CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Pendant longtemps les historiens du travail n’ont pas considéré les activités des soldats comme du travail. Ils définissaient le travail pour l’essentiel comme un processus produisant une plus-value, alors que l’action des soldats était perçue fondamentalement comme destructive plutôt que productive. En adoptant cette position, les universitaires se sont éloignés de ceux qui s’étaient investis dans les mouvements sociaux, car à partir des années 1960 apparurent de nombreuses revendications de groupes de soldats des armées régulières de l’OTAN demandant à être reconnus comme des travailleurs, ainsi qu’à bénéficier du droit d’être syndiqués. Ce faisant, ils ranimèrent une contestation lancée par les syndicats ouvriers français à la fin du XIXe siècle. Si leurs revendications furent rejetées par la plupart des grandes armées (notamment l’armée française), elles furent acceptées dans quelques pays. Aux Pays-Bas, la VVDM (Vereniging van Dienstplichtig Militairen, l’Association des conscrits) fut fondée en 1966 et reconnue comme interlocuteur officiel du ministère de la Défense trois ans plus tard. Elle rejoignit même la grande confédération syndicale du pays, la FNV [1].

2La conviction des historiens du travail selon laquelle l’action des militaires est forcément destructrice et ne produit pas de plus-value (et ne peut donc être considérée comme du travail) est contestable pour au moins deux raisons. La première est que, partout dans le monde, les soldats passent plus de temps dans leurs casernes qu’en campagne et que, quand ils sont en garnison, ils sont très souvent employés comme main-d’œuvre à bon marché dans l’agriculture, la construction ou l’entretien des routes. Beaucoup des plus grands travaux d’infrastructure dans des pays aussi différents que la France ou la Chine – enceintes des villes, digues, canaux – n’auraient pu être accomplis sans l’usage massif de la main-d’œuvre militaire. La seconde raison, plus profonde, est que, comme Peter Way l’a souligné, le résultat final de la guerre, si elle est victorieuse, est une plus-value pour les États et leurs élites qui résulte d’un gain territorial ou d’un avantage économique [2]. Quels que soient les mérites de ce propos, la conséquence du point de vue selon lequel l’activité d’un soldat n’est pas du travail a été que le travail militaire n’est pas devenu un objet de recherche, contrairement, par exemple, au travail des dockers, des ouvriers du textile, des mineurs ou des ouvriers agricoles [3].

3Jan Lucassen, de l’Institut international d’histoire sociale, fut l’un des premiers à s’opposer à cette approche. Dès 1994, il consacra une étude à l’« expérience prolétarienne » des mercenaires en Europe à l’époque moderne, mais cet article pionnier demeura relativement isolé [4]. Ce n’est que très récemment que l’histoire sociale s’est intéressée à la question du travail militaire. En 2003, Bruce Scates a publié un article sur ce thème [5] dans la revue australienne Labour History, qui a continué à s’intéresser au sujet et a ensuite accueilli les travaux de Nathan Wise [6]. Cependant la gamme des publications australiennes est restée jusqu’ici limitée dans le temps et l’espace ; elle porte surtout sur l’armée de volontaires australienne dans la Première Guerre mondiale. En 2006, l’anthropologue et historien allemand Alf Lüdtke a publié un article dans lequel il discute les similitudes – et les différences – entre le combat et le travail industriel sur la base de souvenirs de soldats des deux guerres mondiales et de la guerre civile espagnole [7]. En 2011, la revue américaine International Labour and Working-Class History a consacré un numéro spécial aux relations entre le travail et les militaires qui contenait six articles très intéressants sur la question. Dans ce numéro spécial toutefois, le travail et l’armée sont présentés comme deux éléments distincts de l’équation, et c’est la relation entre les deux qui est étudiée [8].

4Il importe de préciser qu’il y a une différence fondamentale entre l’étude des soldats mis au travail en tant qu’ouvriers ou agriculteurs et l’étude du métier de soldat comme une forme de travail en lui-même. Parmi les plus anciens établissements industriels, beaucoup ont été créés par l’armée de terre ou par la marine (fonderies de canons, docks, filatures produisant des uniformes), tant en Europe qu’au Proche-Orient ou en Asie. Il existe aussi une abondante littérature sur l’emploi des soldats dans l’agriculture, dans les grands travaux, dans l’industrie en période de guerre ou dans les transports pendant les grèves. La question du travail forcé des prisonniers de guerre (particulièrement lors des deux guerres mondiales, où l’on parle alors de « travail d’esclave ») a également été attentivement étudiée [9]. Le propos de cet article est autre. Il veut explorer les manières d’analyser la principale activité du soldat – la guerre – en termes de relations de travail. Pour ce faire, nous étudierons les variables qui nous permettent d’esquisser une typologie des différentes formes d’emploi militaire puis les déterminants qui influent sur la domination d’une forme particulière d’emploi dans des conditions spécifiques.

5Les cas mentionnés dans le présent article ont été étudiés par les vingt membres du groupe de recherche international Fighting for a living dans le cadre d’un projet de trois ans (2009-2012) [10]. Le projet a porté sur les armées de terre en Europe, au Proche-Orient, en Inde et en Chine durant la période 1500-2000 (y compris l’expérience des troupes coloniales européennes en Asie et en Afrique) car il se limitait explicitement aux armées étatiques dans un contexte de formation avancée de l’État. Cela signifie que des zones et des catégories importantes ne sont pas incluses : l’Amérique latine, l’Afrique non coloniale et l’Australasie, ainsi que les forces non étatiques (mouvements de guérillas, armées rebelles esclaves ou paysannes). Et même dans le cas des aires culturelles étudiées, la couverture ne pouvait être qu’incomplète ; des cas importants et intéressants comme ceux du Japon ou de l’Espagne ont dû être laissés de côté pour des raisons purement pratiques.

Une typologie

6Le travail militaire est omniprésent : chaque société, à chaque époque, a eu ses soldats, et si cela en fait un sujet idéal pour une histoire comparée du travail, cela implique également une considérable variété phénoménologique. Pour rendre possibles des comparaisons significatives, il convient d’appliquer une classification de base.

7Une façon de regrouper les différents phénomènes est celle employée par John Lynn dans son article fondateur sur le développement des armées européennes [11]. Lynn distingue quatre principaux « types d’armée » : l’« armée féodale », l’« armée sous contrat », l’« armée sous commission de l’État » et l’« armée de conscrits ». La classification de Lynn est convaincante et opérationnelle en tant qu’outil analytique, mais elle présente pour notre perspective deux inconvénients.

8En premier lieu, elle ne se fonde que sur l’histoire de l’Europe. Elle ne comprend donc pas de nombreux « types d’armée » qui furent extrêmement importants en Asie et au Proche-Orient à l’époque moderne et même au-delà. On pense d’abord à l’« armée d’esclaves ». Pendant un millénaire, du début du IXe siècle au début du XIXe, les mamelouks, soldats achetés comme esclaves par des souverains en dehors de leur royaume et considérés comme leur propriété privée, furent un élément marquant de l’Algérie à l’Inde. Le second type est celui des forces tribales : si elles avaient perdu leur signification militaire au début de l’Europe moderne, elles restaient importantes dans les empires ottoman, moghol et chinois avant leur disparition.

9En second lieu, une classification des types d’armée renvoie à des formes d’organisation militaire et non aux relations de travail. La tentation est grande de considérer que les différents types d’armée coïncident avec les différents types de relations de travail mais ce n’est pas toujours le cas. Non seulement deux types ou plus encore peuvent coexister, dans une armée permanente à structure homogène, par exemple une armée sous commission de l’État et une armée de conscrits, mais différentes formes de relations de travail peuvent très bien coexister aussi. Le système français au XIXe siècle – système mixte mêlant conscription et volontariat – permettait aux citoyens les plus influents de payer des remplaçants, possibilité à laquelle ils avaient largement recours. Par là il permettait aussi à des hommes originaires de régions rurales à la fois pauvres et fécondes, en s’offrant comme remplaçants, d’obtenir une somme suffisante pour, le temps de service achevé, acheter un lopin de terre et échapper ainsi à la condition de journalier agricole qui leur était promise. La plupart des remplaçants disponibles étant des soldats ayant accompli leur service, et ce long service leur laissant peu d’espoir d’un emploi dans la société civile, l’armée d’appelés était de fait en grande partie une armée de professionnels vétérans [12].

