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Le Moyen Age

2005/2 (Tome CXI)


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Gilduin DAVY, Le duc et la loi. Héritages, images et expressions du pouvoir normatif dans le duché de Normandie, des origines à la mort du Conquérant (fin du IXe siècle-1087), Paris, De Boccard, 2004; 1 vol. in-8°, VI-669 p. (Romanité et modernité du droit). ISBN : 2-7018-0167-2. Prix : €35,00.

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Voici un livre attendu. Issu d’une thèse soutenue en 2001 à l’Université de Paris II et préfacé par A. Rigaudière, Le duc et la loi nous emmène avec bonheur sur un terrain labouré par d’illustres devanciers, à commencer par J.Fr. Lemarignier, J. Yver et L. Musset : celui de l’histoire du droit dans la principauté normande pendant la période ducale. Rien ne prédisposait à la facilité dans le choix du cadre chronologique et de l’orientation donnée à l’étude : la place de la loi dans la construction du duché de Normandie entre l’installation de Rollon et 1087. Nous sommes là bien avant les grandes compilations juridiques du XIIIe siècle et avant même les Consuetudines et justicie (1091). Les matériaux fondant le travail étaient à rechercher dans les œuvres des chroniqueurs du duché – avec les difficultés d’interprétation qu’elles suscitent pour les débuts de l’histoire normande –, dans la législation conciliaire et les chartes, principalement celles publiées. Le souci constant de l’A. d’inscrire ses observations dans les héritages romain, franc, anglo-saxon et scandinave, joint à celui de confronter l’évolution de la législation normande à celle de l’Église, en particulier au moment de la Réforme grégorienne, confère à l’ouvrage non seulement tous les caractères d’une érudition minutieuse mais aussi une place qui dépasse largement le seul cadre de la Normandie. Le livre appartient, en effet, tout aussi bien à une histoire de la pensée et de la culture juridique en Occident entre le IXe et le XIe siècle. L’exposé est précis, ponctué de conclusions synthétiques à chaque étape du développement et argumenté d’exemples ou de citations, à grand renfort d’un appareil de notes impressionnant et d’une bibliographie de 40 pages. Cinq annexes (cartes, généalogies, tableaux et graphiques sur l’entourage ducal, deux dossiers d’illustrations) complètent la démonstration présentée dans ce gros volume, qui comporte également trois indices (matières, personnes, lieux).

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L’ouvrage est solidement charpenté en deux parties. Dans un premier temps, G.D. s’attache aux « composantes du pouvoir normatif ducal ». Il ressort d’abord que, conformément à un idéal défini dans les années 830 et repris dès le Xe siècle par les princes normands, le duc de Normandie est un prince conservateur, en ce sens qu’il assure le respect d’un droit consacré de toute ancienneté. L’A. défend ici l’idée que le maintien de cette puissance protectrice gardienne de la loi aida à l’éclosion précoce d’un droit coutumier, dont le ressort se fixe dans les années 1050-1073. La conservation du droit fut également un enjeu de la résistance du duc de Normandie face aux prétentions des réformateurs grégoriens. Pour autant, l’impératif de conservation n’implique pas un immobilisme total. L’image du duc législateur est solidement ancrée dans le duché dès les alentours de l’an Mil, tandis que se discerne dans la Normandie du XIe siècle les prémices d’une renaissance du pouvoir législatif, qu’on observe ici de manière particulièrement précoce.

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Ceci posé, l’A. s’interroge sur « l’exercice du pouvoir normatif ducal ». Est d’abord abordée la création de la loi, en examinant les mécanismes de décision, la place qu’y jouent le duc, le conseil ducal et les assemblées conciliaires. Au total, le duc est bien au cœur de la procédure normative et apparaît comme le maître d’un équilibre fragile entre les forces vives du duché : en cela, « la loi ducale est un pacte dans sa finalité » (p.370). L’analyse de l’application de la loi requiert d’abord une analyse de la diffusion de celle-ci, envisagée sous son aspect territorial puis par l’étude des instances assurant l’émission des actes et celle des instruments nécessaires à la divulgation du message normatif. La prérogative de contraindre est quant à elle examinée en partant des concepts de majesté et d’autorité. L’A. y développe un passage fort bien venu sur la rémanence du droit romain en Normandie avant 1066 où il apparaît que, si le renouveau des droits savants est faiblement marqué, le souvenir de concepts romanisants semble suffisamment important et efficace pour soutenir les prétentions des ducs normands.

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Au total, G.D. visite, sous l’angle du droit et de certaines représentations idéologiques, les fondements, les succès et les limites de la construction normande. À la fin du XIe siècle, il est difficile d’y voir autre chose qu’un « proto-État » (p.532) et visiblement encore trop tôt pour parler d’un retour de la notion de souveraineté. On l’aura compris le livre apporte, sur la principauté normande, une réflexion essentielle et, à n’en pas douter, la perspective de discussions fructueuses. Probablement, certaines vues trouveront-elles quelques critiques, en particulier lorsqu’il est question de l’autoritarisme du régime anglo-normand (p.182,471 s.). De même la méthode des souscriptions, pour l’analyse de l’entourage ducal (p.307 s.), appellerait peut-être davantage de précautions. L’opinion selon laquelle l’image d’un Rollon législateur ne serait qu’un « mythe inventé de toute pièce » (p. 171) occulte un peu rapidement des problèmes très concrets qui ont pu se poser au moment de l’installation du nouveau maître de Rouen au début du Xe siècle. Ces quelques remarques doivent d’ailleurs être comprises moins comme des critiques que pour souligner le très grand profit à retirer de la lecture d’un ouvrage majeur sur l’histoire du droit.

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Pierre BAUDUIN

Rites of Passage. Cultures of Transition in the Fourteenth Century, éd. Nicola F. MCDONALD et W.M. ORMROD, York-Woodbridge, York Medieval Press-Boydell, 2004 ; 1 vol. in-8°, VIII-176 p. ISBN : 1-903-153-15-8. Prix : GBP 45 ; USD 75.

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Thème d’un colloque interdisciplinaire tenu à York en 2001, les « rites de passage » ont attiré l’attention de nombreux historiens et littéraires travaillant sur le XIVe siècle. Sans prétendre présenter les Actes complets du colloque cité, le volume contient neuf articles, tous rédigés par des chercheurs enseignant dans des universités britanniques. Or, l’expression Rites de passage, en anglais comme en français, est empruntée au livre de ce nom publié en 1909 par l’ethnographe germano-français, Arnold Van Gennep (mort en 1957), célèbre folkloriste dont les travaux continuent à marquer l’anthropologie, l’histoire et la littérature depuis bientôt cent ans.

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La première contribution au présent volume, celle de M. Rubin, pose donc les bases de la réflexion autour de la notion de transition établie par Van Gennep. Elle est suivie d’une série de huit études, de ce qu’on pourrait appeler des cas pratiques, tirés de l’Angleterre du XIVe siècle. Quatre exemple historiques précèdent quatre analyses littéraires : l’enterrement du roi Édouard II (J. Burden); l’avènement des rois mineurs (W.M. Ormrod); la formation du clergé (P.H. Cullum); l’initiation des jeunes gens aux bonnes manières (Sh. Wells); les romans courtois anglais et français (H. Phillips); les personnages féminins chez Chaucer (J. Gilbert); l’identité masculine chez Gower (I. Davis)et le thème de la rétrospection dans les Dits amoureux de Froissart (S. Kay). À l’époque actuelle, où les chercheurs en sciences humaines sont de plus en plus conscients de l’importance d’une approche interdisciplinaire, chaque spécialité pouvant éclairer les autres, il est tout à fait significatif de voir l’adoption d’un tel thème et son application aux études médiévales. Les rites en question sont les étapes essentielles de la vie : la naissance et la mort, bien sûr, mais aussi les étapes intermédiaires que sont l’éducation et l’initiation, la transition vers la maturité sexuelle, le mariage, la paternité ou la maternité. Ce sont évidemment des éléments communs à toutes les sociétés humaines, quelles que soient les croyances ou les rituels dont on les entoure. Mais, là où l’anthropologue s’attache à identifier l’universel, l’historien travaille sur le spécifique, la concrétisation de telle pratique à un moment donné dans tel pays, tandis que la critique littéraire, elle, analyse les textes créatifs, miroirs des hommes.

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Dans la société chrétienne qui est celle de l’Europe médiévale, de tels événements sont généralement associés à un rituel de prière, voire à l’un des sept sacrements de l’Église – le baptême, le mariage, l’extrême onction, etc. On n’oublie pas non plus l’ordination, par laquelle un jeune homme accède à la carrière sacerdotale, ce qui lui conférait, au Moyen Âge, un statut social de grande importance, dépassant largement le domaine du privé où la vie actuelle tend à reléguer la religion. L’homme moderne n’a certes pas délaissé tous ces rites, même si la société séculière les a parfois remplacés par des coutumes moins ouvertement religieuses; et plusieurs A. y établissent des comparaisons intéressantes dans ce livre. Car à ces moments décisifs pour tout un chacun, l’esprit humain s’ouvre, devient plus réceptif, ce qui ne manque pas de laisser une trace, dans la vie comme dans les textes.

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Au-delà des sacrements canoniques, d’autres rites bénéficiaient au Moyen Âge d’un statut quasi-sacramental; c’est le cas du couronnement royal (le terme « sacre » rehausse davantage le sens), ou encore celui du rituel de purification précédant l’adoubement d’un chevalier. De même pour la cérémonie des vœux religieux, rite de passage crucial pour ceux et celles qui se consacrent à une vie claustrale. Et que dire de la messe funèbre célébrée autrefois pour les recluses, comme si elles venaient de mourir – car on les considérait, en effet, comme mortes au monde ? Mais cette « mort » était suivie d’une nouvelle naissance symbolique, ainsi que d’un mariage spirituel avec Dieu, ce qui donnait un sens particulier au don de la chasteté. Si les documents officiels, enfin, nous renseignent davantage sur les riches et les puissants, les rois et les reines, les textes littéraires de leur côté permettent souvent d’avoir un aperçu sur les rituels pratiqués par les plus humbles, concernés tout autant par le cycle de la vie et de la mort.

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Leo CARRUTHERS

Rebecca KRUG, Reading Families. Women’s Literate Practice in Late Medieval England, Ithaca-Londres, Cornell U.P., 2002; 1 vol. in-8º, XI-238 p. ISBN : 0-8014-3924-8. Prix : GBP30,50.

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Comme c’est souvent le cas à l’heure actuelle, le titre bref (les deux premiers vocables) de cette fascinante monographie contient à la fois un jeu de mots et la clef de la problématique : faut-il y comprendre « familles qui lisent » ou « déchiffrer les familles »? Car les deux idées sont présentes dans cette étude des femmes anglaises au XVe siècle – femmes qui lisent, qui composent, ou qui dictent des textes. R.K. développe la thèse que la pratique littéraire féminine ne peut se comprendre en dehors de la structure familiale, terme qu’elle prend soit au sens restreint de la famille naturelle (parents et enfants), soit au sens élargi appliqué aux ordres religieux ou aux groupes réunis par une pensée commune – des « communautés textuelles ».

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Au cœur du livre se trouvent deux femmes et deux communautés. Margaret Paston, née Mautby (morte en 1484), est connue pour ses relations épistolaires avec son mari et ses fils, riches chevaliers du Norfolk durant les guerres des Deux Roses. Margaret Beaufort (1443-1509) fut la mère du roi Henri VII qui mit fin à ces mêmes guerres; elle aussi apparaît à travers ses nombreuses lettres adressées à son fils unique, séparé d’elle pendant presque toute sa jeunesse, mais sur lequel elle exerçait une grande influence, tant avant qu’après son avènement au trône. Si les lettres sont une source historique de grande utilité (ces deux collections ont d’ailleurs souvent été puisées), leurs rédactrices sont ici placées au centre d’une société « textuelle ». Ce qui intéresse R.K. est, en effet, la place de plus en plus prépondérante de l’écriture sous toutes ses formes dans cette Angleterre en pleine transition, ainsi que le rôle des femmes qui, si elles sont rarement des auteurs « littéraires », jouent néanmoins un rôle important comme mécènes, motrices et communicatrices.

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Quant aux deux communautés, l’A. établit un contraste entre les dissidents et les orthodoxes, d’un côté un groupe hérétique persécuté (les Lollards de Norwich), de l’autre, les religieux qui bénéficient d’un puissant appui royal (l’abbaye brigittine de Syon). Mais dans les deux cas, c’est la place des femmes, leur rôle actif, leur engagement avec la parole écrite au sein de leur « famille », qui attire R.K. En l’occurrence, les Lollards semblent avoir accordé un rôle inhabituel aux femmes, qui pouvaient, entre autres, enseigner et prêcher, contrairement aux règles ecclésiastiques officielles. Alors qu’à l’abbaye de Syon, institution mixte (de moines et moniales) fondée par Henri V en 1415, ce sont les religieuses, et en particulier la mère abbesse, qui dirigent les affaires.

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L’A. ne se concentre donc pas sur les écrivains classiques, marqués par une imagination créative, préférant plutôt mettre en lumière le rôle croissant de l’écriture dans la société médiévale tardive, et cela à travers les femmes. Son livre ne se situe pas seulement dans le domaine de la critique littéraire, mais aussi de l’histoire sociale, économique et religieuse. Et si R.K. s’intéresse particulièrement à certaines femmes de l’époque, il serait difficile de la qualifier de « féministe » au sens agressif que le terme possède parfois. Au contraire, son analyse approfondie, des textes comme des contextes, vise une meilleure compréhension du fonctionnement de la société toute entière. Le résultat est un livre subtil et prudent, profond et plein de bon sens, qui plus est, se laisse lire avec beaucoup de plaisir grâce à son style fluide et maîtrisé.

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Leo CARRUTHERS

Susan CRANE, The Performance of Self. Ritual, Clothing, and Identity During the Hundred Years War, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2002; 1 vol. in-8°, 268 p. (The Middle Ages series). ISBN : 0-8122-1806-X. Prix : GBP 14.

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Il faut lire ce livre parce qu’il met ou remet les idées en place. Son objet – l’identité personnelle des médiévaux entre 1300 et 1450 environ, dans les milieux aristocratiques français et anglais – est d’entrée de jeu l’occasion d’une critique historiographique et épistémologique, qui donne à son étude ses quartiers de noblesse. L’A. entend prendre ses distances avec deux caractéristiques des études sur l’individu au Moyen Âge (spéc. p. 1-9 et 175-178). Premièrement : Dieu et la personne chrétienne sont délibérément mis de côté. Il s’agit d’observer les manifestations individuelles en se concentrant exclusivement sur l’aspect proprement « séculier » de l’identité. L’A. va ainsi à l’encontre de la vision religieuse ad litteram de l’individu, suivie par J. Benton, C.W. Bynum ou encore J.Cl. Schmitt, qui ont cherché à assainir et à mieux historiciser une réflexion sur l’individu toujours en cours. Cette position, S. Crane n’a pas tort de la prendre, si toutefois l’on convient qu’il faut trouver une entente entre des régions de la vie affective et pratique alors tout à fait coextensives et indissociables. Deuxièmement : la voie des recherches sur la « conscience de soi », qui se sont développées à partir de la fin des années 1960 pour sortir des perspectives théologiques et politiques traditionnelles, n’est pas suivie. L’identité personnelle de l’élite aristocratique résiderait aussi et surtout dans la présentation de soi : dans le contexte médiéval, apparences et comportements seraient en effet pensés, non pas comme trompeurs quant à l’identité personnelle mais, au contraire, comme établissant et soutenant celle-ci. S.C. rejette ici, comme anachronique, l’opposition qui pose le moi véritable dans l’intériorité du sujet (pensons à Descartes) et la « représentation » comme étant toujours en quelque façon une illusion oiseuse et un jeu sur le sens. Appliquer à l’identité médiévale cette conception moderne consiste même, à vrai dire, à lui appliquer une conception qui n’est déjà plus celle de nos sociétés occidentales contemporaines, justement « postmodernes » (pensons à J.Fr. Lyotard). À bien y regarder, cette dichotomie, néanmoins porteuse de questionnements fort pertinents, informe effectivement la majorité des travaux sur l’individu au Moyen Âge, depuis les premiers développements par J. Burckhardt dans la seconde moitié du XIXe siècle. La raison pour laquelle l’historiographie n’aurait pas « pris au sérieux » ce mode de la définition de soi, proprement prémoderne selon l’A., tiendrait à la redéfinition par la Réforme du rituel, et plus largement de la prestation sociale, comme falsification. Ceci reste à creuser. Bref, S.C. suppose – et suppose bien– le paradigme fondamental de l’identité de l’être et de l’apparence dans la conception médiévale de l’identité personnelle, paradigme sans lequel l’importance morale et sociale accordée aux apparences ne se conçoit d’ailleurs qu’imparfaitement [1][1] J’indique ici et plus bas des perspectives de travaux.... Or, à ma connaissance, il s’agit d’un des premiers travaux à faire un pas dans ce sens.

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S.C. conçoit donc naturellement son étude sous l’angle d’une théorie de la pratique, tentant d’articuler au mieux individu et société. Pour cela, elle invoque la sociologie de P. Bourdieu [2][2] Mais sur beaucoup de points, ses continuations ou ses..., celle de N. Elias pour sa conception de l’« interdépendance existentielle », et celle d’E. Goffman pour son interactionnisme symbolique. Les cinq chapitres [3][3] Une partie du chapitre 2 (Maytime in Late Medieval... de l’ouvrage concourent à montrer comment se construit l’identité personnelle des hommes et des femmes de cour, entre eux et vis-à-vis des autres. Pour cela, l’A. fait appel à toutes les sources disponibles, dont le roman et l’image, et analyse des situations (fête, tournoi, cérémonie) qui invitent à une définition de soi accentuée au moyen de symbolismes forts et de prestations de visibilité.

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Le premier chapitre (p. 10-38) est consacré aux devises, à l’héraldique, aux vêtements comme rhétorique. Le deuxième (p. 39-72) analyse les festivités démonstratives liées à la célébration du premier mai. Le troisième (p.73-106) traite du travestissement féminin, notamment celui de Jeanne d’Arc face à ses accusateurs; la lecture approfondie de deux travaux récents – l’un sur la virginité médiévale (S. Salih), l’autre sur l’interrogatoire de la Pucelle (K. Sullivan) – aurait certainement changé l’argumentation et les conclusions. Le quatrième chapitre (p. 107-139) expose la spécificité des marques de chevalerie en les rapportant notamment à une sensibilité totémique et généalogique qui, entre autres choses, situe l’identité au-delà du corps individuel, voire de l’identification, entre enjeu de la renommée et jeu courtois de l’incognito. Le dernier chapitre (p. 140-174) montre la manière dont les cours organisaient l’inversion de leur ordre et comment la perturbation engageait l’identité des participants, entre charivari et interlude, faisant retour sur les rapports entre nature et culture évoqués dans le chapitre 2.

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D’un point de vue historique, mais aussi conceptuel, il ne me semble pas que l’A. ait été au bout de son travail. Mais prenons cela comme un appel d’air. 1) Son modèle heuristique aurait grandement bénéficié des travaux de psychologie sociale et de psychologie dite scientifique qui, dès le départ, ont conçu l’identité contre le cogito. Songeons à W. James (1890), pour qui le soi est généré par la relation avec l’autre et l’identité équivaut à la personnalité sociale. Ces disciplines ont proposé la notion de soi comme image renvoyée par les autres (looking-glass self, chez Ch. H. Cooley, 1902) ou comme résultat des différentes identifications du sujet (E.H. Erikson). Ou encore, suivant G.H. Mead (1934), comme la synthèse des normes sociales et de leur expérience par l’individu. Plus récemment, ce sont les travaux d’H. Tajfel, de J.C. Turner, de J.Cl. Deschamps, de W. Doise ou de S. Moscovici, sur lesquels aurait pu s’appuyer cette réflexion sur l’identité médiévale conçue comme extérieure. 2) La prise en compte des représentations anthropologiques des médiévaux – physiognomonie, christianisme…– aurait permis non seulement d’inscrire cette conception dans sa complexité sociohistorique, mais aussi de s’articuler favorablement aux résultats des différentes réflexions sur le moi (self) médiéval. Si l’A. rappelle qu’elle n’entendait pas saisir les continuités et les ruptures entre la conception médiévale et la conception moderne de l’identité (p. 176), notons tout de même cette chose : une fois de plus la formation historique du fonctionnement identitaire en Occident au Moyen Âge n’est pas abordée, ni la spécificité de la période sur ce point. Si l’A. rappelle aussi que son intention se limitait à l’étude des conceptions aristocratiques laïques de la personnalité (p. 176), remarquons que c’est une fois encore la « belle minorité » qui tient le devant de la scène, alors que la problématique même de l’identité justifie de s’attacher de préférence à la majorité silencieuse et à l’expérience sociale ordinaire. Moins radicalement, c’est désormais sur la diversité sociologique des moyens de l’identité personnelle, qui ne sont pas uniformément répartis dans l’ensemble du corps social, qu’il est nécessaire de se concentrer. Il ne faudrait donc pas prendre les conclusions de cette étude comme valant pour l’ensemble de la société médiévale, pour l’ensemble de l’Europe, et pour une autre période que les XIVe-mi-XVe siècles, comme on pourrait être tenté de le faire par défaut de mise en garde.

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L’usage d’outils conceptuels des sciences humaines en histoire consiste toujours à passer sa langue sur une lame de rasoir : à ce titre, il me semble que l’usage des conceptions freudiennes et post-freudiennes du fétichisme (p.51-54) ou la critique du capitalisme tardif par J. Baudrillard ou M. Sahlins, soit des plus délicats ici. On insistera cependant sur l’aspect positif de l’explicitation systématique des notions, notamment celle de rituel (séculier) et de performance, même si l’A. cherche parfois à justifier des positions dont le bien-fondé apparaît dans le cours du travail. Cet aspect est l’occasion de faire une remarque sur l’organisation générale des résultats des recherches historiques qui nécessitent un cadre théorique fort. C’est une habitude assez répandue maintenant que de séparer les aspects théoriques des aspects pratiques : au théorique et aux conceptions reviennent l’introduction et la conclusion, voire la « première partie »; au reste revient l’analyse proprement historique : ce qu’il faut lire, somme toute. Or, il ne me semble pas qu’une telle organisation puisse un jour valoriser ce qui fait changer nos manières de faire de l’histoire et donner aux cadres conceptuels, si essentiels, un autre statut que celui d’expédient austère ou de figure de style, statut qu’il a souvent, malheureusement, au sein même de la profession. Cette étude aux notes copieuses (p. 179-234) et indexée, mérite une attention particulière de la part de ceux qui constituent – de manière hélas ! informelle, voire non consciente – le champ des recherches que l’on me permettra de désigner largement sous le terme de psychologie historique. Le lecteur aura souci de considérer les différentes critiques qui seront faites de ce livre comme un signe de fécondité éventuelle, ce qui n’est pas si fréquent. Les travaux sur l’« individu médiéval » doivent désormais compter avec cette étude foisonnante. Si l’A. approfondit, élargit et synthétise son enquête, nous pouvons peut-être espérer un jour disposer d’un grand livre de maturité, comme Ch. Taylor a pu nous en fournir un pour l’identité moderne. Car il faut bien dire que celui-ci manque pour l’Europe médiévale.

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Gil BARTHOLEYNS

Cyril P. HERSHON, Faith and Controversy : the Jews of medieval Languedoc, Birmingham, A.I.É. O (Univ. Birmingham), 1999; 1 vol. in-8°, II-418 p. (Association Internationale d’Études Occitanes, 7). ISBN : 0-9512004-4-5.

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Il y a sans aucun doute un grand livre à écrire sur les Juifs du Languedoc et de Provence, toutes les études urbaines de ces quarante dernières années signalent leur présence et essayent de cerner leur place dans la société. C’est donc avec intérêt que l’on s’apprête à lire un ouvrage entièrement consacré à ce sujet. Dès l’abord, le lecteur est un peu désorienté par le titre. Foi et controverse renvoie aux doctrines et fait directement référence à l’histoire intellectuelle. Le sous-titre évoque plutôt les communautés juives, donc la vie sociale. La collection peut également laisser croire que la littérature n’est pas exclue. Bref, on ne sait exactement où l’on va.

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La bibliographie accentue encore le malaise, car elle ne fait référence à aucune source inédite et à aucun dépôt d’archives. Les notes de bas de pages confirment ce choix. Il n’y a pas utilisation d’une documentation nouvelle, mais simple reprise de ce qui est déjà connu par d’autres ouvrages. C’est un livre de seconde main, ce qui n’est pas en soi une tare si le lecteur est prévenu. Cette même bibliographie révèle un certain amateurisme, par son manque de rigueur dans la présentation, par son aspect inorganisé, par son mélange baroque de livres périmés et de références utiles. Elle est à la fois pléthorique et non sans lacune. De graves bévues entament la crédibilité de l’A. La Constitutio pro Judeis devient une constituo et ce à plusieurs reprises (p.50,52, 53). Le terme n’est jamais écrit correctement ! Le Mansi de l’Amplissima collectio devient Mausi (p.85 n. 55) !

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Le texte lui-même appelle des réserves. Il ne s’en tient pas au programme annoncé. On se demande pourquoi il est question d’Otton II, des pogroms de la vallée du Rhin et de bien d’autres faits un peu partout. L’utilisation des légendes épiques pour faire l’histoire des origines des privilèges juifs à Narbonne fait brusquement verser dans l’histoire littéraire, sans explication ni critique suffisante. Ailleurs, le texte se réduit à une série de notices biographiques concernant divers personnages qui ont des liens de parenté et qui sont autant d’auteurs juifs. Le propos se révèle disparate tant la ligne directrice est incertaine. Plus grave encore, il n’y a pas de réflexion historique et critique sur tous les faits énoncés. Un exemple suffit à mettre en évidence cette lacune très fondamentale. L’A. fait état d’une réunion tenue en 1209, à Montélimar, sous la présidence de Raymond VI, comte de Toulouse. On y décide que les Juifs n’exerceront plus d’office administratif, ni public ni privé. Le fait devrait appeler commentaire après confrontation avec des mesures identiques ou proches prises ailleurs et à des dates comparables. Or il n’en est rien dans cet ouvrage. L’A. poursuit en faisant état de la rapacité d’Alphonse de Poitiers. Bref, le fait est énoncé, sans plus. À ce titre il apparaît comme un « mauvais coup ». Il peut en être ainsi, mais même un « mauvais coup » n’est pas sans motif ni sans raison de la part de ceux qui le commettent. L’A., qui ne s’en préoccupe pas, s’est privé de toute intelligibilité.

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En dépit de la masse de faits évoqués, il faut convenir que l’historien a bien peu à tirer de cet amoncellement de notices, de récits, d’apologies et de dénonciations, qui sont connus par ailleurs.

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Jacques PAUL

Anne STEPHAN-CHLUSTIN, Artuswelt und Gralswelt im Bild. Studien zum Bildprogramm der illustrierten Parzival-Handschriften, Wiesbaden, Dr. L. Reichert Verlag, 2004 ; 1 vol., XI-298 p., ill. (Imagines Medii Aevi. Interdisziplinäre Beiträge zur Mittelalterforschung, 18). ISBN : 3-89500-357-3. Prix : €68,00.

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Quels sont les liens qui unissent le texte et l’image ? Voilà une question que l’on pose depuis quelques années maintenant, mais le sujet reste encore neuf et plein d’interrogations. A. Stephan-Chlustin contribue à répondre à cette question avec ce livre dans lequel elle observe la représentation iconographique du monde arthurien et du monde du Graal. Pour ce faire, elle consacre une étude détaillée, fondée sur les trois principes de Panofsky (description, analyse, interprétation), des six manuscrits illustrés du Parzival connus actuellement : le ms. G (Cgm 19) et le ms. Gk (Cgm 18) de Munich, les ms. m (Cod. Vindob. 2914, Vienne), n (Cpg. 339, Heidelberg) et o (ms. M66, Dresde) issus de l’atelier alsacien de Diebold Lauber et le ms Gx (Cod. AA91) de Berne. Chacun de ces trois groupes fait l’objet d’un chapitre où la même méthode est appliquée de façon systématique : il s’agit, d’une part, de détailler la technique de représentation, le style du dessin, le choix des couleurs, puis, d’autre part, d’expliquer comment les personnages, les animaux, l’architecture et le paysage sont figurés, d’analyser aussi la composition des images. L’A. s’intéresse ensuite aux relations texte/images, observant la fonction de l’image qui anticipe, rappelle, résume ou accompagne le texte. Elle évalue la connaissance, la réception et l’interprétation du texte qu’ont les rubricateurs et les illustrateurs, puis étudie le choix des thèmes, cherchant à donner un aperçu de la fonction des différents programmes iconographiques.

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Chaque chapitre propose ainsi une monographie de chaque manuscrit, ce qui fait ressortir les spécificités de chaque version illustrée du Parzival. A.S.C. entreprend alors d’étudier dans un dernier chapitre le rapport existant entre ces différents programmes et met en lumière quatre types d’illustration : le bloc autonome d’images séparé du texte, l’alternance régulière entre texte et image pleine page, l’illustration placée en début de chapitre, et le mélange miniatures/pleines pages. Si elle parvient à dégager des concordances entre certains manuscrits dans la composition et les détails, elle ne peut conclure à aucune véritable tradition commune entre les différentes versions, les correspondances étant minimes.

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Elle parvient cependant à la conclusion qu’entre les mss Cgm 19 et Cgm 18, datant du XIIIe siècle, et les mss m, n, o et AA91, du XVe siècle, une évolution apparaît clairement : la préférence, dans les images, va plus nettement aux scènes représentatives du monde courtois, quitte à transformer volontairement la matière narrative pour la rendre plus « courtoise ». Les événements s’écartant de cet art de vivre sont euphémisés, les aventures « exotiques », comportant des aspects cruels ou peu civilisés sont omis, ce qui tend à montrer que le programme iconographique cherche à traduire en images une vision positive d’un certain groupe social et de ses rituels, ce qui induit aussi une certaine mise en scène, une théâtralisation qui atténue le caractère épique du récit ainsi que les données éthiques ou religieuses liées au Graal.

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L’image généralise le contenu du texte, elle devient une sorte de guide de bonne conduite (comment combattre ou saluer, par exemple). Il ne s’agit pas, selon A.S.C., d’illustrer le récit, mais la société qui y verra son reflet, l’étiquette à laquelle elle obéit, ce qui nous renseigne sur la réception du récit.

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On constate avec l’A. une émancipation de l’iconographe au sein des livres où l’illustrateur devient artiste et peut exprimer un style plus personnel, l’image devenant un médium artistique plus autonome par rapport à l’écrit. Elle nous livre là une contribution à l’étude des rapports entre le texte et l’image qui intéressera un large public en raison de son interdisciplinarité.

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Florence BAYARD

PIERRE ABÉLARD, Collationes, éd. et trad. John MARENBON et Giovanni ORLANDI, Oxford, Clarendon Press, 2001 ; 1 vol., CXXI-246 p. (Oxford Medieval Texts). ISBN : 0-19-820579-1. Prix : GBP 55.

