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Le français aujourd'hui

2002/4 (n° 139)

  • Pages : 128
  • DOI : 10.3917/lfa.139.0087
  • Éditeur : Armand Colin

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Le présent et le futur « historiques » sont-ils des intrus parmi les temps du passé ? Malgré les nombreux débats qui ont déjà eu lieu à ce propos, la question reste ouverte et les avis des spécialistes du langage sont aujourd’hui encore toujours aussi partagés. Pour les uns, le présent et le futur « historiques » sont à considérer comme des emplois métaphoriques, pour les autres – plus rares il est vrai – ces emplois sont explicables dans le système même de la langue. Le but de cet article est de partir d’un fait de discours attesté – l’emploi du présent et du futur dans les textes d’historiens [1][1] Le présent et le futur « historiques » se rencontrent... – pour remonter à la théorie et mettre à l’épreuve la pertinence des modèles et des définitions proposées par les grammairiens et les linguistes. Parallèlement, et dans un souci plus didactique, sera évoquée la question du choix des temps verbaux pour relater des faits historiques. Qu’il s’agisse de faire lire des narrations historiques ou d’en faire produire, que va-t-on dire aux apprenants ? Quelles consignes et quelles définitions va-t-on leur donner ?

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Notons-le d’emblée, la question est complexe et seuls quelques aspects seront abordés. Dans l’ordre, je proposerai les éléments suivants : un état des lieux de l’usage actuel des temps verbaux dans les textes d’historiens, la mise en évidence de la norme qui sous-tend l’écriture de l’Histoire, un bref exposé des définitions standards du présent et du futur, la proposition d’une autre définition et enfin la mise en question de l’éventuelle synonymie du présent « historique » et du passé simple.

Usage actuel des temps verbaux dans les textes d’historiens

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On constate dans l’écriture de l’Histoire au xxe siècle un abandon progressif des temps du passé (imparfait, passé simple, plus-que-parfait) au profit du présent [2][2] Pour plus de détails, voir J. Leduc (1999) et F. Revaz.... Dans les écrits des historiens (ouvrages et articles historiques, mais aussi thèses universitaires), l’usage du passé simple (désormais PS) comme temps de base de la trame évènementielle semble être de règle jusque dans les années quarante. Ensuite, le présent s’impose, d’abord en alternance avec le PS, puis de façon dominante dans les deux dernières décennies du siècle. Dans les manuels scolaires, l’Histoire est rédigée aux temps du passé jusqu’à la fin des années cinquante. Un changement s’amorce dans les années soixante. Si certains continuent de pratiquer la narration au passé, d’autres optent résolument pour la narration au présent. Quelques auteurs enfin sont partagés : ils juxtaposent chapitres au présent et chapitres au passé. Dès les années quatre-vingt, la narration au présent domine dans les manuels. Ce bref aperçu est bien sûr caricatural et les choses ne se sont pas déroulées de façon aussi linéaire. Par exemple, dans son Histoire de France (1833-1844), l’historien Michelet fait office de précurseur en choisissant le présent comme temps pivot de son récit. À l’inverse, certains auteurs de manuels pratiquent aujourd’hui encore la narration au passé, mais la tendance générale va nettement vers l’écriture de l’Histoire au présent. On peut noter que la place croissante du présent s’accompagne d’un usage également croissant du futur, à la seule différence que ce dernier n’occupe jamais de façon continue la fonction de temps pivot de la narration. Il ne se rencontre que localement, soit entre deux passages au PS, soit entre deux passages au présent « historique ».

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L’emploi du présent ou du futur pour relater des évènements passés ne va pas sans susciter de fortes réactions normatives. J’en citerai trois récentes à titre d’exemple. En 1992, l’historien J. Rancière parle d’une véritable « révolution » dans le système des temps du récit : « l’événement soudain comme le fait de longue durée se dit au présent, le rapport d’une action antérieure à une action postérieure s’exprime par le futur de la seconde » (J. Rancière, 1992, p. 32). En 1998, la linguiste A. Béguin fait le commentaire suivant à propos des manuels d’histoire rédigés au présent : « J’ai été étonnée, en examinant un corpus de manuels d’histoire assez étendu, de constater que leurs auteurs faisaient souvent un usage peu naturel du système verbal. Sous couvert de faciliter la lecture, cet usage engendre des effets secondaires non maitrisés susceptibles d’entraver la compréhension. Plus les lecteurs sont jeunes, plus les distorsions sont nombreuses, ce qui parait pour le moins paradoxal. » (A. Béguin, 1998, p. 23)

