Accueil Revues Revue Numéro Article

Le français aujourd'hui

2006/4 (n° 155)

  • Pages : 138
  • ISBN : 9782200921101
  • DOI : 10.3917/lfa.155.0029
  • Éditeur : Armand Colin

ALERTES EMAIL - REVUE Le français aujourd'hui

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 29 - 36 Article suivant
1

Non pas « LA Bible » comme on dirait : « Va voir dans LE dictionnaire » mais Ta Biblia : les livres, une bibliothèque rassemblant, dans les langues originelles (hébreu, araméen, grec) des dizaines de livres, des milliers de pages écrites au long d’un millier d’années par des dizaines d’auteurs, traduits en des centaines de langues, et sans cesse retraduits depuis plus de deux mille ans. C’est dans cette bibliothèque mouvante, nomade, que différentes communautés vont définir des « canons » et tenter de construire des interprétations en un consensus qui les identifie précisément comme communautés. C’est dans cette bibliothèque que des écrivains, des peintres, des sculpteurs, des musiciens ont puisé pendant des siècles, motifs, histoires, personnages, for-mules, mots, pour nourrir leurs œuvres, et que certains continuent à le faire.

2

Pourtant Northrope Frye s’attache à présenter « une structure unifiée de la narration et de l’imagerie dans la Bible » en reprenant la formule de William Blake : « L’Ancien et le Nouveau Testaments sont le Grand Code de l’Art ». Il publie en 1981 une savante étude sur les rapports du texte biblique et de la littérature occidentale, issue d’un cours à l’université de Toronto, et traduite en 1984 au Seuil sous le titre : Le Grand Code. La Bible et la littérature, avec une préface de T. Todorov.

3

Il faut se rappeler qu’en France le chemin de cette bibliothèque a été longtemps étroitement canalisé, voire interdit, par l’Église catholique romaine à ses membres eux-mêmes, et que parallèlement, à partir de l’invention de l’imprimerie (La Bible de saint Jérôme devenue la Vulgate au XIIe siècle est le premier document imprimé par Gutenberg en 1455).

4

« La Bible court toute seule et devient une espèce de grand poème solitaire, lu par des gens disséminés qui lui donnent des sens dont plus personne n’est maitre (…) Cette Bible, livrée à des itinéraires insoupçonnables, marche comme Dieu dans la foule. » (M. de Certeau, Nouvel observateur, avril 1984).

5

Se poserait ici la question plus générale que pose U. Eco : celle des « limites de l’interprétation ».

6

On se plaint cependant que nos élèves, pris dans le mouvement de « sortie des religions », ont perdu ce chemin et, partant, ces mille références qui tissent nos littératures et jusqu’à notre langue. Heureusement cette prise de conscience n’est pas nouvelle, à preuve les programmes du collège et la multiplication des guides, des dictionnaires, tous ouvrages qui se veulent des entrées dans cette fameuse bibliothèque [1][1]  Pour visiter la bibliothèque, il existe des guides.....

7

Mais je suis sensible à l’argument de F. Boyer, le maitre d’œuvre de la nouvelle traduction de la Bible parue en 2001 chez Bayard qui dénonce dans La Bible, notre exil (POL, 2002) une crispation « au nom d’une foi religieuse ou laïque (…) sur une mémoire scolaire de mots et de dictons, d’expressions figées », « une matière codée, une langue figée que l’on visite comme un musée ou le château des valeurs d’autrefois ». « Une grande falsification est en cours » écrit-il, page 113, « celle qui consiste à faire passer notre obsession de figures mortes d’une mythologie du passé pour des repères que nous aurions perdus, et de telle sorte qu’aucun travail présent ne puisse s’exercer pour déplacer, habiter, interroger les lieux de nos mémoires. » C’est pourquoi je voudrais insister sur un aspect dont j’avais fait le sujet d’un article dans le numéro 142 du Français aujourd’hui, en juillet 2003, et que je reprends ici en partie, à savoir les traductions bibliques.

Des bibles

8

Mais d’abord, de quelle Bible parle-t-on quand, dans l’histoire de la littérature française, on se réfère à la Bible ? Car si de nombreux écrivains et poètes français se sont nourris des textes bibliques, encore faut-il prendre soin de repérer quelles étaient les différentes obédiences et les différentes traductions auxquelles se référaient respectivement Marot, Rabelais (la Vulgate traduite en latin par saint Jérôme au IVe siècle mais aussi le « Nouveau Testament » traduit du grec par Érasme ?) Pascal (on dit qu’il a collaboré à la traduction française de Le Maître de Sacy) Rousseau, Hugo ou Claudel (toujours la Vulgate, version de l’Église catholique romaine).

