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Le français aujourd'hui

2008/4 (n° 163)

  • Pages : 132
  • ISBN : 9782200924287
  • DOI : 10.3917/lfa.163.0017
  • Éditeur : Armand Colin

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L’adolescence est souvent considérée par les psychologues comme un âge particulièrement complexe, notamment dans l’élaboration de la personnalité. De la même façon, B. Lahire en souligne la spécificité sociologique : « ni enfance, ni vie adulte, la période adolescente ne se comprend qu’au croisement des contraintes scolaires, des contraintes parentales (plus ou moins homogènes) et des contraintes liées à la fratrie ou aux groupes de pairs fréquentés (ami (e) s ou petit (e) s ami (e) s dont les propriétés sociales et culturelles sont plus ou moins homogènes) » (Lahire, 2004 : 497-498). La place de la lecture, à cet âge de la vie, est ainsi un lieu intéressant d’examen de ces jeux de socialisations. En effet, liée aux impératifs scolaires, la lecture n’en entre pas moins en résonance avec les autres scènes sociales où doit se situer l’adolescent, qui composent cette entité difficile à définir, habituellement résumée dans le terme « identité », et notamment l’identité sexuée. Souvent appréhendées en termes de discriminations ou de distinctions sociales, les pratiques culturelles, et la lecture, peuvent ainsi être analysées selon les déterminations « genrées » : en quoi être une fille ou un garçon influe-t-il sur les pratiques lectorales, dans le volume de lectures, dans le choix des livres lus comme dans les façons de lire ? Et réciproquement, la lecture joue-t-elle un rôle dans la définition de soi comme fille ou comme garçon ?

La lecture, un mot féminin

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Les enquêtes statistiques (Donnat, 1998 ; Baudelot et al., 1999, Octobre, 2004…) établissent, d’édition en édition, la corrélation entre lecture et pratique féminine. S’interroger en termes de genres sur la lecture amène en effet d’emblée à cette constatation : la lecture est surtout une affaire de filles, adolescentes ou pas. Ainsi, selon les Pratiques culturelles des Français, les hommes sont plus nombreux à n’avoir lu aucun livre au cours des douze derniers mois (30 % contre 24 %). Quand ils sont lecteurs, ils lisent moins de livres que les femmes (19 en moyenne contre 22). L’écart irait même en s’accroissant, comme en témoigne la dernière Enquête sur la participation culturelle et sportive menée en 2003 par l’Insee, au point que O. Donnat parle de féminisation des pratiques culturelles en général, et de la lecture en particulier (Donnat, 2005).

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Les résultats obtenus par les enquêtes sur les lectures enfantines ou adolescentes confirment cette déclinaison de la lecture différenciée : quelle que soit la variable retenue, temps de lecture, lecture le soir, préférence du livre ou du film en cas d’adaptation cinématographique d’un livre, livres demandés en cadeau, inscription en bibliothèque etc., les filles apparaissent comme plus proches de la lecture de livres que les garçons. [1][1]  Dans le tableau 1, la colonne A1 rassemble les résultats...

Tableau 1 - en pourcentage

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Les enquêtes les plus récentes confirment ce constat statistique : les filles lisent davantage que les garçons. Les explications sont nombreuses : poids des stéréotypes de la fille lectrice, plus axée vers la sphère privée que les garçons, mais également, comme le souligne S. Octobre, l’importance de l’exemple parental, qui, comme nous l’avons vu, pour la lecture, est fortement féminin (Lahire, 1998 : 217-219). Elle insiste aussi sur le fait qu’à cette féminisation de la lecture dans l’espace familial s’ajoute le poids :

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Des injonctions scolaires et parascolaires véhiculées par un corps professionnel féminisé, qu'il s'agisse des enseignants ou des bibliothécaires… Cette féminisation des prescripteurs/médiateurs de la lecture peut rendre diffi cile son appropriation par les garçons, d’autant que l’exemple sexué de référence de ceux-ci – le père – se place en retrait, notamment dans le rapport au livre, la forme la plus légitime dans ce domaine. (Octobre, 2004 : 230)