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S’appuyant sur des recherche en psychologie cognitive, cette auteure fait l’hypothèse que la représentation mentale du temps historique chez les enfants de 8 à 12 ans est perturbée par l’usage linguistique du présent, celuici introduisant, affirme-t-elle, une « ambigüité entre le temps de l’histoire et le temps du lecteur ». Elle parle même à ce propos de « confusion mentale » possible. Enfin, dernier exemple de réaction, celle de J. Leduc (1999), historien et formateur de professeurs d’histoire, qui fustige ce qu’il appelle les passages « intempestifs » de la narration au passé à la narration au présent. J. Leduc qualifie successivement le recours au présent de « dérapage temporel », de « dérive » ou d’« errance entre deux systèmes temporels », voire de « subversion du système temporel de l’histoire ». Révolution, distorsion, dérapage, subversion, ces termes manifestent à quel point l’usage du présent dans un contexte historique est perçu comme horsnorme. Mais quelle est donc la norme ?

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Quelle norme pour écrire l’Histoire ?

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Dans un texte de 1966 devenu maintenant un classique, le linguiste É. Benveniste met en évidence ce qu’il appelle le « plan de l’énonciation historique » :

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« L’énonciation historique, aujourd’hui réservée à la langue écrite, caractérise le récit des évènements passés. Ces trois termes, « récit », « événement », « passé », sont également à souligner. Il s’agit de la présentation des faits survenus à un certain moment du temps, sans aucune intervention du locuteur dans le récit. Pour qu’ils puissent être enregistrés comme s’étant produits, ces faits doivent appartenir au passé. »

(É. Benveniste, 1966, p. 238-239)
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« Aucune intervention du locuteur » implique pour É. Benveniste aucun renvoi au moment de la parole. L’énonciation historique se caractérise donc par une coupure totale avec l’« actualité » de l’énonciateur. Relèvent du plan d’énonciation historique les textes des historiens, bien sûr, mais également les récits de fiction (contes, fables, romans, etc.). Pris ensemble, ils s’opposent aux textes relevant du plan d’énonciation du « discours » défini par É. Benveniste comme « toute énonciation supposant un locuteur et un auditeur et chez le premier l’intention d’influencer l’autre en quelque manière » (Ibid. p. 242). Dans l’énonciation de « discours », l’« actualité » de l’énonciateur est au centre, ce qui explique pourquoi on parle souvent dans ce cas d’ancrage « déictique » [3][3] Cf. J.-M. Adam, G. Lugrin & F. Revaz (1998).. Le mode énonciatif de l’histoire se manifeste par un sous-système verbal spécifique : « l’aoriste (= passé simple ou passé défini), l’imparfait (y compris la forme en -rait dite conditionnel), le plus-que-parfait » (Ibid. p. 239). Ce sous-système verbal réservé aux récits de fiction et aux récits historiques s’oppose au sous-système verbal du « discours » dont les temps fondamentaux sont, selon É. Benveniste, le présent, le passé composé et le futur. Ce système d’oppositions entre deux modes énonciatifs conduit à des commentaires prescriptifs qui excluent systématiquement l’emploi du présent et du futur en contexte historique :

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« Pour l’historien, le présent, le parfait et le futur sont exclus parce que la dimension du présent est incompatible avec l’intention historique : le présent serait nécessairement alors le présent de l’historien, mais l’historien ne peut s’historiser sans démentir son dessein. […] Pour la même raison le futur est exclu. ».

(É. Benveniste, ibid. p. 245)
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N’employez pas le futur qui n’est – par définition – pas un temps historique (l’historien n’est pas un prophète).

(Méthode pour le commentaire et la dissertation historiques, Nathan, 1994)
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Ne jamais écrire au futur, car l’histoire concerne le passé.

(La Dissertation en histoire, Armand Colin, 1998)
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Pour comprendre les justifications données par les uns et par les autres pour exclure le présent et le futur, il nous faut revenir aux définitions standards de ces deux temps et aux valeurs en langue qui leur sont habituellement affectées.

