1En 2007, lors d’une de ces discussions générales auxquelles périodiquement le Comité éditorial de la revue Le Mouvement Social se livre pour examiner les thèmes d’avenir de l’histoire sociale, l’un d’entre nous, Antoine Prost, a proposé les mutations de la science et des universités en France depuis 1945. Cette suggestion a fait aussitôt l’unanimité. Le rôle de la science s’est immensément étendu. Sans revenir aux thèses des économistes tchèques des années 1960 sur « la révolution scientifique et technique », la science, les marchés, la politique, la guerre sont de plus en plus liés, à l’échelle locale, nationale et internationale. La science est aussi devenue l’objet de contestations de la part d’acteurs de la société civile. Les organismes de recherche publics se sont multipliés, ont pris une grande importance et peu à peu se sont liés aux universités. Les universités se sont affirmées comme des acteurs à part entière. Elles ne se limitent pas à la transmission des connaissances. Elles créent des connaissances et elles exercent de façon croissante un rôle culturel, social et économique. Leurs implantations ont été élargies à la majorité du territoire métropolitain et à l’outremer. En leur sein les étudiants, les enseignants-chercheurs, les enseignants, les chercheurs et les autres personnels (ingénieurs, administratifs, ouvriers, techniciens, sociaux-santé, ceux des bibliothèques) se font entendre, tandis qu’ils interviennent dans la vie publique. L’État, l’armée, les collectivités territoriales, les entreprises de l’agriculture, de l’industrie et des services, les maisons d’édition ont de plus en plus l’œil sur l’expansion universitaire. Les organismes internationaux dès les années 1950 (à commencer par l’OECE et l’OTAN) font de même. Forces politiques, syndicats de salariés et de patrons, associations trouvent dans ce monde social qui s’accroît un vivier pour renouveler leurs membres et dirigeants et un espace d’intervention. Désormais l’accès à l’enseignement supérieur est un enjeu pour les familles et les jeunes, les inégalités sociales et de sexe en la matière comme les disparités territoriales constituent un problème politique, les effectifs étudiants, l’échec ou la réussite au cours des études, ainsi que le chômage ou l’emploi des diplômés passent au rang de préoccupation majeure à la fois des établissements et de la nation. Pour l’histoire sociale la matière est donc ample.
2Le Comité éditorial, après avoir dressé une liste idéale de nombreux types de sujets sur lesquels la publication de recherches serait souhaitable, a donc décidé, à titre de première application de cette orientation, la mise en chantier d’un numéro spécial? [1]. C’est celui que vous avez sous les yeux. Il paraît au moment précis où, en anglais, est publiée la première histoire des universités en Europe depuis 1945? [2].
Réflexions préalables
3La préparation de ce numéro a été l’occasion de trois constats.
4Le premier est la profusion d’idées reçues sur le sujet, généralement paresseuses ou fausses, que l’on trouve dans le débat franco-français et sur Internet. Tout le monde en France, à commencer par les universitaires, les chercheurs ou les grands et petits patrons, croit connaître l’histoire récente des organismes de recherche, de la recherche en entreprise, du dualisme des universités et des écoles. Or il n’en est rien, et cette méconnaissance des faits les plus élémentaires, des statistiques dont un grand nombre sont désormais disponibles en ligne ou dans des rapports officiels (ici exploités avec ardeur dans l’article de Jean-Yves Mérindol) et de l’histoire donne lieu à des discours déconnectés des transformations des pratiques, à l’oubli fréquent d’un passé pourtant pas encore éloigné et à la focalisation de différents acteurs sur des enjeux qui ne sont pas toujours les principaux? [3]. Or des sources inédites existent qui permettraient une approche plus rigoureuse, même si leur disponibilité est encore inégale. Les Archives nationales contiennent des documents essentiels, par exemple dans la série F17 sur l’éducation ou dans les archives du président V. Giscard d’Estaing. Les archives du Conseil d’État contiennent maintenant une série sur la Recherche, identifiée à l’initiative de l’un d’entre