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Le français aujourd'hui

2006/4 (n° 155)

  • Pages : 138
  • ISBN : 9782200921101
  • DOI : 10.3917/lfa.155.0011
  • Éditeur : Armand Colin

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Si le but de cet article est de donner des points de repère pour la lecture de la Bible à l’école, la difficulté est d’aborder, dans un même espace, un éventail de questions marquées par leur disparité et leur hétérogénéité. Tentons de considérer la Bible comme un monument tel le Louvre dont on aurait certes envie de visiter les différentes salles, mais aussi d’en comprendre l’organisation et l’histoire avec des pièces « mobiles » selon les Bibles, des écritures et des réécritures, des strates différentes et des réemplois, des dépendances certaines même… et tentons d’entendre les questions des lecteurs-visiteurs – tout en se fixant et en acceptant une limite, celle de ne donner qu’un point de vue, résultat de lectures et de choix. Le défi est sans doute, pour aujourd’hui, de ne pas aplatir ces textes en les réduisant à des significations minimalistes ni de les « théologiser ». Tout ceci demande de se construire une place d’observation de cet immense corpus qui soit consciemment textuelle et non théologique. Voilà pourquoi il est indispensable, comme pour la lecture de tout texte, de se poser d’entrée de jeu deux questions : Quelle perception peut-on se construire de ce grand ensemble ? Quelles sont les conditions de production de ces textes ? Une fois ces éléments posés, qui fondent la lecture mais ne la cadrent pas, ne l’enferment pas dans du pré-pensé – conscient ou pas d’ailleurs –, nous pourrons nous interroger plus précisément sur la spécificité des textes bibliques, sur la façon dont on peut entendre leur dimension religieuse, et dont on peut situer leur lecture en classe de français.

L’organisation de la Bible

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La Bible est plurielle. Elle s’accommode historiquement mal du singulier qui s’est imposé dans la perspective de la lecture chrétienne. L’origine du mot : ta biblia, en grec, est un neutre pluriel, les livres, qui recouvrent des genres aussi différents que des récits, des recueils de lois, des instructions de sagesse, des poèmes, des généalogies, des oracles, lettres, évangiles, apocalypses… qui supposent chacun une manière de les lire. Ta biblia,c’est le mot qu’emploie Flavius Josèphe, un historien juif de langue grecque, au Ier siècle de notre ère, pour désigner ce que, à la même époque, ceux qui deviendront les auteurs de ce que l’on appellera plus tard Nouveau Testament désignent par hai graphai, les écritures, quelquefois simplement par hè graphè, l’écriture. Par le truchement du latin, qui ne connait pasd’article, le neutre pluriel grec biblia a été compris, seulement au Moyen Âge, comme une terminaison de féminin singulier, sans doute aussi parce que dans un unique objet étaient alors rassemblés plusieurs livres. Plus encore le terme Bible, selon le groupe, la communauté qui s’y réfère, désigne soit uniquement ce que, pour l’instant, nous appellerons par facilité l’Ancien Testament – premier testament – soit un ensemble constitué de l’Ancien Testament et du Nouveau Testament ou second testament. Il y a au moins trois Bibles différentes :

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  • la Bible hébraïque (BH) ;

  • la Septante (LXX) ;

  • la Bible chrétienne, laquelle se décline en plusieurs variantes, les plus connues de notre univers occidental étant la Bible catholique et la Bible protestante.

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La première, la Bible hébraïque, que nous ne pouvons donc pas appeler « ancien » testament [1][1] Cette dénomination est marquée par une position théologique,..., est constituée de 22 ou 24 livres (selon la façon dont on les compte) écrits en hébreu et pour une très petite part en araméen, classés en trois grands ensembles :

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  • la Loi (Torah) composée de la Genèse – qui traite des origines du monde et de l’humanité puis des ancêtres d’Israël et des peuples voisins – et des quatre autres livres de Moïse guidant le peuple, depuis la servitude en Égypte, à travers le désert jusqu’aux abords de la terre promise et lui transmettant plusieurs ensembles de lois et prescriptions (une partie d’Exode, tout le Lévitique, le début des Nombres et la quasi-totalité duDeutéronome) ;

