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1 En 1973, Hélène Cixous fondait à Vincennes (aujourd’hui Paris 8, Vincennes à Saint-Denis) le Centre de recherches en études féminines. Un an plus tard, elle créait un doctorat pluridisciplinaire en « études féminines ». En 2008, le Centre de recherches en études féminines, renommé Centre d’études féminines et d’études de genre depuis 2006, délivre toujours un doctorat pluridisciplinaire en « études féminines et de genre ». Il propose aussi un master « recherche » intitulé « Genre, Pensées des différences, Rapports de sexe ». On y étudie la construction et l’inscription des identités, des différences et des hiérarchies de sexe, mais aussi les modes de transgression, de déstabilisation ou d’abolition de celles-ci, dans les sociétés, les cultures, les institutions, les discours et les textes.

2 Ce qui fait la force et la spécificité de ce centre, c’est la collaboration en son sein de disciplines qui relèvent à la fois des sciences humaines et sociales (anthropologie, histoire, sciences de l’éducation, psychanalyse, psychologie sociale, science politique, sociologie) et de ce qu’on appelle les humanités dans le monde anglosaxon (langues, littérature, philosophie, études culturelles, esthétique théorique). Ce centre attire depuis son origine de jeunes chercheuses et chercheurs venus du monde entier. On constate aussi depuis quelques années un intérêt grandissant pour notre champ d’études de la part d’étudiants hexagonaux. Si la majorité des inscrit (e) s sont de « sexe » féminin, le Centre accueille depuis toujours des étudiants des deux sexes.

3 Longtemps unique formation doctorale dans ce domaine en France, le Centre d’études féminines et d’études de genre de Paris 8 demeure le seul lieu universitaire à proposer une formation véritablement autonome en « études féminines » et « études de genre » dans l’hexagone. Il est encore à ce jour le seul à délivrer à la fois un diplôme de master en deux ans et un doctorat.

4 Que s’est-il passé entre 1974, date de la création du doctorat en études féminines et 2008 ? Quels courants politiques, théoriques et épistémologiques ont rendu possible, voire précipité, l’ouverture d’un tel champ de recherche ? Quels débats ont marqué l’histoire épistémologique de ce champ ? Comment comprendre les résistances à la fois idéologiques et institutionnelles qui ont freiné son développement en France, et, inversement, que penser de sa nouvelle légitimité et de son relatif essor aujourd’hui dans le paysage universitaire français ?

5 Le Centre de recherches en études féminines est le contemporain des tout premiers programmes universitaires consacrés aux États-Unis à l’étude de questions « féminines » et/ou « féministes ». Ceux-ci virent le jour au début des années soixante-dix, sous le nom de Women’s Studies. Comme l’indique le double génitif de l’intitulé en anglais, il s’agissait d’ouvrir un champ d’études qui soit à la fois consacré aux femmes et animé par elles. L’ouverture d’un tel champ s’inscrivait dans un double contexte, historico-politique et épistémologique : d’une part, les mouvements de contestation politique des années soixante en Occident avaient donné pour la première fois une place centrale à la question de la sexualité, donc des rapports entre les sexes, comme question politique, champ de rapports de force complexes, ou encore cible par excellence de ce que M. Foucault a nommé le biopouvoir (Foucault, 1976-1984) ; d’autre part, la mise en cause de l’universalisme abstrait de l’humanisme occidental sous les coups de butoir croisés d’une certaine anthropologie et de la philosophie post-existentialiste rendaient possible, voire urgente, la mise en évidence du jeu de la différence des sexes dans les rapports humains, pris dans leur dimension sociale, culturelle, symbolique et politique. La création du Centre de recherche en études féminines s’inscrit donc dans ce double contexte : émergence de ce qu’on appelait les « mouvements de femmes » au début des années soixante-dix et profond renouvellement du paysage épistémologique des sciences humaines et sociales qui favorisa au même moment et au même endroit (Vincennes) l’émergence de « disciplines », d’objets ou de champs de recherche nouveaux.

