CAIRN.INFO : Matières à réflexion
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Bas VAN BAVEL, Manors and Markets. Economy and Society in the Low Countries, 500–1600, Oxford, Oxford U.P., 2010 ; 1 vol. in-8o, XIV492 p. ISBN : 978-0-19- 927866-4. Prix : GBP 75.

1 Ambitieuse et courageuse synthèse, qui vise à rendre compte des changements intervenus dans l’économie et la société de la région des Pays-Bas dans un très long Moyen Âge et à les expliquer par l’interaction de nombreux facteurs, tant physiques qu’humains. La région considérée correspond en gros aux territoires actuels des Pays-Bas et de la Belgique. Il s’agit d’une aire d’environ 75 000 km2, caractérisée, à la fin du Moyen Âge, comme l’on sait, par la densité de sa population et sa forte proportion de population urbaine. Mais l’étude doit tenir compte, depuis l’Ardenne jusqu’à la basse Frise ou à la Drenthe, de l’extrême diversité des micro-régions, ce qui oblige à de nombreuses précisions de détail, l’accent étant toutefois mis sur la vallée de la Meuse, la Flandre intérieure, la Hollande, la Campine, la plaine fluviale de Gueldre et de la Drenthe. La clé d’analyse adoptée est clairement l’étude du marché, sous toutes ses formes, marché des biens, du travail, de la main d’œuvre, du capital, de la terre et des facteurs régissant ce marché, comme les institutions politiques, économiques ou sociales, l’aménagement de l’espace, la démographie etc. Le marché occupe donc la place centrale et oriente toute la réflexion : une approche assez nouvelle, que l’A. appelle d’ailleurs la « nouvelle approche institutionnelle », et une conception qui se révèle ici féconde.

2 L’étude se répartit en six chap., les chap. 2–7, le chap. 8 étant en fait une vigoureuse conclusion et le chap. 1 une explication et du pays envisagé et de la méthode utilisée. Le temps connaît classiquement le très haut (Early) Moyen Âge, le Moyen Âge central (High) et un Moyen Âge tardif prolongé jusqu’au début du XVIIe siècle, mais ce ne sont pas là des cadres rigides et l’exposé s’en libère souvent, comme il sait aussi s’évader de l’ordre chronologique. Pour la première période, post-romaine, la diversité ethnique, expliquant la répartition des droits sur la terre, les droits du roi, ceux des Franci, s’ajoute aux autres facteurs. Apparaît ensuite un thème destiné évidemment à devenir récurrent dans le livre : celui de la conquête, ou reconquête, des sols, et de la domestication, maîtrise et utilisation des eaux. La répartition des pouvoirs sur la terre pendant les deux premières périodes met en scène le roi, les nobles et les autres possesseurs de terres et introduit les différentes formes de la seigneurie. Un autre thème de poids est celui du manoir et du système manorial, de son intensité très variable et parfois de son absence (Hollande). Les facteurs de son déclin et des progrès de la liberté justifient alors un examen régional.

3 Une place importante est réservée à la formation et au développement des communautés, rurales et urbaines, et à leurs rapports entre elles et avec les pouvoirs, seigneuriaux pour les premières, territoriaux pour les secondes. Le quatrième chap. revient sur l’économie des siècles antérieurs à 1200 environ. L’accent y est mis sur les techniques agraires, les coutumes communautaires, l’usage partagé de la terre, les rapports entre organisation sociale et les modes d’exploitation. Justice est rendue aux activités industrielles établies à la campagne, ainsi qu’au rôle du marché dans le développement. Le chap. 5, certainement essentiel, adopte le long cadre chronologique du Xe au XVIe siècle pour traiter du marché sous toutes ses formes : marché de la terre, toujours envisagé dans ses rapports avec les institutions de la société et de l’économie (modes de tenure, accès à la terre, mobilité) ; marché des capitaux et ses liens avec le marché foncier, instruments financiers, rôle des villes, accès au crédit, lien avec la création monétaire ; marché de la main d’œuvre, avec la place du salariat, de l’artisanat à la campagne, mais aussi marché urbain du travail et ses liens avec les institutions ; marché, enfin, des biens et produits, abordé notamment sous l’angle des instruments matériels de l’échange, foires et villes, routes, ponts, bateaux, ports. Le perfectionnement de la navigation et de sa protection, le développement de certains organismes portuaires, à Anvers puis dans les ports hollandais, apparaissent comme un facteur déterminant de l’ouverture et de la croissance de la région.

4 Non moins important, le chap. 4 est consacré au changement social à la fin du Moyen Âge. Dans les campagnes, la société évolue en fonction des possibilités d’accès à la terre, de la taille des exploitations, des spécialisations et des liens avec l’industrie ; en ville, en fonction de l’organisation industrielle et de la répartition de la richesse. Une évolution qui génère différents types de révolte et laisse entrevoir le poids croissant de la pauvreté.

5 Une telle synthèse décourage toute tentative de résumé. On espère que les quelques indications qui précèdent feront saisir la très grande richesse d’un livre qui, tout en restant fidèle à une conception centrale, l’importance du marché, parvient à rendre compte de l’extrême diversité géographique et humaine des conditions, des situations, des efforts, des évolutions et, finalement, du progrès. Ses apports seront utilement confrontés avec les connaissances acquises sur d’autres domaines géographiques de l’Occident chrétien.

6 Henri DUBOIS

Les lais bretons moyen-anglais, éd. Colette STÉVANOVITCH, Anne MATHIEU, Turnhout, Brepols, 2010 ; 1 vol. in-8o, 503 p. (Textes vernaculaires du Moyen Âge, 9). ISBN : 978- 2-503-52806-9. Prix : € 70,00.

7 Voici une bien utile édition bilingue des lais bretons moyen anglais qui rassemble pour la première fois en France les neuf textes se réclamant du genre : le Lai le Freine, Sir Landeval, Sir Orfeo, Sir Degaré, Sir Launfal, Emaré, Sir Gowther, The Erle of Tolous et Le Conte du Franklin.

8 Les méthodes employées pour adapter les textes en français varient d’un lai à l’autre, ce qui a l’avantage de présenter un panorama des différentes techniques de traduction en la matière, mais donne toutefois à l’ouvrage une certaine hétérogénéité, laquelle ne reflète pas la variétédes œuvres originales enmatière de versification mais se surimpose plutôt à celle-ci. Celadit, on a bien conscience de la difficulté de latâche à laquelle les différents traducteurs, tous spécialistes de littérature médiévale anglaise, ont eu à faire face. On est d’ailleurs frappé, lorsque l’on compare les lais originaux (tirés de plusieurs éditions anglo-saxonnes) et leurs traductions, par l’extraordinaire richesse sémantique de la langue anglaise, richesse à laquelle s’ajoutent les effets rhétoriques que permet la poésie allitérative, quand celle-ci vient s’allier aux formes poétiques importées de France. Les traductions sont toutes de qualité, mais certaines se lisent avec plus de plaisir que d’autres (on pense par exemple à l’élégante traduction du Conte du Franklin par M. Yvernault, ou encore à celle, rimée, de The Erle of Tolous par M. Mensah). Il en va de même pour les courtes introductions aux œuvres, rédigées par les traducteurs, et dont certaines auraient mérité d’être relues avec plus d’attention, pour éviter les répétitions. On aurait peut-être pu souhaiter une ligne éditoriale plus stricte en la matière, car certaines introductions sont très laconiques, quand d’autres fournissent d’excellents résumés des thèmes principaux en plus de la présentation du texte de rigueur. Tous les lais sont assortis de notes, et les É. fournissent en fin d’ouvrage une bibliographie générale courte, mais bien faite, qui constituera un bon point de départ pour un étudiant par exemple. On trouve bien ici et là quelques petites coquilles ou problèmes d’espace – par exemple p. 166, 247, 256, 309, 356 – mais cette édition des Lais bretons moyen anglais est néanmoins un beau livre qui trouvera sa place dans la bibliothèque de tout médiéviste angliciste.

9 Tatiana SILEC

From al-Andalus to Khurasan. Documents from the Medieval Muslim World, éd. Petra M. SIJPESTEIJN, Lennart SUNDELIN, Sofia TORALLAS TOVAR, Amalia ZOMEÑO, Leyde–Boston, Brill, 2007 ; 1 vol. in-8o, XXVIII–252 p. (Islam History and Civilization, 66). ISBN : 978-90-04-15567-1. Prix : € 95,00.

10 Ce volume rassemble 13 art. basés sur les communications qui furent présentées par leurs A. lors du deuxième congrès de l’International Society for Arabic Papyrology (I.S.A.P.) qui se tint à Grenade du 23 au 27 mars 2004. On comprend que cette société est toute récente et qu’elle se démarque de l’Association internationale de Papyrologues dont la fondation remonte à 1930, lors d’une réunion qui eut lieu à Bruxelles, qui d’ailleurs est toujours le siège de celle-ci. S’il est vrai que la papyrologie arabe a parfois fait l’objet de communications lors des congrès de cette dernière, les papyrologues arabisants se sont toujours un peu sentis à part étant donné la langue dans laquelle leurs documents ont été rédigés. Ce fait est d’autant plus étrange qu’au début de la conquête de l’Égypte et pendant quelques décennies encore, les documents furent rédigés soit en grec, soit en arabe et grec. Il n’en reste pas moins que si les moyens misen œuvre sont identiques, les tenants et aboutissants de la papyrologie divergent notablement à partir de la conquête musulmane de ce pays, ne fût-ce que pour des raisons religieuses. L’idée de rassembler les spécialistes arabisants travaillant sur les documents n’est donc pas en soi étrange. Elle a au moins le mérite d’être stimulante pour le domaine qui n’a jamais vraiment connu un engouement auprès des jeunes chercheurs si bien que la bibliographie ne compte que quelques centaines de références alors que les premières marques d’intérêt pour la papyrologie arabe remontent à la fin du XVIIIe siècle ! Il est toutefois une aberration que les papyrologues antiquisants ne comprennent qu’avec peine qui veut que la papyrologie arabe semble vouloir traiter tant des documents écrits sur les supports seuls disponibles durant l’Antiquité (papyrus, parchemin, ostraca, bois, os, etc.) mais aussi de ceux écrits sur papier. Il en résulte que la papyrologie arabe en tant que discipline a beaucoup de mal à mettre une limite chronologique à son champ d’étude, considérant généralement que celle-ci coïncide avec l’apparition des premières archives d’État conservées, c’est-à-dire l’époque correspondant à l’émergence de l’empire ottoman (début du XVIe siècle). Les collègues médiévistes auraient beaucoup de peine à imaginer que les documents conservés dans les archives européennes depuis le haut Moyen Âge puissent ressortir au domaine de la papyrologie alors que la diplomatique vient prendre précisément le relais de cette discipline pour leur époque avec des buts et des moyens sensiblement différents. La papyrologie arabe souffre donc d’une forme de schizophrénie ne sachant plus très bien si elle traite de papyrologie ou de diplomatique. La question pourrait être aisément résolue en considérant qu’à partir de l’adoption du papier par l’administration musulmane en Égypte, les documents devraient être étudiés en s’inspirant des règles établies par la diplomatique occidentale. Cette démarcation n’a malheureusement pas encore été faite ou, en tout cas, pas assez nettement. Les actes de ce second congrès de l’I.S.A.P. en sont la preuve avec pas moins de cinq art. consacrés à des documents officiels (juridiques, administratifs) rédigés en arabe en Espagne entre la seconde moitié du XVe siècle et le début du XVIe siècle ouen Sicile au XIIe siècle, c’est-à-dire, pour l’essentiel, après la Reconquête. Il faut y ajouter un art. traitant d’épigraphie, autre science auxiliaire ici confondue avec la papyrologie, preuve supplémentaire d’un manque de cohérence. Sept art. étudient à proprement parler des documents ressortissant à la papyrologie, six concernant l’Égypte (dont deux ayant trait au copte) et un le Khorassan. Ce dernier, dû à l’un des meilleurs spécialistes de la papyrologie arabe actuelle (G. Khan de l’Université de Cambridge), est sans doute le plus intéressant de tous puisqu’il étudie une série de documents extrêmement rares pour la région concernée et ce d’autant plus qu’ils remontent au VIIIe siècle, c’est-à-dire au début de l’époque abbasside. Ces documents, écrits sur parchemin, consistent en reçus pour le paiement de taxes et apportent un éclairage inédit sur la gestion des impôts dans cette région qui n’avait donné jusqu’à présent qu’un seul document (une lettre) de la même époque [1].

11 Pour conclure, nous pouvons dire que ce volume rassemble des études qui sont toutes, en soi, du plus haut intérêt pour l’historien arabisant, mais qui ont peu à voir avec la papyrologie en tant que discipline. Il est à espérer que les prochains actes des congrès de cette association soient plus en phase avec le nom de celle-ci et qu’elle délaisse donc, au profit d’une plus grande cohérence, les communications qui traitent de documents qui appartiennent à d’autres disciplines (diplomatique, épigraphie, numismatique, etc.). Dans le cas contraire, il ne lui restera plus qu’à changer de nom.

12 Frédéric BAUDEN

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Sami G. MASSOUD, The Chronicles and Annalistic Sources of the Early Mamluk Circassian Period, Leyde–Boston, Brill, 2007 ; 1 vol. in-8o, XIV–477 p. (Islam History and Civilization, 67). ISBN : 978-90-04-15626-5. Prix : € 130,00.

13 Les historiens qui travaillent sur ce qu’il convient d’appeler la période mamelouke (1250–1517) ont à leur disposition deux catégories de sources bien inégales : des documents, originaux ou sous forme de copies, peu nombreux, et des écrits historiques abondants. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, la majorité des historiens se concentrent donc avant tout sur les sources de la seconde catégorie qu’il leur reste à soumettre à leur sagacité après les avoir passées au moulinet de la critique historique. Face à ce qu’il faut bien désigner comme une profusion de chroniques, annales, dictionnaires biographiques et traités de divers genres, les mameloukisants se trouvent confrontés au problème de la multiplicité de ces sources et, partant, de leur qualité. Il n’est pas toujours facile d’identifier, dans ce dédale, quelle source vaut vraiment la peine d’être exploitée et en quoi l’A. a fait preuve d’originalité, une des grandes caractéristiques des historiens de cette époque étant de se baser sur le travail de leurs collègues, prédécesseurs ou contemporains, habitude qui n’aurait rien de réprouvable s’ils payaient leur dette à leurs égards en les citant. Le jeune chercheur n’a donc d’autre choix que de se faire une idée lui-même au fur et à mesure qu’il progresse dans son étude historiographique de cette époque.

14 Une des solutions qui rend service au plus grand nombre est évidemment de mener une enquête sur des faits historiques choisis pour une période déterminée afin de démêler l’écheveau. Un tel travail a, par exemple, été accompli pour les sources traitant de la fin du XIIIe et la première moitié du XIVe siècle par D.P. Little, professeur émérite à l’Université de MacGill (Montréal). Cette analyse a rendu de multiples services depuis sa publication [1]. L’ouvrage de S.G. Massoud s’inscrit dans la droite ligne de la tradition lancée par D.P.L. et cela n’a rien d’étonnant puisque son travail est le fruit d’une thèse de doctorat élaborée sous la direction de ce dernier. L’A. a adopté la même méthode que son maître : comparer des passages provenant de différentes sources pour déterminer l’origine des emprunts en détectant la présence de mots clés, de termes techniques ou d’expressions identiques. Il s’agit donc avant tout d’une comparaison de phrases qui peut révéler la source d’un auteur qui ne l’a pas déclarée. Dans cette étude, S.G.M. a choisi de se concentrer sur la fin du XIVe et le tout début du XVe siècle en étudiant plus particulièrement trois événements : une révolte contre le sultan en 1376–1377, une rébellion en Syrie et les crises militaires et politiques qui s’ensuivirent en 1390–1391 et, enfin, des troubles qui eurent lieu en Syrie en même temps que deux rébellions en Égypte au cours des années 1401–1402. Chacun de ces événements correspond à un des trois chap. qui divisent l’ouvrage. Au sein de chaque chap., S.G.M. considère les sources selon un classement chronologique, puis géographique (historiens contemporains des faits et historiens postérieurs aux faits, historiens égyptiens et syriens). Il y ajoute parfois une section sur des historiens mineurs. L’ouvrage se termine par une section imposante composée d’annexes qui se réfèrent aux trois événements analysés : chaque passage dans chaque source considérée y est résumé dans l’ordre chronologique. Cette part. constitue les fiches de travail de l’A. À l’issue de son analyse, l’A. est en mesure de mettre en avant la qualité de l’ouvrage d’un historien syrien contemporain des faits, Ibn ?ijj?, ou d’historiens égyptiens de la même époque, Ibn Duqm?q et Ibn al-Fur?t. L’œuvre de ce dernier a particulièrement été utilisée par un de ses contemporains, al-Maqr?z? (1442), considéré comme une des meilleures sources pour l’historiographie mamelouke. L’étude démontre que c’est surtout dû à la qualité des sources, non citées, utilisées par cet auteur, et que cette appréciation est donc en partie surfaite.

15 On imagine sans peine la quantité de travail que cette analyse a requis à son A. Celle-ci est à la hauteur de ses qualités et rendra sans aucun doute d’immenses services aux futurs historiens mameloukisants qui pourront désormais se baser sur cet ouvrage pour mieux appréhender les sources historiques traitant de cette époque. Il ne reste plus qu’à attendre qu’un disciple se lance dans l’étude de la fin de la période mamelouke coïncidant avec la fin du XVe et le début du XVIe siècle. Nous aurons alors à notre disposition un triptyque indispensable pour l’historiographie mamelouke.

16 Frédéric BAUDEN

Islands and Cities in Medieval Myth, Literature and History. Papers Delivered at the International Medieval Congress, University of Leeds, in 2005, 2006 and 2007, éd. Andrea GRAFETSTÄTTER, Sieglinde HARTMANN, James OGIER, Francfort– Berlin–Berne–Bruxelles–New York–Oxford–Vienne, Lang, 2011 ; 1 vol. in-8o, 190 p. (Beihefte zur Mediaevistik, 14). ISBN : 978-3-631-61165-4. Prix : € 35,30.

17 Cet ouvrage est le fruit de plusieurs sessions de rencontres internationales organisées par S. Hartmann et tenues lors de l’International Medieval Congress à Leeds sous l’égide de l’Oswald-von-Wokenstein Gesellschaft (Francfort) et de l’Associazione di Cultura Medioevale (Trieste). Reflet de ces sessions, le recueil se consacreà deux thématiques principales : lesîles (quatre sessions entre 2004 et 2006) et les villes (trois sessions en 2007) dans les mythes, la littérature et l’histoire médiévaux.

18 La diversité des contributions, qui portent sur des zones géographiques et des périodes diverses (Prusse, Chypre, Mexique, Japon, du haut Moyen Âge au XVIe siècle) doit, selon les É., mettre en évidence les nombreux points communs qui existent entre ces espaces aux contours bien définis que sont à la fois les îles et les villes. Espaces clos, villes et îles servent à construire un sentiment d’appartenance commune chez leurs habitants, à faire barrière contre l’altérité, se chargent souvent de sacralité et font écho aux notions de paradis et de perfection dans de nombreuses littératures du monde (préface).

19 La première contribution, de la plume de J. Ogier, pose la question de la situation physique, au sein de son environnement mythique, de l’île Sævarstaðr dans le récit vieux-norrois des Eddas, s’appuyant pour ce faire sur une analyse astronomique. S.H. étudie les transformations topographiques qui s’opèrent dans les différentes versions successives du Chant des Niebelungen et conclut que la description de l’île où a lieu le meurtre du héros Siegfried n’est pas dénuée de réalisme (et non empreinte exclusivement de symbolisme). En se fondant sur les Chroniques de Pierre de Dusbourg, J. Wenta s’intéresse aux processus de christianisation des îles saintes dans la Prusse médiévale, en s’attachant à l’exemple de Marienwerder. P. Mazzadi propose ensuite une étude du Purgatoire qui, dans le second chant de la Divine Comédie de Dante, se présente, de façon tout à fait révolutionnaire, comme une île montagneuse et non comme un espace souterrain. M.E. Dorninger détaille l’image de faste et de luxe qui est celle de Chypre dans la littérature de voyage du XIVe siècle, en parfait accord avec le rayonnement économique de l’île, point de pivot entre Orient et Occident notamment pour le commerce de cette époque. Au XVIe siècle, l’exploration de l’Isla Mujeres, au large du golfe du Mexique, fournit la matière d’une contribution à J.O. sur la rencontre conflictuelle entre les conceptions mythiques des Mayas et l’imaginaire européen relatif aux îles et aux femmes. Deux analyses de Y. Tagaya forment la charnière de l’ouvrage. La première porte sur les mythes de terres paradisiaques dans la littérature japonaise, où l’autre monde idéal prend de manière récurrente la forme d’une île en mer. La seconde souligne le statut particulier de Kyoto, ville éternelle du Japon, dans la littérature et les mythes japonais. Étudié par S.H., le récit de la visite de l’empereur Sigismond à Paris en 1416 par Oswald von Wolkenstein, dans un poème ironique, satirique et humoristique, révèle que Paris n’apparaît pas au visiteur allemand de cette époque comme un endroit exotique. Le poète Jakob Ayrer, dont l’œuvre mêle influences allemande et anglaise, fournit à A. Grafestätter un exemple de la réception et de l’influence des pièces anglaises en Allemagne au XVIe siècle. La dernière contribution, de la plume de J. Kowzan, propose une étude de la Jérusalem céleste, envisagée comme locus amœnus dans la littérature polonaise de la fin du Moyen Âge.