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La mesure quantitative des différences ne peut cependant suffire à expliquer les rapports entre genre et lecture, car comme le rappelle B. Lahire au sujet des profils souvent élaborés à partir d’un dénombrement des livres lus :

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Il y a lecture et lecture, et il faut rappeler cette évidence contre les tendances les plus anodines (…) à faire comme si entre les « non-lecteurs » et les plus « faibles lecteurs » et les « forts lecteurs », la différence n’était qu’une différence quantitative. C’est non seulement le nombre de livres lus, mais aussi les types de livres lus et, surtout, le mode d’appropriation des livres, ce qui est « fabriqué » avec le livre, qui changent. (Lahire, 1993)

Genre de lecture

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Dans une bibliothèque ou une librairie, les filles et les garçons ne se servent pas aux mêmes rayonnages. Comme de la même façon, ils n’aiment pas les mêmes genres de musique, n’écoutent pas les mêmes radios, ne lisent pas les mêmes journaux, ne jouent pas aux mêmes jeux vidéos, ne font pas les mêmes sports, etc.

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Pour la lecture, les filles vont plus souvent que les garçons vers les romans classiques, les romans destinés à la jeunesse et ceux dont le héros est un adolescent, les témoignages et les romans psychologiques et sentimentaux. Les garçons, quant à eux, choisissent davantage que les filles la littérature de science fiction et d’aventure. Néanmoins, ces différences classiquement établies se conjuguent avec les divers supports de lecture : quand il s’agit de romans ou de récits, les filles rattrapent les garçons, même sur ces genres distinctifs (science-fiction) sur un support de bande dessinée, comme le montre l’enquête menée par C. Clermont et V. Lepaux auprès de grands collégiens en 2006. Le phénomène de la fantasy est à ce titre éloquent, et va à l’encontre de toute tentation d’essentialisation des gouts lectoraux. Traditionnellement associé au pôle masculin, ce genre est devenu, pour les romans, plus apprécié par les filles, sans doute suite aux nombreuses adaptations cinématographiques des dernières années. Les auteurs complètent leur analyse par une question sur les livres « préférés » : la tendance s’inverse alors puisque 55 % des garçons contre 33 % des filles déclarent un roman de fantasy comme livre préféré. De la même façon, si le lectorat de science fiction, au niveau de la pratique, est mixte, la préférence s’avère plus masculine. Signe de la prédilection des filles pour la lecture, les filles citent plus souvent un livre préféré que les garçons (75 % contre 59 %). De plus, parmi les collégiens qui donnent au moins un titre, on observe un écart lié au sexe : les filles citent 2,6 titres en moyenne pour 2,2 chez les garçons. Autre résultat notable, les préférences des garçons se concentrent sur un nombre plus réduit de titres que celles des filles, celles-ci se révélant ainsi plus éclectiques. En effet, les dix titres les plus fréquemment cités par les filles représentent 24 % de l’ensemble de leurs citations de livres préférés, contre 34 % chez les garçons.

Frequence de lecture des filles et des garçons selon le type de support et le genre (part des lectures « au moins une fois par mois », en %)

