CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1. DE LA TRONCATION : PERSPECTIVE HISTORIQUE

1Il fut un temps où la question de la liaison en phonologie du français se traitait de façon particulièrement simple et concise [1]. Dans les années 1965, un jeune phonologue américain francisant écrivait sa dissertation doctorale sous la direction de M. Halle. Il travaillait dans le cadre nouveau qui s’élaborait depuis une dizaine d’années autour de N. Chomsky et qui prenait forme dans le manuscrit qui circulait alors de ce qui deviendra The Sound Pattern of English – SPE – (Chomsky & Halle 1968) [2]. Dans ce cadre, S. Schane faisait sienne la thèse de la confusion des niveaux et œuvrait à une morphophonologie du français qui confondait les niveaux phonémiques et morphophonémiques des structuralistes (cf. Schane, 1965 : ii, x et 1968 pour une reprise sous forme d’ouvrage) [3]. Mettant en œuvre toute la puissance dérivationnelle des règles ordonnées et faisant fond sur le caractère abstrait des représentations sous jacentes qu’elles autorisaient, il postulait des formes de base assez proches à la fois de l’orthographe et dulatin (Schane, 1967 : 57 ; 1968 : 16-17), intégrant de façon presque revendiquée la diachronie de la langue dans la synchronie de la dérivation des formes de surface.

2La thèse de S. Schane (1965), premier travail de phonologie générative consacré au français, s’inscrivait dans la première promotion des thèses soutenues au MIT. Elle partageait avec elles une même méthodologie et une même approche. Portant, comme beaucoup de travaux de cette promotion, sur une langue de grande diffusion très abondamment décrite et analysée [4], elle ne proposait aucun ressourcement empirique, ni travail de terrain, mais illustrait le travail de seconde main typique de nombreux chercheurs de cette école (cf. Laks 2011). S’appuyant sur un nombre très restreint d’exemples du type petit ami, petit camarade, petit rabbin, petit oiseau, ils sont petits, un savant anglais, des camarades anglais, S. Schane consacrait son développement, non directement à une élucidation des processus de la phonologie du français, mais à la mise en place d’un dispositif formel de règles ordonnées pouvant être appliqué avec succès aux quelques données qu’il envisageait, sans jamais éprouver ce dispositif sur un fragment étendu de la langue [5].

3Ayant relevé chez Le Bon Usage de M. Grevisse – et chez L. Meigret (1542), cité à partir de C. Livet (1859) – un parallélisme des processus d’élision de voyelle finale devant voyelle initiale et de chute d’une consonne finale devant consonne initiale, il concluait à l’existence d’un processus unique de troncation du même devant le même, aisément modélisable dans le nouveau cadre génératif dont il se proposait essentiellement d’illustrer la puissance formelle. Dans ce geste inaugural de la phonologie générative du français, S. Schane assimile donc sciemment un processus vocalique, l’élision, qui voit la disparition à l’oral et à l’écrit d’une voyelle graphique, et un processus consonantique, qui voit à l’oral seulement une consonne graphique ne pas être prononcée devant initiale consonantique [6]. Or, ce parallélisme n’est que de façade et, si souvent noté par les phonologues du français, il n’avait pas prêté à d’autres conséquences précédemment, c’est que dans les deux processus, toutes les contraintes contextuelles et les conditionnements morphologiques diffèrent si profondément qu’il est impossible de tenir élision et liaison pour les deux résultats d’un même processus abstrait.

4Sans revenir plus avant sur « une solution ingénieuse [qui ne peut] être retenue » (Dell, 1973 : 182) [7], notons que S. Schane est ici totalement conduit par lapuissance formelle du modèle SPE (fusion de règles en schémas, notation en traits binaires, notations alpha, symboles de joncture, etc.) beaucoup plus que par une analyse détaillée de la phénoménologie du français oral. Or, malgré les critiques innombrables au sein même du courant génératif et plus nombreuses encore au sein des écoles phonologiques alternatives, l’analyse de S. Schane a connu un écho considérable qui se fait entendre aujourd’hui encore et qui a conditionné durablement les analyses et les formalisations, génératives et post-génératives, de la liaison en français contemporain [8]. Si la confusion de l’élision et de la non liaison sous forme de troncation a rapidement été abandonnée, le cœur de l’approche perdure sous des dispositifs formels les plus divers dans une acception souvent doxique : présence de toutes les consonnes finales dans les formes lexicales abstraites, dérivation des formes à liaison possibles et impossibles par un ou des processus strictement phonologiques, confusion systématique des plans phonologiques, phonotactiques et morphologiques et, surtout, absence totale d’analyse empirique quantitative et qualitative permettant de confronter une solution formelle quelle qu’elle soit aux grandes tendances fonctionnelles de la langue saisies dans les usages qu’en produisent ses locuteurs.

5Le programme de recherche Phonologie du Français Contemporain (PFC ; http://www.projet-pfc.net) [9] a précisément pour objectif de permettre cette confrontation. Nous présenterons ici les résultats qu’il a permis d’obtenir concernant la liaison. Mais, afin de mettre ces résultats en perspective théorique et de leur conférer un poids argumentatif, il convient d’abord de revenir sur ce qui fut la matrice des traitements phonologiques modernes de la liaison et d’en souligner les éléments et les arguments les plus centraux. Ces arguments et les types de formalisation qui leur sont associés, faute d’une épreuve empirique de grande ampleur, restent en effet actifs, sous une forme ou sous une autre, jusqu’à aujourd’hui. Ils sont de trois types : statut de la consonne de liaison (existence d’une classe naturelle, latence, épenthèse, supplétion), niveau de traitement (phonologique, morphologique, type de stockage lexical) et variabilité (liaisons catégoriques, variables et impossibles, contraintes morpholexicales et conditionnement sociocontextuel).

1.1. Le statut de la consonne de liaison (CL) : latence, épenthèse, supplétion

6La liaison, on le sait depuis l’origine même de la phonologie du français (Palsgrave, 1530 : 107), conduit à ce qu’un certain nombre de mots apparaissent sous deux formes, une forme courte devant une initiale consonantique et, mais seulement parfois, une forme longue où une consonne finale de liaison s’ajoute devantun mot à initiale vocalique. L’explication philologique de l’existence de cette allomorphie est bien connue. Elle est à rechercher dans la dynamique séculaire de chute des consonnes finales du français marquant le privilège d’une syllabation ouverte [10], dynamique elle-même contrariée par la dynamique prosodique et rythmique de la langue favorisant l’enchaînement généralisé et divers autres phénomènes, comme le maintien du marquage du nombre ou l’insistance de la forme graphique sur sa vocalisation (Laks 2005a). De ce point de vue, la liaison est donc bien le résidu synchronique d’une dynamique de changement affectant le temps long de la langue et l’on voit immédiatement que la solution adoptée par S. Schane, et à sa suite tous ceux qui postulent une forme longue comme base abstraite, court le risque de repartir d’un temps incertain où toutes les consonnes du français se seraient prononcées pour rejouer formellement, en analyse synchronique, la diachronie de la langue qui les a vu chuter.

7Pour rendre compte de l’existence de formes de surface alternantes, l’une avec CL, l’autre sans, et plus généralement pour traiter les cas d’allomorphie, il existe logiquement trois types de traitement. Le premier postule la forme longue comme forme de base et génère procéduralement la forme courte par troncation simple, non intégration prosodique ou tout autre mécanisme qui aurait pour résultat de conduire à la non-prononciation de la CL. Le deuxième postule la forme courte comme forme première, de plein emploi ou de base selon les cadres théoriques, et rend compte des allomorphies par épenthèse d’une CL dans les seuls cas où elle apparaît phonétiquement. Le troisième, enfin, pose l’existence de deux formes alternantes, les décrit et motive leur sélection. Troncation, épenthèse et supplétion sont ainsi depuis toujours les trois solutions logiques pour rendre compte de la liaison.

8Au-delà même du système de la troncation, S. Schane réactive donc à l’époque contemporaine la thèse de la latence [11]. Comme il le note lui-même, cette thèse conduit à traiter non le processus de liaison, mais celui de la non-liaison. En effet, toutes les approches par latence conduisent à mettre en œuvre un dispositif formel de type dérivationnel qui distingue deux états de la représentation, celui abstrait comprenant toujours la CL latente et celui concret qui en est éventuellement dépourvu. Ainsi, et sans autre forme de procès dans les approches par latence, la prononciation des consonnes de liaison, et de toutes les consonnes finales d’ailleurs, est déclarée cas le plus général correspondant au comportement normal et catégorique. Telle est au moins la thèse qui découle des représentations lexicales proposées. Cette thèse qui semble n’avoir jamais été vérifiée dans l’histoire de la langue n’est pas nouvelle. Elle avait déjà étéformulée par E. Pichon (1938) dans ses travaux sur les allomorphies de genre ou de nombre analysées par M. Durand (1936).

9Depuis S. Schane, l’hypothèse de la latence a été reprise un nombre considérable de fois et a été couchée dans les cadres formels les plus divers. Quoi qu’elles en disent explicitement, ces approches sont toutes dérivationnelles par construction même, puisqu’elles rapportent plusieurs formes allomorphiques [12]de surface (avec et sans CL) à une seule forme abstraite avec CL latente dont elles seraient issues par différents mécanismes, règles, processus, principes, etc. qui n’importent pas ici.

10C’est donc un paradoxe de l’analyse qui postule la présence, dans tous les cas, des consonnes de liaison dans la forme lexicale du mot que d’être conduite à postuler la non-liaison comme résultant d’un processus actif alors que la liaison elle-même ne résulterait d’aucun processus particulier et serait transparente.

11Les analyses métriques et autosegmentales qui traitent les CL comme flottantes semblent, au contraire, dériver la liaison comme un processus actif d’ancrage ou d’interprétation syllabique, et la non-liaison comme l’état inerte du dispositif (Durand 1986 ; Encrevé 1988 ; Tranel 1990, 1995b ; de Jong 1994) [13]. En fait, même si elles ont paru représenter un grand progrès aux auteurs de ces lignes, elles multiplient la complexité formelle du modèle, le type de segments possibles et ajoutent ainsi de façon considérable à son coût cognitif (cf. Tranel, 1995a : 801 ; Laks, 2005a : 105-106). Il reste que du point de vue qui nous occupe ici, elles partagent le concept de latence puisque qu’elles enrichissent les représentations lexicales d’une masse considérable de consonnes qui n’apparaissent que très peu en réalisation de surface dans les usages ordinaires, voire jamais puisque par définition aucune information quantitative et qualitative, morphologique ou lexicale sur les usages n’est disponible à ce niveau de traitement [14]. La question qui demeure posée est donc bien celle de l’économie générale de la proposition phonologique en regard des dynamiques fonctionnelles de la langue telles qu’elles s’observent dans les usages ordinaires. Pour l’aborder, il est nécessaire de disposer de données réelles solides et consolidées. C’est, entre autres, l’un des objectifs de PFC que de les verser au débat.