nous. Les archives de la Cour des Comptes ont connu une avancée récente. En revanche, il reste beaucoup à faire quant aux archives de chaque établissement d’enseignement supérieur, des organisations syndicales de personnels et d’étudiants, et aux archives privées des individus? [4]. Des archives orales ont été collectées et commencent à être accessibles. C’est le cas sur la genèse de la loi sur l’enseignement supérieur de 1984 au Service d’Histoire de l’Éducation de l’INRP. Ce l’est aussi à l’Institut National de la Recherche Agronomique (INRA). Il en va de même pour la recherche médicale (INSERM et CNRS), avec accès aux entretiens sur Internet? [5]. Des enquêtes statistiques et des études qualitatives sont développées par des organismes nationaux. Elles sont menées depuis 1971 par le Centre d’études et de recherches sur les qualifications (CEREQ) sur les différents types d’étudiants du postbac, leurs parcours et leurs débouchés? [6]. Par la suite, l’Observatoire national de la vie étudiante (OVE) a été créé en 1989 par le ministre de l’Éducation nationale Lionel Jospin. Il est, lui, spécifiquement centré sur les conditions de vie des étudiants et sur leur rapport avec le déroulement des études, « de manière à éclairer la réflexion politique et sociale et à aider à la prise de décisions ». Il a montré que le stéréotype de l’étudiant auquel il est encore souvent fait référence s’accorde de moins en moins à la diversité de la catégorie. Si les étudiants partagent quelques caractéristiques qui les distinguent des jeunes du même âge ayant achevé leurs études, ils constituent encore moins un groupe homogène que lors de la publication par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron des Héritiers, en 1964, qui marqua le début des recherches sociologiques sur l’enseignement supérieur? [7]. La diversification des conditions de vie et d’études apparaît de plus en plus grande. Simultanément, le recueil de données statistiques par les ministères concernés s’est considérablement étoffé, et une partie d’entre elles sont périodiquement mises en ligne.
5Le second constat a été le décalage entre nos connaissances sur la science et celles sur les universités. La science a bénéficié de la dynamique internationale de l’histoire et de la sociologie des sciences, et de celle des techniques, de l’apport d’étudiants et universitaires étrangers, des grandes opérations de commémoration ou de mémoire qu’ont entreprises les organismes de recherche (CNRS, INRIA, INRA, CNES, INED, INSEE)? [8]. Cet apport a su se renforcer par l’approche prosopographique qui relie individus, réseaux, communautés et institutions? [9]. En revanche, les universités ont pour l’essentiel attendu la naissance en octobre 2001, à l’incitation du ministère de la Recherche, du réseau d’études sur l’enseignement supérieur, le RESUP, aujourd’hui fort de 60 membres, pour avoir une masse critique d’universitaires et de chercheurs avançant dans leurs recherches, échangeant leurs idées, animant des manifestations, réalisant une veille scientifique et publiant en commun? [10]. Ce réseau a notamment mis en évidence l’importance de l’ « effet établissement », c’est-à-dire la variété des expériences et trajectoires de chacun des établissements, et donc l’illusion d’optique et le caractère réducteur des approches purement à l’échelle nationale. Mais les historiens n’y prennent pas encore une place suffisante. À vrai dire, l’histoire récente des écoles et des grands établissements n’est guère mieux lotie, à l’exception d’un remarquable ouvrage sur la Lorraine? [11] et d’un autre sur l’Université de technologie de Belfort-Montbéliard, analysé dans ce numéro. L’importance des avancées possibles grâce à un réseau bien visible est confirmée, s’agissant de la formation continue des adultes dans le postbac, par l’activité du Groupe d’étude-histoire de la formation des adultes (GEHFA), créé en 1996. Toutefois la France n’a pas l’équivalent du Center for International Higher Education de Boston College, des réseaux internationaux qu’il anime, de ses livres et podcasts ou de sa revue trimestrielle International Higher Education (61 numéros parus)? [12], où elle n’apparaît pratiquement pas, la plupart des chercheurs français ne lui proposant pas d’articles.
