CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Le jeudi 6 novembre 1975, 350 000 marcheurs franchissent la frontière qui sépare le Maroc du Sahara espagnol. Partout dans le monde, c’est la stupeur. Les Marocains osent défier la puissance espagnole encore implantée dans cette région. Ils avancent, sans autre arme que le Coran. Cette opération, mûrie par le roi Hassan II dans le plus grand secret, va bouleverser les rapports de force hérités d’une décolonisation inachevée, vingt ans après l’indépendance du Maroc. Mais au-delà de la (re)conquête territoriale, cette marche ne peut se comprendre sans la nécessité dans laquelle se trouve le roi de recréer l’unité nationale autour de sa personne. C’est la raison du défi qu’il lance à la communauté internationale, par une campagne aux allures de plébiscite qui unit le roi et son peuple autour d’un « acte de foi », qui « puise son essence et son élan dans une histoire séculaire »  [1]. Cette Marche reste jusqu’à aujourd’hui un symbole fondateur du nationalisme royal marocain, dont toute remise en cause relève du sacrilège, même si vingt-six ans plus tard, rien n’est réglé sur le terrain, si le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui continue d’être nié, si le prix économique à payer est de plus en plus lourd.

L’intégrité territoriale ou une décolonisation inachevée

2A l’indépendance du Maroc, en 1956, l’Espagne restitue la zone Nord de son protectorat, à l’exception de ses présides, Ceuta et Mellila, toujours espagnols, et prétend conserver l’enclave d’Ifni et la région de Tarfaya, rattachée administrativement au Sahara. Elle rencontre une vive opposition de la part des populations locales et de l’armée de libération marocaine, qui refuse de déposer les armes avant la reconquête de l’ensemble du territoire marocain et la libération de l’Algérie. L’Espagne riposte par un décret du 10 janvier 1958 qui donne à Ifni et à la région de Saguia El Hamra y Rio de Oro, actuel Sahara occidental, le statut de provinces espagnoles administrées comme celles de la capitale; un mois plus tard, elle organise une opération militaire conjointement avec la France, elle aussi menacée dans ses possessions. C’est l’opération Ouragan du côté espagnol, Écouvillon du côté français, le 10 février 1958, avec l’accord tacite des autorités marocaines, malgré la déclaration de Mohamed V, le 25 février 1958, à Mhammid, à l’adresse des populations sahraouies : « Nous proclamons solennellement que Nous poursuivrons Notre action pour le retour de Notre Sahara dans le cadre du respect de nos droits historiques et conformément à la volonté de ses habitants ».

3Le 8 octobre 1963, un conflit frontalier, que l’on a appelé « la guerre des sables », éclate avec l’Algérie, dans la région de Tindouf, alors que les deux pays sont en pleine négociation sur la question des frontières héritées de l’époque coloniale, question mise en suspens jusqu’à l’indépendance de l’Algérie par un protocole provisoire entre le G.P.R.A. et le souverain marocain. La médiation du souverain éthiopien lors de la conférence de Bamako, les 29-30 octobre 1963, met fin à ce conflit mais cet épisode marque la fin du Maghreb des peuples revendiqué par Mehdi Ben Barka  [2].

4A partir des années 1970, l’Espagne doit faire face à la pression internationale, l’O.N.U. ayant prononcé des résolutions en faveur du droit à l’autodétermination et à l’indépendance, en 1971 et en 1973. Par ailleurs, les incidents armés se multiplient sur le territoire, avec la montée des mouvements nationalistes sahraouis et, en particulier, la création du Front populaire pour la libération de la Seguiet el Hamra et du Rio de Oro, le Front Polisario, le 10 mai 1973. Dans son manifeste constitutif il appelle à l’indépendance du Sahara espagnol, s’oppose au rattachement au Maroc ou à la Mauritanie et choisit « la violence révolutionnaire et la lutte armée pour que le peuple sahraoui puisse retrouver sa liberté totale et déjouer les manœuvres du colonialisme espagnol »  [3]. L’Espagne décide alors d’anticiper pour ne pas avoir à négocier avec des partenaires trop irréductibles. Au début juillet 1974, elle informe l’O.N.U. du nouveau statut d’autonomie interne de ses provinces. Cette décision provoque deux réactions d’hostilité, celle du Front Polisario qui n’y voit qu’un simulacre pour empêcher une véritable indépendance, celle a contrario du Maroc qui ne veut à aucun prix de la création d’un « État fantoche » dans une région sur laquelle il a des revendications territoriales. De son côté la Mauritanie envoie aussi une note à l’O.N.U. revendiquant le Sahara espagnol comme partie intégrante de son territoire national.

5L’année 1975 aurait dû être décisive pour le sort de la colonie espagnole qu’on appelle désormais Sahara occidental. Une mission de visite de l’O.N.U., en mai et juin 1975, se rend au Sahara ainsi que dans les trois pays concernés. A l’occasion de cette visite, le Front Polisario, dont les actions étaient limitées, se révèle brusquement en organisant plusieurs manifestations de masse qui témoignent de son implantation, à la surprise de tous, puis en multipliant les incidents à la frontière marocaine.

6Pendant ce temps, le Maroc demande l’arbitrage de la Cour internationale de justice (C.I.J.), appelée à trancher sur le fait de savoir si, au moment de la colonisation par l’Espagne, ce territoire était terra nullius, c’est-à-dire territoire n’appartenant à personne. Dans les deux cas et sans s’être concertées, les deux approches aboutissent à une même solution : il faut que la population du territoire puisse exercer librement son droit à l’autodétermination. Selon le rapport de l’O.N.U. : « Pour constituer une solution durable et préserver la paix dans la région, tout règlement de la situation devrait être mis au point avec l’assentiment et la participation de toutes les parties concernées et intéressées, à savoir la puissance administrante, les gouvernements des pays limitrophes, et les représentants de la population sahraouie ». Le rapport ajoute : « La décolonisation du Sahara espagnol doit tenir compte des vœux et aspirations de l’ensemble de la population sahraouie du territoire, y compris les Sahraouis qui vivent en ce moment à l’étranger comme exilés politiques ou réfugiés »  [4].

7Le 16 octobre 1975, la Cour internationale de justice rend un avis consultatif sur le droit applicable dans cette affaire  [5]. Elle estime qu’à l’époque considérée, ne pouvaient être considérés comme terra nullius les territoires habités par des tribus ayant une organisation sociale et politique. Or c’était le cas du Sahara occidental au moment de la colonisation. Par ailleurs, tout en reconnaissant qu’il n’y avait pas de liens juridiques basés sur une souveraineté territoriale entre le Maroc et le Sahara occidental, elle reconnaît que ce territoire relevait du système juridique musulman fondé davantage sur le lien religieux de l’islam et sur l’allégeance des diverses tribus au Sultan. En conclusion, la Cour récuse toute référence à une souveraineté territoriale du Maroc, pas plus que de la Mauritanie, puisque cet État n’existait pas à l’époque considérée. Elle admet, sans pouvoir en fournir de preuves formelles, la possibilité de liens juridiques fondés sur le principe de l’allégeance entre le Sultan et certaines tribus, mais ajoute que ces liens ne peuvent modifier l’application de la résolution 1514 (XV) des Nations unies, et notamment celle du principe d’autodétermination qui suppose « l’expression libre et authentique de la volonté des populations du territoire ». Ce à quoi le Maroc réplique par le paragraphe 6 de la même résolution qui précise que « toute tentative ayant pour but d’ébranler totalement ou partiellement l’unité nationale et l’intégrité territoriale d’un pays est incompatible avec les buts et les principes de la Charte des Nations unies ».