9

Et aujourd’hui, s’agit-il de la version française de la Bible juive (celle du Rabbinat français, de 1899, révisée en 1973, composée de la Torah, ou Pentateuque, des Prophètes et des Écrits) ? S’agit-il des différentes traductions de la Bible des catholiques (qui appellent « Ancien Testament » la Bible juive et y ajoutent le « Nouveau Testament ») par Crampon, Osty, Chouraqui, l’École biblique de Jérusalem, les éditions Bayard, etc. ? Ou s’agit-il de la Bible des protestants (qui comporte 6 livres de moins que celle des catholiques) dans la traduction d’Oliviétan (jusqu’au XIXe siècle), de L. Segond (qui a pris le relais ; dernières révisions en 1978 et 2001)… ou de S. Castellion que l’on vient de republier au Seuil ? Ou de la TOB (Traduction œcuménique de la Bible, résultat d’un travail commun entre catholiques, protestants et orthodoxes, publiée en 1972 et 1975) ? Ou encore de la Bible « non-confessionnelle » de la Bibliothèque de la Pléiade (traduction de l’Ancien Testament par E. Dhormes. Beaucoup de juifs francophones, dit-on, s’y réfèrent). Retenons que ces différentes « bibliothèques » ne sont pas composées des mêmes livres et, bien sûr, les traductions sont différentes.

10

On peut trouver une présentation des plus complètes en visitant le site de l’Alliance biblique française : <http:// www. labible. net>.

La question des traductions

11

Il existe aujourd’hui de nombreuses traductions en « français courant ». Encore faut-il tenir compte aussi des différents français de la francophonie : « et mon âme sera blanche comme neige » devient dans une traduction française en pays bantou : « et mon âme deviendra aussi noire que l’ébène » ! Aucun élève, vraisemblablement, et aucun enseignant, n’a la possibilité de lire le texte original en hébreu, en araméen ou en grec. Mais on peut, en fonction de l’âge des élèves, les faire travailler dans cette mouvance des traductions, en leur présentant plusieurs traductions différentes d’un même mythe, d’un même récit ou d’un même psaume, comme on a pu le faire avec le début de La Métamorphose de Kafka ou du Gardeur de troupeaux de Pessoa dans le numéro du Français aujourd’hui consacré aux « Littératures européennes » (n° 95, septembre 1991).

Des traductions d’écrivains

12

D’abord, une découverte récente : la traduction de S. Castellion, datée de 1555, et que notre amie N. Gueunier contribue à faire connaitre, en commençant par La Genèse, aux éditions Droz. Mais dans la course à l’édition, c’est Le Seuil qui vient de toucher le poteau, avec une édition complète de 2 900 pages, mais au prix prohibitif, même pour beaucoup de bibliothèques, de cent soixante-dix-neuf euros. C’est bien dommage, car cet écrivain calviniste, contemporain de Du Bellay et de Rabelais, veut rendre la Bible « entendible aux idiots », c’est-à-dire aux non-spécialistes, aux gens ignorants, et son texte, aux savoureux néologismes, est un monument de la littérature de la Renaissance (voir Le Monde du 18 novembre 2005).

13

Pour nous, enseignants de langue et littérature françaises, l’intérêt tout particulier des traductions contemporaines de la Bible (celles des écrivains et des exégètes des éditions Bayard, ou celles du poète H. Meschonnic) est qu’elles sont voulues par leurs auteurs d’abord comme des traductions littéraires. Il s’agit de traduire des textes dont certains sont vieux de plusieurs milliers d’années dans la langue des écrivains français d’aujourd’hui. On le fait déjà bien sûr avec les textes de l’antiquité gréco-latine, avec les poèmes homériques ou ceux de Virgile, ou plus près de nous avec Shakespeare, traduit par Gide, puis par Bonnefoy, puis par Déprats… Mais la Bible, on le sait, n’est pas l’œuvre d’un seul écrivain. De plus, les textes qui la composent, issus de pratiques communautaires, sont encore lus aujourd’hui par des communautés de lecteurs dont le rapport à ces textes est différent de celui qui lie les hellénistes à Homère ou les anglicistes et les gens de théâtre à Shakespeare.