10Différents types d’armée se sont donc non seulement succédé mais parfois aussi en partie chevauchés et nous notons également que, dans un type unique et identifiable d’armée, une multitude de relations de travail est possible. Il existe, j’y reviendrai, plusieurs raisons à cela, et l’une d’elles est que, très souvent, de petites forces d’« experts » coexistaient avec le gros des troupes : des lansquenets européens et de la cavalerie albanaise jusqu’aux experts artilleurs ottomans [13] et plus tard portugais dans l’armée moghole on aux officiers français dans la nouvelle armée égyptienne de Méhémet Ali Pacha, les armées ont toujours éprouvé le besoin de recruter des spécialistes de haut niveau pour des tâches spécifiques.

11Pour qu’une comparaison entre les différentes formes de travail militaire soit pertinente, il nous faut établir une taxinomie permettant d’inclure les différentes formes d’emplois militaires apparues en Europe et en Asie sur une période de cinq siècles. Pour ce faire, on peut recourir aux catégories principales établies par le groupe de recherche collaboratif sur l’histoire ouvrière mondiale de l’Institut international d’histoire sociale sur les relations de travail de 1500 à 2000 : travail réciproque, travail tributaire et travail marchandisé[14]. Cette taxinomie nous permet de situer les différents phénomènes rencontrés et le résultat nous permet de répondre aux questions suivantes :

  1. Comment expliquer la prédominance de certains types de relations de travail et de combinaisons de relations de travail dans certaines circonstances ?
  2. Comment expliquer le remplacement d’un système dominant par un autre ?
Des variables nous permettent de situer une forme particulière de travail militaire dans cette taxinomie :
  • le revenu (salaire ou forfait, haut ou bas, en liquide ou en nature, régulier ou irrégulier)
  • la durée du service (contrat de court terme ou emploi à vie)
  • les contraintes légales (liberté d’intégrer ou de quitter le système, de changer d’employeur)
  • les contraintes sociales ou culturelles (inclusion ou exclusion fondée sur l’appartenance ethnique, le genre ou l’identité).
La forme réciproque de relations de travail est sans doute la moins présente à l’époque moderne et contemporaine. Néanmoins on peut faire référence à l’usage de forces tribales par les empereurs Ming en Chine et par les sultans ottomans. Les États d’Hindoustan ont eu souvent recours à des guerriers tribaux afghans. La question de savoir si les huit bannières de la Chine Qing, qui étaient les premières forces tribales mandchoues, relèvent du travail tributaire ou du travail réciproque est ouverte. Il est possible qu’une forme ait succédé à l’autre lorsque les chefs tribaux mandchous acquirent leur nouveau statut d’empereurs de Chine et que les allégeances tribales anciennes furent intégrées à l’ordre impérial chinois. Très souvent, les milices locales étaient également fondées sur la réciprocité : il existait, au sein de ces communautés étroitement soudées, une obligation mutuelle généralement reconnue de partager le fardeau de la défense. Mais lorsque les armées étatiques ou « nationales » furent construites en incorporant ces milices au sein de structures centralisées et commandées par des officiers professionnels, les milices évoluèrent vers une forme de système primitif de conscription. La transformation graduelle de milices qui constituaient d’abord une forme de travail réciproque lié à des missions locales de protection de la communauté en une forme de mission permanente au service de l’État trouve ses origines dans l’Allemagne du XVIIe siècle et en France sous Louis XIV, lorsque les États développèrent le système des milices pour créer un vivier de main-d’œuvre entraînée susceptible d’être enrôlé dans l’armée lorsque le besoin s’en ferait sentir. Dans ces systèmes, c’est la forme tributaire qui l’emporte et non la forme réciproque. Les racines de la conscription moderne résident dans le système français de milice, qui faisait déjà appel à une forme de conscription avec des mécanismes d’appel et d’exemption [15]. On peut aussi considérer qu’au plus bas niveau des premiers systèmes de conscription, tels ceux de la Suède au XVIIe siècle ou de la Russie au XVIIIe, le fait que la communauté villageoise locale, qui était chargée de livrer des recrues sous la supervision de l’aristocratie terrienne, étendit la charge de la conscription de la même façon qu’elle avait réparti l’usage des communaux ou l’obligation de travail agricole, révèle un certain degré de réciprocité, un partage égal des charges et des bénéfices au sein de la communauté.

12La majorité des relations de travail et des pratiques de recrutement militaires relève de l’une ou l’autre des deux autres catégories : travail tributaire ou marchandisé. On parle de travail tributaire lorsque la position officielle de l’État est que le service militaire est une obligation pouvant être imposée par la loi et qu’elle est fondamentalement interchangeable avec deux autres catégories d’obligations imposées par l’État : l’impôt et la corvée. Cette conception est généralement admise par les populations, ce que démontre le surnom donné en France à la conscription, l’« impôt du sang ». La forme précise revêtue par la relation tributaire peut varier, depuis l’esclavage légal (comme dans le cas des janissaires ottomans ou des mamelouks égyptiens) jusqu’aux mobilisations pour des campagnes spécifiques, ou des obligations héréditaires, comme dans le cas des Ming, dans lequel chaque foyer devait envoyer l’un de ses membres au service militaire au lieu d’être astreint à la corvée ou aux impôts, aux formes primitives et modernes de conscription. Dans les mobilisations et les premières formes de conscription, l’obligation est généralement imposée à une communauté (les « miliciens du peuple » des Ming ou les serfs des mir russes), tandis que dans les systèmes modernes de conscription, il s’agit d’un devoir individuel qui incombe à chaque citoyen.

13La seconde catégorie très répandue est celle du travail marchandisé. C’est de cette catégorie que, pour reprendre la classification de John Lynn, relèvent tant l’armée sous contrat que l’armée sous commission de l’État. Le fait qu’il y ait une relation contractuelle et limitée dans le temps entre la cour ou l’État d’un côté et les militaires de l’autre est commun à ces deux catégories. L’armée moderne de volontaires (telle que l’All-Volunteer Force des États-Unis) et les entreprises fournissant du personnel sous contrat opérant en Irak ou en Afghanistan relèvent également de cette catégorie.

14Le fait que divers types de relations de travail puissent parfois figurer à différents niveaux au sein d’un même système complique encore les choses. Un État des débuts de l’Europe moderne peut recruter par contrat un colonel mercenaire, lequel à son tour recrutera par contrat des officiers, souvent issus de la noblesse, qui amèneront à l’armée des paysans de leurs fiefs, lesquels ont une relation tributaire avec leur seigneur. Dès lors que les premiers États modernes, qu’ils fussent européens, proche-orientaux ou indiens, s’appuyaient sur les seigneurs ou sur les notables pour accomplir le recrutement à l’échelle locale, cela ouvrait la porte à toutes sortes de combinaisons entre systèmes réciproques et tributaires, puisque les notables et les responsables locaux pouvaient devenir fournisseurs de militaires sous contrat. Dans l’armée ottomane du XIXe siècle et jusqu’à la Première Guerre mondiale, les chefs tribaux kurdes avaient rang d’officiers et faisaient partie de la hiérarchie, mais il s’avéra impossible d’imposer une discipline militaire régulière aux unités kurdes commandées par ces officiers car seul leur rang dans l’allégeance tribale et non dans la hiérarchie de l’armée était respecté par les soldats. Ils fonctionnaient selon un mini-système réciproque au sein du système tributaire (car fondé sur la conscription) de l’armée ottomane, lui-même coiffé par un travail marchandisé libre (chez les officiers). Le cas du Soldatenhandel du XVIIIe siècle est particulièrement complexe. Les soldats loués, par exemple, par l’État de Hesse-Kassel à la couronne britannique étaient embauchés et n’avaient pas le moindre intérêt à la cause britannique ; en ce sens et à ce niveau, ils étaient mercenaires, mais dans la plupart des cas ils avaient été recrutés par leur propre État au moyen d’une forme de coercition, qu’il s’agît d’un système de milice cantonale ou d’enrôlement forcé. Lorsqu’ils étaient « volontaires », c’était souvent sous la forme d’un travail sous contrat pour payer des dettes familiales.