  • les Prophètes (Nebiim) qui vont du livre de Josué à celui de Malachie. Les prophètes antérieurs (la distinction prophètes « antérieurs » et prophètes « postérieurs » n’est attestée qu’au VIIIe de notre ère) vont de Josué(qui décrit un état idéal du peuple entrant en terre promise) jusqu’à la fin du 2e livre des Rois (qui mentionne la catastrophe complète de la déportation à Babylone et de la destruction du Temple). Les prophètes postérieurs s’ouvrent avec le livre d’Ésaïe qui, par ses annonces messianiques d’un roi idéal à venir, fait renaitre l’espoir ;

  • et les Écrits (Ketubim) constitués de douze livres. Le principe organisateur semble être celui de l’anthologie. On note une grande diversité de genres littéraires : des écrits de sagesse (Proverbes), un dialogue (Job), des réflexions philosophiques (Qohélet), des chants religieux et profanes (Psaumes, Lamentations et Cantique des cantiques), des romans et nouvelles (Esther, Ruth, Daniel 1-6), des historiographies (Esdras, Néhémie, Chroniques), un écrit apocalyptique (Daniel 7-12).

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Le judaïsme désigne ce grand ensemble par l’acronyme TaNaK : Tcomme Torah (loi ou mieux enseignement), N comme Nebiim (prophètes), K comme Ketûbim (écrits), parfois aussi par le terme Miqra, la lecture, c’est-à-dire ce qui est lu à la synagogue. Ces textes ont été rédigésà partir du VIIIe siècle avant notre ère pour les plus anciens et jusqu’à l’époque hellénistique pour les plus récents (Ier siècle avant notre ère). Les plus anciens ne sont pas les premiers dans l’ordre de la Bible [2][2] Ainsi le livre de la Genèse est-il loin d’être le plus.... La perspective de la Bible hébraïque n’est pas chronologique, mais concentrique. Le centre est la Torah et les autres ensembles prennent du sens dans leur rapport à la Torah. Ils l’entourent en quelque sorte, les Prophètes par leur vision de l’histoire, les Écrits par leur questionnement sur l’aujourd’hui de l’existence.

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La seconde, la Septante (LXX), est constituée des mêmes livres que la Bible hébraïque traduits en grec par des traducteurs juifs de culture grecque à partir du IIIe siècle avant notre ère et jusqu’au Ier siècle avant l’ère chrétienne, peut-être même jusqu’au Ier siècle de l’ère chrétienne, auxquels s’ajoutent d’autres livres écrits directement en grec (Siracide, Sagesse,Judith, deux livres des Maccabées, un supplément au livre de Daniel, avec Suzanne et Bel et le Dragon, etc.). Si le corpus est plus abondant, il est aussi organisé différemment, d’un point de vue linéaire, en quatre vagues :

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  • le Pentateuque (qui recouvre exactement la Torah, les titres seuls diffèrent) ;

  • les Livres historiques (comme Josué, mais aussi Esdras et Néhémie, lesChroniques et les Maccabées) ;

  • les Livres poétiques ou livres de sagesse (comme les Psaumes ou laSagesse) ;

  • et les Livres prophétiques (comme Ésaïe ou Michée).

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L’ordre n’est donc pas le même. Cette organisation de la Septante en quatre parties repose sur un point de vue chronologique. Le Pentateuque est considéré comme la référence fondatrice, les Livres historiques comme la relation du passé, les Livres de sagesse comme l’actualisation dans le présent et les Livres de prophétie comme l’annonce de l’avenir. La raison de cet ordre est que l’organisation de la Septante a sans doute été le fait de chrétiens : le lecteur est placé en face d’une histoire, plus précisément d’une histoire du salut qui débouche sur les annonces prophétiques de la nouvelle alliance et de la venue du messie, dont le point d’aboutissement est, dans le Nouveau Testament, nouvelle alliance, la confession que Jésus est le Messie, le Christ et qu’il accomplit les écritures.