6 En nommant ce nouveau champ de recherche « études féminines », H. Cixous ne proposait pas simplement une traduction de son homologue anglo-américain, les Women’s Studies. Certes, il s’agissait bien de faire apparaitre et reconnaitre à la fois un point de vue et un « continent » (le point de vue et le continent « femme ») minorisés, voire exclus ou tout simplement effacés du champ de la pensée et du savoir traditionnellement conçu comme « neutre » par ses arpenteurs masculins. Mais le choix de l’épithète « féminin » plutôt que du substantif « femme » signalait aussi que les « études féminines » ne se voulaient pas seulement, pas simplement, études de femmes sur les femmes. Dans « Sorties », texte-manifeste de La Jeune née (Cixous, 1975) paru l’année de la création du Centre, H. Cixous citait Shakespeare, Kleist et Genet au titre de l’ « écriture féminine » : manière de dire que le féminin, s’il désigne la place de l’autre méconnu (e) ou secondarisé (e) par les schémas dominants, n’est pas l’apanage des femmes. Dès lors que « masculin » et « féminin » ne renvoient plus au partage entre hommes et femmes, on risque de ne plus très bien savoir ce que peuvent être, encore moins ce que doivent être, des « études féminines ». Mais cette incertitude était productive : elle obligeait à remettre en cause tous les présupposés concernant les différences de sexe et de genre ; elle permettait d’échapper à telle programmation ou prescription doctrinaire ; enfin et surtout, à une époque où la notion de « genre » n’occupait guère de place dans la pensée féministe et dans la « théorie » en général, elle signifiait que les « études féminines » ne s’inscrivaient pas, quoi qu’on en ait dit, dans une mouvance identitaire.

7 Si Freud est l’un des premiers à avoir théorisé la distinction entre le sexe anatomique et le genre (féminin ou masculin) d’un individu, c’est le formidable essor de la « théorie féministe » (feminist theory) dans le monde anglo-américain entre 1970 et 1990 qui a provoqué la transformation d’un mot du lexique anglais, gender, lui-même emprunté au français, genre, et réservé jusque-là à un usage taxinomique dans le domaine de la grammaire, en puissant levier conceptuel. Impossible de résumer ici les multiples acceptions et utilisations de ce terme au sein de la « théorie féministe » qui s’est progressivement constituée, au cours de ces décennies, en théorie du genre. Je dirais simplement que, si la notion de « genre » dans le monde anglosaxon a bien servi à souligner le caractère socialement « construit » et la contingence, donc la variabilité historique et culturelle, des identités sexuelles, elle a donné lieu à d’infinies variations théoriques, qui sont elles-mêmes le produit de la rencontre fructueuse entre la théorie féministe et ce qu’on a appelé la pensée française pendant cette période (en l’occurrence et en particulier M. Foucault et la pensée de la « sexualité » comme phénomène historique et politique, J. Derrida et la déconstruction du dualisme sexuel ou encore du phallogocentrisme, J. Lacan et la conception de la différence sexuelle comme différence symbolique, et bien sûr les penseuses de la différence sexuelle en dialogue avec les penseurs mentionnés tels que H. Cixous ou L. Irigaray).

8 En ce sens, la publication de Gender Trouble par Judith Butler en 1990 n’a pas eu un caractère inaugural, contrairement à ce que l’on semble croire en France aujourd’hui. La force et l’attrait de son propos tenaient plutôt à sa capacité de récapitulation critique de vingt ans de dialogue fructueux entre la pensée française et la théorie féministe anglo-américaine.

9 Toutefois, la substitution progressive, au cours de cette période, de la notion de « genre » à celle de « femme » comme objet « propre » de ce nouveau champ de recherche ne tient pas seulement à des influences théoriques nouvelles. Il tient aussi à la tentative de résoudre une difficulté politique : l’hétérogénéité des positions, des identifications et des perspectives de tel ou tel groupe de femmes selon leur appartenance de classe, de race, de culture ou encore selon leur orientation sexuelle, a conduit rapidement à une mise en question de la catégorie « femme », considérée comme indument totalisante et homogénéisante, et, partant, à une crise de la définition et de la visée de ce champ d’études. Le « genre », conçu comme une composante identitaire parmi d’autres, et non comme fondement et totalité de l’expérience subjective et de l’assignation sociale, a donc aussi servi à sortir de cette impasse, sans que l’on renonce pour autant à analyser les mécanismes de subjectivation et de formation de l’identité sociale ou encore les formes de domination sexuées.