Les rémunérations

15La question de la paie ne détermine pas en elle-même la catégorie (travail tributaire ou marchandisé) dont relèvent les différentes formes de travail militaire, bien qu’elle puisse constituer un indicateur : les porteurs recrutés par l’armée Qing dans leurs tribus natales n’étaient pas payés lorsqu’ils portaient la nourriture pour leur chef de clan, car ce travail relevait de la corvée, mais ils l’étaient lorsque l’État les employait directement ; le même travail était donc tributaire dans un contexte et marchandisé dans un autre. Il est vrai que définir le travail militaire comme un devoir comparable au paiement de l’impôt évite à l’État d’être compétitif sur le marché du travail et donc de proposer des salaires attractifs, bien qu’en réalité la plupart des troupes relevant du système tributaire aient reçu une paie. Par exemple, l’Empire chinois pendant l’ère des Ming payait ses troupes en garnison, même lorsque celles-ci étaient constituées de membres de foyers militaires héréditaires contraints de fournir des soldats, et les Ottomans payaient grassement les troupes de janissaires, même s’ils étaient légalement les esclaves du Sultan et même si les membres de ce corps avaient été, à l’origine, prélevés comme une forme d’impôt en nature dans des villages chrétiens des Balkans. Inversement, les mercenaires et les armées sous commission de l’État – exemples de travail marchandise – étaient souvent mal payés. Ce bas salaire des mercenaires pouvait être compensé par le droit de piller ; mais lorsque les armées eurent grandi en taille et furent devenues permanentes – ce qui semble s’être produit en Chine cinq cent ans avant que cela n’arrive dans l’Europe du XVIIe siècle –, les États furent contraints d’autoriser les soldats à gagner leur vie, soit en effectuant des travaux non militaires pour l’État (l’entretien des routes étant une option mondialement répandue), soit en produisant des biens destinés au marché. Sans cela, ils n’auraient pas eu les moyens d’avoir des armées de masse. L’exemple de l’armée russe est ici très clair. Officiellement, ses soldats l’étaient à plein temps, mais ils étaient autorisés à travailler par ailleurs et même à exploiter des ateliers et des fermes lorsqu’ils étaient en garnison. Ainsi, le travail tributaire des conscrits devint partiellement marchandisé. Les armées permanentes tout comme les armées commissionnées par l’État des débuts de l’Europe moderne, les garnisons de janissaires ottomans ou les colonies militaires des Ming devaient tout simplement réduire leurs coûts en autorisant les soldats à devenir des producteurs à temps partiel.

16S’il est vrai que beaucoup de soldats des armées permanentes étaient également agriculteurs ou artisans à temps partiel, l’inverse l’est aussi : des paysans ou artisans pouvaient devenir soldats à temps partiel ou pour une durée limitée. Dans l’Hindoustan des XVIIe et XVIIIe siècles, se faire soldat participait d’une stratégie de survie pour les familles et les communautés villageoises. Les paysans pouvaient se faire tisserands ou soldats selon l’occasion. C’est pourquoi les villageois hindoustanis se sont massivement équipés d’armes à feu, comme ils auraient acheté des métiers à tisser ou des houes. Pour les communautés paysannes, il était essentiel de répartir les risques, et un engagement militaire saisonnier pouvait compenser une mauvaise récolte.

17Fondamentalement, l’État dispose de trois façons de rémunérer ses soldats : par la distribution de terres ou par l’usufruit de la terre ; par un paiement en liquide ou en biens meubles ; ou par la garantie de droits, et notamment le droit au pillage.

18La promesse de terres ou d’usufruit fut un procédé populaire chez les États à court de liquidités. Les avantages étaient évidents pour des société à faible niveau de monétisation et cette solution semble avoir été privilégiée pour les forces de cavalerie, relativement onéreuses, et pour les officiers commandants dans l’Europe médiévale ainsi qu’en Inde et au Moyen-Orient à l’époque moderne.

19Les soldats du rang étaient généralement payés en espèces ou en nature. Le paiement en espèces se généralisa avec l’afflux d’argent en provenance des Amériques espagnoles, mais il a d’abord constitué une option attractive pour les États hautement centralisés et bénéficiant de grandes capacités d’extraction (l’Empire de Chine étant dans une classe à part de ce point de vue), ou les États aux systèmes bancaires et de crédit fortement développés comme ceux des villes-États italiennes, de la République hollandaise ou de la Grande-Bretagne. L’Espagne et le Japon bénéficièrent d’une situation exceptionnelle aux XVIe et XVIIe siècles du fait de leur accès direct à de grands gisements d’argent qui leur permit de lever des troupes contre espèces. Pour la plupart des États de l’époque moderne, lever les fonds pour les armées aux effectifs en pleine croissance des XVIIe et XVIIIe siècles était d’une difficulté notoire. Une façon de surmonter ce problème était de permettre aux soldats d’améliorer leurs revenus en leur accordant le droit de piller. Pour les mercenaires de la Guerre de Trente ans, cette source de revenus était bien plus conséquente que leur salaire nominal, ce qui fait du mercenaire un petit entrepreneur plus qu’un salarié. Alors qu’en Europe cette forme de rémunération semble avoir perdu de son importance à partir du XVIIe siècle (du moins officiellement), elle se poursuivit dans d’autres régions. En 1914, l’Empire ottoman donna à ses troupes de métier le droit de recueillir des « dons » de la population locale.

20En plus du salaire régulier, il existe de nombreux exemples de primes ou de systèmes d’incitation sous la forme de récompense à la bravoure lors des batailles, pour les ennemis tués, au moment du recrutement ou lors d’une extension de service. Mais promettre des primes était, pour les employeurs, une arme à double tranchant. D’un côté, un paiement d’avance, en espèces, était un argument irrésistible pour beaucoup de paysans pauvres ou pour des ouvriers sans travail fixe ; c’était donc très efficace. D’un autre côté, l’argent versé aux nouvelles recrues leur donnait un moyen de survie, pour au moins quelque temps, et beaucoup de conscrits et d’appelés du monde entier firent le choix de déserter sitôt la prime empochée. Verser des primes coûtait cher à l’État ou à ses recruteurs et imposer le service militaire comme un devoir – en d’autres termes : le transformer en travail tributaire –, par exemple sous la forme de milices contrôlées par l’État, permettait de substantielles économies.

21Tout au long de la période 1500-2000, il y eut, semble-t-il, de grandes différences de rémunération entre les professionnels aguerris recrutés pour leur expertise (et en très petit nombre, comparativement) et la grande masse des paysans soldats aux qualités militaires plus élémentaires. Les officiers n’étaient pas seulement bien mieux payés, que ce fût en espèces, en terres ou en usufruit, mais dans de nombreux cas, en particulier pour les mercenaires européens ou indiens, ils étaient également des recruteurs et à ce titre souvent considérés comme « propriétaires » de leurs régiments. Cela leur permettait de diriger leurs unités comme des entreprises privées et de faire de fructueuses affaires grâce au service militaire. Se débarrasser de ces intermédiaires qui contrôlaient le marché du travail militaire fut un argument décisif en faveur de l’établissement de milices-cadres et d’armées de conscrits au XIXe siècle.

22Les mercenaires professionnels des débuts de l’Europe moderne, les hommes des colonies militaires de la Chine des Ming et les janissaires ottomans, disposant d’une forte identité corporative et d’une hiérarchie fondée sur le talent et l’expérience, peuvent sans doute être comparés aux membres des guildes et aux artisans. Les soldats des armées de masse levées en France et en Prusse au XVIIIe siècle, les levent de l’Empire ottoman, les troupes de garnison des Ming ou les forces de l’étendard vert des Qing sont plutôt comparables à de la main-d’œuvre non qualifiée. Les données recueillies semblent montrer que les niveaux de paie pour les travailleurs de ce type étaient analogues aux bas salaires du marché du travail civil, tant en Europe qu’en Asie. Lorsque les soldats étaient recrutés sur le marché du travail, l’armée apparaissait souvent comme l’employeur de dernier ressort, ce que montre le fait que le recrutement se faisait plus facilement en période de crise économique, ou dans les moments de l’année où le travail agricole se réduisait.