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Ce texte d’Abélard, qui avait d’abord été édité par Rheinwald en 1831 sous le titre de Dialogus inter Philosophorum, Judaeum et Christianum, puis par Thomas en 1970, connaît ici sa troisième édition scientifique due cette fois à G. Orlandi. Elle est accompagnée en juxta par une traduction de J. Marenbon, la troisième en anglais après celles de P. Payer (1979) et de P. Spade (1995). Nous ne nous étendrons pas ici sur l’opportunité de reprendre l’édition de ce texte et de le traduire une nouvelle fois. Disons simplement que tant l’édition que la traduction qui nous sont proposées sont au-dessus de tout reproche, et que la réputation de J. Marenbon en matière de recherches abélardiennes n’est plus à faire. L’ouvrage a sans doute été composé lors de la période de Saint-Gildas, soit entre 1127 et 1132. L’É. et le T. préfèrent ici renoncer au titre de Dialogus, Abélard semblant avoir conçu son ouvrage comme une suite de deux Collationes. (Une collatio est pour lui, comme pour les Pères latins, une discussion ou un débat, mais aussi, comme à l’âge classique, une comparaison.) Le narrateur des Collationes est confronté en rêve à trois personnages représentant les doctrines du judaïsme, du christianisme et de la philosophie – c’est-à-dire la raison privée de la révélation. Ce n’est pas un débat polémique, mais un dialogue respectueux et « élevé » sur le sujet, très néoplatonicien, de la nature du souverain Bien. Dans le premier dialogue le juif débat avec le philosophe qui tâche de lui démontrer la supériorité de la loi naturelle, accessible à la raison, sur la loi révélée de l’Ancien Testament. Dans le second le chrétien et le philosophe s’interrogent amicalement sur la nature du Bien et du Mal suprêmes. L’ouvrage se termine sans que le narrateur, auquel est imparti le rôle de juge, ne rende son verdict. Le mot de la fin étant sans doute donné, dès le début, par le philosophe qui observe que les juifs sont stupides et que les chrétiens sont fous (Iudeos stultos, Christianos insanos). Le silence du narrateur indique peut-être que le philosophe est finalement celui derrière lequel Abélard se cache. On l’entend en tout cas soutenir des propos qui ne devaient point déplaire à ce dernier, ce qui incline J. Marenbon à penser que le philosophe des Collationes n’est pas, comme on l’a parfois affirmé, un philosophe arabe rêvé par Abélard, mais bien l’héritier latin de la pensée antique. Mais pourquoi encore cette édition et cette traduction ? Tant de textes philosophiques du Moyen Âge sont encore inaccessibles tant en latin qu’en langue moderne que l’entreprise peut paraître vaine. Reste le plaisir presque tactile de relire ce texte dans l’un de ces beaux hardcover édités à Oxford.

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François BEETS

Lector et compilator. Vincent de Beauvais, frère prêcheur. Un intellectuel et son milieu au XIIIe siècle, sous la dir. de Serge LUSIGNAN et Monique PAULMIER-FOUCART, coll. Marie-Christine DUCHENNE, Grâne, Éd. Créaphis, 1997; 1 vol., 364 p. (ARTEM C.N.R.S., Université de Nancy 2-Université de Montréal-Centre Européen pour la Recherche et l’Interprétation des Musiques Médiévales-Fondation Royaumont). ISBN : 2-907150-68-5.

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Souvent abordée à travers le prisme négatif de ce qu’ont pu en penser les érudits de la Renaissance et les penseurs des Lumières, l’œuvre de Vincent de Beauvais passe encore de nos jours pour la compilation encyclopédique et médiocre d’un savoir médiéval suranné. Les historiens de la philosophie médiévale eux-mêmes, tout obnubilés par les penseurs phares du XIIIe siècle, accordent peu ou prou d’importance à ce penseur il est vrai jamais original et toujours peu profond. Mesuré à l’aulne de la Somme théologique, le Speculus Maius ne peut que paraître bien pâle.

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L’ouvrage dont je rends compte ici recueille dix-huit contributions prononcées lors d’une rencontre à Royaumont – ce lieu où Vincent de Beauvais rencontra le roi Louis IX, occupa la charge de lecteur et peaufina son miroir du savoir. II vise à réévaluer la place de l’œuvre de Vincent de Beauvais dans « le siècle des Universités et des Sommes ». Une tentative qui ne manque pas d’intérêt pour une compréhension renouvelée de la formation intellectuelle des penseurs des siècles ultérieurs.

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Reconsidérée dans la dynamique de son époque, l’œuvre de Vincent de Beauvais apparaît comme un immense florilège du savoir de son temps, reflétant le prodigieux développement des connaissances dans les années 1230-1235. C’est un miroir du savoir, un miroir de l’univers où l’homme devait pouvoir trouver une voie vers la perfection et donc un guide vers la connaissance de Dieu par l’intermédiaire de la connaissance de la création. L’intérêt même de l’entreprise doit être mesuré aux limites des bibliothèques du XIIIe siècle, bien pauvres en dehors des centres universitaires. Il s’agit, pour Vincent, de fournir à ses frères prêcheurs le matériau qui autrement leur aurait manqué. Le Speculus Maius est le condensé de la bibliothèque indispensable à tout lector pour servir à son enseignement dans une fondation nouvelle, sans bibliothèque et loin des universités : c’est dire l’enjeu de l’œuvre de Vincent pour la suite de la pensée médiévale. Les différentes contributions rassemblées dans Lector et compilator, en nous donnant de cette œuvre un ensemble aussi homogène que le permettent les lois du genre, nous invitent à une relecture de l’histoire de la pensée. De même que l’intellectuel français connaît plus la littérature à travers le Lagarde et Michard qu’à travers la fréquentation des textes, de même le penseur médiéval des XIVe et XVe siècles doit-il une grande part de ses connaissances aux compilations de Vincent. On comprendrait mieux la pensée médiévale en se rappelant qu’elle naît moins de la confrontation entre des systèmes de pensée antagonistes qu’elle ne sourd de la fréquentation d’ouvrages encyclopédiques dont l’œuvre de Vincent est l’exemple par excellence.

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François BEETS

L’exotisme dans la poésie épique française. In memoriam Klára Csürös. Textes réunis par Anikó KALMÁR, Paris, L’Harmattan, 2003 ; 1 vol., 281 p. ISBN : 2-7475-5018-4. Prix : €23,00.

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Il était bon de rendre hommage à la mémoire de notre collègue hongroise Klára Csürös, prématurément décédée, qui nous a donné en 1999 un ouvrage très important, paru chez Champion, sur les Variétés et vicissitudes du genre épique, de Ronsard à Voltaire. C’est d’ailleurs pourquoi le colloque qui lui a été dédié en octobre 2000 portait sur l’exotisme dans la poésie épique française. Cinq communications concernent la littérature française du Moyen Âge : E. Baumgartner, L’exotisme à rebours dans la Chanson d’Antioche, p.13-28; T. Palágyi, La chanson des Chétifs et ses pendants exotiques, p. 29-44; J. Dufournet, L’Autre sarrasin, de la Chanson de Roland au Jeu de Saint Nicolas de Jean Bodel, p. 45-64; I. Szabics, L’exotisme dans la Manekine de Philippe de Remi, p. 65-77 ; Kr. Horváth, Les épisodes d’Orient dans Renaut de Montauban, p.79-91.

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Jean DUFOURNET

Le Rayonnement de Fierabras dans la littérature européenne. Actes du colloque international (6 et 7 décembre 2002). Textes rassemblés par Marc LE PERSON, Lyon, Université Jean Moulin-C.E.D.I.C, 2003 ; 1 vol., 316 p. ISBN : 2-911981-11-1. Prix : €20,00.

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La chanson de geste de Fierabras, le géant sarrasin converti à la suite de son combat avec Olivier, est de retour grâce aux travaux de M. Le Person qui a soutenu, en janvier 1999, une thèse de doctorat d’État sur ce grand texte du XIIe siècle, qu’il a publié en 2003 chez Champion (Classiques français du Moyen Âge, 142), avant de le traduire pour la collection des Traductions des classiques du Moyen Âge (Champion). Il a eu l’heureuse idée d’organiser, les 6 et 7 décembre 2002, un colloque international sur le rayonnement de Fierabras dans les littératures européennes. En voici le sommaire : M. Le Person, Avant-propos et Présentation thématique du rayonnement de Fierabras dans la littérature européenne, p. 7-44; J. Dufournet, Gustav Gröber : un initiateur des études sur Fierabras, p.45-54 ; Br. Horiot, Quelques remarques lexicales sur le texte de Fierabras (édition de Marc Le Person), p. 55-64 ; Cl. Buridant, Vers une édition du Fierabras occitan, p.65-84 ; Cl. Lachet, Fierabras et Rainouart : un cousinage éloigné ?, p. 85-96 ; Ph. Ménard, Le rire et les mentalités médiévales dans Fierabras : une réflexion sur la violence, p.97-108 ; D. Boutet, Une réécriture modulée de Fierabras au XIIIe siècle : Jehan de Lanson, p.109-120 ; G. Gros, D’un nom de baptême à l’élection divine : Fierabras devenu saint Florent de Roye, p.121-136 ; J.Cl. Vallecalle, Fierabras ou le gigantisme discret, p.137-150 ; É. Molli, Les versions en prose de Fierabras, ff. 4969 et 2172 de la B.N.F. de Paris, p.151-156; Fr. Suard, Fierabras dans trois proses françaises, p.157-176 ; M. Ailes, La réception de Fierabras en Angleterre, p.177-190 ; G. Knott, De l’Espagne à l’Écosse (via Maltrible), p. 191-200 ; L. Formisano, Les Cantari di Fierabraccia e Ulivieri, p.201-212; Fr. Crosas Lopez, Fierabras dans la littérature espagnole, p.213-236 ; E. Real, La Puente de Mantible : une réécriture dramatique de Fierabras, p.237-254 ; G. Gros, Conclusion, p.254-258 ; M. Le Person, Annexes : miniatures de Fierabras (dans les mss H et Eg), p.259-313.

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Jean DUFOURNET

La tierra de Ayala. Actas de las Jornadas de Estudios Históricos en conmemoración del 600 Aniversario de la construcción de la Torre de Quejana, éd. Ernesto GARCÍA FERNÁNDEZ, Vitoria-Gasteiz, Arabako Foru Aldundia-Diputación Foral de Alava, s.d. [2001]; 1 vol., 340 p. ISBN : 84-7821-463-1. Prix : €9,02.

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À l’occasion de l’anniversaire de l’édification de la tour de Quejana élevée dans la propriété de la famille du chancelier et homme de lettres de Castille, Pedro Lopez de Ayala, les historiens, géographes et politologues, pour la plupart de 1’Université du Pays basque (Ayala est en Alava, l’une des provinces vasconganes) ont apporté leur contribution à un colloque tenu à Vitoria (Gasteiz). Ce volume d’actes de ces journées rassemble 17 communications, regroupées par thèmes : 1., Géographie, espace, peuplement du Val d’Ayala (M.J. Gonzalez Amuchastegui, M.J. Ibarrondo); 2., Évolution historique du Val d’Ayala au Moyen Âge (J. García Turza, E. García Fernández, J.R. Díaz de Durana Ortíz de Urbina, A. Dacosta); 3., La Vallée d’Ayala aux Époques moderne et contemporaine (R. Porres Marijuán, A. Angulo Morales, Fr. J. Montón Martinez); 4., Les arts dans le Val d’Ayala (V. Palacios Mendoza, L. Lahoz, F.B. García); 5., Le chancelier Pedro Lopez de Ayala et la littérature (R. Cierbíde, J.R. Prieto Lasa); 6., Le Fuero de Ayala (J.G. Rodriguez, M.M. Uriarte Zulueta, V. Angoitia Gorostiaga). Plus que l’élévation de la tour seigneuriale elle-même, c’est l’étude d’un lignage seigneurial de l’Alava, de son importance historique, notamment du célèbre chancelier des Trastamares, Pedro Lopez de Ayala, auteur du Rimado del palacio et d’une partie des Grandes Chroniques de Castille, qui a permis cette rencontre pluridisciplinaire. Le Val d’Ayala, au Nord-Ouest de l’Alava, en frontière de la Biscaye et du Guipuzcoa, est mentionné avec ses seigneurs et son économie agropastorale, dès le XIe siècle, dans les documents monastiques et royaux. Issu d’un fils cadet du roi Sancho Ramirez d’Aragon du Xle siècle (mais il est difficile de le prouver), le lignage Ayala s’affirme dans cette région au cours des siècles du Moyen Âge. Son dernier représentant de ce nom (mais des collatéraux subsistent jusqu’à l’Époque contemporaine, assez haut placés dans la banque et la politique) est Pedro Lopez de Ayala, comte de Salvatierra, qui entre en 1525 dans la révolte des Comuneros contre Charles Quint et qui, vaincu comme tout son parti, perd terres, héritages, fortune. Le père du chroniqueur, Fernán Perez de Ayala, est Alferez Mayor de l’ordre de chevalerie royale de La Banda (l’Écharpe Blanche), Merino Mayor (gouverneur) du Guipuzcoa. Il fonde en 1378 le couvent de religieuses dominicaines de Saint-Jean-Baptiste de Quejana, sur son Solar (une terre ancestrale). Son fils Pedro Lopez de Ayala (1332, Quejana-1407, Calahorra), voué enfant à une carrière ecclésiastique, devient chambrier et bouteiller du roi en 1386, ambassadeur de Castille, grand chancelier du royaume en 1398. Grand guerrier participant aux opérations militaires civiles et intérieures de sa Castille, il se trouve à la bataille de Roosebeke en 1382 où, avec un corps de chevaliers castillans, il forme la garde rapprochée du jeune Charles VI. Il est célèbre par son poème politique et mystique, El Rimado del Palacio, et son excellent texte des Grandes Chroniques de Castille. Les Ayala, par alliances matrimoniales, touchent à toute la noblesse affirmée sous les Trastamares, les Barroso (un oncle, cardinal), Sarmiento, Carrillo, Guevara, Mendoza, Guzmán (Leonor est l’épouse du chancelier) et autres noms. Une société entière de vassaux gravite autour des Ayala, également installés en branches cadettes à Tolède et dans le royaume de Murcie.

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L’ouvrage abonde en photos (les tours, les ponts de la région, les tombeaux et le retable de la chapelle funéraire des Ayala à Quejana), et en cartes, graphiques, tableaux, pièces justificatives et citations des œuvres du chancelier écrivain. Les modernistes et les juristes y trouveront des renseignements, les médiévistes une bonne monographie familiale sur la Castille des Trastamares.

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Béatrice LEROY

The Code of Cuenca. Municipal law on the twelfth-century Castilian frontier, trad. et introd. James F. POWERS, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2000; 1 vol., VIII-245 p. (The Middle Ages series). ISBN : 0-8122-3545-2. Prix : initialement USD 55, actuellement USD 22 ; GBP 36.

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Les historiens médiévistes américains s’intéressent de très près à l’Espagne médiévale et n’hésitent pas à éditer en traductions anglaises des textes fondamentaux de ces pays et de ces époques, pour les chercheurs et les étudiants anglophones. J.F. Powers nous offre ainsi une traduction et une belle présentation du Fuero de Cuenca. Il s’est servi du texte latin le plus authentique, le Forum Conche, venu à nous par un manuscrit du XIIIe siècle de la Bibliothèque de l’Escorial, qu’il a comparé au manuscrit « romance » (en premier castillan) du Fuero de Cuenca conservé à l’université de Valence sous le nom de Codice Valentino. L’A. parvient très habilement à dater le Forum Conche, accordé à Cuenca (dans la Manche castillane) par son vainqueur le roi Alphonse VIII de Castille (1162-1196), après sa reddition du 21 septembre 1177. Par recoupements, mentions du texte, similitudes avec le très voisin Fuero de Teruel aragonais accordé avant 1196, J.F.P. date ce texte d’entre 1189 et 1193, précision assez remarquable pour un code de droit du XIIe siècle.

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Les reconquérants espagnols, entrant dans une ville qui fut de gouvernement « andalou », lui confèrent d’abord une brève charte de soumission et peuplement, puis, après quelque temps, un Fuero, droit urbain présenté comme une suite de chapitres de gouvernement, de droits et devoirs de la population. Souvent ce Fuero fait date et exemple, et se propage en « famille » dans les villes reconquises par la suite, ce qui est le cas pour ce Fuero de Cuenca accordé aux nouvelles conquêtes de l’Est de la Castille, dans la Manche et l’Andalousie orientale, au long du XIIIe siècle (comme le Fuero de Tolède l’est dans l’Ouest et le Sud de l’Extremadure et de l’Andalousie, et le Fuero de Teruel dans la Couronne d’Aragon).

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Ville de frontière, menacée par les Almohades (encore très victorieux de la Castille en 1195 à Alarcos), Cuenca est un bastion d’avant-garde, et un chapitre de 66 articles traite de la direction et des obligations militaires de la communauté urbaine (le Concejo). La ville garde une structure de quartiers, sans doute héritée de l’époque musulmane, la population gravitant autour de sa paroisse, qui est représentée par un juge au conseil urbain. Les magistrats issus de toutes ces paroisses, sont élus pour un an, et assument devant le roi toute la vie socio-politique, économique et militaire de leur cité. Les juifs et les musulmans de Cuenca sont constamment évoqués dans le texte, les premiers avec de nombreux droits, les seconds soumis, relégués, ou alors esclaves. Les femmes peuvent être propriétaires tout comme les hommes, mais elles ne peuvent garder en héritage d’équipement militaire, inutile dans leurs mains, sans le confier à un parent ou à un fondé de pouvoir. Les articles du Fuero fourmillent de détails sur la propreté des rues, le soin des arbres fruitiers, des moulins, la garde du bétail, autant que des procès, de la milice urbaine, des élections des responsables. Les historiens ont tout à apprendre de ce texte et de la fine présentation de J.F.P. On rêve de posséder un jour une édition bilingue, voire trilingue, de Forum latin, du Fuero castillan et de leur traduction.

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Béatrice LEROY

Michel LAGRÉE, Nicole LEMAITRE, Luc PERRIN, Catherine VINCENT, Histoire des curés, Paris, Fayard, 2002 ; 1 vol. in-8º, 523 p. ISBN : 2-213-61212-9. Prix : €23,00.

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Cet ouvrage collectif – dont les quatre A. ont chacun écrit quatre ou cinq chapitres – constitue le premier manuel moderne d’histoire des curés en Europe (mais surtout en France) du Moyen Âge à nos jours. Cette observation est autant plus remarquable que – ainsi que le constate le sommaire de la jaquette – « pendant plus d’un millénaire, les curés ont structuré les sociétés et les mentalités de l’Europe chrétienne. Responsable du salut des âmes, ils accompagnaient leurs ouailles du berceau jusqu’à la tombe […]». Et « grâce à leur maîtrise de l’écrit, ils jouèrent longtemps le rôle d’intermédiaires culturels et de conseillers dans la vie de tous les jours ». Les A., tous spécialistes renommés dans ce domaine, ont choisi de reconstituer la longue histoire de cette catégorie professionnelle ecclésiastique, à l’époque où l’histoire des paroisses semble toucher à sa fin, mais où le curé, quoique beaucoup moins visible, reste présent, dans son ministère d’assistance spirituelle.

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C. Vincent, rédactrice des cinq premiers chapitres, décrit la Naissance et développement de la cure des âmes, des premiers prêtres de paroisse du VIIIe siècle jusqu’à l’interaction croissante entre curés et laïcs du bas Moyen Âge. Dans ces chapitres très clairs sont traités la mission au haut Moyen Âge, le déploiement du réseau paroissial, la définition d’un idéal sacerdotal à l’époque carolingienne et la réforme grégorienne avec l’imposition du célibat. « L’offensive pastorale » des XIIe et XIIIe siècles constitue une étape importante aboutissant à « la naissance du curé », ou bien du proprius sacerdos, chargé de la cura animarum dans sa paroisse, ainsi qu’il était codifié dans les canons du concile de Latran IV (1215). En conséquence, les fonctions du curé sont décrites d’une façon définitive ; la formation et le contrôle des desservants de paroisse demandaient des règlements plus stricts dans les statuts diocésains. Les sources plus abondantes concernant le XIVe siècle nous permettent d’évaluer la distorsion – souvent exagérée – entre théorie et pratique pastorale et de mesurer les activités pastorales exercées par d’autres que les curés, comme les religieux et les ordres mendiants. L’évolution des institutions ecclésiastiques au XIVe siècle donna également une inspiration nouvelle aux anciens courants d’anticléricalisme. Le chapitre 5 décrit la participation croissante des laïcs à la vie paroissiale, par l’intermédiaire des fabriques, de leurs fondations et des confréries, de plus en plus nombreuses. Enfin, dans des études récentes, l’image des curés au XVe siècle s’est avérée beaucoup plus nuancée que le cliché véhiculé par les réformateurs, tant protestants que catholiques.

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N. Lemaitre, qui a dirigé le livre, est responsable des quatre chapitres (VI-IX) sur les curés « Entre Réforme et Contre-Réforme », c’est-à-dire du XVIe au XVIIIe siècles. Elle néglige fort heureusement cette délimitation trop rigide entre Moyen Âge et Temps modernes et envisage la question de la réforme pastorale comme un développement continu, du XVe au XVIe siècle. Les critiques traditionnelles de l’ignorance, du concubinage et de la cupidité des curés sont passées en revue, ainsi que les premières tentatives de réforme et la grande Réforme entamée par Luther. Et « enfin vint la grande Arlésienne du XVIe siècle, le concile de Trente », qui a bouleversé une fois de plus la fonction, les exigences, la spiritualité et l’image du curé. Compte tenu de la portée du Moyen Âge, je ne puis évoquer les chapitres de N. Lemaitre sur le jansénisme et ceux de M. Lagrée et de L. Perrin, concernant les XIXe et XXe siècles.

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Les notes, imprimées à la fin du livre, offrent une bibliographie abondante et actuelle. On a fort heureusement inclus un glossaire (avec environ 90 entrées, de « abbaye » à « visite pastorale ») et un index. Les A. ont tiré grand profit des maintes études (de M. Aubrun, J. Avril, J. Chiffoleau, J. Gaudemet, N. Lemaitre, H. Martin, Fr. Rapp, A. Vauchez, C. Vincent, entre beaucoup d’autres), des recueils d’études et des actes de congrès – surtout parus en France depuis les années 1980 –, qui ont été consacrés au travail pastoral au Moyen Âge et qui ont complètement renouvelé notre connaissance de l’histoire religieuse, spécialement des croyants en paroisse. On peut admirer la volonté des A. d’intégrer également les résultats des études parues au dehors de la France. Aussi bien, ce livre est un manuel réussi et une contribution opportune dans le domaine de l’histoire religieuse du Moyen Âge (et des Temps modernes).

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Arnoud-Jan BIJSTERVELD

Jason GLENN, Politics and History in the tenth Century. The Work and World of Richer of Reims, Cambridge, Cambridge U.P., 2004 ; 1 vol. in-8°, XVIII-330 p. (Cambridge Studies in medieval Life and Thought, Fourth Series, 60). ISBN : 0-521-83487-2. Prix : GBP 50; USD 80.

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L’œuvre de Richer, célèbre pour nous être conservée par ce qui est sans doute l’un des plus anciens autographes subsistants, méritait une reconsidération, après la parution d’une nouvelle édition (H. Hoffmann, Hanovre, 2000) et l’attention neuve aux originaux permise par les nouveaux moyens de reproduction. La voici faite, avec toute l’acuité que permettent désormais les méthodes codicologiques.

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Le très grand intérêt de cet ouvrage n’est pas, en effet, dans la transposition en language du XXIe siècle de tensions que nos prédécesseurs, dans leur langue du XIXe ou du XXe siècle, avaient fort bien perçues : Richer est partisan des carolingiens, et à Reims, à l’époque troublée du changement dynastique et de la lutte pour le siège de Reims qui s’en suivit, les renversements de situation ne pouvaient que lui poser d’épineux problèmes de choix et de présentation, alors même que les raconter était, c’est bien évident, un acte politique. La nouveauté est dans l’interprétation qui est faite de l’élaboration du manuscrit 5 de Bamberg tel qu’il nous est conservé, avec ses ratures, ses encres différentes, ses insertions marginales, ses cahiers remaniés.

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J. Glenn propose une chronologie qui permet de rendre compte de la dédicace à Gerbert, artisan de l’éviction du dernier carolingien et mis sur le siège de Reims par Hugues Capet; depuis la découverte du manuscrit, on s’étonnait de cette dédicace, en contradiction avec le point de vue évidemment ou insidieusement procarolingien du texte. Pour des raisons codicologiques, il montre que les feuillets d’une encre plus noire, au lieu d’être postérieurs à la copie assez nette préparée pour Gerbert, ont été écrits avant celle-ci, puis récupérés (il s’agit en partie d’œuvres distinctes, des Gesta Adalberonis et une Vita Gerberti) et insérés de façon à remanier profondément l’ouvrage, qui aurait donc existé en trois états : avant, pendant et après l’épiscopat de Gerbert à Reims. Une analyse très suggestive est donnée de l’épisode le plus surprenant et le plus célèbre, celui du voyage de Richer à Chartres en 991 pour aller voir des manuscrits de médecine, qui, inséré comme il l’est (en 996 ?) et daté de quatre semaines avant la trahison d’Adalbéron qui allait livrer les deux derniers carolingiens, Charles de Basse-Lorraine et l’archevêque de Reims Foulque, au roi capétien, reste inexplicable. Les circonstances de la rencontre avec le chartrain venu l’inviter, le départ hâtif et l’itinéraire qui mène Richer de préférence à travers des régions appartenant à Eudes de Blois, procarolingien, font sentir qu’il doit y avoir sous ce texte, seule flambée d’autobiographie et qui occupe une place démesurée, des circonstances qui ne nous sont plus perceptibles : mission secrète (il part avec un puer fragile dont il a grand souci, comme s’il allait mettre à l’abri un rejeton de grande famille caché parmi les moines de Saint-Rémi et désormais en danger), ou façon (trop) appuyée de montrer son absence de Reims au moment critique ?

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Il reste cependant quelques problèmes à cette reconstruction. L’un est le bifeuillet 33-44 : Si l’on peut admettre que des Gesta Adalberonis commençaient à l’origine au verso du premier feuillet d’un libellus dont le recto devait rester blanc, qu’en est-il du texte du f. 44, dont on nous dit seulement, assez rapidement, qu’il peut avoir été écrit auparavant et se trouver, par miracle, à peu près en place dans l’œuvre remaniée ? Enfin, la location actuelle du témoin n’est pas prise en considération : se trouvant à Bamberg avec les manuscrits de Gerbert, qui n’est jamais revenu à Reims après 997, même le dernier état ne peut être fait pour Foulque. Ou alors, sentant tourner le vent, Richer a retouché son ouvrage à la fin du pontificat de Gerbert, et a dû être assez marri si celui-ci le lui a réclamé, dans l’état assez désastreux où il est demeuré, avant de partir.

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Pascale BOURGAIN

The earliest branches of the Roman de Renart, éd. R. Anthony LODGE et Kenneth VARTY, Louvain-Paris-Sterling (Virginie), Peeters, 2001; 1 vol. in-8°, CXVIII-193 p. (Synthemata, 1). ISBN : 90-429-0933-1. Prix : €36,00.

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Ce volume propose une édition des branches du Roman de Renart attribuées traditionnellement, depuis L. Foulet, à Pierre de Saint-Cloud, c’est-à-dire des branches II-Va selon la numérotation d’E. Martin. Les éditeurs ont choisi pour ce faire le manuscrit M, de la famille g, qui avait servi pour l’établissement des variantes de l’édition japonaise due à N. Fukumoto, N. Harano et S. Suzuki mais n’avait jamais fait lui-même l’objet d’une édition.

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Le volume se compose d’une longue introduction (assortie d’une importante bibliographie : éditions, travaux critiques d’ensemble, travaux portant spécifiquement sur chacun des épisodes édités, ainsi que d’un dossier iconographique de 17 pages), de l’édition critique du texte (2826 vers, avec indication de la correspondance avec leur numérotation dans l’édition de M. Roques et dans celle d’E. Martin), de notes visant à élucider le sens ou à donner des informations éclairantes d’ordre historique ou philologique (39 pages), d’un index des noms propres et d’un un glossaire ancien français-anglais important (38 pages).

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L’introduction, après des considérations générales sur le Roman de Renart et une revue des manuscrits et des sources, propose une étude très précise de la langue du texte (morphologie, phonétique, syntaxe, rimes), avec une comparaison systématique entre les différents épisodes : son objet est de reconsidérer l’hypothèse de l’unité d’auteur qui prévaut depuis le travail de L. Foulet. Les éditeurs concluent, mais avec prudence, à une pluralité d’auteurs; l’épisode de « Chantecler », en particulier, se distingue par un caractère idiosyncrasique aussi bien au regard de la position du nom sujet, du pronom sujet, ou de l’emploi des temps (usage abondant de l’imparfait), que des rimes. Les deux « Dénouements » ont également des traits qui leur sont propres, particulièrement dans le manuscrit édité. Mais cette étude confirme la thèse de l’unité pour les épisodes du « Viol d’Hersent » et de « L’escondit », qui était essentielle dans la perspective de L. Foulet, ainsi que l’étroitesse des rapports entre cet ensemble et les épisodes de « Mésange », « Tibert » et « Tiécelin ».

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Même si ces perspectives avaient déjà été dessinées dans des articles antérieurs, ce volume constitue donc un apport important aux études renardiennes.

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Dominique BOUTET

Anna Maria FINOLI, Prose di romanzi. Raccolta di studi (1979-2000), Milan, Edizioni Universitarie di Lettere Economia Diritto, 2001 ; 1 vol., 208 p. (Studi e ricerche). ISBN : 88-7196-164-4. Prix : €18,50.

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Ce volume est un hommage rendu à A.M. Finoli, au moment de sa mise à la retraite, par la Section d’études françaises du « Dipartimento di scienze del linguaggio e letterature straniere comparate » de l’Université de Milan, département qu’elle a dirigé pendant de nombreuses années. Il s’agit d’un recueil de ses plus importants essais, parus dans différents volumes et fascicules de revues depuis 1979 et jusqu’en 2000, tous centrés sur la narrative française médiévale, comme le suggère aussi le titre du volume.

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On peut y trouver un important noyau d’articles consacrés au Chevalier errant de Thomas III de Saluces qui, tout au long des 25 dernières années, a fait l’objet, de la part d’A.M.F., de fines analyses et d’importantes découvertes, en particulier sur les sources du texte (Le Chevalier Errant di Tommaso III di Saluzzo alla corte d’Amore, p. 69-83 ; Un gioco di società, le roi qui ne ment e le demandes en amour nello Chevalier errant di Tommaso III di Saluzzo, p.85-94 ; Le donne, e’ cavalier… Il topos dei Nove Prodi e delle Nove Eroine nello Chevalier errant di Tommaso III di Saluzzo, p.95-109 ; Fête de cour et fête de ville dans le Chevalier errant de Thomas III de Saluces, p. 111-126; A celle rose clamée… Lettere d’amore ne Le chavalier errant di Tommaso III di Saluzzo, p.127-146; Une biographie « épique » de Tristan (Thomas de Saluces, Le chevalier errant), p. 147-161). L’autre noyau est constitué par les articles consacrés au roman de Jehan d’Avennes (Jehan d’Avennes et Lancelot, p.163-173 ; Joutes et tournois, guerres et batailles dans la structure narrative de Jehan d’Avennes, p.175-180; Le « cycle de Jehan d’Avennes »: réflexions et perspectives, p. 181-199), roman resté longtemps inapprécié, dont A.M.F. a d’abord soigné, en 1979, l’édition critique, puis a mis en évidence les qualités littéraires et même l’originalité, dans le milieu culturel de la cour de Bourgogne au XVe siècle.