10 C’est dire que le champ d’études qui s’est ouvert au début des années soixante-dix est un champ en perpétuel renouvellement. Les idiomes changent, les questions demeurent (celle des origines et des manifestations de la misogynie par exemple), et d’autres questions apparaissent, précipitées pour certaines par la nouvelle configuration des rapports entre les sexes en régime postcolonial ou multiculturel. Le « genre » lui-même comme objet théorique et outil d’analyse fait maintenant l’objet d’une contestation au sein même du champ de recherche qui a vu son émergence et sa promotion. De même que la notion de « genre » cherchait à pallier les insuffisances théoriques et politiques de la notion de différence sexuelle, de même aujourd’hui, la déconstruction de la binarité constitutive de la notion de genre (masculin/féminin) comme de celle de sexe (mâle/femelle) ou encore la difficulté de penser la sexualité (ses formes, ses orientations, ses buts, ses pratiques, la répression ou le contrôle dont elle peut faire l’objet) à partir de la notion de genre, poussent un certain nombre de théoriciens de ces questions à délaisser le terrain du « genre » au profit de celui des « sexualités ». La « sagesse » dans ce domaine consisterait peut-être à tenir ensemble tous ces termes (différence (s) sexuelle (s), genre, sexualité (s)), à les faire jouer ensemble ou l’un contre l’autre sans effacement ou substitution de l’un à l’autre. C’est bien ce que tente de faire quelqu’un comme J. Butler. Il n’en faut sans doute pas moins pour tenter de rendre compte d’un champ de relations, de manifestations et de forces aussi complexe, qui affecte toutes les pratiques sociales mais aussi, différemment, nos modes de pensée, nos formes et nos objets de savoir.

11 Prenant acte de ces développements, les programmes, départements et centres de recherche consacrés à ce domaine dans le monde anglosaxon ont progressivement abandonné l’appellation simple de Women’s Studies à partir de la fin des années quatre-vingt-dix. Certains se sont appelés Gender Studies, d’autres Transnational Feminist Studies, d’autres encore Feminist, Gender and Sexuality Studies. Des programmes de Lesbian, Gay, Bisexual and Transgender Studies ou encore de Queer Studies ont également vu le jour, en articulation avec les programmes d’origine « féministe » ; chercheurs et chercheuses dans le domaine du « genre » et de la « sexualité » s’inscrivent d’ailleurs souvent à la fois dans les anciennes Women’s Studies et dans les nouvelles Queer Studies.

12 C’est dans ce contexte que le Centre de l’université de Paris 8 est devenu à son tour Centre d’études féminines et d’études de genre. Ce changement de nom ne signale pas seulement un infléchissement théorique. La trajectoire linguistique du mot « genre » (du français à l’anglais et retour) et sa fortune en France aujourd’hui, dans des contextes universitaires ou féministes, mais aussi dans les médias et les lieux de production de la norme linguistique (dans les documents officiels en langue française de l’Unesco, le mot « genre » a remplacé le mot « sexe »), témoignent à la fois, et de façon ambigüe, de l’anglicisation, voire de l’américanisation du monde, et de l’impact de la « théorie féministe ». Enfin, l’évolution récente de l’usage de ce terme nous rappelle que les études de genre ou gender studies, au XXe siècle et encore aujourd’hui, ont pour la plus grande part une histoire et une langue franco-anglo-américaines. Depuis la publication du Deuxième Sexe par S. De Beauvoir (1949) à son retour d’Amérique en passant par la réception américaine de la pensée française dans le domaine de la sexualité et du genre, et jusqu’à la récente traduction en France des principaux travaux américains dans ce domaine, qui sont eux-mêmes, pour une large part, des « digests » critiques de cette « pensée », comme on la nomme outre-atlantique, la théorie féministe et les idiomes dans lesquels elle se formule ou s’est formulée jusqu’à présent sont franco-anglo-américains. On ne peut donc, lorsqu’on pense à ces questions, faire l’économie du problème du rapport entre une politique et une conception des genres d’une part, et, de l’autre, les langues et les cultures dans lesquelles celles-ci s’élaborent.

