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Le Mouvement Social

2007/2 (n° 219-220)

  • Pages : 240
  • Affiliation : Revue précédemment diffusée par les Éditions Ouvrières (jusqu'en 1993), puis par les Éditions de l'Atelier (de 1993 à 2007).

  • DOI : 10.3917/lms.219.0107
  • Éditeur : La Découverte

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Le roman policier est une forme de littérature « populaire » très répandue en France (best- sellers, nombre de titres publiés chaque année, ventes de l’ensemble de la branche) et fortement structurée : maisons d’édition, collections, rayons dans les librairies, points de vente dans les gares, revues, festivals spécialisés. On peut définir le genre de façon rapide, mais pas fausse, par son contenu : des crimes provoquent une crise, une ou plusieurs enquêtes la résolvent. Le genre a son public fidèle, des lecteurs qui se revendiquent comme des aficionados et parfois même affichent ne lire « que des polars ». Il provoque aussi la réaction inverse : bon nombre de lecteurs de romans affirment qu’ils n’ont jamais lu de romans policiers, et qu’ils refusent d’en ouvrir un. Dans l’un et l’autre cas, cela tient probablement à la façon dont le genre joue, par toute une série de procédés, sur l’action, la peur, l’angoisse, dans un rapport très personnel avec le lecteur, et finalement assez superficiel, car, à la fin du récit, les enquêtes aboutissent, et le lecteur, apaisé, est conforté dans l’idée que la société dans laquelle il vit est rationnelle, ordonnée, et donc acceptable. En ce sens, le roman policier est un roman édifiant. Et c’est peut-être pour cela que le genre est systématiquement décrit par les spécialistes de littérature comme une « littérature populaire », le terme le plus souvent employé est « paralittérature », ces expressions ayant évidemment une forte connotation péjorative.

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Mais le « genre policier » recouvre bien des sous-genres, qui ne fonctionnent pas tous de la même façon. Le « roman noir » me semble le plus intéressant. Son appartenance au genre policier est affirmée par toutes sortes de signes. Mêmes éditeurs, collections, etc. (mais moins de best sellers), souci, également, d’appartenir à une littérature populaire : les fondateurs du « noir » aux États-Unis, les hard-boiled des années 20, publient leurs romans dans les pulps, des ouvrages à deux sous. Et pourtant le roman noir raconte une autre histoire, et il la raconte autrement.

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Dans l’histoire policière « traditionnelle », le crime est un acte individuel, qui renvoie à des mobiles personnels, des relations interpersonnelles. Le roman policier baigne dans la psychologie, ou carrément dans la psychiatrie avec le personnage du tueur en série, qui est le nouvel archétype de cette littérature. Le roman « noir », lui, enracine les crimes dans les circonstances sociales dans lesquelles ils sont commis. Ce n’est plus l’individu seul qui est criminel, c’est le monde de souffrance, de misère, de violence et de corruption dans lequel nous vivons qui produit les individus criminels, ce monde que la loi et la justice recouvrent, sans l’organiser. Le rétablissement de l’ordre, s’il a lieu, n’est jamais que le rétablissement précaire, identifié comme tel, d’une apparence d’ordre et de paix. On est aux antipodes d’une littérature édifiante.

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Plusieurs remarques. Quand ils plongent dans l’histoire, les auteurs de « noir » ne font pas de la reconstitution historique. Ils ne s’astreignent pas à retracer une continuité. Ils plongent dans le passé pour y trouver des faits qui entrent en résonance avec leur présent, qui l’ont façonné. Ils revendiquent à la fois leur subjectivité et le fait d’écrire l’histoire du point de vue du présent, pas pour reconstituer le passé, mais pour reconstituer le présent. Ils racontent leur propre histoire, dans son épaisseur, pas celle d’autres hommes, en d’autres temps. Ce que font aussi les historiens, si l’on y regarde de près, mais de façon implicite, indirecte, moins libre, sans l’assumer. Les auteurs de « noir » ont un rapport passionné et violent à l’histoire, ce qui ne les empêche pas de travailler beaucoup et sérieusement la documentation et les faits qu’ils font entrer aux forceps dans leurs récits fictionnels.

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Je ne prendrai qu’un exemple : Meurtres pour mémoire de Didier Daeninckx, publié en 1984. Pour trouver le ou les coupables d’un meurtre commis au début des années 80, les enquêteurs remontent jusqu’à la manifestation des Algériens à Paris du 17 octobre 1961, et à la collaboration. Et, du coup, ce roman raconte pour la première fois le massacre des Algériens à Paris dans cette sinistre nuit du 17 octobre, bien avant que les historiens ne commencent à publier des études dessus (dont certaines nieront longtemps, et avec force arguments scientifiques et appareil critique, l’existence même des massacres, ne l’oublions pas). Par son succès de masse, ce roman a eu un rôle pionnier dans le dévoilement de cette tragédie, et donc dans la construction de la mémoire collective. Car le romancier du « noir » a un double privilège par rapport à l’historien dont il utilise souvent les travaux : il touche plus de lecteurs, et il les touche plus profondément, parce qu’il raconte l’histoire non de l’extérieur, non avec une vue cavalière, mais à hauteur d’homme, à travers des personnages, des destins individuels à travers lesquels le lecteur vit le récit, et pour un peu pourrait penser peser sur le cours des évènements.