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Deux articles (Il corteo di Isotta. Metamorfosi e peripezie di un motivo letterario (Thomas, Roman de Tristan, frammento di Strasburgo), p.45-58 ; Merlino, p.59-68) abordent la matière romanesque plus classique, mais ne manquent pas dans le volume des études qui se placent dans une optique plus originale, allant au-delà des limites chronologiques du Moyen Âge (L’eredità medievale : al di là delle storie che le carte empion di sogni, p. 11-25; Immagini del Medio Evo nei romanzi popolari francesi dell’Ottocento, p. 27-44).

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Le recueil, qui est avant tout un bel hommage à une savante et fine analyste des littératures romanes médiévales, est aussi un instrument de travail utile, rendu encore plus précieux par une Table des noms propres, placée à la fin du volume. L’absence d’une bibliographie de l’A., par contre, est à notre avis regrettable.

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Paola MORENO

Matthias M. TISCHLER, Einharts Vita Karoli. Studien zur Entstehung, Überlieferung und Rezeption, Hanovre, Hahnsche Buchhandlung, 2001; 2 vol. in-8°, LXX-1828 p. (M.G.H., Schriften, 48). ISBN : 3-7752-5448-X. Prix : € 140,00.

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La Vita Karoli d’Éginhard (ci-après V.K.) est sans doute la biographie médiévale qui a connu le succès le plus grand et, sous des formes diverses, la réception la plus étendue dans tout l’Occident carolingien et post-carolingien. C’est aussi une des sources narratives dont la tradition manuscrite est la plus riche et la plus complexe. D’une richesse si décourageante qu’elle n’avait fait jusqu’à présent l’objet d’aucune enquête à visée exhaustive. En bref, et pour reprendre une image de P. Aebischer cité par l’A., la V.K. pouvait apparaître « comme un immense continent dont on n’a[vait] exploré que les côtes ». Il faut dire d’emblée qu’au prix d’un déploiement d’érudition et d’intelligence critique considérable, ce continent est désormais bien exploré grâce à la somme de recherches que nous offre M. Tischler.

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Pour la première fois, l’ensemble de la tradition manuscrite a été pris en considération. Chaque témoin a été décrit, analysé. Pour autant que faire se pouvait, sa datation, sa localisation d’origine, ses avatars ont été retracés. Les critères de différenciation des manuscrits et leur positionnement sur les stemmas de transmission définis. L’ouvrage dépasse donc très largement ce qui serait un simple inventaire. Nous avons bien en mains une étude exhaustive de l’histoire de la constitution du texte, du classement par familles de ses témoins manuscrits et de leurs aires géographiques de diffusion et des conditions culturelles de la réception de la V.K. depuis sa première version officielle destinée à Louis le Pieux et à la cour impériale jusqu’aux étapes les plus récentes de sa transmission, de l’Humanisme à l’érudition moderne, intégrée dans des compendiums eux-mêmes susceptibles d’être répartis en plusieurs groupes. Chemin faisant, des opinions sommaires comme celles de F.L. Ganshof ou de L. Halphen sont bousculées, des propositions inadéquates plus récentes comme celles de R. McKitterick ou B. Schneidmüller sont réfutées. En passant au crible de la critique la plus rigoureuse chaque témoin, l’A. n’a jamais perdu de vue l’objectif général de sa recherche. Il a décidément restitué à l’histoire générale du Moyen Âge une source majeure – et constante – de sa tradition historiographique et donc culturelle.

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Ce serait aller au-delà des limites d’une recension que de vouloir donner une analyse fidèle et complète d’une recherche qui se déploie sur plus de 1800 pages. On doit se contenter, après avoir exprimé l’admiration que suscite un tel tour de force en matière de critique textuelle, d’en souligner quelques points forts et de signaler ce qui nous apparaît comme les acquis majeurs d’une telle entreprise, hors pair, répétons-le. L’A., tout d’abord, nous semble avoir réglé de manière définitive la vexata quaestio de la datation de la version originelle de la V.K. et, du même coup, celle de la portée politique et idéologique de cette rédaction. Tirant de solides arguments à la fois de la conjoncture politique générale et de l’activité littéraire d’Éginhard à la fin de la décennie 820-830, il impose 828, voire la fourchette 828-830, comme la date de composition de la V.K. Ce faisant, il met bien en relief les liens qui l’unissent à l’élaboration – fort voisine chronologiquement – de la Translatio des reliques des saints Marcellin et Pierre. Cette datation dûment assurée donne tout son poids à nombre de considérations relatives à la première réception de l’œuvre et rejette dans les oubliettes les tentatives de datation plus précoce comme, par exemple, celle de M. Innes et R. McKitterick qui n’hésitaient pas à avancer sans preuves recevables une date de rédaction voisine de 817.

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En reprenant d’autre part quasiment ex nihilo les problèmes de datation, de localisation, et de circulation des manuscrits clés de chaque famille, dans la perspective d’une analyse sans angles morts de toute la tradition, M.T. ouvre des perspectives neuves et assurées en vue d’une compréhension d’ensemble de cette tradition. Il en résulte une reconstruction dynamique des destinées de la V.K., des raisons de sa diffusion et des conditions de sa réception différenciée selon les divers espaces géopolitiques de l’Empire carolingien et de ses « Nachfolgestaaten ». Il met ainsi bien en lumière le rôle doublement capital de la V.K. à la fois comme modèle du genre biographique et comme « lieu de mémoire » privilégié de l’idéologie carolingienne et post-carolingienne, spécialement dans les grandes abbayes se prévalant d’une proximité avec la royauté et la personne du souverain. En bref, et selon une heureuse formule de l’A., sa recherche a pleinement atteint son but ambitieux qui était de retracer « la biographie d’une biographie ».

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Également remarquable (mais on ne peut ici que les évoquer) sont les amples développements suscités dans l’historiographie – et surtout parmi les romanistes – par la mention inconstante de Roland au c. 9 de la V.K. et par les conséquences que l’on peut en tirer quant au problème des éléments primordiaux de la Chanson de Roland.

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D’autres centres d’intérêt méritent d’être mentionnés. Et d’abord ceux qui découlent de la datation fine de 828. Eclairant avec pertinence le texte par son contexte, il a bien montré que, sur certains points sensibles de la V.K., celle-ci est bien accordée aux préoccupations qui se font alors jour, en particulier lors du synode de 828/829. Il en va de même par l’étude, riche de nuances, qu’il nous propose de la réception originelle de la V.K. chez Loup de Ferrières. La reconstruction exemplaire du stemma de la version dédicatoire (« Widmungsverfassung ») de 828 (p.588-589) met en valeur le développement précoce de sa tradition, sa forte corrélation avec des récipiendaires appartenant soit à la proximité immédiate d’Éginhard soit à la cour impériale. Il identifie les principaux centres d’irradiation (Reims, un monastère saxon, le témoin de Grimalt, la Reichenau, Metz) dans les partes orientales de l’empire franc.

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Soucieux d’ouvrir son enquête à tous les canaux de diffusion de la V.K., l’A. consacre aussi d’amples développements à l’analyse des témoins où celle-ci se trouve jointe à d’autres sources à caractère biographique et annalistique. Au prix d’une analyse très minutieuse de chaque composante de cette « Kompendienüberlieferung », l’A. a le mérite de ne pas considérer ces compendiums comme des manuscrits en quelque sorte erratiques ou occasionnels mais comme des ensembles médités, eux-mêmes révélateurs des conditions de la réception de la V.K. À des « petits » compendiums minimalistes associant la V.K. aux Annales qui dicuntur Einhardi, à Thégan et à l’Astronome, font cortège des recueils plus complexes à caractère, toujours, biographique et historiographique intégrant des sources d’intérêt local (annales, gestae épiscopales ou abbatiales) comme la collection de Verdun ou des annales à intérêt plus ouvert et préfigurant donc le type de la chronique universelle. Le développement reconnu de familles de compendiums comme celle des manuscrits dérivés du compendium de Lorsch (Xe siècle) jusqu’à celui de Verdun (après 1158, dont stemma récapitulatif p. 685) illustre bien la constitution de collections à caractère régional et leur diffusion dans l’espace lotharingien. De même, l’analyse des compendiums étoffés qui se multiplient à l’époque salienne éclaire bien les conditions nouvelles dans lesquelles s’est faite la tradition de la V.K. dans les espaces géopolitiques issus de la Francie médiane et orientale au cours des derniers siècles du Moyen Âge.

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L’essentiel du second tome (p. 897-1313) est consacré à l’analyse de la tradition de la version « officielle » (recensions A) en Francie occidentale (Bourgogne, Normandie et Angleterre du Sud, pays de Loire, Champagne et Aquitaine) à partir de quelques centres moteurs de diffusion comme Cluny, Saint-Bénigne de Dijon, Cîteaux, Saint-Wandrille, Jumièges, Le Bec, Orléans/Fleury, Saint-Denis, Saint-Martial de Limoges. Des pages passionnantes, entre autres, sont consacrées au cas particulier de la diffusion dyonisienne qui pose le problème-clé de la relation entre la V.K. et l’ensemble des sources constitutives de l’émergence à Saint-Denis d’une conscience historiographique capétienne comme les Gesta Francorum et la Vita de Louis VI par Suger. La reconnaissance de la position stratégique du manuscrit – aujourd’hui – Vat. Reg. lat. 550 est à cet égard décisive. Suivant une saine méthode, l’A. résume l’ensemble de ses conclusions partielles dans deux stemmas de la tradition de la version officielle (p. 1310-3) qui condensent de manière panoramique cette longue enquête.

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Une dernière partie (p. 1314-1657) est consacrée à l’étude de la tradition des versions remaniées de l’édition officielle que récapitule l’ample stemma offert à la page 1658.

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Un bilan général de la tradition de la V.K. (p.1659-1661) établit un état comparatif de cette dernière, à l’échelle européenne de sa réception. La conclusion d’intérêt majeur qui s’en dégage tient dans la configuration de deux zones distinctes de dispersion du texte : un espace « ostfränkisch-deutsch » et un espace « westfränkisch-franzözisch ». Dans ce dernier domaine, les recherches exhaustives de l’A. conduisent à une révision parfois profonde des conclusions avancées avant lui sur la question, en particulier par B. Schneidmüller (1979) et par J. Ehlers (1983). Ce n’est pas l’un des moindres mérites de l’enquête que d’avoir ainsi montré par le détail comment, à l’échelle européenne, l’éloignement culturel des regna constitutifs de l’Empire du IXe siècle ont enraciné la V.K. dans des contextes de réception de plus en plus nettement différenciés.

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Dans un souci d’achèvement de son enquête, l’A. n’a pas négligé, pour terminer, d’étudier les destinées éditoriales de la V.K. à l’époque de l’Humanisme en Italie, France et Germanie puis, au-delà, dans le monde de la « République des Lettres » des XVIIe-XIXe siècles.

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Pour clore un travail de cette qualité, on ne s’étonnera pas de trouver un jeu complet d’index : index des manuscrits et fonds d’archives; index des auteurs médiévaux ayant participé à la survie culturelle (« Nachwirkung ») de la V.K. et index complet de tous les noms de personne, y compris celui des historiens modernes et des auteurs cités simplement dans les notes.

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On se doit, pour conclure, d’exprimer un sentiment d’appréciation très positive à l’égard de ce beau travail. En dépit, en effet, de son caractère analytique et de l’extrême minutie de ses analyses critiques, l’ouvrage se lit avec un intérêt soutenu. À aucun moment l’A. ne se laisse égarer dans les arcanes de l’érudition. Servi par une écriture claire, une démarche rigoureuse et une information bibliographique impeccable, il me paraît avoir pleinement atteint le but qu’il s’était fixé. En nous livrant tous les secrets de la « biographie d’une biographie », c’est-à-dire de sa tradition et de sa réception, et s’agissant d’un texte d’une aussi grande portée que la Vita Karoli, il a du même coup apporté une contribution essentielle à notre connaissance de l’histoire culturelle du Moyen Âge.

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Pierre TOUBERT

Philippe CONTAMINE, Olivier GUYOTJEANNIN et Régine LE JAN, Le Moyen Âge. Le roi, l’Église, les grands, le peuple (481-1514), Paris, Seuil, 2002; 1 vol. in-8°, 527 p. (Histoire de la France politique). ISBN : 2-02-033252-3. Prix : €26,00.

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Écrire une histoire « politique » sans qu’il y ait « État » relève d’une démarche parfaitement légitime. Tout autant que la « politique » à défaut d’« État » (centralisé) n’équivaut pas à l’anarchie. Dans cette optique d’ailleurs, nul ne l’ignore aujourd’hui, royauté et féodalité ne sont ni antinomiques ni inconciliables dans un même espace de pouvoir.

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Les A. se sont réparti la matière tout en ayant soin de numéroter en continu les quatorze thèmes successivement traités et identifiés par des mots clés adaptés aux époques concernées : politique et contrôle social, rois et princes, seigneurs, « bon gouvernement »… Le tout est distribué en quatre tranches chronologiques clairement délimitées. 481 (avènement de Clovis, « fondateur ») et 888 (élection du roi Eudes) balisent le royaume des Francs (ou Francie, plutôt que – future – France). 1060 et 1285 (morts d’Henri Ier et de Philippe III, avènements de leurs fils respectifs Philippe Ier et Philippe IV) clôturent les phases suivantes. Le règne de Louis XII (mort le 1er janvier 1515) ferme le tout. Les grands jalons sont donc bien politiques sans qu’on adopte pour autant des coupures dynastiques traditionnelles (751,987 ou 1328), ce que justifie pleinement l’optique du livre. Aucune rupture n’est davantage mise en exergue vers l’an mil, où les A., avec d’autres, ne décèlent plus de « grand chambardement ». Une chronologie précise de la France médiévale couvrant plus de 25 pages, ne fût-elle ni la première ni la plus ample, n’en paraît pas moins bienvenue. Une bibliographie prodigue forte de 40 pages ne semble rien laisser d’essentiel dans l’ombre.

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Si l’enquête historique fait évidemment la part belle aux rois et aux grands du royaume, elle englobe aussi les sires châtelains et les villes, tant s’emboîtent dans une approche ratissant large les différents niveaux d’exercice de droits publics. Elle descend même volontiers jusqu’à la base, la seigneurie, omniprésente, le village. Elle allie sans cesse action et, fût-ce tardivement, réflexion politiques. Des variations de style sont perceptibles dans l’exposé. Celui de R. Le Jan brille par sa limpidité et s’ancre dans l’événementiel. Les contributions d’O. Guyotjeannin nous ont paru plus ardues, frappées au sceau d’une capacité d’abstraction et d’un recours aux concepts qui exigent du lecteur une solide dose d’information préalable. Ph. Contamine, dans des pages pleines de vie, brasse textes et cas d’espèce. Dans la somme des données collectées, nous avons épinglé plus d’une touche originale, comme la valorisation de « l’amitié », aux côtés de la fidélité, dans le système carolingien (p.161 s.). Des développements aussi d’une forte intensité, sur la place du château dans l’emprise seigneuriale (p.186 s.) ou les métaphores empruntées au corps humain dans la description de la société politique du royaume (p. 328 s.). Des « arrêts sur images » propres à refléter les atouts ou les écueils d’un pouvoir, à la façon des cheveux longs des rois francs (p. 27) ou du recours aux cris et écrits frondeurs (p.393-394). C’est bien toute une « vie politique » que cela vient meubler en France royale, dans le champ des rapports entre gouvernants et gouvernés.

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Jean-Marie CAUCHIES

Catherine GAULLIER-BOUGASSAS, La tentation de l’Orient dans le roman médiéval. Sur l’imaginaire médiéval de l’Autre, Paris, Champion, 2003 ; 1 vol., 473 p. (Nouvelle Bibliothèque du Moyen Âge, 67). ISBN : 2-7453-0907-2. Prix : €75,00.

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On trouve dans ce beau volume de la Nouvelle Bibliothèque du Moyen Âge un essai d’interprétation des directions prises par le traitement d’un thème à double entrée qui rend (presque) inséparables croisade et Orient. Le compagnonnage de ces deux entités s’inscrit dans une temporalité déjà fort étudiée par les historiens, mais cette fois le propos est inédit car d’un côté ce qui sert de support consiste en une importante partie du domaine romanesque médiéval, tandis que de l’autre est saisi comme angle d’attaque nouveau l’imaginaire médiéval d’un « Autre » auquel son A majuscule et sa substantivation confèrent un caractère suffisamment abstrait pour permettre de jouer librement sur son caractère d’indétermination. La susdite Altérité est appelée en effet à faire défiler dans les pages de ce livre de bonne amplitude (plus de 400 pages) toutes les variations de nombreux petits autres véridiques ou fictionnels qui la conceptualisent, sans jamais la définir de manière fermée.

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La richesse de la documentation exploitée est impressionnante car le défrichage du domaine historique et du domaine littéraire a été magnifiquement mené. Si rien que trente romans du Moyen Âge ont été sélectionnés pour construire le discours (mon « rien que » équivaut ici à un coup de chapeau qui salue bien bas), ce corpus met en valeur trois dizaines d’œuvres romanesques qui dominent un haut tas de cent cinquante ou cent soixante textes littéraires – car personne n’ignore qu’avec toutes les productions médiévales dont les versions se marchent sur les folios ou les feuillets se recoupent, une comptabilité exacte est impossible. Servent à l’exploitation des romans vraiment étudiés toutes les approches plus expéditives, mais nécessaires, des textes qui complètent la problématique mise à l’ordre du jour, ou éclairent encore le débat en n’entrant pas dans le cadre de la même réflexion.

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Mieux que jamais C. Gaullier-Bougassas s’affirme devant nous être une très grande médiéviste, une de celles dont le nom marquera sa génération et celles qui suivront. Encore mieux qu’avec Alexandre, sa nouvelle randonnée livresque est partie en Orient explorer les terrae incognitae de l’esprit humain, une expédition qui lui a permis de fonder une kyrielle de colonies d’exposés reliés entre eux par la belle route d’un raisonnement suivi. Tous les continents ne pouvaient être parcourus à la fois. Cet Orient a eu besoin d’expliquer où on allait le trouver et de définir ses frontières par rapport à celles des espaces voisins (territoires occupés spécialement par la chanson de geste et par l’historiographie). Du milieu du XIIe à la deuxième moitié du XVe, la vaste étendue du genre romanesque en langue française ne demandait qu’à être explorée, à la condition expresse que le trajet qui allait la parcourir reste soumis à la direction générale que le guide imposait. À Victor Hugo qui évoquait dans la préface des Orientales un Orient « soit comme image, soit comme pensée », notre commentatrice rétorque que si l’Orient apporte des images, c’est aussi qu’il apporte des pensées : c’est l’articulation de ces pensées diverses, juxtaposées, pas forcément bien coordonnées, mais déroulées sur l’axe du temps qui importe. L’Orient vu du nombril du monde que croient être les fictions élaborées de par chez nous correspond à une construction mentale, chronologiquement évolutive mais toujours réflexive et exigeante, à un regard narcissique qui revient constamment vers soi pour contempler ses propres attentes d’Occidental. Chaque siècle, chaque secteur, chaque sous-classe de littérature apporte ses projections et le roman ne déroge pas à la règle des fantasmes révélateurs. Dans son armoire pas toujours bien rangée, les témoins majeurs du XIIe sont pleins de rêves de jouissance et d’érotisme, d’utopie magnifiant l’existence de sites idylliques, échos véridiques d’une curiosité pleine d’admiration : occidentaliser l’Orient, se l’approprier pacifiquement, quel programme alléchant ! La plénitude de cet investissement enthousiaste s’estompe quand c’est l’union avec le rival, après sa soumission, qui fait l’idée force : l’aspect paradisiaque de l’Orient byzantin et musulman tend alors à disparaître. Au XIIIe siècle, un Coucy et deux couça utilisent des brimborions orientaux (un vœu de croisade, des sultans aux rôles épisodiques), tandis que les romans lignagers anglonormands font traverser des caravansérails beaucoup plus atypiques, puisque nordiques : le déplacement de point d’origine et de perspective contribue à l’émergence du roman historique première manière, l’idéologie de la croisade étant alors remise en cause. Ceci étant, les secteurs romanesques ne chantent pas tous à l’unisson : pour les uns les valeurs de la croisade s’affaiblissent, pour les autres, elles reprennent belle vigueur. À la fin du Moyen Âge, les derniers espoirs historiques peuvent encore gonfler les rêves des romans chevaleresques : les pérégrinations en Orient et les épisodiques fictions sarrasines déménagent pour se rendre utiles dans le cadre d’un débat ouvert pittoresquement sur l’intérêt que, via les conquêtes accomplies pour la dame, l’amour courtois sait présenter; le désintérêt des fadaises que le courant courtois véhicule encore par imbécillité pouvant tout aussi bien être marqué. Nouer entre la féerie et la croisade des liens énigmatiques devient l’affaire des deux romans de Mélusine ; dénouer les liens de ces récits avec l’histoire des Lusignan celle des spécialistes. L’idéologie de la guerre sainte ne serpente plus aussi bien, la mystique de la croisade est abandonnée, la laïcisation des rapports avec les musulmans pourrait s’ensuivre. Rien de tel au contraire chez Philippe de Mézières, qui prêche un « pur et dur » n’ayant pas reculé d’un pouce. Enfin, pour couronner le tout et la fin du parcours, les triplettes de Bourgogne élisent dans la deuxième moitié du XVe, l’ancien grand vainqueur des chrétiens du XIIe, Saladin, pour ancrer ou développer l’histoire d’un héros généreux et courtois, quoique musulman et pris dans le clan d’en face. Saladin n’incarne d’ailleurs pas la richesse et le luxe; ce sont ses qualités éthiques et politiques qui le font remarquer. Mais il faut dire, quitte à mentir, que cet Autre admirable et exceptionnel est d’ascendance chrétienne et qu’il s’initie peu à peu au christianisme.

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Tous les jeux subtils qu’entretiennent l’Histoire, réputée objective, et la fiction, réputée subjective, ambitionnent d’être étalés au grand jour, les rouages de la pensée occidentale démontés. De l’envie, du refus, de la haine sourde, presque irrationnelle dirigés contre l’Oriental (fût-il du Nord), à l’acceptation de l’altérité du Sarrasin, à l’indifférence qu’on lui manifeste, à la négation de ladite altérité, toutes ces étapes psychologiques, parfois synchroniquement contradictoires, ont fini par faire avancer l’affirmation d’une identité européenne, révèlent la présence d’une attitude existentielle collective, d’une structure anthropologique et sociale portée au fil du temps par des dispositions mentales compliquées, évolutives, mais non incohérentes. Ainsi donc, ne nous en déplaise de l’apprendre, la grandeur d’âme de l’esprit chevaleresque n’était pas toujours au rendez-vous. Les clichés du discours sur l’exotisme et la fascination qu’il exerce non plus : dans ces trente romans du Moyen Âge la peinture des figures féminines orientales n’est pas appuyée, passe en second ou bien se révèle absente (grande tristesse pour nous lecteurs, car l’absence de mouquère se révèle forcément rabat-joie). Cet imaginaire médiéval de l’Autre, tel que C.G.B. le cartographie, n’a pas de dimension ludique, ne fait pas une vraie place au sexe (qui reste un sujet tabou), n’offre guère de chatoiement et pas toujours ces objets précieux, ces curieux objets du désir dont on raffole spontanément. La grande tentation de l’Orient dans le roman médiéval se réduit presque misérablement à la tentation masculine du pouvoir politique, la perception des musulmans fictionnels travaillant sur des projections assez variées, mais restrictives et pour finir peu affectives, ce questionnement multiple piètrement sentimental se manifestant dans un sens un peu trop unidirectionnel. Il s’agit moins en définitive dans cet ouvrage d’un imaginaire médiéval de l’Autre, titre propre à attirer bien des « psy », qui vont être tentés mais pas forcément contentés, que d’une mythologie romanesque de la croisade, plus clairement destinée au groupe des littéraires et à celui des historiens du Moyen Âge. La seule petite réserve que j’émets donc à l’égard de cette passionnante étude toucherait au choix de son titre, qui me paraît légèrement en porte-à-faux. Puisque la croisade et son idéologie fluctuante entrent dans la majorité du sujet défini, la mention du mot « croisade » méritait à plus d’un titre de figurer dans le titre du livre, façon radicale d’éviter qu’en bibliothèque les chercheurs ne soient obligés de s’aventurer dans le maquis des mots clés et des entrées de rattrapage, en perdant du temps, pour tomber en second lieu sur ce qu’un premier tri pouvait facilement leur apporter de manière directe. Quand il s’agit du cas particulier des données à entrer, la moderne Desputaison du Croisé et du Décroisé ne doit-elle pas plutôt choisir comme solution le décroisé que le croisé : car entre nous, bien entre nous soit dit, quel mal y a-t-il à rester simple et à aller droit au but ?

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Caroline CAZANAVE

The Catalan Rule of the Templars. A critical edition and English translation from Barcelona, Archivo de la Corona de Aragón, Cartas Reales, MS 3344, éd. et trad. Judi UPTON-WARD, Woodbridge, Boydell, 2003 ; 1 vol. in-8°, XXVIII-113 p. (Studies in the History of Medieval Religion, 19). ISBN : 0-85115-910-9. Prix : GBP 45; USD 75.

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J. Upton-Ward était connue jusqu’à présent des médiévistes par une traduction anglaise de la règle du Temple controversée et un article suggestif sur l’évacuation du château de Gaston en 1267, évoquée par un panel de sources [1][1] J. UPTON-WARD, The Rule of the Templars. The French.... La plus importante demeure la règle du Temple de Barcelone dont J. Delaville Le Roulx a livré en 1889 une édition partielle qui méritait d’être complétée. Le marquis d’Albon aurait sans doute mené le projet à son terme si la mort ne l’avait pas rattrapé en 1912, en laissant une copie de travail à la Bibliothèque Nationale que l’A. a pu confronter au texte de Barcelone. Il en résulte un petit ouvrage doté d’une traduction anglaise, agréable à parcourir, malgré quelques imprécisions dont nous reparlerons. La date même de l’archétype du manuscrit ne fait pas l’unanimité entre les chercheurs, privilégiant une datation haute comme l’A. (1257-1267), ou une datation basse comme A. Demurger (1244-1267). Un épisode méconnu survenu durant le magistère de Pierre de Montaigu permet d’abaisser jusqu’à l’année 1219 le premier terme de cette fourchette d’après le manuscrit des Archives de la Couronne d’Aragon très proche des exemplaires circulant en Orient en dépit de ses catalanismes. L’A. de cet exemplaire est en effet très certainement un Catalan familiarisé au français, qui pourrait avoir été originaire du Ponent en raison de sa connaissance de l’aragonais. L’emploi alternatif de formules telles qu’« outre-mer » ou « en deçà de la mer » pour désigner la Terre sainte place le manuscrit à la rencontre de deux traditions distinctes, bien que l’origine de son archétype ne fasse guère de doute. La règle de Barcelone se décompose en quatre parties, définies par des sauts de lignes volontaires reproduits fidèlement par l’A. Les deux premières césures sont assez difficiles à expliquer à la différence des dernières, placées à la charnière de pénalités réglementaires, détails jurisprudentiels ainsi que d’un rituel de réception abrégé. L’édition de J.U.W. présente le mérite de livrer à la communauté scientifique six articles du plus haut intérêt, négligés par J. Delaville le Roulx sous prétexte de leur piètre état (§ 145 et 191-195). Le plus important se réfère à une expédition de « Sarrasins de la terre du Vieux » de la Montagne contre la ville de Tortose, que l’A. a cru pouvoir localiser en Espagne à la suite d’une confusion malencontreuse avec la ville de Villel (§ 191 p. 92-93). Un autre épisode significatif concerne le pèlerinage effectué par le couvent du Temple sur les bords du lac de Tibériade à la veille d’une bataille capitale. Il est probable que cette anecdote survint en 1261 à l’occasion d’une chevauchée malheureuse contre Tibériade, accomplie en présence du légat Thomas de Lentini (§ 193 p.94-95). L’ouvrage de J.U.W. malgré ces incertitudes livre une contribution importante à notre connaissance de la réglementation templière en même temps que de la vie de l’Orient latin.

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Pierre-Vincent CLAVERIE

The Experience of Crusading, t.1, Western Approaches, éd. Marcus BULL et Norman HOUSLEY, t. 2, Defining the Crusader Kingdom, éd. Peter EDBURY et Jonathan PHILLIPS, Cambridge, Cambridge U.P., 2003; 2 vol. in-8°, XVI-307 + XV-311 p. ISBN : 0-521-81168-6 et 0-521-78151-5. Prix : GBP 45, individuellement; GBP 85, collectivement.