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Enfin, les résultats de deux enquêtes menées à quelques années d’intervalle convergent en ce qui concerne les titres des livres : dans une enquête menée en 2002 auprès d’adolescents de l’Ardèche arrivaient en tête des livres récemment lus comme des livres élus des titres choisis aussi bien par les filles que par les garçons (Titeuf, Harry Potter pour les derniers titres lus, Harry Potter pour le livre élu), la suite du palmarès révélant très vite une scission des gouts : Moi, Christiane F., treize ans, droguée, prostituée ; L’Herbe bleue et Le Journal d’Anne Frank élus livres marquants pour les unes, Le Seigneur des anneaux ; Astérix ; Titeuf ; Chair de poule pour les autres. Dans les livres lus, il est ainsi des titres exclusivement déclarés par l’un ou l’autre genre : Gaston Lagaffe ; XIII ; Thorgal ; Blueberry ; Joe Bar team ; Robinson Crusoé ; La Mort n’oublie personne ; Bilbo le Hobbit ne sont cités que par des garçons, Le Journal de Bridget Jones ; Moi ; Christiane F. ; Jamais sans ma fille ; La Nuit des temps ; Le Journal d’Anne Frank ; L’Alchimiste ; Et si c’était vrai ; Love Story ; L’Enfant dans le placard ne sont cités que par des filles.

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L’enquête menée par C. Clermont et V. Lepaux vient corroborer cette répartition, en révélant également, à côté des témoignages et des romans pour adolescents plus « classiques » (Un sac de billes, etc.)  [2][2]  Comme le remarquent les auteurs, il s’agit de livres..., la percée en quelques années des « collections pour filles » (par exemple Quatre filles pour un jean, etc.), ainsi que le gout mixte pour la fantasy (six titres communs aux filles et garçons dans le palmarès des livres les plus cités comme livres préférés).

Palmarès comparés des livres préférés des filles et des garçons (nombre de citation décroissant)

Le genre : principe discriminant ?

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Les enquêtes qualitatives saisissent également des tendances statistiques des préférences sexuellement différenciées. Dans le cadre d’une thèse visant l’étude sociologique de la construction scolaire et extrascolaire des habitudes de lecture et de leur mise en œuvre, des entretiens avec 77 élèves de seconde d’enseignement général, de sexe et d’origine sociale variés ont été réalisés (Renard, 2007). Il apparait notamment – et comme dans d’autres enquêtes – que, face aux garçons qui affirment leurs gouts pour les récits de guerre ou qui dénigrent les magazines féminins, des filles expriment leurs désintérêts pour les récits de science fiction, les « robots » ou disent leur appréciation des récits d’histoires d’enfances malheureuses. Nadine attribue de la sorte sa dépréciation des romans de science-fiction et son appréciation des romans « tristes, psychologiques » à leurs genres ou registres respectifs :

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« je lis… tout ce qui est… un peu toutes les sortes en fait hein. Ça peut donc passer du roman policier… à la… au roman un peu… d’amour, au roman… très triste, psychologique… un peu flou… enfin, c’est… je sais pas c’est… À part science-fiction. J’aime pas la science-fiction (t’en as déjà lu ?) ouais pour… pour/Ah oui en quatrième, c’était… Un monde fantastique je sais pas quoi… mais enfin bon : un livre pff ’… Nan vraiment c’est pas des trucs qui me plait, qui me plaisent. Ah non vraiment… la science-fiction, je suis vraiment pas… Non, je sais pas, ça m’attire pas. Pourtant, je veux dire ça peut… je sais pas pourquoi j’ai les/J’ai pas vraiment de raison mais… c’est pas des sujets… c’est/Je trouve ça FROID (hum hum) ouais… des robots, des extraterrestres… dans les fusées… les voyages intra… intraplanétaires pff’ ! Non. Vraiment ça me plait pas » (Nadine, 15 ans ; père : commercial en milieu scientifique, ingénieur chimiste, bac +5 ; mère : pharmacienne - chef de laboratoire : a travaillé longtemps pour l’agence française du médicament, est depuis peu à l’OMS, études supérieures).