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Autre pays, même démarche. Le chef d’œuvre d’Ellroy, le Quatuor de Los Angeles, est lui aussi totalement tissé d’histoire. Pour affronter le traumatisme de l’assassinat de sa mère, dans l’après-Deuxième Guerre mondiale, ce n’est pas la psychanalyse qu’il convoque, mais l’histoire, celle de la ville de cette époque, avec sa violence, sa corruption, le meurtre du Dahlia Noir comme obsession et comme emblème, ses admirables portraits d’hommes et de femmes, un formidable portrait « choral », et pour ma part, à la lecture de ces quatre chefs d’œuvre, j’ai l’impression de n’avoir jamais été aussi près de comprendre les États-Unis. Un mot de la nouvelle trilogie d’Ellroy, American Tabloïd, American Death Trip, on attend la suite : comprendre l’état actuel de l’Amérique à travers la démolition du mythe Kennedy, une famille de mafieux, contrôlée par des mafieux, dont le destin historique est fabriqué par des mafieux. Après le Quatuor, Ellroy continue à avancer, et nous dit (citation très approximative, mais le sens est conservé) : « Ces hommes furent mauvais, mais c’est eux qui firent l’Amérique. Personne d’autre ». Et nous sommes leur descendance. On retrouve l’idée de départ : les crimes d’hier engendrent les crimes d’aujourd’hui. Aucune société ne peut y échapper.

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Retour en France. Toute une génération de soixante-huitards et post-soixante-huitards, de Manchette à Jonquet en passant par tous les autres, a produit beaucoup de très beaux romans, imprégnés d’une idéologie de gauche ou d’extrême gauche, dans l’ensemble très marqués par le marxisme (mais après tout, c’est logique, la fameuse question : « A qui profite le crime ? » peut bien avoir quelques relents marxistes) et par la recherche dans l’histoire du XXe siècle français de résonances pouvant expliquer l’échec de Mai 68, l’événement fondateur de cette génération. Elfried Müller et Alexander Ruoff, deux spécialistes allemands du « polar » français, notent à propos de cette génération : « Alors que la gauche perdait son hégémonie culturelle dans la société, elle gagnait du terrain dans le « polar ». Le roman noir se politisait quand la société française se dépolitisait »  [1][1] E. MÜLLER, A. RUOFF, Le polar français : crime et histoire,.... Aujourd’hui, le cycle ouvert par les années Mitterrand s’achève par l’effondrement complet du communisme et de l’ensemble des systèmes de pensée qui gravitaient autour. La génération des post-soixante-huitards (à laquelle j’appartiens) vieillit et s’épuise. Les temps ont changé, dit-on. Je pense que c’est vrai. Il faut réinventer le « noir ». Écrire le roman noir de la mondialisation, du capitalisme triomphant sans adversaire structuré, sans limites. Écrire le roman de ces hommes mauvais qui font notre monde, dirait peut-être Ellroy. Et pour cela, nous atteler à la réécriture de notre passé, comme chaque génération doit le faire, pour savoir qui elle est.

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Rien de plus vivant. Je comprends que Madeleine Rebérioux ait partagé mon goût du noir.

Notes

[*]

Romancière.

[(1)]

E. MÜLLER, A. RUOFF, Le polar français : crime et histoire, Paris, La Fabrique éditions, 2002.

Résumé

Français

Que disent les romans noirs américains et leurs homologues français surgis après 1968 ? Le roman « noir » enracine les crimes dans les circonstances sociales dans lesquelles ils sont commis. Ce n’est plus l’individu seul qui est criminel, c’est le monde de souffrance, de misère, de violence et de corruption dans lequel nous vivons qui produit les individus criminels, ce monde que la loi et la justice recouvrent, sans l’organiser. Le rétablissement de l’ordre, s’il a lieu, n’est jamais que le rétablissement précaire, identifié comme tel, d’une apparence d’ordre et de paix.

English

Hardboiled crime stories. This essay looks at American crime stories (from dime novels to pulps and to the hardboiled school) and at their French counterparts which emerged after 1968. Crime is rooted in society. The individual is not the only criminal, it is also the world of law and order. The restoration of public order is seen as precarious and often as mere semblance.

Pour citer cet article

Manotti Dominique, « Roman noir », Le Mouvement Social, 2/2007 (n° 219-220), p. 107-109.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-mouvement-social-2007-2-page-107.htm
DOI : 10.3917/lms.219.0107


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