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Ces deux volumes offerts à Jonathan Riley-Smith pour son soixante-cinquième anniversaire rassemblent 34 études sur le film des croisades et les péripéties de l’Orient latin, qualifié assez improprement de Crusader Kingdom. Ce panel d’articles débute par deux notices historiographiques sur la perception des croisades et des États latins d’Orient de J. Riley-Smith, composées par les éditeurs de chaque volume (t. 1, p.1-10 et t.2, p. 1-8). N. Housley et M. Bull rappellent l’impulsion donnée à l’historiographie des croisades par la thèse de J.R.S. sur l’Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem rendue possible grâce aux défrichements de J. Delaville le Roulx. L’A. a signé plusieurs ouvrages de vulgarisation, dont un suggestif atlas des croisades, avant d’achever en 1997 une étude modèle sur les participants de la première croisade (The First Crusaders, 1095-1131). J.R.S. a renouvelé l’histoire institutionnelle de la Syrie franque par une série d’études sur les confraternités du royaume de Jérusalem et l’Église latine dont P. Edbury et J. Phillips évoquent l’influence durable sur l’historiographie britannique. Sa pierre angulaire demeure The Feudal Nobility and the Kingdom of Jerusalem, 1174-1277, qui amenda en 1973 les vues anciennes de G. Dodu et de J. LaMonte sur la féodalité hiérosolymitaine en ouvrant de nouvelles pistes de recherche. Des diverses contributions qui émaillent l’ouvrage dédié à J.R.S., nous ne retiendrons que les études les plus originales en matière historiographique ou zététique. Le premier volume comprend ainsi un intéressant article de G. Constable sur la contribution des sources hagiographiques à la connaissance de la reconquête de Lisbonne en 1147 (p. 39-44), suivi d’une évaluation financière des projets de croisade du XIVe siècle de N. Housley (p.45-59). L’A. confronte diverses sources contemporaines pour établir à près de 500 000 florins d’or le coût d’un passage rassemblant une quinzaine de milliers de combattants et au quart, le coût d’une campagne navale contre Alexandrie à l’époque de Boucicaut. Ces devis prohibitifs expliquent pour beaucoup le recours à des expéditions de faible ampleur à la fin du Moyen Âge, susceptibles de dégager de gros profits comme la course. Ce même volume comprend deux belles études sur les relations italo-byzantines à l’avènement du pape Innocent III (p. 96-102) et la politique anti-égyptienne prônée par Enrico Dandolo jusqu’à l’hiver 1202-1203 (p. 103-123). J.M. Powell et J.H. Pryor rendent justice aux efforts déployés par la papauté pour associer l’empereur Alexis III à l’organisation de la quatrième croisade, à une époque où la Sérénissime rêvait de s’installer durablement dans le Delta plutôt que de porter le fer contre Constantinople. Ces débats d’actualité trouvent une résonance dans un essai convaincant de J.A. Brundage sur la perception de la violence dans l’œuvre des décrétistes des XIIe et XIIIe siècles qui cataloguèrent fréquemment, par défaut, les membres des ordres militaires comme des convers, habilités à porter les armes (p.147-156). On ne saurait clore l’évocation de ce volume sans mentionner l’étude de P.J. Cole sur la conception de la croisade d’Humbert de Romans, qui dépasse de beaucoup le cadre étroit de son Opus tripartitum, trop souvent érigé au rang de modèle (p.157-174). Ch. T. Maier souligne de son côté les relations inhabituelles entretenues par une bible moralisée autrichienne avec la dynamique de la croisade de par son origine française (p. 209-222). Son analyse iconographique mériterait d’être rapprochée des observations naguère formulées par H. Buchtal à propos de la Bible de Saint-Jean d’Acre, acquise en Orient par Louis IX (Bibliothèque nationale de France, Bibliothèque de l’Arsenal, Rés. Ms 5211). Les spécialistes d’historiographie trouveront en excursus deux articles de S. Edgington et d’E. Siberry sur le traitement réservée à la première croisade dans les romans français et anglais contemporains (p.255-280) ainsi que dans les arts et la politique au XIXe siècle (p. 281-293). Aucune de ces deux contributions ne saurait cependant être envisagée sous un angle exhaustif en raison de l’ampleur du sujet. Le second volume offert à J.R.S. rassemble un nombre sensiblement plus important d’études novatrices sur l’histoire du Levant, classées dans quatre rubriques consacrées à la politique, la tradition scripturaire, l’histoire événementielle ainsi que les échanges commerciaux. On doit ainsi à Th. Asbridge, qui a signé un essai sur la fondation de la principauté d’Antioche, une notice biographique sur la princesse Alice d’Antioche dont les frasques semblent avoir été noircies outrageusement par Guillaume de Tyr (p.29-48). L’A. aurait dû dans cette réévaluation critique inclure à la suite d’H.E. Mayer la synthèse de R. Pernoud sur La femme au temps des croisades (Paris, 1990), qui consacre pas moins d’une dizaine de pages aux ambitions politiques de cette petite « Mélisende » du nord. Le regain du genre biographique est attesté par une notice de M. Barber sur la carrière laïque et religieuse de Philippe de Naplouse dans le royaume de Jérusalem qui néglige malheureusement l’édition des Lignages d’Outremer réalisée parallèlement par M.A. Nielen (p. 60-75). Le même tome renferme une minutieuse étude de B. Hamilton sur les conditions de traduction de Guillaume de Tyr au début du XIIIe siècle, qui confirme les hypothèses anciennes de M.A. Jubb sur les importantes modifications apportées au texte (p. 93-112). Il convient de rappeler comment sa chronique engendra au tournant du siècle une série d’Estoires romancées dans la lignée de l’Ordene de chevalerie centré autour de l’adoubement imaginaire de Saladin. Les deux études les plus remarquables de ce volume concernent l’organisation paroissiale des colonies franques de Syrie et la carrière méconnue du chevalier tyrien Jean Gale ou Galle selon la forme dominante actuelle. La première procède d’un inventaire scrupuleux des 360 sanctuaires chrétiens inspectés en Orient par D. Pringle depuis une décennie (p.161-178), là où la seconde privilégie le témoignage de sources éclectiques (p. 189-195). J. Richard y évoque la figure d’un chevalier franc, entré au service de Saladin pour mieux le trahir à la veille de la bataille de Hattin (1187). Ce personnage hors du commun n’hésita pas à livrer aux templiers de l’Amanus un neveu du grand conquérant, dont il avait reçu la garde, afin de rentrer en grâce auprès des siens. Son cursus honorum révèle la liberté de manœuvre accordée à certains « mauvais chrétiens », longtemps négligés par l’historiographie des croisades. Le second volume publié par P.E. et J.P. rassemblent deux contributions originales de D. Jacoby et de N. Coureas sur la présence vénitienne à Acre dans la seconde moitié du XIIIe siècle (p.240-256) et le ravitaillement de Chypre par les ordres militaires (p.257-274), qui raviront les spécialistes de la question par l’exploitation de sources inédites ou dispersées. Autant de qualités qui rendent l’acquisition de ce volume indispensable.

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Pierre-Vincent CLAVERIE

Bruno GALLAND, Les authentiques de reliques du Sancta sanctorum, Cité du Vatican, Biblioteca Apostolica Vaticana, 2004 ; 1 vol. in-8°, 170 p. (Studi e testi, 421). ISBN : 88-210-0767-7.

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Au sein de l’ancien palais du Latran, la chapelle Saint-Laurent, mentionnée depuis le VIIIe siècle et sans doute construite deux à quatre siècles auparavant, était l’oratoire privé des papes. Nicolas III (1277-1280) la fit restaurer et la dota de la décoration qu’on peut admirer aujourd’hui. Lorsqu’il ordonna la démolition de l’ancien palais du Latran, Sixte Quint (1585-1590) fit conserver la chapelle et y fit accoler la Scala sancta. C’est aussi lui qui fit porter l’inscription Non est in toto sanctior orbe locus, en référence à l’appellation de Sancta sanctorum attestée depuis le XIIIe siècle. L’autel de la chapelle, surmonté de l’image achiropite du Christ, est ceint de grilles de fer forgé posées à l’initiative d’Innocent III (1198-1216). Derrière ces grilles était conservé le coffre de cyprès dans lequel Léon III (795-816) avait fait placer les plus vénérables reliques de la Chrétienté dans de précieux reliquaires. L’autel ne fut ouvert qu’en 1903 et seul fut alors reconnu le chef de sainte Agnès. Le reste du trésor fut ouvert en 1905 : la plupart des reliques furent par la suite redéposées dans l’autel, les objets précieux (reliquaires, étoffes) confiées au Museo sacro et les authentiques des reliques au département des manuscrits de la Bibliothèque Vaticane. Elles y sont aujourd’hui regroupées sous les cotes Vat. lat. 10696,14586 et 15294. Ces cent dix-neuf authentiques – fragments de parchemin, toile ou papyrus portant une inscription destinée à identifier et authentifier les reliques auxquelles ils étaient attachés – forment le plus important ensemble jamais découvert après celui du trésor de l’abbaye de Chelles (cent soixante pièces dont les cent trente-neuf antérieures à l’an 800 ont été éditées en 1983). L’ensemble du Latran n’avait en revanche jamais reçu l’édition qu’il mérite.

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C’est à cette tâche que s’est appliqué Br. Galland, qui donne aux pages 93-158 de l’ouvrage la reproduction photographique de toutes les pièces, propose leur datation, leur transcription et les informations connues sur chacune d’elles (en particulier leur éventuelle mention dans les listes qui furent dressées du XIIe au XVIIe siècle, puis les renseignements consignés au moment de leur invention au début du XXe siècle). Auparavant, l’A. rapporte de manière vivante les circonstances de l’ouverture de l’autel au début du XXe siècle et rappelle le rôle des authentiques dans le culte des saints et la dévotion pour les reliques. Il classe les authentiques du Latran en fonction de leur objet, soulignant l’importance numérique des reliques liées la vie du Christ. Surtout, il les distribue en fonction de leur écriture, distinguant quinze groupes, du VIIe au XIIe siècle, dont chacun est dû à une même main. Par la comparaison des listes ou descriptions anciennes du corpus des authentiques et de celui des reliques, il donne les éléments d’une reconstitution par strates historiques du trésor du Sancta sanctorum du VIIIe au XVIe siècle. Dans son avant-propos, J. Vezin souligne que l’un des plus évidents mérites de Br. G. est de suggérer que nous ne connaissons pas d’authentiques antérieures à la limite des VIIe et VIIIe siècle, contrairement aux datations qui faisaient remonter certaines pièces du trésor du Latran au VIe siècle. Voilà donc un ouvrage important sur le culte des reliques, l’usage des authentiques et le Sancta sanctorum, qui ne manquera pas d’alimenter les recherches à venir.

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Jacques DALARUN

Éric HICKS, La troublante proximité des choses lointaines. Études de littérature médiévale, Genève, Slatkine Érudition, 2004; 1 vol. in-8°, XXI-371 p. ISBN : 2-05-101944-4. Prix : CHF 75.

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É. Hicks nous a quittés, trop tôt, en janvier 2004. Il venait de prendre sa retraite et méditait d’enfin écrire les monographies qu’il portait en lui depuis longtemps, et qui ne verront jamais le jour. Auparavant, comme pour rassembler ses idées, il avait cependant tenu à réunir en un riche bouquet ses principaux articles épars, et c’est cet ouvrage, dont il avait encore pu relire les épreuves, que les éditions Slatkine viennent de publier. Livre précieux dont bien des pages, jusqu’ici souvent assez confidentielles, seront, pour beaucoup, une découverte, La troublante proximité des choses lointaines offre un résumé idéal de la pensée roborative d’É. H.

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Connu comme l’éditeur et le traducteur (avec son épouse Th. Moreau) de Christine de Pizan, mais aussi de l’Abélard de Jean de Meun, É. H. s’était fait une solide réputation d’empêcheur d’éditer et de penser en rond dans le petit monde de la médiévistique française. Légitimement fier d’avoir été le seul Américain à avoir obtenu une chaire de professeur ordinaire de littérature française médiévale en pays francophone (à Lausanne où il enseigna plus de vingt ans), il n’a cessé d’interroger le paradoxe de l’altérité, dont le titre de son recueil témoigne exemplairement : fascinant à la fois par sa proximité et son éloignement, le Moyen Âge européen a été, pour cet Américain anticonformiste, le lieu par excellence d’une remise en question épistémologique majeure. Ce n’est pas un hasard si le recueil s’ouvre sur l’article consacré à Aucassin et Nicolette, texte qui décida de la vocation d’É. H. et sur lequel il revint une dernière fois pour sa leçon d’adieu de l’Université de Lausanne, laquelle est ici fidèlement reproduite. On ne sait, à vrai dire, pas très bien si c’est Aucassin et Nicolette qui y éclaire Jim Morrison et la guerre du Viêt-nam ou si c’est l’inverse; toujours est-il que le ton est donné : le Moyen Âge d’É. H. reste rarement sans nous dire quelque chose de notre modernité.

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On retrouve dans ce recueil les grandes questions qui ont préoccupé É. H. : Christine de Pizan et le premier humanisme français (avec un résumé exemplaire de la Querelle du Roman de la Rose, à la fois rigoureusement replacée dans son contexte et interrogée à la lumière des modernes luttes féministes); la question de l’édition de texte, en particulier à travers le mémorable article sur « l’Éloge de la machine » qui précéda et, sans doute, inspira les considérations par lesquelles B. Cerquiglini initia la querelle du « new medievalism » ; les problèmes de l’allégorie et de l’innommable littéraire qui peuvent sembler sans rapport, mais qui, sous la plume d’É. H., se révèlent comme les deux moments complémentaires d’une réflexion sur les rapports du signe et du langage. Ainsi, l’article Donner à voir remet-il en question la distinction traditionnelle entre allégories « statiques » et « dynamiques », toute personnification étant d’entrée de jeu prise, pour É. H., dans le dilemme insoluble de la redondance (« Paix est pacifique ») ou de la contradiction (« Paix » ne saurait se mettre en guerre contre personne). Appartiennent également à cet problématique du signe deux articles hautement originaux sur le Tristan de Béroul, où É. H. revient sur le paradoxe rougemontien de l’absence d’amour qui lierait les amants de Cornouailles. Quant à la brève étude sur Le Signe et l’interdit, elle se présente comme le prélude d’une étude sur la grossièreté littéraire (dont l’article sur Audigier serait l’un des chapitres) que seul É. H.– soyons-en certains – aurait su écrire avec ce mélange unique de pertinence et d’impertinence qui fait de lui, à travers ce recueil à la fois foisonnant et profondément un, l’un des penseurs les plus vivants qui soient de notre discipline.

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Alain CORBELLARI

Gábor KLANICZAY, Holy rulers and blessed princesses. Dynastic cults in medieval central Europe, Cambridge, Cambridge U.P., 2002 ; 1 vol., XVIII-490 p. (Past & present publications). ISBN : 0-521-42018-1. Prix : GBP 65.

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La Hongrie de la dynastie des Arpad et les pays voisins, de la Bohème à la Silésie et à la Pologne, apparaissent ici très profondément ancrés dans l’histoire européenne. Étudiant la thaumaturgie des princes et des princesses de ces régions, l’A. tisse les liens étroits qui ont les unies à l’espace européen, depuis les ensembles les plus occidentaux, anglo-saxon et ibérique, jusqu’à ses confins orientaux, byzantin et russe. Cette vaste synthèse, concentrée sur la seconde moitié du Moyen Âge, depuis les alentours de l’an Mille jusqu’au XVe siècle, est insérée dans le temps long. L’A. consacre en effet le premier chapitre à l’étude des cultes royaux dans l’Antiquité, puis le second à l’émergence, pendant le haut Moyen Âge, du roi martyr et de la sainte reine comme types hagiographiques. Il s’agit de comprendre comment fut dépassée la contradiction entre un christianisme qui s’est construit en opposition au culte des idoles et l’apparition de ces nouvelles figures de prince sacré. Présentant notamment le modèle anglo-saxon de saint Oswald et sa diffusion dans l’espace germanique, il s’agit en même temps de faire émerger du même terreau politique, religieux et culturel européen, la sainteté du premier roi de la Hongrie chrétienne, saint Étienne. Les chapitres suivant montrent, dans un contexte général de montée en puissance des monarchies nationales, comment la thaumaturgie des princes et des princesses fut instrumentalisée par les dynasties d’Europe centrale. Cinq grandes figures de saints dominent cette histoire : saint Étienne et son fils Imre, saint Ladislas, fondateurs de la dynastie des Arpad, puis deux princesses hongroises, sainte Élisabeth et sainte Marguerite.

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Au cours des cinq siècles étudiés, les conditions politiques et religieuses ont évolué et, avec elles, les modèles de sainteté. C’est ainsi qu’aux premiers saints souverains de Hongrie ont succédé des modèles féminins. Les saints fondateurs, glorieux défenseurs du territoire national, ont été remplacés par des princesses, mères des beatae stirpes, tous garants de la légitimité de la dynastie. En même temps que se développait le culte marial, la femme se construisait une place dans la société. L’urbanisation conduisait au développement, parfois anarchique, d’une spiritualité individuelle fondée sur l’idéal de pauvreté que les ordres mendiants permirent de mieux encadrer. À la croisée de ces deux évolutions, émergèrent de nouvelles formes de monachisme féminin que les mendiants s’efforcèrent, avec succès, de « domestiquer » pour reprendre le terme très juste utilisé par l’A. C’est dans ce cadre que se situent les grandes figures de la sainteté féminine hongroise, ce modèle s’est diffusé aux autres régions de l’Europe centrale grâce aux liens familiaux tissés entre les différentes dynasties. Le passage du roi saint aux saintes princesses s’explique aussi par la normalisation des modèles de sainteté du fait de l’Église. Désormais le pape seul a le droit d’en juger et il n’est pas toujours enclin à favoriser ainsi la puissance de telle ou telle dynastie régnante, Louis IX, roi de France faisant exception. Justement, cette vaste synthèse se termine par le développement du culte dynastique comme instrument de propagande tel qu’il fut opéré par une branche cadette de la dynastie capétienne, celle des Angevins, qui montèrent sur le trône de Hongrie au début du XIVe siècle.

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Cet ouvrage sur la sainteté royale au Moyen Âge est très stimulant grâce à une problématique sans cesse enrichie qui incite le lecteur à réfléchir sur son propre questionnement. De plus, les analyses sont développées à partir d’un vaste corpus hagiographique, soumis à une critique sans concession. Un très utile état des sources pour les cinq grandes figures de la sainteté royale hongroise est situé en annexe du volume ainsi que des tableaux généalogiques auxquels il est facile de se reporter. Une abondante iconographie enrichit ce livre. Elle constitue plus qu’une illustration, confortant les analyses : le sceau d’Élisabeth, p.218, est une très belle image de beata stirps.

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Claudine DELACROIX-BESNIER

Nathalie NABERT, Les larmes, la nourriture, le silence. Essai de spiritualité cartusienne, sources et continuité, Paris, Beauchesne, 2001 ; 1 vol., VI-154p. (Collection Spiritualité cartusienne, 1). ISBN : 2-7010-1421-2. Prix : €18,29.

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À l’occasion du neuvième centenaire de la mort de saint Bruno, les éditions Beauchesne ont confié à N. Nabert, spécialiste du cartusianisme, la tâche de diriger une nouvelle collection consacrée à la spiritualité des Chartreux. Pour inaugurer cette série, la fondatrice du Centre de Recherches et d’Études de Spiritualité Cartusienne (C.R.E.S.C.) part à la recherche des lignes de force primitives de la spiritualité de l’Ordre et tente de retrouver leur écho à travers son histoire depuis les origines jusqu’à Dom A. Guillerand, chartreux de la première moitié du XXe siècle.

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L’A. dégage trois traditions dont vibre la vie spirituelle des chartreux qui, dans la solitude de leur cellule, veulent s’enfouir de plus en plus profondément en Dieu. Ainsi, les larmes, à la manière du baptême, purifient et transforment l’ermite. Seuil de la vie divine, elles ouvrent la voie à la connaissance contemplative de Dieu. Dans ce cheminement spirituel, le chartreux doit également entrer au cœur de la Parole pour se l’approprier comme une réalité qui lui est consubstantielle. Il rumine les Écritures, mange le Verbe et goûte Dieu. Cette nourriture conduit dès lors progressivement le solitaire dans l’intimité divine. Principe organisateur de la vie cartusienne, le silence dans lequel se plonge le chartreux lui permet enfin de se détacher du monde sensible pour s’unir à Dieu. Dans cette vie de solitude et de désert, il parvient à un état de virginité, à un oubli de soi, à un abandon tels qu’il est tout entier disponible pour accueillir la seule présence divine.

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Cette analyse toute en finesse de la spiritualité cartusienne se fonde sur de nombreux et très beaux extraits d’auteurs qui ont marqué l’histoire de l’Ordre. N.N. montre avec intelligence et sensibilité l’exigeante quête intérieure qu’ont menée, en la revitalisant sans cesse, des générations de chartreux pour s’oublier en Dieu en une union régénératrice.

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Annick DELFOSSE

Luca PIERDOMINICI, La Bouche et le corps. Images littéraires du Quinzième siècle français, Paris, Champion, 2003 ; 1 vol. in-8°, 285 p. (Bibliothèque du XVe siècle, 65). ISBN : 2-7453-0682-0. Prix : €48,00.

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Dans ce recueil préfacé par J. Dufournet, L. Pierdominici rassemble des réflexions tirées de sa thèse (Du pédagogique au narratif. Écriture fragmentaire et poétique de la nouvelle dans l’œuvre d’Antoine de La Sale, Université de Paris III, 1996) et de divers articles. Il montre que la diversité du réel s’exprime par une poétique du discontinu, de la polyphonie, tandis que la primauté du corps participe d’une « approche sensorielle du concret » (p.62).

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L.P. souligne d’abord l’attachement d’Antoine de La Sale à une vérité qui se dérobe : le présent est « le temps de la bouche et du corps, c’est-à-dire des plaisirs individuels et des paroles trompeuses qui les défendent » (p. 37), mais les anciennes valeurs restent autant de gages d’authenticité. Saintré s’offre comme une « invitation au mensonge ». Avant Castiglione, La Sale observe le comportement des nobles à la cour. En cherchant à concilier tradition et modernité, ils se condamnent à évoluer dans le faux et la contradiction, dans la théâtralité : « on passe du respect réel au respect formel » (p. 54). Sur l’aspect hybride de ce roman, il eût été bon de citer l’ouvrage d’E. Stojkovic Mazzariol [1][1] L’Occhio e il piede. Lettura critica del « Petit Jehan..., qui s’intéresse à sa structure polymorphe, où interfèrent différents types de discours, épique, courtois, didactique et carnavalesque.

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Dans les Cent Nouvelles nouvelles, le relevé de toutes les mentions du corps trahit l’héritage des fabliaux. Certaines sources auraient pu être précisées : ainsi N. 16, où une femme bouche l’œil sain de son mari pour permettre à son amant de s’enfuir, p.93, rappelle un motif de la Disciplina clericalis de Pierre Alphonse; on ajoutera qu’il s’agit parfois d’euphémismes courants : le vocabulaire de la ferronnerie pour désigner les organes de la reproduction (les « marteaux » de l’homme et « l’enclume » de la femme, p. 74) est attesté dans l’Histoire de Guillaume le Maréchal). L.P. renvoie aussi au plaisir de conter des anecdotes égrillardes, à une tendance populaire qui assimile les réalités sexuelles aux activités quotidiennes ou aux animaux familiers, à un rejet des croyances abstraites, à une « éthique » de vie destinée à exorciser la peur de la mort en satisfaisant l’impérieux besoin du plaisir, voire à une dérision du code courtois.

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Dans le Testament de Villon, les descriptions du corps du poète relèvent du pathos ou du ludisme ; mais sur le corps de ses ennemis se projette le rêve de châtiments physiques. Villon, pauvre et vieilli, regrette des ébats sexuels qui lui sont désormais interdits (on notera que le « jeu de l’âne », p. 190, ne s’explique pas seulement par une analogie de l’homme et de la bête dans la sexualité, mais par le symbole de lubricité que revêt cet animal). La rhétorique macabre ne se départit pas ici d’une profonde sincérité. Cette poésie se nourrit de l’expérience vécue et d’un imaginaire absurde, transposant le donné existentiel dans une « parabole poétique » (p.208).

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Dans les Arrêts d’Amour de Martial d’Auvergne, L.P. montre que le réalisme ne réside pas dans les rapports amoureux, qui renvoient à une casuistique bien connue, mais dans le dispositif judiciaire qui fait le procès des poncifs littéraires.

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Quant aux Quinze Joies de Mariage, elles reposent sur un jeu d’alternances où s’énoncent les règles de production d’un texte, la mise à l’essai de toutes les options possibles.

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Si la bibliographie offre une précieuse mise à jour sur ce corpus, la rubrique consacrée à Villonse borne, pour l’essentiel, aux travaux de J. Dufournet, que L.P. se contente souvent de répéter.

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Malgré l’impression de disparate qui ressort d’une compilation où alternent analyses littéraires et stylistiques, L.P. nous livre une stimulante analyse sur le rapport entre l’écriture et la vie, la « bouche » du poète et ce « corps » où s’inscrivent les tribulations humaines.

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Élisabeth GAUCHER

Boris BOVE, Dominer la ville. Prévôts des marchands et échevins parisiens de 1260 à 1350, Paris, Éd. du CTHS, 2004; 1 vol., 720 p. (CTHS – Histoire). ISBN : 2-7355-0523-5. Prix : €36,00.

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Malgré le triste état des archives médiévales de Paris, d’où émergent heureusement les sept Livres de la taille et une œuvre littéraire, le Tournoiement des Dames de Pierre Gencien, l’A. a courageusement repris, après A. Terroine, l’étude de la frange supérieure de la population parisienne, le très petit groupe des prévôts des marchands, échevins et clercs du parloir, avant le début de la crise politique du milieu du XIVe siècle. Il a, pour ce faire, réuni quelque 8000 entrées dans sa base de données. Une première partie recense les éléments de la puissance matérielle du groupe, infime minorité des très riches des rôles d’impôt, marchands animateurs du commerce de luxe de la capitale, changeurs, riches d’immeubles, de rentes, de tenures à cens et de fiefs sis principalement en ville. Autre source de puissance, le gouvernement municipal à propos duquel est donnée une utile mise au point sur la création de l’échevinage et les liens entre le groupe échevinal et le roi. Les activités non municipales viennent conforter cette puissance, et tout particulièrement le service du roi, sous ses différentes formes civiles. La conclusion vient qu’il s’agit bien d’un « patriciat », détenant une partie du pouvoir économique et politique dans l’énorme ville que devient Paris, mais ne pouvant prétendre au contrôle effectif de la capitale, n’intervenant que sur le commerce du luxe, n’ayant qu’une emprise territoriale limitée et borné dans ses prétentions par la présence du roi et des grands corps de l’État, donc « un patriciat inachevé ». La démarche résolument anthropologique de la deuxième partie, fondée sur une conception de la culture en termes de différenciation, vise à déterminer par quels moyens, conscients ou inconscients, le groupe municipal se distingue du reste de la bourgeoisie parisienne. Parmi ces spécificités figure un système onomastique à deux noms avec patronyme d’apparition précoce et révélant un fort sentiment lignager. L’usage des armoiries apparaît déjà mûr vers 1270 dans le Tournoiement et se perfectionne au point d’aller jusqu’à l’identification des individus. La maison caractéristique du groupe ne se laisse pas aisément apercevoir, mais une intéressante tentative peut reconstituer le destin d’une « grande maison » sur une génération. À cette maison correspond un groupe familial important, accru de nombreux domestiques, et cimenté par l’expectative de l’héritage. La « culture », envisagée ici comme savoirs, de cette élite, se révèle sous deux aspects : le salut et le divertissement, ce qui amène à traiter des rapports de la bourgeoisie au sacré, à savoir des parcours ecclésiastiques et de la dévotion personnelle. Le groupe montre peu de goût pour la culture savante, et les carrières ecclésiastiques y sont médiocres. Son soin de l’au-delà favorise certaines églises parisiennes et deux monastères ruraux, et ne manque pas d’ériger des chapelles. La culture profane de ces bourgeois, révélée par leur production de documents administratifs et un certain nombre d’œuvres littéraires, indique une prédilection pour l’épopée et l’amour courtois. Les échevins sont ensuite situés dans la bourgeoisie à travers leur titulature active et passive, honorifique ou professionnelle. Sans véritable zonage, ils tendent à un certain regroupement topographique. L’existence d’un groupe de parenté des échevins est mise en évidence à travers le graphique de leurs liens. Malgré leur proximité culturelle avec la noblesse, ils ne nouent avec elle que peu d’alliances, ne joutent pas avec elle, recherchent peu l’anoblissement et le Tournoiement des Dames s’adresse à un public bourgeois. Le groupe échevinal se différencie donc bien comme bourgeois. Il est apparemment fier de l’être.

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L’ouvrage de B. Bove se recommande par la pertinence de sa problématique, ses techniques heuristiques, la finesse de ses analyses. Il apporte beaucoup à notre connaissance du Paris médiéval et à notre compréhension de la crise du milieu du XIVe siècle qui vit bouleverser l’équilibre antérieur entre le pouvoir royal, l’échevinage et la noblesse.

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Henri DUBOIS

David ROLLASON, Northumbria, 500-1100. Creation and Destruction of a Kingdom, Cambridge, Cambridge U.P., 2003 ; 1 vol. in-8°, XXVIII-339 p. ISBN : 0-521-81335-2. Prix : GBP 55, USD 85.

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La Northumbrie forma, entre le VIIe et le IXe s., l’un des principaux royaumes de Grande-Bretagne, tant par la puissance de ses rois que par son rayonnement culturel. Le livre de D. Rollason nous propose une vue d’ensemble de l’histoire de ce royaume, de sa création à son intégration aux royaumes d’Angleterre et d’Écosse aux XIe-XIIe s. En cela, le livre couvre une véritable lacune et peut être rangé, pour sa qualité et son caractère synthétique, aux côtés de l’ouvrage de B. Yorke sur le Wessex (Leicester, 1995). L’A. n’évacue aucune question dans son évaluation de ce qui fait l’existence et la vie du royaume : les problèmes d’identité ethnique, de définition culturelle ou de fonctionnement politique et politico-religieux sont successivement traités de manière mesurée – une grande place est faite aux divers modèles permettant d’expliquer les phénomènes envisagés, ne serait-ce que pour en rejeter certains – et appuyée sur une lecture et une connaissance approfondie des sources (toutes les sources : archéologie, numismatique, toponymie, scuplture, iconographie, épigraphie sont utilisées aux côtés des sources écrites). Ceci n’étonnera pas le lecteur, puisque D.R. est aussi un éditeur de textes, co-éditeur entre autres d’un volume de sources sur l’histoire de York (York, 1998). Son livre se présente d’ailleurs en partie comme un complément à ce volume de sources (p. XVIII), mais il est certain qu’à la fois son étendue géographique et son caractère synthétique en font un ouvrage complet : jamais le lecteur n’éprouve le besoin de consulter cet autre volume, car les sources sont largement citées et commentées.

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Mais le « cas d’école » de la Northumbrie donne surtout à D.R. l’occasion d’explorer plus avant un ensemble de questions touchant à la nature même des entités politiques – on n’ose dire des États – du haut Moyen Âge. La Northumbrie en effet présente l’avantage rare d’être une entité dont on peut étudier et évaluer, avec les sources à notre disposition, et malgré leur rareté et leurs limites, l’apparition, le fonctionnement et la disparition. D.R. s’attaque donc à la question ardue de la formation d’une polité nouvelle de part et d’autre du mur d’Hadrien dans les deux siècles et demi suivant le départ des Romains. Ses conclusions très prudentes appuient l’idée d’une création originale due à une conquête germanique : l’accent est donc mis sur les ruptures plus que sur les continuités, mais celles-ci sont pleinement étudiées et envisagées. La vie « adulte » du royaume est l’objet d’une étude magistrale : le royaume de Northumbrie (terme que l’A. utilise au détriment du terme contemporain de « royaume des Northumbriens » – mais le trait, bien que regrettable, est commun à tous les historiens traitant des îles Britanniques) est envisagé comme une réunion de heartlands et de zones-frontière, le tout sous la férule de rois exerçant leur autorité en collaboration avec leurs aristocraties puis, après la conversion dans le second quart du VIIe s., avec l’Église. La question de la « mort » du royaume northumbrien est enfin traitée de manière tout aussi détaillée : l’A. propose ainsi de voir dans les entités politiques qui apparaissent dans ce qui avait été jusqu’à la fin du IXe s. le royaume northumbrien (« royaume viking » de York, earldom de Bamburgh, « liberté » de Saint-Cuthbert et « royaume des Cumbriens ») non pas des entités originales mais des « États successeurs » centrés sur les mêmes heartlands que l’ancien royaume. Ce n’est qu’avec l’établissement de la frontière anglo-écossaise (entre le début du XIe et le milieu du XIIe s.) qu’on pourrait véritablement dresser l’acte de décès de la Northumbrie, la frontière coupant les vieux hearlands du bassin de la Tweed et du Solway Firth.

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Le tout est abondamment illustré (et les illustrations soigneusement commentées) et pourvu de cartes utiles. Les tableaux généalogiques, en revanche, sont trop peu nombreux et trop simplifiés pour permettre au lecteur de suivre les discussions compliquées sur la succession au trône au VIIIe s. et, dans le « royaume viking », au Xe s. Une tentative de reconstitution d’une liste des rois et des évêques aurait été bienvenue. Malgré ces réserves, l’ouvrage est une excellente synthèse sur la question, très commode, très agréable à lire qui plus est, et son index (qui, sous l’entrée « Northumbria », propose en outre un index des matières) en fera un très bon outil de référence.

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Alban GAUTIER

Ludger KÖRNTGEN, Königsherrschaft und Gottes Gnade. Zu Kontext und Funktion sakraler Vorstellungen in Historiographie und Bildzeugnissen der ottonischfrühsalischen Zeit, Berlin, Akademie Verlag, 2001 ; 1 vol. in-8°, 540 p. (Orbis mediaevalis. Vorstellungswelten des Mittelalters, 2). ISBN : 3-05-003403-3 Prix : €64,80.