13 Si la réflexion sur le sexe, le genre et la sexualité a enrichi, sinon transformé, la pensée et l’épistémologie occidentales, comment expliquer qu’en France, ce champ de recherche ait peiné à trouver place dans les institutions de recherche et de transmission du savoir ? Comment se fait-il que le Centre d’études féminines et d’études de genre de Paris 8, l’un des premiers à avoir vu le jour en Europe, soit resté si longtemps le seul en France à offrir une formation dans ce domaine et le seul encore aujourd’hui à délivrer deux diplômes, quand partout ailleurs aux États-Unis et en Europe de tels programmes ou départements se multipliaient ? Qu’est-ce qui explique les tribulations institutionnelles du Centre, menacé plusieurs fois de disparition au cours de ses trente-cinq ans d’existence par les « experts » du ministère de l’Enseignement supérieur quand ce n’était pas par les ministres eux-mêmes, mais aussi peu soutenu au sein même de l’université de Vincennes ou plus généralement dans le monde intellectuel français ? Il y a à cela des causes multiples, que je ne puis qu’énumérer. Le centralisme du système universitaire français et le contrôle de son offre de formation par l’état, contrôle encore renforcé aujourd’hui par les nouveaux dispositifs de gestion nationale de la recherche, rend très difficile l’innovation. Dans ses modes de recrutement, dans ses rituels, l’institution universitaire perpétue sans même s’en rendre compte un modèle hiérarchique qu’on peut encore qualifier de patriarcal. À l’exception de ce qui s’est passé au Centre expérimental de Vincennes, 1968 n’a pas mis fin au mandarinat. Or les « mandarins » ont toujours été de genre, sinon de sexe, masculin. La méfiance à l’égard de notre domaine de recherche s’est sans doute aussi nourrie d’un certain consensus intellectuel français concernant les rapports entre éducation et universalisme. En d’autres termes, alors même que la distinction hiérarchique des sexes, la constitution duelle des genres, ou encore les complications du désir ou de la haine de l’ « autre », sont des phénomènes sinon universels, du moins très largement répandus, l’étude de ces phénomènes a été considérée comme relevant d’une idéologie particulariste, sinon communautariste. Il en est résulté une profonde méconnaissance de la nature des savoirs dispensés et des analyses développées au sein de notre Centre. Enfin, la violence des dissensions politiques et intellectuelles au sein même de ce champ ont longtemps contribué à entraver son développement. Cette violence a selon moi une double origine : elle a longtemps été l’expression résiduelle des querelles philosophiques et politiques qui ont divisé le mouvement des femmes en France. Mais si ces querelles ont parfois pris la forme d’un affrontement délétère, n’est-ce pas justement parce qu’aucun forum autorisé ne permettait à ces différends de s’exprimer sous la forme d’un débat pacifique ? L’absence de légitimité, la fragilité des assises institutionnelles de ce domaine de recherche, ont certainement contribué à exacerber les tensions. Les différends théoriques et politiques sont évidemment nombreux et inévitables dans ce champ, qui touche de si près à nos modes d’existence. Mais le ton n’est pas le même en France et aux États-Unis, où la légitimité de ce champ d’études et la solidarité institutionnelle sans faille de ses animatrices et animateurs garantissent la pérennité des recherches et permettent, voire exigent, la sérénité des débats.