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Mais si la mise en avant des genres et types d’imprimés fait apparaitre des intérêts socialement constitués et différenciés pour des activités, sujets, mises en mots et traitements du réel spécifiques (Mauger, Poliak et Pudal, 1999 : 219-234), elle manifeste aussi une habitude particulière à caractériser les gouts et dégouts lectoraux, donnant le primat à l’évocation des caractéristiques textuelles [3][3]  L’étude de la constitution des habitudes de lecture.... Toutefois, dans l’expression des gouts et dégouts lectoraux se lisent aussi parfois les affiliations ou au contraire les mises à distance, pas forcément volontaires et conscientes, des lectorats supposés des différents types d’imprimés ou genre de livres (Bourdieu, 1979 ; Lahire, 2004). En condamnant le contenu des magazines type Gala relatant la vie de gens riches et non membres de l’entourage proche, Lagdar tient à distance les magazines lus par une fille :

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« [ma sœur] Elle achète ELLE et… Gala (ouais) c’est tout… (et tu les regardes des fois ?) Franchement… pff’… […] la vie des stars… ça m’intéresse pas. Je vois vraiment pas ce qu’i… ça va m’apprendre… de savoir leurs… C’est vrai… ! Si i z’ont fait ça : par exemple… Mel Gibson bien il s’est marié avec elle et ben… Qu’est-ce que ça peut me faire ? (hum hum) franchement… c’est pas mon pote hein [petit rire des deux] Voilà. Franchement… je vois vraiment pas ce qu’i… à quoi ça va me servir hein ! […] C’est pas mes affaires ! C’est pas mon frère hein ! C’est pas quelqu’un de ma famille hein ! (hum hum) c’est juste une personne qui gagne des millions par an… Mais c’est tout hein ! [petit silence] voilà quoi » (Lagdar, 17 ans ; père : ouvrier chaudronnier en invalidité ; mère : femme au foyer ; pas de scolarité supposée en Algérie).

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De fait, l’expression des gouts et dégouts lectoraux attire l’attention sur l’inscription des pratiques de lecture dans des sociabilités et sur l’interférence des préférences lectorales et des processus de socialisation sexuée. Les régularités statistiques en matière de préférence lectorale manifestent la prégnance des processus de socialisation par reproduction linéaire : identification aux individus de sexe identique par réalisation de lectures semblables et différenciation aux individus de sexe opposé par évitement de leurs lectures. Mais les exceptions statistiques peuvent également être éclairées par cette approche. En effet, selon leur place dans la configuration familiale ou amicale, et selon les principes structurant ces configurations, les adolescents sont conduits à être sensibles à des sollicitations lectorales différentes, et à construire des gouts lectoraux spécifiques.

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Ainsi, la configuration familiale dans laquelle Arthur évolue l’a amené à privilégier les sociabilités lectorales avec son père plutôt qu’avec sa mère, et à construire des intérêts culturels à distance de la littérature classique. Ses parents, qui ont tous les deux fait des études de médecine, le soutiennent dans son désir de devenir chercheur en biologie. Ils encouragent son investissement dans les disciplines scientifiques en lui conseillant de lire ses manuels et de réaliser des exercices supplémentaires, de s’entrainer à l’exercice d’apprentissage par cœur, etc. Par ailleurs, bien qu’encourageant Arthur à lire de la littérature, sa mère, grande lectrice, a noué des sociabilités lectorales plus intenses avec sa fille ainée, et se fait moins insistante auprès de ses cadets (Arthur et sa sœur jumelle). Arthur partage peu de lectures avec elle. Il ne feuillette ni ses romans, ni son magazine Télérama, au mieux, lit-il les romans qu’elle lui achète en se fiant aux critiques littéraires du magazine (c’est de la sorte qu’il a lu Junk lorsqu’il était en 3e). En revanche, Arthur se plait à lire les magazines « auto » paternels et achète des magazines liés à ses propres intérêts (non professionnels mais scolaires ou sportifs). La lecture de magazines s’inscrit dans des sociabilités père/fils autour d’autres pratiques, mais y occupe une place mineure. La télévision et les programmes sportifs la devancent nettement : Arthur et son père regardent ensemble les programmes d’Eurosport et Canal +.