20 L’ouvrage offre donc une série d’approches extrêmement diversifiées (étayées de bibliographies) sur des sujets eux-mêmes variés. Dans ce contexte, on peut regretter l’absence d’une préface plus développée ou d’une conclusion, qui aurait permis de proposer une véritable synthèse à cette matière foisonnante.

21 Fanny MOGHADDASSI

Michelle SWEENEY, Magic in medieval romance, from Chrétien de Troyes to Geoffrey Chaucer, Dublin, Four Courts Press, 2000 ; 1 vol. in-8o, 199 p. ISBN : 978- 1851825363. Prix : USD 70.

22 L’originalité de l’approche de M. Sweeney, par rapport à d’autres critiques littéraires, est de montrer que la magie médiévale possède une fonction essentiellement structurelle dans le roman typique. Elle s’élève donc contre l’opinion qui voit dans la magie soit, au mieux, un ornement, élément décoratif et « exotique » qui embellit le récit, soit, au pire, une trahison, un moyen d’échapper à la réalité, qui nuit au véritable art de l’écrivain. L’A. souligne le fait que, pour les romanciers du Moyen Âge et leur public, la magie faisait intégralement partie du monde réel, voire du quotidien, dans la vie comme dans la poésie. Par conséquent, même si le lecteur moderne ne peut croire, lui, en l’efficacité des procédés occultes, il risque de passer à côté du sens d’un texte s’il n’entre pas dans la mentalité d’une époque qui prenait cette réalité au premier degré.

23 Une longue introduction permet à M.S. de tracer l’histoire de la magie, depuis l’Empire romain et à travers le Moyen Âge, en examinant l’attitude des auteurs classiques (Pline, Sénèque) avant d’explorer la réaction chrétienne, notamment celle de saint Augustin. Les théologiens, comme saint Thomas d’Aquin, et les philosophes, comme Jean de Salisbury, ne sont pas ignorés dans son effort pour démêler magie blanche et magie noire, foi et satanisme, miracles et tours de sorciers, phénomènes qui ont tous contribué à la formation d’une vision médiévale du monde où la ligne de démarcation entre « naturel » et « surnaturel » devient plus que floue. Les romanciers baignaient donc dans une ambiance qui permettait la construction de cadres textuels où l’effet magique n’est plus un simple divertissement, mais une clé pour comprendre les personnages et leurs motivations.

24 Le genre romanesque fait l’objet, lui aussi, d’une analyse qui suit l’évolution de cet art, en France et en Angleterre, entre les XIIe et XIVe siècles. Les œuvres de Chrétien de Troyes et de Geoffrey Chaucer forment les limites que s’impose l’A., qui cherche, par ailleurs, à démonter la « théorie celtique », selon laquelle tout ce qui touche au surnaturel dans un roman médiéval doit être hérité, de plus ou moins loin, de la tradition celtique pré-chrétienne. Angliciste d’origine, M.S. utilise davantage la littérature anglaise : Sir Tristrem, Yvain and Gawain, Syr Launfal, ou encore, chez Chaucer, le Conte du Franklin. Mais dans tous les cas, l’influence des romans français, plus particulièrement ceux de Chrétien de Troyes et de Marie de France, demeure fondamentale, même dans un poème chevaleresque anglais, tel Sir Gawain and the Green Knight, qui apparaît comme une composition insulaire indépendante. D’une main sûre, l’A. nous guide vers la compréhension de ces œuvres qu’elle connaît à fond, de même qu’elle manie avec expertise la littérature critique secondaire, abondamment citée. Elle réussit à convaincre du bien-fondé de sa thèse principale, qui veut que la magie, correctement comprise, révèle la structure des romans et les motifs des personnages.

25 Leo CARRUTHERS

Yasmina FOEHR-JANSSENS, La jeune fille et l’amour. Pour une poétique courtoise de l’évasion, Genève, Droz, 2010 ; 1 vol. in-8o, 223 p. (Publ. romanes et françaises, 249). ISBN : 978-2-600-01391-8. Prix : € 37,95.

26 Dans la continuité d’un autre de ses ouvrages [1], Y. Foehr-Janssens nous offre une nouvelle étude sur le rôle de la femme – et plus précisément ici de la jeune fille amoureuse – dans la littérature médiévale. S’appuyant sur un corpus de textes canoniques du XIIe siècle (Pyrame et Thisbé, Floire et Blancheflor, les œuvres de Thomas, de Chrétien de Troyes et de Marie de France), l’A. propose de définir « les accents d’un chant féminin de l’amour juvénile » et de tracer une « histoire amoureuse de la jeune fille conçue comme personnage littéraire à part entière ».

27 De l’aveu même de Y.F.J., le sujet peut paraître banal, voire anecdotique et il convient d’en justifier les modalités et les enjeux. C’est l’objet d’une longue introduction, qui replace la question de l’amour au féminin dans la perspective de la fin’amor, de la dynamique du désir lié à la mort ou encore de la réflexion sur le genre et la fabrique des sexes, avant de postuler l’existence d’une expérience féminine de l’amour face à une position masculine souvent dominante. Il s’agit alors de mesurer, dans les textes idylliques ou les chefs-d’œuvre de la littérature courtoise, la marge de liberté et d’autonomie dont dispose la jeune fille en proie aux premiers émois de l’amour. Chacun des cinq chap. que compte l’ouvrage est centré sur l’analyse d’une œuvre et/ou d’un personnage. Les deux premiers renvoient à l’imaginaire idyllique : l’A. montre comment Thisbé incarne l’image de la jeune fille en fugue qui exprime un désir de liberté et de résistance à l’ordre masculin, même si ce désir la voue finalement à la mort ; dans le conte de Floire et Blancheflor au contraire, le scénario tragique est évité et une manipulation inédite des catégories de genre (masculin/féminin) consacre la victoire des plaisirs de l’amour. Les trois chap. suivants se glissent « dans les interstices du roman courtois ». La lecture du Tristan de Thomas révèle une Iseut qui assume son destin amoureux et revendique l’expression d’un libre désir. L’examen des figures de demoiselles dans les romans de Chrétien de Troyes dévoile un discours de contestation et confère à ces personnages secondaires une voix dotée d’un fort potentiel. Toutefois, si avec Thomas et Chrétien « la liberté reste synonyme de perdition », ce n’est pas le cas avec Marie de France dont les héroïnes semblent échapper à cette issue obligée qu’est le mariage ou la mort. Les Lais offrent ainsi à Y.F.J. une belle occasion de conclure sur la victoire d’un désir féminin qui refuse la culpabilité et tente de conjurer la mort par amour.

28 « Fruit de plusieurs années d’enseignement et de recherche », l’ouvrage de Y.F.J. garde parfois la trace d’une démarche pédagogique, mais l’A. a su éviter le risque qui consistait à juxtaposer plusieurs études de textes. La réflexion sur le désir d’évasion de la jeune fille unifie en effet les cinq chap. par ailleurs solidement structurés autour d’une approche théorique incluant la psychanalyse et les gender studies. Une riche bibliographie et un index complètent l’ensemble. On regrette simplement l’absence d’une conclusion développée, qui aurait permis de nouer tous les fils tissés au long de ce stimulant parcours jalonné d’heureuses formules et de précieuses analyses littéraires.

29 Laurence MATHEY-MAILLE

Aiala Kantzilzrraren leiuna. El linaje del Canciller Ayala, éd. Félix LÓPEZ LÓPEZ DE ULLIBARRI, Álava, Arabako Foru Aldundia–Diputación Foral de Álava, 2007 ; 1 vol. in-8o, 311 p. ISBN : 978-84-7821-681-9. Prix : € 20,00.

30 Un somptueux volume bilingue (castillan/basque), abondamment illustré d’excellentes photographies en couleurs, a été publié à l’occasion du sixième centenaire de la mort du « chancelier Ayala » (Vitoria, 1332–Calahorra, 1407). C’est le prototype même du livre « mémorial » financé par des pouvoirs publics (province d’Álava et municipalité de Vitoria-Gasteiz, au Pays basque), dans le cadre d’une « gran acción cultural », et conçu dans une optique scientifique, puisque faisant appel au concours d’universitaires de renom. Don Pero López de Ayala, « caballero », homme politique, diplomate, militaire et écrivain, chroniqueur, poète et traducteur, tout à la fois, est loin d’être un inconnu dans l’historiographie. De la part de son père, don Fernán, il bénéficie de la constitution en sa faveur d’un majorat, protection contre la division d’un patrimoine entre plusieurs héritiers et acte significatif de la volonté de sauvegarder, à travers un fils aîné, un lignage « fort ». Il est le témoin de grandes turbulences, violents conflits internes en Castille et Léon, Grand Schisme au plus haut niveau de l’Église. Dans une première contribution, J. Valdeón Baruque (Université de Valladolid) en fournit une esquisse, alors qu’Ayala se fit chroniqueur officiel du roi Pierre Ier, dit le Cruel, avant de se rallier à son demi-frère Henri II et de narrer encore les règnes des deux monarques suivants, les Trastamare Jean Ier et Henri III. En 1399, il est fait grand chancelier du royaume, atteignant ainsi le sommet de sa carrière. E. García Fernández (Université du Pays basque) se taille la part du lion avec l’étude familiale annoncée dans le titre du livre. La perspective d’approche du passé de cette noble maison (Casa de Ayala) est inspirée par la mise en valeur de sa figure prédominante. Il y a donc l’« avant-Pero », depuis le XIIIe siècle, avec le moment crucial de la montée du lignage sous l’action de don Fernán, et l’« après-Pero », descendance directe et collatéraux, où l’on découvre même un comunero de 1520/1521, d’une branche tolédane il est vrai. Exaltation d’ancêtres auxquels on prête la capacité d’accomplir des miracles post mortem ou l’édification de remparts urbains, enracinement familial dans la terre dont la lignée (Salcedo) portera le nom (Ayala), importance du service des rois et des infants dans la promotion elle aussi familiale, jeux de réseaux d’alliance et d’amitié sont quelques points représentatifs du parcours effectif du linaje ou de l’aura développée et entretenue autour de lui. Dans le chef de don Fernán, promoteur, selon les termes de l’A., d’une véritable action socio-seigneuriale, on épingle encore la mise en œuvre dans ses terres d’un programme architectural nourri propre à contribuer à l’élévation de sa maison. Centré sur une famille au berceau bien circonscrit en Álava et en rameaux implantés sous plusieurs cieux de l’espace castillan, qui atteindra sous Henri IV et les Rois catholiques le rang des Grands de Castille, avec l’obtention de titres comtaux (1470, 1491), le livre paraît être un modèle du genre, associant à une enquête historique approfondie un matériau bibliographique, dont l’ampleur déborde amplement le sujet pour l’Espagne du bas Moyen âge, et une iconographie exceptionnellement riche et belle.

31 Jean-Marie CAUCHIES

Béatrice LEROY, L’Église et l’Espagne au Moyen Âge, Limoges, Pulim, 2009 ; 1 vol. in-8o, 113 p. ISBN : 978-2-84287-483-4. Prix : € 14,00.

32 Titre quelque peu réducteur que celui d’un petit livre qui propose en fait un survol de quelque neuf siècles d’histoire de la société espagnole, sous un certain angle d’approche il est vrai : les positions et le rôle de l’Église. Sa clarté rend commode la tâche de celui qui veut le résumer. La conversion officielle d’un roi wisigoth au catholicisme romain en 589 va faire de celui-ci une « religion d’État » – avant la lettre s’entend. Après la conquête mauresque, dans un environnement baigné d’islam, de judaïsme, de relents hérétiques, le cap dogmatique est malaisé à maintenir aux VIIIe–IXe siècles et l’enjeu n’est alors pas moindre que la survie même d’une Église chrétienne. À partir du Xe siècle s’affirment des principautés sous la souveraineté théorique des rois de Léon ou de France (Catalogne) : il est alors essentiel pour la chrétienté péninsulaire de s’ouvrir à des contrées d’outre-Pyrénées, même si les influences qui en résultent, dont le poids de l’expansion clunisienne, ne font pas l’unanimité chez les historiens. Les abbayes, centres spirituels, s’affirment aussi avec la reconquête comme jalons de (re)peuplement, quoique le célèbre mouvement de « Repoblación » paraisse surtout tributaire d’une réorganisation sociale du chef d’autochtones, demeurés sur place mais « qui vivaient sans loi ». Depuis le deuxième tiers du XIIe siècle, marqué par l’invasion des redoutables Berbères dénommés Almohades, des ordres militaires fondent leurs commanderies, autres jalons de proue sur une terre toujours en proie aux batailles. Le siècle suivant demeure sujet dans certaines régions reconquises, tel l’ancien royaume de Valence, à des risques de soulèvement, qui entraînent expulsions et conversions forcées. C’est au XIVe siècle que l’esprit de croisade bascule largement dans les rivalités politiques et dynastiques : tout un petit monde marqué par une présence étrangère anime ces luttes intestines doublées d’affrontements de « classes », ou mieux de « factions » (« bandos ») entre les murs des villes. Les désordres du XVe siècle débouchent sur une œuvre de « reconstruction » par les soins d’Isabelle de Castille et de Ferdinand d’Aragon, dans les espaces de leurs couronnes respectives. La « Reconquista » s’achèvera, les tensions religieuses iront croissant, le temps des « disputes » préludera à celui du rejet et de la diatribe. Cet épilogue aux allures sombres ne doit pas masquer ce qui avait fait un grand acquis de l’Espagne médiévale des trois religions du Livre, jusque 1300 du moins : la « convivance », « convivencia », quand des communautés vivaient « côte à côte », sans se mêler puisque peuplant des quartiers propres, partageant un même souverain, sauvegardant leurs références par l’édification de lieux de culte… Un paradis perdu ?

33 Jean-Marie CAUCHIES

La Prise d’Orange, chanson de geste (fin XIIe–début XIIIe siècle), éd. bilingue et trad. Claude LACHET, Paris, Champion, 2010 ; 1 vol., 304 p. (Champion Classiques, Moyen Âge, 31). ISBN : 978-2-7453-2068-1. Prix : € 11,00.

34 L’attachement de C. Lachet au cycle de Guillaume d’Orange, et plus précisément à la Prise d’Orange (PO), révélé dans son étude La Prise d’Orange ou la parodie courtoise d’une épopée[1] et dans sa traduction, en collaboration avec J.P. Tusseau [2], de la rédaction AB de la PO publiée par C. Régnier à partir du ms. A1[3], se manifeste encore dans cette nouvelle édition de la PO, fondée cette fois-ci sur le ms. A2, qui n’avait jamais été publié entièrement et qui est très proche de A; il s’agit d’une édition bilingue, comme l’était déjà celle du Charroi de Nîmes[4] publiée par C.L., qui rendra elle aussi de grands services à ceux qui s’intéressent aux chansons de geste.

35 Le début de l’introduction présente les neuf mss contenant intégralement ou non la PO, justifie le choix d’A2, liste les abréviations et leur résolution (il faudrait peut-être expliquer p. 17, à l’intention de lecteurs novices, le développement de G. et Guill. en Guillelme(s) plutôt qu’en « Guillaume »), ainsi que les corrections, somme toute fort peu nombreuses, apportées à cette copie effectivement d’une « grande qualité ». Il s’ensuit une étude de la « langue du manuscrit de base » (phonétique et graphies, morphologie, syntaxe, versification). L’analyse littéraire, intitulée Enjeux et desseins de la Prise d’Orange, est de fait une remarquable synthèse, très stimulante, des enjeux et desseins de cette chanson, déjà analysés par C.L. dans sa thèse signalée plus haut, mais enrichie ici avec une grande finesse. Le texte a été établi avec soin. La traduction en français moderne est précise, élégante, alerte, et toujours agréable à lire ; elle est accompagnée de notes infrapaginales qui sauront séduire tous les publics. L’édition et la traduction sont suivies d’un choix de variantes, d’extraits des autres rédactions, judicieusement choisis, et enfin du glossaire, très riche, et de l’index des noms propres. Voilà donc une édition commode et fiable d’une chanson aussi charmante que problématique à bien des égards.

36 Quelques remarques de détail pour la prochaine édition : troi (p. 22) nous semble la forme normale de CSP ; acoté (Ibid., v. 1662) est peut-être une forme verbale de la famille du produit de cubitu, éventuellement distincte de acoster (v. 48) ; p. 19 et 28, les analyses concernant voiez 241 paraissent contradictoires (pour notre part, nous considérons plutôt cette forme, à la suite de C. Régnier, comme l’imparfait Pde veoir, avec une base analogique) ; plus généralement, la différence entre la langue de la copie et la langue de l’auteur n’est pas toujours parfaitement signalée ; nous suggérons en outre, pour le confort du lecteur, que l’astérisque utilisé dans le glossaire et l’index pour signaler une note figure plutôt après le numéro du vers relié à la note. Dans le même esprit, nous nous permettons de signaler l’absence de maltrere (v. 1186) dans le glossaire.

37 Muriel OTT

Rosemarie KOSCHE, Studien zur Geschichte der Juden zwischen Rhein und Weser im Mittelalter, Hanovre, Hahnsche Buchhandlung, 2002 ; 1 vol. in-8o, IX–423 p. (Forschungen zur Geschichte der Juden, sér. A, Abhandlungen, 15). ISBN : 978- 3775256247. Prix : € 104,04.

38 Cet ouvrage constitue la version légèrement remaniée pour publication d’une thèse de doctorat défendue à l’Université de Trèves, sous la direction d’A. Haverkamp. C’est donc un nouveau chap. de l’histoire des communautés hébraïques en terres d’Empire qui est éclairé pour la période 1200–1520 : la Westphalie médiévale, correspondant à l’espace situé entre Rhin et Weser, avec notamment les évêchés de Münster, Osnabrück, Paderborn et la ville hanséatique de Dortmund.

39 Du fait de la périphérie relative de cette région à l’égard des grands axes commerciaux qui traversaient l’Allemagne médiévale, le développement de communautés structurées, à partir des années 1250, apparaît très retardé par rapport à l’essor urbain général. Cette périphérie se pose également en termes culturels, les juifs de Westphalie vivant dans des localités parfois assez éloignées des grands centres d’efflorescence du judaïsme rhénan ou bavarois tels que Cologne et Francfort.

40 La recherche dépasse donc l’histoire d’une minorité ethnique pour englober des problématiques d’histoire urbaine dont la fameuse « Zentralitätforschung » ou concept de centralité urbaine, chère à l’École de Trèves. Le réseau urbain considéré a sa spécificité : il ne compte en effet que des villes moyennes, jusqu’à 10 000 habitants, alors qu’une ville comme Cologne compte plus de 40 000 habitants au bas Moyen Âge. Or, premier apport de cette thèse, l’A. constate une émigration importante des communautés juives vers des agglomérations de moindre importance – voire des bourgades isolées – à la suite des persécutions du milieu du XIVe siècle.

41 Le « Sonderfall » westphalien laisse aussi sa marque dans l’intensité des persécutions : en effet, celles-ci ne semblent pas avoir été aussi meurtrières que dans les régions voisines de l’Allemagne ou des Pays-Bas du Sud. Au point de vue des infrastructures cultuelles, la cartographie des implantations montre ainsi une multiplication ultérieure des cimetières juifs dans de très petites localités à l’exemple de Kassel ou Werden. Cette multiplication des lieux funéraires serait, selon l’A., un indice de l’atomisation du judaïsme westphalien, très aigu après la disparition du foyer colonais en 1424.

42 Si la déstructuration des communautés apparaît plausible après la perte de ce centre intellectuel et économique, la présence même de ces cimetières et l’apparition de quelques nouvelles synagogues ne plaideraient-elles pas pour une intégration croissante de la diaspora ashkénaze dans cette région ? C’est effectivement ce qui ressort, selon nous, de l’analyse prosopographique très fouillée de l’A. en ce qui concerne les rapports entre juifs et chrétiens pour des villes telles que Dortmund dès le premier tiers du XIVe siècle (relations d’affaires de financiers juifs avec les tout-puissants patriciens et marchands Suderman) ou Minden dans les années 1400 (mention d’un Jesse le juif, débiteur d’un bourgeois de la ville et possesseur d’un sceau comportant un blason couronné !). D’autres éléments viennent renforcer cette thèse. L’implication dans des activités professionnelles traditionnellement peu attestées, comme le commerce de la viande ou celui des armes, en est un. L’incorporation des résidents juifs dans l’organisation militaire urbaine, par le biais des tours de garde, en est un autre. Et l’on pourrait encore poursuivre sur la singularité du cas étudié en pointant l’absence quasi totale de concurrence avec les prêteurs lombards. Cette singularité qui permettrait presque de parler d’intégration mieux réussie ou moins « ratée » que pour les autres communautés hébraïques des pays d’Empire aurait méritée d’être mise en perspective, notamment dans les conclusions.

