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Le Coq-héron

2006/1 (no 184)

  • Pages : 168
  • ISBN : 9782749205922
  • DOI : 10.3917/cohe.184.0148
  • Éditeur : ERES

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C’est ce que prétend soutenir le dernier réquisitoire en date contre la psychanalyse, intitulé Le livre noir de la psychanalyse. Et il ne faut pas oublier le sous-titre : Vivre, penser et aller mieux sans Freud. Sans Freud, c’est bien la seule chose qui fasse lien entre les quarante coauteurs de ce livre d’éditeur. Il fait suite aux réquisitoires contre le communisme ou le colonialisme, publiés par le même éditeur.

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Est-il utile de rappeler que ce n’est pas là la première attaque contre Freud et la psychanalyse. Mais ce qui retient notre attention, c’est le contexte dans lequel ce livre paraît. En effet, il fait suite au rapport de l’Inserm et à son retrait du site du ministère de la santé par jam, piètre victoire, et à l’affaire Benesteau/Club de l’Horloge, qui a valu à notre amie Élisabeth Roudinesco un procès en diffamation. Il se situe aussi au cœur de la question de la création d’une profession de psychothérapeute toujours d’actualité. C’est pourquoi ce livre est brandi comme un brûlot par certains médias, et comme une justification supplémentaire pour les tenants d’une profession de psychothérapeute.

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Le livre noir de la psychanalyse est un livre d’éditeur qui a réuni une poignée de textes anglo-saxons, cognitivistes ou philosophiques, d’auteurs déjà connu pour leurs positions anti-psychanalytiques, positions parfois haineuses. Il s’agit essentiellement d’opinions plus que d’argumentations scientifiques, à quoi s’ajoutent des témoignages de patients, de parents de patients qui auraient subi des avanies de la part de psychanalystes.

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Étant donné le caractère politique de cette publication, la fedepsy[1][1] Fédération européenne de psychanalyse et école psychanalytique... se doit de donner sa position.

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Mais, dans le fonds, à quoi sommes-nous conviés ? À une guerre fratricide ? Mais alors, il s’agirait d’une guerre dont le dénouement serait déjà connu, puisque nous sommes affublés d’emblée de la marque de Caïn. Devant un tribunal international ? Nous serions responsables d’un véritable génocide : de toxicomanes, de déprimés, de mères d’enfants autistes…

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Ce livre noir n’a presque rien à envier à Houellebecq. À lire le journal de son édition, il a été conçu comme un coup médiatique. Ce choix est bien entendu logique si on envisage la question par son angle économique. Il l’est aussi si l’on prend en compte l’impact des médias sur l’opinion publique. Malgré toutes les dénonciations de manipulation (de l’image comme de l’information), on continue aujourd’hui à ne croire que ce que l’on voit.

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Le livre noir est aussi un bon témoignage de l’ambivalence des différents auteurs : d’un côté les fictions freudiennes sont des mensonges et il est temps de déboulonner la statue de Freud qui impose sa dictature sur la culture et en particulier la culture française ; de l’autre, la psychanalyse n’est qu’une psychothérapie comme les autres, ni plus ni moins, enfin plutôt moins car elle est longue et coûteuse pour un résultat équivalent, dixit Borch Jacobsen dont la bonne foi et la neutralité ne peuvent être mises en doute puisqu’il n’est pas partie dans ce débat, étant philosophe !

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En désavouant ainsi Freud, tout en reconnaissant la psychanalyse comme une psychothérapie, quelle cause sert-on ?

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Nous voilà contraints de discuter d’un ouvrage qui ne le justifierait pas. Les attaques contre Freud et la psychanalyse ne sont pas nouvelles, mais le contexte est différent. Ce livre vient servir une cause à la fois mercantile et politique : la création d’une profession de psychothérapeute, la mainmise des tcc sur l’université et la formation. Il semble bien que pour les tenants de ce projet, leur reconnaissance ne saurait passer que par la mort de Freud. C’est là que nous sortons de la férocité. Rappelons que pour Freud la psychanalyse n’est jamais venue se substituer aux psychothérapies, mais se différencier d’elle. Rappelons aussi que si elle n’est pas une psychothérapie, elle a une dimension psychothérapie. Seulement, celle-ci, comme la guérison, n’est pas le but de la cure, mais l’un de ses effets. C’est là, en effet, le seul moyen pour échapper au moteur de toute psychothérapie, la suggestion.

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Notons au passage que l’argumentation centrale qui revient à Borch Jacobsen s’appuie essentiellement sur la période de la théorie de la séduction, comme mensonge freudien, et sur Dora et l’homme aux loups, pour critiquer les prétentions de Freud à la guérison.