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Le pouvoir, au Moyen Âge, tire sans conteste sa justification de la volonté divine : Non est potestas nisi a Deo (Rm 13,1). Est-ce à dire pour autant que le roi, établi par Dieu, exerce un pouvoir de nature sacrée ? Dans la thèse d’habilitation qu’il a soutenue en 1997/1998 devant l’Université de Tübingen, L.K. entreprend de vérifier la pertinence de l’idée, essentiellement construite a posteriori, selon laquelle il existe une « sacralité » de la royauté ottonienne et salienne, alors qu’il est désormais établi que la Querelle des Investitures n’est pas le produit d’un affrontement entre le Sacerdoce et l’Empire qui aurait d’emblée été conçu comme un combat idéologique programmé en tant que tel, mais qu’elle résulte d’une sorte de surenchère dans le retentissement accordé à divers incidents de portée restreinte et qui, additionnés les uns aux autres, constituèrent véritablement matière à controverse. Une telle étude semble d’autant plus nécessaire que les travaux récents sur la memoria montrent qu’il n’existe pas de différence qualitative entre le souvenir des membres de l’aristocratie et celui des rois et de leurs parents (on observe seulement une différence quantitative, quant au nombre des établissements chargés de ce service liturgique) et tendent ainsi à ébranler le concept même d’une « sacralité » de la royauté – une idée d’autant plus difficile à appréhender qu’il n’existe pas, pour l’époque ottonienne et salienne, de miroir du prince. C’est donc essentiellement vers l’historiographie contemporaine et l’iconographie qu’il convient de se tourner pour étudier cette question. Aussi l’A. propose-t-il une relecture de quelques textes fondamentaux et des représentations iconographiques du roi aux Xe et XIe siècles. En ce domaine, force est de reconnaître que l’interprétation des sources recèle une bonne part de subjectivité – ce qui conduit inévitablement l’A. à accorder une place importante (voire prépondérante) à la discussion des diverses théories émises sur tel ou tel détail. Il s’ensuit un ouvrage d’une grande érudition et truffé d’observations judicieuses (tel ce rappel à la prudence quand il s’agit de donner sens au déclin des représentations du souverain au tournant des XIe et XIIe siècles : c’est non pas ce genre iconographique, mais la production de manuscrits correspondant aux canons de l’époque ottonienne qui, dans son ensemble, est en crise). Toutefois, le lecteur peine à suivre l’argumentation au fil de ces quelque 450 pages de texte dense (complétées par 44 illustrations en noir et blanc) : jargon, style abscons et propos circulaire (pour ne pas dire répétition, dans les « réflexions méthodologiques » ouvrant les deux volets de cette étude, de ce qui a déjà été dit en introduction) sont autant d’obstacles à surmonter pour apprécier vraiment ce livre. On émettra également quelques réserves, d’ordre méthodologique et heuristique : il est, certes, dommage que l’étude des textes et celle des images soient menées séparément; surtout, on regrettera que l’A. n’ait retenu qu’un nombre restreint de grands classiques (aussi disparates que le sont, par exemple, l’Antapodosis de Liutprand de Crémone, les Vies de la reine Mathilde ou la Chronique de Thietmar de Mersebourg), au lieu de se livrer à un examen portant sur un choix plus grand de documents – voire sur l’ensemble des sources narratives produites entre le milieu du Xe et le milieu du XIe siècle. Il y avait là, à n’en point douter, également matière à un beau livre.

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Philippe DEPREUX

Godfried CROENEN, Familie en Macht. De familie Berthout en de Brabantse Adel, Louvain, Leuven Universitaire Pers, 2003 ; 1 vol. in-8°, 475 p. ISBN : 90-5867-310-3. Prix : €60,00.

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« Famille et Pouvoir »: c’est sous cet angle fondamental que G. Croenen étudie l’une des familles les plus célèbres – mais jusqu’à présent bien mal connue – de la noblesse brabançonne au Moyen Âge. Thèse soutenue en 1996 à l’université de Gand sous la direction de W. Prevenier, l’ouvrage qui en est issu est un modèle à tous égards, et en tout premier lieu par la rigueur de la méthode. Elle s’applique à une collecte sans doute exhaustive des données, principalement dans les actes de la pratique du XIIe au XVe siècle. La généalogie de la famille Berthout est reconstituée principalement en fonction de la descendance masculine, mais de façon très large, au besoin à l’aide d’hypothèses fondées sur l’usage ou non du patronyme ou de prénoms caractéristiques, des mêmes motifs héraldiques, etc. Le but est de percevoir jusqu’où pouvaient jouer les liens de parenté et d’alliance ; les tableaux généalogiques nécessaires accompagnent le texte, et en annexe plus d’une centaine de pages contiennent 109 notices individuelles, descriptions et reproductions de sceaux à la clef. Enfin, l’A. recourt, sans excès, aux outils théoriques de sociologues ou d’anthropologues quand ils peuvent lui suggérer des pistes dans l’interprétation des données. De même, ils se réfère aux hypothèses émises par les historiens de la noblesse médiévale, en les critiquant au besoin.

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À partir des matériaux ainsi repérés et des généalogies patiemment établies, l’A. consacre trois chapitres respectivement aux liens de parenté et d’alliance, au patrimoine (biens fonciers, seigneuries, revenus), aux liens avec des personnes d’un rang inférieur (serviteurs, titulaires de fonctions administratives ou judiciaires, vassaux). Un dernier chapitre est en quelque sorte la mise en œuvre des données qui ressortent des trois premiers : comment jouent les relations socio-familiales dans l’acquisition et la répartition du pouvoir.

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L’A. commence par démontrer que, contrairement aux idées reçues, Wouter I (Walter, Gauthier) Berthout, l’ancêtre des seigneurs de Malines, n’était pas issu de la famille seigneuriale de Grimbergen, mais avait épousé une petite-fille de Wouter de Grimbergen, le plus ancien membre connu de cette famille (fin du XIIe s.); Berthout et Grimbergen étant eux-mêmes issus de branches cadettes et de parents plus éloignés des familles ducales et comtales de l’époque carolingienne. L’étude des liens familiaux permet à G.C. de souligner qu’en Brabant, contrairement aux vues de G. Duby, la parenté cognatique a continué à jouer un rôle important, à côté de la succession patrilinéaire, aussi longtemps que le patrimoine foncier des familles nobles demeura surtout de nature allodiale. L’exemple le plus frappant est le fait que les Berthout, tout en n’étant issus de la famille de Grimbergen que par la femme de Wouter I, acquirent par cette alliance des biens importants provenant de cette famille. Si le rôle du lignage, groupe fondé sur la descendance patrilinéaire, est essentiel dans la constitution et la perpétuation de la famille Berthout, le réseau de liens de parenté et d’alliance par rapport à l’individu n’en est pas moins important, à chaque génération.

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Le patrimoine foncier des Berthout est voisin de celui des Grimbergen (situé entre l’Escaut, le Rupel et la Senne), mais beaucoup plus étendu : il se concentre surtout entre la Dyle et la Nèthe, entre la Petite et la Grande Nèthe, entre l’Escaut, le Rupel et la Nèthe, embrasse la seigneurie de Malines entre Senne et Dyle, ainsi que des parties excentriques. Si la plus grande partie de ce patrimoine (remontant sans doute à l’époque carolingienne) était de nature allodiale, un bouleversement intervient en 1238 par un accord conclu entre Wouter IV et le duc de Brabant Henri II, par lequel une partie importante de ce patrimoine est inféodée au duc; cette féodalisation externe du patrimoine se prolongera par la féodalisation de celui-ci au sein de la famille. Du coup, la transmission successorale se modifie : le principe de l’égalité des enfants fera place au privilège de l’aîné, à l’instauration du parage, à l’exhérédation des filles mariées.

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Si le patrimoine seigneurial et foncier est la base indispensable d’une famille noble comme les Berthout, vivre noblement exige aussi de pouvoir disposer de revenus suffisants. C’est ce qui contribuera à placer au premier rang la branche des Berthout seigneurs de Malines. Les « maisons » des Berthout à la fin du XIIIe siècle et au début du siècle suivant sont un reflet, modeste il est vrai, des cours princières; celle de Floris (Florent) Berthout, seigneur de Malines, comprend dans la première moitié du XIVe siècle une trentaine de personnes. Les Berthout occupent plusieurs clercs, sans posséder de véritables chancelleries; les notarii sont surtout utilisés comme comptables. Quant aux cadres des seigneuries, ce sont les officiers de justice qui prédominent, issus de la chevalerie régionale ou de familles patriciennes de Malines. En outre, chaque chef d’une des branches familiales a ses vassaux; ici encore, le groupe de ceux du seigneur de Malines est particulièrement important.

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Dans le dernier chapitre, consacré aux modes et techniques d’acquisition et de répartition du pouvoir, l’A. commence évidemment par analyser la transmission de celui-ci selon le droit matrimonial et successoral. Avant la féodalisation du XIIIe siècle, l’égalité des héritiers se manifeste aussi par le maintien d’une certaine indivision, dont témoigne l’intervention de proches parents en cas d’aliénation (la laudatio parentum).

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La percée des Berthout dans la politique brabançonne date du milieu du XIIIe siècle ; cette progression est soulignée par des statistiques basées sur l’identification des témoins des actes ducaux.

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Dans l’acquisition du pouvoir, la parenté au sens large joue un grand rôle, de par la constitution d’un réseau individuel de relations. Désignée sous le nom de maagschap (agnats et cognats, « amis charnels », cognati et amici mei), cette parenté peut s’étendre au-delà des limites définies par l’Église en 1215. Ce lien engendre des obligations réciproques, notamment en cas de vengeance privée; il est toutefois rare que le duc ou des nobles brabançons comme les Berthout y soient mêlés : ce sont plutôt les familles de chevaliers ou les lignages urbains chez qui sévit la vete. De façon plus générale, le rôle des cognati et amici s’affirme dans la protection des mineurs; les tuteurs sont souvent choisis parmi eux. Ils interviennent lors des partages successoraux entre frères et sœurs. En cas de recours à l’arbitrage, à une époque ou la pluralité des arbitres est devenue courante, ils sont choisis pour représenter parmi ceux-ci les intérêts de leur parent dans le litige. Enfin, ceux qui peuvent se réclamer de la parenté le font aussi lorsqu’il s’agit de fournir des cautions; l’A. en donne de nombreux exemples pour les Berthout. Quant au népotisme, il se manifeste chez les Berthout de Malines lorsqu’ils deviennent proches du pouvoir ducal aux XIIIe-XIVe siècles.

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Si les Berthout n’ont pas laissé de témoignages du prestige social auquel ils prétendent, sous forme de tableaux héraldiques lors de funérailles ou dans l’ornementation des tombes, leur sentiment d’appartenir à une famille noble s’exprime couramment par l’usage d’un sceau présentant les variantes du motif héraldique commun.

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Dernier aspect envisagé par l’A. : celui d’un éventuel monopole du pouvoir, tel qu’assuré par un clan ou grâce à une clientèle. Les Berthout ne constituent pas à proprement parler un clan, sinon par leur patronyme et leur motif héraldique (écu à trois pals) communs. Et ils ne disposaient pas des ressources qui leur auraient permis de s’attacher une clientèle. Mais lorsque les circonstances leur ouvrent l’accès au duc, source du pouvoir, il leur arrive de jouer le rôle de « courtiers » des faveurs ducales. L’ouvrage comporte un résumé de 4 pages en anglais, une bibliographie et un index des noms de personnes et de lieux. Un recueil d’actes concernant la famille Berthout sera publié par la Commission royale d’Histoire de Belgique (série in-4°). Vu la qualité de l’œuvre et son intérêt pour l’histoire comparative de la noblesse médiévale, il s’imposait de s’attarder sur son contenu, à l’intention des historiens ne maîtrisant pas le néerlandais. C’est dans cette optique que j’ai accepté de la présenter; elle est en tout cas irréprochable quant au recours à l’histoire du droit, seul aspect pour lequel j’avais quelque compétence.

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Philippe GODDING

Mittelhochdeutsche Minnereden und Minneallegorien der Wiener Handschrift 2796 und der Heidelberger Handschrift Pal. germ. 348, sous la dir. de Michael MAREINER, t. 2, « Von einem Schatz ». Eine mittelhochdeutsche Minneallegorie. Wörterbuch und Reimwörterbuch, Berne-Berlin-Bruxelles-Francfort-New York-Vienne, Lang, 2003 ; 1 vol., 466 p. (Europäische Hochschulschriften. European University Studies. Publications universitaires européennes., 1re sér., Deutsche Sprache und Literatur. Langue et littérature allemandes. German Language and Literature, 1863). ISBN : 3-03910-087-4. Prix : €63,80.

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Cet ouvrage de 466 pages édité, traduit et présenté par M. Mareiner, est le deuxième volume de Von einem Schatz, dictionnaire de termes et de rimes sur le discours et l’allégorie courtois allemands (Minnerede et Minneallegorie) dans les manuscrits de Vienne 2796 et de Heidelberg Pal.germ.348. On a affaire ici à un dictionnaire spécialisé dans le discours courtois. L’ouvrage comprend une introduction, une liste des abréviations et deux grandes parties : le dictionnaire et le dictionnaire des rimes.

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Dans le dictionnaire qui fait plus de 350 pages, l’A. a recensé l’ensemble du vocabulaire présent dans les deux manuscrits offrant ainsi une aide à la compréhension non seulement des deux textes précités mais également d’autres écrits du même genre. Au-delà du rapport au texte littéraire, ce dictionnaire présente également un grand intérêt sur le plan linguistique et tout particulièrement lexicologique. En effet, les unités de sens ici répertoriées sont présentées avec leur catégorie grammaticale, leur traduction en allemand moderne, une référence chiffrée permettant de les retrouver rapidement dans le manuscrit d’origine, un bref entourage syntaxique et avec toutes les variantes orthographiques et syntaxiques apparaissant dans le texte. Exemplep. 77 : sous l’entrée dîn, on lira qu’il s’agit d’un pronom possessif, signifiant « dein » en allemand moderne, que l’on peut retrouver p.30 l. 5 (30,5) sous la forme deine gab, puis ailleurs din tugent krafft uund güt, puis ailleurs in dinem sinn» ou alors dinr ler unnd stür zü guot, etc. Ces présentations de colocations seront précieuses pour le philologue en quête d’une variante orthographique ou pour le littéraire en quête d’un concept en contexte. Lorsqu’il s’agit d’un verbe comme « dienen » par exemple, l’A. différencie les occurrences a) sans objet et b) avec datif. Quand il s’agit d’un substantif, l’A. signale si c’est un féminin, un masculin ou un neutre faible ou fort. Ce dernier aspect revêt une importance toute particulière quand il est question d’expliquer certains phénomènes en linguistique diachronique dans les opérations de composition et de dérivation lexicales par exemple. Les nombreux renvois comme «ane gebërn, siehe angeborn» (p.27) ou encore «ûz gëten, siehe ûz jëten» p.306 seront bien utiles dans le cas d’une variante orthographique peu connue ou usitée.

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La seconde partie n’est pas moins bien faite et enrichissante. Il s’agit cette fois d’un dictionnaire de rimes de près d’une centaine de pages, qui présente les différents types de rimes, ainsi que les suffixes avec leurs correspondances rimiques. Exemple p.396, sous l’entrée enig/ênig, on trouve « menig/wenig » ou alors sous olde/ olde, on trouve « golde/solde », puis juste après sous l’entrée olde/olte, on lit « golde/ wolte », les associations de sens ainsi révélées en disent long sur le message que souhaitait faire passer le poète médiéval. L’ouvrage possède également un index alphabétique des termes référencés et des rimes.

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Même si aujourd’hui, on trouve en ligne des dictionnaires d’allemand médiéval complets, performants et d’un accès facile, permettant, par le biais de l’interactivité, de s’enrichir ou de calculer des statistiques de colocations en quelques secondes (cf. le glossaire présenté sur le site de l’Université de Salzburg), le dictionnaire de M.M. n’en demeure pas moins un outil supplémentaire fort bienvenu, qui trouvera sa place sur les rayonnages des bibliothèques au côté du bien connu M. Lexer.

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En somme, cet ouvrage, fruit d’un travail considérable que nous ne pouvons qu’admirer et saluer à sa juste valeur, sera un outil très précieux aussi bien pour le linguiste que pour le littéraire.

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Astrid GUILLAUME

Les chemins de La Queste. Études sur La Queste del Saint Graal. Textes réunis par Denis HÜE et Silvère MENEGALDO, Orléans, Paradigme, 2004 ; 1 vol. in-8°, 306 p. (Medievalia, 52). ISBN : 2-86878-247-7. Prix : € 34,00.

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Cet ouvrage rassemble dix-sept articles dont quinze déjà parus entre 1962 et 2003 et deux inédits présentés à la fin du livre, juste avant la bibliographie (p.297-303). Dans le premier intitulé : Entre mer et forêt. Symbolique spatiale et géographique dans La Queste del Saint Graal (p. 267-80), S. Menegaldo, après avoir dégagé quatre dimensions différentes dans la représentation de l’espace : référentielle/naturelle, mythique et surnaturelle, fonctionnelle, enfin symbolique, la plus importante dans ce roman, oppose à juste titre la forêt, « lieu de l’errance et de l’erreur, à la mer, où seuls naviguent ceux qui sont guidés par la divinité; les hauteurs montagneuses où l’on est proche de Dieu à la vallée de larmes où le Diable soumet l’homme à la tentation ». (p.279). Le second article nouveau : Piété rituelle et piété personnelle dans la Queste del Saint Graal (p.281-296), dû à O. Errecade, propose une typologie des gestes de piété (l’assistance à la messe, la prière, la confession, la pénitence, le signe de croix) dont le récit « révèle progressivement les enjeux et les dimensions spirituelles » (p.291). On saura gré à D. Hüe et à ses collaborateurs d’avoir traduit en français cinq études écrites en anglais et en italien comme La chevalerie celestiele, métamorphoses spirituelles du roman profane dans la QSG de N. Freeman Regalado, Les cisterciens et la QSG de K. Pratt, Galaad Figura militis christiani (Senefiances implicites dans la QSG) de R.A. Bartoli, Genre, généalogie : l’histoire des trois fuseaux dans la QSG de J. Looper et Por coi la pucelle pleure: l’énigme féminine de la QSG de B. Ramm.

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On regrettera toutefois que la provenance de plusieurs contributions ne soit pas spécifiée : c’est le cas des deux articles de M. de Combarieu du Grès, à savoir Les quêteurs de « merveilles ». Étude sur la QSG et Du temps perdu au temps retrouvé (Étude sur le temps et les structures romanesques de la QSG), et de deux études consacrées à l’écriture : La grammaire des songes dans la QSG de G. Moignet et Les « voix » dans la QSG: grammaire du surnaturel ou grammaire de l’intériorité ? de C. Marchello-Nizia. Si l’on se réjouit de relire dans ce recueil des articles anciens de qualité, devenus avec le temps indisponibles, tels que Les aventures du Graal d’E. Baumgartner, Le sens du péché dans la littérature cistercienne en langue d’oïl de J.Ch. Payen et Les ermites de la quête du Graal de P. Jonin, était-il utile de reproduire l’étude parue en 2003 de Coupireau sur La semblance et les limites de l’homme dans la QSG, les pages que J.Ch. Payen a consacrées au Lancelot-Graal dans sa thèse Le motif du repentir dans la littérature française médiévale, et l’article de D. Poirion : Semblance du Graal dans la Queste déjà réédité par Paradigme dans Écriture poétique et composition romanesque en 1994 aux p.201-215 ?

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Enfin il eût été sans doute préférable que la préface se borne à présenter les articles réunis plutôt qu’à évoquer d’une manière un peu superficielle et confuse la pluralité des approches de ce roman mystique. Il convenait de surcroît de souligner les relations que la QSG entretient avec le Roman de l’Estoire dou Graal de Robert de Boron et la trilogie en prose qui lui est attribuée, des œuvres curieusement oubliées dans l’introduction (p.5).

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Claude LACHET

Stanko ANDRIC, The Miracles of St. John Capistran, Budapest, Central European´ U.P., 2000 ; 1 vol., X-454 p. ISBN : 963-9116-68-8. Prix : USD 49,95 ; €42,95; GBP 31,95.

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Saint Jean de Capistran (ou, selon le choix de l’A., saint Jean Capistran) est un franciscain de l’Observance, né à Capestrano dans les Abruzzes le 23 juin 1386, et mort le 23 octobre 1456 à Ilok, ville située sur le Danube au nord-ouest de Belgrade. Le livre déborde largement le sujet annoncé par le titre : si les Miracles en constituent bien la matière principale, ils bénéficient d’une mise en contexte fort utile ; avant le récit de la canonisation et l’étude des recueils de miracles élaborés pour la circonstance, sont présentés d’abord le voyage d’Ilok et la victoire de Belgrade remportée contre les Ottomans en juillet 1456, et très vite relatée par les annalistes de l’Observance franciscaine hongroise et bosniaque comme un miracle de Jean Capistran, puis, d’une façon très détaillée, la ville d’Ilok, et, enfin, les circonstances de la mort de Jean, victime d’une épidémie (vraisemblablement la dysenterie). Les chapitres 4 et 5 sont consacrés aux deux campagnes de canonisation de 1456-1463 et 1463-1526 (la canonisation ne sera effectuée qu’en 1690) et propose un classement totalement neuf des textes écrits pour la circonstance, à savoir les Miracles post mortem. Le manuscrit Naples, B.N. Misc. I, H.44 (N) contient le rapport officiel établi par le comité d’enquête des citoyens d’Ilok, et là surgit un premier problème, le vicaire franciscain Étienne Varsinyi faisant état dans une lettre d’une enquête commandée à des franciscains et non à des laïcs. Contre son prédécesseur Fügedi, et avec des arguments convaincants, S.A. voit dans N le document original de 1460, qui fit l’objet d’une copie dans le manuscrit Paris, B.N.F. lat. 5620A (P). N (P) représente donc une collection rédigée entre octobre 1456 et avril 1460. Par ailleurs il existe une deuxième collection, conservée à Saint-Isidore de Rome, dans le manuscrit 1/6/1 (Ia), qui reprend partiellement M en le réécrivant et en le complétant, et, transmise par le même manuscrit, une troisième (Ib) contenant des miracles originaux rassemblés par un proche de Capistran, János Geszti : à la différence de Ia, il ne s’agit pas là d’une réécriture, mais d’une continuation. L’A. pense pouvoir attribuer Ia, anonyme, au même auteur que Ib, avec d’assez bons arguments, à l’exception des remarques lexicales des pages 112-113 : periclitari, coadunare, aminiculum, croculus (dim. de crocia, béquille, bâton de pèlerin ou crosse), tobalia, sont loin d’être rares dans les sens indiqués; au contraire, ce sont, au moins pour une partie d’entre eux, des mots courants de l’hagiographie et de la liturgie. Toujours relative à la première campagne de canonisation, deux collections (Venise, Marciana 246, cl. 14=M et Naples, B.N. VIII-B-35 =Na, dont l’original est l’œuvre de Pierre Soproni) sont des compilations et remaniements des collections précédentes. De la seconde campagne subsistent deux collections représentées par des manuscrits de Saint-Isidore de Rome : 1/6/1, déjà nommé (Ic), et 1/6/2 (Ic). Si la première moitié du livre vaut par son érudition, la seconde propose d’intéressantes pistes de réflexion sur la conception de la sainteté et du miracle dans la société de la fin du Moyen Âge, ainsi que des approches littéraires qui se situent dans la ligne de la Morphologie du conte de Propp, qu’elles adaptent aux recueils de Miracles. Dans leur effort de systématisation et de clarification, le chapitre 7, intitulé A Morphology of Capistranean posthumous miracles, le chapitre 8, qui analyse les prolongements historiques de cette classification, et la conclusion qui, courageusement, refuse d’éluder la question de la définition du miracle, représentent une avancée par rapport à ce qu’on pouvait lire jusqu’à présent sur le sujet.

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Monique GOULLET

Danièle ALEXANDRE-BIDON, Marie-Thérèse LORCIN, Le quotidien au temps des fabliaux. Textes, images, objets, Paris, Picard, 2003; 1 vol., 303 p., ill. (Espaces médiévaux). ISBN : 2-7084-0694-9. Prix : €54,00.

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En hommage à J.M. Pesez, M.Th Lorcin et D. Alexandre-Bidon présentent un bel ouvrage dont le propos ambitieux est de donner une image concrète, palpable, de la vie quotidienne en France médiévale de la fin du XIIe au milieu du XIVe siècle à partir d’une enquête au croisement des sources écrites, de l’archéologie et de l’iconographie. Le fil conducteur de cette approche, fondée sur une vaste culture illustrée par une bibliographie riche et variée, est le monde des fabliaux, ces « contes à rire en vers » (J. Bédier, 1893) qui esquissent le contexte social et les conditions matérielles de la vie quotidienne des gens ordinaires et moins ordinaires, issus des couches populaires citadines et rurales : artisans, bourgeois, aristocrates désargentés, marginaux. Si les historiens se sont surtout intéressés à la vie des classes privilégiées, la fouille restitue la « part matérielle de la culture médiévale » (A. Guerreau, 2001) au sens large, en apportant l’image concrète des conditions de vie des gens simples dont les sources ne parlent guère, à l’exception notable des fabliaux : pour l’« archéologie historique dans une perspective globale » (A. Andrén, 1998), ces derniers sont exemplaires de par la richesse des informations qu’ils véhiculent, souvent en toile de fond ou entre les lignes, illustrées par l’iconographie et l’archéologie qui restituent « les couleurs » et les traces tangibles de la vie au Moyen Âge.

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C’est donc l’aspect concret de ce « dialogue entre histoire et archéologie » (p.287), inspiré de l’esprit omniprésent de J.M. Pesez, qui rend la lecture de l’ouvrage aussi vivante que stimulante. Dans un premier chapitre sur le « mode d’emploi » de l’approche des sources écrites, archéologiques et iconographiques, les A. exposent les fondements de leur démarche, centrée sur l’homme dans la société, sa demeure, son entourage et les métiers. Ils tracent ainsi une image détaillé de l’habitat urbain et rural, de son mobilier, de la production et du traitement des aliments, du travail comme des pratiques et outillages des métiers, porteurs de l’économie médiévale, et, partant, de ce qui distingue l’aisance et le confort du dénuement. Le commentaire des anecdotes dévoile l’arrière-plan de ce qui amuse à l’époque, l’archéologie et l’image relèvent les empreintes fortuites et fragmentaires d’un monde disparu, dont les plus éphémères sont souvent les plus émouvantes : claies de clôture, textiles, ustensiles en bois, en vannerie, en céramique et autres choses anodines et périssables, si extraordinairement proches des hommes qui s’en sont servis. Artisanat et art se dévoilent sous un jour nouveau, par exemple lorsque le sculpteur de crucifix grandeur nature confond l’amant de son épouse caché dans la réserve avec une de ses œuvres réalistes, au point de prendre sa nudité pour une erreur d’ivresse à laquelle il remédie ensuite à coups de ciseau ! (p.202-205). Mouvement et déplacement : voyage, transport, commerce, approvisionnement; les lieux d’échange et de divertissement : marchés, foires, tavernes; enfin, le vêtement et ses accessoires, marqueurs sociaux, sont autant de pièces d’une « mosaïque », certes incomplète et sélective (285), dont les manques se dessinent en négatif dans une conclusion qui résume in fine les limites de l’approche.

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Inspirant, riche, bien renseigné, fluide et agréable à lire, l’ouvrage n’est pourtant pas homogène. Outre les différences de style inhérentes au travail collectif, et celles dues à la densité inégale de la matière première des nombreux thèmes abordés, on note que la réflexion sur la valeur documentaire de l’image, notamment sur celle des miniatures qui prédominent, ne soit pas toujours à la hauteur de celle sur l’interprétation des textes. Ainsi, un carreau de pavement n’est-il guère « décoré d’images prises sur le vif » mais copié sur un répertoire d’atelier plus ou moins convenu, et la forme de coffre de l’Arche de Noé (p. 85) devrait être commentée en tenant compte des origines du thème iconographique dans l’Antiquité tardive, l’arrière-plan religieux des images étant d’ailleurs le plus souvent délaissé (p.97). Toutefois, si le rapport aux fabliaux se relâche ci et là (p. 67), la complémentarité des sources, des images et de l’archéologie dans les différents domaines est le plus souvent exposée de manière claire et pondérée. « Contribuer à redonner à l’archéologie sa place majeure dans l’histoire du quotidien » et, à l’inverse, « rendre aux sources narratives… le caractère informatif, de les porter à l’attention des archéologues et même des historiens, qui ne sont pas formés à leur consultation » : il est à espérer que la belle démonstration qui en est faite puisse tenir ce pari difficile, mais nécessaire.

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Andreas HARTMANN-VIRNICH

Karl der Große in den europäischen Literaturen des Mittelalters. Konstruktion eines Mythos, sous la dir. de Bernd BASTERT, Tübingen, Niemeyer, 2004 ; 1 vol. in-8°, XVII-253 p. ISBN : 3-484-64025-1. Prix : €68,00; CHF 114.

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Offrir un livre qui ferait la synthèse de l’image de Charlemagne dans les littératures européennes du Moyen Âge, tel est le but de ce livre, et il est atteint. Sont examinées les œuvres latines (C. Ratkowitsch), les épopées en ancien français (P. Wunderli) et en occitan (A. Ivens et A. Klein), la littérature italienne et francovénitienne (S. Hartung), ibéro-romane (V. Millet), néerlandaise (H. van Dijk), allemande (B. Bastert), où nous n’avons pas trouvé trace de Karl der Große und die schottischen Heiligen, scandinave (S. Kramarz-Bein), en moyen-anglais (J.M. Cowen), hébraïque (E. Hollender), arabe (A.M. Schilling) et dans l’historiographie du haut Moyen Âge. Les œuvres principales, celles qui ont eu une grande influence, sont mises en évidence ainsi que les traits communs et, surtout, les différences selon l’intention politique des A. en fonction des données historiques locales. Il se dégage de l’ensemble une image tantôt positive, quasiment hagiographique, tantôt franchement critique. Les textes sont denses, accompagnés d’un exposé des problématiques propres à chaque pays, de résumés des textes, de nombreuses citations, traduites, d’abondantes notes bibliographiques et d’un index général où l’on ajoutera : De Karolo rege et Leone, p.226 ; Meir ben Simon, p.188,191,196 (qui apparaît une fois sous le titre de son œuvre : Krieg des Gebotes). Très discutable est la justification du sous-titre : « construction d’un mythe ». B. Bastert expose ses vues p. XIV s. et se réclame de la définition de A. et J. Assmann pour qui la « qualité protéiforme » du personnage est constitutive du mythe. H. Blumenberg parle, lui, de « constance iconique ». À notre avis, Charlemagne relève de la légende plutôt que du mythe. Bref, un livre très intéressant, bien documenté, une synthèse réussie.

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Claude LECOUTEUX

Wolfgang ACHNITZ, Babylon und Jerusalem. Sinnkonstituierung im Reinfried von Braunschweig und im Apollonius von Tyrland Heinrichs von Neustadt, Tübingen, Niemeyer, 2002 ; 1 vol. in-8°, VIII-482 p. (Hermaea. Germanistische Forschungen, nlle sér., 98). ISBN : 3-484-15098-X. Prix : €72,00; CHF 119.