14 Depuis quelques années, cependant, les choses changent. La constitution progressive d’un riche corpus théorique et analytique permet aux chercheuses et chercheurs de se confronter sans préjugés à une variété de discours et de positions. Les débats sont désormais pacifiés parce qu’informés. Surtout, ces dernières années ont vu l’expansion ou la création de nouveaux programmes d’enseignement et parfois de diplômes dans notre domaine, à l’université Paris 8, mais aussi par exemple à l’École en hautes études en sciences sociales, à Toulouse, à Lyon, à Bordeaux, etc. Les instances exécutives de l’université Paris 8 ont promu notre domaine d’études au rang de « pôle d’excellence ». Et comme je le disais au début, les étudiants français n’ont plus peur de suivre nos cours et de préparer nos diplômes.

15 Comment interpréter ces nouveaux signes de bienveillance, voire d’intérêt, pour notre champ envoyés par les instances décisionnelles de l’institution universitaire, et même par les commissaires de l’État ? Je ne crois pas, en tout cas pas simplement, à une révolution des esprits. Il me semble que cet infléchissement, encore timide et incertain, est surtout le résultat de la convergence de deux facteurs : la substitution, dans l’enseignement supérieur, d’une logique de compétition internationale aux principes qui gouvernaient jusque-là l’ensemble du système éducatif français, et le renversement de la position de la France intellectuelle, qui, d’exportatrice majeure d’idées dans le monde, est devenue depuis quelques années une importatrice avide des discours les plus « en vue » hors de ses frontières.

16 Les réformes en cours de l’université ont toutes pour but d’adapter la France au marché mondial de la formation. C’est dans ce contexte que la quasi-absence d’études de genre en France est finalement apparue comme une anomalie, grevant la compétitivité et l’attractivité de la France dans le domaine des humanités, et des sciences humaines et sociales. Au même moment, se produisait le retournement de situation que j’évoquais à l’instant. Avec la disparition de la majeure partie des grands intellectuels et penseurs français, la France a cessé d’être une exportatrice de pensée. Après avoir irrigué le continent intellectuel américain pendant près de quarante ans sous le nom de French Theory, c’est elle qui s’est mise à importer frénétiquement sa nourriture « intellectuelle » des États-Unis. Maisons d’édition, colloques et médias bruissent de l’écho donné aux thématiques du « transgenre » ou du « postcolonial ». Foucault et Derrida ne vont plus aux États-Unis. C’est J. Butler qui vient en France. Tout ceci se produit de surcroit sur fond d’oubli ou de méconnaissance de ce que les théoriciennes et théoriciens américains en activité aujourd’hui doivent à la pensée française. Ce contre-transfert intellectuel massif s’apparente selon moi à un symptôme mélancolique. Mais je n’ai guère la place de les traiter ici. Je veux seulement souligner le paradoxe de cette situation : oui, les organes officiels de transmission et de production du savoir s’ouvrent aujourd’hui à certaines préoccupations, à certains courants intellectuels mondiaux, mais l’ouverture à tel ou tel champ de recherche se produit justement au moment même où ceux-ci commencent à donner ailleurs des signes d’essoufflement. La critique en cours aux États-Unis des insuffisances politiques et épistémologiques de la notion de « genre », que j’évoquais plus haut, est en train de provoquer une énième reconfiguration de ce champ. En Angleterre, certains programmes vieux de vingt-cinq ans dans ce domaine sont en train de fermer. Inversement, c’est vrai, les études féminines et les études de genre sont en plein essor en Chine, quand elles existaient depuis longtemps en Inde…

17 Mais alors, dira-t-on, est-ce bien utile de donner à ce domaine de recherche une assise et une légitimité institutionnelles renforcées en France ? Je répondrai « oui », pour plusieurs raisons au moins.

18 Le Centre d’études féminines et d’études de genre n’est pas un artefact récent, encore moins un alibi « commercial ». Il est riche d’une déjà longue tradition intellectuelle et pédagogique, qu’il s’honore de faire vivre. Il est justement un lieu d’observation et d’analyse des courants mondiaux dont je parlais et des logiques multiples dont ceux-ci relèvent.