12À l’opposé de la thèse de la latence, la thèse épenthétique qui dominait le paysage analytique avant les années soixante s’est maintenue tout au long de la période générative et post-générative de façon assez discrète dans desapproches structuralistes, génératives naturalistes ou lexicalistes (Klausenburger 1984 ; Morin & Kaye 1982). Cette approche reconnaît la variation allomorphique de surface, mais refuse d’inscrire la CL dans l’identité lexicale propre de la forme, et ceci pour plusieurs raisons. D’une part, car elle serait dans le cas le plus général effacée par la suite et, d’autre part, car elle apparaîtrait toujours, sauf cas marginaux de non-enchaînement, à l’initiale du mot suivant. Reconnaissant néanmoins que la sélection du segment épenthétique est conditionnée par le mot liaisonnant (mot de gauche) et non par le mot liaisonné (mot de droite), elle introduit la CL ainsi sélectionnée dans une représentation phonologique très proche de la sortie phonétique, réactivant ainsi la thèse structuraliste classique selon laquelle la liaison en français est un phénomène phonotactique très superficiel, voire pour certains phonostylistique. Longtemps, cette thèse a été critiquée sur le fondement d’un argumentaire cognitif typique du générativisme : la sélection de la CL au coup par coup se marque d’une perte de généralisation linguistiquement pertinente incompatible avec une modélisation de l’acquisition de la phonologie du français. M.-H. Côté (2005, à par.) analyse de façon détaillée les différents statuts proposés pour la CL. Elle examine avec beaucoup de précision les données acquisitionnelles les plus récentes et montre que les différents scénarios épenthétiques sont, au contraire, les plus crédibles et les mieux illustrés dans les différentes propositions actuellement défendues (Chevrot, Dugua & Fayol 2005 ; Chevrot, Chabanal & Dugua 2007). On voit immédiatement que la thèse de l’épenthèse serait affaiblie ou renforcée par une analyse fine et détaillée des types de liaisons, des consonnes et des constructions impliquées, des fréquences de liaison et de non-liaison dans l’usage ordinaire. C’est, on l’a déjà dit, l’un des objectifs centraux de PFC que de fournir et mettre en forme cet argumentaire afin de nourrir le débat phonologique par des données qualitatives et quantitatives partagées et reconnues par tous.

13La troisième thèse logique concernant le statut des CL les voit comme des consonnes finales appartenant à la représentation lexicale du mot gauche, mais traite l’allomorphie constatée en liaison et non liaison par un dédoublement de ces représentations. C’est donc une thèse morphologique qui fait coexister deux formes (avec et sans CL) dans le lexique et traite liaison et non liaison strictement au niveau des conditionnements linguistiques (morphologie, syntaxe, sémantique, discours) et non linguistiques (sociaux, stylistiques, contextuels) qui en règlent la sélection. La thèse supplétive est fort proche de la thèse épenthétique et elles ont souvent été confondues. Elles concourent pour nier le caractère strictement phonologique du phénomène de liaison et lui accorder un caractère morpho-stylistique. Les approches supplétives, limitées à quelques entrées ou généralisées à l’ensemble du lexique des mots liaisonnants, sont très variées, tant dans leurs cadres théoriques de référence que dans leurs modalités formelles de traitement (Tranel 1995a ; Steriade 1999 ; Bybee 2001, 2005 ; Bonami, Boyé & Tseng 2005), mais elles s’accordent pour nier le caractère strictement phonologique du phénomène de liaison initié par S. Schane. Elles conduisent ainsi à retourner l’approche phonologique issue de SPE qui traitait la liaisoncomme un phénomène phonologique, morpho-stylistiquement conditionné [15], pour le voir comme un phénomène morpho-lexical de stockage de formes alternantes phonologiquement conditionnées. Car, comme le soulignent O. Bonami et G. Boyé (2003 : 42), « si le conditionnement était purement phonologique, la liaison devrait être partout obligatoire en français ».

14Avec ces nouvelles approches constructionnelles ou exemplaristes, qui réactivent dans des cadres nouveaux les hypothèses structuralistes plus anciennes (Gaatone 1978), la liaison redevient, comme l’a toujours soutenu A. Martinet (cf. également Gougenheim, 1935 : 89-90), un problème de morphologie synchronique liée à la diachronie de la langue et à l’interaction entre les usages oraux et les graphies conservatrices du français [16]. Des données quantitatives et qualitatives extraites des usages apparaissent déterminantes pour asseoir la crédibilité de telles hypothèses.

1.2. Statut morpho-lexical, fréquence et contextualisation de la liaison

15On sait depuis fort longtemps que la réalisation de la liaison est extrêmement sensible à la cohésion syntaxique, sémantique et rythmique de la construction. En français, ce ne sont ni les mots, ni la phrase ni même la proposition qui règlent la réalisation de la liaison, c’est le groupe rythmique, l’unité prosodique, en bref :le mot phonologique (Grammont, 1914 : 130 sqq.). Mais s’il est facile de s’accorder sur une définition intuitive du mot phonologique, il est beaucoup plus difficile de l’analyser au plan syntaxique, morphologique ou même sémantique dans les cadres actuels proposés par les différentes théories linguistiques. Le mot phonologique se définit, en effet, simultanément et éventuellement contradictoirement à tous ces niveaux. C’est une proposition qui exprime une idée simple, une unité prosodique et rythmique sans discontinuités internes, mais éventuellement avec des modulations, un groupe de souffle, ou encore une suite de syllabes qui peuvent être émises d’une seule tenue de voix, qui porte un sens et possède une articulation interne précise et délimitée, etc. En bref, c’est en français le domaine d’une cohésion forte que justement les morphologies, syntaxes et sémantiques modernes ont le plus grand mal à caractériser explicitement et à formaliser à l’aide des différentes catégories de construction qu’elles proposent. Cette notion de cohésion forte – ou de relation étroite (Clédat, 1917 : 130-150) – est si importante en français, et si difficile à définir simultanément à tous les niveaux où elle s’exprime, que souvent l’argument a été inversé et que c’est alors la possibilité intuitive de lier dans une construction donnée qui a servi à mesurer les forces qui en assurent la cohérence constructionnelle.

16Les études sur corpus contemporaines soulignent toutes l’extrême diversité des réalisations : par exemple, dans le même contexte segmental, /s/ final lie catégoriquement dans les constructions figées (e.g. de temps en temps) et lie de façon variable lorsqu’il marque le nombre (e.g. les temps obscurs), mais ne lie pas lorsqu’il est final de morphème (e.g. le temps obscur). Ce type d’observation impose une analyse ‘contexte par contexte’ et ‘construction par construction’ aux différents niveaux de la grammaire [17]. Les nuances portées par le degré de cohésion du groupe prosodique telles qu’elles sont marquées par la liaison peuvent être extrêmement subtiles, telles celles qui séparent les deux prononciations de vas-y-voir, avec et sans liaison catégorique (Clédat, op. cit. : 139 ; Laks, 2005a : 110). Il s’ensuit que pour traiter de la liaison, il est nécessaire d’analyser très précisément chaque contexte et chaque type d’occurrence, pratiquement ‘contexte à contexte’ et ‘mot à mot’ (Morin & Kaye 1982 ; Morin 2005a).

17Dans la ligne de L. Clédat, qui déjà analysait les contextes morphosyntaxiques en fonction de leur fréquence d’occurrence, J. Bybee (2005) propose de définir la cohésion comme le résultat direct de la fréquence de cooccurrence : « les mots qui sont souvent employés ensemble semblent liés par une plus forte cohésion ». De même, C. Fougeron, J.-P. Goldman et U. Frauenfelder (2001) soulignent que ce n’est pas la fréquence absolue de chaque mot qui importe, mais que la propension à lier dépend de la fréquence de la séquence lieur/lié [18]. Il apparaît ainsi absolument nécessaire de disposer de données quantitatives à grande échelle, concernant tant les lexiques que les répertoires, individuels et collectifs, des séquences liées. C’est à nouveau l’un des objectifs du programme PFC que de mettre ce type de données réanalysables à la disposition de la communauté des chercheurs. Mais ces analyses globales ou plus fines n’épuisent pas encore le sujet tant il est vrai qu’en dehors des liaisons catégoriques et impossibles, la liaison reste un phénomène sociolinguistique hautement variable.

1.3. Sociolinguistique de la variation

18S’il est une dimension du phénomène de la liaison en français qui a retenu l’attention c’est bien son extrême variabilité socio-stylistique, au moins au sein de données captées à la volée. Pourtant, on serait bien en peine de citer une enquête de grande envergure permettant d’illustrer et de quantifier les différents aspects de cette variation. Si les variations diatopiques, diaphasiques, diastratiques et diachroniques de la liaison ont fait l’objet d’un nombre incalculable de commentaires, tous en général repris les uns des autres, la documentation du phénomèneappuyée sur des données variationnelles précises et quantitativement pertinentes fait encore largement défaut. P. Encrevé (1988 : 44-45), très sensible on le sait aux dimensions variationnelles, déplore l’absence d’enquêtes et de données fiables. Recensant l’existant et le disponible, il souligne la pauvreté de la documentation empirique [19]. Ne travaillant lui-même que sur un corpus réduit de 21 hommes politiques saisis dans un seul style, il analyse 5 787 contextes. Depuis vingt ans, peu de données d’ampleur se sont ajoutées à celles recensées par P. Encrevé : D. de Jong (1994) a présenté une analyse secondaire du corpus d’Orléans (Blanc & Biggs 1971) portant sur 45 locuteurs et 16 000 contextes ; B. Laks (2007) a publié une analyse portant sur 43 hommes politiques (73 extraits de discours) enregistrés entre 1908 et 1998 avec 2 879 contextes de liaison (cf. également Green & Hintze (1990, 2001) et l’étude microsociologique récente de Ranson 2008). Au total, on constate que les données empiriques restent très parcellaires et que la possibilité d’étudier les différentes dimensions de la variation sont limitées par l’unicité de style et par l’absence de variation sociale, géographique ou d’âge.

19Ceci conduit d’ailleurs, par la reprise filée des mêmes sources, à certaines déformations. Le marquage social positif opéré par la liaison reste ainsi à démontrer très précisément. On rappellera que les siècles précédents étaient au contraire caractérisés par des usages oraux distingués très pauvres en liaisons facultatives [20]. Il semble bien que le privilège de la liaison sur la non-liaison, dans les contextes où elle est facultative, soit lié à la généralisation de l’apprentissage précoce de la lecture et de l’écriture, et que l’école publique ait joué ici un rôle fondamental. Sur le temps long, le déclin de la liaison facultative, si souvent pointé pour attester de l’avilissement des usages populaires contemporains reste très certainement à démontrer. L’évolution de la typologie qui voit le passage de liaisons auparavant obligatoires dans la catégorie des variables est plus facile à documenter à partir de données empiriques en nombre limité (Encrevé, 1988 : 43- 50 ; Mallet 2008). Elle explique sans doute le sentiment d’un appauvrissement continu des usages oraux en liaisons. Il reste que l’analyse de données massives, représentatives de plusieurs styles de parole, dont la lecture suivie, exhibant les différentes dimensions de la variation, est absolument nécessaire pour traiter de la liaison.