6Le troisième constat est celui des décalages frappants sur ce sujet au sein même des recherches historiques. La période avant 1914 est nettement mieux connue du côté des universités comme des débats parlementaires sur la recherche scientifique? [13]. Celle de la Première Guerre mondiale et de l’entre-deux-guerres l’est un peu moins. Mais sur Vichy les travaux ont avancé? [14]. En revanche, que d’inégalités pour la période depuis 1945 ! S’il existe des travaux sur l’histoire et la sociologie de la population étudiante? [15] et des mouvements étudiants, sur des organismes de recherche autres que le CNRS? [16], sur l’administration de la recherche? [17], sur le syndicalisme des chercheurs scientifiques? [18], si l’on en trouve sur les disciplines, très rares sont ceux qui existent sur les établissements (Bordeaux III, Strasbourg, Clermont-Ferrand I? [19], Dijon, Nanterre) ou bien sur le syndicalisme enseignant du supérieur. L’histoire de l’éducation s’intéresse à l’enseignement supérieur en France depuis 1945 seulement depuis peu? [20].
7Ce numéro a donc été organisé à partir de choix délibérés et, plus encore que dans les numéros spéciaux précédents de cette revue, de l’état des recherches disponibles.
8Quatre choix d’ensemble ont été faits.
9Contrairement aux discours rebattus sur la spécificité ou l’isolement de la France, nous avons souhaité mettre l’accent sur le fait que la communauté scientifique étant depuis toujours internationale, l’ensemble des acteurs français depuis 1945 se trouve profondément inséré dans des circulations de personnes, d’idées, d’argent et de modèles d’organisation. Par exemple les trois volumes pionniers dirigés par John Krige sur l’histoire du CERN (Conseil Européen pour la Recherche Nucléaire, 1952, devenu en 1954 Organisation Européenne pour la Recherche Nucléaire) de Genève l’avaient montré? [21], le livre paru la même année de Jean-Marc Wolff sur l’histoire d’Eurochemic allait dans le même sens, et avant eux celui de Brigitte Mazon sur les origines de l’EHESS? [22], mais ce ne sont nullement des cas isolés. L’article de Bernard Hubert sur l’agronomie illustre particulièrement ce point, qu’auraient pu aussi mettre en évidence des travaux récents sur le spatial, la météorologie ou l’environnement. Il est aussi présent dans les articles de Dominique Pestre sur la science, de Fabienne Pavis sur la formation à la gestion ou de Patrick Fridenson sur la politique universitaire depuis 1968. On aurait pu étendre cette analyse aux mouvements étudiants, que l’on pense aux rapports entre le vice-président de l’UNEF Etienne Mougeotte et l’Union Internationale des Étudiants, à ceux des étudiants communistes avec les pays de l’Est? [23] puis avec le PC italien ou aux liens, réels ou fantasmés, des différents types de maos avec la Chine. En sens inverse, les étudiants étrangers, l’entrée de chercheurs étrangers au CNRS puis à partir de 1968 le recrutement d’étrangers sur des postes universitaires doivent aussi être pris en compte.
10En second lieu, nous avons choisi de mettre ensemble la recherche et l’enseignement supérieur : parce que la question de leur convergence, de leur complémentarité ou de leurs rapports de force est en France essentielle, parce que même dans les autres pays comme les États-Unis avec les National Institutes of Health ou l’Allemagne avec les instituts Max Planck où existent des organismes de recherche distincts des universités ces deux fonctions ne peuvent être séparées.
11En troisième lieu nous nous sommes efforcés de semer des indications et des premiers repères sur la diversité du champ de l’enseignement supérieur et de la recherche en France au-delà des universités proprement dites. L’article de données statistiques d’Antoine Prost et Jean-Richard Cytermann inclut les classes préparatoires aux grandes écoles et les sections de techniciens supérieurs, celui de Fabienne Pavis sur les études de gestion analyse aussi bien les structures de formation de l’enseignement supérieur privé ou parapublic, celui de Bernard Hubert embrasse des établissements dépendant d’autres ministères que celui de l’Éducation nationale (actuellement de l’Enseignement supérieur et de la Recherche).