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Réhabiliter des œuvres qualifiées de « romans d’aventure et d’amour », tel est le but de l’A. qui en choisit deux en fonction de leurs points communs : Apollonius de Tyr, rédigé par le médecin viennois Henri de Neustadt avant 1298, et Reinfried de Brunswick (après 1291). Mesurés à l’aune des romans courtois de la grande époque, ces romans sont considérés comme décadents et sans valeur esthétique. En utilisant les concepts de « construction hybride, amalgame de traditions différentes », l’A. montre que ces œuvres présentent une alternative à la conception structurelle et symbolique du roman arthurien et cherchent à produire et transmettre du sens, par exemple en liant quête de la fiancée et amour avec légitimation d’une transmission de la souveraineté. L’A. veut saisir le processus de constitution du sens et il part du postulat qu’une fiction représente un acte illocutoire qui ne dispose pas d’une situation contextuelle donnée et doit donc posséder une stratégie et une structure données optimisant la lecture. Pour chaque œuvre, W.A. aborde l’auteur, les problèmes de datation et de transmission et procure un aperçu des recherches. Grâce à une analyse serrée et documentée, l’A. montre comment les auteurs réussissent à concilier des thèmes et des motifs hétérogènes pour en faire un tout cohérent au sein d’une nouvelle structure narrative. Si Reinfried de Brunswick pose les valeurs courtoises de bienséance, de chevalerie et d’honneur au cœur du récit, la narration intègre cosmographies, historiographie, formes tardives du Minnesang et poésie gnomique. Apollonius de Tyr modifie pour sa part le schéma antique, fait du héros un païen qui résiste à toutes les tentations du siècle, se convertit et propage ensuite le christianisme dans le monde. Le fondement de la vraie souveraineté est ici le dévouement inconditionnel à Dieu. Reinfried de Brunswick prône honneur et réputation, se caractérise par une tendance politique anti-habsbourgeoise tandis qu’Apollonius de Tyr prend le parti des Hohenstaufen et des Habsbourg qui défendent l’idée d’un empire universel.

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Le livre est accompagné d’un index général et d’une bibliographie de 40 pages ! Ouvrage original et intéressant, d’autant plus que les analyses sur les œuvres choisies ont été menées jusqu’ici dans des perspectives très différentes.

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Claude LECOUTEUX

Constance H. BERMAN, The Cistercian Evolution. The Invention of a Religious Order in Twelfth-Century Europe, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2000; 1 vol. in-8°, XXIV-383 p. (Middle Ages series). ISBN : 0-8122-3534-7. Prix : actuellement USD 26; GBP 42,50.

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Le premier paragraphe de ce livre se termine ainsi : « […] there was no Cistercian Order at all for much of the Twelfth Century ». Le second commence de cette manière : «[…] namely that a Cistercian Order was only invented in the third quarter of the twelfth Century ». Quiconque a en mémoire le récit plus ou moins « canonique » du premier demi-siècle de l’histoire cistercienne ne manquera pas de tressaillir, voire de blêmir. C.H. Berman propose en effet une révision radicale de la première histoire cistercienne et de ce qu’on s’accorde généralement à considérer, dès cette époque et à la différence de Cluny, comme un « ordre » doté d’un chapitre général. Pour l’A., une telle institution n’existe pas avant les années 1150 et, par conséquent, n’apparaît pas du vivant de saint Bernard. Quant aux mentions d’un ordo cisterciensis, rares avant le milieu du XIIe siècle, elles renverraient classiquement au genre de vie mené. C’est donc après la mort de Bernard, peut-être par désir de lutter contre la trop grande influence de Clairvaux, qu’auraient été progressivement mis en place le chapitre général et les institutions permettant de parler d’un « ordre ». Le rôle d’un certain nombre de monastères méridionaux récemment affiliés à Cîteaux aurait alors joué un rôle déterminant, la description de l’incorporation permettant au passage de mettre à mal la vision idéale d’un ordre croissant par génération spontanée selon le système bien connu mères/filles. Les faits sont une chose et le récit que l’on en donne en est une autre. Divers textes narratifs auraient donc été rédigés et antidatés, à partir du milieu des années 1160, afin d’accréditer l’idée d’une naissance de l’ordre cistercien cinquante ans plus tôt. Ces œuvres, souvent citées, sont l’Exordium Cistercii, la Summa cartae caritatis (vers 1165 selon l’A.), l’Exordium parvum (« vers 1170 ») ou encore la Carta caritatis prior (« vers 1170 » encore…) [1][1] Sur tous ces textes, voir désormais C. WADDELL, Narrative.... Afin d’étayer cette révision radicale, l’A. déploie des trésors d’érudition et procède en cinq chapitres suivis d’un certain nombre d’appendices. Sont successivement envisagés les points suivants : 1) Récits narratifs des origines de Cîteaux. 2) Tradition manuscrite et confirmations pontificales. 3) Incorporation de divers établissements du sud de la France. 4)Les chartes et ce qu’elles nous disent des relations entre monastères et donateurs. Une attention particulière est portée aux femmes, dont le rôle serait volontairement minimisé dans la seconde moitié du XIIe siècle. 5) Application des résultats obtenus à l’ensemble de la vieille Europe (« Old Europe »). Un tel livre ne saurait passer inaperçu dans le monde des études monastiques et plus particulièrement cisterciennes. Il a déjà suscité, presque instantanément, plusieurs réponses aussi érudites qu’équilibrées, auxquelles nous renvoyons tout en formulant quelques remarques [1][1] ID., The Myth of Cistercian Origins : C.H. Berman and.... Il s’agit ici d’être clair : les problèmes que soulève le livre de C.H.B. sont énormes, à tel point qu’avec la meilleure volonté du monde, il semble impossible de ne pas rejeter fermement l’essentiel de ses positions. Voyons brièvement pourquoi, avant de citer quelques textes ruinant à eux seuls son argumentation. Le principal problème est évidemment celui de la méthode. Après avoir posé sa thèse, l’A. entraîne la documentation dans la direction qui lui convient. Les textes devant être post-datés, elle raisonne à peu près systématiquement comme si leur rédaction devait toujours être contemporaine du premier témoin manuscrit conservé, ce qui est curieux. Elle ignore par ailleurs soigneusement toutes les sources non cisterciennes (ainsi les bulles pontificales adressées à d’autres ordres), ou bien ne traitant qu’incidemment des origines de Cîteaux et du chapitre général. Or dans ces sources du premier XIIe siècle, chacun peut faire sa moisson d’allusions à des phénomènes que le présent livre décrète impossibles avant les années 1160. Les lignes qui suivent n’en recueillent que quelques-unes.

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L’A. s’intéresse longuement au manuscrit Trente, Bibliotheca communale, 1711, qui donne à la fois les coutumes de Cîteaux (Ecclesiastica officia), l’Exordium Cistercii, la Summa Cartae caritatis et les Instituta. Généralement daté autour de 1135, ce manuscrit est nécessairement vital pour C.H.B. Celle-ci, utilisant sans que l’on sache très bien pourquoi l’expression de manuscrit « palimpseste », parle assez bizarrement de deux « recensions ». La première « version » ou « recension » (comprenons la partie la plus ancienne du manuscrit) ne renfermerait que les Ecclesiastica officia, donnés ici dans une version assez différente de celle qui apparaît dans les manuscrits ultérieurs. La « version 2 » du manuscrit (comprenons sa partie la plus récente) aurait été copiée après 1161. Elle inclurait tous les textes dénotant l’existence d’un ordre. Un tableau (p. 60) fondé sur l’édition de référence des Ecclesiastica officia[2][2] Les Ecclesiastica officia cisterciens du XIIe siècle.... permet à l’A. de repérer toute une série de passages qui ne se trouvent pas dans le manuscrit de Trente. Malheureusement, la question des chapitres qui ne se trouveraient que dans le dit manuscrit n’est pas posée. Or l’un d’entre eux suffit à montrer qu’il existe un ordre cistercien structuré, doté de son chapitre général, bien avant les dates proposées par l’A. Lisons : Eo etiam tempore quo abbates Cistercium conveniunt, deferens unusquisque breve pro fratribus qui in eo anno in ecclesia sua defuncti sunt, reddet ea cantori. Qui postquam distribuerit, ea in capitulo recitabit. Quibus absolutis ab abbate Cisterciensis ecclesie distribuuntur brevia, ita ut singuli omnia habeant. Quibus etiam in capitulo uniuscuiusque ecclesie iterum recitatis absolvantur defuncti et scribantur in kalendario singulis annis recitandi, et tunc pro singulis fiat quod superius dicimus[1][1] E.O, p. 290 (cap. CXX du manuscrit de Trente). . Nous sommes là dans un secteur du manuscrit que l’A. reconnaît avoir été rédigé vers 1135. Or il y est fait allusion au chapitre général comme à une institution déjà bien rodée. Les abbés se réunissant à Cîteaux apporteront la liste des frères morts dans l’année. Leur nom sera lu au chapitre (général), puis des listes complètes seront distribuées aux différents abbés avant leur retour dans leurs monastères respectifs. Le texte ne laisse planer aucun doute…

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Les assertions abusives sont nombreuses. Ordo, dans la première moitié du XIIe siècle, ne serait utilisé que rarement et n’aurait jamais que le sens classique de « mode de vie, observance ». Mais alors comment comprendre, par exemple, l’expression aliquem abbatem Cisterciensis ordinis qui figure dans un privilège d’Innocent II, daté du 10 février 1132, par lequel le pape interdit aux évêques et aux archevêques d’obliger les cisterciens à venir aux conciles et aux synodes [2][2] P.L., t. 179, col. 122 D.  ? Plusieurs abbés et plusieurs monastères composant un ordo, c’est bien, croyons-nous, le sens juridique d’ordre qui apparaît ici. Ici, mais aussi ailleurs [3][3] Par exemple E.O. (dans le manuscrit de Trente), p.252 :.... Quant au chapitre général, les travaux cités aideront à dresser la liste de ses occurrences les plus précoces. Notons aussile prologue de l’antiphonaire cistercien rédigé entre 1142 et 1147 par Bernard (sous lequel, rappelons-le, il n’existerait aucun « ordre » cistercien) : Volumus in nostris de cetero monasteriis tam verbo quam nota ubique teneri, et mutari omnino in aliquo ab aliquo auctoritate totius capituli, ubi ab universis abbatibus concorditer susceptum et confirmatum est, prohibemus[4][4] SAINT BERNARD, Opera, éd. J. LECLERCQ et H. ROCHAIS,.... On pourrait aussi mentionner, entre autres, cette lettre de saint Bernard à Suger où il est question du Cisterciense capitulum, ainsi que bien d’autres textes, cisterciens ou non [5][5] P.L., t. 182, col. 584 B. .

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C.H.B. est à juste titre connue comme l’une des très bonnes spécialistes du monde cistercien, en particulier méridional. Elle a ici tenté de comprendre comment un ordre pouvait réécrire l’histoire de ses origines, ce qui constitue à n’en pas douter un sujet aussi pertinent qu’intéressant. Certaines des remarques formulées dans ce livre s’avéreront sans doute, à l’usage, fécondes. Malheureusement, la thèse principale apparaît si outrée qu’elle tend à discréditer l’ensemble. Pour continuer à soutenir les affirmations que nous avons résumées en début de recension, il faudrait inlassablement montrer, dans les années à venir, que telle lettre de Bernard, tel texte prémontré, telle bulle pontificale etc., sont faux ou en tout cas interpolés dans les parties contredisant la thèse avancée. Ce serait déraisonnable. En définitive, on ne voit guère de raison de remettre en cause les acquis actuels de la recherche, lesquels suggèrent une cristallisation institutionnelle menant à la création d’un « ordre » dès la seconde décennie du XIIe siècle.

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Patrick HENRIET

Cîteaux 1098-1998. Rheinische Zisterzienser im Spiegel der Buchkunst, Landesmuseum Mainz, Wiesbaden, Dr. L. Reichert Verlag, 1998; 1 vol., 259 p., ill. ISBN : 3-89500-088-4. Prix : €35,00.

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À l’occasion du 9e centenaire de la fondation de l’abbaye de Cîteaux, le Land du Palatinat rhénan a organisé une exposition consacrée aux richesses des bibliothèques médiévales des plus importantes abbayes cisterciennes de Rhénanie. Le présent catalogue rend compte de cette exposition. Il est divisé en 19 chapitres consacrés à 19 monastères (10 d’hommes et 9 de femmes) fondés entre 1123 et 1291-1293, qui se situent tous dans la filiation de Clairvaux ou de Morimond, elles-mêmes « filles » de Cîteaux. Chacun de ces chapitres donne un aperçu sommaire de l’histoire de l’abbaye (et parfois de sa bibliothèque), suivi d’une présentation d’objets qui y furent en usage : des manuscrits surtout, principalement liturgiques, dont la confection s’échelonne du milieu du XIIe à la fin du XVe siècleet qui, pour la plupart, sont d’origine locale; mais aussi des incunables, des pièces d’archives (cartulaire, censier, chartes) et des œuvres d’art (sculptures, vitraux, objets liturgiques). Au total, le catalogue décrit 92 objets, presque tous reproduits en couleurs. Ces notices sont précédées de deux contributions : l’une de H. J. Roth sur l’histoire des cisterciens rhénans (p. 15-24), l’autre de U. Nilgen sur l’enluminure à Cîteaux à l’époque d’Étienne Harding (p. 25-46, où l’A. reprend une interprétation des miniatures qui ne fait pas l’unanimité). Il faut dire que l’exposition a bénéficié du prêt exceptionnel, accordé par la ville de Dijon, de plusieurs mss enluminés à Cîteaux à cette époque (Dijon, BM, ms. 14,169,173,641 et, plus tardif, 68); les premières descriptions du catalogue sont consacrées à ces chefs-d’œuvre de l’enluminure médiévale. Si la place accordée à ces manuscrits prestigieux se comprend bien dans le cadre d’une exposition destinée au grand public, elle présente néanmoins un caractère artificiel dans la mesure où, précisément, les manuscrits cisterciens de Rhénanie n’offrent guère de rapprochements avec ces créations; du strict point de vue scientifique, il aurait sans doute été préférable que les promoteurs de l’exposition se penchent davantage sur les modèles des scribes et des enlumineurs rhénans, et sur les influences directes qu’ils ont subies (par exemple celle de Clairvaux, passée sous silence). Il n’en reste pas moins que ce catalogue offre un panorama général de la production manuscrite dans le monde rhénan et, à ce titre, mérite le détour.

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Xavier HERMAND

Thomas DESWARTE, De la destruction à la restauration. L’idéologie du royaume d’Oviedo-León (VIIIe-XIe siècles), Turnhout, Brepols, 2003; 1 vol. in-4°, XIII-411p. (Cultural Encounters in Late Antiquity and the Middle Ages, 3). ISBN : 2-503-51305-0. Prix : €80,00.

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Reprenant sous une forme actualisée et quelque peu condensée la thèse de doctorat soutenue en 2000 par l’A. à l’Université de Paris-IV, l’ouvrage de Th. Deswarte s’attache à étudier le développement d’une idéologie spécifique dans le royaume asturo-léonais, né au VIIIe siècle de la disparition de l’Espagne wisigothique à la suite de la conquête arabo-berbère de 711. Rien de tel n’existait jusqu’alors pour une période où l’historiographie s’en tient le plus souvent à un simple débat sur l’origine de la dynamique désignée depuis près de deux siècles sous le nom de Reconquête. À cette question, le livre apporte d’intéressants éléments, mais il ne s’y limite pas, choisissant plus largement de pénétrer le monde de la pensée des chrétiens hispaniques du haut Moyen Âge, ce thought-world, dont R. Fletcher signalait voici quelque vingt ans combien il était encore méconnu. Mobilisant un riche éventail de sources qui, au-delà des annales et des chroniques ordinairement sollicitées, recourt à des documents diplomatiques, hagiographiques, liturgiques, épigraphiques, numismatiques ou encore artistiques, Th. D. s’est donné les moyens de mettre au jour l’idéologie du royaume d’Oviedo-León, cet ensemble d’idées qui, constitué en doctrine, dénote, comme l’introduction le précise d’emblée, une certaine vision du monde susceptible de justifier l’action.

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Divisé en trois parties, dont les deux premières sont chronologiques, l’ouvrage explore d’abord la création d’une royauté qui, entre les VIIIe et IXe siècles, se pose progressivement en héritière du pouvoir romano-wisigothique, auquel elle emprunte, outre son cérémonial curial, le principe d’une capitale qui fait d’Oviedo l’émule de Tolède. Développée de façon précoce, cette pensée restauratrice se poursuit par delà le règne d’Alphonse III qui, avec l’annonce de la libération de l’Espagne pour l’année 884, en constitue un premier apogée. Les Xe et XIe siècles, qui forment la trame de la deuxième partie du livre, sont ainsi étudiés dans l’optique d’un rétablissement de l’empire d’Espagne au profit de rois qui, désormais installés à León, parviennent peu à peu à se réapproprier en termes à la fois réels et symboliques l’héritage gothique. Lorsque Tolède tombe en 1085 aux mains d’Alphonse VI, la vieille idéologie asturo-léonaise est parvenue à la parfaite maturité. C’est donc très logiquement que Th. D., dans une dernière partie qui casse avec la chronologie, en analyse les principaux éléments structurants, révélant combien l’œuvre de restauration chrétienne, dont la conquête n’est qu’un aspect, cherche en réalité à améliorer le passé avec lequel elle prétend renouer.

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L’ouvrage, on l’aura compris, est porteur d’une thèse. Nourri d’une très bonne connaissance de la bibliographie et servi par une attention constante pour le vocabulaire, il parvient à démontrer que l’idéologie créée dans le royaume asturoléonais est beaucoup plus complexe que l’on tend communément à le représenter. Qu’Alphonse VII puisse au détour d’une page être tenu pour le fils d’Alphonse VI et que demeurent certaines coquilles sans doute évitables n’importe que très peu. On peut bien sûr regretter le traitement accordé aux chrétiens vivant en al-Andalus, dont le rôle culturel est par trop minoré, ou même réfuter l’affirmation rapide qui pose l’onction royale comme une pratique usuelle dès les Xe et XIe siècles. De telles réserves ne doivent pourtant pas occulter l’essentiel : l’ouvrage de Th. D. est bel et bien une contribution importante à l’histoire de l’Espagne du haut Moyen Âge. Sous quelque biais que l’on aborde un tel champ, force est désormais d’y puiser matière à enseignement et à réflexion.

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Philippe JOSSERAND

La Normandie et l’Angleterre au Moyen Âge. Colloque de Cerisy-la-Salle, 4-7 octobre 2001. Actes publiés sous la dir. de Pierre BOUET et de Véronique GAZEAU, Caen, Publ. du CRAHM-Université de Caen-Basse-Normandie, 2003 ; 1 vol. in-8°, 368 p. ISBN : 2-902685-14-9. Prix : €31,80.

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Les rapports entre l’Angleterre et la Normandie au Moyen Âge constituent un des thèmes les plus débattus de l’histoire des relations trans-Manche : peut-on encore parler d’un « Empire normand » ? L’étude comparée des deux terres a-t-elle un sens ? Et quelles sont les voies qui nous permettent d’approcher leurs rapports de manière renouvelée ? Dix ans après le colloque de Reading sur la question [1][1] England and Normandy in the Middle Ages, éd. D. BATES..., celui de CerisylaSalle est venu renouveler la problématique. Le temps fort des relations entre la Normandie et l’Angleterre dans le domaine culturel se situe peut-être au XIe siècle, lequel apparaît comme le moment privilégié d’une influence réciproque et d’un enrichissement mutuel des deux terres dans le domaine de la production des manuscrits (R. Gameson). Cette période apparaît également décisive dans le processus de transformation des élites : inspirée par les travaux de K.F. Werner sur la noblesse, K. Keats-Rohan met en valeur l’identité d’une noblesse qui repose sur la détention d’offices publics comme sur ses liens avec la dynastie régnante en Normandie, alors que P. Bauduin souligne la hiérarchisation de la dynastie ducale qui semble consécutive à 1066. L’accent mis sur la période haute des relations entre la Normandie et l’Angleterre est renforcé par une datation nouvelle du processus de séparation politique entre le duché et le royaume. Loin d’être inauguré par la conquête du duché par Philippe Auguste, ce processus commença peut-être très tôt, dès le règne d’Henri Ier. Ce fut la politique successorale de ce roi qui livra la Normandie aux Angevins mais, dans le contexte d’une légitimité mal assurée, son action en Normandie, marquée par une politique de répression qui aliéna les élites normandes, avait déjà eu des conséquences fâcheuses (J. Green). La désaffection normande à l’égard de la dynastie régnant en Angleterre et en Normandie ne fut pas enrayée par l’accession au trône des Angevins. N. Vincent démontre que la cour d’Henri II en Normandie était fréquentée par les élites possessionnées des deux côtés de la Manche, au détriment des élites normandes, une évolution qui augurait mal de leur fidélité dans un contexte de tension entre les rois de France et d’Angleterre. La politique d’exploitation financière du duché mise en place par les conseillers de Richard Cœur de Lion, basée sur la multiplication des prêts forcés, des taxes et des aides, ne pouvait également qu’avoir des conséquences négatives sur le comportement politique des Normands (V. Moss).

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La mainmise de Philippe Auguste sur la Normandie ouvrit une période de conflit tour à tour ouvert et larvé entre les deux royaumes, l’absence d’une paix définitive avant le milieu du siècle ne permettant pas la restitution des terres confisquées, désignées en Angleterre sous l’appellation terre Normannorum. Les stratégies adoptées par les familles seigneuriales possessionnées des deux côtés de la Manche afin de conserver leurs patrimoines, par exemple en privilégiant un membre du groupe, ou en répartissant les terres au sein du groupe familial (K. Thompson et D. Power), ne sont pas sans rappeler les stratégies suivies par les familles d’exilés pour maintenir l’intégrité de leurs héritages (E. Van Houts). L’idée de la séparation, sanctionnée par l’interdiction de la double mouvance par Louis IX en 1244, puis par une décision équivalente en Angleterre, finit par s’implanter dans les esprits, une évolution sans doute encouragée par l’usage systématique des terres confisquées comme source de patronage. L’exemple des destinées du patrimoine anglais de l’abbaye de Saint-Pierre de Préaux, finalement dispersé en 1390, illustre également les difficultés rencontrées par les établissements ecclésiastiques normands mais, également, la possibilité, pour eux, d’adopter des stratégies plus souples que les familles seigneuriales (D. Rouet).

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Le troisième temps fort des relations entre l’Angleterre et la Normandie est constitué par la conquête puis par l’occupation du duché par les Lancastre. Harfleur tint une place singulière dans l’imaginaire politique anglais comme dans les stratégies d’occupation du duché : les expulsions et les confiscations qui marquèrent la présence anglaise à Harfleur, sur le modèle de Calais (A. Curry), semblent contraster avec la présence plus diffuse des Anglais à Rouen, analysée par Ph. Cailleux grâce à l’étude des archives du tabellionage rouennais. La tiédeur de l’adhésion des élites rouennaises à l’occupation se trouve cependant reflétée dans l’absence d’alliances matrimoniales avec les Anglais, plutôt réservées à la bourgeoisie de second rang. J.Ph. Genet démontre, par contre, la pleine adhésion des élites anglaises à l’entreprise militaire d’Henri V, grâce à une étude de l’activité guerrière des Membres du Parlement. Les raisons de l’absence d’un discours légitimant la conquête dans la propagande officielle restent, malgré tout, à analyser, un phénomène que l’A. suggère de mettre en rapport avec la difficulté de tenir un discours sur la légitimité de la dynastie lancastre. Finalement, les opportunités représentées par la Normandie pour les élites françaises, après 1450, sont illustrées par l’activité de Pierre de Brézé, grand seigneur angevin, dont l’administration de la Normandie, après sa nomination au sénéchalat en 1451, fut marquée par une activité navale intense : toutefois, la guerre de course organisée sous la direction de Brézé avait avant tout pour but la maîtrise des mers et la sécurité de la Normandie, et non le profit personnel (Ph. Contamine).

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On peut regretter que, à l’exception de la contribution d’O. de Laborderie sur la mémoire de la Normandie dans les rouleaux généalogiques, qui démontre la résurgence du souvenir des origines normandes dans cette littérature en vernaculaire destinée à la noblesse anglaise, la seconde moitié du XIIIe siècle et le début du XIVe siècle soient peu représentés dans ce beau volume. Entre une période dominée par les politiques hostiles des rois de France et d’Angleterre, qui empêchèrent le maintien de patrimoines des deux côtés de la Manche, conduisant à leur désintégration finale au cours de la décennie 1240, et le monde de Raoul d’Eu, mort dans un tournoi en 1345, connétable de France, mais également grand seigneur anglais, et familier des cours de France et d’Angleterre (E. Lebailly), que s’est-il passé ? On devine que le Traité de Paris de 1259 conduisit à une redistribution des cartes et à une normalisation de la situation diplomatique qui autorisa peut-être, dans un second temps, une reprise de la constitution de patrimoines trans-Manche. L’ensemble du volume constitue cependant une contribution majeure à la compréhension des relations entre la Normandie et l’Angleterre et, plus largement, entre la France et l’Angleterre.

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Frédérique LACHAUD

The Durham Liber vitae and its context, éd. David ROLLASON, A.J. PIPER, Margaret HARVEY, Lynda ROLLASON, Woodbridge, Boydell, 2004 ; 1 vol. in-8°, XVI-260 p. (Regions and Regionalism in History, 1). ISBN : 1-84383-06-04. Prix : GBP 55 ; USD 99.

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L’ouvrage est le premier d’une collection dont le but (précisé p. II) est double : 1) se faire l’écho de l’intérêt aussi bien des chercheurs que d’un public plus vaste pour le passé des régions et l’encourager; 2) conduire cette recherche en la replaçant dans un contexte plus large, national et international. Il remplit ses objectifs. Le Liber Vitae de Durham est particulièrement précieux car il n’existe en Angleterre que trois autres documents de ce type. La publication dont on rend compte ici se compose de trois parties suivies d’un index. La première est une étude du manuscrit par deux spécialistes éminents de la codicologie anglaise, C. Tite et M. Gullick. La deuxième retrace l’histoire et le contenu du Liber depuis ses origines. La troisième replace l’œuvre dans le contexte : étude comparée avec les documents comparables, anglais ou conservés sur le continent, ce qui permet de resserrer la définition de ce genre de source. Au total 16 contributions suivies d’un index.

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Le manuscrit original qui se trouve aujourd’hui à la British Library (Cotton Domitian VII) provient de la célèbre collection du collectionneur du XVIIe s. Robert Cotton dont C. Tite nous rappelle qu’il avait acquis un millier de manuscrits, sans que l’on sache ici comment celui-ci était entré dans sa bibliothèque passée plus tard dans les collections nationales. Ce Liber de 86 folios a été commencé au milieu du IXe s. et a été complété jusqu’à la Réformation. Il est d’autant plus précieux que la plupart de ces ouvrages ont disparu en Angleterre au moment de la Réforme (1536-1540), elle-même suivie d’une deuxième étape destructrice, la dissolution des confraternités (1547-1548), les protestants rejetant la doctrine de l’intercession. Il se distingue également par son luxe (il utilise l’or et l’argent).

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Les origines du Liber ne sont pas très sûres. Il a été commencé soit à Lindisfarne, siège épiscopal qui a précédé la création de l’évêché monastique de Durham, et qui, sous le coup des invasions des Vikings, a été déserté en 875, soit, plus probablement, à Yearmouth ou Jarrow. C’est à partir de ces deux monastères, réformés au XIe s., que l’évêché de Durham a été lui-même réformé au XIe s. par l’évêque Guillaume de Saint-Calais qui a fait venir des bénédictins. Dès lors la localisation et la datation sont sûres. Le manuscrit porte la liste des moines présents sous l’épiscopat de Ranulf Flambard († 1128). La fonction du Livre est redéfinie : il devient le livre de confraternité de Durham et il a servi jusqu’en 1539. Plusieurs articles sont consacrés au stock onomastique considérable contenu dans le Liber, des milliers de noms scandinaves, anglo-normands, écossais, aux noms des moines de 1083 au XVIe s., étudiés par les divers spécialistes. Signalons encore que les noms de personnes autres que moines, associées à leurs prières, entrés entre 1300 et la dissolution s’élèvent à 1688. Le document est ensuite comparé aux livres de confraternités continentaux (dont ceux de Saint-Gall ou de Remiremont). Un article est spécialement consacré au martyrologe/nécrologe du Mont Saint-Michel. Les dernières contributions apportent une réflexion utile sur les critères qui ont été introduits par la recherche moderne pour distinguer les uns des autres ces types littéraires parents que sont les obituaires, les nécrologes, les martyrologes, les livres de confraternité. Qu’est-ce qu’une confraternité ? Comment est conservée la mémoire dans le Yorkshire ?

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Si, au sens étroit, comme on nous le rappelle (p. 53), un Liber Vitae est une compilation qui n’a de sens que pour la maison qui le rédige, dans ce travail érudit tout le monde, les spécialistes de la codicologie, de l’anthroponymie ou de ce genre littéraire voué à conserver le souvenir des morts comme des bienfaiteurs vivants, ou encore les historiens de l’art et les linguistes, peuvent trouver leur bonheur, en attendant la parution du fac-similé et de l’édition savante annoncés pour 2007 et qui remplaceront l’édition médiocre de 1841.

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Paulette L’HERMITE-LECLERCQ

Les justices de village. Administration et justices locales de la fin du Moyen Âge à la Révolution. Actes du colloque d’Angers des 26 et 27 octobre 2001, éd. François BRIZAY, Antoine FOLLAIN et Véronique SARRAZIN, Rennes, P.U. Rennes, 2002 ; 1 vol. in-8°, 430 p. (Histoire). ISBN : 2-86847-754-2. Prix : €24,00.

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Ce recueil consacre au Moyen Âge une place secondaire, mais on ne saurait trop recommander la lecture de cet ouvrage qui est un instrument de travail commode et synthétique fondé sur une problématique renouvelée.

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La bibliographie, classée par thèmes et riche de plusieurs centaines de titres, et le rapport de synthèse, fait par A. Follain, embrassent la longue durée. Mais des recherches menées sur les justices seigneuriales, très peu concernent le Moyen Âge (3 thèses de droit ou d’histoire sur 17).

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Longtemps laissée aux seuls historiens du droit, la question des justices seigneuriales (soit l’essentiel des justices de villages) a souffert de l’anathème prononcé contre elles par Ch. Loyseau en 1609. Elle a été relancée depuis une dizaine d’années sous l’impulsion de centres de recherche sis à Angers et à Dijon, mais avec une orientation sociale influencée par l’actualité. Ces justices étaient-elles alors la « justice de proximité », rouage important de la régulation et que l’on veut réinventer ? N’étaient-elles que le « bras armé de la seigneurie » ou jouaient-elles le rôle d’un service public ?

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La réponse est forcément nuancée, car ces justices ont traversé les siècles et appliqué les diverses coutumes locales. Cependant un lent mouvement d’intégration se fait jour à partir du règne de François Ier, accéléré par les ordonnances de Louis XIV, créant un système chapeauté par la justice royale et appliquant les mêmes méthodes, surtout au criminel. En 1789, les Cahiers de Doléances des paysans ne demanderont pas la suppression de ces justices mais leur amendement.