19 La banalisation des études féministes, de genre et de sexualité, la reconnaissance de leur validité, voire de leur nécessité ont eu un effet tout à fait positif sur les relations collégiales entre hommes et femmes, mais aussi entre femmes et femmes, au sein de l’institution universitaire américaine, qui est aussi le principal foyer de réflexion intellectuelle aux États-Unis. Même s’il y a toujours des résistances, une véritable culture égalitaire, sans contrainte ni affectation, s’est développée entre les membres de la communauté universitaire. Celle-ci a eu des effets sur les règles de gouvernance, les procédures de recrutement, les contenus des cours enseignés mais aussi sur la pédagogie et l’atmosphère des cours. Un tel développement serait bienvenu en France.

20 Certes, on n’est pas obligé d’être affilié institutionnellement à un Centre d’études féminines ou d’études de genre pour aborder dans son enseignement ou ses recherches des questions et des problématiques qui en relèvent. La plupart des départements d’études littéraires et culturelles des grandes universités américaines, les départements d’histoire, d’anthropologie et d’autres encore, ont leur composante féministe, queer, ou encore postcoloniale. Néanmoins, ces domaines d’études n’auraient pas le même impact s’ils ne s’appuyaient pas sur des relais institutionnels forts. Outre que la création des Women’s/Gender Studies a été suivie de la mise en place d’un certain nombre de dispositifs institutionnels pour assurer ou promouvoir l’égalité et la diversité des « genres » à tous les niveaux de la vie universitaire, la plupart des chercheuses et chercheurs qui s’intéressent à ces domaines fonctionnent sur le modèle de la double, voire de la multi-affiliation. Une telle pratique permet le dialogue et le désenclavement des disciplines. Elle favorise le mélange des publics. Le va-et-vient entre les structures et les champs de recherche me parait important sur les plans pédagogique et scientifique. Il faut qu’on puisse à la fois s’inscrire dans un champ reconnu institutionnellement, qu’on puisse s’en réclamer, le faire reconnaitre par des diplômes, pousser la recherche dans ces domaines en s’appuyant sur cette reconnaissance, et qu’en même temps, on ne se laisse pas enfermer ni réduire à une approche ou une discipline.

21 Un centre comme le nôtre est un laboratoire de l’interdisciplinarité. L’idée n’est pas nouvelle ; elle est même très ancienne à Vincennes, mais les dispositifs techniques et légaux qui encadrent la recherche en France rendent très difficile la poursuite de recherches interdisciplinaires, qui sont pourtant pour mille raisons que je ne puis développer ici l’avenir du savoir et de ses institutions de production.

22 Dernière chose : l’université Paris 8 se trouve à Saint-Denis, dans le département de Seine Saint-Denis (93), et accueille par situation, par tradition et par vocation, un public qui relève de ces situations postcoloniales dont on commence à se préoccuper aujourd’hui. Ces situations, nous le savons, peuvent être explosives si elles ne sont pas traitées, non seulement socialement, mais analytiquement. Un centre de recherche comme le nôtre, qui s’intéresse forcément aux nouveaux rapports de sexe et aux tensions culturelles et subjectives créées par l’héritage complexe des politiques coloniales occidentales, a beaucoup à contribuer dans ce domaine.

Français

Cet article traite des courants politiques et scientifiques qui ont rendu possible les études universitaires sur le « genre » en France mais aussi des débats ont marqué l’histoire épistémologique de ce champ comme des résistances idéologiques et institutionnelles qui ont freiné son développement. Sa nouvelle légitimité et de son relatif essor résulte moins d’une profonde mutation des mentalités que de la convergence de deux facteurs : le poids accru des logiques de compétition internationale entre universités et le renversement de la position de la France intellectuelle, qui, d’exportatrice majeure d’idées dans le monde, est devenue une importatrice des discours les plus « en vue » hors de ses frontières.

Mots-clés

  • enseignement supérieur
  • féminisme
  • France
  • étude de genre
  • épistémologie

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Anne E. BERGER
Centre d’études féminines et d’études de genre Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis Department of Romance Studies Cornell University, USA
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Mis en ligne sur Cairn.info le 01/01/2010
https://doi.org/10.3917/lfa.163.0083
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