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La Bible chrétienne, quant à elle, contient, certes, en plus, le Nouveau Testament rédigé en grec entre les années 50 et 120 et organisé en quatre vagues à l’image de la Septante : les quatre évangiles comme références fondatrices, les Actes des apôtres comme histoire de la prédication chrétienne, les différentes lettres comme actualisation du message annoncé dans le présent des différentes communautés et l’Apocalypse comme annonce de l’à venir. Mais il faut intégrer une caractéristique : il y a en effet au moins deux Bibles chrétiennes, identiques quant au Nouveau Testament mais différentes pour l’Ancien. La Bible catholique – prenons l’exemple de la traduction en langue française a comme ancien testament la Bible grecque à quelques exceptions près, comme les IIIe et IVe livres desMaccabées qui en sont absents. L’ordre y est globalement le même, mais lestextes vétérotestamentaires sont des traductions de l’hébreu quand le texte hébreu existe et des traductions du grec quand les textes n’existent qu’en grec. La Bible protestante a retenu, pour les textes vétérotestamentaires, seulement ceux qui sont écrits en hébreu, tout en gardant l’ordre de la Bible grecque.

Hypothèses sur l’histoire de l’écriture de la Bible

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Au VIIIe avant notre ère, c’est le choc de l’hégémonie assyrienne dans tout le Proche-Orient ancien. Les premiers écrits prophétiques, au moins des parties d’entre eux (car ces textes ont été remaniés et augmentés plus tard) voient le jour comme façon de préserver une identité et de résister aux puissances locales que l’empire assyrien met en place. Cependant, la période et la situation déterminantes pour la rédaction des textes de la Bible hébraïque sont l’exil à Babylone. Avec la crise ou plutôt en réponse à la crise de l’Exil, naissent les livres. Les Judéens ont en effet perdu leur terre, leur ville Jérusalem, leur roi, leur temple sous le choc de Nabuchodonosor en 587-586 avant notre ère ; ils ont été déportés pour 5 à 10 % d’entre eux (la minorité intellectuelle tandis que la majorité de la population reste au pays devenu province babylonienne) et se trouvent sous la puissance des Babyloniens comme sous celle de leur Dieu Marduk. La réponse attendue, en pareille situation, est la soumission au dieu des vainqueurs. C’est tout le contraire qui se passe. Des scribes, que l’on a appelés deutéronomistes parce qu’on retrouve chez eux l’idéologie du livre du Deutéronome, ont élaboré une présentation du passé d’Israël à partir certainement de documents antérieurs (récits et annales royales à la cour de Samarie et de Jérusalem) en faisant la démonstration que la perte du pays, du temple n’était pas la preuve de la faiblesse de Yahvé mais l’effet de sa sanction contre Israël pour son non-respect de l’alliance avec son Dieu, sa non-observance de la Loi. Marduk n’était donc pas supérieur à Yahvé mais un jouet entre ses mains pour punir le peuple et ses chefs. On suit en effet, au fil des textes, les évaluations des rois dont peu ont l’heur de plaire aux deutéronomistes. Très souvent revient cette sentence : tel roi fit ce qui est mal aux yeux de Yahvé. Il ne s’agit pas d’histoire au sens moderne, ni même d’enquête à la manière grecque, mais de rendre compte du présent de l’Exil, de l’expliquer. Par ce fait même, se prépare une place prépondérante accordée au Livre comme référence vitale et cultuelle. Cette hypothèse permet de rendre compte de ce que l’on a appelé l’ « historiographie deutéronomiste » incluant le grand ensemble allant du livre du Deutéronome au 2nd livre des Rois. Voilà pour les écrivains deutéronomistes.

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Vers la fin de l’Exil, des représentants du milieu sacerdotal ont rassemblé les traditions sur les patriarches véhiculées surtout dans la population – rurale – non déportée qui s’appuyait notamment sur la figure d’Abraham pour légitimer sa possession du pays. Ces textes sont marqués par une idéologie de cohabitation avec les autres peuples alors que les textes deutéronomistes prônent un monothéisme exclusif et une séparation vis-à-vis des autres nations. Le milieu sacerdotal insiste sur l’importance du sabbat, des règles alimentaires de base, de la circoncision, de la Pâque.