20L’analyse de ces données est déterminante pour conduire l’analyse phénoménologique, mais aussi l’analyse théorique et la formalisation de la liaison.L’existence de classes naturelles de segments impliqués, ou leur absence et le caractère idiosyncratique des distributions, l’existence d’une réelle productivité morpho-lexicale ou au contraire la restriction de l’expansion de la liaison à de petits répertoires particulièrement compacts et récurrents, la généralisation ou la limitation à un tout petit nombre de constructions et de catégories constituent autant de paramètres empiriques dont l’évaluation est absolument nécessaire pour conduire une analyse du phénomène. À lire certaines analyses récentes, on pourrait en douter [21]. Sans doute en d’autres termes, nous faisons ainsi nôtre le principe exposé par F. Dell (1973 : 161) et pourtant si peu appliqué :

21

L’introduction de chaque règle phonologique nouvelle doit être justifiée en montrant que la complexité additionnelle qui en résulte pour la grammaire prise comme un tout est largement compensée par les simplifications que l’existence de cette règle entraîne en d’autres points de la grammaire.

22La présentation qui suit des données issues de PFC n’a pas d’autre motivation.

2. QUE DIT PFC DE LA LIAISON ?

23À partir d’enquêtes réalisées sur la base d’un protocole commun, PFC propose des codages de la liaison pour la lecture à haute voix d’un texte et pour les conversations guidées et libres. Ces codages occupent une tire spécifique dans le logiciel PRAAT. Pour la construire, nous dupliquons la tire de transcription orthographique et ajoutons un identifiant alphanumérique à la dernière lettre du mot liaisonnant. Supposons, par exemple, qu’un témoin lise le texte en effectuant, ou en omettant, les liaisons notées ci-dessous en transcription phonétique large (entre crochets) :

24

Le maire de Beaulieu, Marc Blanc, est [e t??] en revanche très [tr? z??kj?] inquiet. La cote du Premier Ministre ne cesse de baisser depuis les [le zel?ksjõ] élections. Comment [k?m?? ??], en plus, éviter les manifestations qui ont [õt ?y] eu tendance à se multiplier lors des visites [vizit ??fisj?l] officielles ?

25On aurait codé :

26

Le maire de Beaulieu, Marc Blanc, est11t en revanche très11z inquiet. La cote du Premier Ministre ne cesse de baisser depuis les11z élections. Comment20, en plus, éviter les manifestations qui ont12th eu tendance à se multiplier lors des visites20h officielles ?

27L’interprétation des codes est la suivante :

28

  • est11t en = M(ot) 1 est monosyllabique (1) + liaison enchaînée (1) en [t]
  • très11z inquiet = M1 est monosyllabique (1) + liaison enchaînée (1) en [z]
  • les11z élections = M1 est monosyllabique (1) + liaison enchaînée (1) en [z]
  • Comment20, en = M1 est polysyllabique (2) + absence de liaison (0)
  • ont12th eu = M1 est monosyllabique (1) + liaison non enchaînée (2) en [t] avec pause-hésitation et/ou coup de glotte (h)
  • visites20h officielles = M1 est polysyllabique (2) + absence de liaison (0) + non enchaînement avec pause-hésitation et/ou coup de glotte (h).

29Ces codages sont produits sur une base auditive par deux codeurs, avec des arbitrages lorsque cela se révèle nécessaire. Le recours à des outils d’analyse acoustique est également possible puisque transcriptions et codages sont alignés par tronçon sous PRAAT. La démarche consiste donc à inclure comme contextes de liaison potentiels, un très large éventail de constructions qui peuvent éventuellement être non attestées dans la lecture considérée. Ainsi, contrairement à beaucoup d’analyses, nous n’avons pas procédé à une classification a priorides types « obligatoire » vs « facultatif » vs « interdit ». Ces classifications sont le plus souvent prescriptives et diffèrent profondément selon les auteurs. Tout au contraire, l’ambition des codages est de faire apparaître des catégories robustes de type : catégoriel, variable et non attesté (ou aléatoire). Le recours aux codages permet, bien évidemment, des fouilles systématiques à l’aide d’outils génériques ou spécifiques.

30Le travail d’interprétation des codages n’est pas direct. Les outils disponibles fournissent des quantités qui doivent souvent être pondérées et corrigées en fonction de l’affinage des hypothèses. Nous considérons ici la base PFC dans son état de fin septembre 2010, soit 35 enquêtes transcrites orthographiquement, codées et vérifiées. Ces 35 enquêtes mettent en scène 372 locuteurs pour lesquels nous disposons ainsi de 49 728 codages de liaisons. Après quelques observations générales, nous aborderons des aspects plus détaillés de la variation présente dans PFC. Nous conclurons en introduisant la notion de répertoires à partir de l’analyse fine des fréquences de cooccurrence entre catégories.

2.1. La liaison dans PFC : observations générales

2.1.1. De l’enchaînement aux liaisons « hypercorrectives »

31Considérons d’abord les liaisons attestées. Dans nos données, la liaison est réalisée dans 23 953 cas, soit 47,4 % des sites possibles. Ces sites potentiels incluent donc ceux de liaisons possibles, mais non attestées ou aléatoires dans PFC (par exemple, une liaison entre un SN sujet pluriel et le SV suivant :Les enfants_arrivent). Les liaisons non réalisées sont ainsi la réunion de deux ensembles : les liaisons non attestées (« interdites » dans la tradition prescriptive) et les liaisons variables non réalisées. Une donnée aussi brute se révèle néanmoins intéressante. En effet, si on compare les liaisons réalisées dans les conversations (libres et guidées) et dans le texte, la différence est très nette : en conversation, la liaison est réalisée dans 43,4 % des cas alors qu’en lecture elle l’est dans 59,4 %. Ce résultat corrobore ceux déjà bien connus : la lecture à haute voix induit une montée statistiquement significative du nombre de liaisons réalisées. Nous reviendrons plus loin sur les variations liées au style.

32Considérons à présent la question de l’enchaînement. En suivant P. Encrevé (1988), nous considérons non enchaînées toutes les réalisations de la consonne de liaison en finale du mot liaisonnant (M1). Il existe alors une forme de discontinuité (légère pause-hésitation et/ou coup de glotte) entre la consonne de liaison ainsi réalisée et le début de la voyelle du mot suivant (M2). Pour P. Encrevé, la consonne de liaison occupe la position de coda de la dernière syllabe de M1 et l’occlusion glottale occupe la position d’attaque de la syllabe initiale de M2. Dans la lecture à haute voix du texte PFC, on trouve effectivement de nombreuses réalisations du type les manifestations qui ont [õt?y] eu tendance.

33Le corpus de P. Encrevé, comme signalé supra, se compose d’enregistrements de 21 dirigeants politiques pour la période 1978-1981. Sur les 10 816 contextes de liaisons théoriquement possibles, P. Encrevé (1988 : 59) repère alors 5 029 cas que l’on peut traiter comme catégoriques et qui sont tous enchaînés, et 11 cas qui ne le sont pas et qui sont statistiquement non significatifs. Il n’en va pas de même des contextes de liaison variable. P. Encrevé y observe, en effet, 11 % de liaisons non enchaînées pour 11 des personnalités politiques étudiées, chiffre qui atteint un maximum de 33,7 % des liaisons totales dans un des discours de Jacques Chirac (5-10-81). Par ailleurs, s’appuyant sur une analyse acoustique, P. Encrevé argumente que les liaisons non enchaînées ne correspondent pas à des accents d’insistance. Il en conclut que la liaison non enchaînée doit être intégrée à toute analyse formelle de la liaison et propose des représentations à double flottement où la consonne de liaison est flottante et appartient au mot M1 qui peut l’autoriser en coda si nécessaire. Ce mécanisme de double flottement a été amplement critiqué par la suite (Tranel 1995a) et n’a pas été repris.

34L’examen du corpus PFC ne corrobore pas le statut phonologique accordé à la liaison non enchaînée par P. Encrevé. G. Mallet (2008 : 179-182) ne trouve ainsi que 130 exemples de codages de non-enchaînement dans la base, soit 0,35 % des liaisons attestées, incluant pourtant la lecture à haute voix [22] ; J. Durand et C. Lyche (2008 : 48-52) parviennent aux mêmes conclusions. Un réexamen récent de la base PFC suggère que, dans les conversations guidées et libres, les liaisons non enchaînées se limitent au plus à une dizaine d’exemples indiscutables.

35Nous ne mettons pas en doute l’existence de la liaison non enchaînée. Il suffit d’assister à une conférence, de participer à une réunion publique ou d’écouter les médias pour en entendre des occurrences. La question qui reste posée par nos données extensives est celle de l’intégration de ce phénomène à l’analyse phonologique du français moderne. La liaison non enchaînée exige-telle une révision des modèles et de la théorie phonologique ? Au contraire, n’est-elle pas le signe tangible de la perméabilité des compétences et connaissances phonologique et orthographique ? L’effet Buben (en écho à Buben 1935) a été maintes fois documenté (cf. Chevrot & Malderez 1999 ; Laks 2005a). Il conduit àtraiter le non-enchaînement comme marginal par rapport au système robuste de liaison.

36Considérons à présent les « liaisons hypercorrectives [23] » et autres « cuirs » ou « velours » stigmatisés par les grammaires normatives (Grevisse, 1988 : 50). Ces liaisons peuvent consister soit en l’introduction d’une consonne non présente en graphie (Elle commanda-t-une camomille ; Queneau, Chiendent, p. 41), soit au remplacement de la consonne attendue par une autre (C’est trop [z] important)[24]. G. Mallet (2008 : 182-185) a étudié de près ce phénomène attesté dans la base PFC. On trouve ainsi 11 lectures de la phrase La côte escarpée du Mont Saint-Pierre qui mène[t] au village. Statistiquement, cependant, ces liaisons hypercorrectives ne constituent que 0,053 de l’ensemble des liaisons attestées tous styles confondus. Mais, si on se limite à la conversation (guidée ou libre), on n’y trouve qu’un seul exemple d’« épenthèse » inattendue (il-z-a) et quatre exemples de « substitution », avec correction immédiate par le locuteur pour trois d’entre elles. La fréquence des liaisons hypercorrectives dans ces styles est donc particulièrement faible :

37

(1) des anciens [n] employés, des anciens [z] employés
(2) les immeubles de bas [t] en haut, les immeubles de bas [z] en haut
(3) puis finalement, en [t], en [n] allant
(4) mettre cent[z] euros [25]

38Si on s’en tient à la conversation, le nombre de « fausses liaisons » est donc proche de zéro. Ainsi, lorsque les sujets parlants sont placés dans des situations sans tension linguistique particulière, la liaison reste un phénomène régulier et les locuteurs ont à leur disposition des répertoires bien réglés. En revanche, la parole publique dans ses divers états (interviews radiophoniques, cours, etc.) crée des contextes de planification complexe et d’hétérosurveillance accrue générateurs d’erreurs et d’écarts par rapport à la norme.