23Lorsqu’on étudie la rémunération des soldats, il importe d’inclure les effets de long terme aussi bien que le salaire immédiat. Certains des éléments de rémunération les plus importants peuvent prendre la forme de récompenses futures telles que mobilité sociale ascendante, terres, pensions ou – dans l’État contemporain – assurances, opportunités d’éducation pour les soldats eux-mêmes ou pour leurs enfants. Cela est également vrai du travail civil, naturellement, mais les armées furent souvent les pionnières de ce type de mode de rémunération. Particulièrement à la fin du XXe siècle, le coût des éléments hors-salaire dans la rémunération totale des soldats est devenu considérable. Dans l’armée américaine, cela double le coût du travail de soldat.

Les contrats

24En observant les pratiques en vigueur en Europe et en Asie ces cinq cents dernières années, la distinction de base dans les clauses du contrat se situe entre long terme et court terme.

25Le service de long terme paraît associé aux relations de travail tributaire et réciproque. La forme la plus extrême en est bien sûr le service militaire à vie, comme dans le cas des janissaires ottomans, des mamelouks, des cipayes et des mansabdars indiens, des troupes des colonies militaires Ming et des forces des huit bannières Qing ou des premiers soldats conscrits russes. De même, les obligations comprises dans les systèmes tribaux (réciproques) sont généralement à vie. Est également à long terme, quoique non perpétuelle, l’obligation issue des systèmes cantonaux et de milice et plus généralement des armées sous commission de l’État en Europe ou en Chine avec, par exemple, l’armée de la Bannière verte des Qing. Dans l’armée de métier contemporaine entièrement composée de volontaires, l’engagement militaire est perçu comme une carrière et donc, fondamentalement, comme un engagement de long terme ; mais comme il est contractualisé, la relation de travail ne peut se définir comme tributaire et le service de longue durée ne peut être imposé.

26À l’autre bout de l’éventail se trouvent les contrats à court terme des mercenaires, des auxiliaires tribaux et les enrôlés de force tels que les levent ottomans. Ils étaient parfois recrutés pour une seule campagne, mais généralement le terme du contrat – plutôt implicite qu’explicite – était la fin du conflit ou de la crise en cours.

27Un des systèmes de recrutement a évolué du long terme au court terme, et c’est celui de la conscription. Dans les anciens systèmes de conscription, comme en Suède ou en Russie, le terme du service n’était pas défini, ce qui, en pratique, aboutissait généralement à un service de trente ans ou plus. Dans les systèmes modernes de conscription introduits au XIXe siècle, le service est beaucoup plus court et a en général été raccourci de façon significative au cours du siècle. Les armées de conscription de masse du siècle compris entre 1870 et 1970, avec leur service de deux à trois ans, constituaient un moyen terme entre le soldat engagé à vie et le soldat engagé pour une unique campagne, si caractéristiques des périodes précédentes. Il faut néanmoins se souvenir que toutes les armées de conscription ont été construites autour d’un noyau de professionnels engagés à long terme.

Travail libre ou non-libre ?

28Il est très difficile de déterminer si les soldats des différentes armées peuvent être considérés comme des travailleurs libres ou non-libres. À travers l’histoire, très peu de soldats ont été légalement des acteurs libres au sens où ils auraient pu mettre un terme à leur engagement ou le modifier sans faire l’objet de poursuites pénales. Dans presque tous les pays, les hommes changeaient de statut légal en rejoignant l’armée. Dans la plupart des cas leur liberté s’en trouvait restreinte, sauf en Russie : la conscription faisait des serfs des hommes libres (et de leurs épouses des femmes libres), même si c’étaient des hommes libres soumis à la discipline militaire. Comme dans de nombreux autres domaines, dans le monde militaire le travailleur libre marxien prototypique semble avoir été un phénomène historique exceptionnel. Dans son article « Who are the Workers? », Marcel van der Linden estime qu’« il existe une variété quasi-infinie de producteurs dans le capitalisme, et les formes intermédiaires entre les différentes catégories sont plutôt fluides que précisément définies » [16]. Notre propre recherche semble confirmer le bien-fondé de cette affirmation. Ceux qui se rapprochent le plus de ce statut de travailleurs libres sont indubitablement les membres des armées sous contrat. Ils étaient théoriquement libres de choisir leur employeur, ce qui leur donnait quelque pouvoir de négociation. Mais même les mercenaires étaient soumis aux règles de justice militaire une fois leur contrat signé et leur prime touchée. L’All-Volunteer Force des États-Unis, qui cherchait explicitement à redéfinir le service militaire en le transformant d’une obligation civique en une forme de travail comme une autre, comparable au travail dans les services ou dans l’industrie, soumit néanmoins ses recrues à un régime légal distinct du code civil. Sous la Révolution française, en revanche, le décret du 28 février 1790 a été l’un des premiers à stipuler que « tout militaire en activité […] peut exercer les fonctions de citoyen actif » [17].

29Les apparences sont parfois trompeuses : techniquement, les janissaires ottomans étaient la propriété de leur sultan ; mais ils avaient accumulé certains droits traditionnels sur lesquels ils veillaient jalousement, comme dans une guilde. Une grande partie des mutineries de janissaires du XVIIe jusqu’au début du XIXe siècle commencèrent comme des « actions revendicatives » ou des conflits salariaux, lorsqu’ils considéraient que des mesures gouvernementales transgressaient injustement leurs droits acquis [18]. Tandis que les soldats qui s’étaient engagés de leur plein gré, en tant qu’hommes libres, dans les armées sous commission de l’État du XVIIIe siècle étaient confrontés à des règles draconiennes et à de fréquents abus physiques.

30Toutes les formes de recrutement et d’emploi des militaires représentent des solutions différentes à des problèmes communs. Il est très difficile de demander à des hommes généralement prêts à défendre leur famille ou leur communauté locale de se consacrer exclusivement ou principalement au combat, de tuer ou de se faire tuer pour le compte d’entités lointaines telles qu’une cour ou de notions abstraites comme l’État ou la Nation, et ce de façon permanente. C’est pourtant de cela qu’ont besoin les princes et les États. Confrontés à la nécessité de lever des armées, les États ont le choix entre deux possibilités. Pour le dire en termes gramsciens, ils peuvent soit contraindre les hommes à servir dans l’armée, soit les convaincre de le faire en créant un code culturel hégémonique, en d’autres termes : créer une forme de consentement. La contrainte et le consentement ont tous deux des avantages et des inconvénients évidents, bien connus grâce aux débats sur le choix entre l’esclavage ou le travail salarié [19]. À première vue, recruter des professionnels, sous la forme tant de mercenaires que d’armées régulières, peut être perçu comme le choix le plus coûteux car il exerce une forte pression sur la capacité de l’État à payer et le contraint souvent à entrer en concurrence avec les autres employeurs sur le marché du travail ; mais au moins les mercenaires présentent l’énorme avantage de pouvoir être contractualisés pour une campagne d’une seule saison ou en cas d’urgence et congédiés sitôt après. C’est ce qui semble avoir été pratiqué en Inde et en Europe dès le XIVe siècle, mais aussi au Moyen-Orient à partir du XVIIe siècle.

31User de la contrainte peut sembler plus économique, mais cela coûte plus cher qu’il n’y paraît au premier abord, parce qu’il faut faire usage de la force pour le recrutement et exercer un encadrement constant sur les soldats une fois sous l’uniforme. Comme les esclaves, les soldats contraints peuvent également être moins motivés que ceux qui se sont engagés de leur plein gré. En revanche, la contrainte permet à l’État d’échapper à la concurrence sur le marché du travail. Il n’est pas nécessaire d’attirer les éventuels soldats en leur proposant des primes, ni d’aligner les salaires sur ceux en vigueur sur le marché. Enfin, le facteur décisif n’est peut-être pas le coût en lui-même mais l’optimisation des ressources ou, en d’autres termes, le rapport coût-efficacité. Dans ce contexte, on peut sans doute voir le meilleur rapport coût-efficacité comme la dépense la plus faible susceptible cependant de donner à l’État de bonnes chances de succès sur les champs de bataille.