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En fondant l’existence du psychothérapeute sur le désaveu de la psychanalyse, voire le meurtre de Freud, les choses sont explicitement posées : la psychothérapie n’existe que par refus de la reconnaissance de l’existence de l’inconscient, le Schibboleth [2][2] Schibboleth : Le Schibboleth est une épreuve destinée... de Freud, à partir de quoi nul débat n’est possible.

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La présentation éditoriale du livre est on ne peut plus claire : « En France, les psychanalystes sont en position dominante à l’université, dans les médias et dans le monde culturel », bref, doit-on lire : « Ils sont partout », expression qui résonne bien désagréablement aux oreilles de bon nombre d’entre nous. Cela nous permet de mesurer à quel point la crainte de Freud était fondée, crainte qu’on ne fasse de la psychanalyse une affaire juive. Car c’est aussi de cela qu’il est question. Cela nous rappelle les réflexions de George Steiner dans « longue vie de la métaphore ». Parmi les reproches que l’on fait aux juifs, il y a celui d’avoir inventé Dieu, d’avoir inventé la conscience, on peut donc ajouter à la longue liste des doléances, d’avoir inventé l’inconscient.

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Sont-ils conscients qu’avec l’inconscient, c’est la parole fondatrice de l’humain qui est ainsi chassé d’un revers dédaigneux de la main ? Le choix offert à l’homme, c’est l’adaptation au détriment de sa parole singulière. « Un bon citoyen serait un citoyen adapté, à sa fonction… » pourrait être la devise de ce monde que l’on nous propose, un monde sans parole, bientôt sans hommes… Ou alors tout juste ravalés à des unités de production.

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Pour soutenir cela, il n’y a guère de démonstrations, tout juste un argument massue : l’évaluation, bastion avancé dans la lutte contre la psychanalyse. Car cette dernière dérange peut-être aussi parce qu’elle ose soutenir que, puisqu’elle concerne l’être humain dans sa singularité, elle ne peut concevoir de phase expérimentale. Il n’y a pas de répétitions de l’expérience, il y a invention dans chaque cure, à chaque séance. La Laïenanalyse n’a pas d’autre sens. Quelle que soit sa formation, il s’agit pour le praticien de subvertir les discours qui l’ont constitué, qu’ils soient médicaux, psychologiques, philosophiques, voire psychanalytiques. Il est nécessaire que la théorie chût, pour entendre la singularité du discours du sujet. Sinon, on n’entend que la théorie… La psychanalyse est donc une tentative permanente de sortir le sujet de la préinscription, de la répétition, de tout ce qui l’aliène par anticipation de son existence.

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A contrario, il est évident que les psychothérapies sont évaluables, elles visent un but préinscrit, répétitif, mesurable : le bien-être de l’individu qui pourtant ne se définit que par sa bonne adaptation sociale.

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Tel n’est pas le but de la psychanalyse, ce qui n’en fait pas pour autant un miroir aux alouettes, puisque la direction rigoureuse de la cure, qui vise à permettre au sujet d’exister, aura comme effet secondaire la levée de sa souffrance, une guérison de surcroît comme disait Lacan, non pas par dérision, ou mépris, mais pour souligner la particularité de cette praxis.

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En effet, si le but est de guérir, ce désir de thérapeute fonctionne comme une demande et ne fait que perpétuer l’aliénation par ses effets de suggestion. Ainsi les effets de la psychanalyse ne s’évaluent peut-être pas comme les psychothérapies, mais cela ne les empêchent pas d’exister !

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Pour conclure soulignons que ce livre veut cultiver un malentendu et en tirer avantage. Il y aurait un grand combat psychanalyse versus psychothérapies. L’affirmation freudienne que toute psychothérapie qui a des effets est respectable reste vraie. Car, ce qui est en jeu, c’est de soutenir la singularité de la psychanalyse d’une part et la spécificité de la formation de tout psychothérapeute, quelle que soit sa pratique : à savoir la psychanalyse personnelle.

Notes

[1]

Fédération européenne de psychanalyse et école psychanalytique de Strasbourg, 16 avenue de la Paix, 67000 Strasbourg

contact@ fedepsy. com

[2]

Schibboleth : Le Schibboleth est une épreuve destinée à distinguer deux groupes. C’est le mot de passe dont se servirent les gens de Galaad pour reconnaître ceux d’Ephraïm, ces derniers qui prononçaient Sibboleth, étaient aussitôt égorgés (Livre des Juges, XII, 1-6).


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