Définitions standards du présent et du futur

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La plupart des grammairiens et des linguistes véhiculent l’idée que le présent est le temps de la coïncidence entre le moment de l’énonciation et le moment du procès. En cela, ils ne font que perpétuer la longue tradition philosophique et grammaticale qui depuis Aristote attribue au présent la faculté de situer le procès dans l’époque actuelle. En ce qui concerne le futur, il est lui aussi traditionnellement défini par rapport au moment de l’énonciation : il situerait le procès à un moment postérieur à l’énonciation.

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Bien entendu, on ne peut soupçonner ni les grammairiens, ni les linguistes, d’être naïfs. Ils savent parfaitement que le présent et le futur peuvent être employés en contexte historique, mais unanimement ils considèrent ces faits de discours comme marginaux et relevant du seul « artifice de style ». Je passerai rapidement sur le cas du futur « historique ». En effet, quand il est cité dans les grammaires, c’est toujours dans la liste des emplois particuliers et le plus souvent sans commentaires. En revanche, je vais m’attarder un peu sur le présent « historique » dans la mesure où il est encore aujourd’hui l’objet de nombreuses controverses chez les linguistes. La seule solution pour concilier le sens de « renvoi à l’actualité » habituellement dévolu au présent avec son emploi en contexte passé est de considérer un effet de « présentification » du présent : le présent permettrait de montrer le passé comme si on l’avait sous les yeux. Prenons l’exemple le plus classique, celui où il y a insertion locale du présent dans une narration au passé :

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« Il trouva Gourville ; il lui dit : Monsieur, je ne survivrai point à cet affront-ci. Gourville se moqua de lui. Vatel monte à sa chambre, met son épée contre la porte, et se la passe au travers du cœur ; mais ce ne fut qu’au troisième coup (car il s’en donna deux qui n’étaient pas mortels) qu’il tomba mort. »

(extrait de Mme de Sévigné)
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Dans la rhétorique classique, cette intrusion du présent est décrite comme la manifestation d’une énallage de temps, c’est-à-dire comme un emploi décalé par rapport à la valeur de base. Le passage au présent est considéré comme une hypotypose, cette figure de style qui consiste à « peindre les faits dont on parle comme si ce qu’on dit était actuellement devant les yeux » (C. Du Marsais, 1730, p. 110), d’où l’effet de dramatisation souvent associé à cet emploi. L’effet produit par le présent historique serait donc la suppression de l’écart temporel grâce au déplacement métaphorique du point de vue. Voyons ce qu’en disent les grammairiens :

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« Un besoin profond de l’esprit préside à cet emploi du présent : une tendance instinctive à abolir la distance qui nous sépare du passé, à le rapprocher de nous, ou plutôt à nous le rendre immédiatement proche et présent. Ce présent dit historique (ou narratif) correspond, en syntaxe, à ce qu’est, dans l’art rhétorique, la figure dite hypotypose. »

(G. & R.Le Bidois, (1935) 1971, p. 423)
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Plus récemment, D. Leeman-Bouix (1994) défend la même position :

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« Le « présent historique » ou « présent de narration » raconte au présent une histoire passée, parfois fort éloignée du moment où l’on parle. L’effet est évidemment de faire vivre au lecteur les évènements rapportés « comme s’il y était », puisqu’ils sont présentés comme contemporains à son existence même.

(p. 149)
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S’il est assez communément admis qu’avec le présent « historique » le lecteur ressent l’impression que les évènements se déroulent sous ses yeux, deux interprétations concurrentes coexistent. Pour les uns, les faits historiques sont détachés du passé pour être présentés, fictivement bien sûr, à l’actualité du locuteur ; pour les autres, c’est le locuteur qui, par le jeu de la métaphore temporelle, se transporte, ou du moins se reporte par la pensée, de son actualité au lieu et au moment des évènements historiques. Dans tous les cas, une vertu « actualisante » du présent est postulée. On peut évidemment se demander si le problème est identique quand les textes historiques sont rédigés entièrement au présent. Mais, si dans ce cas, on ne parle plus d’hypotypose, puisqu’il n’y a plus d’effet de contraste entre le présent et le PS, l’hypothèse de l’énallage temporelle est toujours convoquée. Par exemple, pour l’historien J. Leduc, le choix du présent est bien une stratégie pour annuler la distance temporelle :