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À l’époque perse, deutéronomistes et sacerdotaux se sont retrouvés pour éditer ensemble la Torah (les cinq livres du Pentateuque). C’est alors que le Deutéronome est séparé de l’historiographie deutéronomiste pour devenir le cinquième et dernier livre de la Torah, laquelle devient la référence principale des juifs demeurant dans le pays comme de ceux qui sont en diaspora [3][3] Dans le livre de l’Exode, exemples de textes deutéronomistes :....

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Quant au Nouveau Testament, on peut dire que son écriture est aussi née d’une crise, celle provoquée par la mort de Jésus. Au lieu d’une fin, c’est une littérature, portée par des hommes et des communautés, qui s’ouvre, plurielle elle aussi, à la fois dans la ressemblance des projets littéraires (ex. quatre évangiles mais quatre évangiles différents) et dans la différence des genres : de la lettre de circonstance à la lettre éminemment théologique, du genre « évangile » à la littérature apocalyptique en passant par l’histoire des témoins de ce Jésus qui est la figure centrale de l’ensemble.

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Le délai d’écriture de l’ensemble recouvre trois quarts de siècle entre les années cinquante (pour les premières Lettres de Paul) et les années 110-125 pour les textes les plus récents comme la 2deLettre de Pierre. Quant aux textes évangéliques, on peut les situer entre les années 70 pour Marc (le premier) et les années 95 pour Jean (le dernier). Rappelons que la prédication de Jésus a sans doute eu lieu entre 27 et 30. Il est tout à fait important de mesurer que, dans le christianisme primitif, on ne part pas d’un mais de plusieurs points de départ. On se trouve, en effet, devant des présentations différentes de Jésus. On peut même détecter les traces de tendances diverses antérieures à la rédaction des textes évangéliques tels que nous les avons aujourd’hui. Pour les quatre évangiles, on peut faire un certain nombre d’hypothèses sur les milieux producteurs :

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L’Évangile selon Marc, autour des années 70, est destiné à une communauté majoritairement pagano-chrétienne plutôt occidentale (déplacements fréquents de Jésus en terre non judéenne ; explication de certains usages juifs), ce qui n’implique pas nécessairement que l’auteur ne soit pas juif. La tradition a localisé l’évangile à Rome, mais Alexandrie ou Antioche de Syrie ont aussi été envisagées et même la Galilée à cause du grand intérêt de cet évangile pour la Galilée. Quant à la date, étant donné le discours du chapitre 13 qui annonce la fin des temps à partir de la destruction du temple, la plus plausible est juste avant 70 ou juste après selon que l’on suppose la chute de Jérusalem imminente ou déjà réalisée.

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L’Évangile selon Matthieu, entre 80 et 90, est destiné à une communauté majoritairement judéo-chrétienne (réflexion très développée sur la Torah) qui vit en Syrie, peut-être à Antioche, dans le dernier quart du premier siècle. Ce texte peut avoir été porté par un groupe qui aurait migré de Jérusalem vers la Syrie après la destruction du temple en 70.

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L’Évangile selon Luc, entre 80 et 90, est localisable dans la partie orientale du bassin méditerranéen, sans qu’on puisse en dire plus. Il semble viser unelarge audience, de culture grecque : les particularités palestiniennes sont effacées et les tournures résolument grecques. L’auteur semble plutôt être un chrétien non juif mais très au fait des écritures juives et des traditions synagogales : il connait très bien la Septante.