32Quelle que soit la définition retenue, il semble avéré que les cours et les États cherchent à constituer l’armée la plus efficace possible sur le champ de bataille au prix le plus faible possible. Que ce prix même le plus bas possible puisse handicaper l’État et toute la société est un autre problème. Toutefois, la différence entre le coût immédiat et la charge financière à long terme peut être énorme : tant les mercenaires du début du XVIIe siècle que les contractuels du début du XXIe ont coûté cher à court terme, mais ils étaient, et sont, faciles à démanteler à la fin du conflit, tandis que les armées régulières ponctionnent constamment les finances publiques et que les forces modernes de volontaires entraînent avec elles, pour l’État, de vastes obligations à long terme envers les soldats et leurs familles.

33De nombreux facteurs autres qu’économiques ou financiers interviennent dans les choix des États selon les moments. Des considérations idéologiques ou des préjugés culturels jouent aussi un rôle. La décision des Ottomans d’exclure de la conscription les citoyens non musulmans – décision qui leur coûta jusqu’à 40 % de leur vivier avant 1878 et au moins 20 % par la suite – en est un exemple, de même que le choix de la conscription générale dans la République française ou le Royaume d’Italie à la fin du XIXe siècle, induit par une certaine idée du patriotisme et de la construction de la nation. Le rejet de la conscription en Grande-Bretagne découle à la fois de l’interprétation whig de l’histoire, selon laquelle les grandes armées régulières sont les instruments de la tyrannie et non britanniques par essence, et d’une vision idéalisée de l’armée comme représentante des valeurs traditionnelles du pays, avec des officiers aristocrates et de robustes paysans comme soldats. Beaucoup d’États avaient des opinions bien arrêtées sur les populations qui produisaient de bons soldats, même si ces opinions pouvaient donner lieu à débat public [20]. Ces idées n’étaient pas sans fondements. Les Albanais ont ainsi acquis une réputation de combattants aussi bien en Europe à l’époque moderne qu’au Moyen-Orient. En Égypte Méhémet Ali Pacha, auparavant officier albanais de l’armée du sultan, ne se résolut à la conscription des fellahs de la vallée du Nil que lorsqu’il n’eut plus d’autre choix, en partie parce que la docile population paysanne d’Égypte était considérée comme manquant totalement de qualités martiales. Finalement, il s’avéra qu’à l’aide d’une sévère coercition et d’un encadrement professionnel, on pouvait faire de ces paysans une armée très efficace, mais la population continua à percevoir le service militaire comme une sorte de corvée et ne développa jamais le moindre « ethos militaire » [21].

34Les systèmes d’exemption et de substitution mis en place dans tous les pays parallèlement à l’introduction de la conscription moderne étaient souvent motivés par des questions économiques et idéologiques. D’un côté, on craignait que la conscription des hommes les plus productifs économiquement (les cols blancs, les gens éduqués) ne handicape l’économie. Dans le Royaume néerlandais, les salariés étaient exemptés. D’un autre côté, la tendance de régimes aussi différents que ceux des Hollandais, des Russes ou des Ottomans à exempter les étudiants en religion démontre une volonté de maintenir les fondements idéologiques de l’ordre social.

Des modèles universels

35En étudiant les différentes formes de recrutement et d’emploi militaires, on est frappé par le nombre de caractéristiques quasi-universelles. L’une d’entre elles est la coexistence de différents types d’armées et de différentes formes de recrutement et de relations de travail. Le sultanat de Delhi du XVe siècle en offre un exemple frappant : son armée était constituée de mercenaires, de serviteurs des chefs tributaires, de soldats esclaves et de troupes entretenues par des titulaires de fiefs. Le changement d’un type d’armée à un autre peut être soudain, mais il est rarement absolu, la transition de l’armée américaine de la conscription à une force de volontaires en 1973, suivie par des transitions similaires dans la plupart des armées des pays de l’OTAN, étant manifestement l’exception qui confirme la règle. S’il est vrai que la guerre est presque toujours porteuse de changements, l’introduction de nouveaux types de forces armées déclenchée par les développements de la guerre s’accompagne souvent du maintien de forces plus anciennes, qui demeurent importantes bien qu’obsolètes ou décrédibilisées sur le champ de bataille. Les Ottomans conservèrent leurs forces sipahi montées au moins deux siècles après qu’elles eurent perdu leur utilité militaire, et bien que les Huit bannières des Qing n’aient été efficaces militairement que jusqu’en 1680, elles continuèrent à exister jusqu’en 1912, engloutissant un cinquième environ des revenus de l’État. Les corps d’armée étaient en effet en très bonne position pour défendre leurs droits, particulièrement lorsqu’ils étaient en garnison dans de grandes villes ou dans les capitales. C’est la première raison pour laquelle tant les Ming que les Ottomans, lorsqu’ils commencèrent à constituer des troupes mercenaires, laissèrent en place leurs formations obsolètes. Une autre raison, évidente également dans ces deux cas, est qu’un système militaire, même lorsqu’il est dépassé sur le champ de bataille, peut être un élément important de contrôle à l’intérieur du pays, non seulement en termes de maintien de la loi et de l’ordre mais aussi en termes idéologiques. La notion de colonie militaire constituait pour les Ming un élément vital de l’ordre social, tout comme celle de « classe militaire » (askeri) pour les Ottomans.

36Il n’existe pas de processus unique de modernisation ou de développement d’une armée. En raison de la forte résistance idéologique contre l’idée de conscription dans le monde anglo-saxon, où elle est assimilée à la tyrannie, ce système qui se généralisa dans l’Europe du XIXe siècle ne fut introduit en Grande-Bretagne qu’un siècle plus tard, et encore de façon temporaire. Un siècle plus tard également, la réduction des forces armées dans les pays industrialisés après la fin de la guerre froide, associée à une surabondance d’armes et d’officiers résultant en partie de la fin du Pacte de Varsovie et en partie de la fin de l’apartheid en Afrique du Sud, conduisit à la résurgence de forces mercenaires, sous la forme d’entreprises qui en fournissent sous contrat telle Blackwater, comme composantes majeures des campagnes militaires des pays de l’OTAN. À peine quelques décennies plus tôt, alors que les mercenaires n’intervenaient plus que dans les conflits post-coloniaux en Afrique, personne n’avait prévu la résurgence d’une forme de travail militaire qui déclinait depuis le XVIIe siècle. Néanmoins, à certaines périodes, certains systèmes dominent tandis que d’autres déclinent. Les mercenaires n’ont pas disparu après 1650, mais en Europe l’armée sous commission de l’État est devenue la norme. Au Moyen-Orient, les janissaires existèrent jusqu’en 1826 mais l’armée avait fait des enrôlements irréguliers l’un de ses piliers au cours du XVIIIe siècle. Après 1815, de nombreuses monarchies restaurées telles que celles des Pays-Bas ou de l’Italie rejetèrent la conscription, tenue pour un héritage révolutionnaire, mais dans les décennies suivantes ce système devint dominant en Europe et au Moyen-Orient. Quels furent les facteurs déterminants de ces changements ?

Main-d’œuvre et argent

37Le déterminant le plus important semble avoir été la disponibilité d’hommes et d’argent.

38Les expériences chinoise et indienne semblent déterminées d’abord et avant tout par l’existence d’un vivier de main-d’œuvre énorme et paraissant illimité. Cela permit à l’Empire moghol de lever de vastes armées paysannes et à l’Empire chinois de lever des armées de toute autre ampleur que les armées européennes, d’Asie du Sud ou du Moyen-Orient. À la fin du XVIe siècle, la population du sous-continent indien était cinq fois supérieure en nombre à celle de l’Empire ottoman, dix fois supérieure à celle de la France et trente fois à celle de l’Angleterre. La main-d’œuvre dont disposait la Chine était unique si on l’observe dans une perspective comparative mondiale, car elle était presque aussi grande que celle du sous-continent indien en 1600 (et bien plus importante par la suite), mais une bien plus grande partie de la population était sous le contrôle central de Pékin. La transition d’une armée de conscrits à une armée de métier aux États-Unis fut également en grande partie la conséquence d’un développement démographique, le baby-boom, qui se traduisit par un flot de jeunes gens éligibles au service militaire au début des années 1960. La population écossaise aux XVIe et XVIIe siècles était très restreinte, mais par rapport à la taille du pays il existait un excédent de main-d’œuvre qui fut utilisé pour le maniement des armes. En ce qui concerne les Néerlandais, la faible population combinée à l’assèchement des sources étrangères de recrutement rendit inévitable le retour à la conscription à partir de 1813. Cet assèchement résultait de l’expansion de l’industrie textile en Suisse qui créa une alternative séduisante à la pratique traditionnelle consistant à s’engager comme soldat. Inversement, la main-d’œuvre disponible pour l’armée Ming s’accrut considérablement lorsque des fermiers civils et des soldats des colonies militaires perdirent leurs terres au profit de propriétaires terriens de plus en plus puissants, à la fin du XVIe siècle, et cela permit à l’État de recruter à grande échelle.