22

« User du présent de l’indicatif pour dire ou écrire l’histoire ne serait-ce pas chercher à donner pour contemporains des faits qui ne le sont pas et opérer ainsi un raccourci temporel et énonciatif, comme si l’énonciation se faisait contemporaine de l’événement, alors que le passé simple présente les faits rapportés dans la distance d’un passé révolu ? »

(J. Leduc, 1999, p. 233)
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En somme, l’option d’attribuer au présent le signifié « actuel » comme valeur de base implique que l’on traite comme emploi figuré ou décalé le cas du présent « historique ». Cela ne va pas sans difficultés ni contradictions. D’ailleurs certains linguistes remettent en question la valeur d’actualité du présent. C’est le cas de G. Serbat qui, depuis quelques années, défend avec vigueur l’idée que le présent est une forme non temporelle et non déictique :

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« Comment expliquer que le présent s’évade sans cesse de sa case propre, pour s’installer dans les cases opposées, en bonne intelligence avec des marques explicites de passé ou de futur. […] La tendance ordinaire est de traiter avec indulgence les frasques de ce temps caméléon, de les oublier, ou d’en donner une interprétation stylistique. Le présent, en contexte non actuel, provoquerait surprise, dramatisation, etc. […] Le point faible de toutes les « explications » stylistiques […] est de considérer comme assuré ce qu’il faudrait examiner : le présent dénote-t-il l’actuel ? »

(G. Serbat, 1988, p. 33)
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C’est effectivement la question que nous allons nous poser maintenant.

Une autre définition du présent et du futur

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Une autre analyse peut être défendue. Concernant le présent tout d’abord, plutôt que de postuler une valeur de base « renvoi à l’actuel » qui oblige à considérer tous ses emplois en contexte de non-actualité comme des emplois « particuliers », on peut se demander s’il n’existe pas, dans chaque emploi particulier du présent, un sème commun permettant d’opposer globalement cette forme verbale à toutes les autres. Pour ma part, j’avancerai l’hypothèse que le présent a pour fonction non pas de renvoyer à l’actualité, mais de marquer un repérage « isochronique » [4][4] J’emprunte la notion de repérage « isochronique » à..., c’est-à-dire une coïncidence, une contemporanéité entre le moment du procès et un moment de référence posé ou présupposé dans le texte. Cette position théorique permet d’expliquer tous les emplois considérés d’ordinaire comme « particuliers », à savoir : le présent qui renvoie à un passé proche (Hier, j’arrive à la gare et voilà que je me rends compte que j’ai oublié mes documents), le présent qui renvoie à un avenir proche (Demain, je retourne à Genève) ou encore, le présent qui renvoie à des évènements historiques lointains (Le 22 février 1848, Paris s’éveille, inquiet et agité). Les présents de ces trois énoncés signalent bien un repérage isochronique entre le moment du procès et les moments de référence respectifs marqués par hier, demain, le 22 février 1848. Le moment de référence peut bien sûr être le moment d’énonciation, si je dis : En ce moment, je parle, mais ce n’est qu’une possibilité parmi d’autres. Testons rapidement ce type d’analyse du présent dans un exemple de narration historique :

(2)

« Le 21, Le National et La Réforme convoquent le peuple à une manifestation qui doit se produire devant la Madeleine. Le cortège est interdit par le gouvernement. Les chefs y renoncent. Mais le 22, la foule n’en envahit pas moins la place de la Concorde. […] »

« Le soir, une manifestation populaire parcourt les boulevards. Sous les fenêtres du ministère des Affaires étrangères elle se heurte aux soldats qui en défendent l’accès. La fusillade qui éclate entraine la révolution. La promenade des morts sur des tombereaux, à la clarté des torches, détermine un immense mouvement de révolte. Le lendemain, Paris est tout en barricades. »

(1848 de F. Ponteil, 1937, p. 32-33)

Dans cet extrait du récit des journées révolutionnaires de février 1848, une succession d’évènements est relatée, en coupure totale avec le moment de l’énonciation. Le temps pivot de la trame narrative est le présent et on peut constater que chaque occurrence de présent code effectivement une relation d’isochronie entre le moment du procès et les repères temporels respectifs, à savoir, dans l’ordre : Le 21, le 22, Le soir et Le lendemain.