14

Ni Luther, ni l’équipe de traducteurs commandités par Jacques 1er d’Angleterre n’étaient des écrivains, et pourtant on dit que leurs traductions n’ont pas eu jusqu’à aujourd’hui leur égal en français. Meschonnic ou Novarina ont une œuvre parallèle à leurs traductions des textes de la Bible qu’ils ont choisi de traduire. Parallèles… qui se rencontrent, sinusoïdes croisées qu’il est passionnant de suivre. Mais attention : leurs traductions de la Bible, bien que d’une extrême contemporanéité, ne sont pas plus en français courant que ne le sont leurs œuvres poétiques. Cela posé, peut-on « débondieuser » (comme dit H. Meschonnic) les textes bibliques sans tenir compte de la riche sédimentation dont ils sont porteurs et qui les porte ?

15

À la rentrée de 2001 paraissait une nouvelle traduction de la Bible aux éditions Bayard (La Bible. Nouvelle traduction) à laquelle ont collaboré exégètes et écrivains, croyants et non-croyants, tandis que H. Meschonnic publiait une nouvelle traduction des Psaumes (Gloires, DDB, 2001, précédée d’une très intéressante introduction de 50 pages : « La poétique du divin, pas le marché du signe » que ceux qu’effraient les 400 pages de l’ouvrage pourraient lire). Avant cela, il avait traduit le Cantique des cantiques : Le Chant des chants, dans Les Cinq Rouleaux, Gallimard, 1970. Et depuis la Genèse : Au commencement, DDB, 2002 ; Les Noms, suivi de l’Exode, DDB, 2003 ; Et il a appelé, traduction du Lévitique, DDB, 2005. Ces publications, surtout les premières, ont suscité de nombreuses polémiques (on pourra se reporter aussi au dossier « Coup de Bible », du numéro 76, automne 2001, de la revue L’Infini) et elles ont été relancées par l’excellent petit essai de F. Boyer : La Bible, notre exil, POL, septembre 2002 [2][2]  Ces polémiques cachent des débats qu’il peut être....

16

On sait que la traduction est une forme particulière de lecture, la réalisation écrite d’une lecture. Le texte français de la Bible n’a longtemps été que l’aboutissement d’une série de traductions qui sont autant de lectures, depuis l’hébreu, en passant par le grec de la Septante (les juifs d’Alexandrie au IIIe siècle avant J. C.), et le latin de la Vulgate (Saint-Jérôme, IVe siècle après J. C.). Le Concile de Trente, en 1546, bloque en amont l’accès aux textes grecs et hébreux (et freine, en aval, la traduction en langue vulgaire). Ce n’est qu’en 1943 (Pie XII, Divino afflante Spiritu) que l’Église catholique autorise officiellement la traduction à partir de l’hébreu.

Les traductions d’Henri Meschonnic

17

On a pensé, à différentes époques, que la succession des traductions entrainait une déperdition du sens. La traduction de la Septante, à la demande de Ptolémée II, par les Juifs vivant à Alexandrie et qui ne parlaient plus hébreu mais grec, aurait, pour des Juifs de l’époque, fait pleurer le ciel. Cela pourrait paraitre aujourd’hui la position de H. Meschonnic, pourtant lui-même traducteur et théoricien de la traduction. Il veut « déshelléniser, délatiniser, déchristianiser (…) la traduction de la Bible », juge que la Bible est « l’exemple majeur de la contradiction majeure propre à la civilisation occidentale (…). C’est une civilisation qui n’a, massivement, qu’un rapport de traduction avec ses textes fondateurs », et, de son point de vue, le cas du Nouveau Testament grec est « pire » que celui des traductions de la Bible hébraïque parce que le grec était déjà issu d’une succession de traductions (L’Utopie du juif, DDB, 2001, p. 229). C’est qu’il y a traduction et traduction. L’écoute de ce qu’il définit comme le « rythme », tardivement inscrit dans le texte par les Massorètes entre le Ve et le Xe siècle, est pour lui essentielle et peu de traducteurs, dit-il, sont capables de l’entendre et de le traduire par écrit. La traduction anglaise de la Bible commandée par Jacques 1er (la King James Version) et la traduction allemande de Luther échappent à sa critique radicale parce qu’elles sont des réussites littéraires, donc qui se lisent toujours, comme on lit toujours Shakespeare dans le texte (à vrai dire, seuls des happy few peuvent le faire ! ). Se défiant du sacré qui est une utilisation magique du langage, comme du religieux qui est une appropriation du divin par le pouvoir théologico-politique, H. Meschonnic travaille une « poétique du divin », dont il faudrait pouvoir discuter les rapports avec la conception romantique de la poésie.