39L’argent est le second facteur. Lorsque les marchés du travail laissaient peu de marge, les États ne disposaient que de deux moyens de renforcer leurs armées : soit par plus de coercition, en isolant des groupes d’hommes du marché du travail, ce qui a aussi un coût, soit en améliorant la position de l’armée sur le marché du travail en offrant de meilleurs salaires ou d’autres avantages. Ils recoururent surtout à la coercition et là encore on observe des modèles récurrents dans un certain nombre de cas. Les autorités britanniques, allemandes et ottomanes eurent recours à la « presse » ou à des systèmes analogues, bien que moins fréquemment et moins brutalement que dans la marine, pour se débarrasser des éléments socialement indésirables, c’est-à-dire le plus souvent des vagabonds, des mendiants ou plus généralement des hommes sans propriété, sans protection ou sans travail régulier. En 1769, un chroniqueur ottoman observa que les gouverneurs provinciaux recrutaient des voleurs et des sans-abri. En Russie, les communautés et les propriétaires terriens utilisaient la conscription pour éloigner les criminels, les fauteurs de troubles, les poivrots et les hommes désobéissants, indisciplinés ou tout simplement paresseux. Il n’est pas surprenant qu’à de nombreuses reprises les armées se soient plaintes de la qualité des recrues qui leur étaient ainsi fournies.

40L’augmentation des salaires était une solution douloureuse pour les États. Pour la plupart d’entre eux, en particulier en Europe et au Moyen-Orient, financer les troupes était un problème constant. C’est également vrai pour les Habsbourg pendant la Guerre de Trente ans – ils deviennent alors dépendants d’une nouvelle classe d’entrepreneurs généraux qui leur fournissent tant des crédits que des armées –, pour la France à la fin du XVIIe siècle et pour les Ottomans au XIXe. Des États comme la Prusse du XVIIIe siècle, qui conservaient des armées disproportionnées par rapport à leur population, et dont les économies étaient sous-commercialisées, devaient recourir à de hauts degrés de coercition pour garnir les rangs de leurs armées. La République hollandaise occupait une position à l’autre bout de l’éventail. Relativement peu nombreux, mal disposés à l’égard du service militaire car le marché du travail offrait de bien meilleures perspectives, les Hollandais parvinrent à lever de considérables armées contractuelles agrégées grâce à leur puissance financière et à leur système bancaire avancé. D’une autre façon, l’Empire chinois, quand il fut unifié sous les dynasties Ming et Qing, se trouva dans une position diamétralement opposée à celle de la Prusse. Son immense population, combinée à sa capacité à extraire de grandes quantités d’argent et à produire un excédent céréalier, lui permettait d’approvisionner ses armées malgré leur taille gigantesque (entre cinq et dix fois celle des plus grandes armées européennes) avec un faible recours à la coercition. En Europe, la situation était différente. En dépit de réticences idéologiques, la France de la Restauration réintroduisit la conscription en 1818. Il s’agissait d’une alternative bon marché à l’armée sous commission d’avant la Révolution. Plutôt que de faire de l’armée un employeur plus attractif en matière de rémunérations (la persuasion), l’État français préféra imposer un travail tributaire (la coercition).

Technologies

41Comme on l’a dit plus haut, la plupart des États cherchaient constamment à avoir la plus grande armée possible au moindre coût. Mais les armées se devaient aussi d’être efficaces, c’est-à-dire fiables et à la pointe de la technologie. La plupart des changements importants dans le recrutement des armées découlaient du désir d’appliquer les leçons apprises de la guerre (particulièrement de la défaite) et d’imiter les belligérants plus heureux. Ce qui ne signifiait pas forcément se centrer sur les nouvelles technologies (le matériel), mais plus souvent amenait à insister sur les « technologies sociales », telles que des nouvelles formes de discipline, d’entraînement ou de structures institutionnelles. Cela semble avoir constitué un facteur décisif dans les longues guerres austro-ottomanes de la fin du XVIIe et du début du XVIIIe siècle ainsi que dans les succès militaires de forces armées coloniales européennes relativement réduites dans toute l’Asie. Enfin, cela conduisit à l’adoption d’une discipline de type occidental, avec uniformes et exercices, en Égypte, dans l’Empire ottoman et en Chine. Mais le changement n’allait pas toujours dans le sens de l’innovation technologique, comme le montrent les armées françaises révolutionnaires et napoléoniennes, qui remplacèrent l’entraînement perfectionniste des armées professionnelles du XVIIIe siècle par des armées faibles quant à la formation et à l’armement mais fortes en effectifs, rapides et motivées.

42Les contraintes financières et la taille du vivier de main-d’œuvre disponible déterminaient les options possibles pour les États. La guerre jouait un rôle de catalyseur, mais d’autres considérations entraient également en jeu.

Politique

43Les considérations politiques furent toujours d’une grande importance, car les gouvernants ont toujours eu à trouver un équilibre entre le besoin d’accroître les armées et celui de maintenir leur contrôle sur les hommes qui pouvaient y pourvoir ou le financer (dans les États de l’époque moderne) ou celui de construire et d’entretenir le consentement du public (dans les États contemporains). L’une des raisons de l’usage massif d’entreprises fournissant des contractuels en Irak et en Afghanistan est qu’il atténue le besoin de soutien public aux politiques des États.

Idéologie et culture

44Les facteurs idéologiques et culturels déterminant qui doit combattre et qui doit être exclu de l’armée sont également très importants. Aux yeux des régimes de restauration d’après 1815, la conscription était tellement liée à la période révolutionnaire que la plupart préférèrent en revenir aux armées sous commission professionnelles et aux milices, tandis que la conscription en vigueur sous la Troisième République, en tant qu’expression de la citoyenneté et héritage de la grande Révolution, devint un enjeu aux proportions presque mythiques. En Italie, le commandement de l’armée piémontaise hésita beaucoup à « diluer » l’armée en y incorporant des éléments méridionaux incontrôlables [22]. L’Angleterre fut confrontée aux mêmes doutes, non pas tant en termes de préférences régionales que de méfiance envers le prolétariat urbain. En France, après la Commune de Paris (et les Communes de province) ce fut le contraire. Lorsque le journal L’Avenir militaire affirme, le 22 mars 1872, que « le service obligatoire est une solution de la question sociale », il exprime une opinion qu’on retrouve chez les possédants les plus lucides et bien sûr dans la majorité parlementaire qui vote la loi du 27 juillet 1872 sur le recrutement [23]. C’est du reste ce qui explique la division du travail dont témoigne la structure même de l’armée française jusqu’en 1914 : non pas une, mais deux armées, une armée d’appelés encasernés en métropole, principalement vouée à la répression des troubles intérieurs, une armée professionnelle aux colonies [24].

45Un changement de paradigme idéologiquement dominant peut également avoir une grande influence sur les pratiques de recrutement, surtout s’il s’accompagne d’un changement démographique ou économique. S’il est vrai que les sources de recrutement de mercenaires en Suisse ont été asséchées par l’expansion de l’industrie textile, il est également vrai que la diffusion des idées des Lumières sur la citoyenneté et la Nation firent du mercenariat un commerce déshonorant. De la même façon, s’il est certain que le baby-boom a amoindri le besoin des États-Unis de recourir à la conscription obligatoire et a rendu le volontariat possible dans les années 1970, la percée d’économistes et d’hommes politiques néo-libéraux et partisans du libre jeu du marché qui définissaient la conscription comme une « taxe cachée » et étaient favorables au recrutement sur le marché du travail fut un facteur déterminant dans la transition vers une armée professionnelle.