43 Sur le plan juridique, la part d’initiative des communautés juives dans la négociation de leur octroi de résidence est démontrée de manière très convaincante. Le rôle dynamique des petites principautés laïques très autonomes telles les comtés (puis duchés) de Clèves, Juliers et La Marck dans la protection et la liberté de manœuvre des communautés apparaît déterminant. Sous cet aspect, vu la place dévolue au crédit juif dans la politique territoriale d’un prince comme le duc de Clèves on regrettera peut-être l’absence des limites de principautés sur les cartes (celles-ci étant fort bien réalisées).

44 Au point de vue de l’histoire du prêt à intérêt, justement, on relèvera encore les constatations innovantes de l’A. sur la politique bancaire de la ville de Dortmund dans le dernier quart du XIVe siècle. Les taux d’intérêt autorisés auraient été adaptés à ceux du marché colonais afin d’attirer dans la ville des financiers juifs de Cologne. Autre contribution de cette thèse, ellemet bien en relief lanécessité pour cesfinanciers de former des consortiums bancaires supra urbains, de Cologne jusqu’à Münster, s’appuyant sur des liens familiaux étroits.

45 L’apport de ce livre érudit est donc incontestable. On déplorera seulement, une fois de plus, que sa portée soit restreinte au cercle des spécialistes des études juives par l’omission d’un index explicatif des termes rituels du judaïsme. Le lecteur, tout historien qu’il est, ne saura pas forcément que le « chazan » est le chantre officiant dans la synagogue ou que le « kahal » de Cologne est l’organe assumant la direction effective de toutes les communautés juives de Rhénanie-Westphalie.

46 David KUSMAN

The Troubadour Tensos and Partimens. A Critical Edition, éd. Ruth HARVEY, Linda PATERSON, Anna RADAELLI, Claudio FRANCHI, Walter MELIGA, Giuseppe NOTO, Zeno VERLATO, Christina ZENI, Woodbridge, D.S. Brewer–Modern Humanities Research Association, 2010 ; 3 vol. in-8o, XLVI–1353 p. (Gallica, 14). ISBN : 9781843841975. Prix : GBP 225.

47 Dix ans après la parution de leur entreprise marcabrunienne [1], qui faisait le point sur l’œuvre fondatrice du troubadour gascon au bout d’un demi-siècle de critique textuelle particulièrement intense, les deux chercheuses britanniques, poursuivant la tâche de leur collègue J. Marshall, ont rassemblé pour la première fois le corpus des textes dialogués des troubadours (157 pièces au total entre tensons proprement dites et partimens ; les échanges de sirventes et de coblas, ainsi que les « tensons fictives », sont exclus), jusqu’à ce jour éparpillés dans les éditions consacrées à un seul auteur ou édités à l’intérieur d’articles et d’anthologies, dans un seul ouvrage qui marque certainement un point de départ solide pour la recherche en philologie occitane. Vu l’envergure du travail, L. Paterson, qui a pourtant édité à elle seule 83 pièces, et R. Harvey, qui en a édité 44, ont bénéficié de la collaboration d’A. Radaelli, qui s’est chargée de l’édition de 16 pièces (surtout des unica du ms. Aou du couple OA1), et de cinq autres collègues italiens (7 pièces parW. Meliga et C. Zeniconcernant les troubadours génois Lanfranc Cigala et Simon Doria, 2 par W.M. et L.P., 2 par C. Franchi, 2 par G. Noto, 1 par Z. Verlato). Après une introduction succincte (p. XVII–XXXI) et deux tables (des thèmes et des lieux de production), les textes avec leurs apparats (analyse des mss, variantes, traduction en anglais, fiche sur la versification, notice générale et notes spécifiques portant sur l’établissement du texte) se succèdent selon la numérotation « neutre » du répertoire de Pillet-Carstens (par ordre alphabétique du nom du premier interlocuteur) ; à l’issue du troisième volume se trouvent la bibliographie (p. 1294–1329), une liste de mots ou d’expressions rares et l’index des noms propres repérés dans les textes.

48 À propos de la définition du corpus, on peut observer que l’option de retenir seulement ces « textes unitaires qui dépassent les deux strophes, avec ou sans tornadas » (p. XIX) ne paraît pas toujours cohérente avec les données offertes par la tradition. L’application rigide de ce critère suscite parfois l’exclusion de pièces apparentées d’une manière étroite avec des textes inclus dans l’édition : par exemple, l’échange de coblas entre Blacatz et Pelissier (PC 97.3 = 353.2) et la tenson (ou partimen) brève entre le comte de Provence et Arnaut (184.1 = 25.1) constituent respectivement la parodie des partimens 392.15 (p. 1076) et 238.2 (p. 671) ; les deux unica du ms. H229.2 = 10.35, tenson à répliques alternées d’un seul vers entre Guilhem Raimon et Aimeric de Peguilhan, et son dérivé formel 217.4c = 10.36, tenson brève « de taverne » entre Guilhem Figueira et le même Aimeric, ne sont pas édités à côté de l’autre imitation du même genre entre Guillem Augier Novella et Bertran d’Aurel (205.1, p. 539). Signalons encore l’omission des tensons brèves 19.1 = 96.4 (EM), 197.3 = 76.24 (F) et 198.1 = 385.1 (E), qu’on lit toujours dans des éditions de fin XIXe siècle ou début XXe, et celle d’échanges de coblas comme 192.5 = 186.1 et 194.16 = 129.4, que les mss ne dissocient pas du genre partimen ou tenso à en juger par certaines rubriques (CKa1).

49 La tradition manuscrite n’a pas fait l’objet d’un examen préalable (pourtant ébauché par J. Marshall et approfondi par des études récentes de W.M. et de F. Zufferey [1]) qui aurait permis de mieux calibrer la méthode éditoriale et peut-être suggéré une différente organisation des textes. On constate néanmoins que dans la majorité des cas (66 %) la critique s’exerce sur un ms. unique (76 pièces, surtout dans R, a1, M et f) ou bien sur une tradition simple (28 pièces entre attestations doubles [Oa1, DaIK, ER, GQ, IKa1, Ra1, etc.] et groupes de mss représentant une seule tradition (ADIK[N] = ? et constellations variables comme DDaELGQ, DaGCE, EMRa1, ACT) ; parmi les 53 pièces attestées dans plusieurs familles de mss (souvent ? + y), ce sont celles concernant les troubadours « majeurs » (Gaucelm Faidit, Raimbaut de Vaqueiras, Aimeric de Peguilhan, Peirol, ainsi que Giraut de Borneil et Bernart de Ventadorn) qui ont joui d’une diffusion plus ample témoignée par le nombre total de mss (jusqu’à 14). Dans ces derniers cas, la méthode suivi par R.H. et L.P. est conservatrice et éclectique en même temps, selon la tendance de l’école anglo-saxonne : on reproduit fidèlement la leçon d’un ms. de base (aest souvent préféré, même en présence de représentants de ? ou de y, à côté des plus familiers ADK et CER) mais on intervient dans les lieux critiques avec l’aide des autres témoins. La restriction appréciable de maintenir les apparats de notes « as minimal as scholarly probity allows » n’a pas empêché aux É. de discuter la datation de certaines pièces et de réfléchir sur l’identification de nombreux interlocuteurs.

50 Au total, il s’agit d’un ouvrage de référence bien documenté et mis à jour sur un corpus à plusieurs points de vue négligé qui devrait d’une part susciter de nouvelles enquêtes sur les auteurs moins connus et sur certains groupes de textes, et d’autre part engager des discussions plus générales de caractère ecdotique (sélection et organisation des pièces à l’intérieurs des chansonniers, circulation des textes) et littéraire (moments et lieux de production, aspects thématiques formels et rhétoriques dans l’évolution des genres dialogués [2].

51 Francesco CARAPEZZA

Laurent FELLER, Paysans et seigneurs au Moyen Âge, VIIIe–XVe siècles, Paris, Armand Colin, 2007 ; 1 vol. in-8o, 301 p. (Coll. U). ISBN : 978-2-200-26707-0. Prix : € 26,00.

52 L’histoire sociale du monde rural médiéval a été complètement renouvelée au cours de ces dernières années. Après des décennies d’études et de polémiques, elle s’est affinée et précisée. L’ouvrage de L. Feller offre une synthèse personnelle et magistrale des connaissances actuelles sur le sujet. Il retrace de façon lumineuse l’édification de la seigneurie et l’histoire de la domination exercée par le monde seigneurial sur le monde paysan pendant la longue période qui s’étend de l’époque carolingienne aux grandes révoltes paysannes des XIVe et XVe siècles. Les trois premiers chap. sont consacrés à l’étude de la société rurale des IXe et Xe siècles à travers les problèmes posés par la distribution de la propriété foncière (chap. 1), la liberté et l’esclavage (chap. 2), l’existence de collectivités et de hiérarchies (chap. 3). Le chap. 4 décrit les transformations de la société rurale entre les Xe et XIIe siècles. Les suivants abordent la question du prélèvement seigneurial (chap. 5), des statuts juridiques et du servage (chap. 6), des communautés et des institutions villageoises (chap. 7). La crise de la fin du Moyen Âge est analysée dans les chap. 8 et 9, qui traitent successivement de la conjoncture et de ses incidences sociales, puis des révoltes.

53 Textes à l’appui, l’A. montre à travers une grande variété de situations comment l’organisme seigneurial a permis au groupe aristocratique de maintenir et de consolider sa prééminence. La seigneurie fonde durablement le droit de ses détenteurs à dominer les autres éléments de la société, parce qu’elle est l’instrument de politiques rationnelles et réfléchies. Les seigneurs se comportent en acteurs économiques soucieux d’investir pour accroître leurs revenus et leur prestige. Ils ne restent jamais inertes face aux mutations économiques et ils les provoquent même parfois.

54 De leur côté, les paysans veulent améliorer leur statut et leurs conditions concrètes d’existence. Ils forment une société dynamique, complexe et hiérarchisée. Ils sont capables de s’organiser pour s’opposer au seigneur et lui arracher des avantages que ce dernier ne désirait pas nécessairement céder.

55 Entre seigneurs et paysans, les tensions sont permanentes tant leurs intérêts sont contradictoires, et rien n’est jamais acquis ni figé. La seigneurie banale a les moyens d’étendre ses exigences, au besoin par la force, et d’intensifier ses prélèvements sur le monde paysan, mais le système ne repose pas uniquement sur l’exercice quotidien et permanent de la violence. Il marche aussi au consentement, parce que la contrainte peut s’avérer plus coûteuse et moins rentable que la coopération. La croissance de l’Occident peut se poursuivre du VIIIe au XIIIe siècle, parce que les paysans acceptent la structure qui les encadre et les contrôle. Le mouvement des franchises montre à l’évidence que leurs bénéficiaires consentent à vivre dans une seigneurie régulée et dont les aspérités sont rabotées.

56 Aux XIVe–XVe siècles, la peste et la guerre contribuent puissamment à la désorganisation générale de la vie économique, à l’affaiblissement de la seigneurie et aux tensions sociales. Des soulèvements populaires, tant ruraux qu’urbains, éclatent et débouchent sur des remises en cause profondes de l’ordre politique et social. La noblesse ne parvient plus à justifier sa position privilégiée face aux travailleurs autrement qu’en exerçant sur eux la force la plus brutale. Les répressions, parce qu’elles engendrent la terreur, permettent à l’organisme seigneurial de durer. Elles ne sont plus toutefois le fait d’agents locaux, mais sont prises en main par des troupes armées qui représentent l’État moderne naissant. Sous son égide, les structures seigneuriales sont rétablies et confortées, mais le monde paysan ne retombe pas dans les formes les plus crues d’oppression. Les acquis demeurent et parmi eux, au premier chef, la liberté.

57 Willy STEURS

Annette SEITZ, Das lange Ende der Kreuzfahrerreiche in der Universalchronistik des lateinischen Europa (1187–1291), Husum, Matthiesen Verlag, 2010 ; 1 vol. in- 8o, 313 p. (Historische Studien, 497). ISBN : 978-3-7868-1497-9. Prix : € 49,00.

58 L’étude d’A. Seitz concerne la représentation des croisades dans 39 chroniques universelles, françaises, anglaises, allemandes et italiennes, rédigées de la fin du XIIe siècle au premier tiers du XIVe siècle, c’est-à-dire par des historiens contemporains des défaites des croisés depuis la bataille d’Hattin jusqu’à la chute de Saint-Jean-d’Acre . Un des mérites d’A.S. est d’avoir d’emblée pris en compte le mode de rédaction des chroniques universelles en rappelant que ce sont des compilations, c’est-à-dire des œuvres savantes qui s’appuient sur des sources écrites faisant autorité, celles-ci étant réutilisées de façon à s’insérer dans le projet et la conception de l’histoire de chaque auteur. Néanmoins, à ce stade, on aurait aimé une présentation plus précise du corpus de la recherche qui exclut sans explication un certain nombre de chroniques universelles des XIIIe et XIVe siècles. Plus encore, un classement des œuvres aurait été nécessaire en distinguant les grandes chroniques universelles organisées par une conception de l’histoire et une vision du monde, les encyclopédies et les manuels, compendia, ou flores, qui résument des œuvres antérieures en les articulant sur la succession des papes et des empereurs.

59 A.S. commence par résumer le contenu des informations sur les croisades d’Orient, en tenant compte des traditions historiographiques dont sont tributaires les historiens. Le deuxième chap. est consacré aux interprétations que les historiens ont données des échecs de la chrétienté. A.S. énumère une longue série d’explications concernant d’abord les fautes des croisés et de leurs chefs : la discordia, la trahison, le non-respect des trêves, les erreurs de la papauté, la déloyauté des Grecs et celle des ordres militaires, l’indiscipline des troupes chrétiennes. Ensuite, les chroniqueurs mettent en avant l’absence du secours divin, puis relèvent les péchés des croisés, ebrietas, avaritia, luxuria, superbia, invidia, ainsi que « l’injustice » qui a présidé à la mise en œuvre de la croisade. Ils citent enfin des causes matérielles, erreurs dans la stratégie et la logistique, ou des causes spirituelles, occultum judicium Dei et la foi vacillante des croisés. Dans cette recension, il aurait sans doute été nécessaire de mieux hiérarchiser les causes matérielles et spirituelles de la défaite, et de classer les péchés des croisés en tenant compte de la place dominante chez des historiens, lecteurs comme tous les moines de Grégoire le Grand et de Pierre Lombard, de la superbia, la racine de tout mal, de la vana gloria qui en dérive, ainsi que de l’invidia, autre porte d’entrée du mal par laquelle le diable sème la discordia dans le monde.

60 A.S. met ensuite en lumière la façon dont les historiens ont cherché à donner un sens à ces défaites : celles-ci sont transformées en victoires spirituelles quand on considère les croisés morts en Terre sainte comme des martyrs. Les historiens peuvent ajouter que les victoires terrestres n’entraient pas dans le plan de Dieu puisque des prophéties annonçaient que le temps de libérer Jérusalem n’était pas venu. De plus les victoires des musulmans ont été inutiles en ce sens que les souverains ou les peuples vainqueurs n’en ont pas profité. Enfin, les croisades ont permis parfois des conversions au christianisme.

61 Quelle est l’image des musulmans et de leur foi qui se dégage des chroniques universelles ? Il faut remonter aux sources utilisées par les historiens occidentaux, les chroniques de Sigebert de Gembloux et Hugues de Fleury, eux-mêmes informés essentiellement parla Chronographia tripertita d’Anastase le Bibliothécaire, auxquelles s’ajoutèrent au XIIIe siècle les dossiers constitués par Vincent de Beauvais et la petite chronique universelle insérée par Jacques de Voragine dans la Legenda aurea. Le quart des chroniques, la plupart au XIIIe siècle, font de Mahomet un antitype du Christ et présentent son enseignement tantôt comme un paganisme, tantôt comme une hérésie. Les croisades sont considérées comme des entreprises communes à la chrétienté, à l’exception de la seconde croisade, et les croisés sont désignés comme christiani, distingués des chrétiens nestoriens et jacobites considérés comme hérétiques ; les grecs orthodoxes, mis à part le cas de la croisade de 1202–1204, sont inclus dans cette christianitas.

62 Enfin, A.S. tente une synthèse dont elle souligne les limites. Elle rappelle que ces récits de croisade sont orientés par le chroniqueur de façon à s’insérer dans le projet de son œuvre, ce qui explique la tonalité différente des récits chez Robert d’Auxerre (pour lequel malheureusement elle n’utilise pas le ms. original, AUXERRE, Bibliothèque municipale (= BM), ms. 145) et chez Vincent de Beauvais (en ignorant l’excellente édition en ligne du DOUAI, BM, ms. 797 par l’atelier Vincent de Beauvais). Elle conclut avec raison que les interrogations sur l’échec des croisades sont essentiellement le fait des auteurs de grandes chroniques universelles mais que les auteurs de manuels laissent la question en l’état. Elle relève le poids des traditions historiographiques régionales qui expliquent beaucoup des différences d’appréciation. Si le travail d’A.S. donne par moments l’impression d’une recherche qui s’éparpille, on doit lui reconnaître le mérite d’avoir analysé et cerné dans toute leur diversité les points de vue d’un nombre significatif de chroniqueurs et d’avoir bien montré comment on écrit l’histoire aux XIIIe et XIVe siècles.

63 Mireille CHAZAN

De la mer du Nord à la Méditerranée. Francia media. Une région au cœur de l’Europe (ca 840–ca 1050), éd. Michèle GAILLARD, Michel MARGUE, Alain DIERKENS, Hérold PETTIAU, Luxembourg, CLUDEM, 2011 ; 1 vol. in-8o, VIII–600 p. (Publications du CLUDEM, 25). ISBN : 978-2919979202. Prix : € 55,00.

64 Fruit d’un colloque international tenu en 2006, cet imposant ouvrage rassemble 24contributions d’historiens et d’archéologues allemands, belges, britanniques, français et luxembourgeois. Après une introduction dans laquelle M. Parisse démontre que, du IXe au début du XIe siècle, l’expression Francia Media n’a jamais servi à désigner un espace politique défini, les art. du volume s’engagent sur des voies diverses. Les aspects culturels et linguistiques prennent place au cœur des études de W. Haubrichs, H.W. Goetz et M. Margue : le premier s’interroge sur la formation de la frontière linguistique germano-romane, le second évoque l’émergence de l’idée d’une Lotharingie définie comme unité territoriale à partir du règne de Lothaire II, le troisième analyse comment la référence au pouvoir carolingien a nourri le discours identitaire lotharingien.

65 L’économie et le peuplement focalisent l’attention de plusieurs contributeurs. S. Lebecq s’intéresse à l’impact des invasions vikings et des phénomènes hydrographiques sur le déclin des anciens emporia, au profit de sites mieux enracinés dans l’espace ou dans le temps. Grâce à la numismatique, O. Bruand révèle l’octroi du droit de monnayage à une série de bourgs à partir milieu du IXe siècle et, corollairement, la polarisation des villages autour de quelques centres économiques secondaires. La hiérarchisation des pôles habités préoccupe également J.P. Devroey. Dans une enquête consacrée aux possessions de l’abbaye de Prüm à la fin du IXe siècle, il nuance les positions traditionnelles à propos de la morphologie du domaine de Villance. Les travaux d’E. Peytremann et de M. de Waha, pour leur part, esquissent de premières synthèses à propos de l’habitat rural en Francia Media et des fortifications en Lotharingie.

66 Mais ce sont les aspects politiques qui préoccupent le plus les A. Succédant à une synthèse de l’histoire de la Francia Media (J.L. Kupper), plusieurs art. sont consacrés aux souverains lotharingiens, à leur entourage et à leurs relations diplomatiques : E. Screen réévalue l’activité d’un Lothaire Ier souvent trop sévèrement jugé, W. Hartmann aborde les liens unissant Charles le Chauve, Louis le Germanique et leur neveu Lothaire II, S. Airlie traite des difficultés rencontrées par ce dernier au cours de son règne et de l’absence de continuité entre son royaume et le futur duché de Lotharingie (position que conteste A. Dierkens dans la conclusion), M. Gaillard enquête sur le rôle des femmes gravitant autour des rois au moment où se forment de nouvelles dynasties en Francia Media, T. Bauer met en évidence les rencontres entre souverains carolingiens entre 843 et 870, P. Depreux tente de retracer le parcours d’Haganon – un proche particulièrement influent de Charles le Simple – et d’établir son appartenance à l’aristocratie lotharingienne.