Les traductions des éditions Bayard

18

C’est aussi le défi d’une traduction « poétique » que F. Boyer et son équipe de quarante-sept exégètes et écrivains ont voulu relever avec leur nouvelle traduction de la Bible chez Bayard. Parmi les écrivains, on trouve François Bon, Olivier Cadiot, Florence Delay, Jean Echenoz, Valère Novarina, Jacques Roubaud… Travail en binôme, d’un exégète et d’un écrivain pour un livre particulier, que H. Meschonnic critique en le réduisant à la néfaste dichotomie du fond et de la forme, ce dont se défendent bien sûr les écrivains-traducteurs (voir l’enquête de C. David dans Le Nouvel Observateur du 30 aout 2001).

19

À la fin de son court essai La Bible, notre exil F. Boyer en vient à faire l’hypothèse que « traduire est le mouvement originel du christianisme ». Mais sa réflexion dépasse le cadre du christianisme comme celui des notions de sacré ou de divin. Pour lui « il n’y a pas de message divin premier en tant qu’écriture sacrée, inhumaine, délivrée par une transcendance radicale inaccessible à l’humanité des cultures destinatrices », « Il n’y a qu’une langue d’accueil, pas de langue originelle ». Au delà d’une dispute théologique, F. Boyer touche à des questions qui intéressent le public beaucoup plus large des amoureux de la langue et de la littérature, et de ceux qui sont chargés de les transmettre : qu’est-ce que transmettre un héritage linguistique et littéraire ? Qu’est-ce que traduire ? Qu’est-ce que lire ? Qu’est-ce qu’écrire ? Pour creuser ces questions la Bible est un objet de réflexion privilégié. C’est en effet « un ensemble de textes reçus et adressés (…) accompagnés, dans l’histoire de leur réception, d’une lecture et de traditions de lecture ». « Son unité ne vient que du travail vivant de lecture et de réception dans les langues et les cultures des hommes ». « Pour la Bible, l’original n’est jamais qu’un écrit fixé par une tradition de lecture croyante ».

20

À ceux qui trouveraient par trop énigmatique ce titre La Bible, notre exil, je ne saurais mieux faire, je crois que de risquer ce centon : « C’est parce que les Écritures sont en exil dans notre monde, autrefois leur monde, parce que nous ne savons plus ni l’hébreu ni le grec des Écritures, parce qu’il n’existe aucun substitut moderne satisfaisant à la riche sédimentation du vocabulaire biblique, spirituel et théologique, façonné durant des millénaires par les maillons de plusieurs traditions, et la traversée de plusieurs cultures, qu’il faut faire apparaitre la présence absence de ces mots, leur exil dans notre culture. Plutôt que vouloir les retenir comme des paroles figées dans le passé, essayons de faire entendre à l’intérieur de notre propre langue comment la mort ou le silence de ces paroles nous parle ». Et encore ceci, sur la traduction « Quiconque passe sa vie à traduire sait que l’énigme qui grandit n’est jamais celle de l’autre langue mais bien celle de la langue dans laquelle nous écrivons. » Si bien que, comme je l’écrivais pour commencer, Frédéric Boyer dénonce le paradoxe d’une crispation à quoi pourraient bien ressembler les nouveaux programmes du collège ou les différents dictionnaires culturels de la Bible à destination des scolaires et des étudiants (dont il n’est pas question bien sûr de nier la grande nécessité) qui se sont multipliés ces dernières années. Pour ce qui est de la Bible, cette crispation revient à « ne pas comprendre l’acte biblique de notre culture ».