2.1.2. Liaisons catégoriques, variables, non attestées

39Le caractère régulier de la liaison provient de l’existence d’un noyau relativement stable et étroit de liaisons catégoriques. Nous y reviendrons. Pour l’heure, PFC permet de confirmer à grande échelle que la liaison, au moins dans l’espace francophone européen, est catégorique dans les contextes suivants :

40

(5) Contextes catégoriques typiques
(i) Det + X à voyelle initiale en SN (un, les, des, mon, son, ton, mes, tes, ses) : les enfants, les autres enfants, un enfant, mon enfant, etc.
(ii) Proclitiques (ils, elles, on, nous, vous, en) : on [n]en [n]avait parlé, il y en [n]a, etc.
(iii) Enclitiques : De quoi parle-t-[t]on ? Comment dit-[t]on ? Encore faut-[t]il travailler, etc.
(iv) Composés et syntagmes figés : tout-[t]à-fait, toujours est-[t]il, pot-[t]au-feu etc.

41Comme dans tout corpus de grande taille, on trouve quelques exemples plus surprenants de liaison catégorique non réalisée [26]. Ce type d’erreur, que l’on dira de performance, ne conduit pas à remettre en cause le réglage de la liaison catégorique.

42Les contextes de liaison variable restent, par contre, difficiles à explorer de façon exhaustive. Examinons les séquences <Adj+N> (petit écrou) et <Prép+X>(dans un an) avant d’élargir aux contextes et aux fréquences.

43De nombreux travaux ont considéré <Adj+N> comme un contexte de liaison obligatoire. Les conversations de PFC fournissent un nombre limité de ces séquences, l’adjectif et le substantif pouvant être au singulier ou au pluriel. Ce type de liaison ne constitue, en effet, que 0,64 % de l’ensemble des liaisons réalisées. Au singulier, la séquence produit 0,88 % de liaisons, au pluriel 0,63 % des cas. Pour les non-liaisons, on a des attestations du type petit // accent,gros // immeuble, petits // entrepreneurs, longues // années ; ce qui démontre que les exemples les plus emblématiques des phonologues du français ne sont pas aussi réguliers que l’on a pu le prétendre.

44La lecture à haute voix corrobore cette conclusion. Le texte PFC contient les groupes grand émoi et grand honneur. A. Coquillon et al. (2010) ont examiné 256 de ces lectures. Pour grand émoi, on note 208 liaisons en [t] correctes par rapport à la norme [27], mais aussi 41 non liaisons, 4 liaisons en [n] (grand[n]émoi)et 3 liaisons en [d] (grand[d]émoi) ! La séquence grand honneur provoque, quant à elle, 241 liaisons enchaînées en [t], mais aussi 14 exemples sans liaison et, à nouveau, 1 liaison en [n] (grand[n]honneur) et 1 liaison en [d] (grand[d]honneur) ! Ces exemples montrent que, contrairement à ce qui a pu être affirmé, les locuteurs ne savent pas nécessairement comment traiter phonologiquement un adjectif pourtant aussi courant que grand si la séquence liaisonnante ne leur est pas familière. Les résultats pour grand honneur sont meilleurs que pour grand émoi. Ils semblent liés à des facteurs fréquentiels : une recherche google (10/11/2010) indique qu’avec 268 000 attestations grand honneur est grosso modo cinq fois plus fréquents que grand émoi qui n’est attesté que 47 400 fois.

45On comprend pourquoi les exemples sot ami ou sot aigle, qui ont figuré de façon répétée dans la plupart des approches théoriques de la liaison, sont si problématiques [28]. Leur fréquence en usage est proche de zéro. Pour les tenants de modèles jamais testés sur grands corpus attestés, l’antéposition des adjectifs et la liaison résultante seraient prédites par les règles productives du français. Le locuteur qui n’utilise pas habituellement de telles séquences devrait donc pouvoir extraire de sa compétence phonologique la consonne latente finale appelée par l’initiale vocalique. Nous notons incidemment que R. Sampson (2001), dans une étude visant à provoquer la prononciation d’adjectifs prénominaux à voyelle nasale finale, avait testé sans succès des adjectifs comme fin, hautain,lointain, malin, mignon, souverain. Nos propres données suggèrent, en accord avec ce chercheur (cf. Sampson, op. cit. : 255), qu’en dehors d’un inventaire très limité de mots (un, mon, ton, son, bon, plein, rien, bien), la liaison zéro est bien établie et constitue peut-être la réalisation par défaut des M1 contenant une voyelle nasale finale quand ils se retrouvent en contexte de liaison [29].

46Le deuxième contexte de liaison à explorer est la séquence <Prép+X>. Les prépositions monosyllabiques sont généralement considérées comme déclenchant des liaisons obligatoires alors que les prépositions polysyllabiques ne fourniraient qu’un contexte de liaison facultative. Nos résultats indiquent que la liaison après une préposition monosyllabique est certes fréquente, mais reste variable. G. Mallet (2008 : 277-280) a mis à l’épreuve l’inventaire chez, dans, dès, en, hors,près, sans, sous et vers, pour lesquelles le taux de liaison réalisée est de 91,91 %. Un examen récent de la base (cf. Coquillon et al. 2010) confirme ces résultats globaux et fournit des exemples de non-liaison comme :

47

(6) Exemples de non-liaison après prépositions monosyllabiques
en // une heure, manque beaucoup de confiance en // elle, dans // une soirée,dans // un mobil-home, chez // un copain, chez // un cultivateur

48On note que chez fait liaison catégorique avec un post-clitique : che[z] eux,che[z] elle. Les prépositions polysyllabiques ont, en revanche, un comportement plus surprenant. Pour un inventaire de 11 éléments (après, avant, concernant, depuis, devant, durant, envers, hormis, moyennant, nonobstant, pendant), G. Mallet(op. cit.) relève 0 % de liaisons réalisées [30]. A. Coquillon et al. (op. cit.), pour 47 364 sites de liaison, ne trouvent que quelques exemples isolés de liaisons après prépositions polysyllabiques et corroborent les observations de G. Mallet :

49

(7) Pourcentage de réalisation des prépositions polysyllabiques, avec exemples de non-liaison suivant le modèle majoritaire
après (réalisées 1 / total 153) : après // elle ; depuis (2/18) : depuis // unmomento ; devant (0/12) : devant // une clase ; pendant (0/39) : pendant // une dizaine d’années

50En conclusion, il apparaît que les prépositions polysyllabiques sont non liaisonnantes pour de nombreux francophones contemporains. Ces observations conduisent naturellement à interroger le poids syllabique. Ce ne saurait être un hasard si les prépositions monosyllabiques continuent à fournir des contextes de liaison réalisées alors que les polysyllabiques sont entrées dans la sphère de la non-liaison. D. de Jong (1994) avait observé, après d’autres, la différence entre formes monosyllabiques et formes polysyllabiques. Il concluait (op. cit. : 115) :

51

À notre avis, ce n’est pas le facteur longueur de mot (monosyllabes vs. polysyllabes) qui joue un rôle. Les formes polysyllabiques sont les formes les moins fréquentes. Le facteur longueur de mot en nombre de syllabes ne fait que refléter le facteur de fréquence de mot.

52Globalement, cette conclusion semble vérifiée dans la mesure où les mots grammaticaux liaisonnants les plus fréquents tendent à être monosyllabiques. Néanmoins, une telle position nous semble trop forte : si on compare les formessont et était dans notre base, la fréquence du premier (sont) en contexte de liaison est approximativement la moitié de celle du second (était). Néanmoins, sont fait liaison deux fois plus fréquemment que était, ce qui démontre le rôle du poids syllabique et accrédite la thèse que la liaison est un phénomène multifactoriel mettant en jeu des paramètres de nature différente (Laks 2005a ; Durand & Lyche 2008).

2.1.3. Contextes de liaison : aspects structurels et fréquentiels

53Afin de porter au jour les forces de cohésion en fonction de divers types de variation (diatopique, diaphasique ou autre), une analyse de ce type ne peut se conduire que sur des sous-corpus paramétrés présentant des conditions fixes. Nous n’avons travaillé pour cette partie que sur 16 805 liaisons réalisées produites en situation de conversation libre ou guidée. Nous considérons les différences diatopiques entre l’ensemble constitué par la France hexagonale, trois autres pays francophones langue première (Belgique, Suisse, Canada) et l’ensemble constitué par le français langue seconde en Afrique. L’analyse fréquentielle est basée sur la distinction de type (les catégories grammaticales gauche et droite définissant les sites de liaison) et de token (l’occurrence de ces catégories). Soit trois ans [trwaz??] (voir Figure 1), le site est défini par le mot gauche trois et le mot droit ans. Ce site de construction ou contexte grammatical est donc NUM(trois) + NOM (ans). C’est un exemple de type (Figure 1).

Figure 1

Exemple de type

figure im1

Exemple de type

54On établit le répertoire complet des types (les différents contextes grammaticaux) et la fréquence d’occurrence de chacun d’eux. On calcule alors les pourcentages relatifs qu’ils représentent.

55L’analyse cherche à vérifier si les types de liaison présentent une partition équilibrée de l’ensemble des liaisons ou bien si certains types sont distributionnellement plus productifs que d’autres. Les résultats montrent qu’un nombre très limité de contextes grammaticaux prend en charge la quasi-totalité des sites où la liaison est réalisée. Ainsi, 21 (sous-) constructions sur 234 recensées sont responsables de 80 % des cas de liaisons attestées (Figures 2 & 3 ; Tableau 1). À propos des « liaisons hypercorrectives » en 2.1.1, nous avons souligné que les variations dans les réalisations des liaisons ne doivent pas nous faire oublier qu’il existe, en quelque sorte, un noyau dur au cœur du système qui est confirmé en termes distributionnels par une analyse des co-occurrences des catégories grammaticales qui conditionnent l’apparition de la liaison. La fréquence de ces co-occurrences définit ce que J. Bybee (2001), entre autres, appelle la « cohésion syntaxique » : une force d’association mnémonique entre le premier élément (à gauche) et le deuxième élément (à droite) qui est proportionnelle à leur distribution et qui est, en même temps, renforcée par l’usage continuel des locuteurs.