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Vols de bois et divagation de chèvres, le quotidien de la justice seigneuriale en Velay au XVe siècle: sous ce titre, L. Cornu donne, d’une plume alerte, une image concrète et vivante du fonctionnement de la justice dans la Commanderie de Chantoin appartenant aux frères hospitaliers. Trois villages, environ 60 familles (bien connues grâce aux terriers), un tribunal formé de quatre personnages et qui se déplace d’un village à l’autre pour tenir séance (de cinq à quinze fois l’an). Les délits les plus fréquents sont le vol de bois dans les forêts de la Commanderie, les divagations d’animaux et les injures (le troisième délit en nombre). Un villageois insulté par un voisin s’adresse sans hésitation à la justice (ce qui évite à l’affaire de dégénérer en rixe). Car il y a deux choses impardonnables aux yeux des habitants : l’injure et le cambriolage. En revanche, voler aux seigneurs des arbres entiers, laisser le bétail pâturer les biens d’autrui, sont punis de lourdes amendes mais ne soulèvent pas la réprobation.

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Cette justice, présente au village et qui règle les affaires en moins d’un an, semble bien acceptée. Il en est de même à Murol (Auvergne) étudié par P. Charbonnier. La cour règle la majorité des causes en une ou deux séances et son fonctionnement ne vaut au seigneur ni profit ni bénéfice. Mais lorsque survient une crise qui oblige les paysans à emprunter, ce qui est le cas au XVIe siècle, le tribunal est encombré d’affaires relatives à l’endettement.

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En Auvergne comme en Velay et comme en bien d’autres provinces, l’infrajudiciaire tient une place considérable et c’est là le premier échelon de la « justice de paix » dont les tribunaux seigneuriaux de village forment le second degré.

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Marie-Thérèse LORCIN

Joanna H. DRELL, Kinship and Conquest. Family Strategies in the Principality of Salerno during the Norman Period, 1077-1194, Ithaca-Londres, Cornell U.P., 2002 ; 1vol. in-8°, XII-245 p. ISBN : 0-8014-3878-0. Prix : USD47,50.

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Le livre se recommande de la « legal anthropology » ; son sujet s’inspire de celui du livre de P. Skinner [1][1] Family Power in Southern Italy : The Duchy of Gaeta..., mais il s’appuie sur l’inépuisable fonds documentaire des archives de l’abbaye de Cava, encore en grande majorité inédit.

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Le livre s’articule en trois parties : la noblesse salernitaine; propriété et parenté (mariage, héritage); le « réseau flexible » de la parenté; il se clôt sur six appendices et des tableaux généalogiques. Dans la première partie, l’A. cherche à définir les contours de la « noblesse » salernitaine et réussit à circonscrire les quelques familles qui dominent; elles sont apparentées à l’ancienne famille princière et aux Hauteville et se comportent soit à la manière lombarde (avec succession de tous les héritiers), soit à la manière franque, indépendamment de leur origine officielle. Elle montre ensuite comment on réussit dans cette zone (mieux que dans d’autres) à assouplir les préceptes de la loi lombarde concernant le statut de la femme. Si on n’observe pas de mutation de la famille large à la dynastie patrilinéaire, on note touteois une tendance vers ce modèle. La législation royale, contre laquelle les aristocrates s’insurgent, contribue en fait à protéger leurs biens, sinon les dynasties elles-mêmes. La mémoire familiale est plus longue dans les grandes familles lombardes, les solidarités plus larges dans la petite aristocratie. L’A. conclut d’ailleurs, se référant aux travaux d’H. Bresc et de G. Delille, que l’Italie méridionale présente, de ce point de vue, une originalité persistante.

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On regrette quelques développements trop longs sur des sujets déjà connus : changement de valeur du titre comtal, lié à la famille chez les Lombards, au comté territorial à l’époque normande ; les Normands, venus en Italie dans un souci de promotion sociale, ne se vantaient pas de leurs origines familiales. Mais on voit que l’ouvrage ne manque pas d’intérêt : de semblables analyses pourraient être faites en d’autres régions du royaume de Sicile, dont l’A. souligne à juste titre la complexité.

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Jean-Marie MARTIN

Peggy MCCRACKEN, The Curse of Eve, the Wound of the Hero. Blood, Gender, and Medieval Literature, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2003 ; 1 vol. in-8°, XII-178 p. (The Middle Ages Series). ISBN : 0-8122-3713-7. Prix : actuellement USD 31,16 ; GBP 25,50.

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Étudiant le rôle du sang au sein des valeurs médiévales et dans la distinction des sexes, P. McCracken nous convie à une relecture d’œuvres médiévales variées, relevant des sphères littéraire, historique, médicale et religieuse afin de définir le sang féminin. Jouissant d’une excellente réputation, son homologue masculin n’est évoqué trop souvent qu’en filigrane ou en contrepoint.

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Partant du lieu commun selon lequel un écoulement sanguin régulier distingue les femmes des hommes depuis le péché originel, l’A. rappelle dans un premier chapitre l’ambivalence du sang féminin, évoquant le sang pur des vierges, le sang impur de la parturiente et le sang souillé des menstruations, pourtant apte à soigner les lépreux. Si le sang féminin peut avoir des vertus, à l’instar de celui de la sœur de Perceval dans La queste del saint Graal, il fait de la femme un martyr dont la mort n’a qu’une dimension très limitée et ponctuelle. Le sang féminin ne donne pas naissance à des mythes porteurs d’un ordre social, qu’un sang viril maîtrisé irrigue. Ce dernier défend et exalte la vaillance et la justice ; les narrations de batailles le confirment, rejetant à leurs marges le sang féminin, symbole de reproduction et de fertilité. Selon P.McC., le sang est donc sexué. Masculin, il bénéficie d’un regard laudatif et relève de la sphère publique ; féminin, intime, il doit être dissimulé et réservé à la sphère privée, même dans les récits actualisant des femmes guerrières. Les mâles blessures font toutefois pâle figure dans ce deuxième chapitre consacré aux discordances de la malédiction d’Ève sur le champ de bataille.

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Dans un troisième temps, l’A. démontre encore l’aspect sexué du sang dans la manière même de faire couler celui des enfants, les mères, de Médée à Philomena, anéantissant leur engeance par vengeance, alors que les pères, du Vieux Testament à Ami et Amile, la sacrifient à des causes plus élevées. Si les sangs masculins et féminins sont tous deux rejetés par la mer dans Jourdain de Blaye, le premier, versé délibérément, constitue un symbole d’héroïsme et se distingue du second, échappé du corps d’Oriabel lors de son accouchement et assimilé à une souillure.

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L’impureté avérée d’un sang féminin s’écoulant involontairement s’actualise dans la croyance selon laquelle la conception d’un enfant durant les menstruations ne peut qu’engendrer un monstre ; c’est ce que suggère le titre du chapitre 4 consacré au Roman du Comte d’Anjou, bien que ce récit ne se donne aucunement à lire ainsi et que l’A. lui-même reconnaisse : « there is no way to prove such a reading » (p. 67). Que cette œuvre porte une attention accrue au sang maternel, à sa problématique transmission héréditaire, à l’allaitement et à la nécessité des soins lustraux promulgués en gésine, est en revanche pertinent et appuie selon nous le regard concret d’un auteur de style gothique respectueux de la nature féminine. Cette réalité s’impose avec plus de force encore lors des scènes d’accouchement étudiées en chapitre 5, scènes féminines prenant en considération l’essentiel legs maternel en présentant un enfant issu du sang de la mère.

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L’opposition des sangs masculin et féminin est enfin dépassée dans la blessure du roi pêcheur et dans le saignement comparable des femmes et des juifs, alors que le sang mâle trouve son accomplissement héroïque et sacrificiel dans l’Eucharistie.

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L’ouvrage se clôt sur quelques pages consacrées à l’amour, la saignée et le mal dans Equitan. Accompagné d’une bibliographie, de notes en fin de volume et d’un index, cet ouvrage clair réunit donc des textes sanglants illustrant la distinction biologique, naturelle et culturelle des sexes au Moyen Âge, extraits que l’on aurait néanmoins souhaité voir analysés plus en profondeur.

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Lydie LOUISON

Building Legitimacy, Political Discourses and Forms of Legitimation in Medieval Societies, éd. Isabel ALFONSO, Hugh KENNEDY et Julio ESCALONA, Leyde-Boston, Brill, 2004 ; 1 vol. in-8°, XXIII-359 p. (The Medieval Mediterranean Peoples. Economies and Cultures, 400-1500, 53). ISBN : 90-04-13305-4. Prix : €93,00; USD 116.

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Cet ouvrage rassemble des études relatives aux multiples manières mises en œuvre par les pouvoirs politiques, au Moyen Âge, pour se rendre légitimes, ainsi qu’aux discours permettant de proclamer cette légitimité. Elles sont le fruit d’un projet de recherche de l’Instituto de Historia (CSIC, Madrid) et du Department of Mediaeval History of the University of St. Andrews (U.K.), ayant débouché sur un Symposium (St. Andrews, mars 2001), dont l’essentiel des communications est rassemblé ici. L’accent est mis sur l’espace méditerranéen (Castille, Italie et France), sans toutefois exclure les perspectives comparatistes avec l’Angleterre et la Pologne, et ceci dans un vaste champ chronologique, VIIe-XVe s. Deux concepts, légitimité et légitimation, se trouvent au cœur de la réflexion : celui de légitimité, structure légale, reconnue et établie, attribut suprême de toute autorité politique, renvoie aussi à un ensemble de valeurs, à cette « Alchimie sociale » chère à P. Bourdieu qui permet de rendre acceptable la violence inhérente à tout exercice du pouvoir; quant au concept de légitimation, processus de compétition pour le pouvoir, il permet d’examiner comment se construit la légitimité dans des contextes spécifiques et comment son contenu est débattu, accepté ou rejeté. Les stratégies des groupes qui participent à la création, à la diffusion ou au rejet de la légitimité politique sont également prises en compte.

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La première partie de l’ouvrage rassemble six contributions qui examinent des exemples concrets de légitimation. P. Fouracre (Conflict, Power and Legitimation in Francia in the Late Seventh and Eight Centuries, p.3-26) compare, dans leurs continuités et leurs ruptures, les formes de légitimation développées par les Mérovingiens et les Carolingiens. Chr. Given-Wilson (Legitimation, Designation and succession to the Throne in Fourteenth-Century England, p. 89-106) examine la continuité et les changements vécus par l’Angleterre au XIVe siècle, les incertitudes de la succession royale suscitant des moments de crise, au cours desquelles se développent des arguments pour légitimer chaque candidat. I. Alfonso (Judicial Rhetoric and Political Legitimation in Medieval Leon-Castile, p.51-87) et Cr. Jular Pérez-Alfaro The King’s Face on the Territory : Royal Officers, Discourse and Legitimating Practices in Thirteenth- and Fourteenth-Century Castile, p. 107-137) étudient au contraire des situations placées sous le signe de la continuité, où la loi et les institutions jouent un rôle essentiel dans la reproduction et le maintien de l’ordre social et de l’autorité; certes, le discours légal n’est qu’un aspect des choses et, derrière l’idéal de représentation, une compétition oppose les élites locales. St. White (A Crisis of Fidelity in c. 1000 ?, p.27-49) et J.A. Jara Fuente (The Importance of Being Earnest : Urban Elites and the Distribution of Power in Castilian Towns in the Late Middle Ages, p. 139-175) montrent comment le processus de légitimation politique ne concerne pas seulement les hautes sphères du pouvoir mais pénètrent aussi le corps social, le premier à travers les normes et notions qui fondent les relations seigneur-vassal, le second au fil des groupes sociaux jouant un rôle dans l’exercice du pouvoir, l’élite urbaine qui en tient les clés et l’« élite de participation », moins aisée que la précédente, mais qui prend part au gouvernement local.

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La seconde partie de l’ouvrage rassemble cinq études qui analysent les stratégies mises en œuvre dans le discours pour légitimer ou dé-légitimer le pouvoir, les luttes pour le pouvoir s’accompagnant souvent de discours reflétant les conflits, dans lesquels la parole de l’autre est falsifiée, voire supprimée. C. Estepa (The Strengthening of Royal Power in Castile under Alfonso XI, p. 179-222) montre la stratégie du chroniqueur pour transcrire chaque épisode dans une ligne narrative qui va du chaos et de la minorité du roi jusqu’à l’ordre indispensable pour engager la lutte contre les musulmans. J. Escalona (Family Memories : Inventing Alfonso I of Asturias, p.223-262) décortique la révision des origines asturiennes dans les chroniques royales et la mise en place d’une image de rois asturiens héritiers naturels des rois wisigoths. P. Górecki (An Interpreter of Law and Power in a Region of Medieval Poland : Abbot Peter of Henryków and his Book, p.263-289) expose comment l’abbé Pierre de Henryków défend la position de son monastère en créant sa propre version du passé, dotant ainsi sa maison d’une arme idéologique puissante. P. Henriet (Political Struggle and the Legitimation of the Toledan Primacy : The Pars Lateranii Concilii, p.291-318) montre que ce texte reproduit un débat oral en falsifiant le discours de l’autre. Fr. Andrews (Albertano of Brescia, Rolandino of Padua and the Rhetoric of Legitimation, p.319-340) évoque le rôle joué dans l’évolution du gouvernement communal par une classe de lettrés.

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Christine MAZZOLI-GUINTARD

Quellen zur Reichsreform im Spätmittelalter, éd. Lorenz WEINRICH, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 2001 ; 1 vol. in-8°, 520 p. (Ausgewählte Quellen zur deutschen Geschichte des Mittelalters – Freiherr vom Stein-Gedächtnisausgabe, 39). Prix : €65,00.

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La Freiherr vom Stein-Gedächtnisausgabe poursuit son entreprise de mise à la portée d’un large public des plus importants textes de l’histoire allemande au Moyen Âge et à l’Époque moderne; consacré à la Réforme de l’Empire – un thème qui a agité les esprits des élites de l’Empire pendant tout le XVe siècle –, ce volume a pour but de reproduire les documents les plus importants qui illustrent les transformations de la « constitution » de l’Empire, depuis le règne de Sigismond de Luxembourg (1410/ 1411), au cours duquel les plaintes sur l’état délabré de l’Empire commencèrent à se multiplier, jusqu’à la diète de Worms (1495) pendant laquelle un compromis négocié entre les états de l’Empire et Maximilien permit de mettre en place des réformes institutionnelles décisives pour l’avenir du Saint Empire Romain de la nation allemande. Le maître-d’œuvre, L. Weinrich, a rassemblé comptes rendus de délibérations aux diètes, textes législatifs et normatifs, extraits des plus importants traités consacrés au thème de la réforme de l’Empire (tout ce qui relevait de la Réforme de l’Église a déjà été pris en compte par les précédents volumes de la série consacrés aux grands conciles du XVe siècle). L’ensemble est organisé en quatre grandes sections : la première contient les documents de chancellerie de l’époque de Sigismond et du court règne de son successeur Albert II; la deuxième partie reprend les passages politiques importants des traités rédigés au concile de Bâle ou sous son influence (Nicolas de Cues, Reformatio Sigismundi, Heinrich Toke, Aeneas Silvius Piccolomini); la troisième section est consacrée au long règne de Frédéric III ; enfin la quatrième traite de la diète de Worms en 1495. Conformément aux principes éditoriaux de la série, les textes latins sont reproduits en langue originale et en traduction allemande, les textes en haut allemand sans traduction mais avec des notes explicatives pour les termes difficiles. Des notes scientifiques, un index des lieux et des personnes et un index thématique font de ce livre un commode instrument de travail.

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Jean-Marie MOEGLIN

Eduard HLAWITSCHKA, Konradiner-Genealogie, unstatthafte Verwandtenehen und spätottonisch-frühsalische Thronbesetzung. Ein Rückblick auf 25 Jahre Forschungsdisput, Hanovre, Hahnsche Buchhandlung, 2003; 1 vol. in-8°, XX-220 p. (M.G.H., Studien und Texte, 32). ISBN : 3-7752-5732-2. Prix : €30,00.

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Dans un article publié en 1980 dans Deutsches Archiv sous le titre Wer war Kuno « von Öhningen »? Überlegungen zum Herzogtum Konrads von Schwaben († 997) und zur Königswahl vom Jahre 1002 A. Wolf avait défendu la thèse que le Cuno d’Öhningen évoqué dans l’Historia Welforum (entre 1167 et 1174) comme étant l’époux d’une fille de l’empereur Othon Ier appelée Richlinde serait à identifier avec le duc Conrad de Souabe mort en 997 ; sa mystérieuse épouse Richlinde – aucune fille d’Othon Ier de ce nom n’est connue – aurait été en réalité une petite-fille d’Othon Ier par l’intermédiaire de son fils Liudolf. Le duc Hermann II de Souabe, candidat malheureux à l’Empire en 1002, pouvait donc lui aussi se référer à une ascendance ottonienne à l’appui de sa candidature. L’article d’A. Wolf fit, peu après sa parution, l’objet d’une réfutation en règle de la part d’E. Hlawitschka qui jugeait acceptable l’identification de Cuno avec le duc Conrad de Souabe mais rejetait catégoriquement l’existence de cette fille ou petite-fille d’Othon Ier, Richlinde, ce qui ne remettait pas pour autant en cause une parenté des Conradiens avec le lignage ottonien, pour laquelle E.H. avançait d’autres éléments de démonstration. Le débat ne s’est pas arrêté à cette controverse du début des années 1980 ; il a été poursuivi en différentes publications, dues à A. Wolf lui-même, à l’historien américain D.C. Jackman défendant et développant la thèse d’A. Wolf en différentes publications, à J. Fried et à quelques autres encore. E.H. a estimé qu’il était nécessaire de reprendre les éléments de cette controverse érudite et de réfuter minutieusement tous les arguments donnés par ses contradicteurs. On hésite à conseiller la lecture de ce livre à ceux qui ne seraient pas des inconditionnels de la généalogie des Conradiens au Xe siècle mais les analyses d’E.H. paraissent méthodiquement irréprochables; on tremble à l’idée de la riposte que ses adversaires préparent certainement déjà !

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Jean-Marie MOEGLIN

Documents linguistiques de la Suisse romande, t. 1, Documents en langue française antérieurs à la fin du XIVe siècle conservés dans les cantons du Jura et de Berne, éd. Ernest SCHÜLE †, Rémy SCHEURER et Zygmunt MARZYS, coll. Nicolas BARRÉ, Bernadette GAVILLET, Paris, CNRS Éditions, 2002; 1 vol. in-8°, 715 p. (Documents, études et répertoires publiés par l’IRHT, 69). ISBN : 2-271-05964-X. Prix : €120,00.

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Cette superbe publication, toute dans la ligne des précédents recueils de chartes éditées dans la même collection sous l’égide du regretté J. Monfrin, nous offre quelque 300 textes majoritairement rédigés entre 1244 (7 actes sont du XIIIe s.) et 1350 (2 vont un peu au-delà), intéressant pour la plupart une région qui inclut le canton du Jura et la partie septentrionale du canton de Berne, ainsi que les parties orientales et méridionales respectivement des départements du Doubs et du Territoire de Belfort; le sud des départements de la Haute-Saône et du Haut-Rhin, ainsi que le canton de Neuchâtel, sont dans une moindre mesure également concernés. L’édition de ces documents (p.35-462) est précédée d’une introduction relativement courte (p.9-31) qui fournit les indispensables repères géographiques, historiques, linguistiques et diplomatiques, ainsi que les principes suivis pour l’établissement des textes et la confection des annexes : table des documents par lieu de dépôt et par fonds, table des noms propres (p. 467-594), glossaire (p.595-703) et trois cartes munies d’index. La plupart des actes de ce recueil, établis en grande partie par des notaires de l’officialité de Besançon, sont issus de l’Ajoie, pays situé au nord-ouest du Jura suisse, dont la capitale est Porrentruy. Z. Marzys, qui décrit très succinctement la langue de ces documents (p. 18-24), effectue des rapprochements suggestifs avec la scripta des chartes vosgiennes et les patois modernes du Jura septentrional. Il attire également l’attention sur le relatif conservatisme de ces textes en matière de déclinaison.

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Ne pouvant entrer ici dans un examen critique détaillé de ce beau travail, je me contenterai de quelques remarques. Soulignons d’abord à quel point il est précieux de disposer de ce type d’édition, propre à satisfaire les historiens aussi bien que les philologues. La table des noms propres et le monumental glossaire, mine de régionalismes, constituent des matériaux de premier plan. Pour le premier, on appréciera tout particulièrement le souci d’associer aux anthroponymes une caractérisation précise (qualité, lien de parenté ou rôle dans l’action juridique); pour le second, on se félicitera de voir bon nombre d’articles renvoyer aux dictionnaires majeurs (FEW, DEAF, TL, Gdf, etc.), ce qui facilitera considérablement les recherches ultérieures. À ce sujet, il convient de noter que les A. ont souvent fait preuve d’humilité, signalant leurs embarras d’un point d’interrogation. On pourra quelquefois juger excessive cette prudence, due au souci de définir le plus précisément possible les items en contexte (v. mettal, noise, vexel, etc.), mais l’on sait que ce point de méthode fait débat chez les lexicographes et l’on ne reprochera certainement pas aux éditeurs de faire preuve de scrupule et d’honnêteté, quand bien même leur choix s’avérerait sporadiquement contestable (un hyperonyme ferait parfois tout aussi bien l’affaire). Le choix de l’exhaustivité n’est sans doute pas toujours pertinent du point de vue sémantique (v. par ex. vin), mais le glossaire permet ainsi d’avoir un aperçu complet du vocabulaire employé. Ici ou là, quelques disparates de transcription seraient aussi à discuter (par ex. messi, 6,1 mais mes sy, 31, 5, mon sy, 31,2 mais monsy, 33,23). Quoi qu’il en soit, ainsi édités, ces textes difficiles sont accessibles à tout lecteur un tant soit peu frotté d’ancienne langue (quelques notes, peut-être, pour éclairer des passages obscurs auraient été les bienvenues) et, s’il veut s’en donner la peine, le curieux y découvrira de jolis morceaux, comme l’acte 30, vivant reportage au pays de nos ancêtres.

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Stéphane MARCOTTE

Silvia RIZZO, Ricerche sul latino umanistico, t. 1, Rome, Edizioni di Storia e Letteratura,2002 ; 1 vol. in-8°, VIII-237 p. (Storia e Letteratura. Raccolta di Studi e Testi, 213). ISBN :88-84981-04-2. Prix : €33,00.

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Cet ouvrage est le premier volume d’une somme consacrée à l’étude du latin humaniste, étude à laquelle l’A. n’a cessé de travailler depuis une vingtaine d’années. Ce premier volume, qui se veut introductif et préliminaire, aborde des problématiques sans lesquelles il est impossible de comprendre la nature du latin de la Renaissance : d’un côté, les conceptions linguistiques de l’humanisme et le rôle qu’y joue le latin, de l’autre l’organisation scolaire et les instruments pour l’étude du latin, deux aspects d’une importance fondamentale dans le cas d’une langue qui de maternelle était devenue exclusivement scolaire. Les sujets qui seront abordés par la suite s’intéresseront plus spécifiquement à la langue elle-même, à son lexique, sa syntaxe, sa phonétique, son orthographe et son style.

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Pour l’instant, le premier volume est donc divisé en deux grandes parties. La première étudie les rapports entre latin et langue « vulgaire » dans la réflexion théorique des humanistes. Dans un premier chapitre (p. 15-27), l’A. rappelle les théories médiévales de la diglossie avant de montrer, dans un deuxième, (p.29-73) que celle de Pétrarque en découle encore dans la mesure où chez lui, le choix entre latin ou italien n’implique pas un choix entre deux langues différentes, mais entre différents registres stylistiques d’une même langue. Le troisième chapitre (p.75-85) évoque le débat humaniste sur la langue parlée dans la Rome antique, débat qui révèle chez la plupart des humanistes une conscience profonde de la distance séparant le latin antique, langue vivante et maternelle, du latin moderne, fondé exclusivement sur les témoignages textuels du passé. Le quatrième chapitre enfin (p.87-118), avant celui des conclusions (p.119-121), souligne que Valla, quant à lui, s’inscrit davantage dans une lignée d’ascendance médiévale en prônant l’existence dès l’Antiquité d’un double aspect du latin, partagé entre sermo vulgaris et sermo doctus, un double aspect obscurci, mais non interrompu par la décadence médiévale. La seconde partie, consacrée à l’enseignement du latin, ne comporte que deux chapitres : l’un touche à l’organisation scolaire (p. 125-143), dans laquelle l’A. s’attache à distinguer les innovations des humanistes, innovations qui se marquent surtout à dire vrai dans le choix des canons de lecture; l’autre (p.145-206) porte sur la tradition scolaire et sur les changements que le nouvel idéal des studia humanitatis y apporte en dépit d’une persistence très nette de la tradition médiévale.

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Il faut signaler encore que l’essentiel de cet ouvrage reprend des contributions déjà publiées par ailleurs, mais qu’elles ont été refondues et réorganisées de manière assez profonde pour fournir un bel ensemble vraiment cohérent, non un recueil disparate d’articles. On ajoutera enfin que le volume comprend en appendice le texte latin de tous les passages relatifs aux problèmes discutés dans le travail (p.207-217), ainsi qu’un précieux Indice dei nomi e delle cose notevoli (p. 219-236).

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Ce beau livre intéressera avant tout les spécialistes du latin humaniste, mais il pourra aussi retenir l’attention des latinistes classiques et plus encore des médiolatinistes qui y verront tout le poids chez les humanistes de l’héritage médiéval..

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Jean MEYERS

Consilium. Teorie e pratiche del consigliare nella cultura medievale, sous la dir. de Carla CASAGRANDE, Chiara CRISCIANI et Silvana VECCHIO, Florence, SISMEL-Edizioni del Galluzzo, 2004 ; 1 vol., X-346 p. (Micrologus’ Library, 10). ISBN : 88-8450-120-2. Prix : €52,00

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L’ouvrage, qui rassemble les communications présentées lors d’un colloque tenu à Pavie en décembre 2000, comporte seize contributions. Ce sont, pour la plupart, des études ponctuelles sur des sujets spécifiques, mais l’ensemble permet d’avoir une idée des différentes acceptions que le terme prend à l’époque médiévale. Les É. distinguent dans l’avant-propos les domaines à l’intérieur desquels les contributions peuvent être réparties : le politique et institutionnel, ainsi que le religieux sont les plus représentés, mais la pratique du conseil est abordée également dans des disciplines spécifiques et dans le cadre familial. Les articles eux-même se partagent entre études concernant le « contenu » du conseil et celles qui prennent comme objet les circonstances dans lesquelles le conseil se concrétise. Curieusement le sens institutionnel du terme (délibération, et même assemblée par la confusion avec concilium) est absent et l’acception proprement juridique n’est abordée que de manière marginale, mais magistralement, par deux contributions documentées et pédagogiquement très claires : celle de M. Ascheri (Il consilium dei giuristi medievali, p.243-258), et celle sur la tradition hébraïque de S. Nagel (Il consilium nella letteratura ebraica medievale : la tradizione dei responsa rabbinici, p.299-325).

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En effet le terme consilium renvoie à des réalités fort différentes pendant la période médiévale. Tout d’abord, cela va de soi, à l’un des piliers de l’organisation féodale, mais qui n’est pas abordé ici de front, plutôt par ses « retombées » littéraires. C’est ainsi que M. Cristiani (Ego sapientia, habito in consilio. Proverbia VIII, 12-16 nella teologia politica carolingia, p.125-138) présente une étude de la Sagesse, principe même de toute vertu, dans les miroirs aux princes carolingiens. « La sapientia costituisce il fondamento obiettivo, razionale del regere, che si identifica in profondità con il docere, ma che può essere soltanto dono divino » (p.128). Elle doit donc être assimilée à la volonté divine « come origine e fonte di ogni virtù, nella segreta intimità della cogitatio et del consilium, nel mistero del dono individuale della grazia » (p. 129), et cela entraîne la nécessité d’une médiation sacerdotale (cf. p. 134). E. Artifoni (Prudenza del consigliare. L’educazione del cittadino nel Liber consolationis et consilii d’Albertano da Brescia (1246), p.195-216), après avoir présenté l’ouvrage, montre que c’est par l’évaluation de différents conseils et avis que l’on arrive à une bonne éthique ; il montre surtout comment « le dinamiche consiliari disegnate da Albertano sono in parte esemplate sul modello di una realtà istituzionale concreta […] un sistema podestarile-consiliare » (p. 202). L’étude de St. J. Williams (Giving Advice and Taking It : The Reception by Rulers of the Pseudo-Aristotelian Secretum Secretorum as a Speculum Principis, p.139-180) se situe elle aussi sur un plan théorique. À propos du Secretum secretorum, l’A. pose trois questions : quels gouvernants l’ont possédé et l’ont lu, et en quoi l’ouvrage les a-t-il influencés ? D’un parallèle avec le De regimine principum de Gilles de Rome, il ressort que non seulement peu de gouvernants avaient la capacité de comprendre le texte ; encore moins avaient-ils le temps de le lire, et que posséder un ouvrage ne veut pas dire l’utiliser. L’article est suivi d’une liste très intéressante de témoignages à propos des princes de la chrétienté du XIIIe au XVe s. qui ont possédé ou lu ces deux œuvres (en latin ou en traduction vernaculaire ; 170 entrées environ, comprenant de nombreuses cotes de manuscrits).

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Si la manière dont les souverains ont fait appel à des conseillers – fondement et justification de leur démarche politique, voir par exemple les chroniques de Froissart – n’est pas abordée dans le volume, à la pratique du conseil, et à sa signification, est consacrée l’étude d’A. Paravicini Bagliani concernant la curie pontificale, (De fratrum nostrorum consilio. La plenitudo potestatis del papa ha bisogno di consigli ?, p.181-194). Comme l’indique l’absence très fréquente de la formule rituelle dans les actes pontificaux, de fratrum nostrorum consilio et voluntate commune, même si les papes se réfèrent au consilium cardinalice, en vertu de leur plenitudo potestatis ils n’y ont que rarement recours et de manière variable selon les pontificats. Un exemple est donné par l’adoption de la célèbre constitution de Grégoire X de 1274, instituant le conclave grâce à l’appui des évêques et contre l’avis des cardinaux. En dernier lieu l’étude de quelques exemples tirés du pontificat de Boniface VIII montre comment ce dernier recourt au consistoire uniquement dans un but utilitaire pour que ses décisions puissent s’appliquer.

221

Les deux contributions de Cl. Fiocchi (Il principe e il filosofo. Consilia fiscali alla corte di Carlo V : Nicolas Oresme e Évrart de Tremaugon, p. 217-227) et St. Simonetta (Il principe e il filosofo. II : Consulenti fiscali al servizio di Sua Maestà, p. 229-241) concernent les conseils fiscaux adressés aux rois de France et d’Angleterre au XIVe siècle. Oresme insiste surtout sur ce que le roi ne doit pas faire : muer les monnaies car il viole alors l’accord entre le roi et le peuple; par contre il peut emprunter à ses sujets en cas de besoin. Pour Évrart de Tremaugon, le roi a la possibilité de prendre toute mesure nécessaire à la défense du bien public. Dans les deux cas, le prince a besoin de conseillers pour agir correctement. Du côte anglais, aussi bien Guillaume d’Ockham que Wycliff montrent que, lorsqu’il s’agit de défendre le bien public, c’est le moins utile qui doit être taxé, c’est-à-dire les biens ecclésiastiques.