67 Moins attachées à un profil individuel, plusieurs contributions traitent de la formation de la Francia Media et des entités territoriales composant celles-ci. J. Nelson s’intéresse ainsi aux circonstances dans lesquelles intervient le partage de Verdun. À une échelle inférieure, C. Lauranson-Rosaz évoque le démembrement de la Francia Media à partir de trois études de cas et C. West examine sous un angle nouveau le développement et la transformation des comtés en haute Lotharingie. Enfin, les trois dernières communications prennent une teinte plus méridionale : L. Ripart décrit la manière dont les Rodolphiens parviendront à construire leur royaume de Bourgogne et à légitimer leur pouvoir, F. Mazel réévalue le processus de « méridionalisation » de la Provence, F. Bougard aborde la vie politique dans le royaume d’Italie et les équilibres de pouvoir en son sein.

68 Au final, ce volume riche en cartes s’avère donc indispensable pour tout médiéviste s’intéressant à cette « colonne vertébrale de l’Europe » que constituait la Francie médiane. Sans être une synthèse – et donc sans remplacer des classiques de l’histoire postcarolingienne –, ce livre souvent stimulant bouscule, en effet, certaines positions traditionnelles ou, plus encore, encourage de nouvelles recherches.

69 Nicolas RUFFINI-RONZANI

Michael STAUNTON, Thomas Becket and his biographers, Woodbridge, Boydell, 2006 ; 1 vol. in-8o, VIII–246 p. (Studies in the History of medieval Religion, 28). ISBN : 9781843832713. Prix : GBP 50 ; USD 80.

70 Le meurtre de Thomas Becket dans sa cathédrale le 29 décembre 1170 donna lieu à une floraison littéraire parallèle à l’expansion rapide de son culte. De 1171 à 1186, des proches de Becket, ceux qui avaient assisté au martyre ou qui purent recueillir des témoignages directs concernant l’événement rédigèrent des vies du saint. Ces textes se présentent à la fois comme des témoignages sur les liens personnels que les auteurs avaient pu entretenir avec l’archevêque, et comme autant de plaidoiries en faveur d’un personnage dont les ambiguïtés purent décourager les contemporains : il fallait notamment répondre au défi que constituait la fameuse lettre rédigée par Gilbert Foliot en 1166, Multiplicem nobis, où le comportement de Becket faisait l’objet d’une attaque en règle. Pétries pour certaines de références empruntées aux vies des premiers martyrs, au droit canon, à la théologie, les vies eurent notamment pour objet, pour reprendre l’expression de M. Staunton, de donner un sens à la mort de Becket et de le replacer dans la continuité de l’histoire chrétienne.

71 Certains de ces textes ont disparu ; d’autres ne survivent qu’à l’état fragmentaire. Mais les dix vies qui nous sont parvenues dans leur intégralité, rédigées en latin à l’exception de celle de Guernes de Pont-Sainte-Maxence, écrite en vers français, constituent un ensemble monumental qu’il semble possible d’examiner dans son ensemble. L’ouvrage s’ouvre sur une série de chap. introductifs où l’on trouvera une analyse rapide des différentes biographies, d’autant plus essentielle que les emprunts mutuels étaient importants dans le cercle resserré constitué par les auteurs. Le premier texte du corpus est la Vita et passio de Jean de Salisbury, un texte court, sans doute rédigé en 1171 ou 1172, et conçu comme une introduction à la collection de lettres de l’archevêque initiée par Jean mais terminée par Alan de Tewkesbury. Cette vie, qui proposait sous une forme condensée toute l’argumentation en faveur de la sainteté de Becket, eut une influence décisive sur les textes rédigés par la suite. M.S. compare ensuite les différents groupes que constituent les autres vies : un premier rassemble les textes d’Edward Grim, de Guernes de Pont-Sainte-Maxence et de l’Anonyme I, un deuxième l’Anonyme II et Alan de Tewekesbury. Benedict de Peterborough et William de Canterbury furent chargés de collecter les miracles exercés par le saint, et les vies qu’ils rédigèrent – on connaît la célèbre vision du hérisson rapportée par William – accordent plus d’importance que les autres aux affaires de Canterbury et du diocèse. Les vies de William Fitzstephen et de Herbert de Bosham constituent deux cas à part : William servit en effet le chancelier puis l’archevêque, et conserva toujours de bons rapports avec certains membres de la cour royale, allant jusqu’à supprimer de la seconde version de son œuvre toutes les références critiques à Henri II. Herbert de Bosham fut le dernier témoin direct à rédiger une vie de Becket, entre 1184 et 1186. Ce texte est le plus long et le plus dense de tous ; Herbert de Bosham servit aussi le chancelier, qu’il accompagna à Canterbury puis en exil. Les contemporains le rendirent responsable des prises de position les plus extrêmes de Becket, à Clarendon comme à Montmirail, et il est certain qu’il s’agit là du témoignage d’un personnage qui exerça une influence décisive sur l’archevêque.

72 La seconde part. de l’ouvrage est constituée d’une série de chap. thématiques, sur la « conversion » de Becket, le conflit avec le roi, les épreuves qu’il dut traverser, l’exil et le martyre. Les textes sont systématiquement comparés et leurs sources restituées, un exercice qui permet par exemple de mettre en valeur l’inadéquation entre la notion d’exil dans les sources chrétiennes anciennes – pourtant très sollicitées par les biographes de Becket –, où l’exil se justifiait par le danger immédiat reposant sur la personne du pasteur, et le choix de l’exil par un prélat de la seconde moitié du XIIe siècle : c’est d’ailleurs cette inadéquation qui explique peut-être la fréquence du terme peregrinatio aux dépens de fuga et exsilium dans les vies. De cette confrontation des vies naissent aussi plusieurs remarques tout à fait suggestives, comme sur l’événement qui marque le début du conflit avec Henri II, et qui n’est pas le même selon les biographes : la résignation de l’office du chancelier ou la querelle de juillet 1163 à Woodstock. En revanche, toutes les vies accordent une place centrale au thème de la « conversion » religieuse de Becket, alors qu’aucun document contemporain de sa nomination à Cantorbéry en 1162 n’y fait allusion. Il faut toutefois, comme le démontre bien M.S. grâce à une analyse plus générale de la signification de la conversion au XIIe siècle, entendre ce thème sur la longue durée : il ne s’agit pas d’une conversion soudaine sur le chemin de Damas, mais d’un processus qui occupa toute la vie du saint. L’impact de la consécration est cependant mis en scène dans les vies, parfois de manière subtile : ainsi, la comparaison tracée entre Londres et Rome au début de la vie de William Fitzstephen s’insère dans un texte dominé par les références classiques, alors que dans la seconde part. du texte, ce sont les références bibliques qui l’emportent très largement.

73 Ce court ouvrage ne peut couvrir tous les aspects, textuels et autres, des vies de Thomas Becket. Mais il s’agit d’une excellente introduction à la question, qui ouvre des pistes intéressantes à la réflexion.

74 Frédérique LACHAUD

Max HARRIS, Sacred Folly. A New History of the Feast of Fools, Ithaca– Londres, Cornell U.P., 2011 ; 1 vol. in-8o, XIV–322 p. ISBN : 978-0-8014-4956-7. Prix : USD 49,95.

75 Depuis quatre siècles, la fête des fous est un sujet de curiosité autant que de perplexité pour les historiens. Après l’avoir longtemps expliquée à la lumière des Saturnales, on y a vu l’occasion, pour le bas clergé, d’exercer son instinct mimétique (E.K. Chambers) ou, pour le peuple, de s’adonner au rire de fête (M. Bakhtine). On a aussi suggéré qu’elle honorait le faible, enfant ou pauvre d’esprit (J. Heers). Sacred Folly se propose de « réécrire l’histoire de la fête des fous […] en la plaçant dans son contexte liturgique » (p. 5) et, plus précisément, de montrer que cette fête est « une réjouissance liturgique » (p. 6).

76 Les 25 chap., répartis en cinq part., qui constituent le livre sont trop denses pour qu’il soit possible de leur rendre à tous justice. La première part. (p. 11–62) est une critique systématique des hypothèses proposées sur l’origine de la fête (Calendes de janvier, laudes cornomannie, jeux d’Hérode). La deuxième (p. 65–127) étudie les premières attestations de la fête, à la fin du XIIe et au début du XIIIe siècle (Jean Beleth, offices de la Circoncision de Sens et de Beauvais, décrétale Cum decorem). La troisième (p. 131–184) montre le soutien que lui apportent les chapitres canoniaux. La quatrième (p. 187–236) retrace les attaques coordonnées, au XVe siècle, de l’Université de Paris, du concile de Bâle et du roi de France contre la fête. La cinquième (p. 239–288), enfin, remet en cause la filiation entre fête des fous et compagnies de jeunesse.

77 M. Harris met en question l’analyse classique de Chambers [1], à laquelle il reproche de priver la fête des fous de sa place dans la liturgie, de privilégier les sources condamnant la fête, créant ainsi une image déformée de ce qu’il s’y passait, et de ne pas tenir compte de la chronologie. Il montre de manière convaincante que l’historiographie a souvent été tributaire d’une conception partiale de la fête, construite à partir d’une lettre de la faculté de théologie de l’Université de Paris [2]. Adressée en 1445 aux chapitres et aux prélats de France, celle-ci fustige les prêtres qui, durant la fête, courent, sautent et dansent dans l’église, mangent du boudin sur le coin de l’autel, encensent avec le cuir fétide de vieilles savates, avant de défiler dans les rues sur des chars. Les propos des théologiens, dont l’intention est de prouver que cette fête est païenne et de légitimer la poursuite de ceux qui s’y adonnent par l’inquisiteur de la foi, peuvent – on en conviendra avec M.H. – difficilement passer pour une description ethnographique.

78 Pour réécrire l’histoire de cette coutume, l’A. s’est bien documenté. Bien qu’il n’utilise que des documents édités, il connaît la plupart des sources disponibles pour les XIIe et XIIIe siècles. Surtout, il s’appuie le plus souvent sur les textes eux-mêmes, ce qui lui permet de dénoncer sur pièce le psittacisme de certains érudits qui lisent leurs sources à la lumière du tableau dépeint par les théologiens parisiens. Au chap. 7, il montre brillamment comment, pour Beauvais, l’érudition ancienne, contaminant le texte de l’office de la Circoncision (entre 1227 et 1234) par des récits d’antiquaires locaux (XVIIe siècle) et par la lettre de 1445, crée un hybride très différent de la source de départ. Dans la quatrième part., la reconstitution des évènements qui conduisent la faculté de théologie à intervenir est exemplaire. M.H. connaît en outre toute l’historiographie la plus récente – anglo-saxonne, en particulier – sur le sujet. Enfin, la mise en parallèle des situations locales montre clairement l’importance d’une chronologie fine.

79 Malgré les qualités de l’ouvrage, la thèse principale peine cependant à convaincre. Le caractère essentiellement liturgique de la fête des fous, défendu par l’A., repose en effet sur deux postulats discutables. Tout d’abord, M.H. accorde une place centrale aux offices de la Circoncision de Sens et de Beauvais. Il reprend fort à propos les mises en garde des musicologues, qui ont montré comment la conviction d’avoir trouvé des « offices des fous » a conduit certains érudits à forcer l’interprétation du texte afin d’y trouver un nombre satisfaisant de folies. Mais M.H. franchit un pas supplémentaire en suggérant de voir dans ces offices la liturgie de la fête des fous. Or, le lien entre ces offices et la fête est pour le moins problématique. Certes, ils concernent la même date du calendrier (1er janvier), évoquent des « fêtes asinaires » (Sens) et contiennent le célèbre conduit de l’âne (Sens, Beauvais), mais aucun ne parle de « fête des fous ». Les musicologues, confrontés à ce silence et s’appuyant sur la biographie de Pierre de Corbeil, archevêque de Sens (1200–1222) lors de la composition de l’office de Sens, ont suggéré de voir dans ces offices des entreprises de réforme de la fête des fous (H. Villetard, M. Fassler). Puisqu’en 1198, Pierre, alors chanoine de Notre-Dame de Paris, participe à la réforme de l’office de la Circoncision dans cette cathédrale, on peut raisonnablement penser que l’office de Sens, rédigé durant son épiscopat, vise le même but. Toutefois, cette explication, admise par M.H. (p. 99), implique soit que les nouveaux offices étaient destinés à se substituer à la fête des fous, soit qu’ils en conservent certains traits (mais sur quelle base les isoler ?). Dans un cas comme dans l’autre, ces offices ne peuvent être à la fois la fête des fous et le résultat de sa réforme.

80 En outre, la nécessité ressentie à la fin du XIIe siècle de réformer la fête suppose tout au moins que certains aient jugé sa célébration inconvenante. Dès le début du XIIIe siècle, d’ailleurs, plusieurs sources se font l’écho de débordements survenus à cette occasion. Pour M.H., cependant, il ne s’agit de rien d’autre que de « rumeurs ». L’A. projette sur le Moyen Âge une conception moderne de la liturgie, caractérisée par l’ordre (« orderly ») et la dignité (« dignified »). Si la fête des fous est liturgique, elle doit, estime-t-il, elle aussi avoir été ordonnée et digne. Cette préconception le conduit à exclure certaines sources de son corpus (les poèmes de Gautier de Châtillon dénonçant l’avarice des prélats, notamment, que H. Spanke, P.G. Schmidt et U. Kindermann ont rapportés à la fête). Mais surtout elle lui fait déployer des trésors d’ingéniosité pour désamorcer toute mention d’un débordement ou d’une conduite susceptible de surprendre le lecteur moderne. Tantôt, il discrédite l’auteur de la source en mettant en cause sa sincérité ou la qualité de ses renseignements (les propos des papes et des légats pontificaux sont ainsi systématiquement suspectés). Tantôt, il enchaîne les suppositions, aboutissant à des explications rocambolesques (notamment pour justifier la dénonciation, par un légat, d’effusions de sang lors de la fête, p. 86–89). Tantôt, il omet les détails les plus embarrassants (l’utilisation d’une orde matière pour le sacre de l’archevêque des fous de Troyes, p. 211, ou les coups de bâtons donnés par des clercs au trésorier du chapitre de Tours assis dans sa stalle, p. 138–139). En dernier recours, il fait porter les comportements jugés excessifs à une « mascarade des Calendes de janvier » célébrée par les laïcs en plein XVe siècle encore.

81 On regrettera d’autant plus ce lissage de la fête des fous que Sacred Folly est un ouvrage subtil, bien écrit et excellemment documenté. L’ouvrage pointe dans la bonne direction : la fête des fous, qui n’est pas la fête de l’excès et du débordement que l’on a longtemps imaginé, prend en partie au moins place durant la célébration de l’office divin, ce qui explique qu’elle soit mentionnée dans plusieurs livres liturgiques (ordinaires, bréviaires, tropaires). En revanche, penser qu’elle est « liturgique » au sens où l’entend M.H. aboutit, me semble-t-il, à l’excès inverse, tout aussi déformant, de celui reproché à Chambers.

82 Yann DAHHAOUI

Persius-Scholien. Die lateinische Persius-Kommentierung der Traditionen A, D und E, éd. Udo W. SCHOLZ, Claudia WIENER, Ulrich SCHLEGELMILCH, Wiesbaden, Dr. Ludwig Reichert Verlag, 2009 ; 1 vol. in-8o, CXVI–455 p. (Reihe Wissensliteratur im Mittelalter, 46). ISBN : 978-3-89500-631-9. Prix : € 68,00.

83 Pendant très longtemps les philologues ont cru que les commentaires latins de Perse remontaient à son maître et ami, Cornutus, sous le nom du lequel ils ont souvent circulé. Même une fois ce mythe évanoui, les spécialistes ont continué de croire que leur matière préservait du moins, mis à part quelques ajouts médiévaux, les gloses et scholies d’érudits de l’Antiquité tardive. C’était encore par exemple l’opinion de W.V. Clausen quand il publia son édition des Satires de Perse [1]. Il fallut attendre que le même W.V.C. publie avec J.E.G. Zetzel une édition du Commentum Cornuti in Persium[2] pour que l’on admette enfin que ce commentaire était en réalité l’œuvre d’un érudit du IXe siècle, qui avait eu encore accès à des travaux tardo-antiques. Mais depuis le IXe siècle carolingien, cette tradition n’a cessé de se multiplier et de se diversifier. Ainsi, les travaux de D. Robathan et F.E. Cranz [3] en ont distingué cinq branches (A, B, D, C, E), si bien que pour pouvoir connaître et exploiter les commentaires médio-latins de Perse, une édition traditionnelle selon la méthode de Lachmann ne serait d’aucun secours. Pour ce faire, il convient d’étudier et d’éditer séparément chaque tradition. C’est ce but ambitieux que se sont fixé les courageux É. de ce volume qui donne donc ici le texte latin des traditions A, D et E. Une longue introduction fait l’histoire des commentaires de Perse (p. IX–CXVI) en deux part., la première étant consacrée aux commentaires antiques perdus et altimédiévaux, la seconde aux commentaires du Moyen Âge et de la Renaissance et à la présentation des trois traditions A, D et E. La tradition A, qui fournit un commentaire attribué à Cornutus et garde des traces de gloses antiques et altimédiévales, a acquis dès ses plus anciens témoins une autorité particulière, qui se manifeste par une certaine stabilité de la transmission : même dans les mss du Xe au XIIe siècle, le texte se maintient de manière homogène et transmet un commentaire complet, alors que seule une partie des témoins de la tradition B, par exemple, fournit un commentaire jusqu’à la 6e satire. Les traditions D et E, quant à elles, témoignent du remaniement du texte par des humanistes anonymes italiens du XVe siècle (la tradition E étant plus particulièrement florentine) : le commentaire y subit des interventions diverses selon les intérêts nouveaux des glosateurs. Viennent ensuite les éditions elles-mêmes (p. 1–367) : celles-ci visent donc à fournir au lecteur la plus large documentation possible sur l’histoire des commentaires de Perse. Pour chaque tradition, les É. ont choisi un ms. de base dont ils respectent l’orthographe, l’emploi des minuscules et majuscules et la ponctuation ; l’apparat fournit ensuite les variantes des autres témoins de leur branche. Différentes annexes complètent l’ouvrage : un apparat des sources et loci similes, qui reprend tous les parallèles cités dans l’édition en les enrichissant des passages d’autres auteurs ayant repris les mêmes indications ; index des passages cités ; index des noms et notions (p. 369–455). Il est évident que lorsque les É. auront fourni l’édition des traditions B et C, ils auront apporté une contribution incomparable à la connaissance des commentaires latins médiévaux et humanistes de Perse.

84 Jean MEYERS

HEITO, WALAFRID STRABON, Visio Wettini, éd. et trad. Hermann KNITTEL, 2e éd., Heidelberg, Mattes Verlag, 2004 ; 1 vol. in-8o, 156 p. (Reichenauer Texte und Bilder, 12). ISBN : 978-3868090130. Prix : € 14,80 ; CHF 22,90.

85 Les deux textes édités, traduits et commentés ici sont bien connus. Dans la nuit précédant sa mort en 824, Wetti, un des maîtres de Walafrid, eut une vision de l’au-delà, dont le récit fut pris en notes par les confrères qui le veillaient. À partir de ces notes, Heito, l’un des témoins, rédigea la prose simple et sans art de la Visio Wettini qu’allait l’année suivante mettre en vers le jeune Walafrid, qui n’avait pas encore 18 ans, mais qui donnait ainsi « un précoce précurseur de la Divine Comédie de Dante » (F. Brunhölzl). Le texte de Heito avait été édité jadis par E. Dümmler dans les M.G.H., tout comme le poème de Walafrid [1]. La version poétique avait d’ailleurs eu les honneurs de deux autres éditions, celle de D.A. Traill [2] et celle, reprise ici avec des extensions, de H. Knittel [3]. L’intérêt de ce petit livre est évidemment de rassembler les deux textes en les accompagnant d’une traduction et d’une riche annotation (26 p. de notes denses et serrées en petites caractères, qui touchent à la fois à la prose et à la poésie, même si ce sont les vers, à juste titre, qui retiennent le plus l’attention du commentateur). En outre, H.K. a utilisé pour l’édition de Heito des mss que Dümmler n’avait pas pris en compte (la liste des modifications par rapport au texte de Dümmler est donnée p. 125 et, p. 126, celle des différences, dans l’édition des vers, par rapport à Dümmler et à Traill). L’introduction (p. 9–33) situe les deux œuvres dans leur contexte historique et littéraire et rappelle leur importance dans l’histoire du genre de la vision dans le haut Moyen Âge. H.K. souligne notamment que la Visio Wettini n’a pas à ses yeux, comme aux yeux de C. Carozzi, une portée politique, mais une dimension uniquement religieuse et morale, ce que l’on admettra volontiers. Il éclaire aussi les sources de l’une et l’autre versions, celles de Walafrid étant bien entendu beaucoup plus nombreuses et variées, et discute des réécritures poétiques du versificateur, qui comportent en fait une grande part d’additions et d’amplifications totalement indépendantes (dans la traduction de Heito, les vers correspondants à la prose sont systématiquement indiqués, ce qui facilite les comparaisons) : 382 vers chez le poète sont sans équivalent dans la prose de Heito, ce qui représente 40 % de l’ensemble du poème ! Bref, on a donc ici un ouvrage bien conçu et bien documenté, qui rendra des services aux spécialistes du genre de la vision latine médiévale et à ceux de la poésie carolingienne.