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À l’inverse, Bastien a construit d’autres sociabilités lectorales au sein de sa famille alors que ses parents ont des lectures proches de celles des parents d’Arthur. Sa place dans la configuration familiale n’est sans doute pas pour rien dans cette différence. En effet, à l’inverse d’Arthur, Bastien est l’ainé d’une fratrie où les filles sont encore des enfants. Tout se passe comme si cette position avait favorisé la construction de sociabilités lectorales entre Bastien et sa mère autour de la littérature classique et romanesque. Celles-ci n’ont toutefois pas empêché l’instauration de sociabilités lectorales entre Bastien et son père : ils lisent tous deux des magazines économiques et un journal sportif. Les différenciations des lectures selon le sexe ne sont donc pas systématiques. De même, Marie-Eve est devenue lectrice et amatrice de littérature de science-fiction et d’heroïc fantasy en suivant les sollicitations lectorales de l’une de ses tantes, peu attentive à des différenciations sexuées. Celle-ci lui offre en effet régulièrement pour Noël et ses anniversaires des livres appréciés de son fils, plus âgé que Marie-Eve et amateur de Tolkien. Elle lui a permis de connaitre et d’apprécier notamment Le Seigneur des anneaux ; À la croisée des mondes, etc. :

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« le premier tome [de À la croisée des mondes] on me l’a offert aussi (ouais ?) ça je… ça c’est vraiment/Je l’ai… en fait je l’ai pas choisi ! (ouais) mais euh… bon je me suis lancée dedans et ça m’a beaucoup plu (c’est tes parents qui te l’ont offert, ou ?) nan. C’est… nan ça c’est une tante (une tante ?) ouais (qui savait que t’aimais bien le… le fantastique ?) non ! Pas spécialement. » ; « (Je me souviens plus comment t’as connu… Tolkien ?) euh… ben en fait j’en avais entendu parler ! Je sais plus par qui, ni par quoi ! (ouais ! ) et euh… et on me l’a offert à Noël (oui ! Voilà c’est ça… ta tante ! Nan ta tante, c’est… La Croisée des mondes) si si c’est ma tante ! Mais elle m’a aussi offert Tolkien » ; « le fantastique ben j’ai un cousin qui aime bien aussi et qui… qui aime beaucoup Tolkien mais… bon il est beaucoup plus grand que moi… il a vingt-trois ans » (Marie-Eve, 15 ans ; père : ingénieur en fluides, bac + 5 ; mère : statisticienne, bac + 5, économie).

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C’est l’importance des discussions familiales autour du sport, la vision partagée de retransmissions télévisées d’évènements sportifs, la présence au domicile de L’Équipe, lu par le père, la médiatisation du football avec la coupe du monde et l’expansion des discussions amicales autour du sport, la fréquentation du stade de foot local en compagnie de son père, comme activité propice aux retrouvailles filiales l’année d’une décohabitation du domicile parental pour intégrer un établissement scolaire sélectif, etc. qui ont fait de Karine une lectrice régulière du journal sportif  [4][4]  Karine a 15 ans. Son père est technico-commercial.... Partant, malgré la rapidité d’une formule se faisant l’écho des tendances statistiques, il semble moins intéressant de dire d’une fille comme Karine, lisant L’Équipe, qu’elle a des gouts de garçon, en attribuant aux textes des caractéristiques qui satisfont à des lectorats succinctement identifiés, que de montrer les conditions qui l’ont amenée à effectuer cette lecture.

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En prêtant attention aux sollicitations et sollicitateurs, on peut ainsi comprendre et rendre compte des régularités mais aussi des exceptions statistiques en matière de lectures (des filles lectrices de science-fiction, des garçons lecteurs de magazines féminins ou people, ou de littérature classique, etc.). On souligne ainsi le caractère construit des gouts lectoraux et l’on pointe que les textes ne déterminent pas à eux-seuls, par des caractéristiques stylistiques ou thématiques, leur lectorat.