Des exemples

Au commencement…

21

Donner des exemples de différentes traductions d’un même texte et commenter ces différences dépasserait le cadre de ce qui ne veut être que l’indication d’un champ de réflexion. D’autant que dans les traductions de Meschonnic, ce sont les blancs qui font la ponctuation, le rythme, pour lui capital. Je tente quand même de reproduire les trois premiers versets de ce qu’on appelle communément « La Genèse » devenu avec lui Au commencement :

22

1 Au commencement que Dieu a créé

Le ciel et la terre

2 Et la terre était vaine et vide et l’ombre sur la

face du gouffre

Et le souffle de Dieu couve sur la face de

l’eau

3 Et Dieu a dit qu’il y ait la lumière

Et il y a eu la lumière

23

puis les mêmes versets de Premiers dans la traduction de F. Boyer et J. L’Hour, chez Bayard, reproduits ici sans aller à la ligne :

24

Premiers/ Dieu crée ciel et terre/ terre vide solitude/ noir au-dessus des fonds/ souffle de dieu/ mouvements au-dessus des eaux/

Dieu dit Lumière/ et lumière il y a

25

et aussi la traduction qu’en donne le poète J. Grosjean (Gallimard, 1987, préface de J. M. G. Le Clézio) :

26

1 D’abord Dieu a fait le ciel et la terre.

2 La terre était sans forme et vide. Les ténèbres étaient sur l’abîme et le souffle de Dieu planait sur les flots.

3 Dieu a dit : Lumière. Et il y a eu de la lumière.

27

Et puisque le début de l’évangile de Jean, traduit du grec, a longtemps été dit tous les dimanches de l’année dans la liturgie catholique, en voici les premiers versets dans la traduction de la Bible de Jérusalem et les mêmes dans celle des éditions Bayard, par F. Delay et l’exégète A. Marchadour :

28

Au commencement le Verbe était/ et le verbe était avec Dieu/ et le Verbe était Dieu/ Il était au commencement avec Dieu/ Tout fut par lui/ et sans lui rien ne fut/ De tout être il était la vie/ et la vie était la lumière des hommes/ et la lumière luit dans les ténèbres/ et les ténèbres n’ont pu l’atteindre. (Bible de Jérusalem)

Au commencement, la parole/ la parole avec Dieu/ Dieu, la parole/ Elle est au commencement avec Dieu/ Par elle tout est venu/ et sans elle rien n’a été fait de ce qui fut/ En elle, la vie/ la vie, lumière des hommes/ et la lumière brille à travers la nuit/ la nuit ne l’a pas saisie. (Nouvelle traduction, éditions Bayard)

Valère Novarina

29

Des lectures publiques de la nouvelle traduction de la Bible des éditions Bayard ont été données en 2002 au théâtre du Vieux-Colombier à Paris. En même temps, on lisait des textes de l’écrivain traducteur. Car une sorte d’échange semble s’être établi pour certains entre l’écriture de la Bible et l’écriture du reste de leur œuvre. À preuve cette traduction du prophète Amos, par V. Novarina aidé de l’exégète M. Dubreucq :

30

Yhwh dit : Pour trois forfaits d’Édom, oui pour quatre ! C’est sans retour. Parce qu’il a poursuivi son frère avec l’épée, étouffé toute miséricorde, parce que sa colère déchire sans fin, parce qu’il s’abandonne sans frein à la fureur, contre Témân, j’envoie un feu : les palais de Botsra sont dévorés. Yhwh dit : Pour trois forfaits des fils d’Ammôn, oui pour quatre ! C’est sans retour. Parce qu’ils ont éventré les femmes enceintes de Galaad pour gagner plus de terres, j’allume le feu aux murs de Rabba : ses palais sont dévorés.

31

et ce passage de L’Origine rouge (POL, 2000) :

32

Pour trois forfaits du Havre, oui pour quatre ! Je le juge sans retour. Parce qu’ils ont poursuivi leurs frères à l’épée, étouffé en eux-mêmes toute miséricorde, parce qu’ils s’abandonnent sans frein à la fureur, j’envoie un feu contre Rennes : les palais de Nice, Agen et Bordeaux sont détruits.

Parce qu’ils ont éventré les femmes enceintes d’Amiens pour avoir davantage de territoire, aux murs de Varennes, j’allume le feu : ses palais sont dévorés.

33

Mais ces citations sont incomplètes, maladroites, trop courtes, trop proches, il manque le souffle de la durée des imprécations, le « rythme » et l’ambigüité des similitudes d’autres passages. Il faudrait tout citer : les 4 pages de L’Origine rouge et les 12 pages d’Amos. Ce pourrait être la matière d’un bel exercice.