12Enfin nous avons estimé nécessaire de prendre des risques. Nous avons ainsi demandé à Dominique Pestre de ne pas faire une synthèse bien balancée des acquis des nombreuses recherches récentes sur la science, mais de prendre une formule chère aux historiens allemands : formuler dix thèses personnelles sur les sciences, la recherche scientifique et le monde social de 1945 à 2010. L’article de Gabriel Galvez-Behar sur l’évaluation et les revues, celui de Patrick Fridenson sur la politique universitaire sont des vues cavalières et des articles de problématique, et même dans une certaine mesure celui de Jean-Yves Mérindol sur les statuts des universitaires.
Les apports de ce numéro
13Ce numéro tente d’abord un cadrage d’ensemble des évolutions de la science, des inflexions des politiques publiques et des changements des établissements de recherche et d’enseignement supérieur à l’échelle du pays depuis 1945. D. Pestre présente la science en situation et la trajectoire française, avec ses inflexions, parmi celle des pays développés. A. Prost et J.-R. Cytermann offrent un éventail large d’informations statistiques, souvent en longue période, souvent inédites, et qui s’achève sur des comparaisons internationales. Leur dossier fait une place de choix à l’évolution contrastée du milieu étudiant. Il inclut l’Université d’Alger jusqu’en 1960. P. Fridenson analyse la politique universitaire depuis 1968, soit la lente conversion à l’autonomie des universités, à la professionnalisation des enseignements, à des standards européens malgré les dualismes des types d’établissements hérités de l’histoire qui ont freiné la démocratisation des publics.
14Ce numéro présente ensuite des recherches ou des essais par des chercheurs qui, sauf un, ne sont pas des historiens sur une série de sujets considérés comme chauds soit dans les travaux récents dans les diverses sciences sociales soit dans le débat public à l’égard de ce secteur. Aucun des articles ne se limite pourtant au temps présent. Jérôme Aust, Myriam Baron, Bernard Hubert, Jean-Yves Mérindol, Fabienne Pavis montrent chacun combien non seulement le cloisonnement entre écoles et universités commencé au XVIIIe siècle, mais encore des controverses ou des processus de décision antérieurs à 1945 et remontant à l’occasion au XIXe siècle influent toujours sur les représentations, pratiques et actions de notre période. Il en va ainsi face aux changements des missions des personnels, de leurs conditions d’emploi et de travail, de leurs libertés, aux différences entre disciplines et aux rapports entre discipline et établissement, entre local et national, qu’étudie Jean-Yves Mérindol en expliquant les transformations lentes des statuts des universitaires au cours de la période. Les rapports à l’espace géographique et social font l’objet de deux articles complémentaires. Myriam Baron montre comment les transformations de la carte des implantations universitaires et des rapports entre les différentes structures universitaires et les collectivités territoriales depuis 1960 se caractérisent à la fois par des continuités durables et de fortes ruptures. Jérôme Aust, sur le cas de Rhône-Alpes, première région française à avoir élaboré une vision de la recherche et des établissements d’enseignement supérieur, analyse l’inégale conversion des hommes et femmes politiques à un domaine pour eux inédit, puis la dynamique des relations entre les responsables universitaires, les collectivités et l’État à l’heure de l’autonomie renforcée et des pôles de recherche et d’enseignement supérieur. De nouveau, deux articles complémentaires s’attachent à la question si sensible des rapports entre les initiatives des acteurs scientifiques et pédagogiques et les demandes ou perceptions des acteurs économiques et de l’État. Fabienne Pavis explore le passage, entre la fin des années 1950 et 1975, du haut enseignement commercial hérité du XIXe siècle à un enseignement supérieur de gestion? [24]. Elle y voit à la fois un exemple du développement contemporain de formations supérieures dites utiles et de la capacité de divers types d’établissements à accueillir de nouvelles disciplines, perspective qui est aussi celle d’un livre récent sur l’informatique en France dont il est rendu compte à la fin de ce numéro. Bernard Hubert étudie les fortes mutations de la recherche et de l’enseignement supérieur agronomiques, au diapason des profondes transformations de l’économie et des métiers de l’agriculture dans les pays du Nord comme du Sud, de la multiplication des organisations transnationales et des changements dans la relation des sociétés à la nature - de l’exploitation effrénée à l’éventuel développement durable. Gabriel Galvez-Behar boucle la marche dans une chronique qui croise deux thèmes chauds dans un espace qui va au-delà des établissements : celui de la montée, à côté de la traditionnelle évaluation des activités scientifiques par les pairs, d’une évaluation par des institutions étatiques, et celui de la diffusion des recherches scientifiques par les revues, ici celles de sciences humaines et sociales, dont l’évaluation par des institutions étatiques ou transétatiques est du même coup en train de profondément changer? [25]. Il souligne la nécessité de développer une histoire et une sociologie du jugement expert. Aux États-Unis, le livre récent de la sociologue Michèle Lamont a montré comment dans les sciences humaines et sociales les préférences personnelles, les diversités de discipline, de genre, d’origine ethnique, les impulsions élitistes ou populistes se croisent avec les règles coutumières de délibération et les mécaniques institutionnelles dans l’appréciation de ce qu’il est convenu d’appeler l’excellence? [26].