86 Jean MEYERS

Alain BELTJENS, Quelques précisions sur le berceau de l’Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem, Studi Melitensi, t. 11, Tarente, Centro Studi Melitensi, 2003 ; 1 fasc. in- 8o, 230 p. (p. 7–158). Prix : € 15,00 ; ID., Le récit d’une journée au Grand Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem sous le règne des derniers rois latins ayant résidé à Jérusalem ou le témoignage d’un clerc anonyme conservé dans le manuscrit Clm 4620 de Munich, Bulletin de la Société de l’Histoire et du Patrimoine de l’Ordre de Malte, t. 14, Paris, Société de l’Histoire et du Patrimoine de l’Ordre de Malte, 2004 ; 1 fasc. in-8o, 79 p. ISSN : 1252-9893. Prix : € 10,00.

87 Cet article et cet ouvrage ont pour vocation de saisir l’évolution de l’Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem entre sa fondation en 1063 et la chute de la Ville sainte en octobre 1187. Un panel de plans et de récits de pèlerinage permet au lecteur de saisir la spécificité du xenodochium élevé par Mauro d’Amalfi entre la basilique du Saint-Sépulcre et un modeste autel dédié au patriarche Jean l’Aumônier († 619). À cet ensemble de bâtiments byzantins se serait ajouté sous le « règne » de Godefroy de Bouillon un monastère placé sous le patronage de saint Jean-Baptiste dans lequel l’Hôpital aurait entretenu des chevaliers et des servants d’armes dès les années 1108– 1110. Tel est le sentiment d’A. Beltjens qui accorde, selon nous, trop d’importance au témoignage tardif de Jean le Long d’Ypres sur les origines de l’Hôpital. Ces hésitations ne sauraient s’étendre au complexe palatial édifié par le grand maître Raymond du Puy entre 1153 et 1155 afin d’accueillir près de 2 000 malades aux abords du Saint-Sépulcre. Un plan de Jérusalem conservé à l’Université d’Uppsala représente la construction raimondine comme un grand édifice rouge coiffé d’un toit vert couronné de trois pommeaux d’or. Un imposant porche surmonté d’un fronton blanc semble servir d’entrée au complexe encadré de deux tours angulaires. L’absence de plans contradictoires pousse l’A. à y discerner une représentation fidèle des infrastructures de l’Hôpital dans la seconde moitié du XIIe siècle. Un ms. de l’abbaye bavaroise de Benediktbeuern exhumé par B. Kedar il y a quelques années permet de se faire une idée plus précise de l’organisation de l’Hôpital dans la décennie 1176–1187. Ce témoignage exceptionnel est l’œuvre d’un clerc d’origine germanique qui distingue un xenodochium des hommes, d’un hospice réservé aux femmes et aux enfants. Le second texte d’A.B. nous livre une édition en fac-simile du texte au regard de sa transcription latine et d’une traduction française inédite. L’un des intérêts majeurs de cet ouvrage est de signaler la présence de pèlerins juifs et musulmans dans les murs de l’Hôpital qui alimentera au XIIIe siècle la légende d’un séjour de Saladin dans le « palais des malades » d’Acre à la veille de sa mort. Celui de Jérusalem paraît avoir été organisé en onze salles dirigées par un frère et une douzaine d’auxiliaires dont le récit détaille les obligations ainsi que les tâches journalières. Sa dernière part. évoque le sort méconnu des orphelins mis en nourrice par l’Hôpital à l’extérieur de ses locaux contre la somme annuelle de 12 besants sarracénats. Autant d’éléments qui apportent un éclairage neuf sur l’exercice de la charité dans les dernières années de règne de Baudouin IV de Jérusalem.

88 Pierre-Vincent CLAVERIE

Eric J. GOLDBERG, Struggle for Empire. Kingship and Conflict under Louis the German, 817–876, Ithaca, Cornell U.P., 2006 ; 1 vol. in-8o, XXI–388 p. (Conjunctions of Religion and Power in Medieval Past). ISBN : 0-8014-3890-X. Prix : USD 47,50 ; GBP 26,95.

89 Longtemps, l’époque carolingienne fut étudiée et analysée à l’aune du règne de Charlemagne, vers qui le regard était principalement tourné. Depuis une vingtaine d’années, les problématiques ont été profondément renouvelées et les historiens ont aussi porté leur intérêt sur ses successeurs, même si la référence à un âge d’or (ou imaginé comme tel) que constituerait le règne de Charlemagne n’en demeure pas moins un critère important d’analyse, puisque les élites politiques et culturelles du IXe siècle étaient directement confrontées aux difficultés de la gestion de son héritage. Ce fut notamment le cas sous les petits-fils de Charlemagne. Charles le Chauve a, le premier, fait l’objet d’une réévaluation, grâce aux travaux de J. Nelson. Le renouvellement des études sur le règne de Louis le Germanique fut plus tardif, mais il a donné lieu à un magnifique bouquet bibliographique (thèse de B. Bigott sur l’Église de Francie orientale et biographie par W. Hartmann en 2002, actes du colloque de Lorsch d’octobre de la même année publiés par W.H. en 2004, thèse d’habilitation de R. Deutinger sur les structures de gouvernement dans le royaume de l’Est en 2006) dont l’éclosion n’est pas achevée (thèse de S. Glansdorff sur les potentes saeculi à paraître). La thèse d’E.J. Goldberg (1998) et le présent livre qui en est issu contribuent de manière significative à une meilleure compréhension de la vie politique du monde franc dans le troisième quart du IXe siècle en mettant l’accent, de manière originale et convaincante, sur l’obsession, en quelque sorte, que constituait le modèle impérial, un modèle d’ailleurs susceptible d’être modifié et actualisé. Au-delà du combat pour l’affirmation du roi de Bavière dans toute la partie orientale du monde carolingien, c’est au désir de s’imposer et d’être reconnu comme un maître potentiel de l’ensemble du monde franc (à la mort de Lothaire Ier, en 855, Louis est l’aîné des Carolingiens) de celui que certains de ses contemporains ornent d’ailleurs occasionnellement du titre d’empereur qu’est consacré le livre d’E.J.G., placé – selon une thématique ayant actuellement le vent en poupe – sous le thème de la maîtrise des conflits.

90 L’ouvrage est charpenté de manière somme toute assez classique. Tout comme son demi-frère et rival à long terme, Charles le Chauve, Louis le Germanique dut tout d’abord relever un défi décisif : « Winning a Kingdom », expression que J.N. avait appliquée à Charles pour les années 840–843, mais que l’A. étend à juste titre à l’ensemble de la période allant de l’enfance (l’A. avance des arguments convaincants pour dater la naissance de Louis des environs de 810) jusqu’à la guerre civile qui éclata à la mort de l’empereur (à vrai dire, le recours à la force armée à l’intérieur de l’Empire n’était pas totalement nouveau : la lutte entre le père et le fils était récurrente vers la fin du règne) car ce défi vital politiquement, Louis dut le relever tout au long du règne de son père, ou presque, pour se positionner en tant que roi des Bavarois et roi de Francie orientale – par rapport aux empereurs (Louis, son père, et Lothaire, auquel il succéda en Bavière en étant d’ailleurs le premier à y régner effectivement) et par rapport à son demi-frère, Charles (enAlémannie notamment). Dans une seconde part., l’A. analyse la consolidation du pouvoir royal dans ce royaume de frontière durant la décennie qui suivit Verdun ; dans un troisième temps, il s’intéresse à l’ambition impériale de Louis en analysant dans ce cadre tant la politique d’invasion à l’ouest du roi de Francie orientale que ses rapports avec l’Italie. Plus généralement, il faut souligner que les pages consacrées par l’A. aux rapports entre titre royal (titre absolu de rex, sans prédicat l’associant à un peuple particulier à partir de 833) et titre impérial et, surtout, entre l’horizon du pouvoir royal et celui du pouvoir impérial et l’idéologie qui les sous-tend (p. 187 s.) sont du plus haut intérêt.

91 L’A. sait relever les détails importants et leur donner sens– tels, par exemple, l’abandon temporaire de la datation du règne de Louis le Germanique in orientali Francia et le recours à la formule de dévotion gratia Dei en 842, qui permettent de « supposer que [Louis] considérait alors que son règne entrait dans une nouvelle phase » (p. 108 – on objectera seulement que le phénomène n’est attesté que par un seul acte, DLG 31 du 26 mars 842, que l’A. mentionne, et qu’il est par conséquent impropre d’affirmer que « Louis cessa de dater ses diplômes [au pluriel : diplomas] d’après son règne “en Francie orientale” et calcula [ses années de] règne depuis la mort de son père » ; en tout cas, au plus tard le 31 octobre 843, date du diplôme suivant dont on conserve le texte, Louis avait renoué avec le formulaire ancien). On pourra certes apporter ici ou là une objection (point n’est, par exemple, besoin d’accorder, p. 158, une importance surdimensionnée à l’arenga de DLG 40 ; on constate des erreurs dans la carte de l’Europe carolingienne, p. 348–349 : Bayeux, d’un intérêt secondaire à cette époque, est située à peu près à la place de Lisieux, dont la mention serait justifiée par la présence, sur ce siège épiscopal, d’un évêque originaire de Fulda en la personne de Fréculf, et Tours est malencontreusement située au Nord de la Loire ; le titre de la carte p. 352 est paradoxal, car on n’y voit pas – à raison quant au tracé linéaire, mais pas quant au rendu, possible par le recours à des grisés, de zones de contact ou de no man’s land – de « fontières » ; l’épilogue, qui relève d’une approche – dynastique – assez classique de la fin de l’Empire carolingien, ne fait pas office de conclusion et l’on regrette l’absence de quelques pages synthétisant l’analyse du gouvernement de Louis le Germanique), mais tout cela est minoré par le soin généralement apporté à l’étude des sources et à leur mise en contexte, comme l’illustre, par exemple, l’analyse de toute une série de diplômes documentant les préparatifs de l’invasion de 858 (p. 251–252). C’est non seulement par la qualité de son analyse d’ensemble que cet ouvrage est précieux, mais aussi par l’originalité de certains développements, qui doivent beaucoup à l’intérêt de l’A. pour une approche globale de la culture carolingienne, manifeste par sa sensibilité pour la production littéraire de cette époque et pour la liturgie. C’est en particulier dans les analyses où il aborde les aspects liturgiques et dévotionnels (par exemple, à propos du pontifical de Baturich, p. 52, ou à propos du don par Emma d’une ceinture à Witgar, p. 199–200) que l’A. offre certains de ses développements les plus intéressants. L’étude d’E.J.G., centrée sur le royaume de Francie orientale tout en ne perdant jamais de vue la situation à l’ouest, souligne la nécessité d’une approche comparée des royaumes carolingien du IXe siècle à laquelle elle apporte une contribution fondamentale.

92 Philippe DEPREUX

Per Bjørn HALVORSEN, Saint Dominique. Du cœur aux frontières de l’Église, Paris, Cerf, 2011 ; 1 vol.in-8o, 368 p. (Histoireàvif). ISBN : 978-2-204-09476-4. Prix : € 30,00.

93 Cet ouvrage constitue la version française de l’étude du même A. parue à Oslo en 2002 ; il s’ajoute à la série des vies de saint Dominique écrites par le passé. Il serait cependant réducteur de cantonner le travail de P. Halvorsen au genre de la biographie au sens strict : son contenu s’apparente bien plus à une synthèse consacrée à la préhistoire et aux premières années de l’Ordo praedicatorum qu’à la juxtaposition des moindres faits et gestes de son fondateur. Son apport principal réside dans la mise en exergue de l’intérêt insoupçonné de Dominique, « homme du sud », pour le Nord-Est de l’Europe. Il apparaît, en effet, à la lecture de l’ouvrage, que ce sont les deux voyages du saint au Danemark, royaume en pleine expansion vers les pays baltes au début du XIIIe siècle, qui sont à l’origine de sa vocation missionnaire et, en corollaire, l’occasion directe de la fondation de l’ordre des prêcheurs.

94 Les cinq premiers chap. du livre nous lancent sur les traces de Dominique, de sa naissance en Castille (1173/1175) jusqu’à sa mort à Bologne (1221). On découvre, entre ces deux termini, comment il est passé de la vie paisible et contemplative d’un chanoine d’Osma à celle d’un voyageur et prédicateur acharné. Les événements déclencheurs en sont les voyages effectués au Danemark (1203–1204 et 1205–1206) en compagnie de l’évêque d’Osma, envoyé en « mission matrimoniale » par le roi de Castille. C’est en effet à ce moment que Dominique prend connaissance de l’existence de milliers de païens à convertir dans les territoires de la Baltique et réalise l’importance de la prédication apostolique auprès de ceux-ci. La vocation missionnaire de Dominique est cependant dirigée d’autorité vers l’Albigeois, où on l’envoie pour œuvrer à l’éradication du catharisme. Il s’y attache des compagnons ; la fondation de l’ordre intervient en 1216. Alors basé à Toulouse, le projet garde cependant un horizon local, celui de la conversion des hérétiques. Ce n’est qu’après l’échec de la croisade, en 1218, que l’ordre acquiert une dimension internationale. Son premier chapitre général a lieu en 1220. L’ordre compte alors une quinzaine de couvents. C’est dans celui de Bologne que le saint meurt un an plus tard. Lorsqu’on abandonne Dominique au tombeau, nous n’en sommes qu’à la 190e des quelque 350 p. de l’ouvrage. L’A. s’attelle alors, dans un chap. particulièrement consistant, à l’histoire des premières générations de frères prêcheurs. Il replace la fondation de l’ordre dans les enjeux de son temps, détaille son expansion et son œuvre de législation, entamée en 1220. La règle, résumée par les mots honeste vivere, discere et docere, est exposée dans toutes ses spécificités. L’ouvrage dépasse donc largement une information purement biographique relative au fondateur. De nombreuses ouvertures sur le destin de l’Ordo praedicatorum après 1250 sont par ailleurs régulièrement effectuées. Au fil de l’ouvrage – et c’est la raison de son titre –, l’A. accorde une attention constante à l’intérêt du saint pour les frontières septentrionales de la chrétienté. Il fournit une information substantielle quant à la situation de l’Église médiévale au Danemark et à la mainmise progressive des chrétiens sur la Baltique aux XIIe et XIIIe siècle. Par divers témoignages, on apprend que le projet imminent de Dominique, avant sa mort, était l’implantation de son ordre en Baltique de l’Est. S’il ne pourra le concrétiser lui-même, ses frères s’en chargeront : à la fin des années 1220, l’expansion de l’ordre en Scandinavie, comme l’indique la fondation du couvent de Lund (1221–1222) et la création de la province dominicaine de Dacie, est devenue un fait.

95 On notera l’intérêt des notes bibliographiques dispensées par l’A., qui indiquent au lecteur les références les plus récentes relatives aux premiers temps de l’ordre des prêcheurs ; elles mettent aussi en lumière le fruit des études des historiens scandinaves et islandais, non traduites et mal connues par le public francophone, pour des raisons linguistiques évidentes. Il en va de même pour la présentation des sources (dont plusieurs chroniques) documentant les débuts de l’ordre et l’installation de celui-ci en Scandinavie (deux chap. leur sont consacrés), comme l’Historia ordinis praedicatorum in Dania, qui bénéficie d’une nouvelle édition critique en annexe de l’ouvrage. On se réjouira que tout ceci ait survécu au « toilettage » des éléments « nordiques » de l’édition originale, effectué (de son propre aveu) par l’É. français.

96 Morgane BELIN

Kai WITTHINRICH, … si negotio ecclesiae videtur expedire. Die Päpste des Mittelalters zwischen Eherecht und Heiratspolitik. Eine typologische Untersuchung, Husum, Matthiesen Verlag, 2011 ; 1 vol. in-8o, 556 p. + 1 CD-Rom (Historische Studien, 500). ISBN : 978-3-7868-1500-6. Prix : € 69,00.

97 Le présent ouvrage reprend et élargit très sensiblement le cadre initial d’une dissertation soutenue en 2009 auprès de l’Université à distance de Hagen.

98 Le sous-titre du travail en indique très exactement l’objet. L’A. s’est en effet proposé dans un cadre chronologique couvrant pratiquement tout le Moyen Âge d’étudier la dialectique des rapports entretenus par la papauté entre le droit matrimonial (« Eherecht ») d’un côté et la politique des alliances (« Heiratspolitik ») de l’autre.

99 Le propos, en somme, est de montrer selon quels axes et quelles logiques les papes du Moyen Âge ont été amenés, d’une part à produire une normative canonique en matière de mariage et, d’autre part, à concilier cette normative avec les exigences, du point de vue de la « Realpolitik », d’une institution à la fois créatrice du tissu social et enjeu essentiel des relations internationales et, à l’intérieur des États, des réseaux princiers et aristocratiques.

100 Bien qu’il ne s’agisse pas d’une analyse linéaire, l’ouvrage suit un plan rigoureusement chronologique. Il convient cependant de savoir gré à l’A. d’un effort – louable et efficace – pour regrouper les pontificats étudiés en une douzaine de grands ensembles eux-mêmes constitués de manière logique en fonction de la problématique et des caractères particuliers propres à chacune des périodes déterminées.

101 Après le temps des royaumes barbares, un premier moment fort est marqué par la période carolingienne, si décisive pour la construction idéologique d’un modèle du mariage chrétien destiné à perdurer, malgré les grandes questions qu’il laissait ouvertes. C’est là un domaine où les progrès historiographiques ont été parmi les plus importants et pour lequel on a la chance de posséder cet ensemble précieux que constituent les Actes du grand colloque de Spolète sur le mariage au haut Moyen Âge.

102 Plus rapidement, l’A. caractérise le Xe siècle comme un siècle de perte d’influence de l’Église. Il demeure cependant plus bref qu’il n’aurait dû, selon nous, au chap. du développement du pouvoir des évêques et sur celui de l’entrée en scène d’une pratique conciliaire envahissante. Il eût peut-être été opportun de mieux marquer l’importance d’auteurs comme Reginon de Prüm (915) et Burchard de Worms dans ce tournant post-carolingien du droit et de la pratique matrimoniales.

103 Les chap. consacrés aux siècles centraux du Moyen Âge (de la Réforme engagée par Léon IX jusqu’au milieu du XIIe siècle) nous paraissent les plus réussis de l’ouvrage. Des pages tout à fait satisfaisantes sont consacrées aux pontificats clés, de Grégoire VII à Pascal II. À partir de quelques cas d’études judicieusement choisis et qualifiés de « causes célèbres » (en français dans le texte !), l’A. illustre avec bonheur les tensions que peuvent créer les situations où la normative canonique se trouve en contradiction avec la logique des situations politiques et avec la capacité de résistance des aristocraties locales.

104 Fort opportunément, de la même manière, il caractérise comme décisif le moment où, avec saint Bernard d’abord mais surtout avec les grands canonistes du milieu du XIIe siècle, d’Yves de Chartres à Gratien, le droit canonique se constitue en corpus référentiel cohérent. Largement fondé, dans un tel souci, sur le principe de la concordia discordantium canonum, le droit matrimonial s’ouvre plus décidément à une approche souple des solutions proposées. De grandes options, comme par exemple celle du caractère purement consensuel de l’acte créateur du lien matrimonial, sont encore ouvertes. Elles le resteront parfois jusqu’au concile de Trente. L’avènement, surtout, de « papes juristes » comme Alexandre III en premier lieu mais aussi, à des degrés divers, Innocent III ou Grégoire IX, confère à la norme matrimoniale le caractère d’un droit vivant, toujours susceptible d’être revu, corrigé ou complété.

105 L’A. définit la période très dense qui va d’Innocent III (1215) à Grégoire IX (1241) comme marquée par « la prévalence du politique ». Un tel accent mis sur cette prévalence paraît justifié. Il me semble qu’il faille la mettre en relation à la fois avec une crise des structures de la famille aristocratique (d’autre part bien attestée) et avec la place envahissante qu’occupe alors l’idée de croisade (et ses retombées sociales) dans la politique pontificale.