8Les positions des différentes parties concernées par le conflit semblent inconciliables. Le Maroc et la Mauritanie veulent tous deux « récupérer » une terre, opposant au principe de l’autodétermination celui de l’intégrité territoriale des États. Fort de son droit fondé sur la reconnaissance par la C.I.J. des « liens juridiques et d’allégeance » c’est-à-dire « d’obéissance et de fidélité des Sahraouis de cette région avec leurs souverains marocains », le roi du Maroc réclame le retour du Sahara à la mère patrie. L’Espagne considère qu’il s’agirait d’une « annexion » puisque le territoire appartient, selon elle, aux nomades qui le sillonnaient lors de son occupation, mais elle est prête à se retirer, occupée par des problèmes intérieurs de succession, alors que Franco est dans le coma et que Juan Carlos est devenu chef de l’État à titre temporaire le 31 octobre de la même année. Aux arguments marocains une grande partie des Sahraouis rassemblés derrière le Front Polisario répondent : « Que repré-sente-t-il, en somme, le concept d’allégeance au regard d’un droit international affranchi du féodalisme ? »  [6]. Considérant qu’ils n’ont jamais fait partie du Maroc « ni dans l’histoire ancienne ni dans l’histoire contemporaine », ils réfutent l’argument des volontés sécessionnistes dont le gouvernement marocain use à loisir pour dénoncer toute opposition à l’occupation de ce territoire. Le 12 octobre, le Front Polisario a organisé une réunion à Aïn Bentili, à laquelle participent des représentants de toutes les tendances du territoire. Il s’agit de manifester l’union nationale et de préparer l’indépendance du Sahara. Le 21 octobre un appel est lancé à l’O.N.U. au nom des principes d’autodétermination reconnus par la mission des Nations unies et par la déclaration du C.I.J. et un communiqué adressé à Alger déclare le 24 octobre que « le peuple arabe du Sahara occidental se battrait résolument pour empêcher la confiscation de sa liberté avant même de l’avoir retrouvée »  [7]. Quant à l’Algérie, après quelques hésitations, elle apporte un soutien inconditionnel au Front Polisario, au nom de la solidarité en faveur des luttes pour le droit à l’autodétermination des peuples. Son Président, Houari Boumédienne, justifie ainsi par une prise de position politique des considérations d’ordre hégémonique, contre l’expansionnisme marocain. La tension s’accroît entre Alger et Rabat, les campagnes de presse se multiplient et le trafic ferroviaire est interrompu.

9Mais c’est Hassan II qui provoque la surprise, le soir même de la décision de la C.I.J., accélérant le cours des événements. Il révèle au public, par un discours adressé à la Nation, un projet préparé dans le plus grand secret, sous le nom de code d’« opération Fath ». Il décide de « faire passer dans la réalité ce qui était théoriquement acquis », sans attendre une « hypothétique » résolution de l’O.N.U. : « Puisque notre Sahara ne pouvait venir à nous, nous devions aller à lui »  [8]. Par ces paroles, il donne le point de départ à la Marche Verte.

Un peuple en marche derrière son roi

Un véritable défi

10En permettant la réunification du royaume, il attache une cause à son nom, qui satisfait le nationalisme populaire marocain en pratiquant une politique de défi à l’égard de l’Espagne, de l’Algérie et des Nations unies, et reprend le contrôle des Forces armées royales en leur assignant une tâche qui renouvelle le consensus autour de sa personne. Cette tactique de mobilisation massive et pacifique du peuple marocain autour de son roi a déjà servi à son père, Mohamed V, avant lui. Nul doute à ce sujet qu’il ne se soit inspiré de l’expérience vécue comme jeune prince héritier lors de la Route de l’Unité, qui avait pour objectif de construire une route entre Taounat (95 km au nord-est de Fès) et Issagouen au nord de Ketama (à mi-chemin entre Chefchaouen et Al Hoceima)  [9]. Lui-même, en lançant l’opération dite « des grands barrages », avait transformé un projet économique en mythe mobilisateur autour de sa personne, déplaçant des populations entières transportées par camions pour chaque inauguration de barrage. Inaugurant le barrage d’oued al-makhazen, le 14 mars 1974, il proclamait : « Nous avons lancé un défi au temps et à nous-mêmes et avons décidé de réaliser le million d’hectares irrigués »  [10]. Le lien entre ces projets royaux apparaît clairement avec l’inauguration, en présence de Kurt Waldheim, secrétaire général des Nations unies, du plus grand des barrages du pays, celui de Al-Massira (La Marche), le 26 octobre, dix jours après l’annonce au monde entier du nouveau défi royal.

11A en croire les propos de Hassan II, l’idée de la Marche fut « conçue et définie dans la solitude et la méditation », à partir du 19 août 1975  [11]. A l’exception du cercle restreint de ses plus proches collaborateurs, les premiers à avoir été mis au courant de l’opération ont été les gouverneurs du Royaume, un soir du mois de ramadan, le 26 septembre 1975, après avoir prêté le serment solennel de ne rien révéler. Dès leur retour dans les préfectures et provinces, ils ont commencé, sous des prétextes divers, l’inventaire des produits et matériels disponibles, produits de consommation, moyens de transport, cars et camions, moyens d’hébergement, tentes et couvertures.

12Par la suite sept cents agents et auxiliaires d’autorité sont envoyés par le ministère de l’Intérieur à Benguérir pour recevoir une formation accélérée axée sur le civisme, le patriotisme et l’encadrement des masses, à l’exemple de l’école des cadres de la Route de l’Unité. Eux-mêmes ne connaîtront la raison de ce stage que lors du discours du 16 octobre annonçant la Marche.

13A partir de cette date, des bureaux d’inscription des volontaires sont ouverts à travers l’ensemble du pays sous l’autorité directe des gouverneurs. Lancer dans le désert trois cent cinquante mille personnes, dont 10 % de femmes, nécessite une organisation extrêmement efficace et précise. Le chiffre même des volontaires n’est pas laissé au hasard. Hassan II l’explique ainsi : « C’est le chiffre des individus qui naissent au Maroc chaque année. J’ai pensé qu’il m’était permis d’engager la moisson solennelle que Dieu Nous donne pour ramener à la patrie une terre que Nous n’avions jamais oubliée »  [12]. Les marcheurs ont été recrutés en fonction de quotas fixés pour chaque province, selon la taille des tribus, mais aussi selon leur loyauté. A en croire Maâti Bouabid, ancien Premier ministre : « C’était un véritable Maroc en raccourci, où étaient représentées toutes les provinces, toutes les conditions sociales, toutes les tendances politiques... »  [13]. Cet enthousiasme doit être nuancé : qua-rante-trois mille cinq cents marcheurs sont des officiels; si les jeunes scouts sont très présents, les étudiants en ont été pratiquement exclus et les villes sont sous-repré-sentées par rapport aux campagnes. Le souvenir des émeutes de Casablanca en mars 1965 est probablement encore présent dans la mémoire royale.