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Le deuxième domaine, le religieux, est celui qui a suscité le plus d’études. Ici consilium est vu comme un don de l’Esprit-Saint, et l’attitude à l’égard du conseil se présente alors avec le sens d’aide dans le choix ; mais le conseil prend également la signification d’avis, volonté, d’une part, de suggestion, exhortation donc direction spirituelle, de l’autre. Pour C. Casagrande (Virtù della prudenza e dono del consiglio, p. 1-14), avant d’être un devoir de l’homme vertueux, demander conseil – sur le plan personnel, social, politique – est une nécessité, et la société médiévale est continuellement en consultation. Demander conseil cependant est une condition de la vertu mais non une vertu en soi. Pour cela il faut procéder essentiellement avec prudence, mais aussi sagesse, expérience, bienveillance, feauté. Cela relève d’un des dons de l’Esprit-Saint : « il dono del consiglio può guidare tutte le fasi del consigliare : la richiesta del parere, la scelta del consigliere, l’atto di dare un consiglio, il giudizio sul consiglio dato, la fiducia nel consiglio ricevuto » (p.12). M.L. Picascia (La concezione teologica di donum consilii. Patristica latina e cultura monastica del XII secolo, p.15-32) étudie le consilium en tant qu’un des dons du Saint-Esprit dans la tradition biblique, patristique et dans la culture monastique du XIIe s., en particulier chez les moines bénédictins Rupert de Deutz et Gerhoch de Reichersberg. S. Vecchio (Precetti e consigli nella teologia del XIII secolo, p.33-56) s’intéresse au débat sur le rapport entre précepts et conseils évangéliques, débat qui a eu lieu au XIIe s. pendant la période qui a abouti à la systématisation thomiste. B. Faes de Mottoni (Profezia e consilium : Deus mutat sententiam, non consilium, p. 57-76) traite de la glose à Is, 38,1 (Isaïe prophétise sa mort à Ézéchias, alors que, fléchi par sa repentance, Dieu le laisse en vie) de Grégoire le Grand à Thomas d’Aquin sur le problème de concilier la volonté immuable de Dieu (consilium) et son intervention en contradiction avec celle-ci (sententia). G. Zarri (Dal consilium spirituale alla discretio spirituum. Teorie e pratica della direzione spirituale tra i secoli XIII e XV, p.77-107) étudie la tradition de la direction spirituelle depuis les débuts de la tradition monastique occidentale jusqu’aux traités de Jean Gerson.

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Deux contributions traitent du conseil dans des domaines spécifiques, la pratique médicale et celle des arts magiques : Ch. Crisciani, Consilia, responsi, consulti. I pareri del medico tra insegnamento e professione (p.259-279), et V. Perrone Compagni, Precetti della magia, consigli sulla magia (p. 281-298).

224

Enfin une dernière étude est consacrée au conseil dans le cadre familial : D. Ruhe (Hiérarchies et stratégies. Le conseil en famille, p.109-123) l’entreprend sous deux aspects très différenciés. Après avoir examiné rapidement le devoir de conseil dans le droit féodal (auxilium et consilium), d’après la Chanson de Roland, elle survole quelques manuels – notamment le Chastoiement d’un pere a son fils et le Mesnagier de Paris (surtout dans ce qu’il emprunte au Livre de Melibee et Prudence) – dont le but est « d’orienter dans toutes les situations de la vie, d’aider à prendre des décisions et de donner des directives pour le bien-être tant au niveau individuel qu’au niveau social » (p.115). Il en ressort que le conseil est toujours soumis à l’autorité hiérarchique masculine. Deux index terminent le volume : celui des noms de personnes et celui des manuscrits.

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Nicole PONS

Bruno Berthold MEYER, Kastilien, die Staufen und das Imperium. Ein Jahrhundert politischer Kontakte im Zeichen des Kaiserstums, Husum, Matthiesen, 2002; 1 vol. in-8°, 234 p. (Historische Studien, 466). ISBN : 3-7868-1466-X. Prix : €40,00; CHF 68,50.

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Qu’en 1257 un roi de Castille briguât les suffrages des Électeurs appelés à désigner le successeur de Guillaume de Hollande à la tête du Saint-Empire ne laisse pas de surprendre. Plus surprenant encore, ce candidat inattendu n’était autre qu’Alphonse X, non pas une tête brûlée mais un souverain qualifié à juste titre de Sage, un législateur auquel la littérature juridque doit un de ses plus beaux monuments. Pour quelles raisons s’engagea-t-il dans une compétition qui l’opposait à Richard de Cornouailles, dont la présence sur ce terrain n’était guère moins inopinée que la sienne ?

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Br. B. Meyer montre qu’en 1257 il y avait déjà plus de cent ans que la Castille et les Hohenstaufen entretenaient des relations marquées par trois projets d’alliance matrimoniale – dont, il est vrai, deux seulement aboutirent. En 1152 Alphonse VI épousa Richilda, une princesse polonaise cousine de Frédéric Barberousse. En 1188, ce dernier fiança l’un de ses fils, Conrad de Rothenburg, à Bérangère, fille d’Alphonse VIII, mais le pape s’opposa fermement à cette union et contraignit le roi de Castille à y renoncer. Enfin, en 1219 Ferdinand III prit pour femme Béatrice de Souabe, qui par son père Philippe était la petite-fille de Barberousse et par sa mère avait pour grand-père le basileus Isaac Ange. Or Alphonse X était issu de cette union. Il pouvait donc se prévaloir de cette ascendance pour prétendre à l’Empire. Ce titre d’empereur n’était pas celui qu’un prédécesseur sur le trône de Castille s’était octroyé dès le Xe siècle et qui ne devait alors que manifester la prééminence de cette monarchie en Espagne. Alphonse X visait à la magistrature universelle et peut-être rêvait-il même de faire valoir ses droits en Orient comme en Occident afin de réunir à nouveau chrétientés latine et grecque. Pour arriver à ses fins, il gagna les Gibelins à sa cause et fut proclamé Imperator Romanorum à Pise, puis il fit confirmer ce choix par des électeurs du Saint-Empire qui voulaient faire pièce à Richard, désigné par une autre partie du collège électoral. Il ne parvint pas à se faire couronner par les papes, bien qu’il n’eût jamais mis en avant son appartenance à la famille des Hohenstaufen, considérée par les souverains pontifes comme une détestable engeance. Au demeurant, jamais Alphonse X ne se rendit dans les pays dont il se disait le maître. Il ne s’y intéressait guère ; ne comptait pour lui que la gloire attachée au titre impérial. Tout le contraire de Rodolphe de Habsbourg, élu en 1273. Deux ans plus tard Alphonse le Sage comprit qu’il avait mieux à faire qu’à persévérer et il s’effaça. Cette présentation rapide de sa ligne directrice n’épuise évidemment pas le contenu d’une étude minutieuse et bien menée.

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Francis RAPP

Samantha KELLY, The New Solomon. Robert of Naples (1309-1343) and Fourteenth-Century Kingship, Leyde-Boston, Brill, 2004; 1 vol. in-8°, XVIII-339 p. (The Medieval Mediterranean. Peoples, Economies and Cultures, 400-1500, 48). ISBN : 90-04-12945-6. Prix : €95,00; USD 128.

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Robert « le Sage » était le troisième fils de l’angevin Charles II (1285-1304), après Charles Martel, mort en 1245 et Saint Louis d’Anjou, décédé deux ans plus tard. Cependant Charles Martel avait laissé un fils, Carobert, roi de Hongrie, mais qui de longues années durant avait nourri des prétentions sur la couronne de Naples. Avec Robert, le monde politique de la première moitié du XIVe siècle se trouvait une fois de plus devant un acteur majeur dont toutefois la légitimité était mal assurée. De plus, à l’instar des deux fondateurs de la dynastie qui l’avait précédé, il était le seul souverain européen de son temps à être dépendant de la papauté. Par conséquent, sa situation de vassal du pape le ridiculisait aux yeux de ses adversaires. Ses préoccupations spirituelles, son inclination pour la prédication – 266 de ses sermons nous sont parvenus – ont été mal comprises par certains de ses contemporains. Dante notamment l’accusait de médiocrité intellectuelle et de prétention gratuite. D’autres considérèrent sa piété excessive et son soucis des questions religieuses comme autant d’entraves qui l’empêchaient de se consacrer exclusivement aux tâches pour lesquelles il avait été élu, c’est-à-dire diriger et régner.

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Alors que le grand spécialiste de la question, R. Caggese (en 1922 et 1930) était prêt à souscrire à ces reproches, S. Kelly emprunte un chemin tout en demi-teintes. À son avis, Dante avait des raisons tout à fait personnelles d’être sévère envers Robert. Pétrarque – elle le cite maintes fois – quant à lui n’avait dans son arsenal que des louanges pour ce dernier grand angevin : le « Nouveau Salomon » comme certains de ces contemporains appelaient Robert, avait réussi à attirer à sa cour des artistes et des savants parmi les plus remarquables de son temps. Ainsi le grand maître du Moyen Âge, le peintre Giotto, avait-t-il séjourné quelques années à Naples, bénéficiant du mécénat du monarque. La bibliothèque de Robert qu’il avait méticuleusement constituée au fil des années représentait pour lui un instrument de travail : ses livres l’ont aidé à rédiger ses sermons et traités théologiques et étaient une source de renseignements lorsqu’il recevait des ambassadeurs étrangers.

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Bien plus : ce que certains considéraient comme de l’immobilisme, de la paresse même, est conçu par S.K. comme le témoignage d’une extrême prudence et de sagesse politique. Robert, selon les documents et l’analyse qu’elle en fait, n’hésita pas à affronter l’autorité dont il relevait – le redoutable pape Jean XXII – lorsque celui s’attaqua aux franciscains rigoureux (« spirituels ») ou après qu’il eut publié sa théorie étrange – disputée et rejetée par presque tous les théologiens – sur la « vision béatifique ». Champion des Guelfes, notre monarque angevin avait su collaborer avec les Gibelins de plusieurs villes de la péninsule, tant et si bien qu’il était sollicité pour se présenter comme unificateur de l’Italie. Ses relations avec l’Empire germanique étaient plus nuancées que l’on imaginait. Il est vrai qu’Henri VII, une fois élu empereur, était descendu en Italie pour affronter militairement le protégé du pape. Mais il est également vrai que Robert était prêt, peu de temps auparavant, à négocier un mariage – qui s’inscrivait dans une politique à long terme – avec la maison de Luxembourg, projet qu’il a réalisé par la suite avec les Habsbourg. Loin donc d’être un naïf, le « Nouveau Salomon » de S.K. apparaît comme l’incarnation du célèbre Augustus, se donnant pour mission de garder et de nourrir une « Paix angevine » en Italie et ailleurs. Ceci explique non seulement l’admiration exprimée durant sa vie, mais aussi le mythe du roi philosophe qui a charmé les cours européennes au long des siècles qui ont suivi sa mort, même si son royaume à la suite de sa disparition est tombé dans un état d’anarchie navrante.

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Joseph SHATZMILLER

Notes

[1]

J’indique ici et plus bas des perspectives de travaux personnels en cours.

[2]

Mais sur beaucoup de points, ses continuations ou ses alternatives, tels que la « sociologie de l’expérience » d’un Fr. Dubet ou le « conventionnalisme » d’un L. Boltanski et d’un L. Thévenot, lui auraient été également des plus profitables.

[3]

Une partie du chapitre 2 (Maytime in Late Medieval Courts) est le texte remanié d’un article éponyme paru dans les New Medieval Literatures, t. 2,1998, p. 159-179. Une première version d’une partie du chapitre 3 (Joan of Arc and Women’s Corss-Dress) se trouve dans le Journal of Medieval and Early Modern Studies, t.26,1996, p.297-320 sous le titre Clothing and Gender Definition : Joan of Arc. La dernière partie du chapitre 4 est parue dans une première version : Knights in Disguise : Identity and Incognito in Fourteenth-Century Chivalery, The Stranger in Medieval Society, éd. F.R.P. AKEHURST et S.C. VAN D’ELDEN, Minneapolis, 1997, p. 63-79.

[1]

J. UPTON-WARD, The Rule of the Templars. The French Text of the Rule of the Order of the Knights Templar, Woodbridge, 1992; ID., The Surrender of Gaston and the Rule of the Templars, The Military Orders. Fighting for the Faith and Caring for the Sick, éd. M.C. BARBER, Aldershot, 1994, p.179-188.

[1]

L’Occhio e il piede. Lettura critica del « Petit Jehan de Saintré » di Antoine de La Sale, Vicence, 1979.

[1]

Sur tous ces textes, voir désormais C. WADDELL, Narrative and Legislative Texts from Early Cîteaux, s.l., 1999.

[1]

ID., The Myth of Cistercian Origins : C.H. Berman and the Manuscript Sources, Cîteaux. Commentarii Cistercienses, t.51,2000, p. 299-385; B.P. MCGUIRE, Charity and Unanimity : The Invention of the Cistercian Order. A Review Article, ibid., p. 285-297; F. CYGLER, Un ordre cistercien au XIIe siècle ? Mythe historique ou mystification historiographique ? À propos d’un livre récent, Revue Mabillon, n.s., t.13 (= t.74), 2002, p. 307-328.

[2]

Les Ecclesiastica officia cisterciens du XIIe siècle. Texte latin selon les manuscrits édités de Trente 1711, Ljubljana 31 et Dijon 114. Version française, annexe liturgique, notes, index et tables, éd. D. CHOISSELET et Pl. VERNET, Reiningue, 1989. Abrégé en E.O.

[1]

E.O, p. 290 (cap. CXX du manuscrit de Trente).

[2]

P.L., t. 179, col. 122 D.

[3]

Par exemple E.O. (dans le manuscrit de Trente), p.252 : Et sciendum quod quaecunque abbatiarum ordinis nostri

[4]

SAINT BERNARD, Opera, éd. J. LECLERCQ et H. ROCHAIS, t.3, Rome, 1963, p.515.

[5]

P.L., t. 182, col. 584 B.

[1]

England and Normandy in the Middle Ages, éd. D. BATES et A. CURRY, Londres, 1994.

[1]

Family Power in Southern Italy : The Duchy of Gaeta and Its Neighbours, 850-1139, Cambridge, 1995.

Plan de l'article

  1. Gilduin DAVY, Le duc et la loi. Héritages, images et expressions du pouvoir normatif dans le duché de Normandie, des origines à la mort du Conquérant (fin du IXe siècle-1087), Paris, De Boccard, 2004; 1 vol. in-8°, VI-669 p. (Romanité et modernité du droit). ISBN : 2-7018-0167-2. Prix : €35,00.
  2. Rites of Passage. Cultures of Transition in the Fourteenth Century, éd. Nicola F. MCDONALD et W.M. ORMROD, York-Woodbridge, York Medieval Press-Boydell, 2004 ; 1 vol. in-8°, VIII-176 p. ISBN : 1-903-153-15-8. Prix : GBP 45 ; USD 75.
  3. Rebecca KRUG, Reading Families. Women’s Literate Practice in Late Medieval England, Ithaca-Londres, Cornell U.P., 2002; 1 vol. in-8º, XI-238 p. ISBN : 0-8014-3924-8. Prix : GBP30,50.
  4. Susan CRANE, The Performance of Self. Ritual, Clothing, and Identity During the Hundred Years War, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2002; 1 vol. in-8°, 268 p. (The Middle Ages series). ISBN : 0-8122-1806-X. Prix : GBP 14.
  5. Cyril P. HERSHON, Faith and Controversy : the Jews of medieval Languedoc, Birmingham, A.I.É. O (Univ. Birmingham), 1999; 1 vol. in-8°, II-418 p. (Association Internationale d’Études Occitanes, 7). ISBN : 0-9512004-4-5.
  6. Anne STEPHAN-CHLUSTIN, Artuswelt und Gralswelt im Bild. Studien zum Bildprogramm der illustrierten Parzival-Handschriften, Wiesbaden, Dr. L. Reichert Verlag, 2004 ; 1 vol., XI-298 p., ill. (Imagines Medii Aevi. Interdisziplinäre Beiträge zur Mittelalterforschung, 18). ISBN : 3-89500-357-3. Prix : €68,00.
  7. PIERRE ABÉLARD, Collationes, éd. et trad. John MARENBON et Giovanni ORLANDI, Oxford, Clarendon Press, 2001 ; 1 vol., CXXI-246 p. (Oxford Medieval Texts). ISBN : 0-19-820579-1. Prix : GBP 55.
  8. Lector et compilator. Vincent de Beauvais, frère prêcheur. Un intellectuel et son milieu au XIIIe siècle, sous la dir. de Serge LUSIGNAN et Monique PAULMIER-FOUCART, coll. Marie-Christine DUCHENNE, Grâne, Éd. Créaphis, 1997; 1 vol., 364 p. (ARTEM C.N.R.S., Université de Nancy 2-Université de Montréal-Centre Européen pour la Recherche et l’Interprétation des Musiques Médiévales-Fondation Royaumont). ISBN : 2-907150-68-5.
  9. L’exotisme dans la poésie épique française. In memoriam Klára Csürös. Textes réunis par Anikó KALMÁR, Paris, L’Harmattan, 2003 ; 1 vol., 281 p. ISBN : 2-7475-5018-4. Prix : €23,00.
  10. Le Rayonnement de Fierabras dans la littérature européenne. Actes du colloque international (6 et 7 décembre 2002). Textes rassemblés par Marc LE PERSON, Lyon, Université Jean Moulin-C.E.D.I.C, 2003 ; 1 vol., 316 p. ISBN : 2-911981-11-1. Prix : €20,00.
  11. La tierra de Ayala. Actas de las Jornadas de Estudios Históricos en conmemoración del 600 Aniversario de la construcción de la Torre de Quejana, éd. Ernesto GARCÍA FERNÁNDEZ, Vitoria-Gasteiz, Arabako Foru Aldundia-Diputación Foral de Alava, s.d. [2001]; 1 vol., 340 p. ISBN : 84-7821-463-1. Prix : €9,02.
  12. The Code of Cuenca. Municipal law on the twelfth-century Castilian frontier, trad. et introd. James F. POWERS, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2000; 1 vol., VIII-245 p. (The Middle Ages series). ISBN : 0-8122-3545-2. Prix : initialement USD 55, actuellement USD 22 ; GBP 36.
  13. Michel LAGRÉE, Nicole LEMAITRE, Luc PERRIN, Catherine VINCENT, Histoire des curés, Paris, Fayard, 2002 ; 1 vol. in-8º, 523 p. ISBN : 2-213-61212-9. Prix : €23,00.
  14. Jason GLENN, Politics and History in the tenth Century. The Work and World of Richer of Reims, Cambridge, Cambridge U.P., 2004 ; 1 vol. in-8°, XVIII-330 p. (Cambridge Studies in medieval Life and Thought, Fourth Series, 60). ISBN : 0-521-83487-2. Prix : GBP 50; USD 80.
  15. The earliest branches of the Roman de Renart, éd. R. Anthony LODGE et Kenneth VARTY, Louvain-Paris-Sterling (Virginie), Peeters, 2001; 1 vol. in-8°, CXVIII-193 p. (Synthemata, 1). ISBN : 90-429-0933-1. Prix : €36,00.
  16. Anna Maria FINOLI, Prose di romanzi. Raccolta di studi (1979-2000), Milan, Edizioni Universitarie di Lettere Economia Diritto, 2001 ; 1 vol., 208 p. (Studi e ricerche). ISBN : 88-7196-164-4. Prix : €18,50.
  17. Matthias M. TISCHLER, Einharts Vita Karoli. Studien zur Entstehung, Überlieferung und Rezeption, Hanovre, Hahnsche Buchhandlung, 2001; 2 vol. in-8°, LXX-1828 p. (M.G.H., Schriften, 48). ISBN : 3-7752-5448-X. Prix : € 140,00.
  18. Philippe CONTAMINE, Olivier GUYOTJEANNIN et Régine LE JAN, Le Moyen Âge. Le roi, l’Église, les grands, le peuple (481-1514), Paris, Seuil, 2002; 1 vol. in-8°, 527 p. (Histoire de la France politique). ISBN : 2-02-033252-3. Prix : €26,00.
  19. Catherine GAULLIER-BOUGASSAS, La tentation de l’Orient dans le roman médiéval. Sur l’imaginaire médiéval de l’Autre, Paris, Champion, 2003 ; 1 vol., 473 p. (Nouvelle Bibliothèque du Moyen Âge, 67). ISBN : 2-7453-0907-2. Prix : €75,00.
  20. The Catalan Rule of the Templars. A critical edition and English translation from Barcelona, Archivo de la Corona de Aragón, Cartas Reales, MS 3344, éd. et trad. Judi UPTON-WARD, Woodbridge, Boydell, 2003 ; 1 vol. in-8°, XXVIII-113 p. (Studies in the History of Medieval Religion, 19). ISBN : 0-85115-910-9. Prix : GBP 45; USD 75.
  21. The Experience of Crusading, t.1, Western Approaches, éd. Marcus BULL et Norman HOUSLEY, t. 2, Defining the Crusader Kingdom, éd. Peter EDBURY et Jonathan PHILLIPS, Cambridge, Cambridge U.P., 2003; 2 vol. in-8°, XVI-307 + XV-311 p. ISBN : 0-521-81168-6 et 0-521-78151-5. Prix : GBP 45, individuellement; GBP 85, collectivement.
  22. Bruno GALLAND, Les authentiques de reliques du Sancta sanctorum, Cité du Vatican, Biblioteca Apostolica Vaticana, 2004 ; 1 vol. in-8°, 170 p. (Studi e testi, 421). ISBN : 88-210-0767-7.
  23. Éric HICKS, La troublante proximité des choses lointaines. Études de littérature médiévale, Genève, Slatkine Érudition, 2004; 1 vol. in-8°, XXI-371 p. ISBN : 2-05-101944-4. Prix : CHF 75.
  24. Gábor KLANICZAY, Holy rulers and blessed princesses. Dynastic cults in medieval central Europe, Cambridge, Cambridge U.P., 2002 ; 1 vol., XVIII-490 p. (Past & present publications). ISBN : 0-521-42018-1. Prix : GBP 65.
  25. Nathalie NABERT, Les larmes, la nourriture, le silence. Essai de spiritualité cartusienne, sources et continuité, Paris, Beauchesne, 2001 ; 1 vol., VI-154p. (Collection Spiritualité cartusienne, 1). ISBN : 2-7010-1421-2. Prix : €18,29.
  26. Luca PIERDOMINICI, La Bouche et le corps. Images littéraires du Quinzième siècle français, Paris, Champion, 2003 ; 1 vol. in-8°, 285 p. (Bibliothèque du XVe siècle, 65). ISBN : 2-7453-0682-0. Prix : €48,00.
  27. Boris BOVE, Dominer la ville. Prévôts des marchands et échevins parisiens de 1260 à 1350, Paris, Éd. du CTHS, 2004; 1 vol., 720 p. (CTHS – Histoire). ISBN : 2-7355-0523-5. Prix : €36,00.
  28. David ROLLASON, Northumbria, 500-1100. Creation and Destruction of a Kingdom, Cambridge, Cambridge U.P., 2003 ; 1 vol. in-8°, XXVIII-339 p. ISBN : 0-521-81335-2. Prix : GBP 55, USD 85.
  29. Ludger KÖRNTGEN, Königsherrschaft und Gottes Gnade. Zu Kontext und Funktion sakraler Vorstellungen in Historiographie und Bildzeugnissen der ottonischfrühsalischen Zeit, Berlin, Akademie Verlag, 2001 ; 1 vol. in-8°, 540 p. (Orbis mediaevalis. Vorstellungswelten des Mittelalters, 2). ISBN : 3-05-003403-3 Prix : €64,80.
  30. Godfried CROENEN, Familie en Macht. De familie Berthout en de Brabantse Adel, Louvain, Leuven Universitaire Pers, 2003 ; 1 vol. in-8°, 475 p. ISBN : 90-5867-310-3. Prix : €60,00.
  31. Mittelhochdeutsche Minnereden und Minneallegorien der Wiener Handschrift 2796 und der Heidelberger Handschrift Pal. germ. 348, sous la dir. de Michael MAREINER, t. 2, « Von einem Schatz ». Eine mittelhochdeutsche Minneallegorie. Wörterbuch und Reimwörterbuch, Berne-Berlin-Bruxelles-Francfort-New York-Vienne, Lang, 2003 ; 1 vol., 466 p. (Europäische Hochschulschriften. European University Studies. Publications universitaires européennes., 1re sér., Deutsche Sprache und Literatur. Langue et littérature allemandes. German Language and Literature, 1863). ISBN : 3-03910-087-4. Prix : €63,80.
  32. Les chemins de La Queste. Études sur La Queste del Saint Graal. Textes réunis par Denis HÜE et Silvère MENEGALDO, Orléans, Paradigme, 2004 ; 1 vol. in-8°, 306 p. (Medievalia, 52). ISBN : 2-86878-247-7. Prix : € 34,00.
  33. Stanko ANDRIC, The Miracles of St. John Capistran, Budapest, Central European´ U.P., 2000 ; 1 vol., X-454 p. ISBN : 963-9116-68-8. Prix : USD 49,95 ; €42,95; GBP 31,95.
  34. Danièle ALEXANDRE-BIDON, Marie-Thérèse LORCIN, Le quotidien au temps des fabliaux. Textes, images, objets, Paris, Picard, 2003; 1 vol., 303 p., ill. (Espaces médiévaux). ISBN : 2-7084-0694-9. Prix : €54,00.
  35. Karl der Große in den europäischen Literaturen des Mittelalters. Konstruktion eines Mythos, sous la dir. de Bernd BASTERT, Tübingen, Niemeyer, 2004 ; 1 vol. in-8°, XVII-253 p. ISBN : 3-484-64025-1. Prix : €68,00; CHF 114.
  36. Wolfgang ACHNITZ, Babylon und Jerusalem. Sinnkonstituierung im Reinfried von Braunschweig und im Apollonius von Tyrland Heinrichs von Neustadt, Tübingen, Niemeyer, 2002 ; 1 vol. in-8°, VIII-482 p. (Hermaea. Germanistische Forschungen, nlle sér., 98). ISBN : 3-484-15098-X. Prix : €72,00; CHF 119.
  37. Constance H. BERMAN, The Cistercian Evolution. The Invention of a Religious Order in Twelfth-Century Europe, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2000; 1 vol. in-8°, XXIV-383 p. (Middle Ages series). ISBN : 0-8122-3534-7. Prix : actuellement USD 26; GBP 42,50.
  38. Cîteaux 1098-1998. Rheinische Zisterzienser im Spiegel der Buchkunst, Landesmuseum Mainz, Wiesbaden, Dr. L. Reichert Verlag, 1998; 1 vol., 259 p., ill. ISBN : 3-89500-088-4. Prix : €35,00.
  39. Thomas DESWARTE, De la destruction à la restauration. L’idéologie du royaume d’Oviedo-León (VIIIe-XIe siècles), Turnhout, Brepols, 2003; 1 vol. in-4°, XIII-411p. (Cultural Encounters in Late Antiquity and the Middle Ages, 3). ISBN : 2-503-51305-0. Prix : €80,00.
  40. La Normandie et l’Angleterre au Moyen Âge. Colloque de Cerisy-la-Salle, 4-7 octobre 2001. Actes publiés sous la dir. de Pierre BOUET et de Véronique GAZEAU, Caen, Publ. du CRAHM-Université de Caen-Basse-Normandie, 2003 ; 1 vol. in-8°, 368 p. ISBN : 2-902685-14-9. Prix : €31,80.
  41. The Durham Liber vitae and its context, éd. David ROLLASON, A.J. PIPER, Margaret HARVEY, Lynda ROLLASON, Woodbridge, Boydell, 2004 ; 1 vol. in-8°, XVI-260 p. (Regions and Regionalism in History, 1). ISBN : 1-84383-06-04. Prix : GBP 55 ; USD 99.
  42. Les justices de village. Administration et justices locales de la fin du Moyen Âge à la Révolution. Actes du colloque d’Angers des 26 et 27 octobre 2001, éd. François BRIZAY, Antoine FOLLAIN et Véronique SARRAZIN, Rennes, P.U. Rennes, 2002 ; 1 vol. in-8°, 430 p. (Histoire). ISBN : 2-86847-754-2. Prix : €24,00.
  43. Joanna H. DRELL, Kinship and Conquest. Family Strategies in the Principality of Salerno during the Norman Period, 1077-1194, Ithaca-Londres, Cornell U.P., 2002 ; 1vol. in-8°, XII-245 p. ISBN : 0-8014-3878-0. Prix : USD47,50.
  44. Peggy MCCRACKEN, The Curse of Eve, the Wound of the Hero. Blood, Gender, and Medieval Literature, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2003 ; 1 vol. in-8°, XII-178 p. (The Middle Ages Series). ISBN : 0-8122-3713-7. Prix : actuellement USD 31,16 ; GBP 25,50.
  45. Building Legitimacy, Political Discourses and Forms of Legitimation in Medieval Societies, éd. Isabel ALFONSO, Hugh KENNEDY et Julio ESCALONA, Leyde-Boston, Brill, 2004 ; 1 vol. in-8°, XXIII-359 p. (The Medieval Mediterranean Peoples. Economies and Cultures, 400-1500, 53). ISBN : 90-04-13305-4. Prix : €93,00; USD 116.
  46. Quellen zur Reichsreform im Spätmittelalter, éd. Lorenz WEINRICH, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 2001 ; 1 vol. in-8°, 520 p. (Ausgewählte Quellen zur deutschen Geschichte des Mittelalters – Freiherr vom Stein-Gedächtnisausgabe, 39). Prix : €65,00.
  47. Eduard HLAWITSCHKA, Konradiner-Genealogie, unstatthafte Verwandtenehen und spätottonisch-frühsalische Thronbesetzung. Ein Rückblick auf 25 Jahre Forschungsdisput, Hanovre, Hahnsche Buchhandlung, 2003; 1 vol. in-8°, XX-220 p. (M.G.H., Studien und Texte, 32). ISBN : 3-7752-5732-2. Prix : €30,00.
  48. Documents linguistiques de la Suisse romande, t. 1, Documents en langue française antérieurs à la fin du XIVe siècle conservés dans les cantons du Jura et de Berne, éd. Ernest SCHÜLE †, Rémy SCHEURER et Zygmunt MARZYS, coll. Nicolas BARRÉ, Bernadette GAVILLET, Paris, CNRS Éditions, 2002; 1 vol. in-8°, 715 p. (Documents, études et répertoires publiés par l’IRHT, 69). ISBN : 2-271-05964-X. Prix : €120,00.
  49. Silvia RIZZO, Ricerche sul latino umanistico, t. 1, Rome, Edizioni di Storia e Letteratura,2002 ; 1 vol. in-8°, VIII-237 p. (Storia e Letteratura. Raccolta di Studi e Testi, 213). ISBN :88-84981-04-2. Prix : €33,00.
  50. Consilium. Teorie e pratiche del consigliare nella cultura medievale, sous la dir. de Carla CASAGRANDE, Chiara CRISCIANI et Silvana VECCHIO, Florence, SISMEL-Edizioni del Galluzzo, 2004 ; 1 vol., X-346 p. (Micrologus’ Library, 10). ISBN : 88-8450-120-2. Prix : €52,00
  51. Bruno Berthold MEYER, Kastilien, die Staufen und das Imperium. Ein Jahrhundert politischer Kontakte im Zeichen des Kaiserstums, Husum, Matthiesen, 2002; 1 vol. in-8°, 234 p. (Historische Studien, 466). ISBN : 3-7868-1466-X. Prix : €40,00; CHF 68,50.
  52. Samantha KELLY, The New Solomon. Robert of Naples (1309-1343) and Fourteenth-Century Kingship, Leyde-Boston, Brill, 2004; 1 vol. in-8°, XVIII-339 p. (The Medieval Mediterranean. Peoples, Economies and Cultures, 400-1500, 48). ISBN : 90-04-12945-6. Prix : €95,00; USD 128.

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