106 De manière plus classique et analytique, l’A. consacre d’excellentes études de cas – pontificat par pontificat – à la seconde moitié du XIIIe siècle, d’Innocent IV à Boniface VIII et à l’exil avignonnais conséquent. Ces décennies sont marquées, on le sait, par une grande prolifération de la normative jurisprudentielle par voie de décrétales. C’est le mode désormais quasi routinier d’intervention dans les causes matrimoniales à problème qui porte en lui-même la diffusion d’une pratique fondée sur le recours de plus en plus fréquent à la dispense matrimoniale. Celle-ci est, en particulier, considérablement facilitée par une approche plus raffinée des causes d’annulation et/ou d’invalidation matrimoniale qui ouvre le champ d’une casuistique très adaptée à la résolution des conflits. Des réponses juridiques qui n’étaient jadis réservées qu’à des « causes célèbres » du milieu aristocratique tendent alors à acquérir par extension jurisprudentielle un champ de validité caractéristique des élaborations mises en œuvre par la papauté d’Innocent IV à Boniface VIII.

107 Les deux derniers chap., de la papauté d’Avignon au concile de Trente, exposent avec un grand souci de clarté, les vicissitudes d’une époque rendues particulièrement complexes par l’intrication des intérêts nationaux (France et pays d’Empire), les aléas du Grand Schisme et la prégnance durable des idéaux de croisade tant du côté de la « Reconquista » ibérique que de celui de l’empire d’Orient et des nostalgies de l’idéal de recuperatio de la Terre sainte.

108 Un ferme et très utile chap. conclusif (p. 456–477) fait une sorte de bilan de cette vaste enquête à travers les millénaires médiévaux. Dans la bibliographie choisie qui suit les auteurs non allemands ne sont hélas le plus souvent cités que par leurs écrits traduits en allemands. Même à l’époque de l’internet, c’est déplorable. Un index des noms de lieux et de personnes ainsi qu’un CD-Rom d’appendices documentaires et généalogiques complètent cette enquête. On doit en louer sans réserve le sérieux et la constante pertinence à un grand problème d’histoire institutionnelle et sociale.

109 Pierre TOUBERT

The Cambridge Companion to Medieval French Literature, éd. Simon GAUNT, Sarah KAY, Cambridge, Cambridge U.P., 2008 ; 1 vol. in-8o, XXII–275 p. ISBN : 978-0-521- 67975-6. Prix : € 17,99.

110 L’ouvrage est un nouvel opus qui s’ajoute à la collection britannique The Cambridge Companion to, destinée aux étudiants de premier cycle, et déjà riche de près de 180 titres dans le seul domaine des études littéraires. Recueil d’études collectif auquel ont contribué les meilleurs spécialistes anglo-saxons du domaine, il s’organise en quatre part. découpées chacune en quatre chap. (c’est nous qui traduisons) :

111 Première part. : Qu’est-ce qu’un texte médiéval ? 1. La chanson de Roland (J. Gilbert), 2. Le cycle de la Vulgate (P. McCracken), 3. Le Roman de la Rose (N.D. Guynn), 4. Le Testament de Villon (A. Armstrong). Deuxième part. : Qu’est ce qu’un auteur dans la France médiévale ? 5. Chrétien de Troyes (M. Tomaryn Bruckner), 6. Le Châtelain de Coucy (S. Gaunt), 7. Guillaumede Machaut (D. McGrady), 8. Christine de Pizan (M. Desmond). Troisième part. : Quelle est la valeur du genre dans la littérature française médiévale ? 9. Les genres narratifs (K. Busby), 10. La poésie lyrique à la fin du Moyen Âge (J.H.M. Taylor), 11. Genre, parodie et spectacle (S. Kay), 12. Théâtre et théâtralité (H. Solterer). Quatrième part. : Quelle lecture historique peut-on faire de la littérature française médiévale ? 13. Féodalisme et royauté (J.R. Simpson), 14. Clercs et laïcité (E. Campbell), 15. Le conjugal et le sexuel (W. Burgwinkle), 16. Les autres et l’altérité (S. Huot). L’ouvrage est enrichi de neuf illustrations, d’un tableau chronologique des événements historiques et littéraires, d’une bibliographie primaire et secondaire et d’un index.

112 À la différence des manuels d’histoire littéraire médiévale en langue française, traditionnellement organisés par genres/siècles, cet ouvrage se présente davantage comme une synthèse des principales questions que soulève le texte médiéval. Le contenu des chap. semble à première vue discontinu et lacunaire : le lyrisme des XIIe–XIIIe siècle n’est guère représenté qu’à travers l’exemple du Châtelain de Coucy ; les fabliaux ou le Roman de Renart sont à peine évoqués ; la littérature narrative de la fin du Moyen Âge ne fait l’objet d’aucun chap. spécifique, privant du même coup le lecteur d’une vision diachronique de l’évolution des formes médiévales. Cette sélection s’explique néanmoins, conformément au projet énoncé en introduction, par la double volonté de privilégier les textes les plus étudiés dans le cadre universitaire et de les traiter non pas pour eux-mêmes, mais pour leur exemplarité, en les replaçant dans une perspective plus ample. Une telle démarche favorise les approches par problématiques (la spécificité du texte médiéval et les modes d’expression de l’identité auctoriale, certaines questions liées à la représentation du pouvoir, de la société ou des mentalités), non sans s’attarder, en un point ou un autre du recueil, sur les auteurs et les œuvres incontournables. Parmi les études les plus stimulantes, nous retiendrons celle de J. Gilbert abordant d’emblée La chanson de Roland sous l’angle de la mouvance du texte. Opposant à la sacro-sainte version du ms. d’Oxford, assonancée, les versions rimées plus tardives, l’A. de l’étude, en se basant sur des passages précis, souligne la pluralité des images données du héros aussi bien que des valeurs qu’il incarne. Sa démonstration illustre, d’une manière éminemment pédagogique, à quel point les fluctuations du texte médiéval influent sur les significations dont un personnage peut se faire le vecteur. Ne serait-ce qu’à ce titre, l’ouvrage fournit des pistes pertinentes pour la préparation des cours et mérite amplement de figurer dans les bibliographies.

113 Julia DROBINSKY

Heresy and Orthodoxy in Early English Literature, 1350–1680, éd. Eiléan NÍ CHUILLEANÁIN, John FLOOD, Dublin, Four Courts Press, 2010 ; 1 vol. in-8o, 174 p. (Dublin Studies in Medieval and Renaissance Literature). ISBN : 978-1-84682- 226-1. Prix : € 55,00.

114 Un colloque organisé au Trinity College de Dublin en 2007 est à l’origine de cet ouvrage qui rassemble huit communications précédées d’une introduction sur l’hérésie rédigée par les deux É., J. Flood de Groningue et E. Ni Chuilleanàin du Trinity College. Ce volume relié, de belle présentation, jouit d’une typographie soignée qui ajoute au plaisir de la lecture. Il inclut presque quinze pages d’une bibliographie très fouillée (p. 153–168) et se termine par un index.

115 L’introduction se donne pour tâche de définir les termes et de justifier le choix de la période considérée. Étant donné l’immensité du sujet, les organisateurs du colloque ont préféré le circonscrire du milieu du XIVe à la fin du XVIIe siècle, depuis l’apparition de ce que l’Église catholique – suivie par plusieurs branches du protestantisme à venir – a toujours défini comme une hérésie, le mouvement lollard initié par Wyclif, jusqu’à la naissance d’une relative tolérance qui exclura néanmoins les catholiques. Beaucoup plus complexe est la définition du premier terme du titre. Ce qui émerge et de l’introduction et de la majorité des art., à la croisée de l’histoire, de la théologie et de la littérature, c’est la multiplicité des acceptions. Qu’est-ce en effet qu’un lollard ? Les accusations d’hérésie portées par un contemporain à l’encontre de chevaliers comme John Clanvowe et son ami Sir William Neville (qui nous rappellent les chevaliers de Chaucer) sont loin d’être confirmées par les historiens. La référence à la sola Scriptura à l’exclusion du magisterium ecclésiastique pourrait être un signe de lollardisme, mais pas le pèlerinage en Terre sainte vers laquelle le chevalier semble se diriger. En fait, contrairement au catholicisme qui dispose d’un pôle, Rome, le lollardisme n’a pas de texte constitutif, les écrits de Wyclif n’ont rien de sacré et quand on essaie de conclure à une position lollarde certaine, on se heurte à une diversité extrême due à l’absence de tout centre doctrinal, charismatique, géographique ou institutionnel. C’est ce que confirme F. McCormack à propos du Pardonneur de Chaucer. Son discours est parsemé d’allusions visibles à des thèmes lollards, mais il n’est jamais accusé d’hérésie, contrairement au Curé dont le seul tort a été de critiquer l’Hôtelier qui n’arrêtait pas de jurer. Beaucoup plus tragique sera le sort de Sir John Oldcastle évoqué par J. Scattergood : dans son cas, l’hérésie se situant sur le plan politique, elle le mènera à l’exécution publique sous le règne d’Henry V, pour qui seuls les clercs ont vocation à s’occuper d’affaires religieuses comme la lecture et l’interprétation de textes bibliques, et surtout pas les laïcs, même de la noblesse. Les successeurs d’Henry V auront la même attitude, restreignant la possession et la lecture d’une Bible en langue vernaculaire aux membres des classes supérieures à la rigueur, mais excluant catégoriquement les serviteurs et les classes inférieures. Lorsque le sexe du contrevenant intervient, les attitudes sociales se font encore plus rigoristes. Aux XVe et XVIe siècles, il est inconcevable qu’une femme puisse choisir de ne pas se marier, vouloir échapper à la « bonne gouvernance » d’un mari ou d’un fils. Être misogame, c’est être hérétique ! Les preuves littéraires abondent dans Ipomadon et autres « romances » tant françaises qu’anglaises analysées par F. Cable. En littérature néanmoins, les femmes et les filles rebelles échappent à la mort, ce qui n’est pas le cas d’Anne Askew dont K. Roddy nous détaille la marche au martyre pour avoir lu la Bible à haute voix dans une église. Le théâtre – surtout si l’auteur de la pièce Jacke Jugeler est inconnu, même si on soupçonne Udall – protège davantage du bûcher puisque les hérésies sous-jacentes restent cachées et que les spectateurs et les acteurs sont censés être des enfants. Enfin, les deux derniers art. sont consacrés à John Donne et à Milton et montrent clairement le changement de perception en marche. Pour Donne, l’hérésie peut se révéler facteur d’unité et non d’exclusion, et sa définition ne saurait relever du seul monopole romain. Pour Milton, la charité devrait guider les chrétiens comme saint Paul l’a clairement établi, loin des violences des anabaptistes et autres sectes – principe d’amour valable en toutes matières, y compris le divorce, même si c’est une femme qui le demande.

116 Pour conclure, ce volume renferme d’excellentes analyses, soutenues par un appareil de notes extrêmement riche. Cependant, comme le rappelle l’introduction, tout est parti d’une traduction. Si la Vulgate n’avait pas choisi de rendre le grec hairesis par hereses et avait préféré le mot « écoles » ou « scissions » choisi aujourd’hui par la Bible de Jérusalem, la face du monde en aurait peut-être été changée…

117 Arlette SANCERY

Luca PIERDOMINICI, Les Passions du Mot. Études de littérature du XVe siècle, s. l., Aras Edizioni, 2009 ; 1 vol. in-8o, 215 p. (Piccola Biblioteca di Studi Medievali eRinascimenti, 1). ISBN : 978-8896378069. Prix : € 20,00.

118 Faisant porter ses travaux sur des œuvres aussi variées que celles d’Antoine de la Sale, la poésie de François Villon ou les recueils de formes brèves (joies, arrêts, nouvelles), L. Pierdominici rend compte d’un intérêt constant pour la littérarité des œuvres du XVe siècle, qu’il se donne à lire dans la problématique jonction de la bouche et du corps [1] ou dans la crise féconde des idéaux courtois et chevaleresques. Ce volume, recueil de six art. déjà publiés dans des revues françaises et étrangères, a pour intérêt de donner accès à des travaux épars regroupés dans le présent volume d’études. Mais loin de présenter un ensemble foncièrement hétérogène et composé a posteriori, il offre une unité thématique et stylistique qui engage à repenser, à travers les questionnements ouverts et non dogmatiques de L.P. (ce qu’il appelle joliment la « philologie poétique ») la question non pas de la « transition » mais de la « mutation » – et nous irions plus loin, de la « transmission » – qu’engage les textes du Moyen Âge. En effet, la poétique du XVe siècle témoigne de la conscience aiguë d’une tension entre traditions formelles et culturelles et entre volonté de dire du « nouveau » qui se manifeste, selon L.P., par un renversement des points de vue et un éclatement du savoir et, peut-être même, par une dramatisation de ses effets. Ainsi, le « Quattrocento français » mériterait peut-être de gagner ses lettres de noblesse à double titre : par « ses poétiques en transition », selon l’expression de J. Cerquiglini-Toulet et J.C. Mühlethaler, mais aussi par l’évident souci de collecte et de transmission qu’il manifeste, que le geste se fasse recueil, testament ou somme encyclopédique. Sensible à ces effets, L.P. interroge majoritairement ces formes dans leur versant stylistique et thématique ; à ce titre, on regrettera peut-être le choix de la forme du recueil d’articles au détriment de l’essai qui aurait certainement permis une investigation plus large sur ce XVe siècle qui n’existe que trop souvent que sous la forme fragmentée de l’analyse monographique.

119 Mais par ses indéniables qualités de chercheur, sa sensibilité profonde des textes et son inscription dans les problématiques de la fin du Moyen Âge, L.P. fait preuve d’une curiosité de lecteur qui renouvelle l’approche critique par une démonstration claire et ouvrant de nombreuses pistes pour le comparatisme médiéval. Du diable dans les nouvelles du XVe siècle en passant par l’interrogation sur la médisance dans la poésie jusqu’à la pensée de la mort du symbole dans l’univers animalier du Moyen Âge (on pourra peut-être regretter, par souci d’homogénéité, que le texte n’ait pas été traduit de l’italien au français, langue majoritaire dans le recueil), le volume n’a de cesse de témoigner des interrogations des auteurs médiévaux sur cette fin de Moyen Âge qui ressemble davantage à un renouveau qu’à un « automne du Moyen Âge », ainsi que de la passion attestée de L.P. pour leurs mots.

120 Nelly LABÈRE

Jacques CHOCHEYRAS, Réalité et imaginaire dans le Tristan de Béroul, Paris, Champion, 2011 ; 1 vol. in-8o, 168 p. (Essais sur le Moyen Âge, 49). ISBN : 978-2- 7453-2049-0. Prix : € 40,00.

121 Ce volume rassemble treize art. de l’A., légèrement revus à l’occasion de leur mise en recueil. Prenant la suite de Tristan et Iseut. Genèse d’un mythe littéraire[1], il n’est pas moins stimulant que ce dernier.

122 Sans relâche, J. Chocheyras continue de consacrer ses soins à Béroul et de mettre en valeur les mystères qui demeurent à propos de ce texte sans pair. Ce tristanien opiniâtre s’est attaché au fil des ans à questionner l’environnement géographique représenté concrètement par Béroul. À grands renforts de relevés toponymiques, de cartes, d’extraits de textes administratifs, il réfléchit, avec un sérieux qui n’est pas toujours la règle dans ce genre d’études, aux « lieux dits “La Croix Rouge” », tels que Béroul en figure un aux portes de Lancien, au « trafic maritime à l’époque du Tristan de Béroul », aux rapports entre lieux du récit et monuments du paysage gallois ou cornouaillais, voire évènements historiques, comme la rencontre des rois de France et d’Angleterre à Saint-Lubin en 1177 – le même lieu que mentionne Béroul au v. 4350 ?

123 J.C. s’attache également à résoudre des problèmes proprement philologiques qui persistent dans le récit de Béroul. Il questionne ainsi le sens de boron, lieu de retraite de Tristan chez Orri le forestier. Il étudie en détail la configuration, aussi bien spatiale que textuelle, du dernier piège tendu aux amants, et en désigne les dysfonctionnements, qu’il tâche de résoudre ou d’expliquer. Ce qui frappe, à la lecture de ses contributions, c’est l’étendue de ce qui, dans ce texte si connu, demeure non su ou peu compréhensible.

124 Dans cette perspective, on sait que J.C. ne nourrit pas les lectures les plus consensuelles du texte de Béroul. Sur le sens de la relation entre Tristan et Yseut, il propose de réinterroger tous nos paradigmes de lecture. Yseut reste chaste, Tristan et elle ne commettent pas de péché de chair et ne font qu’éprouver leur abstinence. Cette interprétation défendue depuis de longues années permet selon l’A. de donner la seule explication possible aux mensonges apparents des amants, au comportement d’Ogrin, au rêve d’Yseut, à la scène de la loge de feuillage. On admettra cependant que, passé le premier instant de fascination devant une reconfiguration si complète du sens du roman (déjà soutenue dans le volume de 1996), cette lecture suscite autant de problèmes qu’elle en résout. L’argumentation suppose quelques arrangements : il faut par exemple admettre avec J.C. un roi Marc homosexuel ou bien l’exploitation, pour ce texte du XIIe siècle, d’un texte sur les cathares de 1321. Mais ce sont aussi ses effets sur la compréhension générale du texte qui demeurent plus limités que l’A. ne le reconnaît : en termes interprétatifs, cette lecture déshabille Pierre pour habiller Paul ou, pour le dire mieux, elle doit priver de sens certains épisodes pour en redonner à d’autres. Si l’épée entre les deux amants est un signe explicite et volontaire de chasteté, pourquoi faut-il alors que les amants réveillés pensent que Marc reviendra les punir ? Si la pratique de chasteté qui légitime les amants est secrète, pourquoi sont-ils soutenus par l’ensemble de la population ? Si les amants ne distordent pas le vrai dans leur discours, pourquoi le roman développerait-il une telle débauche de problèmes sémiotiques ? Et s’il n’y a pas de sexe, ni avec Tristan, ni avec Marc, à quoi sert la comédie gigantesque du Mal Pas, dont le cœur est précisément la précision charnelle dont Yseut augmente le serment qu’il lui est demandé de faire ?

125 Sur la loge de feuillage, épisode cardinal pour l’exégèse de l’A., on peut aisément rétorquer que, pour que Marc interprète le signe de l’épée comme il le fait, il fallait nécessairement que celui-ci fût déjà connu. On ne peut donc monter en épingle la résurgence de ce motif ancien. A. Corbellari est récemment revenu sur cet épisode, qui s’explique bien mieux s’il est mis en rapport avec la prolifération, dans tout le roman, des signes trompeurs : « Tout se passe donc comme si Béroul, connaissant la tradition de l’épée de chasteté et supputant les réactions d’un lecteur informé, usait du motif pour mettre en abyme, au cœur de son texte, en la personne du roi Marc, un narrataire implicite identifiable au lecteur naïf. Et pour mieux souligner la leçon qu’il entend donner, Béroul conclut son épisode sur un deuxième exemple de mésinterprétation des apparences (les amants, à leur réveil, ressentent comme une menace le nouveau pacte proposé par Marc) […]. Lire Béroul en clé anthropologique, c’est donc à coup sûr tomber dans le piège qu’il nous tend […] [1]. »

126 L’autre sujet propice aux rediscussions est le problème de la datation relative des textes tristaniens et arthuriens de l’époque. J.C. est de ceux qui estiment qu’il y a deux strates d’écriture dans le texte de Béroul. La rédaction finale de celui-ci constituerait une réponse à la lecture anti-tristanienne de Chrétien que son Cligès délivre et une revalorisation d’Arthur, malmené dans les romans centraux de Chrétien. Conscient de la fragilité intrinsèque des datations relatives dans l’état de nos connaissances, J.C. propose deux échelles de datation relative des deux part. du Tristan de Béroul (p. 129–130), ce qui n’empêche pas certaines contradictions, d’un article à l’autre, de brouiller quelque peu le tableau : le récit de Thomas, par exemple, est situé tantôt entre 1172 et 1176, tantôt avant 1170 (p. 138), tantôt avant Béroul (p. 139) et tantôt après (p. 129).

127 Du reste, si l’on ne peut reprocher à l’A. de prendre parti, on peut rappeler avec quelle prudence il convient de le faire : les « experts » (p. 130) invoqués pour justifier la distinction entre les deux Béroul ont été, on le sait, contredits par d’autres spécialistes. Plus généralement, il est permis de douter que la partie arthurienne du texte constitue si évidemment un « ajout après coup » (p. 129) : la faible présence féminine à la Blanche Lande (p. 128), n’est-elle pas un indice de faible pénétration des préoccupations du roman courtois chez Béroul, plus comparable à Wace qu’à Chrétien sur ce point ? L’allusion d’Arthur a un passé impliquant Yseut, et la présence d’un épisode arthurien chez Eilhart ne plaident pas contre l’appartenance d’Arthur au plan originel suivi par Béroul.