15Enfin il n’y a pas d’histoire sociale qui vaille sans la saisie des tensions et des conflits qui traversent le monde social. Le choix que nous avons fait sur ce point majeur a été d’évoquer la durable ombre portée du mouvement de mai-juin 1968, auquel on sait que Le Mouvement Social avait consacré un numéro spécial à chaud? [27]. Nous publions un extrait, choisi par l’auteur et mis au format d’un article, des mémoires inédits d’un étudiant d’histoire de 1968, Jacques Guilhaumou, rédigés en 2009. Il montre l’expérience que peuvent faire de l’événement ceux des étudiants qui participent à des mouvements. Il nous a aussi semblé intéressant de donner ce texte à un moment où, en France, les plus hautes autorités de l’État et du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche parlent d’effacer 68.
Et la suite ?
16Malgré la taille déjà grande de ce numéro (et, pardonnez-nous, le véritable maquis de sigles qui en résulte pour les lecteurs qui ne sont pas indigènes), nous avons bien conscience de n’y avoir traité qu’une partie très limitée des enjeux. Nous pouvons penser que la revue aura l’occasion d’y revenir, en fonction des articles qui lui seront proposés. Sans détailler ici la liste idéale que nous mentionnions plus haut, nous voudrions cependant évoquer trois perspectives.
17Une série d’épisodes-clés encore très mal connus méritent l’attention et une approche historique. La discussion du Comité éditorial de cette revue a mis ainsi l’accent sur l’élaboration et l’application de la réforme Fouchet de 1964-1966, le redécoupage des universités en 1968-1969, l’importance de la plus longue grève menée par universitaires et étudiants, celle de 1976? [28], la nouveauté des Assises de la Recherche de 1981-1982, le processus complexe et parfois controversé d’élaboration de la loi Savary de 1984 et de ses décrets d’application. Tous ont fait l’objet d’importantes mobilisations des acteurs sociaux et d’arbitrages multiples au sein de l’État, et tous ont eu un impact profond durable.
18S’il fallait établir ensuite des priorités parmi les questions à traiter, nous aurions tendance à privilégier l’évolution des pratiques de travail et attitudes sociales des étudiantes et étudiants? [29], la formation d’une profession universitaire, où les notables cèdent le pas à un nouveau métier de classe moyenne, les structures et leurs rapports avec leurs composantes internes, l’évolution des relations entre les organismes de recherche et les universités, la place des enseignements et recherches technologiques, les difficultés et les soutiens rencontrés par les artisans des nouvelles disciplines (ou des spécialités en médecine)? [30] pour les développer et les institutionnaliser.