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L’Évangile selon Jean, vers 95 (après la date où se sont pratiquées des exclusions de la synagogue 80-90), suppose connus les trois évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc), constitue une ligne spécifique de développement sur plusieurs décennies. Ce travail a été accompli par une école théologique dont la figure de référence est sans doute le disciple bien-aimé, que la tradition a identifié à tort à Jean l’apôtre, fils de Zébédée. Celui qui a mis en œuvre l’ensemble du récit est sans doute plus jeune d’une génération par rapport au disciple bien-aimé. Quant au rédacteur final, il a, par le chapitre 21 (relatif à Pierre) et quelques gloses, permis à ce texte d’être reçu par la grande Église, après un déplacement très probable des églises johanniques de la Syrie vers l’Asie Mineure, suite à des exclusions de la synagogue qui mettaient les disciples de cette école en réelles difficultés religieuses et sociales.

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La question synoptique, c’est-à-dire la présentation en parallèle des trois premiers évangiles (Matthieu, Marc et Luc) – ce que l’on appelle synopse – est une longue histoire avec de multiples conséquences. Retenons l’essentiel. Elle permet de mettre en évidence de très grandes ressemblances entre les trois premiers évangiles sans doute parce que la pluralité posait question. Elle a permis aussi, par réaction à un concordisme excessif (vieille histoire dans les églises) ou à force d’observation des réalités textuelles, de prêter une plus grande attention à chacun des textes, de faire émerger le projet littéraire, social et théologique propre à chacun.

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On aura sans doute perçu que, dans la Bible hébraïque comme dans le Nouveau Testament se trouvent juxtaposés des points de vue différents, voire contradictoires si nous entrions dans le détail de certains textes. Les divergences n’ont pas été écartées ni réduites, au moins pour celles qui apparaissent : nous n’avons évidemment pas de garantie absolue concernant ce qui aurait été supprimé.

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Il faut ajouter que la Bible hébraïque est truffée d’échos d’autres littératures, notamment la littérature assyrienne, où elle puise le concept d’alliance qu’elle réinvestit pour lui donner le sens qui convient à ce qu’elle veut proclamer. Autre exemple : la naissance de Moïse qui apparait comme une réécriture de celle de Sargon d’Akkad. Mais, à l’intérieur même de la Bible hébraïque, les appels et les réalisations intertextuels foisonnent.

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Par ailleurs, et pour rendre encore plus complexe la tâche du lecteur, il serait vain de vouloir lire le Nouveau Testament sans se reporter à la Bible hébraïque, dont il se présente comme l’accomplissement et l’interprétation définitive. Ce phénomène fait courir un risque à la lecture de la Bible hébraïque, celui d’être emportée par le flot des interprétations chrétiennes. De façon paradoxale mais tout à fait fondamentale, il est donc nécessaire de restituer son autonomie à la Bible hébraïque et de dégager les textes hébreux des lectures chrétiennes qui ont marqué notre culture sans qu’on en soit forcément conscient.

La spécificité des textes bibliques

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La question est complexe parce qu’elle est au croisement des statuts donnés à ces textes par leurs différentes communautés de lecture, des usages qu’on en a faits et des méthodes de lecture qu’on leur a appliquées. Une première précaution est à prendre : comment, en effet, percevons-nous la dimension, disons « religieuse », de ces textes ? Il me semble que cette dimension ne prend le sens que nous lui donnons aujourd’hui qu’à partir du moment où se sont trouvés opposés les termes religieux et non religieux. Pour l’époque d’écriture de ces textes, d’une façon qui peut paraitre paradoxale, cette distinction n’est pas pertinente puisque les dieux vont de soi ! En tout cas, si l’univers dans lequel sont nés ces textes est religieux – parce qu’il ne peut pas en être autrement – il ne l’est pas comme nous l’entendons aujourd’hui dans son opposition à non religieux. Mieux encore, il convient de relever que les discours bibliques ne sont pas uniquement théologiques, que les problèmes humains et sociaux y tiennent une grande place et que certains livres parlent peu ou pas de Dieu (ainsi le livre d’Esther).

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Il est nécessaire de clarifier le rapport que l’on peut avoir à ces textes fondateurs dans le cadre de l’école. Pour préciser ce que peut être ou ne pas être cette lecture, entrons dans le problème de façon concrète avec un texte connu de tous et une première question : quelles lectures peut-on faire du premier chapitre de la Genèse, selon que l’on se situe dans une approche confessionnelle – il y a plusieurs traditions et, à l’intérieur de chacune, de grandes diversités existent – ou dans une approche textuelle – ce qui n’exclut pas non plus les accents divers (plutôt littéraire, plutôt historique, plutôt philosophique ou encore anthropologique…) ?