14Des unités des Forces armées royales (F.A.R.) et de la gendarmerie royale encadrent le dispositif, en coordination avec les gouverneurs et assistées par quatre cent soixante-dix médecins et auxiliaires médicaux. Durant douze jours, dix trains quotidiens vont transporter les volontaires du Nord et de l’Est du Maroc vers Marrakech, d’où ils sont acheminés par sept mille huit cent treize camions sur Agadir, puis les centres de bivouac de Tan Tan et Tarfaya, villes limitrophes de la ligne de démarcation entre le Maroc et la zone contestée. Les premières délégations des diverses provinces du royaume arrivent le 23 octobre 1975, depuis la province d’Errachidia. Pour certains qui viennent de villes éloignées comme Tanger, Hoceima, Oujda ou Figuig, la distance à parcourir pour atteindre la cité atlantique de Tarfaya dépasse 1 500 kilomètres. La gendarmerie royale doit organiser la circulation des convois et garantir la sécurité routière de façon à ne pas paralyser le trafic ordinaire des voyageurs et des marchandises dans le pays. Des commissions d’hébergement et d’accueil sont chargées d’organiser les départs depuis les différentes régions du pays et d’encadrer les marcheurs pour les convoyer par trains, cars ou camions jusqu’au Sahara. Plus de cinq mille agents civils, de l’État et des collectivités locales, y participent, sans compter la participation des corps élus  [14].

15La même organisation attend les marcheurs dans les campements. Chaque camp correspond à une massira, c’est-à-dire au contingent de marcheurs d’une préfecture ou d’une province. Il est doté d’un organe de direction et de gestion ainsi que d’une structure médicale. Une commission nationale où tous les départements ministériels sont représentés centralise le stockage d’aliments, médicaments et autres fournitures. A leur arrivée, les délégations sont aussitôt mises à contribution, avec l’aide d’un comité de coordination, pour organiser la vie sur place. C’est une véritable petite ville de tentes qui se construit. « Les campements de forme généralement rectangulaire, clôturés par les véhicules ayant servi au transport des marcheurs et de leurs équipements, comprenaient une organisation correspondant aux multiples activités administratives et socioculturelles de la vie des résidents. Les tentes sont disposées par quartier ou par douar avec des places centrales pour les rassemblements, les répétitions ou les manifestations artistiques, culturelles ou sportives »  [15]. Les problèmes de logistique sur le terrain sont prévus dans le moindre détail, les tentes, les problèmes de santé, l’alimentation, jusqu’au parachutage de la farine nécessaire à la fabrication du pain  [16]. Deux mille marcheurs sont même mis à contribution pour réaliser une piste d’atterrissage, en deux jours, dans les sables de Tarfaya  [17], pour des avions qui transportent des délégations venues de l’étranger ou du matériel d’urgence. La vie s’organise alors autour des activités quotidiennes d’entretien des camps, de préparation des repas, de fêtes et d’animations culturelles et de réunions de prières et de réflexion religieuse qui rythment le temps des marcheurs jusqu’au soir du 5 novembre après l’appel lancé par le roi à son peuple : « Demain, tu franchiras la frontière. Demain, tu entameras la Marche, demain tu fouleras une terre qui est tienne, tu palperas les sables qui sont tiens, demain tu embrasseras un sol qui fait partie intégrante de ton cher pays »  [18].

16Le lendemain matin, le 6 novembre, à l’aube, tous les marcheurs sont massés devant le fort de Tah, poste frontalier, « blanc de la blancheur solitaire du bâtiment du Désert des Tartares »  [19], où des portraits du souverain ont été dressés en arc de triomphe. Pendant la nuit, les camps ont été entièrement rangés. Ils attendent le signal de départ. Mais ils ne sont pas seuls à être présents, Hassan II a confirmé sa volonté d’en faire un événement international en invitant des délégations des pays étrangers  [20], ainsi que des journalistes du monde entier reçus princièrement. A en croire les commentaires rapportés par les observateurs, le spectacle est impressionnant.

17Les porte-flambeaux en tête de la Marche paraissent

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animés d’un sentiment patriotique et d’une foi fervente. La frontière franchie, ils se sont agenouillés, ont fait leurs ablutions et ont commencé à prier. Le désert était devenu une immense mosquée. (...) Dans une discipline impeccable, et selon une organisation magistrale, Hassan II venait de faire la preuve, à la face du monde entier, qu’il était le souverain d’un peuple capable de la plus grande marche pacifique de l’histoire contemporaine  [21].

19Maurice Druon, dans la préface du livre de Mohamed Maradji, n’hésite pas à la comparer à « cette croisade des pauvres que Pierre L’Hermitte avait lancée sur les routes d’Europe des siècles auparavant ». Quant à Hassan II, il dira au lendemain de la Marche : « Les jeunes liront l’épopée de nos Volontaires comme nous avons lu l’Anabase du Grec Xénophon ou le récit de la Longue Marche de notre ami le président Mao Tsé Toung »  [22]. Que faut-il voir derrière cette dernière comparaison ? Le désir d’entrer dans l’histoire de l’humanité ? La volonté populiste d’apparaître, lui aussi, comme le guide suprême de tout son peuple ? Celle de concurrencer sur son propre terrain le Parti communiste, et surtout la tendance maoïste qui se développe à l’université ?

20Entre le 6 et le 9 novembre, les marcheurs avancent dans le territoire en litige. Les Espagnols, prévenus à l’avance, se sont écartés afin d’éviter tout incident. Des avions militaires évoluent au-dessus des marcheurs, mais ceux-ci répondent par des clameurs, en brandissant le Coran et des portraits du roi vers le ciel, sans susciter de réaction. A partir de ce moment, Hassan II peut considérer qu’il a déjà gagné une partie de son pari.

21

Il s’agissait, dit-il, d’un pari psychologique sur lequel tout reposait. Je savais que Franco et son entourage étaient des militaires. Mais s’ils se comportaient comme des vrais militaires, je ne les voyais pas tirer sur trois cent cinquante mille civils désarmés. En revanche, s’il s’agissait de bouchers... C’était en réalité un affreux chantage, mais un chantage licite, qu’aucune loi ne réprimait  [23].

22Les journaux étrangers ont hésité, dans un premier temps, à prendre au sérieux une telle opération  [24]. La presse française semble préciser le « scénario catastrophe » de l’escalade militaire entre Rabat et Madrid. Le Quotidien de Paris, daté du 1er novembre, évoque la « bataille des deux Rois ». Quant à Ahmed Baba Miské, ancien opposant au régime mauritanien et membre du Bureau politique du Polisario jusqu’à la chute du régime d’Ould Daddah, il dénonce « une machine de guerre d’une habileté diabolique » et insiste sur le caractère dramatique de cette marche :

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Faire affronter à des centaines de milliers de miséreux, aux mains nues, les champs de mines, les tanks et les légions de l’armée franquiste, c’était les envoyer à la mort.
C’était aussi risquer de se retrouver devant une alternative suicidaire : reculer en perdant la face ou se lancer dans une guerre perdue d’avance  [25].

24Le 9 novembre, alors que les marcheurs ont avancé de 20 à 30 km au-delà de la frontière, le roi leur donne l’ordre de faire demi-tour, et prononce un discours dans lequel il insiste sur le caractère historique de leur avancée triomphale : « Ils viennent d’écrire une des pages les plus glorieuses de notre Histoire, une page qui sera citée en exemple aux générations futures en fait de discipline, d’obéissance, de maturité, d’endurance et de patriotisme »  [26].

L’acte de foi d’un roi et d’un peuple

25C’est en tant qu’emir al-mu’minine – Commandeur des croyants – qu’il s’est adressé à la Nation dans son appel à se mobiliser autour de cette cause sacrée. Investi de sa « mission », le roi agit en imam, « guide » pour associer son peuple à cette œuvre qu’il définit comme « l’acte de foi d’un roi et d’un peuple... (qui) puise son élan dans une histoire populaire... »  [27]. Elle lui a été inspirée par Dieu, dira-t-il plus tard, dans l’ouvrage consacré à la Marche Verte.