19Enfin, l’un des mouvements de fond de la période depuis 1945 étant la dispersion géographique des sites de recherche et de formation et la différenciation ininterrompue des filières d’études, des trajectoires des étudiants, des disciplines, des carrières individuelles des personnels, des stratégies et pratiques des établissements, et même des organisations étudiantes ou enseignantes, il nous semble indispensable de pousser à des recherches qui se situent au niveau le plus proche possible de l’expérience des femmes et des hommes : celui des trajectoires individuelles et celui de l’unité de travail ou de l’implantation de l’établissement. On pourra ainsi mieux articuler, dans les mutations, les mouvements venus d’« en bas » et ceux qui proviennent d’« en haut ». Il ne faut pas croire que l’on perdra ainsi le fil du collectif, du national ou de l’international. Il suffit pour s’en persuader de lire l’extraordinaire livre de mémoires du physicien Anatole Abragam? [31]. Petit écolier russe né en décembre 1914 dont les parents choisissent ensuite la France pour fuir le régime soviétique, soldat jeté sur les routes par la débâcle de 1940, jeune juif traqué par l’occupant allemand, professeur libre dans l’enseignement privé de 1940 à 1944, FFI puis engagé volontaire dans l’armée en 1944-1945, chercheur débutant qui doit aller apprendre sa discipline en Angleterre pour combler le retard de son pays d’adoption, le voici physicien au Commissariat à l’Énergie Atomique à partir de 1947 et professeur de magnétisme nucléaire au Collège de France de 1960 à 1985. Ses découvertes en résonance magnétique nucléaire lui ont valu les plus hautes distinctions internationales. On peut prendre un second exemple, de nature très différente, cette fois dans l’espace, celui des implantations des établissements postbac dans l’agglomération lyonnaise. Ce qui fait la spécificité du site lyonnais, c’est 17 établissements d’enseignement supérieur dont 3 grosses universités, des écoles d’ingénieurs de renom (Institut national des sciences appliquées, École centrale de Lyon) publiques ou privées, des écoles nationales (École nationale des travaux publics de l’État, École normale supérieure de Lyon, École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques, École nationale supérieure des arts et techniques du théâtre) et un institut catholique non négligeable (7 000 étudiants). Donc en gros toute la diversité française sur un seul site. Ces deux exemples nous sortent des idées aujourd’hui les plus répandues sur la simplicité des réalités scientifiques et universitaires françaises et donc des comparaisons internationales.
20C’est en ayant en tête une telle complexité que la collaboration entre les historiens et les autres sciences sociales peut contribuer à mieux éclairer les nouvelles relations entre les étudiants et les enseignants, entre les universités et l’État ou les collectivités, les pratiques scientifiques, sociales et culturelles, ou encore les ambitions et les activités sociales et politiques des étudiants et des personnels. C’est sur de telles bases que pourraient être mieux pesées les relations entre les différentes demandes sociales, les ressources obtenues et la manière dont en France les structures de recherche et les universités ouvrent leurs portes à de nouveaux partenaires, participent à l’expansion mondiale des connaissances, à la structuration de nouvelles professions et au changement des valeurs mais sont lentes à faire face aux inégalités sociales et géographiques.
Notes
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[*]
Respectivement professeur émérite de sociologie à l’Université Paris I, directeur d’études à l’EHESS et professeur émérite d’histoire contemporaine à l’Université Paris I
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[1]
Elle a bénéficié des réflexions d’Emmanuelle Picard.
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[2]
W. RÜEGG (ed.), A history of the universities in Europe, t. IV : Universities since in 1945, Cambridge, Cambridge University Press, 2010.
-
[3]
Un constat analogue a été fait, non sans le zèle du néophyte, par les sociologues réunis dans le dossier « L’Université en crise. Mort ou résurrection ? », Revue du MAUSS, n° 33, 1er semestre 2009.
-
[4]
Cf. T. CHARMASSON, Les archives personnelles des scientifiques. État des fonds conservés en France, Paris, Éditions du Comité des Travaux Historiques et Scientifiques, 2008.
-
[5]
Voir le site www.vjf.cnrs.fr/histrecmed/, édité par Karine Gay et Jean-François Picard.
-
[6]
Voir le témoignage de Pierre Laurent recueilli le 14 décembre 2001 par Daniel Blondet, accessible sur le site du CEREQ : mimosa.cereq.fr/Cereq30ans/analyses/blondet.pdf (consulté le 30 septembre 2010).
-
[7]
P. BOURDIEU et J.-C. PASSERON, Les héritiers : les étudiants et la culture, Paris, Éditions de Minuit, 1964, après un premier travail empirique exposé la même année dans Les étudiants et leurs études, Paris-La Haye, Mouton, 1964.