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On peut faire le même type d’analyse pour le futur. Plutôt que de supposer que le futur renvoie systématiquement à un moment postérieur au moment d’énonciation, on peut considérer que sa valeur de base est simplement une valeur de « projection » par rapport à un moment de référence posé ou présupposé dans le texte. À la suite de C. Touratier, je dirais que « le morphème de futur n’exprime pas à proprement parler l’avenir, mais ce qui est projeté, envisagé » (1996, p. 232). Par exemple, dans le discours historique, le futur « historique », qui suit habituellement un présent historique ou un passé simple, marque toujours un repérage proactif dans la trame évènementielle. Vérifions cette hypothèse avec l’exemple qui suit :

(3)

« La multitude triomphante pénètre dans le palais désert à cette heure, sous l’œil stupéfait des huissiers. Ne sachant bientôt qu’y faire, elle abandonne les lieux et se répand à nouveau sur l’immense place.

Elle y demeurera une partie de l’après-midi. »

(1848 et la seconde République de J. Bertaut, 1937, p. 45)

Le procès demeurera renvoie effectivement à un événement postérieur, non pas au moment de l’énonciation, mais au moment du procès précédent se répand à nouveau sur l’immense place.

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En fait, cette analyse n’a rien d’inédit. Au XVIIIe siècle, le grammairien Nicolas Beauzée, avait déjà envisagé un système des temps de l’indicatif tout à fait étonnant dans lequel tous les emplois du présent étaient explicables au même titre. Pour établir son système des temps, il postulait trois sortes de rapports : la simultanéité d’existence, l’antériorité d’existence et la postériorité d’existence, rapports, non pas entre le moment du procès et le moment de l’énonciation, mais entre le moment du procès et ce qu’il appelait l’« époque de comparaison », qui correspond à ce que j’ai appelé plus haut le moment de référence posé ou présupposé dans le texte. Ceci lui permettait, pour le présent, de considérer une simultanéité d’existence par rapport à quatre époques de comparaison et donc quatre emplois différents :

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« 1° On l’emploie comme Présent actuel, c’est-à-dire, comme exprimant la simultanéité d’existence à l’égard d’une époque actuelle : quand je dis, par exemple, à quelqu’un, je vous LOUE d’avoir fait cette action ; mon action de louer est énoncée comme coexistante avec l’acte même de la parole.

2° On l’emploie comme Présent antérieur, c’est-à-dire, comme exprimant la simultanéité d’existence à l’égard d’une époque antérieure. Que l’on dise dans un récit, je le rencontre en chemin, je lui demande où il va, je vois qu’il S’embarrasse […] je le rencontre est dit pour je le rencontrai ; je demande pour je demandai, [etc.] or l’instant où je demandai et celui où je vis sont des époques également antérieures à l’acte de la parole.

3° Le même Temps s’emploie encore comme Présent postérieur. Je pars demain, je fais tantôt mes adieux […] je pars & je fais énoncent mon action de partir & de faire comme simultanée avec l’époque nettement désignée par les mots demain & tantôt, qui ne peut être qu’une époque postérieure au moment où je parle.

4° Enfin l’on trouve ce Temps employé avec une égale relation à toutes les époques possibles. C’est dans ce sens qu’il sert dans les propositions d’éternelle vérité, comme Dieu est juste, les trois angles d’un triangle sont égaux à deux droits : c’est que ces vérités sont les mêmes dans tous les temps, qu’elles coexistent avec toutes les époques. »

(N. Beauzée, 1767, p. 435-437)
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N. Beauzée propose donc cette définition du présent absolument novatrice pour l’époque :

31

« Le Temps auquel on donne communément le nom de Présent, est donc en effet un Présent indéfini, un Temps qui, n’étant nullement astreint à aucune époque, peut être rapporté indifféremment à toute époque déterminée, pourvu qu’on lui conserve toujours sa signification essentielle & inamissible, je veux dire, la simultanéité d’existence. »

(Ibid, p. 438)
32

De la même façon, N. Beauzée définit le futur, non pas par rapport au moment de la parole, mais dans un rapport de postériorité d’existence : « Un Futur indéfini est celui qui exprime la postériorité d’existence à l’égard d’une époque quelconque. »

33

On constate en somme qu’avec ce type d’analyse le présent et le futur ne sont pas des intrus parmi les temps du passé. Cette approche est certes séduisante, mais il reste tout de même un dernier point à élucider. Si le présent peut fonctionner comme temps pivot d’une narration historique, au même titre que le PS, est-ce que cela signifie que ces deux temps sont synonymes ? En d’autres termes, est-ce qu’il y a ici redondance dans le système des temps ?