Figure 2

Fréquence des occurrences pour les 234 contextes grammaticaux dans la réalisation de la liaison oralea

figure im2

Fréquence des occurrences pour les 234 contextes grammaticaux dans la réalisation de la liaison oralea

a. Pour des raisons d’espace, il n’est pas possible de reporter graphiquement toutes les étiquettes des 234 contextes. Un intervalle de 6 contextes pour une étiquette est donc adopté.
Tableau 1

Mesure des occurrences et des pourcentages (relatif et cumulatif) des réalisations de la liaison dans PFC pour 234 contextes grammaticaux en se limitant aux plus fréquents et aux moins fréquents

Nb. typesContextes grammaticauxOccurrencesPourcentagePourcentage
cumulatif
1PRO : PER_L_VER : pres3 45520.520.5
2DET : ART_L_NOM1 4978.929.3
3NUM_L_NOM1 0366.135.5
4PRO : PER_L_VER : impf9815.841.3
5PRP : det_L_NOM9745.847.1
6NOM_L_VER : pres6023.650.6
7DET : POS_L_NOM5963.554.2
8PRO : PER_L_NOM5383.257.4
9KON_L_PRO : PER5373.260.5
10PRP_L_VER : pres4832.963.4
11PRP_L_DET : ART4822.966.3
12DET : ART_L_ADJ3992.468.6
13NOM_L_DET : ART2561.570.1
14VER : pres_L_VER : pper2431.471.6
15NOM_L_PRP2091.272.8
16PRP_L_NOM2061.274
17PRP_L_NAM2051.275.3
18NOM_L_NOM1951.276.4
19PRO : IND_L_PRP176177.5
20ADJ_L_NOM166178.4
21PRO : PER_L_PRP1600.979.4
...............
227NUM_L_VER : ppre10100
228PRO_L_VER : pres10100
229PRO : DEM_L_ABR10100
230PRO : IND_L_10100
231PRO : IND_L_VER : futu10100
232PRO : IND_L_VER : ppre10100
233PRO : PER_L_ADV10100
234PRO : PER_L_VER : impe10100
TOT : 234TOT : 16 873TOT : 100
figure im3

Mesure des occurrences et des pourcentages (relatif et cumulatif) des réalisations de la liaison dans PFC pour 234 contextes grammaticaux en se limitant aux plus fréquents et aux moins fréquents

56Ces résultats méritent d’être mis en perspective. Si, depuis L. Clédat (1917) au moins, de très nombreux auteurs avaient souligné l’importance de la dimension fréquentielle et l’étroitesse du nombre de constructions impliquées dans la liaison, jamais à notre connaissance une étude quantitative de grande ampleur n’avait pu établir ces faits de façon incontestable. PFC le permet pour la première fois en analysant 372 locuteurs différents localisés en 35 points de l’espace francophone mondial. Ces locuteurs ont réalisé 16 805 liaisons dans les conversations. Dans ce corpus de grande ampleur donc, 21 constructions différentes seulement constituent les sites de 79,4 % des réalisations, et la fréquence cumulative du 227e site atteint asymptotiquement 100 %. Ainsi, la maîtrise d’un très petit nombre de constructions extrêmement fréquentes et d’un lexique très limité suffit à rendre compte de l’usage réel de la liaison en français contemporain. On aura remarqué que ce résultat, remarquable par sa concision, suit et illustre les conclusions de G. Zipf (1935, 1949) : un très petit nombre d’occurrences très fréquentes assume l’écrasante majorité des cas possibles [31]. Dans nos tableaux en effet, comme prévu par cette loi, le produit du rang par la fréquence cumulative tend à être constant.

57Notre analyse initiale est caractérisée par une très grande granularité morphosyntaxique puisqu’elle distingue les différentes formes temporelles des verbes, par exemple (Vprésent, Vimparfait, Vinfinitif, etc.). Pour la lisibilité de nos résultats, nous passerons ici de nos 27 catégories de départ à 12 catégories plus larges : Adj (ectif), Adv (erbe), Dét (erminant), Int (erjection), Kon (Conjonction), Nam (Nom propre), Num (éral), Pro (nom), Prép (osition+dét), Ver (be). La complexité combinatoire des catégories faisant liaison passe alors de 234 contextes à 111. Les résultats montrent à nouveau une contribution massive de quelques constructions : en effet, PRO_VERBE (/on est/), DET_L_NOM (/les amis/) et PRP_NOM (= PREP+DET+N, /aux animaux/) constituent ensemble quasiment la moitié de tous les contextes de liaisons réalisées. Au milieu de la liste des constructions les plus productives, nous trouvons des contextes du type VERBE_L_PRP, PRO_L_PRO, ADV_L_ADJ, VERBE_L_DET, ADV_L_PRP, NOM_L_ADJ, VERBE_L_NOM avec un pourcentage moyen du 0,5 %. En fin de liste, on enregistre des contextes pas du tout productifs comme VERBE_L_NAM, DET_L_NUM, DET_L_PRO, NUM_L_ADV sans aucun poids en termes de pourcentages relatifs.

58En ce qui concerne les pourcentages cumulatifs, les valeurs obtenues montrent à nouveau que les 21 premières constructions grammaticales prennent en charge plus de 90 % de toute la production de la liaison orale dans PFC.

Tableau 2

Mesure des occurrences et des pourcentages (relatif et cumulatif) des réalisations de la liaison dans PFC pour les contextes grammaticaux les plus productifs et les moins productifs avec un codage grammatical plus large (12 catégories au lieu des 27 catégories originales)

Nb. typesContextes grammaticauxOccurrencesPourcentagePourcentage
cumulatif
1PRO_L_VERBE4 62927.527.5
2DET_L_NOM2 08612.440.0
3PRP_L_NOM1 1737.046.9
4NUM_L_NOM1 0266.153.0
5NOM_L_VERBE8605.158.2
6PRO_L_NOM7264.362.5
7PRP_L_VERBE7124.266.7
8KON_L_PRO5323.269.9
9PRP_L_DET4822.972.8
10DET_L_ADJ4332.675.3
11PRO_L_PRP3552.177.4
12VERBE_L_VERBE3221.979.4
13DET_L_VERBE2671.680.9
14NOM_L_DET2561.582.5
15PRP_L_NAM2561.584.0
16PRP_L_ADJ2491.585.5
17NOM_L_PRP2141.386.7
18ADV_L_VERBE2081.288.0
19NOM_L_NOM1951.289.1
20ADJ_L_NOM1661.090.1
21VERBE_L_PRP1641.091.1
...............
104NAM_L_ABR10100
105NAM_L_KON10100
106NAM_L_NUM10100
107NAM_L_PRO10100
108NUM_L_ABR10100
109PRP_L_KON10100
110VERBE_L_KON10100
111VERBE_L_NUM10100
TOT : 111TOT : 16 873TOT : 100
figure im4

Mesure des occurrences et des pourcentages (relatif et cumulatif) des réalisations de la liaison dans PFC pour les contextes grammaticaux les plus productifs et les moins productifs avec un codage grammatical plus large (12 catégories au lieu des 27 catégories originales)

59On constate par ailleurs que, si la liaison est évidemment corrélée à des groupements syntaxiques, ces derniers ne sont pas toujours analysables en termes decatégories larges de type projection maximale, intermédiaire ou minimale. Il faut plutôt les analyser en sous-classes lexicales ou grammaticales précises. On ne sera pas surpris de constater que la frontière entre SN sujet et SV prédicat n’est pas un contexte de liaison dans la parole ordinaire. Cependant, à l’intérieur du syntagme verbal, les choses sont un peu plus complexes : les séquences V+SPrép (complément ou modificateur), mettant en jeu des verbes lexicaux sémantiquement « lourds », ne font pratiquement jamais liaison contrairement aux verbes « légers » comme avoir, être ou faire qui fonctionnent fréquemment comme auxiliaires ou verbes support. Comme l’illustre le Tableau 3, lorsque la liaison est faite devant un syntagme nominal du type un(e) + SN, c’est presque toujours l’un de ces verbes qui fait liaison.

Tableau 3

Mesure des occurrences et du nombre de types pour la séquence V+SPrép dans la liaison réalisée et non réalisée

Nb. de
types
Séquences
V+SPrép
avec réalisation
Occ.Nb. de
types
Séquences
V+SPrép
sans réalisation
Occ.
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
13
14
15
16
17
18
19
20
21
22
23
24
25
EST_L_UN
EST_L_UNE
C’ÉTAIT_L_UNE
AVAIT_L_UNE
C’ÉTAIT_L_UN
ÉTAIT_L_UN
FAIT_L_UNE
SONT_L_UN
ONT_L_UN
AS_L_UNE
AVAIENT_L_UNE
AVAIT_L_UN
AVONS_L_UN
AVONS_L_UNE
DÉBROUILLER_L_UN
ES_L_UNE
ÉTANT_L_UN
FAISAIT_L_UN
FAIT_L_LES
FASSENT_L_UN
J’AVAIS_L_UN
METTAIT_L_UNE
SORTENT_L_UN
SUIS_L_UN
SUIS_L_UNE
35
18
11
5
5
4
4
3
2
1
1
1
1
1
1
1
1
1
1
1
1
1
1
1
1
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
...
484
485
486
487
488
489
490
491
492
493
494
495
C’ÉTAIT_L_UN
AVAIT_L_UN
FAIT_L_UN
AVAIT_L_UNE
FAIT_L_UNE
C’ÉTAIT_L_UNE
EST_L_UN
SUIS_L_UN
J’AVAIS_L_UN
ÉTAIT_L_UN
AS_L_UN
ONT_L_UN
...
FASSENT_L_UNE
TRAVAILLER_L_UNE
SIGNER_L_UNE
BUVAIT_L_UN
CHERCHAIT_L_UN
CONNAISSAIT_L_UN
RETROUVAIT_L_UN
APPRENAIENT_L_UN
CITER_L_UN
PENSER_L_UN
REFILER_L_UN
DEMANDENT_L_UN
161
159
152
122
121
96
65
51
36
36
26
26
...
1
1
1
1
1
1
1
1
1
1
1
1
TOT : 25TOT : 103TOT : 495TOT : 2 085
figure im5

Mesure des occurrences et du nombre de types pour la séquence V+SPrép dans la liaison réalisée et non réalisée

60Considérons enfin la liaison entre Nom (pl) +Adj. On remarque une forte différence entre la réalisation de la liaison et sa non-réalisation. Cette dernière apparaît comme le cas par défaut. Ainsi, contrairement aux approches phonologiques contemporaines visant une compétence ultra liaisonnante comme idéal de langue, c’est bien un usage particulièrement parcimonieux qui émerge, limitant la liaison régulière à des constructions, un lexique et des sites bien circonscrits.