128 Il reste que sur ces questions J.C. rassemble des données nouvelles et propose des hypothèses dont on ne peut qu’admirer l’audace. Ce recueil de contributions présente ainsi ce paradoxe, qu’il n’en ressort peut-être que peu d’éléments indiscutables, mais qu’il stimule comme peu d’autres la réflexion, la relecture et le désir de reprendre, vers à vers, le texte incomplet de Béroul.

129 Damien DE CARNÉ

Sakralität zwischen Antike und Neuzeit, éd. Berndt HAMM, Klaus HERBERS, Heidrun STEIN-KECKS, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 2007 ; 1 vol. in-8o, 294 p. (Beiträge zur Hagiographie, 6). ISBN : 978-3-515-08903-6. Prix : € 42,00.

130 Les 17 études rassemblées dans cet ouvrage ont été présentées lors d’une rencontre organisée les 15 et 16 février 2004 dans l’ancien monastère bénédictin de Kloster Banz (Franconie). Le titre du volume, mais aussi l’importance du champ chronologique et de l’espace géographique sur lesquels s’étire l’éventail des contributions, de l’Antiquité au XVIIIe siècle et de l’Extrême-Orient au monde scandinave, peuvent laisser sceptique. Le choix d’une approche interdisciplinaire et interculturelle s’inscrit toutefois dans la continuité des travaux menés par le Zentrum für europaïsche Mittelalter- und Renaissanceforschung et le Graduiertenkolleg 516 « Transferts culturels dans le Moyen Âge européen » de l’Université Friedrich-Alexander d’Erlangen–Nuremberg, ce noyau institutionnel conférant à l’ensemble une ossature scientifique qui fait une place prépondérante à la période médiévale. Comme le précise l’avant-propos, le choix a été fait d’une approche relevant « d’une sorte de phénoménologie historique » qui ne vise pas à réduire les processus de sacralité à « un dénominateur universel et ontologique » (p. 7). Il n’empêche, cela donne au total une juxtaposition d’études de cas, malgré le souci qu’ont eu les É. du volume d’orienter les réflexions selon cinq perspectives d’analyse qui ont fourni ensuite une structuration en autant de chap. Au-delà de la diversité des enquêtes, la source d’un certain malaise vient aussi de l’incertitude dans laquelle se trouve le lecteur en ce qui concerne l’objet même placé au centre du recueil : « sacralité » ou « sainteté » ? Si deux termes existent en français pour désigner des concepts différents quoique proches, dans cet ouvrage le terme « Heiligkeit » est employé indifféremment pour exprimer l’un et l’autre, sans que soient données, en raison du parti-pris « phénoménologique » de départ, quelques définitions. Elles n’auraient pourtant pas été inutiles, à partir du moment où l’on applique à l’étude d’époques anciennes un concept récent, celui de sacralité, et compte tenu de la place majeure faite, dans l’ouvrage, à la sainteté.

131 La première de ces sections est consacrée aux processus de constitution et de légitimation de la sacralité. Elle regroupe quatre études, dont deux concernent la période médiévale : M. Forschner s’intéresse au thème « piété et sacralité » en scrutant successivement et brièvement un passage de la Somme de Thomas d’Aquin, le Dialogue entre un philosophe, un juif et un chrétien de Pierre Abélard et l’Euthyphron de Platon ; S. Wittekind examine la construction de la sainteté dans quelques Vitae des XIe–XIIe siècles à travers les représentations iconographiques de visions. La dimension spatiale de la « présence du sacré » est ensuite abordée dans trois contributions. Si celle de C. Jäggi, consacrée à l’église comme espace sacré, ne laissera pas le médiéviste indifférent, elle se focalise surtout sur des exemples des premiers siècles du christianisme au Proche-Orient. On ajoutera en revanche l’enquête de S.L. de Blaauw sur le rituel de consécration d’églises à Rome, depuis la fin de l’Antiquité, aux travaux réalisés ces dernières années sur la « spatialisation du sacré », notamment par des médiévistes français (D. Iogna-Prat, M. Lauwers, D. Méhu). La perspective d’analyse géographique des processus de sacralisation est élargie par K. Herbers à la construction de l’Europe latine, en traçant les linéaments d’un projet de recherches à partir des espaces de frontières que constituèrent l’Italie centro-méridionale et la Péninsule ibérique entre les VIIIe et XIIIe siècles. Apparaît ici le lien établi, grâce à la sainteté et aux reliques en particulier, entre la sacralité et l’ordre politique ou social, en définitive la domination (« Hersschaft ») que l’on cherchait à légitimer. Au cœur du troisième volet de l’ouvrage, ce lien est analysé du Ve au XIe siècle, de la Syrie à l’Islande en passant par la Gaule mérovingienne, grâce aux contributions successives de H.C. Brennecke, M. Heinzelmann et H. Seelow. Répartis dans les deux dernières part. du livre, quatre textes offrent au lecteur autant de fenêtres sur les tensions, évolutions, bouleversements et continuités des phénomènes de sacralité/sainteté, dans les domaines de la mystique tardo-médiévale (S. Köbele), des pratiques liées à la pastorale de la mort et à la mémoire des morts (B. Hamm), des images et modèles à l’œuvre dans le monde monastique (H. Stein-Kecks) et, enfin, du culte des saints Félix et Regula, patrons de la ville de Zurich et donc éléments constitutifs essentiels d’une identité urbaine envisagée ici sur la longue durée, de 800 à 1800 (M.C. Ferrari).

132 Ludovic VIALLET

Le recueil au Moyen Âge. Le Moyen Âge, éd. Yasmina FOEHR-JANSSENS, Olivier COLLET, Turnhout, Brepols, 2010 ; 1 vol. in-8o, 304 p. (Texte, Codex et Contexte, 8). ISBN : 978-2-503-52281-4. Prix : € 59,00 ; Le recueil au Moyen Âge. La fin du Moyen Âge, éd. Tania VAN HEMELRYCK, Stafania MANZANO, Alexandra DIGNEF, Marie-Madeleine DEPROOST, Turnhout, Brepols, 2010 ; 1 vol. in-8o, 384 p. (Texte, Codex et Contexte, 9). ISBN : 978-2-503-52282-1. Prix : € 69,00.

133 Ces deux volumes, publiés simultanément dans la même collection, rassemblent les actes de deux colloques, le premier organisé à l’Université catholique de Louvain (mai 2007) par le Groupe de recherche sur le moyen français, le second à l’Université de Genève (novembre 2007), dans le cadre du projet Hypercodex. Chaque volume renferme, outre les communications proprement dites, une introduction et une conclusion problématisantes, un index des mss et un index des noms d’œuvres médiévales cités. La conclusion du second volume par les promoteurs du premier est particulièrement bien venue, d’autant qu’elle met habilement en perspective les pratiques du recueil du XIIIe à la fin du XVe siècle en en soulignant les continuités et les discontinuités. Les spécialistes du Moyen Âge tardif s’intéressant aux recueils gagneront à consulter le premier volume : alors que le second se compose d’une série de monographies, souvent de belle qualité, le premier volume compte plusieurs art. de synthèse ou de grande valeur méthodologique.

134 Depuis une dizaine d’années, les publications consacrées aux recueils manuscrits se sont multipliées, dans le sillage d’une philologie accordant plus de poids à l’inscription matérielle des textes, aux interactions entre le codex, l’auteur, le texte, le(s) copiste(s) et les lecteurs. Les communications ici recueillies (12 dans le premier volume, 21 dans le second) sont surtout littéraires et codicologiques. Une ouverture à l’histoire de l’art (A. Stones, C. Reno, I. Villela-Petit) montre combien l’étude des enluminures, de leur style comme de leur iconographie, aide parfois à saisir la « logique » ou l’« unité » d’un recueil. On aurait souhaité que des communications interrogent de même la cohérence linguistique de recueils.

135 Cette cohérence, toutes les communications ou presque la présupposent et en font l’objet principal de leurs développements, la cherchant tantôt dans le contexte de production du ms., tantôt dans les thèmes traités, tantôt dans les genres textuels, dans l’auteur ou les auteurs des textes réunis ou encore dans les sources mises en œuvre. Rares sont celles qui avouent ne pas avoir trouvé la clé (R. Stuip) ou bien rappellent les dangers d’explications sophistiquées, souvent intellectuellement séduisantes, alors que des enchaînements textuels se justifient peut-être par la longueur des textes ou par un simple hasard (R. Trachsler).

136 La lecture de ces actes, entièrement consacrés à l’étude de recueils organiques (d’après la définition qu’en a donné G. Hasenohr), plaide en faveur d’une typologie des recueils. Autant que par sa cohérence, le recueil se définit par des solutions de continuité entre les unités textuelles dont il se compose. Or ces solutions de continuité sont de nature fort différente dans un ms. rassemblant des œuvres d’un auteur (M. Madureira), dans le Rosarius (M.L. Savoye), le Mignon (S. Lefèvre), un recueil de poésie lyrique de la fin du Moyen Âge (V. Minet-Mahy) ou dans un recueil de nouvelles (N. Labère). Parfois, on en vient à se demander, surtout dans le second volume, où se trouve la frontière entre compilation et recueil (par exemple chez C.J. Brown).

137 L’absence de structure des volumes confirme la difficulté de dresser une typologie d’après les critères habituels (thèmes, genre, auteur(s)) : le premier volume distingue « Littérature, recueil narratifs et didactiques » et « Sommes et manuscrits religieux », tandis que le second juxtapose les communications. Les nombreuses études de détail, souvent précieuses, réunies dans ces deux volumes, devraient permettre de progresser dans la voie d’une herméneutique posant l’intentio codicis à côté des traditionnelles intentions de l’auteur, du texte et du lecteur.

138 Frédéric DUVAL

Dietrich W. POECK, Die Herren der Hanse, Francfort–Berlin–Berne–Bruxelles– New York–Oxford–Vienne, Lang, 2010 ; 1 vol. in-8o, 467 p. (Kieler Werkstücke, sér. E, Beiträge zur Sozial- und Wirtschaftsgeschichte, 8). ISBN : 978-3-631-60165-5. Prix : € 91,60.

139 Les travaux sur la Hanse se sont longtemps fondés sur une approche institutionnelle de la ligue. Il s’agissait avant tout de décrire et de comprendre les fonctions des différents « organes de gouvernement ». Le renouvellement récent des études hanséatiques s’est appuyé sur un changement de perspective. En consacrant son ouvrage aux délégués envoyés par les conseils urbains lors des diètes, D.W. Poeck revendique ce « changement de regard » qui repose notamment sur l’analyse de ces acteurs, ainsi que de leurs réseaux. D’ordinaire perçus comme représentants des intérêts exclusifs de leur communauté civique, ces délégués étaient également des conseillers et des marchands impliqués dans des réseaux familiaux et économiques qui ne s’arrêtaient pas aux portes de leur ville. À partir d’une étude prosopographique, l’A. tente de reconstituer les réseaux de ceux qui représentèrent la principale ville de la ligue, Lübeck, lors de deux assemblées hanséatiques.

140 Pour mener à bien cette étude, l’A. adopte un plan qui peut en premier lieu surprendre, voire déconcerter le lecteur. Après une première part. introductive explicitant la perspective adoptée, un chap. très bref (3 p.) rassemble des remarques sur la fréquence des diètes hanséatiques et la provenance géographique des délégués. La troisième part. constitue le cœur de l’ouvrage. Elle consiste en une présentation extrêmement détaillée des envoyés lubeckois aux assemblées du 24 juin 1379 et du 24 juin 1418. En se fondant sur des indicateurs classiques permettant d’induire des liens de confiance (liens familiaux, mariages, dispositions testamentaires…), D.W. Poeck passe au crible les relations familiales et commerciales de chaque représentant et retrace ainsi les réseaux dans lesquels s’inscrivaient ces « hommes de la Hanse ». L’accumulation des notices consacrées aux différents personnages gravitant dans leur entourage montre clairement que ces citoyens de Lübeck entretenaient des relations indirectes, mais aussi directes avec les élites économiques et politiques de nombreuses autres villes de la mer du Nord et de la Baltique. Il arrivait parfois que deux proches parents, voire deux frères, représentent des centres urbains différents. Ces recherches permettent en outre de mesurer la grande mobilité de ces élites. La quatrième part. s’intéresse aux prolongements de ce fonctionnement en réseaux au cours du XVe siècle et au début du XVIe siècle. Enfin, l’A. conclut son livre par un court chap. qui replace les réseaux décrits dans la compréhension globale de ce qu’était la Hanse.

141 Les résultats obtenus offrent un éclairage nouveau sur le fonctionnement des diètes hanséatiques qui incarnaient la ligue et en déterminaient la politique. À la fois conseillers et marchands, les délégués ne représentaient pas seulement les intérêts de leur communauté d’origine. Dans leurs prises de position et dans leurs décisions se mêlaient bien souvent des intérêts privés, l’influence de leurs relations et l’expression d’un contrôle public. Le choix de représentants aux réseaux étendus assurait une bonne prise en compte des divers intérêts commerciaux, y compris ceux des marchands originaires des plus petites villes hanséatiques. L’importance de la mobilité géographique, l’attractivité de Lübeck et la concurrence entre différentes familles pour accéder au Conseil conduisirent par ailleurs à une certaine dynamique de renouvellement des délégués. L’existence d’un réseau hanséatique, issu de l’interconnexion, lors des diètes, des réseaux qu’avaient forgés les délégués, impliquait donc un mode de fonctionnement particulier, qui ne peut pas être compris selon les catégories de la théorie politique du bas Moyen Âge et des débuts de l’Époque moderne : la Hanse ne peut pas être conçue comme un corps politique, soumis à une hiérarchie strictement établie entre sa tête et ses différents membres.

142 Frédéric VITOUX

Heilige – Liturgie – Raum, éd. Dieter R. BAUER, Klaus HERBERS, Hedwig RÖCKELEIN, Felicitas SCHMIEDER, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 2010 ; 1 vol. in-8o, 293 p. (Beiträge zur Hagiographie, 8). ISBN : 978-3-515-09604-1. Prix : € 44,00.

143 Ce recueil d’art., qui est issu d’un colloque que le Hagiographische Arbeitskreis autour de K. Herbers et D. Bauer avait organisé à Weingarten en 2007, cherche à mettre en relation le sacré, la liturgie et l’espace à travers les sources hagiographiques au sens large du terme. Il aborde ainsi plusieurs problématiques qui sont au centre des discussions actuelles : qui a lu les textes hagiographiques et quelle fut leur utilisation liturgique ? Quelle a été leur impact social ? De quelle manière contribuèrent-ils à la sacralisation de l’espace ?

144 L’ensemble des communications est divisé en trois part. : dans la première, consacrée aux Genres littéraires et les contextes de leur utilisation liturgique, M. Diesenberger analyse le rôle du « prédicateur comme celui qui constitue l’espace social ». H. Müller est « à la recherche de l’antiphonaire de Corvey », et analyse « la liturgie des offices des monastères de la réforme de Bursfelde ». H. Röckelein met en valeur « les sources du début de l’Époque moderne pour mieux comprendre le culte des saints à Corvey ». C. Popp s’intéresse au « culte de reliques et à la vénération des saints dans l’abbaye féminine de Gandersheim à travers les sources liturgiques ». U. Kleine mène son enquête sur « la mise en scène du mot dans la liturgie à travers les offices rhénanes au Moyen Âge central ». Enfin, la communication d’A. Krüger est appelée Le saint dans l’espace. La liturgie de Bartholomée et les représentations de Bartholomée dans la cathédrale impériale de Francfort. La deuxième part. porte le titre Espaces d’églises et pratiques liturgiques. G. Blennemann y examine les « représentations de l’espace dans le dossier hagiographique de Glossinde, abbesse de Metz », W. Jacobsen évoque « les problèmes et les chances de la recherche sur les Libri ordinarii pour l’histoire de l’art et de l’architecture » et H.P. Neuheuser, enfin, mène une réflexion sur « la spatialisation liturgique lors de la vénération des saints ». La troisième part., consacrée à la Sacralisation des espaces profanes, aborde des domaines plus larges. K. Herbers y parle « des pèlerinages et de la sacralisation des chemins et des lieux ». D. Freise a intitulé sa contribution Sacralisation des espaces profanes au Moyen Âge. Les éléments liturgiques des jeux de Passion d’Alsfelde. Enfin, S. Rüther parle « des saints dans les guerres » et analyse le phénomène de « la sacralisation des lieux de combats au Moyen Âge ».

145 Si toutes les communications présentées à Weingarten, n’ont pas pu être imprimées ici, K.H. et H.R. se sont efforcés de donner tout de même un aperçu assez complet du colloque dans leurs réflexions finales en reprenant et en discutant les idées les plus pertinentes des débats qui suivirent les communications. C’est cette Conclusion qui assure à ce recueil d’art. très riche son unité, même si la complexité des problématiques étudiées ne permet pas encore de tirer de conclusions définitives. Comme d’autres volumes des Beiträge zur Hagiographie, le présent livre est également pourvu d’index fort utiles sur les saints et les lieux.

146 Ce n’est pas le lieu ici de discuter de manière détaillée tous ces art. fort intéressants et stimulants. Contentons-nous de rappeler les réflexions de M. Heinzelmann, dont la communication à Weingarten est résumée dans la conclusion finale, qui nous mettent en garde contre l’utilisation de conceptions trop théoriques : si l’on veut discuter de notions telles que « la sacralisation de l’espace » et la « spatialisation du sacré », l’ancien chercheur de l’Institut historique allemand à Paris souligne que, dans le christianisme, seuls les hommes sont saints, non pas l’espace per se. Dans ses reliques, le saint représente le sacrum, peu importe où il se trouve, et l’espace n’est sanctifié que par la présence du Christ et de ses saints.

147 Klaus KRÖNERT

Roberto CIGANDA ELIZONDO, Navarros en Normandía en 1367–1371. Hacia el ocaso de Carlos II en Francia, Pampelune, Eunsa–Ediciones Universidad de Navarra, 2006 ; 1 vol. in-8o, XIV–392 p. ISBN : 84-313-2352-3. Prix : € 22,00.

148 Spécialiste des relations entre la Navarre et la Normandie et doctorant de l’Université de Pampelune, l’A. consacre, en quelque sorte en avant-première, une étude fragmentaire, mais originale, sur les relations si singulières entre le petit royaume pyrénéen et les comtés d’Évreux et de Mortain, gouvernés par un même souverain, de souche capétienne. On sait que par le jeu des unions dynastiques et familiales, tissées depuis Philippe le Bel, Charles II était également possessionné au Nord du royaume de France, dans une zone qui allait se révéler particulièrement stratégique durant la guerre de Cent ans. Personnage habile et intriguant, éternel trouble-fête de la politique des Valois au XIVe siècle, Charles II de Navarre (plus tard qualifié de « Mauvais ») partage assez largement, avec Pierre de Castille, dit « Le Cruel » l’opprobre de l’historiographie française, qui stigmatise volontiers ces deux intrus espagnols venus compliquer davantage encore, s’il en était besoin, l’imbroglio du règne déchiré des fleurs de lys.

149 Le point de vue de l’A. est ici à la fois fort différent et plus pragmatique. Comment en effet gérer des possessions normandes aussi lointaines, dans un état de belligérance, ou tout au moins d’insécurité permanent, en s’appuyant certes sur les structures administratives, financières et militaires locales, mais également avec l’apport de ressources humaines et matérielles directement importées de la Péninsule ibérique (ou de l’Aquitaine, selon les alliances en cours) ? Une source exceptionnelle, quoique limitée à la période de 1367 à 1371, permet à l’A. d’apporter des éléments de réponse à nombre de ces questions : le compte des recettes et dépenses de Charles II en ses possessions normandes. Établi par son trésorier Jean Climence, ce document fut publié dès 1885 par E. Izain, d’après l’original de la PARIS, Bibliothèque nationale de France, ms. fr. 10367.

150 L’époque envisagée correspond à une relative accalmie dans le conflit franco-anglais et ses séquelles et également au déclin (d’où le titre de l’ouvrage) du pouvoir navarrais en France. Une fois la jacquerie et la révolte d’Étienne Marcel réprimées, le traité de Brétigny conclu, le Captal de Buch vaincu à Cocherel (16 mai 1364), Charles V couronné, la guerre de succession de Bretagne achevée et le conflit castillan en passe de l’être, demeuraient encore, néanmoins, la question endémique des routiers et de leur banditisme organisé, ainsi que les exactions des parties qui ne se sentaient pas liées par les trêves et conventions conclues en de plus hautes sphères.