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Une première lecture confessionnelle pourra considérer ce premier chapitre de la Genèse comme vérité sur l’origine du monde en affirmant que tout ce qui y est énoncé s’est ainsi passé (c’est le point de vue créationniste). Une autre lecture confessionnelle, libre par rapport à la littéralité du texte, dira que, si ce texte ne décrit pas l’origine du monde, il annonce un message à son lecteur pour l’instruire sur la vision du monde qu’il considère comme vraie, selon les valeurs qu’il met en avant. Prenons la précaution de rappeler que ce ne sont que deux exemples et que, à l’intérieur des approches confessionnelles, la pluralité existe et même une très grande diversité. N’oublions pas que face à cette lecture s’est développée, depuis Voltaire, une lecture du soupçon, qui va jusqu’à une position militante ne voyant dans ce texte que supercheries et tromperies.

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Précisons maintenant les caractéristiques d’une lecture que l’on pourrait qualifier d’historico-littéraire de ce même texte. Écrit dans un contexte postexilique par un groupe sacerdotal (des indices textuels le montrent), il est considéré comme la réponse élaborée par des hommes à leur interrogation sur ce qu’ils voient du monde, de leur monde proche-oriental, de son ordre et des menaces qui pèsent sur cet ordre, et donc sur eux : il prend position par rapport aux autres textes existant dans le monde babylonien. Force incitative du mythe qui ne prétend pas à l’explication rationnelle mais stimule la réflexion, ouvre des points de vue différents sur une réalitécommune (ici l’être humain s’interrogeant, à un moment précis, sur son origine, sur le temps et sur sa place dans l’univers qui est le sien tout en énonçant son point de vue face à d’autres conceptions).

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L’interprétation des textes varie donc selon la communauté de lecture qui s’en empare et le statut qu’elle leur donne. L’École est aussi une communauté de lecture qui lit des textes à son propre compte et ne peut pas se contenter de faire une histoire des lectures pratiquées par les autres communautés de lecture. Les lectures initiées et pratiquées par l’école ne peuvent être ni confessionnelles ni confessantes [4][4] La nuance entre « confessionnelle » (lecture rattachée... : elles ressortissent à une approche strictement textuelle, située historiquement. Dans la formation à la lecture des textes fondateurs, l’école me semble pouvoir tenir un rôle précis et limité : permettre aux lecteurs non pas de croire ou de ne pas croire mais de comprendre ces textes, ce que leurs auteurs ont voulu dire. À titre d’exemple, il ne s’agit pas de croire que Dieu a donné l’ordre à Abraham, un jour, de sacrifier son fils mais de comprendre ce que veulent dire ceux qui ont écrit ce récit, quelles réponses ils apportent à quelles questions de leurs contemporains (et à quels contemporains d’ailleurs ?). De plus, l’école est bien placée, dans sa tâche d’initiatrice à la lecture, pour (ré)-intégrer les textes bibliques dans le corpus des textes de « notre » antiquité et leur appliquer les mêmes méthodes d’analyse qu’aux autres textes.

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Qu’est-ce à dire ?

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1) L’approche proposée est historico-littéraire. Ce qui signifie qu’elle fait la part belle à la première situation de communication des textes, elle les considère comme des réponses élaborées par leurs auteurs aux questions des hommes de leur temps (c’est-à-dire du temps de la rédaction) sur des questions fondamentales et partagées par l’humaine condition : la vie, la mort, la rivalité entre frères, l’homme et la femme, Dieu, les rapports humains familiaux ou collectifs, mais aussi sur des situations vécues de façon singulière dans une histoire particulière – celle de ce groupe et pas d’un autre – ainsi l’épreuve de l’Exil (pour la Bible hébraïque) ou celle de la mort du maitre (pour le Nouveau Testament). Ces textes, comme les autres textes littéraires, s’ils sont des réponses, posent à leur tour des questions au lecteur et le lecteur les interroge. On pourrait, de cette manière, comprendre le passage du chapitre 24 de l’Évangile selon Luc (les disciples d’Emmaüs) comme un récit apportant une réponse au scandale de la mort infamante du maitre et disant il est désormais possible de le rencontrer (dans les Écritures et dans la fraction du pain).