26

C’est avec une intense émotion que Je Me remémore cette nuit du 19 août 1975, à Fès, où Me fut inspirée l’idée de la Marche Verte. La Fatiha, sourate liminaire du Coran, qui a guidé les pas du prophète Sidna Mohammed, M’a fourni le code de conduite pour déjouer les manœuvres de l’Espagne au Sahara  [28]...

27Dans le même ouvrage, l’historien marocain Abdallah Laroui parle d’« acte mystique »  [29]. Le lexique royal utilisé pour cette opération emprunte largement au vocabulaire coranique. La Marche prend les formes « d’une procession enthousiaste et grave, d’une cérémonie à la fois sportive, patriotique et spirituelle, d’une sorte de pèlerinage possessif vers cette antique terre marocaine »  [30]. Il emprunte à la sourate coranique El Fath, « La Victoire », l’idée même de la Marche, verte de la couleur de l’étendard du Prophète, la couleur de l’islam. Il compare cette opération pacifique de reconquête à l’entrée du Prophète dans La Mecque :

28

L’envoyé d’Allah s’était assuré auparavant le maximum de sympathie, de soutien et d’adhésion des tribus et des communautés. Et après une année d’efforts pacifiques et persévérants, de démarches diplomatiques habiles, Dieu a couronné de succès son action  [31].

29D’une revendication territoriale pacifique, on passe au jihad contre les Espagnols. Les 350 000 marcheurs qui avancent en brandissant le Coran et en récitant la Fatiha, sont comparés aux moujahidin qui furent chargés dans les premiers temps de l’islam de propager la parole du prophète :

30

En vérité tous étaient armés : ils brandissaient des banderoles proclamant la souveraineté marocaine, des drapeaux verts, et le drapeau national, frappé de l’étoile verte.
Beaucoup avaient aussi le Livre. Et tous tenaient ces armes pour plus redoutables que la plus puissante et la plus manœuvrière des divisions cuirassées  [32].

31Driss Basri, alors secrétaire d’État à l’Intérieur, fait de ces marcheurs des « élus », qui se sentent chacun comme le « délégué du Commandeur des croyants », dans une « perception plus religieuse, spirituelle que politique »  [33]. En se mettant en marche à l’appel du souverain, ils renouvellent le pacte d’allégeance, la bey’a, conclu avec son peuple et qui lui accorde une autorité sans partage, autorité symbolique transcrit en terme juridique par l’article 19 de la constitution qui fait du roi, en tant qu’emir al mu’minine « le garant de la pérennité et de la continuité de l’État » et le représentant suprême de la Nation. Dans ce contexte religieux, les Sahraouis qui décident de rejoindre le Polisario ne sont que des sujets dissidents, des « frères égarés », qui partagent la même religion. Hassan II peut leur accorder son pardon, non pas en tant que chef d’État mais en tant que cherif, descendant du prophète, auréolé de grâce et de charisme. Quelques jours auparavant, le roi a cependant caractérisé les membres du Polisario de « hors la loi et de fous » et a prévenu qu’en cas d’attaque des marcheurs, « ils seront traités comme ils le méritent »  [34]. Il se situe donc dans la tradition des souverains alaouites auxquels les tribus sahraouies avaient prêté allégeance, en vertu de la légitimité religieuse dont ils étaient parés.

Dans la lignée d’une longue dynastie

32Le roi revient, d’ailleurs, à plusieurs reprises sur la longue épopée de l’histoire de sa dynastie, qu’il confond en permanence avec l’histoire du Maroc et du peuple marocain. Il n’y a qu’une histoire, celle des actes héroïques de ses ancêtres, depuis Moulay Ismaïl, bien sûr, mais au-delà depuis la première dynastie musulmane au Maroc, en passant par la bataille de l’Oued el-Makhazine, en 1578, contre les Portugais, sous le règne des Saadiens. Cet épisode, plusieurs fois cité dans La Marche verte, est présenté par Pierre Berthier comme « un mythe fondateur » de l’histoire marocaine  [35]. Plus récemment, en 1876, Moulay Hassan Ier avait entrepris une mhalla (expédition), aux allures de Marche triomphale vers le sud du Maroc, affirmant sa souveraineté dans cette région, et en 1958, Mohammed V avait prononcé un discours à M’Hammid, près des frontières algériennes, déclarant : « Nous proclamons solennellement que Nous poursuivrons Notre action pour le retour de notre Sahara, dans le cadre du respect de Nos droits historiques et conformément à la volonté de ses habitants ». Ainsi le roi Hassan II parachève l’œuvre de son père, le roi Libérateur, qui a incarné la lutte pour l’Indépendance nationale et lui a laissé en héritage le reste du territoire à libérer de l’emprise étrangère. Il entre dans la lignée des rois alaouites qui ont lutté pour libérer le royaume de tous les envahisseurs, et construire les fondements d’un État moderne, qui renforçait le pouvoir militaire pour protéger le bled el-makhzen contre les attaques du bled es-siba. Bien que la Marche Verte ait un caractère pacifique, son organisation rappelle la harka, cette expédition punitive par laquelle les souverains sanctionnaient la dissidence, les Sahraouis ayant rejoint le Polisario étant considérés comme Marocains dissidents relevant du bled es-siba.

Consensus national pour une cause sacrée

33Autant qu’une opération militaire de « récupération » d’un territoire selon la thèse marocaine, de « colonisation » à l’aune du droit international, cette Marche Verte obéit à des considérations de politique intérieure. En cette fin d’année 1975, le roi veut restaurer le consensus disparu entre lui et la Nation dont il est, constitutionnellement, le représentant légitime, en reprenant le dialogue direct avec son peuple. Il doit, pour cela, se reconstituer un capital de légitimité, qui lui avait été transmis par son père, et qui a été remis en cause par les deux attentats militaires de juillet 1971 et août 1972.

34Pour reprendre le contrôle de l’armée, le roi a besoin de l’appui des partis politiques. Il tente de relancer le dialogue interrompu avec l’opposition, après la « disparition » de Mehdi Ben Barka, enlevé devant la brasserie Lipp à Paris, le 29 octobre 1965, et les manifestations de Casablanca le 23 mars 1965 suivies de l’instauration de l’état d’exception qui concentre tous les pouvoirs entre les mains du roi. En 1972, il lance un appel à l’union nationale et propose un nouveau projet de constitution à l’approbation populaire. Devant le refus de l’opposition de soutenir ce référendum pour une constitution « octroyée », le régime se durcit, procède à une vague d’arrestations et augmente la répression contre les partis politiques.

35Au cours de l’été 1974, le Palais royal a lancé une grande offensive diplomatique à l’étranger pour gagner des pays à la cause du Maroc au Sahara occidental. Ses émissaires sont les responsables des principaux partis d’opposition, l’Union nationale des forces populaires (U.N.F.P.), le Parti du Progrès et du socialisme (P.P.S.), ex-Parti communiste marocain, et le Parti de l’Istiqlal. Au nom des « droits historiques » par référence à la bey’a et au droit coutumier, notions étrangères au droit international moderne, ils appellent à la lutte armée. Pour eux, le Sahara est une cause sacrée qui justifie le consensus autour du roi et le report sine die des autres problèmes. « Nous sommes avec le Roi dans la bataille de la libération et nous avons nos propres positions à l’égard de la politique intérieure »  [36]. Ce soutien n’empêchera, cependant, pas le roi de marginaliser leur participation à la Marche Verte.