Des manières de lire

34

Cette question des multiples traductions du grand texte fondateur que constituent les Bibles débouche sur la question des manières de lire, qui sont une des préoccupations majeures de l’enseignant de langue et littérature, de la maternelle à l’université. En effet, si la critique profane est née jadis du travail des traductions et de l’exégèse bibliques avant de prendre son indépendance avec Spinoza et quelques autres, et si plus récemment l’exégèse biblique a profité des développements de la critique profane, en retour, la critique profane peut trouver avec la Bible non seulement un des textes fondateurs de notre société mais aussi un champ privilégié pour une réflexion sur l’expérience de lecture. On trouvera quelques développements en ce sens avec « Lecture littéraire, lecture croyante ? » dans l’ouvrage collectif dirigé par Vincent Jouve, L’Expérience de lecture, éditions L’Improviste, 2005.

Notes

[1]

Pour visiter la bibliothèque, il existe des guides. Je ne pourrai en présenter ici qu’un choix restreint sous forme d’une bibliographie sélective commentée. Ils s’adressent en général plus aux enseignants qu’aux élèves du collège. Je recommande tout particulièrement l’introduction et l’ouverture du livre d’A.-M. Pelletier : Lectures bibliques aux sources de la culture occidentale, Nathan-Cerf, 1995, 384 pages. Il y a là en quelques pages (5 à 22) une mise au point très riche et très claire. Et les analyses qui suivent de 15 textes choisis dans « l’Ancien Testament » et 8 textes dans le « Nouveau Testament », prolongées par quelques exemples de leur fortune dans la littérature et les arts, sont très éclairantes.

Pour compléter sous une autre forme cette information de base, on dispose du Dictionnaire culturel de la Bible (Nathan, 1995, 304 pages) et du Dictionnaire de culture biblique (DDB, 1993, 365 pages).

Pour les élèves on trouve :

– Dans la collection « Parcours de lecture », La Bible. L’Ancien Testament (n° 115) par A.-R. de Beaudrap en deux petits volumes : Parcours proprement dit, 128 pages, et petite anthologie CLB, 117 pages (Bertrand-Lacoste, 1998).

– Dans la collection « La bibliothèque Gallimard », La Bible, textes choisis, par X. de Chalendar et E. Dabois.

– Dans la collection « Repères pratiques », La Bible, par A. Paul (Nathan, 1995, 1998, 158 pages), offre une description très claire des Bibles et de leurs contextes historiques et géographiques (cartes et tableaux). L’analyse des textes eux-mêmes est un peu superficielle et la critique biblique s’en tient principalement à l’approche historique.

– Dans la collection « Découvertes-Gallimard », La Bible, par P. Gibert (Gallimard, 2000, 160 pages) est un guide très clair, à l’iconographie très riche, sans aucun commentaire des textes bibliques. Du même auteur La Petite histoire de l’exégèse biblique (Le Cerf, 1993, 271 pages), est un excellent ouvrage de vulgarisation à réserver aux enseignants.

Et dans un autre genre plus directement accessible aux élèves, Les Contes et légendes de la Bible. Du jardin d’Eden à la Terre promise, de M. Khan, avec des illustrations de Gustave Doré (Pocket Junior, n° J 085, 1994). Ce livre de poche est une anthologie de courts récits construits autour de grandes figures de la Torah, avec index et cahier de questions et de jeux.

[2]

Ces polémiques cachent des débats qu’il peut être intéressant de comparer avec ceux qui accompagnent la traduction française des œuvres complètes de Freud sous la direction de J. Laplanche aux PUF, particulièrement la publication de la traduction de Die Traumdeutung (dont le titre est passé successivement de La Science des rêves à L’Interprétation des rêves pour aboutir aujourd’hui à L’Interprétation du rêve), édition savante ou édition pour un large public ?, unification du vocabulaire par une sorte de « français freudien » ou respect des évolutions au cours de l’histoire, etc. (voir Le Monde du 7 février 2003) ?

Plan de l'article

  1. Des bibles
  2. La question des traductions
  3. Des traductions d’écrivains
  4. Les traductions d’Henri Meschonnic
  5. Les traductions des éditions Bayard
  6. Des exemples
    1. Au commencement…
    2. Valère Novarina
  7. Des manières de lire

Article précédent Pages 29 - 36 Article suivant
© 2010-2017 Cairn.info