Tableau 4

Mesure des occurrences et du nombre de types pour la séquence Npl+Adj dans la liaison réalisée et non réalisée

Nb. de
types
Séquences
NOMplur+Adj
avec réalisation
Occ.Nb. de
types
Séquences
NOMplur+Adj
sans réalisation
Occ.
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
13
14
15
16
PERSONNES_L_ÂGÉES
RESSOURCES_L_HUMAINES
ORGANISMES_L_AGRICOLES
PAYS_L_AFRICAINS
JEUX_L_OLYMPIQUES
JEUNES_L_ENSEIGNANTS
MATIÈRES_L_ORALES
CADRES_L_AGRICOLES
MEMBRES_L_INFÉRIEURS
LANGUES_L_ORIENTALES
D’AUTRES_L_AÎNÉS
RELATIONS_L_HUMAINES
CHOSES_L_EXTRAORDINAIRES
TÂCHES_L_ANCILLAIRES
PRODUITS_L_AGRICOLES
GENS_L_ÂGÉS
9
3
3
2
2
2
2
1
1
1
1
1
1
1
1
1
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
...
136
137
138
139
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141
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147
LANGUES_L_ÉTRANGÈRES
PERSONNES_L_ÂGÉES
CHAMBRES_L_INDIVIDUELLES
CONCOURS_L_ADMINISTRATIFS
ÉMISSIONS_L_INTERACTIVES
ÉTUDES_L_UNIVERSITAIRES
FILS_L_ÉLECTRIQUES
JEUNES_L_IVOIRIENS
MOTS_L_ANGLAIS
PAYS_L_ANGLOPHONES
PAYS_L_ÉTRANGERS
RAISONS_L_ÉCONOMIQUES
...
SOCIÉTÉS_L_INDIVIDUALISTES
SOUVENIRS_L_ÉPOUVANTABLES
TENDANCES_L_HISTORIQUES
TERRES_L_HUMIDES
TOITS_L_OUVRANTS
TRADITIONS_L_ANCESTRALES
TRAVAUX_L_AGRICOLES
TRIBUS_L_AMÉRINDIENNES
TRUCS_L_ANCIENS
TRUCS_L_HUMORISTIQUES
TRUCS_L_INTIMES
TRUCS_L_ÉNORMES
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7
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3
3
3
2
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2
...
1
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1
1
1632147177
figure im6

Mesure des occurrences et du nombre de types pour la séquence Npl+Adj dans la liaison réalisée et non réalisée

2.1.4. Nature des consonnes

61Un autre résultat global qui nous paraît important tient à la nature des consonnes liaisonnantes et à leur fréquence. Dans la littérature spécialisée, on trouve fréquemment la liste suivante de consonnes de liaison possibles : /p t k ? z r n/. Les seules consonnes attestées dans les 23 953 cas de liaisons comptabilisés dans la base PFC sont /z, n, t, r, p/. La vélaire [k] est souvent incluse dans la liste des consonnes liaisonnantes. Ainsi, M. Grevisse (1988 : 50-51) présente la liaison en [k] comme un signe de langue soignée dans un long effort, suer sang et eau, ainsi que sang impur dans la Marseillaise. Il y est cependant noté que l’usage ordinaire préfère [?] dans long effort ou ne fait tout simplement pas la liaison : [s??eo], [s????py?]. Nous pensons que [k] peut être écarté de la liaison ordinaire. Nous ne nions pas que les liaisons en [?] soient possibles, mais elles restent très marginales.

62

(8) Occurrences attestées des consonnes de liaison
/z/ : 11 000 > /n/ : 8 515 > /t/ : 4 133 > /r/ : 42 > /p/ : 14

63Ces résultats confortent les observations déjà effectuées par C. Pagliano et B. Laks (2005), J. Durand et C. Lyche (2008) et G. Mallet (2008) sur des échantillons importants de la base, et nous semblent indiscutables (voir aussi Eychenne, ce numéro). D’autres ordres de fréquence ont été publiés par les phonéticiens du français, mais résultent probablement de croisements avec des classifications du type « obligatoire » vs. « facultatif ».

64

(9) Autres ordres de fréquence
[n] > [z] > [t] (Malécot 1975) ; [z] > [t] > [n] (Léon 1992)

65Effectivement, les consonnes de liaison ne sont pas parallèles dans leur comportement. Une consonne comme /n/ n’est pratiquement attestée que dans des liaisons catégoriques : comparer les très fréquents exemples du type un été, on avait, mon ami aux rares exemples variables du type il a bien écouté. /z/ et /t/ sont bien attestés dans des contextes soit catégoriques, soit variables. En revanche, à notre connaissance, [r] se trouve toujours dans des contextes variables. G. Mallet (op. cit.) démontre qu’à l’intérieur de chacune de leurs catégories les cinq principales consonnes de liaison ne se comportent pas de façon uniforme. Ses statistiques en (10) sur la réalisation de la liaison sont donc différentes des fréquences globales fournies en (9).

66

(10) Pourcentage selon G. Mallet (2008) de réalisation de la liaison à l’intérieur de chaque catégorie [32]
[n] : 93 % > [z] : 47 % > [t] : 32 % > [p] : 12 % > [r] : 2 %

67En tout état de cause, le classement fréquentiel qu’offrent les codages PFC nous paraît révélateur à plusieurs égards. Tout d’abord, il révèle un fossé énorme entre /z n t/ d’une part et /r p/ de l’autre. La liaison en /r/ pourrait être très fréquente si l’on songe aux infinitifs en –er qui présentent un contexte de liaison théoriquement possible. Il suffit de penser aux nombreux enregistrements sur répondeurs téléphoniques qui nous invitent à « laisse[r] un message après le signal sonore ». Mais, dans la base PFC, les liaisons avec l’infinitif se limitent à deux exemples : se débrouiller[r] un peu seul, s’installer[r] à Paris. Sur les 23 cas de liaison en /r/ attestés dans les conversations, tous les autres exemples sont liés aux items lexicaux premier et dernier. Les liaisons en /p/ ne concernent que deux items lexicaux : trop (9 occurrences) et beaucoup (5 occurrences). Ces résultats démontrent une fois de plus à quel point la liaison est tributaire des items lexicaux, point sur lequel avait beaucoup insisté P. Encrevé (1988) et qui est particulièrement bien discuté par D. de Jong (1994). Ils jettent un doute sur l’idée que la liaison met en jeu des classes naturelles de sons. En dehors de leur non-syllabicité, /z n t r p/ ne constituent pas un ensemble phonétique extraordinairement naturel. Et, si on considère que certains locuteurs n’ont pas intégré en production /r/ et /p/ comme consonnes de liaison, on ne peut pas dire que l’ensemble qui demeure (à savoir /z n t/) soit particulièrement éclairant comme classe phonologique. On se souviendra qu’une grande partie de la mécanique des effacements des consonnes latentes passait par une règle de délétion d’une classe naturelle, celle des obstruantes : [-son] ? 0 / — ({+, #}) C. L’examen des données démontre que les traitements phonologiques de ce type constituaient une impasse. Il est vrai que les solutions par flottement ou extramétricalité ont cherché à corriger ces défauts, mais en postulant que l’ancrage codique des consonnes de liaison permet de capter des récurrences fortes dans la flexionou la dérivation (illustré par le sacro-saint exemple petit, petite, petitesse), elles attribuent au système beaucoup plus de régularité que ne l’attestent les données réelles.

2.2. Aspects de la variation dans le corpus PFC

2.2.1. Variation diaphasique

68Ces questions nous ramènent à la question du style. Nous avons déjà signalé que la lecture à haute voix provoque nettement plus de liaisons que les conversations, ce qui n’est guère surprenant. Il est plus instructif de s’interroger sur la différence possible entre les conversations guidée et libre dans notre corpus. La comparaison se révèle intéressante. Dans la conversation guidée, nous observons 9 301 liaisons enchaînées (le modèle par défaut) sur 20 908 codages, soit 43,13 % des cas. Dans la conversation libre, on observe 7 503 liaisons enchaînées sur 17 393 codages, soit 44,52 %. La différence entre les deux n’est pas statistiquement significative. De surcroît, lorsque l’on examine les types de contexte qui favorisent la liaison dans les deux types de conversation en utilisant les techniques illustrées en 2.1.3, on s’aperçoit à nouveau que la différence n’est pas significative.

69On peut s’interroger sur la signification du manque d’écart entre les deux types de conversation dans la base PFC. Plusieurs interprétations sont possibles. Il est tout d’abord possible que les deux types de conversation dans PFC ne soient pas suffisamment différenciés pour entraîner des résultats contrastés. Nous savons cependant de façon indépendante que les travaux menés au laboratoire LIMSI indiquent que les conversations libres dans PFC présentent des propriétés phonétiques partiellement différentes des guidées : on observe dans les premières un ensemble de propriétés de style allegro (compression des phonèmes, effacements et réductions de divers types) que l’on ne trouve pas dans les secondes (cf. Boula de Mareüil et al. 2007). Il se pourrait donc que le style de conversation attesté dans PFC se révèle relativement uniforme du point de vue de la liaison et que, pour observer des différences notables du point de vue macroscopique, il faille passer à des situations beaucoup plus « formelles » comme les prises de parole publiques. Il est également probable que les différences entre conversation guidée et conversation libre dans le corpus PFC ne s’observent pas au niveau macroscopique de chiffres globaux, mais exigent un examen plus fin de divers contextes de liaison variable. C’est ce que semble suggérer le travail de J. Eychenne (ce numéro) sur des sous-parties d’un échantillon PFC bien moins important que le nôtre. Nous laisserons donc cette question ouverte, même si nous penchons vers l’idée que la conversation soignée décrite par de nombreux phonéticiens et orthoépistes se rapproche davantage de cours magistraux que de la conversation ordinaire entre intimes.

2.2.2. Variation selon l’âge et le sexe

70En travaillant sur un échantillon de 293 locuteurs, nous pouvons démontrer une tendance à faire plus de liaison chez les sujets plus âgés. La différence estmarquée à tous les niveaux pour les témoins de plus de 60 ans alors qu’elle est plus visible en conversation qu’en lecture dans la tranche 20-40 ans par rapport à la tranche des juniors de moins de 20 ans (voir Tableau 5).

Tableau 5

Réalisations selon l’âge des locuteurs

Age < 20
21 loc.
Age 20-40
108 loc.
Age 40-60
92 loc.
Age > 60
72 loc.
% réalisations total Âge42,2645,834751,57
% réalisations Conversation38,7442,2543,8847,95
% réalisations Texte56,5656,8457,9364,33
figure im7

Réalisations selon l’âge des locuteurs

Figure 3

Réalisations selon l’âge du locuteur

figure im8

Réalisations selon l’âge du locuteur

71Comme toujours, l’analyse de telles données est difficile car il y a deux interprétations possibles : soit ces données indiquent une attrition progressive de la liaison, soit elles révèlent ce que l’on appelle la gradation d’âge (angl. age grading). Dans la première hypothèse, les jeunes participeraient d’un mouvement général visant à réduire le champ d’application de la liaison, mouvement que certains attribuent à l’évolution du français, mais qui n’a jamais été démontré dans les faits comme nous l’avons noté dans la première partie. Dans la seconde hypothèse, les sujets plus âgés seraient en quelque sorte des « gardiens du temple ». Dans l’état actuel de nos connaissances, nous ne sommes pas capables de trancher entre ces deux interprétations. Nous notons cependant que A. Malécot (1975), W. Ashby (1981), G. Booij et D. de Jong (1987) et D. Ranson (2008) ont également observé que les seniors avaient un taux de réalisation de la liaison plus élevé que les juniors.