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[8]
J.-F. PICARD, La République des savants. La recherche française et le CNRS, Paris, Flammarion, 1990. D. GUTHLEBEN, Histoire du CNRS de 1939 à nos jours. Une ambition nationale pour la science, Paris, A. Colin, 2009. A. BELTRAN et P. GRISET, Histoire d’un pionnier de l’informatique : 40 ans de recherche à l’INRIA, Les Ulis, EDP Sciences, 2007. Le numéro spécial de Population, novembre-décembre 1995, sur l’INED. Cinquante ans d’INSEE… ou la conquête du chiffre, Paris, INSEE, 1996 (cet ouvrage n’est pas à la BNF). Voir aussi les Cahiers pour l’histoire du CNRS, aujourd’hui accessibles en ligne, puis la Revue pour l’histoire du CNRS.
-
[9]
Cf. P. NABONNAND et L. ROLLET (dir.), Définir, classer, compter : l’approche biographique en histoire des sciences, Colloque de Nancy, 26-28 novembre 2009.
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[10]
Voir le site www.resup .u-bordeaux2.fr, et les notes de lecture à la fin de ce numéro.
-
[11]
A. GRELON et F. BIRCK (dir.), Des ingénieurs pour la Lorraine XIXe – XXe siècle, 2e éd., Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 2006.
-
[12]
Voir le site www.bc.edu/research/cihe.html.
-
[13]
Le livre fondamental de G. WEISZ, The emergence of modern universities in France, 1863-1914, Princeton, Princeton University Press, 1983, n’a cependant pas été traduit en français. M. PINAULT, La science au Parlement. Les débuts d’une politique des recherches scientifiques en France, Paris, CNRS Éditions, 2006. E. Crawford et J. Off-Nathan (dir.), La science sous influence. L’Université de Strasbourg, enjeu des conflits franco-allemands, 1872-1945, Strasbourg, La Nuée bleue, 2005.
-
[14]
Par exemple A. DROUARD, Une inconnue des sciences sociales, la Fondation Alexis Carrel 1941-1945, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1992, A. GUESLIN (dir.), Les facs sous Vichy. Étudiants, universitaires et universités de France pendant la Seconde guerre mondiale, Clermont-Ferrand, Institut d’études du Massif central, 1994, C. Singer, L’université libérée, l’université épurée (1943-1947), Paris, Les Belles-Lettres, 1997 ou, sur la médecine, D. Evleth, « La bataille pour l’Ordre des médecins (1944-1950) », Le Mouvement Social, n° 229, octobre-décembre 2009, p. 61-77.
-
[15]
Une utile et commode synthèse : L. Gruel, O. Galland et G. Houzel (dir.), Les étudiants en France. Histoire et sociologie d’une nouvelle jeunesse, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2009.
-
[16]
Sur l’INSEE, cf. B. Touchelay, L’INSEE des origines à 1961 : évolution et relation avec la réalité économique, politique et sociale, thèse de doctorat d’histoire, Université Paris XII, 1993. Sur l’INED, cf. P.-A. Rosental, L’intelligence démographique : sciences et politiques des populations en France, 1930-1960, Paris, Odile Jacob, 2003.
-
[17]
J.-F. Picard, La République des savants, op. cit. A. Chatriot et V. Duclert (dir.), Le gouvernement de la recherche. Histoire d’un engagement politique de Pierre Mendès France au général de Gaulle (1953-1969), Paris, La Découverte, 2006.
-
[18]
M. Pinault, « De l’Association des travailleurs scientifiques au Syndicat national des chercheurs scientifiques, l’émergence d’un syndicalisme de chercheurs (1944-1956) », in D. Tartakowsky et F. Tétard (dir.), Syndicats et associations. Concurrence ou complémentarité ?, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2006, p. 77-88. J.- C. Bourquin, « Syndicalisme et communauté scientifique : le Syndicat National des Chercheurs Scientifiques au CNRS, 1956-1967 », in C. Charle, J. Schriewer et E. Keiner (dir.), À la recherche de l’espace universitaire européen. Études sur l’enseignement universitaire au XIXe-XXe siècle, Francfort-Berne, Peter Lang, 1993, p. 153-183. Voir aussi J.-F. Picard, La République des savants…, op. cit., et M. Pinault, « Le chercheur », in J.-P. Rioux et J.-F. Sirinelli (dir.), La France d’un siècle à l’autre, 1914-2000. Dictionnaire critique, Paris, Hachette-Littératures, 1999, p. 582-587.