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2) Ce travail de lecture est très exigeant car les lectures imposées comme les prélectures sont redoutables et ont des effets paralysants : elles empêchent, la plupart du temps, le lecteur de faire son travail. L’enquête à laquelle il est censé se livrer lui demande de s’engager à construire du sens en s’appuyant sur ce qui se manifeste dans le texte et à vérifier ses hypothèses d’interprétation. Pour cela, il aura recours aux indices fournis par le texte qu’il traitera avec des outils adaptés, au contexte littéraire et socialainsi qu’à l’ « encyclopédie » biblique et proche-orientale – qu’il sera nécessaire de mettre à jour continuellement.

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Si l’on entend ou lit l’énoncé : « Car un enfant nous est né, un fils nous a été donné », on pense immédiatement à Jésus. Cette lecture s’impose en quelque sorte. Or le personnage dont il est question est Josias, un roi de Juda intronisé à 8 ans [5][5] La citation est extraite du livre d’Ésaïe.. Il s’agit donc de l’adoption d’un nouveau roi par Dieu avec le rituel d’intronisation. C’est la tradition chrétienne qui a appliqué ce texte extrait d’Ésaïe (chapitre 9, verset 5) à Jésus et a considéré le texte d’Ésaïe comme une annonce de sa naissance et de sa qualité.

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3) Il appartient au lecteur de tracer les limites entre une distance et une proximité de soi au texte. La distance tient à la différence d’univers socio-culturels entre le texte et le lecteur : ces textes sont anciens – il est nécessaire de les reconnaitre comme tels – et nous n’en sommes pas les premiers destinataires. Quant à la proximité, elle relève du fait que la plupart des questions fondamentales sont toujours partagées par l’humaine condition. Il ne s’agit pas de céder à des archétypes faciles et parfois fascinants par leur puissance d’évocation mais de reconnaitre que l’on est toujours concerné par ces questions. On comprend qu’il est fondamental d’initier aux cultures dans lesquelles sont nés ces textes pour se donner une chance d’en rendre l’approche plus ajustée.

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4) Il appartient encore à la déontologie du lecteur de ne pas se méprendre sur la fonction des récits, et singulièrement des mythes, dans l’Antiquité. Excédant la rationalité, ils travaillent ce qui ne peut se définir, se mettre en discours logiques. Ils permettent, ainsi, de parler de sujets importants, élevés et visent à transmettre le plus souvent une sagesse (que l’on pense au mythe d’Œdipe, à celui de Narcisse comme à celui de Caïn et Abel [6][6] Le chapitre 4 de la Genèse ( « Caïn et Abel ») permet... ou de la Tour de Babel…). Ces mêmes sujets élevés, dans les universités, sont aujourd’hui traités sous forme d’explications, de commentaires, d’analyses qui visent à transmettre une connaissance.

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5) Faute de pouvoir lire le texte en hébreu, en araméen ou en grec, selon le cas, on aura évidemment recours à une traduction… C’est un obstacle, car on sait que le traducteur ne peut pas ne pas interpréter, mais c’est aussi un moyen de prendre conscience du travail interprétatif inhérent à toute lecture et, en-deçà, à l’établissement d’un texte. Le salut est dans la comparaison entre différentes traductions et ce peut même être un exercice tout à fait formateur que de comparer plusieurs traductions d’un même texte. On y découvrira, avec le plus grand profit, l’influence des contextes culturels sur toute traduction et des intentions idéologiques des traducteurs. Toutes choses qui contribuent, de façon significative, à la formation de lecteurs.