Coopération populaire et résistance

46Jusqu’ici, notre analyse a porté presque exclusivement sur les actions et les besoins des États ; mais les peuples avaient et ont eux aussi des pouvoirs. Les peuples, comme les États, ont à leur disposition un répertoire d’options. Ils peuvent bien sûr se conformer aux exigences des États. Cela peut n’être qu’une forme de consentement de la part des communautés confrontées au pouvoir de l’État, mais la conformité n’est pas forcément le consentement. Les hommes peuvent voir l’armée comme une structure offrant des chances d’avancement social et d’amélioration du niveau de vie, un moyen d’échapper aux problèmes domestiques ou tout simplement une possibilité de voyager et de quitter son village ou sa vallée. Être déclaré apte au service constituait un certificat de santé et de virilité. Dans le monde industrialisé du XXe siècle, les hommes jeunes et en bonne santé ayant servi pour leur pays étaient considérés comme des travailleurs et des époux attirants. Il faudrait, sur ce point, aller plus loin et envisager la dimension genrée des problèmes posés.

47Le besoin des États de remplir les rangs de leurs armées permettait aussi aux gens d’instrumentaliser le service militaire à leurs propres fins. Les communautés qui fournissaient des soldats pendant les mobilisations obtenaient souvent en compensation des abattements fiscaux [25]. Les cosaques de l’Empire russe offrent probablement l’exemple le plus parlant d’une communauté qui sut monnayer sa loyauté et ses prouesses militaires en échange d’une forme d’autonomie, de la protection royale et d’exemptions fiscales. On trouve un autre type d’« échange » intéressant dans l’Empire ottoman pendant la Première Guerre mondiale, lorsque un grand nombre de prisonniers furent libérés à condition de servir dans des bataillons de travail ou dans des unités de la milice.

48On a pu constater, tant en Asie qu’au Moyen-Orient ou en Europe, que l’armée était rarement un employeur très populaire, du moins en ce qui concerne les soldats du rang. Le plus souvent, c’était un employeur en dernier ressort. Voyageant en Irlande en 1835, Tocqueville note à propos de la ville de Fermoy, qui lui paraît relativement prospère : « La source de cette prospérité se trouve dans la présence de deux régiments d’infanterie dont les immenses casernes couvrent la hauteur voisine. Source fâcheuse de la prospérité d’un pays » [26]. Mais malgré cela, quand le travail se raréfiait, que les récoltes étaient mauvaises ou que l’industrie traversait une période de marasme, l’armée offrait une paie, basse mais régulière, la nourriture et le logement – en d’autres termes, une sécurité difficile à trouver ailleurs. Elle fut également la première institution à offrir des pensions.

49Cela dit, les gens pouvaient aussi choisir de résister [27]. Mais, pour emprunter à Charles Tilly sa conceptualisation des mouvements sociaux [28], ce répertoire de résistance était lui aussi varié. Il existe tout d’abord une tendance à éviter tout service militaire. Les systèmes de conscription étaient souvent extrêmement impopulaires. Les segments les plus privilégiés de la société savaient généralement y échapper grâce aux exemptions, tandis que les communautés et les autorités locales ont apparemment toujours su faire en sorte que les « indésirables », improductifs et potentiellement générateurs de troubles dans la société, soient intégrés à l’armée. Ce qui constitue un exemple évident d’instrumentalisation du recrutement d’État par des acteurs sociaux.

50Pour les populations il existait plusieurs façons de se soustraire à la coercition de l’État et de ses représentants : se cacher ou se mutiler, ce qui était très répandu en Égypte au XIXe siècle. Une fois dans l’armée, la désertion ou la défection demeuraient possibles bien qu’elles fussent parfois fort risquées. La forme ultime de résistance était toutefois la mutinerie. Une « action revendicative » menée par ses propres forces armées constituait à coup sûr l’une des pires crises qu’une élite dirigeante puisse redouter. Certains éléments semblent indiquer que des groupes à forte identité corporative d’« artisans de la guerre » tels que les mercenaires ou janissaires, ainsi que les troupes issues de contextes urbains, semblent avoir été plus enclins à la mutinerie, tandis que les militaires d’origine paysanne furent plus enclins à la désertion. Cela peut être lié aux différents répertoires de résistance des villes et des campagnes. Les protestations collectives et l’action revendicative étaient habituelles aux populations urbaines, et ce avant même l’avènement de l’industrialisation, tandis que la désertion traditionnelle, c’est-à-dire fuir le pays et se cacher, était une forme de résistance aux exigences de l’État et des propriétaires répandue dans de nombreuses sociétés rurales.

51On peut dire en conclusion qu’il a existé à travers l’histoire une variété presque infinie de travailleurs militaires, mais aussi que ces différentes formes peuvent, au moyen de la taxinomie que nous avons développée, être regroupées en catégories fondées sur des caractéristiques communes, et ce d’une manière significative. En combinant cette classification à une série de déterminants essentiels, on peut distinguer quelques modèles et tirer quelques conclusions sur les circonstances qui président au choix d’un certain type de recrutement et d’une certaine forme d’emploi militaire.