72En ce qui concerne le sexe, A. Malécot (op. cit.), G. Booij et D. de Jong (op. cit.)ont défendu l’idée que les femmes faisaient plus de liaisons que les hommes, àla différence de W. Ashby (op. cit.) qui concluait que les hommes faisaient plus de liaisons que les femmes. La base PFC est équilibrée en termes d’enquêtés masculins et féminins, ce qui permet des comparaisons statistiques fiables. Toutes nos interrogations globales sur les liaisons, à ce jour, ne laissent apparaître aucune différence statistiquement significative entre les taux de liaisons réalisées par les hommes et les femmes. L’étude statistique récente de D. Ranson (2008), sur un corpus plus limité, arrive à la même conclusion.

2.2.3. Variation selon le nombre d’années d’études

73Un autre résultat qui nous paraît intéressant est le manque de variation significative au sein des conversations dans les réalisations chez les sujets en fonction du nombre d’années d’études qu’ils ont effectuées. Pour des raisons techniques, nous n’avons pu extraire ce résultat que pour la moitié des locuteurs codés dans la base. En examinant le Tableau 6, on constate que l’écart des réalisations reste dans une fourchette de 3 % et ce, quel que soit le nombre de locuteurs. Il est fort probable que ces écarts se seraient creusés si les mêmes locuteurs avaient été placés dans des situations de forte tension linguistique (parole publique) mais, à un niveau global, il semble y avoir un nivellement des usages entre les différents groupes de locuteurs suggérant des pratiques communes dans la conversation ordinaire. Un travail plus fin reste à accomplir sur les liaisons variables entre ces divers types de locuteurs.

Tableau 6

Réalisations selon le nombre d’année d’études des locuteurs

Moins de 14>=14 - < 20>20Inconnu
Liais. total codées9917 5699 61122 449
Locuteurs112168181
Liais. Réalisées468 5934 54310 394
% réalisations46,4648,9147,2746,30
figure im9

Réalisations selon le nombre d’année d’études des locuteurs

2.2.4. Variations diatopiques dans l’espace francophone

74Un des points forts du programme PFC est de nous permettre de comparer les enquêtes réalisées dans diverses zones géographiques. Pour cette étude, nous avons dans un premier temps regroupé les enquêtes PFC dans trois grands groupes représentant l’espace « France hexagonale », l’espace francophone « français langue première » (Belgique, Suisse, Canada) et l’espace francophone « français langue seconde » (Afrique). Les premiers résultats globaux, en termes de fréquences et d’analyse de contextes grammaticaux, délimitent un espace largement semblable entre les divers pays francophones. Dans la mesure où la liaison met en jeu des facteurs relativement hétérogènes, on ne sera pas surpris qu’il faille descendre à un niveau de granularité beaucoup plus fin pour analyser les différences entre variétés.

75Nous nous contenterons ici d’une comparaison entre les zones nord et sud de la France, question qui à notre connaissance n’a jamais été abordée de façon quantitative. J. Durand et C. Lyche (2008) s’étaient interrogés sur l’affirmation d’A. Brun (1931 : 45) qui affirmait au sujet de Marseille :

76

Les liaisons sont donc beaucoup moins fréquentes qu’en français commun. Cette négligence, ainsi que la paresse à articuler les groupes de consonnes donne au parler du provençal ce caractère de vulgarité qui choque le nouveau-venu.

77J. Durand et C. Lyche s’étaient essayés à une première comparaison entre le nord et le sud de la France en comparant deux enquêtes fortement similaires et avaient observé une légère différence statistique dans quelques liaisons variables en faveur de la zone sud, possiblement liée au substrat occitan des enquêtés concernés. Cependant, les auteurs restaient très prudents sur cette question à un niveau plus général.

78A. Coquillon et al. (2010) ont élargi les données. Dans leur étude, 67 enquêtés de la zone nord ont été comparés à 67 enquêtés de la zone sud. Les enquêtes considérées ont été calibrées au mieux possible et sont les suivantes : (a) zone nord : Dijon (8 loc.), Vendée (8), Paris (12), Brécey (11), Domfront (12), Brunoy (10), Puteaux (6) ; (b) zone sud : Douzens (10 loc), Rodez (12), Aix-Marseille (18), Toulouse (14), Lacaune (13). Ils ont d’abord examiné le contexte N(pl) +X dans la lecture à haute voix (cf. Tableau 7) :

Tableau 7

Comparaison nord-sud sur les séquences Npl+Adj

NOMBRE DE LIAISONS REALISEES
NORDSUD
jeux[z]olympiques6161
pâtes[z]italiennes813
chemises[z]en soie1010
circuits[z]habituels2116
visites[z]officielles2533
TOTAL127133
figure im10

Comparaison nord-sud sur les séquences Npl+Adj

79La similarité dans les lectures semble suggérer des pratiques communes entre nord et sud rendant a priori les deux groupes comparables. Tournons-nous vers les conversations qui demeurent notre premier objet d’analyse en nous centrant sur quelques types de liaisons variables. Si on commence par la troisième personne indicatif présent+complément/adjoint à initiale vocalique, on a pratiquement les mêmes résultats entre le nord et le sud, puisque la liaison est réalisée 144 fois dans le sud et 137 fois dans le nord. Si on rentre dans les détails en examinant les séquences attestées des formes du verbe être+allé(e)(s), les résultats sont globalement semblables entre nord et sud mais, ici et là, on note des écarts qui peuvent être significatifs (en particulier, les séquences est allé(e) etsuis_allé(e)) :

Tableau 8

Comparaison nord-sud sur des séquences <être+aller>

SUDNORD
+Liaison- Liaison+Liaison- Liaison
suis allé(e)1365231
es allé(e)1
est allé(e)15117
étais allé(e)167
était allé(e)161
figure im11

Comparaison nord-sud sur des séquences <être+aller>

Tableau 8

(suite)

sommes allé(e) s12
sont allé(e) s12
TOTAL32801441
Pourcentage28,57 %71,43 %25,45 %74,55 %
figure im12

(suite)

80Si on examine maintenant deux prépositions bien attestées, dans et chez, les résultats sont à nouveau très proches entre nord et sud. Pour dans, on a 88 contextes de codage dans le sud dont 85 avec liaison et 3 sans liaison (dans // un club de foot, dans // un service, dans // un combat). Pour le nord, on observe 161 codages avec liaison toujours réalisée. En ce qui concerne chez, les codages pour le sud sont au nombre de 11 dont 9 avec liaison et 2 sans (chez // un dermatologue, chez // Isabelle et Pierre). Pour le nord, on observe 27 codages, 22 avec liaison, 5 sans (un mec de chez // Henkel, chez // un patron). En ce qui concerne les prépositions polysyllabiques+complément, le résultat est identique puisque dans nos deux sous-corpus il n’y a aucune liaison réalisée dans ce contexte. Finalement, si nous examinons le contexte Npluriel+Adj, les résultats sont pratiquement identiques entre nord et sud pour ce contexte grammatical. Ces exemples et d’autres considérés par A. Coquillon et al. (2010) leur font conclure que nord et sud de la France constituent sur le plan de la liaison un espace relativement homogène. Il faut cependant bien comprendre que l’homogénéité globale n’exclut en aucun cas des sous-réglages locaux qui peuvent passer inaperçus ou, au contraire, être repérés par un linguiste travaillant à la volée et érigés en trait général différentiant telle variété de telle autre [33].

3. CONCLUSION

81Au terme de cette présentation des premiers résultats qu’une base de données phonologique de grande ampleur permet de construire, l’histoire récente des traitements de la liaison apparaît bien paradoxale. La phonologie générative et la thèse de S. Schane ont installé l’idée que la liaison était un processus phonologique régulier. Les consonnes qu’elle faisait sporadiquement apparaître dans des contextes très spécifiques étaient latentes et c’est de leur non prononciation qu’il fallait rendre compte. Ce paradigme s’est maintenu pendant des dizaines d’années, sous des avatars théoriques et conceptuels généralement plus coûteux, complexes et abstraits les uns que les autres, occultant durablement le fonctionnement d’un processus certes complexe, mais qui avait été probablement mieux vu par les anciens.

82PFC montre la liaison comme un phénomène profondément variable et instable, multifactoriel et inter-niveaux par excellence. La forme graphique etles pratiques orthographiques interfèrent avec les processus prosodiques et rythmiques d’enchaînement si typiques du français. La cohésion morphosyntaxique, et même sémantique, y joue un rôle central (figements, locutions, constructions). Mais surtout, l’analyse quantitative fine démontre que la liaison est extraordinairement contrainte et limitée : un petit nombre de constructions-type donne un petit nombre de sites liaisonnants et, si la fréquence globale reste proche de 50 %, le lexique impliqué est extraordinairement réduit. Les grammaires de construction et les approches exemplaristes y trouveront un nouvel argumentaire.

83On aurait tort pourtant de réduire la liaison à ce stockage de formes régulièrement liaisonnantes. La loi de Zipf exhibe une queue dont la pente est asymptotiquement descendante. C’est dire qu’outre ce réglage morpho-lexical, les locuteurs du français ont également une capacité à généraliser et à produire, à propos, des liaisons inattendues. Le phonologue théoricien voudra y voir la preuve de l’existence d’un processus phonologique général, mais le sociolinguiste lui rappellera que cette capacité cognitive et ce savoir phonologique ne sont pas sans rapport avec l’extraordinaire investissement que les francophones accordent à la normation de l’oral et au rôle qu’y joue l’écrit.

84Avec PFC, nous avons voulu revenir aux données et à leur pertinence pour l’analyse linguistique en réaffirmant le caractère indubitablement empirique de la science du langage, et singulièrement de la phonologie. Intuitions et jugements n’ont pas à être bannis du raisonnement linguistique, mais doivent être cantonnés à un rôle heuristique car, comme le souligne justement J. Goldsmith (2005 : 725) en défendant l’héritage de Z. Harris, il n’est pas seulement improbable que le linguiste découvre la théorie la plus pertinente sans un examen minutieux et aussi exhaustif que possible des données, mais il n’y a même pas de théorie si cette dernière n’est pas véritablement unifiée avec les données.