36La seule opposition à la politique royale sur le Sahara occidental vient d’une partie de la mouvance marxiste-léniniste, qui n’est pas légalement reconnue. Il s’agit des membres du groupe Ilal Amam (En avant), dont fait partie Abraham Serfaty. Partisans de l’autodétermination du peuple sahraoui, ils considèrent que le soutien au Front Polisario fait partie de « la lutte commune contre nos ennemis communs, l’impérialisme, le colonialisme et la réaction »  [37]. Ils accusent le régime marocain de « priver les masses sahraouies de leur juste droit à l’autodétermination » et de faire payer le prix de la guerre aux « masses populaires marocaines ». Parmi les membres de ce mouvement, de jeunes militants sahraouis qui commencent à épouser les thèses de l’indépendance du Sahara. C’est de leurs rangs que vont sortir les représentants du Front Polisario.

37A cette position répond celle d’une autre tendance du même mouvement, appelée « 23 mars » en référence aux émeutes du 23 mars 1965, qui dénonce « l’exploitation réactionnaire du principe d’autodétermination ». Mais le roi va utiliser les positions défendues par Ilal Amam pour isoler tout le mouvement marxiste-léniniste, sans se soucier de l’absence d’unanimité sur cette question. Cent soixante-dix-huit militants de la mouvance marxiste-léniniste seront jugés devant la Chambre criminelle de Casablanca, le 3 janvier 1977 et condamnés à de lourdes peines de prison. Il leur dénie à tous, a priori, le statut de prisonnier politique : « Si un jour nous apprenons ou lisons qu’un Marocain a dit que telle ou telle région ne fait pas partie du territoire marocain, il ne pourrait s’agir, à Mon sens, que d’un renégat, un hors-la-loi qui ne pourra être considéré comme un détenu, un prisonnier politique »  [38].

38Ainsi, cette marche est révélatrice de la capacité du roi à rassembler la quasi-totalité des forces politiques, qu’elles soient ou non dans l’opposition, en jouant sur plusieurs registres de légitimation autour des trois termes Malik, Allah, Watan – le roi, dieu, la patrie – que l’on peut apercevoir peint sur les rochers qui bordent les routes marocaines, ces trois termes qui font partie de ce que la presse a appelé le « jardin secret » du roi. La présentation faite par le roi lui-même, plus de dix ans après, dans l’ouvrage collectif sur La Marche Verte, confirme cette stratégie royale. Cette vision d’un Peuple marchant aux côtés de son roi, dans un même élan de ferveur religieuse, doit être nuancée, ne serait-ce qu’en mentionnant les rumeurs qui couraient à cette époque, parlant de pétrole dans le Sahara, et de promesses faites aux marcheurs d’avantages et de terres qui leur reviendraient en priorité. Par ailleurs, la présence royale n’est que symbolique puisqu’il ne participe pas directement à la marche mais suit toutes les opérations de son palais d’Agadir. Il a prévenu son Peuple dans un discours la veille de la Marche :

39

Notre vœu le plus cher était de prendre la tête de cette Marche pacifique. Mais le devoir d’un chef est de rester à son poste de commandement, afin de veiller à l’exécution de ses ordres et de demeurer en contact permanent avec toutes les provinces du Royaume  [39].

40Enfin, en ce qui concerne le coût de cette campagne, il est évalué à environ 300 millions de dollars, financés par une aide extérieure, surtout de l’Arabie saoudite, mais aussi par une souscription nationale. Ceux qui ne participaient pas à la Marche étaient appelés à faire un don volontaire, qui sera transformé par la suite en un « prêt national pour le Sahara », après un appel du roi. Présenté comme une contribution volontaire, il s’agit en fait d’un impôt obligatoire sur les sociétés comme sur les individus  [40]. L’emprunt, lancé le 9 juillet 1976 sous le titre « 100 milliards pour le Sahara », rapporte 108 milliards dans les caisses de l’État, en moins de trois mois. Au-delà de son intérêt économique évident, il obéit surtout à un intérêt psychologique à usage interne mais aussi vis-à-vis de la communauté internationale, faisant la preuve de l’attachement des Marocains à cette cause.

Les suites de la Marche

Le prix du consensus

41Cet acte a permis de « récupérer » une terre et surtout de plébisciter la personne du roi, en créant un fort consensus national autour de la marocanité du Sahara occidental : « Le thème de l’intégrité territoriale et de la restauration du Maroc dans ses frontières historiques occupe une trop grande place dans les programmes de l’actuelle opposition (Istiqlal et U.S.F.P.) pour qu’elle puisse rester indifférente à ce grand dessein national »  [41]. On ne peut désormais le trahir sans trahir la cause sacrée qu’il symbolise et sans trahir la nation. Ceux qui avaient osé se prononcer pour l’autodétermination seront les derniers à bénéficier des grâces royales qui vont permettre la libération de la plupart des prisonniers politiques en 1991 et 1994. Plus récemment, des journaux ont été suspendus pour avoir reproduit un entretien avec le président de la R.A.S.D.

42Sur le plan économique, la présence de minerais et surtout de phosphates n’est certainement pas étrangère à la bataille pour la récupération de ce territoire. Le Maroc était le troisième producteur mondial de phosphates après les États-Unis et l’U.R.S.S. et surtout le premier exportateur de cette matière première, qui sert à la fabrication des engrais et est donc indispensable au développement agricole de la plupart des pays, avec la perspective de fabriquer de l’uranium à partir de l’acide phosphorique. Il ne pouvait donc pas laisser un État voisin le concurrencer sur ce marché. Mais la rentabilité n’est pas si évidente comparée au coût du maintien d’une armée dans la région, d’autant que le prix du phosphate a brusquement baissé de moitié à partir de 1976, sans rien changer à la politique marocaine.

43L’occupation du Sahara occidental permet cependant de redéployer la maind’œuvre et de lancer des grands chantiers dans le bâtiment, l’hôtellerie, la construction d’un aéroport, et surtout dans les activités portuaires, car il ne faut pas oublier l’importance de la façade atlantique de la région convoitée. Cela intéresse les milieux d’affaires et permet aussi une implantation de migrants qui vont tenter leur chance dans cette région, ce qui n’est pas sans rappeler la politique d’implantation de colonies par Israël en territoires occupés. C’est, aussi, l’occasion de reprendre en main l’armée en mêlant le recrutement réservé, depuis Lyautey, aux Berbères du Moyen Atlas, et en faisant de l’engagement dans l’armée du Sud une chance de promotion sociale avec l’avancée du front d’occupation et l’édification d’un mur de protection qui fixe la frontière revendiquée par le Maroc. Il se posera un jour, cependant, la question de l’avenir de cette armée qui pourrait vouloir rejouer un rôle de premier plan. Peut-être sa reconversion a-t-elle déjà commencé avec la construction d’une chaîne de miradors sur la côte rifaine, sous prétexte de surveiller l’émigration et d’en appeler au soutien de l’Union européenne. Il n’en reste pas moins que la forte augmentation des dépenses militaires freine le développement économique, provoque une dégradation de la situation sociale et du chômage, augmentant les risques de mécontentement et d’explosion sociale.