Notes

  • [*]
    Professeur d’études turques à l’Université de Leyde, directeur de l’Institut international d’histoire sociale à Amsterdam. Traduction de Myriam Sfar et Emmanuel Saussier.
  • [1]
    Les archives de la VVDM (1966-1996) sont conservées à l’Institut International d’Histoire Sociale à Amsterdam. Elles incluent une correspondance avec des organisations similaires dans toute l’Europe.
  • [2]
    Suivant Marx, Peter Way identifie la croissance du capitalisme et l’État moderne à la guerre, et plus particulièrement à la guerre coloniale. Voir P. Way, „Klassenkrieg: Die ursprüngliche Akkumulation, die militärische Revolution und der britische Kriegsarbeiter “, in M. van der Linden et K. H. Roth (Hg.), Über Marx hinaus. Arbeitsgeschichte und Arbeitsbegriff in der Konfrontation mit den globalen Arbeitsverhältnissen des 21. Jahrhunderts, Hambourg, Assoziation A, 2009, p. 85-114.
  • [3]
    C’est le point de vue exprimé par C. et C. Tilly dans leur livre Work Under Capitalism, Boulder, CO., Westview Pess, 1998, p. 23 : « Il est clair que tout exercice n’est pas du travail. Des actes purement destructeurs, expressifs ou consuméristes n’en font pas partie. Dans la mesure où ils réduisent la valeur d’usage transmissible, on pourrait les considérer comme de l’anti-travail ».
  • [4]
    J. Lucassen, “The Other Proletarians: Seasonal Labourers, Mercenaries and Miners”, in C. Lis, J. Lucassen et H. Soly (eds.), Before the Unions: Wage Earners and Collective Action in Europe, 1300-1850, supplément 2, International Review of Social History, 39, 1994, p. 171-194, ici p. 185.
  • [5]
    B. Scates, “The price of war: labour historians confront military history”, Labour History, 84, 2003, p. 133-143.
  • [6]
    N. Wise, “The lost labour force. Working class approaches to military service during the Great War”, Labour History, 93, 2007, p. 161-176, et “Industrial relations in the AIF during World War I”, ibid., 101, 2011, p. 161-176.
  • [7]
    A. Lüdtke, “War as Work. Aspects of Soldiering in 20th Century Wars”, in A. Lüdtke et B. Weisbrod (eds.), The No Man’s Land of Violence. Extreme Wars in the 20th Century, Göttingen, Wallstein Verlag, 2006, p. 127-151.
  • [8]
    Un des articles de ce numéro spécial touche au cœur même des discussions du groupe de recherche Fighting for a living, celui, très intéressant, de J. Mittelstadt, “‘The Army is a Service, not a Job’: Unionization, Employment and the Meaning of Military Service in the Late-Twentieth Century United States”, International Labor and Working-Class History, 80, 2011, p. 29-52 ( “Labor and the Military”, numéro spécial dirigé par J. B. Freeman et G. Field).
  • [9]
    Voir par exemple J. F. Vance (ed.), Encyclopaedia of Prisoners of War and Internment, Santa Barbara, ABC-CLIO, 2000 ; B. Chiari et alii, Forced Laborers and POWs in the German War Economy, Bologne, Il Mulino, 2002 ; F. Théofilakis, Les prisonniers de guerre allemands en mains françaises (1944-1949), thèse de doctorat d’histoire, Université Paris Ouest Nanterre La Défense, 2011 ; V. Schneider, Un million de prisonniers allemands en France 1944-1948, Paris, Vendémiaire, 2011.
  • [10]
    Les résultats complets de ce projet seront publiés par l’Institut International d’Histoire Sociale et Amsterdam University Press sous le titre Fighting for a Living. A Comparative History of Military Labour 1500-2000 en 2013. Les chapitres du livre d’où les données empiriques nécessaires à cet article sont issues seront les suivants : D. M. Robinson, “Military labour in China, c. 1500” ; K. Roy, “From Mamluks to Mansabdars: a social history of military service in South Asia, c. 1500 to c. 1650” ; G. Veinstein, “On the Ottoman Janissaries” ; F. Tallett, “Soldiers in Western Europe, c. 1500-1790” ; J. Miller, “The Scottish mercenary as migrant labourer in Europe, 1550-1650” ; M. Sikora, “Change and continuity in mercenary armies: Central Europe, 1650-1750” ; D. Kolff, “Peasants fighting for a living in early modern North India” ; R. Johnson, “ ‘True to their salt’: Mechanisms for recruiting and managing military labour in the army of the East India Company during the Carnatic Wars in India” ; P. Way, “The scum of every country, the refuse of mankind: recruiting the British Army in the eighteenth century” ; V. H. Aksan, “Mobilization of warrior populations in the Ottoman context, 1750-1850” ; C. Moll-Murata et U. Theobald, “Military employment in Qing dynasty China” ; E. Kimerling Wirtschafter, “Military service and the Russian social order, 1649-1861” ; T. Hippler, “The French army 1789-1914: Volunteers, pressed soldiers and conscripts” ; H. Amersfoort, “The Dutch army in transition: from an all-volunteer force to a cadre-militia army, 1795-1830” ; M. Rovinello, “Draft and draftees in Italy, 1861-1914” ; U. Chelati Dirar, “Italian colonial troops in East Africa” ; J. Leonhard, “Nation building, war experiences and European models: the rejection of conscription in Britain” ; M. Be?ikçi, “Mobilizing military labour in the age of total war: Ottoman conscription before and during the Great War” ; B. Bailey, “Soldiering as work: the all-volunteer force in the United States of America” ; Y. Kaya, “Private contractors from the nineteen nineties to the present. A review essay”.
  • [11]
    J. A. Lynn, “The Evolution of Army Style in the Modern West, 800-2000”, International History Review, 18, 3, 1996, p. 505-545.
  • [12]
    J.-F. Chanet, Vers l’armée nouvelle. République conservatrice et réforme militaire, 1871-1879, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2006. B. Schnapper, Le remplacement militaire en France. Quelques aspects politiques, économiques et sociaux du recrutement au XIXe siècle, Paris, SEVPEN, 1968.
  • [13]
    G. Veinstein, État et société dans l’Empire ottoman, XVIe-XVIIIe siècles : la terre, la guerre, les communautés, Aldershot, Variorum, 1994.
  • [14]
    On peut bien sûr estimer qu’en plus des trois grandes catégories mentionnées ici (réciproque, tributaire et marchandisé), le volontariat devrait constituer une quatrième variante. Nous n’avons pas souhaité l’intégrer ici pour plusieurs raisons. Tout d’abord, et hormis dans quelques cas individuels, il est presque impossible d’obtenir des informations précises sur les raisons qui poussent des gens à rejoindre l’armée. Les représentants de l’État et les officiers de commandement peuvent mentir grossièrement sur l’état d’esprit des engagés. Même lorsque les soldats savent lire et écrire et parlent de leurs motivations dans leurs écrits personnels, on ne peut juger de la précision de cette information. Il peut s’agir d’une volonté de rationalisation ou de justification. La tradition, le besoin économique ou la pression sociale peuvent forcer certains à se porter volontaires et dans quelques cas (comme lors de la guerre du Vietnam), l’engagement volontaire peut être un stratagème destiné à éviter l’appel sous les drapeaux et donc à obtenir une meilleure situation dans l’armée. Ce qui nous importe ici n’est pas le caractère volontaire de la « force volontaire » introduite par les États-Unis en 1973 mais bien sa nature non-professionnelle et le fait que l’on puisse la voir comme une forme de travail libre et marchandisé.
  • [15]
    Cf. A. Crépin, Histoire de la conscription, Paris, Gallimard, 2009.
  • [16]
    M. van der Linden, “Who are the Workers?”, in M. van der Linden (ed.), Workers of the World. Essays toward a Global Labour History, Leyde, Brill, 2008, p. 17-38.
  • [17]
    Bulletin des lois, t. II, 1790, p. 162.
  • [18]
    Cf. A. Stremmelaar, Justice and Revenge in the Ottoman Rebellion of 1703, thèse de doctorat d’histoire, Université de Leyde, 2007.
  • [19]
    S. Fenoaltea, “Slavery and Supervision in Comparative Perspective: A Model”, Journal of Economic History, 44, 1984, p. 635-668.
  • [20]
    Voir par exemple le débat entre Mably et Jean-Jacques Rousseau à propos de l’armement des serfs. J.-J. Rousseau, « Considérations sur le gouvernement de Pologne » (1772), in Œuvres complètes, t. III, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1964, p. 1015.
  • [21]
    K. Fahmy, All the Pasha’s Men. Mehmed Ali, his army and the making of modern Egypt, Cambridge, Cambridge University Press, 1997, p. 99.
  • [22]
    Cf. S. Loriga, Soldats : un laboratoire disciplinaire, l’armée piémontaise au XVIIIe siècle, Paris, Les Belles Lettres, 2007.
  • [23]
    J.-F. Chanet, Vers l’armée nouvelle, op. cit., p. 43-44.
  • [24]
    Cf. J.-C. Jauffret, Parlement, gouvernement, commandement : l’armée de métier sous la Troisième République, 1871-1914, Vincennes, Service historique de l’armée de terre, 1987.
  • [25]
    Cette analyse vaut aussi pour l’Espagne, dont nous ne traitons pas dans cet article. On pense ici aux cas des provinces basques et de la Navarre, attachées aux fueros que leur avaient accordés les anciens rois de Castille et pourvoyeuses, jusque pendant la guerre civile, d’hommes prêts à se battre pour la cause carliste, c’est-à-dire à la fois pour le roi catholique et pour les fueros.
  • [26]
    A. de Tocqueville, Œuvres complètes, éd. sous la dir. de J.-P. Mayer, t. V-2 : Voyages en Angleterre, Irlande, Suisse et Algérie, Paris, Gallimard, 1958, p. 135.
  • [27]
    Pour un exemple français : A. Lignereux, La France rébellionnaire. Les résistances à la gendarmerie (1800-1859), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2008.
  • [28]
    C. Tilly, Social Movements 1768-2004, Boulder, Paradigm, 2004.
Français

Résumé

Cet article est consacré à un groupe professionnel qui d’ordinaire n’est pas étudié par les historiens du travail. Il montre que les activités accomplies à l’armée sont aussi un type de travail, et donc que les militaires devraient être considérés comme des travailleurs – même s’il s’agit d’une catégorie spéciale de travailleurs. À partir des travaux du projet de recherche « Fighting for a living », l’article s’efforce de découvrir des régularités parmi les différents systèmes de recrutement et d’emploi de soldats qui ont été mis en pratique durant les cinq derniers siècles par des armées de terre dirigées par l’État en Europe, au Moyen-Orient, en Inde et en Chine. Il présente la très vaste gamme de relations professionnelles possibles et il explore les principaux déterminants de l’emploi des militaires.

Erik-Jan Zürcher [*]
  • [*]
    Professeur d’études turques à l’Université de Leyde, directeur de l’Institut international d’histoire sociale à Amsterdam. Traduction de Myriam Sfar et Emmanuel Saussier.
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 08/01/2013
https://doi.org/10.3917/lms.241.0131
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