Notes

  • [1]
    Cet article s’appuie largement sur le travail collectif effectué au sein du programme PFC ainsi que de l’ANR PHONLEX (coordonnée par J.-P. Chevrot, J. Durand, B. Laks et C. Soum). Nos nombreux collaborateurs nous pardonnerons de ne pas les citer tous individuellement. La préparation de la dernière version de cet article a bénéficié des observations de Jacques Bres, Laurie Buscail, Hugo Chatellier, Sylvain Detey, Julien Eychenne, Stephanie Kelly et Chantal Lyche. Nous remercions deux lecteurs anonymes pour leurs remarques et leurs corrections. Nos relecteurs ne sont évidemment pas responsables des erreurs qui demeurent dans le texte.
  • [2]
    Nous ne pouvons développer ici, autant qu’il serait nécessaire, les éléments historiques et épistémologiques de l’histoire de la phonologie générative. Pour des développements, cf. Durand & Laks (2002) ; Goldsmith & Laks (2010).
  • [3]
    La question de la distinction des niveaux phonologiques et morphologiques (et celle des processus pouvant les affecter) est particulièrement complexe. Si aujourd’hui le terme de morphophonologie est devenu banal et a perdu pour beaucoup toute charge théorique, on oublie combien la question des niveaux et de leurs relations reste polémique (Goldsmith 1993). Elle refera surface à la suite de la phonologie générative standard dans les propositions lexicalistes (cf. Durand, 1990 : 168-197) et/ou naturalistes (cf. Laks 2005b).
  • [4]
    Pour plus d’informations sur les thèses soutenues au MIT de 1965 à 1968, voir http://web.mit.edu/linguistics/graduate/dissertation/list.html.
  • [5]
    Voir Goldsmith & Laks (2010 : 3).
  • [6]
    “Elision and liaison can be considered as the same process : [...] a final vowel is deleted or truncated before another word beginning with a vowel, whereas a final consonant is deleted before another word beginning with a consonant. In order to be neutral between the terms elision and absence of liaison, we shall often refer to this one and the same process as truncation.” (Schane, 1965 : 92 ; 1968 : 2)
  • [7]
    La règle de troncation fut de fait totalement abandonnée deux ans plus tard, à partir de Milner (1967), et jamais, à notre connaissance, reprise comme telle.
  • [8]
    Pour une histoire détaillée de ces traitements, on consultera Encrevé (1988) et, plus récemment, Mallet (2008).
  • [9]
    Ce programme est développé depuis 1999 sous la direction de Jacques Durand (Université de Toulouse II), Bernard Laks (Université de Paris Ouest Nanterre La Défense) et Chantal Lyche (Université d’Oslo). Cf. Durand, Laks & Lyche (2002, 2005, 2009) et Laks (2011) pour une présentation plus détaillée.
  • [10]
    Les attestations et les commentaires des philologues montrent que, dès avant le XIe siècle, un certain nombre de consonnes finales étymologiques avaient cessé de se prononcer, illustrant une dynamique à la syllabation ouverte active depuis au moins le latin tardif (cf. Banniard 1997 ; Gougenheim 1951 ; Väänänen 1962 ; Morin 2005).
  • [11]
    Damourette & Pichon (1911-1927 : 204) traitaient déjà de la liaison et de l’élision de façon solidaire.
  • [12]
    Au cœur même du dispositif de Schane, et plus généralement de toute la phonologie générative, se trouve la volonté de réduire cette allomorphie patente à ce qu’il nomme une « monomorphie » explicative (Schane, 1965 : ii, vii et passim).
  • [13]
    Pour un bilan, cf. Tranel (1995a).
  • [14]
    Soit, par exemple, l’entrée « temps », elle sera pourvue d’un /s/ flottant qui ne se prononce jamais que dans quelques expressions construites, « de temps en temps »... Introduire ici des informations morphologiques ou lexicales, des arguments concernant les usages, vide la thèse de la latence de toute généralité et donc de tout contenu, et revient logiquement à une thèse épenthétique ou au mot par mot.
  • [15]
    « La satisfaction de la Condition [paramétrique d’ancrage des consonnes finales flottantes, ] est nécessaire à la réalisation de la liaison, mais elle n’est pas suffisante. La liaison n’a lieu effectivement que si, en outre, les conditions non phonétiques (syntaxiques, stylistiques, etc.) [...] sont satisfaites. » (Encrevé, 1988 : 181)
  • [16]
    Voir Martinet (1969 : 156).
  • [17]
    La notion de figement ici utilisée est sans aucun doute insuffisante. On pense à la distinction beaucoup plus fine de Damourette & Pichon (1911-1927 : 2004 sqq.) entre ‘situation constructive’ et ‘situation obstructive’ qui leur permet de distinguer entre un vieux aveugle et un vieil aveugle, qui, soit dit en passant, sont des cas de supplétion du type de la liaison.
  • [18]
    Un de nos relecteurs anonymes nous signale que l’approche de Hayes (1990) sur la phonologie précompilée représente une solution possible aux questions soulevées dans cette section. Dans les délais impartis pour la révision de cet article, nous n’avons pu explorer cette alternative.
  • [19]
    Ågren (1973) travaille sur près de 40 heures d’enregistrements d’émission de radio et 8 434 contextes de liaisons facultatives possibles. Malécot (1975) travaille sur 50 enregistrements, pour 25 heures et 4 409 contextes. Ameringen (1977) et Ameringen & Cedergren (1981) travaillent sur une centaine de locuteurs et 13 000 contextes issus du corpus du français parlé de Montréal. Laks (1983) travaille sur 6 locuteurs et 1 082 contextes.
  • [20]
    Damourette & Pichon (1911-1927) sont très clairs sur ce point : « Il faut, entre plusieurs prononciations d’un même vocable, réputer pour bonne celle qui fait sonner le moins de lettres » (op. cit. : 224). Ils raillent beaucoup la prononciation riche en liaisons facultatives qu’ils attribuent, avec un mépris incommensurable, à l’influence des instituteurs primaires (sic).
  • [21]
    Par exemple, à la lecture de Tranel (1995a) on peut douter que la liaison soit un phénomène variable, puisque la question n’est jamais, ne fût-ce qu’évoquée.
  • [22]
    Elle souligne de plus l’existence de codages erronés qui conduisent à affaiblir encore cette proportion.
  • [23]
    Le terme « hypercorrectif » adopté ici nous a été suggéré par un relecteur anonyme pour éviter les connotations prescriptives des expressions « fausses liaisons » et « liaisons fautives ».
  • [24]
    Un journal de France Info le 8/11/2010 invite les auditeurs à écouter un programme à venir sur la réforme des retraites s’ils veulent savoir « quel impact elle va[t]avoir » sur leur vie.
  • [25]
    L’exemple (4) est bien connu. On observe trois prononciations régulières de la séquence cent euros : cent // euros, cent [t] euros, cent [z] euros. La pression pour un [z] marqueur du pluriel avec les chiffres est forte : cf. le stéréotype entre quat’ zyeux.
  • [26]
    Encrevé (1988) notait par exemple : les // États européens, trois // ans ; nous // arrivons.
  • [27]
    Dont 3 non enchaînées.
  • [28]
    Cf. Morin (1987) ; Lyche (2003).
  • [29]
    La question des nasales dans PFC ne sera pas traitée ici. Voir Nouveau (2010) pour plus d’informations.
  • [30]
    Certains de ces mots ne sont pas traités comme des prépositions, mais comme des conjonctions en grammaire traditionnelle. Nous utiliserons ici le terme préposition au sens large comme dans de nombreuses approches contemporaines et plus classiques (puisque c’était la position de Jespersen 1933).
  • [31]
    Plus précisément, ce que l’on appelle la loi de Zipf affirme que, étant donné un corpus d’énoncés de langues naturelles, la fréquence de tout mot est inversement proportionnelle à son rang dans une table de fréquence. Ainsi, le mot le plus fréquent sera attesté deux fois plus souvent que le deuxième mot dans la table de fréquence et celui-ci quatre fois plus souvent que le troisième mot, et ainsi de suite.
  • [32]
    Cf. Ranson (2008) pour une bonne discussion de cette question. Nos conclusions sont les mêmes que Ranson pourvu que l’on différencie les pourcentages globaux de la variation à l’intérieur de chaque catégorie. Négliger les liaisons catégoriques comme le font certains chercheurs concernés seulement par la variation, nous paraît une erreur. Les facteurs fréquentiels globaux sont au cœur de l’apprentissage de la langue.
  • [33]
    Cf. par exemple, la réalisation de ils ont comme i-ont au Canada ou il-ont dans l’ouest de la France, ou encore le fait que dans notre enquête en République Centre Africaine la séquence auxiliaire être+allé(e)(s)comporte toujours une consonne de liaison (Bordal & Lyche 2008).
English

What do we know about French liaison today ?

Sanford Schane’s 1965 thesis inaugurated a long tradition of work wherein liaison is envisaged firstly as an essentially phonological question, secondly as the passive result of the non deletion of underlying segments, thirdly as easily explicable if the right theoretical tools are used (be they distinctive features, boundaries, rules or constraints). In this article, we present an alternative methodology for the study of liaison followed within the PFC programme (Phonologie du Français Contemporain : usages, variétés et structure). We argue that a better empirical basis yields a different picture of liaison as a multifactorial and multilevel phenomenon highly sensitive to frequency effects. We present a number of results ranging from “enchaînement” to the influence of sociostylistic factors such as age, education, gender or geographical location.

Keywords

  • deletion
  • linking
  • frequency
  • usage
  • variation
Français

La thèse doctorale de Sanford Schane (1965) a lancé une longue tradition de travaux où la liaison est envisagée premièrement comme une question essentiellement phonologique, deuxièmement comme le résultat passif du non effacement de segments sous-jacents, troisièmement comme facilement explicable si on a recours aux outils théoriques pertinents (traits, frontières, règles ou contraintes, par exemple). Dans cet article, nous présentons une autre méthodologie pour étudier la liaison fondée sur le programme PFC (Phonologie du Français Contemporain : usages, variétés et structures). Nous soutenons qu’une base empirique plus adéquate fournit une image différente de la liaison comme un phénomène multi-factoriel et multi-niveaux largement influencé par des effets de fréquence. Nous présentons un ensemble de résultats allant de l’enchaînement au rôle de l’âge, du niveau d’études, du sexe ou de la localisation géographique.

Mots-clés

  • effacement
  • enchaînement
  • fréquence
  • usages
  • variation

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Jacques Durand
Institut Universitaire de France, Université de Toulouse II–Le Mirail & Laboratoire CLLE-ERSS (CNRS UMR 5263)
Bernard Laks
Institut Universitaire de France, Université Paris Ouest Nanterre La Défense & Laboratoire MoDyCo (CNRS UMR 7114)
Basilio Calderone
Laboratoire CLLE-ERSS (CNRS UMR 5263) & Université de Toulouse II–Le Mirail
Atanas Tchobanov
Laboratoire MoDyCo (CNRS UMR 7114) & Université Paris Ouest Nanterre La Défense
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Mis en ligne sur Cairn.info le 26/07/2011
https://doi.org/10.3917/lf.169.0103
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