s’agit d’un mode de rapport singulier au langage et pour en rendre compte, il nous faudra préciser quel est le nouage ou le dénouage des constituants de l’étoffe même du langage de cette clinique car, si elle n’est pas nouvelle, son augmentation de fréquence est, elle, un facteur nouveau.

Un nouveau statut pour une femme ?

12Si le statut d’une femme est de n’être pas toute phallique et si, selon la proposition de Melman, dans l’anorexie-boulimie, une femme tente de n’être toute pas phallique, n’est-ce pas aussi la tentative d’être ainsi toute Une ? Pourrions-nous alors considérer qu’elle tente de proposer un nouveau statut pour une femme ? Ce qui expliquerait du même coup pourquoi, aujourd’hui, nous pouvons rencontrer le même dispositif structural dans des cas cliniques où la symptomatologie orale n’est pas au premier plan, clinique qui serait bien sûr à établir.

13En ce qui concerne l’anorexie-boulimie, une femme, dans sa tentative d’être toute pas phallique, c’est-à-dire de se passer de la référence paternelle, va se priver de la possibilité d’établir une limite symbolique. Elle va, par contre, mettre en place une limite qui sera cette fois-ci réelle, et dont la référence est le chiffre, ce qui aura l’inconvénient d’être une limite qui ne s’inscrira pas et qui devra sans cesse être vérifiée.

14Pour une femme, c’est le phallus qui soutient la représentation, c’est-à-dire l’image phallique. Le geste de la main de l’enfant (dans le film montré par Jenny Aubry) troue l’image et la fait ainsi dans le même mouvement consister. D’un geste qui sera le socle constitutif de la pudeur et qui est tout aussi bien une mise en place que nous pouvons qualifier de symbolique, l’enfant fait consister le corps en le rassemblant en une unité.

L’addiction au Réel

15Dans l’anorexie-boulimie, une femme ne veut pas faire représentation sur la scène du monde, elle ne se soucie pas d’une image qui serait susceptible de plaire à un homme : faute d’image phallique qui la représente, seul subsiste, pour se présenter (et non plus pour se représenter), le Réel du corps décharné ou son inverse. L’imaginaire du corps est ainsi dénoué de la dimension symbolique puisque dans sa tentative de n’être toute pas phallique, la fonction phallique est refusée.

16Dans ce processus, elle réussit ainsi à dissocier les trois consistances du langage, comme dans la psychose, mais sans être psychotique pour autant, car les trois consistances ne sont pas dénouées : l’Imaginaire comme le Symbolique restant chacun noué au Réel. Sa tentative porte sur cette dimension du Réel, elle essaie d’en éliminer tout signifiant qui aurait une portée phallique, c’est-à-dire tout signifiant qui donnerait une signification sexuelle à la chaîne signifiante.

17Chez chacun d’entre nous, le Réel est habité par l’inconscient, c’est-à-dire par des éléments qui proviennent du signifiant et auxquels le signifiant phallique donne une signification sexuelle. « L’inconscient c’est le Réel », dit Lacan, mais en tant qu’il est affligé par le Symbolique, c’est-à-dire en tant que le signifiant qui l’incarne fasse trou, ce qui permet le nouage du Symbolique et du Réel.

18À propos de ce processus, Charles Melman parle d’addiction au Réel pur, c’est-à-dire un Réel expurgé de tout signifiant qui aurait une portée phallique. Le mécanisme ainsi mis en jeu ne relèverait pas de la pulsion mais de l’addiction. C’est un point très important qui mériterait d’amples développements. Il faut entendre « addiction » au sens du Fort-Da que Freud observe chez son petit-fils qui joue à faire disparaître puis réapparaître une bobine, en la jetant hors de son lit. Jeu de présence-absence. Cependant la bobine reste reliée au fil, ce qui signifie que dans ce mécanisme la perte définitive de l’objet n’est pas encore accomplie. Pour que l’opération puisse être symbolique, pour qu’elle puisse permettre à l’enfant de symboliser l’absence de la mère, il faut que la mère soit déjà symbolisée. Ici l’objet en jeu est réel et son manque, sa disparition, ne sont que provisoires, et, ce n’est que si la mère est elle-même symbolisée, c’est-à-dire que l’objet est perdu définitivement puisque le signifiant ne permettra jamais de le saisir, que l’opération peut s’inscrire comme symbolique. Sinon pour relancer le désir, ici de la présence de la bobine, il faut rétablir le manque en la jetant par-dessus le lit, car dans ce cas le manque n’est pas inscrit symboliquement donc il est toujours à reprendre. C’est la même opération que doit réaliser le toxicomane en rétablissant artificiellement le manque.

Une autre logique

19Dans l’anorexie-boulimie, c’est le rien qui constitue l’objet ; cet objet est aussi réel et non pas symbolique au sens où Lacan distingue, rien manger et manger rien, soit manger le rien lui-même comme objet. Cette tentative de saisir le rien a pour but de fonder le tout, le tout Un, Un tout qui se fonderait d’un rien mais en s’appuyant sur une autre logique que celle du Un qui lui se fonde du zéro (le Un symbolise le zéro comme le signifiant symbolise le manque). Elle porte sur un objet réel, comme la bobine est l’objet réel dans le jeu du Fort-Da. Ceci permet de distinguer l’addiction du fonctionnement pulsionnel. La pulsion, rappelons-le, est une opération langagière, elle fait le tour de l’objet sans le saisir, l’objet y est symbolique puisqu’il y a un au-delà de la demande, toute demande étant demande d’amour.

20Pour conclure, nous avancerons que le déchiffrement du mode de nouage à l’œuvre dans l’anorexie-boulimie, dans cette tentative de fonder ce que nous pourrions appeler un nouvel ordre féminin, peut également permettre de rendre compte d’autres cas cliniques actuels, dans lesquels la symptomatologie orale n’est pas au-devant de la scène. Il semble bien s’agir d’une nouvelle clinique qui surgit dans un contexte culturel d’indépendance par rapport au phallus ; et c’est à partir de notre rapport au langage que son déchiffrement, soit le mode de nouage des trois constituants du langage lui-même par un sujet, peut se faire.

Notes

  • [1]
    La caractéristique du nœud borroméen étant que si l’une des trois consistances est rompue les trois se dénouent, à la différence du nœud olympique par exemple.
Jean-Luc Cacciali
Psychiatre, psychanalyste
Mis en ligne sur Cairn.info le 06/07/2010
https://doi.org/10.3917/lrl.101.0047
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