Passé simple et présent « historique » : des synonymes ?

34

Prenons les deux exemples suivants, le second construit sur le modèle du premier pour les besoins de la démonstration :

(4)

« Le 23, entre midi et une heure, M. Duchâtel, revenant de l’état-major, entra chez le roi. Il le trouva préoccupé et déjà assez inquiet. La conversation qu’il eut dès cet instant fut très animée. »

(5)

« Le 23, entre midi et une heure, M. Duchâtel, revenant de l’état-major, entre chez le roi. Il le trouve préoccupé et déjà assez inquiet. La conversation qu’il a dès cet instant est très animée. »

Ces deux extraits de narration historique ne produisent pas le même effet. Outre le fait que le PS en tant que « pierre d’angle du récit », pour reprendre les termes de R. Barthes, signale une narration certainement plus canonique, la différence est due aux valeurs aspectuelles radicalement opposées du PS et du présent. Pour le dire vite, la manière de percevoir le déroulement du procès n’est pas la même en (4) qu’en (5). Avec le PS, qui du point de vue de l’aspect est un temps perfectif[5][5] Selon les grammaires, les termes perfectif et imperfectif..., le procès est saisi globalement, dans la totalité de son déroulement. Il est en quelque sorte vu de l’extérieur comme un tout clos et indivisible. À l’inverse, avec le présent qui est imperfectif, le procès est perçu de l’intérieur, en cours d’accomplissement. On a du procès une image ouverte. L’effet est le suivant. Dans l’extrait (4), le PS livre les faits dans leur accomplissement total alors qu’en (5) le présent les relate au fur et à mesure de leur déroulement, dans l’ignorance feinte de leur accomplissement, d’où cet « effet de suspens » si bien décrit par J.-L. Seylaz (1983) qui considère le glissement du passé simple au présent comme le passage d’un destin « accompli » à un destin « suspendu ». Dans son dernier ouvrage La Sieste assassinée (2000), P. Delerm exprime la même impression face à l’usage du présent « historique » : « c’est comme un voyage en diligence où l’on s’arrête à toutes les fontaines. À quoi bon se presser ? Chaque gorgée d’eau pure est une éternité. » Cette différence aspectuelle permet d’affirmer que le présent « historique » n’est pas un synonyme du PS. Dans un récit historique, le choix de l’un ou de l’autre comme temps pivot de la trame évènementielle revient en somme au choix entre deux points de vue différents : avec le PS, un point de vue objectif, les évènements étant perçus de l’extérieur et comme mis à distance ; avec le présent, un point de vue subjectif sur l’Histoire en train de se faire, les évènements étant perçus de l’intérieur, en cours d’accomplissement.

Conclusion

35

Pour conclure, je dirai que le présent et le futur « historiques » ne sont pas des intrus parmi les temps du passé. Or, cette position n’est tenable qu’à condition de renoncer aux définitions standards qui font du présent et du futur des temps déictiques, c’est-à-dire des temps qui renvoient au moment de l’énonciation. Si l’emploi déictique est certes possible, ce n’est de loin pas le seul. Il convient donc de se méfier des définitions qui ne valorisent qu’un seul emploi d’un temps grammatical donné – souvent l’emploi le plus fréquent –, qui l’érigent comme norme et renvoient tous les autres emplois à des cas particuliers [6][6] Voir à ce propos l’analyse du passé simple et du passé.... En cela, j’adhère totalement à cette remarque du linguiste G. Guillaume (1929) à propos des définitions de la grammaire traditionnelle :