Un processus de paix qui piétine

44La décision d’interrompre la Marche, le 9 novembre 1975, intervient après que le roi a reçu des garanties que les négociations décisives vont commencer. Le 12 novembre, des négociations s’engagent entre le Maroc et l’Espagne à Madrid, en présence d’une délégation mauritanienne mais sans l’Algérie. Elles aboutissent à la signature d’un accord tripartite, le 14 novembre, à Madrid, entre l’Espagne, la Mauritanie et le Maroc  [42]. Il porte sur le retrait espagnol le 28 février 1976 et sur la mise en place d’une administration intérimaire chargée de la décolonisation du territoire, assurée conjointement par les trois parties signataires – un gouverneur général espagnol et deux adjoints, l’un marocain, l’autre mauritanien. Il est également envisagé de consulter la population sahraouie par l’intermédiaire de la Jemâa[43], elle-même divisée sur la position à prendre, certains de ses membres décidant de se rallier à la position marocaine. Aucune mention n’est faite, dans ces accords, du Front Polisario. Ces accords sont immédiatement appliqués et à la fin du mois de novembre, le drapeau marocain flotte sur la ville de Laâyoune, et l’émetteur de radio espagnol cède la place à un émetteur marocain. Le 28 novembre, le colonel Dlimi fait son entrée à Smara, un des points clés de la moitié nord du Sahara, puis à Laâyoune. Ses troupes sont suivies des mauritaniennes.

45Avant même que le Maroc et la Mauritanie ne se rendent maîtres par les armes du Sahara occidental, le Front Polisario riposte, avec la reprise des combats et des attentats dans les villes où pénètrent les deux armées. Il considère cet accord « comme nul et non avenu et y voit un véritable acte d’agression et de brigandage, une caution diplomatique à l’annexion du territoire par l’armée marocaine et aux exactions de ses troupes envers la population sahraouie »  [44]. Il reçoit le soutien de l’Algérie qui envoie des officiers encadrer les troupes sahraouies, rappelle son ambassadeur à Rabat et procède à l’expulsion de Marocains d’Algérie. Tout le mois de novembre, les escarmouches se multiplient, c’est pratiquement la guerre. Les combats font près de sept cents morts et quatre cents blessés du côté marocain  [45]. Du côté sahraoui, des milliers de personnes fuient les bombardements et les exactions de l’armée marocaine, et cherchent refuge dans des camps à l’est et au sud de Tindouf, au sud de l’Algérie  [46].

46Parallèlement à la guérilla sur le terrain, le Front Polisario développe une offensive politique et diplomatique. Il décide d’envoyer des délégations dans les pays arabes et auprès des grandes puissances de l’O.N.U. et de l’O.U.A., pour préparer l’annonce de la création de la République arabe sahraouie démocratique, la R.A.S.D., dans la nuit du 27 au 28 février 1976. Son territoire se confond avec celui du Sahara occidental, limité au nord par le Maroc, au nord-est par l’Algérie, à l’est et au sud par la Mauritanie et à l’ouest par l’océan Atlantique. Il s’étend sur une superficie de 266 000 km2, sa capitale est Laâyoune. En franchissant l’étape de constitution d’un État, le Front Polisario a pour objectif, d’une part, de remplir le vide juridique laissé par le départ des Espagnols et de riposter à l’initiative marocano-mauritanienne; d’autre part, d’encadrer politiquement et d’administrer la population des camps dans la région de Tindouf, permettant aux réfugiés de survivre, tout en développant chez eux un fort sentiment national.

47Le coup d’État qui renverse le régime de Nouakchott en juillet 1978 modifie la politique de la Mauritanie, qui renonce à ses prétentions sur la région et signe un accord avec le Polisario à Alger en août 1979. Trois ans plus tard, du 24 au 27 juin 1981, se tient le sommet africain de Nairobi au Kenya, juste après les émeutes de Casablanca. Hassan II y participe en personne pour annoncer que le Maroc accepte le principe du référendum, tout en réaffirmant cependant les « droits historiques » du Maroc sur ses provinces sahariennes. En 1982 la R.A.S.D. devient membre de l’O.U.A., admission confirmée en 1984, en dépit du refus marocain.

48Quant à l’O.N.U., à partir de 1979, elle appelle à des négociations directes entre le Front Polisario et le Maroc, et vote une résolution en novembre 1980 qui réaffirme « le droit inaliénable du peuple sahraoui à l’autodétermination et à l’indépendance »  [47]. Un plan de règlement pour le Sahara occidental, sous l’égide de l’O.N.U. et accepté par les deux parties en 1991, prévoit la mise en place d’un référendum par lequel les Sahraouis devront choisir entre l’indépendance et l’intégration au Maroc. Toutes ces manœuvres diplomatiques restent sans effet face à la politique marocaine du fait accompli. La mise en place de négociations directes officielles et à très haut niveau, initiées sous les auspices de l’envoyé personnel du secrétaire général des Nations unies, l’ancien Secrétaire d’État américain James Baker, semble relancer le processus. Des entretiens se tiennent à Londres et à Lisbonne puis à Houston, du 14 au 16 septembre 1997, fixant la date du référendum en début de l’année 1999. En fait l’acceptation marocaine n’est que de pure forme et le problème de la composition de l’électorat appelé à participer continue à servir de prétexte à l’absence d’avancée.

La conscience nationale d’un peuple opprimé

49L’occupation marocaine se traduit dans les territoires du Sahara occidental, mais également au Maroc, par une répression violente à l’encontre de la population sahraouie. Dans les années 1970, des vagues d’arrestations vont se succéder sans discontinuer jusqu’à ce jour, que ce soit dans les territoires pour lesquels doit avoir lieu le référendum d’autodétermination ou que ce soit au Maroc, tout particulièrement dans les régions de Tan-Tan et Tarfaya.

50C’est aussi à partir de cette date que commence la pratique systématique de la « disparition ». Si elle touche aussi des militants politiques marocains, la majeure partie des victimes sont originaires du Sahara occidental. Dans un rapport daté du 14 avril 1993, Amnesty International cite le chiffre de plus de mille personnes originaires de cette région « disparues » entre 1975 et 1991, dont deux cents l’année même qui a suivi l’annexion du Sahara occidental parce que : « elles – ou des membres de leur famille – auraient soutenu l’appel du Front Polisario à l’indépendance »  [48]. Parmi eux des hommes, mais aussi des femmes, des enfants, des vieillards, coupables d’être sahraouis. Ils sont enlevés chez eux ou dans la rue et transférés dans des lieux de détention secrets, Agdz, Kallat M’gouna, Laâyoune, où ils vont passer des années totalement retranchés du monde extérieur, soumis à la torture et à des conditions de détention inhumaines.

51Cependant les colonisations successives qu’ont connues, et connaissent encore, les Sahraouis ont eu pour effet, a contrario, de les unifier et de favoriser l’émergence d’une conscience collective. Elle prend appui sur l’appartenance à une identité culturelle commune; les diverses tribus sahraouies forment un ensemble assez homogène au niveau des modes de vie, des coutumes, de la langue (hassania), au-delà de leurs rivalités et de leurs différences. Cette base sociale et culturelle a fourni les fondements à la constitution d’une « nation », au sens où l’entend Ernest Renan qui parle d’une communauté de culture, de langue et de religion, d’une part, et de la volonté de vivre ensemble et d’avoir un destin commun, d’autre part. Les Sahraouis réunissent ces deux conditions. Mais la lutte pour leur indépendance a ajouté un autre référent à ce sentiment d’appartenance nationale : « Avec le temps, à la généalogie, fondement de la formation du peuple sahraoui, s’est ajouté le référent territorial – les différents tracés des frontières par la France et l’Espagne aidant – l’identité du peuple sahraoui est désormais redéfinie à la fois sur la base du passé – sang, filiation – et de l’espace – territoire –, mais aussi et surtout par la résistance séculaire des Sahraouis pour leur survie et leur indépendance »  [49]. Le peuple sahraoui continue à tenir tête à l’armée marocaine, comme le souligne Martine de Froberville : « Les épreuves ont encore galvanisé sa volonté d’indépendance. Il est important de souligner que par la force du sentiment patriotique sahraoui, la R.A.S.D. constitue bien un État en formation »  [50]. A cette lutte s’ajoute aussi la défense d’un projet politique aux antipodes du système monarchique marocain actuel. « La république sahraouie, telle que choisie et souhaitée par les Sahraouis, sera un État démocratique, moderne, basé sur le multipartisme et le libéralisme économique, dans lequel hommes et femmes seront égaux et où État et religion fonctionneront sans interférences »  [51].