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On comprend d’autant mieux les enjeux de telles précisions que les différences filles/garçons ne sont pas seules en jeu mais peuvent côtoyer d’autres caractérisations des lecteurs dans des discours qui tendent, in fine, volontairement ou non, à naturaliser des traits, des gouts, des intérêts, des croyances, etc. Ces discours risquent toujours de justifier un monde social inégalitaire et empêchent de comprendre les difficultés possibles de l’enseignement de telles ou telles habitudes de lecture, ou de réfléchir aux manières de les surmonter en tenant compte de la complexité de la réalité, de l’intensité des relations qui soutiennent parfois telle lecture, etc.

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S’appuyant tant sur des enquêtes quantitatives que qualitatives, cet article montre que loin de devoir être opposées, ces approches peuvent se combiner et être complémentaires, lorsqu’elles s’inscrivent dans des perspectives théoriques compatibles et ne s’attachent pas à défendre des domaines de recherche réservés [5][5]  F. de Singly suggérait ainsi de rompre avec « une.... Tout d’abord, les enquêtes statistiques offrent aux enquêtes qualitatives un cadrage des pratiques permettant d’établir des régularités. À l’inverse, les enquêtes qualitatives permettent de saisir des processus et de réinscrire dans des configurations relationnelles des pratiques et caractérisations sociales que les enquêtes statistiques condensent. Ensuite, les unes comme les autres peuvent étudier et objectiver précisément les lectures (les imprimés lus, les imprimés préférés, etc.) tout en veillant à ne pas négliger la caractérisation sociale des lecteurs que ce soit selon le sexe, l’âge, le milieu d’origine ou le parcours scolaire. De plus, les unes comme les autres permettent à la fois de rendre compte des tendances statistiques, et des exceptions. Le choix des indicateurs, avec par exemple la précision des titres lus, comme la reconstruction des intérêts lectoraux à partir des sociabilités lectorales, favorisent une approche nuancée et dénaturalisante des gouts lectoraux.

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Cette combinaison de résultats d’enquêtes nous a permis de pointer l’intérêt de l’étude des pratiques de lecture sous l’angle des différences filles/ garçons. En effet, tendanciellement, les filles et les garçons lisent des imprimés différents et ont des préférences variées. Toutefois, ces tendances n’annulent pas les exceptions statistiques. Et, tendances comme exceptions peuvent être éclairées par l’inscription des pratiques et des gouts dans des configurations relationnelles. L’étude œuvre donc pour une dénaturalisation des différences sexuées : si variations il y a entre filles et garçons, elles sont socialement constituées et ne sont pas mécaniques.


Éléments bibliographiques

  • • BAUDELOT C., CARTIER M. & DÉTREZ C. (1999), Et pourtant ils lisent, Paris, Le Seuil.
  • • BOURDIEU P. (1979), La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit.
  • • CLERMONT C. & LEPAUX V. (2008), « Pratiques de lecture des grands collégiens : lectures par genres, lectures des genres », communication à la journée d’étude du 19 mars 2008, Thémat’IC 2008, Lisec, IUT Université Norbert Schuman, Strasbourg.
  • • DÉTREZ C., (avec COTELETTE P. et PLUVINET C.) (2007), « Lectures des filles et des garçons : à propos du Seigneur des anneaux », dans H. Eckert & S. Faure (dir.), Les Jeunes et l’agencement des sexes, Paris, La Dispute.
  • • DONNAT O. (1998), Les Pratiques culturelles des Français, Paris, La Documentation française.
  • • DONNAT O. (2005), « La féminisation des pratiques culturelles », Développement culturel, n° 147.
  • • LAHIRE B. (1993), La Raison des plus faibles, Lyon, Presses universitaires de Lyon.
  • • LAHIRE B. (1998), L’Homme pluriel. Les ressorts de l’action, Paris, Nathan.
  • • LAHIRE B. (2004), La Culture des individus. Dissonances culturelles et distinctions de soi, Paris, La Découverte.
  • • MAUGER G., POLIAK C. & PUDAL B. (1999), Histoires de lecteurs, Paris, Nathan.
  • • OCTOBRE S. (2004), Les Loisirs culturels des 6-14 ans, Paris, la Documentation française.
  • • PASQUIER D. (2005), Cultures lycéennes. La tyrannie de la majorité, Paris, Autrement.
  • • POULAIN M. (dir.) (1993), Lire en France aujourd’hui, Paris, Cercle de la librairie.
  • • RENARD F. (2007), Les Lectures scolaires et extrascolaires de lycéens : entre habitudes constituées et sollicitations contextuelles, thèse de doctorat en Sociologie, Université Louis Lumière Lyon 2.
  • • SINGLY DE F. (2006), Les Adonaissants, Paris, Armand Colin.