36

« [Il y a] toujours quelque disconvenance entre les définitions que la grammaire traditionnelle donne d’une forme et les emplois réels de cette forme, dont un certain nombre, même dans le cas le plus favorable, échappent à la formule qui vise à les embrasser tous. L’erreur commise, et qui cause cette disconvenance, c’est que toutes ces définitions, sans prendre en considération qu’il n’existe aucune possibilité que la partie s’égale jamais au tout, tentent de ramener la forme, qui est somme virtuelle de toute sorte d’emplois, à l’un des emplois qu’elle enferme, considéré arbitrairement comme typique alors qu’il est seulement plus fréquent, plus habituel que les autres. »

(p. 123)
37

Il y a effectivement, dans les définitions standards du présent et du futur, cette option de ramener la forme à un seul emploi possible, l’emploi déictique. La question subsiste néanmoins de savoir « ce qui amène mille emplois différents, souvent même contradictoires, à se condenser dans la langue en une condition formelle unique » (G. Guillaume, 1929, p. 123-124). Ici encore, G. Guillaume apporte une solution intéressante en postulant que, sous l’apparente diversité des emplois d’une forme, il existe une « identique relativité » aux autres formes. Cela veut dire en clair qu’il subsiste toujours un sème commun permettant d’opposer une forme verbale à toutes les autres. C’est bien la position que je défends quand j’affecte au présent et au futur les sèmes respectifs d’« isochronie » et de « projection », sèmes communs que l’on peut retrouver dans chaque emploi particulier.

38

Que dire enfin aux apprenants ?

  • Qu’il n’y a pas à exclure le présent ou le futur de la narration historique.

  • Qu’une narration au passé n’a pas le même effet qu’une narration au présent (mise à distance objective avec le PS, effet de suspense avec le présent).

  • Que la narration au passé offre des possibilités de mise en relief que n’offre pas la narration au présent. Dans la narration au passé, le PS permet de relater les faits de premier plan qui constituent la trame évènementielle proprement dite, alors que l’imparfait exprime l’arrière-plan, c’est-à-dire le cadre et les circonstances accessoires.

  • Qu’il est possible de mélanger les temps pivots de la trame événementielle (PS et présent) pour ménager des effets de contraste ou pour mettre en évidence un épisode particulier.

En somme, je prônerais que l’on rende l’apprenant plus conscient des potentialités que lui offre la langue plutôt que de censurer l’une ou l’autre forme verbale.


Références bibliographiques

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  • Benveniste É. (1966), Problèmes de linguistique générale I, Paris, Gallimard.
  • Bronckart J.-P. (1997), Activité langagière, textes et discours, Lausanne (CH), Delachaux et Niestlé.
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  • Guillaume G. (1929), Temps et verbe, Paris, Champion.
  • Le Bidois G. & R. (1935/1971), Syntaxe du français moderne, Picard.
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  • Touratier C. (1996), Le système verbal français, Paris, Colin.

Notes

[1]

Le présent et le futur « historiques » se rencontrent aussi dans d’autres genres de textes, le récit fictionnel par exemple, mais j’ai choisi de me centrer sur des textes d’historiens dans la mesure où ils posent de façon aigüe le problème du renvoi au passé vécu/réel.

[2]

Pour plus de détails, voir J. Leduc (1999) et F. Revaz (1998).

[3]

Cf. J.-M. Adam, G. Lugrin & F. Revaz (1998).

[4]

J’emprunte la notion de repérage « isochronique » à J.-P. Bronckart (1997).

[5]

Selon les grammaires, les termes perfectif et imperfectif ne sont pas employés pour opposer les aspects borné (ou limitatif) et non borné (ou non limitatif) des temps grammaticaux, mais pour désigner deux modes de procès inhérents au sémantisme des verbes. C’est le cas par exemple de M. Riegel, J.-C. Pellat & R. Rioul (1996) qui emploient alors les termes non sécant pour caractériser l’aspect verbal du PS et sécant pour l’aspect verbal du présent ou de l’imparfait.

[6]

Voir à ce propos l’analyse du passé simple et du passé composé dans F. Revaz (1996).

Plan de l'article

  1. Usage actuel des temps verbaux dans les textes d’historiens
  2. Définitions standards du présent et du futur
  3. Une autre définition du présent et du futur
  4. Passé simple et présent « historique » : des synonymes ?
  5. Conclusion

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