Conclusion

52Hassan II a gagné son pari, en inscrivant la Marche Verte dans l’histoire nationale, comme en témoignent les nombreuses avenues qui portent le nom de la Marche Verte dans toutes les villes du Maroc, les commémorations régulières qui marquent chaque année l’anniversaire de cet événement, sans oublier l’un des plus grands barrages du même nom. A en croire Tahar Benjelloun, à qui elle a inspiré le récit La prière de l’absent, « elle restera dans les mémoires une lumière vive, un souvenir exaltant et une écriture tout à fait originale de l’Histoire d’une nation à la légitimité incontestable et qui cultive la paix et la fraternité »  [52]. Cependant, au niveau international, le journal Le Monde n’a pas cru bon de la citer dans la liste des événements les plus marquants de l’année 1975, ce qui, à l’époque, avait fort déplu au monarque.

53L’enjeu territorial de cette marche est évident puisqu’il s’agit, près de vingt ans après l’indépendance du Maroc, d’affirmer la marocanité du Sahara occidental face à la communauté internationale et de « récupérer » le territoire national. En ce sens il s’agit bien d’un acte politique de protestation non violente contre une décision de justice, celle de la Cour de la Haye qui reconnaît le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui. Mais là s’arrête la comparaison avec d’autres marches protestataires dirigées contre les autorités. En effet, c’est le roi Hassan II lui-même, qui est à l’initiative de cette action et, au-delà de la revendication exprimée, cette marche est avant tout une opération royale dont l’objectif est de recréer autour de sa personne un consensus mis à mal par la situation économique, par un mouvement d’opposition au sein des partis politiques et du mouvement étudiant, et surtout par les deux attentats auxquels le roi a échappé.

54En 1992, Abdelkhaleq Berramdane écrivait que le roi Hassan II pensait certainement, « en habile tacticien », récupérer rapidement ce territoire, « vestige d’une décolonisation inachevée ». « Mais voilà que le conflit s’éternise, menace durablement la paix et la sécurité régionale et, en dernière instance, risque de mettre en danger la pérennité même de la monarchie qu’il était censé consolider »  [53]. Dix ans plus tard cette analyse peut être reprise, même si ce conflit a bien servi à consolider la monarchie de Hassan II. En sera-t-il de même pour son successeur ?

55La communauté internationale, au-delà des déclarations de l’O.N.U., de l’O.U.A. ou de l’Union européenne, a laissé s’installer une situation de fait accompli qui ne tient pas compte des principes déclarés. Aujourd’hui, l’O.N.U. semble se diriger vers une « troisième voie », celle d’une autonomie interne, dans le cadre de la souveraineté marocaine. Dans ce cas, Hassan II aura vraiment gagné le pari lancé avec la Marche Verte. Mais qu’en est-il alors du principe du droit à l’autodétermination des peuples ? Et surtout la lutte des associations marocaines des droits de l’Homme sur l’impunité, en particulier concernant les responsables des disparitions, ainsi que la découverte des camps secrets avec les nombreux témoignages de ceux qui en sont sortis vivants, arrivera-t-elle à briser le consensus national autour de la question du Sahara ?