Notes

[1]

Dans le tableau 1, la colonne A1 rassemble les résultats obtenus pour la première année d’interrogation, soit la classe de troisième pour les adolescents n’ayant pas redoublé. La colonne A4 concerne les adolescents interrogés trois ans plus tard, soit au niveau de la terminale. Il faut cependant replacer le genre dans l’ensemble des variations, et souligner que l’écart que le genre induit est, à de rares exceptions près, toujours inférieur aux différences entrainées par la situation sociale ou scolaire. Données tirées de la thèse de doctorat : C. Détrez, Finie, la lecture ? Lire au collège, lire au lycée : une enquête longitudinale, thèse pour le doctorat des sciences sociales sous la direction de C. Baudelot, Paris, EHESS, sept. 1998, 539 p.

[2]

Comme le remarquent les auteurs, il s’agit de livres traitant de la 2e guerre mondiale, au programme d’histoire de la classe de 3e. Ils en concluent une plus forte incidence des prescriptions scolaires sur les gouts en matière de lecture des filles.

[3]

L’étude de la constitution des habitudes de lecture souligne la place de l’institution scolaire et de l’organisation de la production et de la distribution des imprimés dans cette attribution des intérêts lectoraux à des caractéristiques textuelles (Renard, 2007 : 273-415).

[4]

Karine a 15 ans. Son père est technico-commercial au chômage au moment de l’entretien, après avoir été informaticien. Il possède le baccalauréat. Sa mère est comptable dans l’informatique et est également détentrice du baccalauréat.

[5]

F. de Singly suggérait ainsi de rompre avec « une division du travail scientifique – avec la dichotomie des méthodes –, avec le partage entre l’objectivation des différenciations sociales dans l’appropriation des livres grâce aux enquêtes par questionnaire, et la démarche compréhensive des parcours autobiographiques grâce aux récits de vie, aux entretiens » (De Singly, 1993 : 160).

Résumé

Français

Souvent appréhendées en termes de discriminations ou de distinctions sociales, les pratiques culturelles et la lecture peuvent aussi être analysées selon les déterminations « genrées ». Sans surprise, les enquêtes montrent que la lecture est surtout une affaire de filles, adolescentes ou pas et que, tendanciellement, les filles et les garçons lisent des imprimés différents et ont des préférences variées. Toutefois, ces constantes n’annulent pas les exceptions statistiques et tendances comme exceptions peuvent être éclairées par l’inscription des pratiques et des gouts dans des configurations relationnelles. L’étude œuvre donc pour une dénaturalisation des différences sexuées : si variations il y a entre filles et garçons, elles sont socialement constituées et ne sont pas mécaniques.

Mots-clés

  • pratiques culturelles
  • pratiques de lecture
  • sociologie
  • adolescence
  • genre

Plan de l'article

  1. La lecture, un mot féminin
  2. Genre de lecture
  3. Le genre : principe discriminant ?

Pour citer cet article

DÉTREZ Christine, Renard Fanny, « " Avoir bon genre ? " : les lectures à l'adolescence », Le français aujourd'hui, 4/2008 (n° 163), p. 17-27.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-francais-aujourd-hui-2008-4-page-17.htm
DOI : 10.3917/lfa.163.0017


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