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Pluralité, littérature de crise, organisation non-chronologique, intertextualité multiple, statut à donner aux textes et précautions à prendre tels sont les éléments sur lesquels il est possible de s’appuyer si l’on veut entreprendre un travail de lecture et asseoir un projet qui honore cet héritage tout en ouvrant des perspectives de réflexion et de débat – ce que l’école ne pourrait éluder.


Quelques références bibliographiques

  • • BOULADE G., KOHLER J., MONSARRAT V et alii, (2001-2004), Pour lire les textes bibliques, collège lycée, CRDP de l’académie de Créteil, 2e édition, (avec des chapitres complémentaires en ligne sur le site du CRDP de l’académie de Créteil : crdp.ac-creteil.fr – missions et activités > édition > suppléments en ligne : « le Déluge » et « la Cène »).
  • • BRIFFARD C., GOFFARD S. & PICCOLIN L. (2003), Pour lire aujourd’hui les textes de l’Antiquité, collège, lycée, CRDP de l’académie de Créteil.
  • • LECLANT J. (dir.) (2005), Dictionnaire de l’Antiquité, Paris, PUF, coll. « Quadrige ».
  • • BRIFFARD C. (1998), « La lecture des textes bibliques », Le français aujourd’hui, n° 121, pp. 42-49.
  • • COLLECTIF (2006), « L’effet religieux », Argos n° 39, CRDP de l’académie de Créteil.
  • • RÖMER T. (2002), Moïse « lui que Yahvé a connu face à face », Paris, Gallimard, coll. « Découvertes ».
  • • FINKELSTEIN I. & SILBERMAN N. A. (2002), La Bible dévoilée, Paris, Bayard, (deux DVD viennent de sortir d’après ce même livre ou sous le même titre :www. editionsmontparnasse. fr)
  • • PAUL A. (1995), La Bible, histoire, textes et interprétations, Paris, Nathan.
  • • BASLEZ M.-F. (1998), Bible et Histoire, Paris, Gallimard, coll. « Folio Histoire ».
  • • GRUSON P. & QUESNEL M. (dir.) (2000), La Bible et sa culture, 2 vol., Paris, Desclée de Brouwer.
  • • RÖMER T., MACCHI J.-D. et alii (2004), Introduction à l’Ancien Testament, Paris, Labor et Fides, coll. « Le Monde de la Bible ».
  • • MARGUERAT D. (dir.) (2004), Introduction au Nouveau Testament, 3e éd., Paris, Labor et Fides, coll. « Le monde de la Bible ».

Notes

[1]

Cette dénomination est marquée par une position théologique, celle du christianisme, postérieure à l’écriture et à la constitution du « nouveau » testament, qui a entrainé une lecture chrétienne, plutôt christologique, de la Bible hébraïque devenant, devenue « ancien testament ».

[2]

Ainsi le livre de la Genèse est-il loin d’être le plus ancien des livres bibliques.

[3]

Dans le livre de l’Exode, exemples de textes deutéronomistes : chapitres 7 à 11 ; 19 à 24 ; 32 à 34 et de textes sacerdotaux : chapitres 1 ; 12 à 13 ; 25 à 31, sans oublier le mélange des deux en Exode 14.

[4]

La nuance entre « confessionnelle » (lecture rattachée à une Église) et « confessante » (lecture répondant d’une foi quelle que soit l’Église ou la communauté de référence en cause) peut être significative.

[5]

La citation est extraite du livre d’Ésaïe.

[6]

Le chapitre 4 de la Genèse ( « Caïn et Abel ») permet d’apporter une réponse à la redoutable question de la violence et surtout à celle du fratricide, dont les auteurs ont pu être témoins dans leur société. Rien de tel que d’écrire un mythe, de situer dans un temps immémorial la question posée pour prendre de la distance par rapport à l’insupportable et stimuler la réflexion du lecteur sur les autres et sur lui-même. On voit que le récit n’est en rien la chronique de la « première » famille, mais qu’il met en œuvre un faisceau de questions.

Plan de l'article

  1. L’organisation de la Bible
  2. Hypothèses sur l’histoire de l’écriture de la Bible
  3. La spécificité des textes bibliques

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