-
[19]
G. Livet, Cinquante années à l’université de Strasbourg, Strasbourg, Société savante d’Alsace, 1998. A. Kergomard, La mutation universitaire : Clermont 1948-1993, Paris, L’Harmattan, 1995. Livre écrit par un professeur de chimie de Clermont.
-
[20]
Cf. E. Picard (dir.), L’enseignement supérieur. Bilan et perspectives historiographiques, Histoire de l’éducation, n° 122, 2009.
-
[21]
J. Krige (ed.), History of CERN, t. I-III, Amsterdam, Elsevier, 1996. J. Krige avait auparavant publié sur l’histoire de l’Agence spatiale européenne.
-
[22]
J.-M. Wolff, Histoire de la Société Eurochemic (1956-1990). Trente-cinq années de coopération internationale dans le domaine des techniques nucléaires : du traitement des combustibles irradiés à la gestion des déchets radioactifs, Paris, OCDE, 1996. B. Mazon, Aux origines de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales : le rôle du mécénat américain, Paris, Éditions du Cerf, 1988, avec une vigoureuse préface de P. Bourdieu et une postface de C. Morazé, désormais à compléter par son livre posthume Un historien engagé : mémoires, Paris, Fayard, 2007.
-
[23]
Cf. trois témoignages : P. Robrieux, Notre génération communiste (1953-1968), Paris, Robert Laffont, 1977 ; J.-F. et A. Kahn, Comme deux frères. Mémoire et visions croisées, Paris, Stock, 2006 ; A. Ruscio, Nous et moi. Grandeurs et servitudes communistes, Paris, Tirésias, 2003.
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[24]
Dans la suite de M.-E. Chessel et F. Pavis, Le patron, le technocrate et le professeur. Une histoire de l’enseignement supérieur de gestion, Paris, Belin, 2001.
-
[25]
Il poursuit le débat ouvert dans Le Mouvement Social de janvier-mars 2009. Sur l’importance des revues, voir aussi en fin de numéro le compte rendu du livre sur les débuts de Sociologie du travail.
-
[26]
M. Lamont, How professors think. Inside the curious world of academic judgment, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2009.
-
[27]
J.-C. et M. Perrot, M. Rebérioux, J. Maitron (dir.), La Sorbonne par elle-même, Le Mouvement Social, n° 64, juillet-septembre 1968.
-
[28]
Sur les mouvements de 2009, signalons un recueil d’articles de militants : C. Akiko-Brisset (dir.), L’université et la recherche en colère, Broissieux, Éditions du Croquant, 2009, et l’enquête qu’a commencée le sociologue B. Geay. Le RESUP organise les 27-29 janvier 2011 un colloque sur les réformes dans l’enseignement supérieur et la recherche.
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[29]
Cf. V. Montfort, Les étudiants de première année à l’université et le travail scolaire. L’exemple de deux filières : sciences et AES, thèse de doctorat de sociologie, EHESS, 2003, et ses deux articles « Normes de travail et réussite scolaire chez les étudiants de première année de sciences », Sociétés contemporaines, n° 40, 2000, p. 57-76 et « Repenser l’échec à l’université », Les Temps modernes, n° 637-639, mars-juin 2006, p. 703-715.
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[30]
Sur l’hématologie, cf. S. Chauveau, Du don au marché. Politiques du sang en France (années 1940-années 2000), mémoire inédit d’habilitation à diriger les recherches en histoire, EHESS, 2007.
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[31]
A. Abragam, De la physique avant toute chose, 2e éd., Paris, Odile Jacob, 2001. Ce livre est traduit en plusieurs langues. Nos remerciements à Jean-Yves Mérindol, qui nous l’a fait connaître.