Notes

  • [*]
    Ingénieur d’études à l’Université Paris VIII, docteur en science politique.
  • (1)
    HASSAN II, « Présentation », in La Marche verte, Paris, Plon, 1989, p. 11.
  • (2)
    Le 16 octobre, Mehdi Ben Barka intervient sur les ondes d’une radio égyptienne en parlant d’« agression traîtresse contre la révolution algérienne ». Quelques mois plus tard, à l’issue d’un procès contre les « ennemis de la nation », il fait partie des huit condamnés à mort par contumace, la même peine étant prononcée contre onze inculpés alors en détention.
  • (3)
    Annuaire d’Afrique du Nord, 14,1975, p. 985.
  • (4)
    Cf. rapport de la mission § 32, p. 9, cité in M. BARBIER, Le conflit du Sahara occidental, Paris, L’Harmattan, 1982, p. 130.
  • (5)
    C. ROOSENS, Le conflit du Sahara occidental, Louvain, Éd. CERMAC, 1990, p. 29-30.
  • (6)
    I. SAYEH, Les Sahraouis, Paris, L’Harmattan, 1998, p. 52. Ismaïl Sayeh est un des militants de la première heure du Front Polisario, au sein duquel il assumait encore des responsabilités au moment de la publication de son ouvrage.
  • (7)
    Le Monde, 26-27 octobre 1975.
  • (8)
    HASSAN II, Le Défi, Paris, Albin Michel, 1976, p. 175.
  • (9)
    Mehdi Ben Barka propose le 6 juin 1957 au roi Mohamed V de lancer la Route de l’Unité afin de joindre « les anciennes zones sud et nord », c’est-à-dire de relier symboliquement le Rif au reste du Maroc. Le projet s’inscrit « dans le cadre de la campagne nationale de mobilisation des forces vives du pays pour l’édification de [notre] indépendance ». La Route de l’Unité a été présentée par ses organisateurs comme un exploit puisque le délai de construction pour les soixante kilomètres de route est de trois mois seulement et que onze mille jeunes y participent, sur plus de cinquante mille qui ont répondu à l’appel du roi. Voir l’ouvrage collectif La Route de l’Unité. Une expérience de service civique national, Rabat, Éd. L’Association des bâtisseurs de l’Indépendance, 1958.
  • (10)
    Discours cité par A. BENHADI, « La politique des barrages », Annuaire d’Afrique du Nord, 14, 1975.
  • (11)
    HASSAN II, « Présentation », art. cit., p. 12.
  • (12)
    HASSAN II, Le Défi, op. cit., p. 176.
  • (13)
    M. BOUABID, « Au-delà de la mémoire », in La Marche verte, op. cit., p. 42.
  • (14)
    Atitre d’exemple, pour ses 10 000 marcheurs, la préfecture de Rabat Salé a délégué : huit agents d’autorité (caids), vingt auxiliaires d’autorité (chioukh et mokaddim), deux médecins, douze infirmières, soixante-deux assistantes sociales, vingt prédicateurs (morshid), soixante-trois cadres et agents de différents départements ministériels, cent vingt jeunes scouts. Cf. H. BENHACHEM et M. TRICHA, « Les supports logistiques civils », in La Marche verte, op. cit., p. 441.
  • (15)
    S. ZEMRAG, « La vie quotidienne des marcheurs », in La Marche verte, op. cit., p. 460.
  • (16)
    Il a fallu transporter dix-sept mille tonnes de nourriture, soixante-trois mille tonnes d’eau, deux mille cinq cents tonnes de carburant, des armes et des munitions pour le cas où il y aurait à se défendre, deux cent trente voitures ambulances. Cf. Le Défi, op. cit., p. 177.
  • (17)
    C’est là que Saint-Exupéry avait été contraint de poser son avion un jour de 1926.
  • (18)
    HASSAN II, discours du 5 novembre 1975, in La Marche verte, op. cit., p. 33.
  • (19)
    Ces propos sont de Geneviève Moll, journaliste française présente sur les lieux, in M. MARADJI, La Marche verte ou la philosophie de Hassan II, préface de M. DRUON, Paris, PAC édition, 1977. L’intérêt de cet ouvrage réside surtout dans le reportage photographique de la Marche.
  • (20)
    Des drapeaux étrangers flottaient à côté des drapeaux marocains, comme ceux de la Jordanie, du Gabon, du Sénégal, de la Côte d’Ivoire, du Soudan, du Qatar, de l’Arabie Saoudite et des Émirats arabes.
  • (21)
    G. MOLL, in M. MARADJI, La Marche verte..., op. cit., p. 22.
  • (22)
    HASSAN II, Le Défi, op. cit., p. 181.
  • (23)
    HASSAN II, La mémoire d’un roi, entretiens avec Éric Laurent, Paris, Plon, 1993, p. 193.
  • (24)
    Des reporters américains, à New York, s’informèrent : How do they expect 350 000 Moroccans to progress, from Goulimine and Tarfaya onwards ? On camel hump ? (« Comment s’attendre à ce que 350 000 Marocains progressent de Goulimine et Tarfaya ? A dos de chameau ? »), cité in Le Défi, op. cit., p. 176.
  • (25)
    A.-B. MISKÉ, Front Polisario, l’âme d’un peuple, Paris, Éditions Rupture, 1978, p. 195.
  • (26)
    Discours du roi Hassan II, 9 novembre 1975, in Le Défi, op. cit., p. 181.
  • (27)
    HASSAN II, La Marche verte, op. cit., p. 12.
  • (28)
    Ibid., p. 11.
  • (29)
    A. LAROUI, « La Marche Verte et la conscience historique », in La Marche verte, op. cit., p. 341.
  • (30)
    HASSAN II, Le Défi, op. cit., p. 176.
  • (31)
    HASSAN II, discours du 16 octobre 1975, in La Marche verte, op. cit., p. 331.
  • (32)
    Le Défi, op. cit., p. 180.
  • (33)
    D. BASRI, « Les dimensions internes de la Marche verte. Introduction », in La Marche verte, op. cit., p. 309-316.
  • (34)
    Interview de Hassan II accordée à la télévision américaine N.B.C. le 28 octobre 1975.
  • (35)
    P. BERTHIER, « Un mythe fondateur : la bataille de l’Oued el-Makhazen », in « Maroc. Les signes de l’invisible », Autrement, no 48, septembre 1990.
  • (36)
    Mhamed Boucetta, interview à la revue libanaise As-sayad. Il ajoute : « Nous sommes contre le référendum au Sahara parce qu’on ne doit pas demander à un Marocain s’il est marocain », L’Opinion, 18 novembre 1974. Voir L. POINTIER, La politique saharienne du parti de l’Istiqlal dans le processus de décolonisation (étude de l’opinion de mai 1974 à février 1976), mémoire de maîtrise, sous la direction de René Gallissot, Université Paris VIII, 2000.
  • (37)
    Déclaration de l’organisation Ilal Amam au 3e congrès du Front Polisario, août 1976, tirée du journal Maghreb an-Nidal no 5, novembre 1976. Reproduite en annexe in M. BOUAZIZ, Aux origines de la Koutla démocratique, Casablanca, Publications de la Faculté des Lettres et Sciences humaines de Casablanca, 1997.
  • (38)
    Discours du Roi le 21 juin 1990, lors de l’inauguration du Conseil consultatif des droits de l’Homme (C.C.D.H.).
  • (39)
    HASSAN II, Le défi, op. cit., p. 178.
  • (40)
    La même opération de « souscription volontaire obligatoire » se répétera avec la construction de la mosquée Hassan II en 1998, nouvel exemple de campagne royale. Cf. M. ROLLINDE, La mosquée Hassan II, exemple d’une campagne royale, mémoire, D.E.A. Maghreb : histoire et sciences sociales, Université Paris III, 1992.
  • (41)
    J.-C. SANTUCCI, « La question saharienne dans la vie politique marocaine », in Enjeux sahariens, Paris, Éditions du C.N.R.S., 1984, p. 186. Sur le contexte, cf. P. VERMEREN, Histoire du Maroc depuis l’indépendance, Paris, La Découverte, 2002.
  • (42)
    Le texte de cet accord est publié in Annuaire d’Afrique du Nord, 14,1975, annexes, p. 997-998.
  • (43)
    La jemâa est une assemblée composée de notables, choisis selon les critères de l’âge, de la sagesse, du savoir, du courage; elle règle et gère les affaires de la communauté.
  • (44)
    J. DESSAINTS, « Chroniques politiques du Maroc », Annuaire d’Afrique du Nord, 1975, p. 464.
  • (45)
    J. MOULAHID, « Les Sahraouis et le phosphate », Esprit, avril 1976, p. 801.
  • (46)
    Aujourd’hui encore, environ 165 000 réfugiés vivent dans les campements dans des conditions extrêmement difficiles.
  • (47)
    M. BARBIER, Le conflit..., op. cit., p. 349.
  • (48)
    Voir Amnesty International, Maroc. Les disparus : le mur de silence doit tomber, avril 1993, et Maroc/Sahara occidental : « Tourner la page : réalisations et obstacles », août 1999. Ce rapport rapelle que 450 personnes environ, Sahraouies pour la plupart, sont toujours « disparues » sans que leur sort ait été élucidé. Il mentionne en outre quelques 70 « disparus » sahraouis qui seraient morts entre 1976 et 1991 dans les centres de détention secrets. Voir aussi F.I.D.H., Mission internationale d’enquête : les disparitions forcées au Maroc : répondre aux exigences de vérité et de justice, no hors série de la Lettre mensuelle, novembre 2000, no 298. L’association cite des listes qui lui auraient été remises faisant état, dans le périmètre du Sahara occidental, de 76 personnes disparues dont le sort resterait totalement inconnu; d’un groupe de 378 personnes parmi lesquelles 57 seraient décédées en détention secrète et 321, dont 73 femmes, auraient disparu et été libérées par une décision royale en 1991. Enfin un troisième groupe est composé de 815 personnes disparues et réapparues au fil des ans.
  • (49)
    I. SAYEH, Les Sahraouis, op. cit., p. 25.
  • (50)
    M. de FROBERVILLE, Sahara occidental, la confiance perdue. L’impartialité de l’O.N.U. à l’épreuve, Paris, L’Harmattan, 1996, p. 162.
  • (51)
    Mohamed Abdelaziz, Président de la R.A.S.D., Secrétaire général du Front Polisario. Déclaration à Barcelone (Espagne), le 11 mars 1998, in I. SAYEH, Les Sahraouis, op. cit., p. 78.
  • (52)
    T. BEN JELLOUN, « Témoignage », in La Marche verte, op. cit., p. 69.
  • (53)
    A. BERRAMDANE, Le Sahara occidental, enjeu maghrébin, Paris, Éditions Karthala, 1992, p. 341.
Français

Le 6 novembre 1975,350 000 Marocains franchissent la frontière qui sépare le Maroc du Sahara espagnol. Cette mobilisation massive et pacifique est à la seule initiative du roi Hassan II qui entend lancer un défi à la communauté internationale, en « récupérant » un territoire contesté. Mais cette Marche aura surtout valeur de plébiscite qui unit le roi et son peuple autour d’un « acte de foi », qui « puise son essence et son élan dans une histoire séculaire ». Elle reste jusqu’à aujourd’hui un symbole fondateur du nationalisme royal marocain, dont toute remise en cause relève du sacrilège, même si vingt-cinq ans plus tard, rien n’est réglé sur le terrain et si le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui continue d’être nié.

Marguerite Rollinde [*]
  • [*]
    Ingénieur d’études à l’Université Paris VIII, docteur en science politique.
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