151 Ainsi, nonobstant sa relative perte de prestige militaire et politique, Charles II n’en dut pas moins veiller constamment à la défense de ses terres normandes. Celle-ci repose évidemment, comme toujours à l’époque, sur les réseaux de fortifications tant en Basse-Normandie, avec Cherbourg comme place principale, qu’en Haute-Normandie avec Évreux, la première zone axée sur la protection côtière, la seconde gardant la frontière avec le domaine des Valois. La noblesse et les hommes d’armes normands sont mobilisés, mais leur nombre ne suffit pas, d’où le recours à des Navarrais afin de garnir les places ou de constituer une force mobile susceptible d’intervenir au gré des théâtres d’opérations. Comme toujours, les effectifs sont modestes : une garnison de 50 soldats constitue une force exceptionnelle. Quant à la Navarre, les fiefs de bourse permettent d’y lever 370 hommes d’armes tout au plus. Le roi, à l’instar d’autres souverains contemporains, doit donc faire appel au mercenariat regnicole, mais aussi gascon, celui-ci en principe inféodé au roi d’Angleterre. Les capitaines avec leur troupe ou de simples particuliers se recrutent selon le système des « lettres de retenue » : petite ou moyenne noblesse désargentée, parentèles, amis, voisins géographiques, paysannerie dépendante semblent bien, ici aussi, constituer la base d’un enrôlement circonstanciel et temporaire. Car, il n’y a pas de noyau permanent, en dehors en tout cas des gens d’armes sous contrat de plus longue durée qui font partie de l’Hôtel royal. Dans les garnisons, Normands, Gascons et Navarrais se trouvent intégrés, mais ces derniers, les plus dignes de la confiance royale, commandent les places les plus importantes. Certes, Charles II s’entoure de dignitaires et de diplomates ibériques (le cas de Fernando de Ayanz est exemplaire), mais ceux-ci s’attachent à sa personne, qu’il séjourne en France ou ailleurs, et ne s’établissent pas à demeure en Normandie, pas plus que les autres Navarrais ; ils ne viennent sur place que par fidélité ou pour remplir un contrat. On ne trouve pas, faut-il le dire, de sentiment d’appartenance à une entité politique transnationale, qui n’existe qu’en raison de liens dynastiques. Quoi qu’il en soit, après 1365 en tout cas, les contingents navarrais dans le nord ne sont plus que de l’ordre de 200 à 300 hommes, chiffres modestes par rapport aux quelque 1 800 combattants de la décennie précédente.

152 À vrai dire, transports et communications entre les deux pôles du pouvoir se sont toujours avérés difficiles : ils ne facilitaient pas les déplacements massifs. Les distances sont énormes (900 km !) et les routes incertaines en ces temps de luttes et d’insécurité endémiques. Les déplacements maritimes, grâce à la flotte marchande, de Bayonne à Cherbourg, offrent moins de dangers mais coûtent plus cher, d’où, quand même, l’avantage à la voie de terre. Mais on cite le cas d’un transport d’Évreux à Pampelune qui dura cinq semaines et demi en 1367, sans oublier qu’il fallut huit jours au roi, séjournant alors dans sa capitale navarraise, pour apprendre la nouvelle de la défaite de Cocherel.

153 L’A. se livre à un examen attentif des dépenses militaires entraînées par la défense des possessions normandes et par le bénéfice des guerres acquis par ceux qui en vivaient. Tableau tout en nuances où, malgré l’impécuniosité relative des argentiers d’un conflit lointain et la modicité des soldes – arrondies cependant par les bénéfices marginaux ou illégaux, voire pour les plus chanceux par des pensions et dotations pour loyaux services – ces transferts de personnes contribuèrent néanmoins à créer une classe de guerriers semi-professionnels, distincte des sinistres routiers quant à son statut mais, il faut bien le dire, souvent confondue avec eux dans leurs pratiques calamiteuses.

154 Enfin, on gardera à l’esprit, comme l’A. ne manque pas de le faire, que les possessions françaises étaient loin de constituer l’essentiel des préoccupations du « petit » roi de Navarre, souverain ibérique profondément engagé aussi dans les affaires de la Péninsule, enclavé entre la Castille et l’Aragon, et de surcroît, voisin d’une Guyenne au devenir particulièrement mouvementé. En cela, l’histoire des Évreux-Navarre n’est pas dissociable de celle de l’Europe occidentale tout entière.

155 Une liste bibliographique et une table onomastique complètent utilement l’ouvrage de R. Ciganda Elizondo, ainsi que quelques cartes et tableaux infographiques, auxquels on aurait pu ajouter une autre carte encore, celle des confins pyrénéens, moins familiers sans doute pour les lecteurs du Nord de l’Europe. Enfin, douze pièces justificatives s’ajoutent à l’ensemble.

156 L’approche de ce livre partiel, certes, mais empreint d’un point de vue neuf, laisse augurer avec intérêt voire impatience de la thèse doctorale en préparation sur les Navarrais en Normandie de 1349 à 1404.

157 Claude GAIER

Pascale DUHAMEL, Polyphonie parisienne et architecture au temps de l’art gothique (1140–1240), Berne–Berlin–Bruxelles–Francfort–New York–Oxford–Vienne, Lang, 2010 ; 1 vol. in-8o, X–266 p. (Varia Musicologica, 14). ISBN : 978-3-03911-613-3. Prix : € 44,50.

158 « Il n’est pas rare de rencontrer des analogies entre la musique et l’architecture […]. Une des plus courantes met en relation la polyphonie parisienne et l’architecture gothique. […]. Or, ces allégations n’y sont jamais justifiées, elles fonctionnent comme un lieu commun ». Les démontrer en dehors de tout discours métaphorique, tel est le propos de P. Duhamel. L’A. procède avec une approche qui se veut à la fois historique (concernant l’analyse) et cognitive (pour ce qui est de la perception expérimentée de l’analogie). Le fondement de cette méthode repose sur l’intuition, notion élaborée dans une perspective spinozienne, comme la « perception immédiate de critères fondamentaux, rendue possible par la fréquentation et l’exercice assidus d’une discipline ». Les deux éléments qui, selon E. Panofsky [1], sont les deux phénomènes fondamentaux de la pensée scolastique (c’est-à-dire l’organisation hiérarchisée propre à la summa et la dialectique intrinsèque à la quaestio disputata) deviennent ainsi les outils analytiques pour déceler la nature des œuvres musicales et architecturales, et pour les mettre en relation. Pour les organa de l’École de Notre-Dame, il s’agit : 1. de l’organisation du répertoire, telle une summa, à l’intérieur du Magnus liber organi, 2. de la cœxistence des trois textures musicales contrastées (organum, discantus, copula), et 3. du rythme modal. Pour les cathédrales : 1. de l’articulation hiérarchisée des volumes architecturaux ; 2. du rôle de la fenêtre gothique, et 3. de l’équilibre des contrastes horizontaux et verticaux entre plan et élévation.

159 Le travail, issu d’une thèse de doctorat, porte malheureusement toutes les marques d’un remaniement éditorial inachevé : oublis (la citation tirée du Nom de la rose d’U. Eco, n’a pas été retrouvée, et ce malgré le rappel à la p. 5, ainsi que l’annexe B et l’exemple musical de la p. 114 ou encore l’exemple architectural de la fig. 68), répétitions (les sources musicales, avec description d’auteurs et contenus, sont présentées deux fois ; la synthèse finale n’en est pas vraiment une : il s’agit plutôt d’une répétition de l’introduction, parfois littérale concernant les citations), choix linguistiques discutables (les extraits des auteurs anciens sont cités dans le premier chap. en français, dans les suivants en anglais), néologismes (« indépendantisent » ?), coquilles de différentes sortes. On en convient avec l’A. : certains passages sont « à réajuster » (p. 80 n. 80). Ce ne sont que des détails formels, que l’on pourrait survoler, s’ils n’étaient en réalité le miroir d’une faiblesse plus profonde. Les démonstrations proposées se construisent par discours apodictiques et axiomatiques ; mais il faut argumenter, et non seulement affirmer, que « la proportion et la mesure harmonieuses […] constituent un rythme, qui prend ici son sens originel d’ordre et de style », ou que « en tant que constructions mentales, les œuvres musicales et architecturales, reflètent une manière de penser le temps et l’espace qui leur est commune » (p. 8). Ainsi faisant, on tombe dans le piège auquel on voudrait s’échapper, celui de la métaphore (mais on se demande si on veut vraiment l’éviter, si on cite et on juge « remarquable » une analyse de J. Chailley aujourd’hui désavouée par sa propre construction rhétorique). On touche là au vrai problème de fond : l’utilisation des sources. Si l’ouvrage de G. Gross [1] est paru peut-être trop tard pour être pris en compte, l’absence des travaux fondamentaux d’A.M. Busse Burger est simplement injustifiable puisque ses études sur les techniques de mémoire et la construction polyphonique auraient modifié sensiblement le regard porté sur le répertoire de Notre-Dame. Si les théories de Panofsky sont si essentielles, comment peut-on reléguer dans une note en bas de page en guise de conclusion, un livre comme celui de C. Page [2] qui s’emploie à démolir l’application de l’interprétation structuraliste de Panofsky aux objets musicaux et qui a provoqué un débat majeur au sein de la communauté musicologique ? Le versant architectural n’améliore pas le cadre : pour une réelle connaissance de l’historiographie gothique, il aurait également fallu se référer entre autres aux ouvrages de M.T. Davis, N. Hiscock et N. Wu. Il ne s’agit pas de faire étalage d’érudition, mais de construire son propre discours à partir d’une relation critique et dialectique par rapport à ceux qui ont précédé, sans oublier de bien vérifier les données utilisées : plus personne aujourd’hui ne soutiendrait la thèse que « le répertoire grégorien a été historiquement réorganisé par le pape Grégoire le Grand » (p. 105) ou l’identification entre l’Anonyme IV et Robert Grosseteste (citée à deux reprises, p. 24, 70). Et il reste à démontrer que, dans la conception des organa, « le texte liturgique et la mélodie grégorienne jouent le rôle de l’autorité remise en cause. L’alternance entre les textures opposées et de transition ainsi que l’évolution de la tension rythmique jouent le rôle du sic et non scolastique » (p. 106).

160 La lecture de l’avant-dernier paragraphe, L’analogie in mente, offre l’aperçu d’une possibilité différente : une approche philosophique de l’analogie, dont celle entre musique et architecture ne serait qu’un exemple. Certes, on est loin du souhait de l’A. qui voudrait par là « mieux comprendre ce qui se passe dans la rencontre entre la conscience humaine et l’œuvre d’art » (p. 248). Mais, compte tenu des remarques exposées ci-dessus, une telle direction, si complètement assumée, aurait donné naissance à un tout autre ouvrage.

161 Si effectivement ce livre a le mérite de se détacher d’une interprétation proportionnelle de l’analogie musique-architecture, il réitère néanmoins, par son approximation, une vision historiquement surannée qui mériterait au contraire d’être finalement éclairée, ressemblant ainsi, une fois de plus, à une occasion manquée.

162 Vasco ZARA

Barbara WAHLEN, L’écriture à rebours. Le Roman de Meliadus du XIIIe au XVIIIe siècle, Genève, Droz, 2010 ; 1 vol. in-8o, 516 p. (Publ. romanes et françaises, 252). ISBN : 978- 2-600-01436-6. Prix : € 53,13.

163 Si depuis les travaux fondateurs de R. Lathuillère les études sur Guiron étaient restées rares, ce monstre romanesque en prose du XIIIe siècle connaît actuellement un regain d’intérêt, dont témoigne l’ouvrage de B. Wahlen [1], qui s’intéresse au Roman de Méliadus pour étudier comment il s’écrit en tant que continuation du Tristan en prose et comment s’élaborent plus particulièrement trois de ses relectures, la continuation du ms. Ferrell 5 (XIIIe–début XIVe siècle), l’imprimé Meliadus de Leonnoys donné par Galliot du Pré en 1528 et l’extrait paru en 1776 dans la Bibliothèque universelle des Romans.

164 Une première part. met en évidence le fonctionnement de la transfictionnalité et le caractère ouvert de l’œuvre. Trois mss sont particulièrement examinés : LONDRES, British Library, ms. Add. 12228, CAMBRIDGE, Parker Library, ms. Ferrell 5 et VENISE, Biblioteca Nazionale Marciana, ms. fr. XV, dans lesquels Meliadus forme un tout autonome, non cyclique. Les lieux stratégiques, que sont le prologue et « l’impossible clôture », en particulier dans la version longue donnée par le ms. Ferrell 5 et la Continuation du pseudo-Rusticien, sont ensuite analysés et explicitent les pactes de lecture.

165 La deuxième part. étudie la Fabrique de Meliadus, à partir de ses repères temporels, des points d’ancrage que sont Rome et Charlemagne, de l’élaboration des personnages et de la présence d’Arthur. L’appropriation de l’univers fictionnel arthurien, qui passe par une écriture enfort « régime de concurrence » avecles œuvres préexistantes, permet à cette construction elliptique (le terme, emprunté à Genette, renvoie à une continuation qui comble une lacune médiane) qui opère de légers gauchissements de proposer une œuvre qui, grâce à Charlemagne, fait « sauter le verrou de la fin des temps arthuriens » (p. 86) et fabrique de nouveaux héros, Meliadus et Brunor.

166 La troisième part. s’intéresse à la Continuation donnée par le ms. Ferrell 5, vraisemblablement copiée en Italie du Nord, vers 1350. Cette version, ignorée par R. Lathuillière, ouverte par une navigation qui peut se lire comme une métaphore de la fracture entre le texte premier et sa continuation, est caractérisée par trois « corrections » majeures : Arthur est constitué en figure royale en « demi-teinte », plus conforme au Lancelot en prose ; la réévaluation et la promotion du Bon Chevalier sans Peur aboutit à un renouvellement de l’ordre hiérarchique chevaleresque ; la rivalité entre Meliadus et le Bon Chevalier sans Peur se clôt sur une réconciliation. Soumis aux nécessités de la continuation, l’écrivain s’inscrit dans le sillage non d’un seul grand livre, mais d’une matière, plurielle, la contrainte se révélant productive, dans une écriture qui tend vers la nouvelle, le recueil, et que sert un plaisir du conte mis en scène par Arthur.

167 La quatrième part. étudie la postérité de Meliadus, présent dans les bibliothèques princières des XIVe et XVe siècles, donnant lieu à des « efflorescences italiennes » (dont la 63e nouvelle du Novellino), couplé à Guiron ou « célibataire », édité dans des imprimés qui permettent un renouvellement du public à un moment où les romans arthuriens s’essoufflent. Ces mises en œuvre sont caractérisées par les mêmes tensions que les versions manuscrites du XIIIe siècle, entre soumission au modèle et souci de l’ordonnancement, tentation de l’exhaustivité et travail de légitimation, ce qui n’est pas le cas des derniers témoins étudiés, le Girone il Cortese de Luigi Alamani (1548), l’extrait dela Bibiothèque Universelle des Romans (1776) et Gerone der Adelige deWieland.

168 Des annexes nourries et un choix de textes (p. 397–472) ainsi qu’une bibliographie sélective complètent cette analyse passionnante, qui réussit à combiner la finesse de l’analyse de passages particulièrement pertinents et l’ampleur d’une synthèse qui s’attache à un texte inédit et touffu, et considère à la fois la fabrique de cette œuvre interstitielle et sa réception sur cinq siècles. La prise en compte des principes esthétiques sur la longue durée, qui déplace la rupture des imprimés du XVIe siècle vers les adaptations, renouvelle fortement l’approche de la poétique des continuations arthuriennes.

169 Christine FERLAMPIN-ACHER

Zrinka STAHULJAK, Virginie GREENE, Sarah KAY, Sharon KINOSHITA, Peggy MCCRACKEN, Thinking through Chrétien de Troyes, Woodbridge, D.S. Brewer, 2011 ; 1 vol. in-8o, VIII–202 p. (Gallica, 19). ISBN : 978-1-84384-254-5. Prix : GBP 50.

170 Cet ouvrage, écrit comme l’indique l’introduction à plusieurs mains, n’est pas la juxtaposition de cinq essais, mais le fruit d’un travail de collaboration, qui, à partir du constat que l’œuvre de Chrétien de Troyes a été un peu négligée ces derniers temps, vise à relire cette œuvre à la lumière des travaux critiques des vingt dernières années, avec en particulier l’idée qu’à Chrétien, comme auteur et figure historique, doit être préféré Chrétien comme corpus textuel. La contextualisation de l’œuvre – modes de pensée, conditions politiques, circonstances de production et de transmission – permet de constituer la figure auctoriale, les textes et le style étant non les produits d’un auteur, mais d’un milieu, qui est appréhendé à partir des recherches récentes sur les genres (« gender studies ») et la subjectivité : la transmission du corpus de Chrétien a plus à voir avec la notion de genre (au sens littéraire du terme) qu’avec celle d’auteur. L’une des notions clés mise à contribution est celle du temps logique, telle que l’a définie Lacan en 1945 et 1966 (à partir du problème de logique des trois prisonniers, Lacan met en évidence un sophisme concernant l’intersubjectivité et dégage trois temps logiques : l’instant de voir, le temps pour comprendre et le moment de conclure), qui permet de relire aussi bien l’aventure, que la mémoire, l’imagination et la variance textuelle, dans la mesure où elle appuie les analyses de la subjectivité à l’œuvre dans les textes.

171 L’ouvrage est constitué de cinq essais : The Changeful Pen : Paradox, Logical Time, and Pœtic Spectrality in the Pœms Attributed to Chrétien de Troyes (S. Kay) ; Imagination (V. Greene) ; Adventures in Wonderland : Between Experience and Knowledge (Z. Stahuljak) ; Feudal Agency and Female Subjectivity (S. Kinoshita) ; Forgetting to Conclude (P. McCracken). Après un épilogue, l’ensemble se termine par un index, une bibliographie et quatre appendices (donnant les sigles des principaux mss contenant l’œuvre de Chrétien, le texte annoté et traduit de ses deux pièces lyriques, des extraits de Cligès mis en regard avec ces deux œuvres et des variantes de la scène de la charrette dans Lancelot). Le premier essai se focalise sur l’œuvre lyrique, sa variance et son usage des répétitions, des échos et du paradoxe et invite à inverser les perspectives pour lire les romans comme de longs poèmes, et non l’œuvre lyrique comme une production marginale. Le deuxième chap. analyse le corpus à partir des définitions antiques et médiévales de l’imagination et de la pensée, et met en évidence le jeu intersubjectif, promouvant la psychologie au rang d’art libéral. Le troisième texte étudie comment les romans mettent en fiction la connaissance, le passage du singulier à l’universel, à la faveur de l’aventure, qui appelle à un « penser dans l’urgence » et à des échanges intersubjectifs, aboutissant in fine à l’oubli, sur lequel revient le dernier essai. Le quatrième revisite la naissance du roman comme lieu d’émergence de la subjectivité, à partir de personnages féminins comme Énide ou la dame de Landuc, remet en question l’idée d’une subjectivité spécifiquement féminine, et développe l’importance de l’intersubjectivité dans l’émergence de l’individu médiéval. La conclusion dégage la dynamique du souvenir et de l’oubli, afin d’explorer les relations entre savoir, expérience et « temps logique » (en particulier pour ce qui est de son troisième moment). D’un essai à l’autre, l’importance du milieu « de Troyes », de la variance, de l’intersubjectivité, la mise en perspective quasi copernicienne entre pièces lyriques et romans, invitent à une relecture de l’œuvre de Chrétien qui se dégage des approches rhétoriques pour embrasser des perspectives plus cognitives, dialectiques et historiques.

172 Si l’on peut regretter que l’approche lacanienne (qui n’est pas si récente, mais dont le « temps logique » n’avait effectivement guère retenu les médiévistes jusqu’à présent) n’ait pas été plus systématiquement problématisée et questionnée afin d’en faire un outil encore plus affûté, il n’en demeure pas moins que la convergence particulièrement stimulante de ces essais et la diversité des approches proposées ne peuvent manquer d’apporter des ouvertures aux travaux des médiévistes et d’inviter à croiser les problématiques et les méthodologies.

173 Christine FERLAMPIN-ARCHER

Sulamith BRODBECK, Les saints de la cathédrale de Monreale en Sicile. Iconographie, hagiographie et pouvoir royal à la fin du XIIe siècle, Rome, École française de Rome, 2010 ; 1 vol. in-8o, XII–771 p. (Bibliothèque de l’École française de Rome, 432). ISBN : 978-2-7283-0864-4. Prix : € 77,00.

174 Cette étude est consacrée aux mosaïques représentant des saints dans le décor de la magnifique église Sainte-Marie de Monreale près de Palerme, la dernière grande fondation royale normande, conçue par Guillaume II en 1172–1174 à la fois comme cathédrale (évêché, puis archevêché en 1183), abbatiale dont la communauté est rattachée à Cava dei Tirreni et mausolée royal (qui n’est plus utilisé comme tel après Guillaume II).

175 Le livre comporte deux part. principales : l’étude proprement dite et ses conclusions n’occupent que 211 p., mais sont suivies d’un volumineux corpus de 487 p., où chacun des 174 saints représentés fait l’objet d’une fiche très détaillée : belle reproduction de la mosaïque, description précise, état de conservation/restauration, édition de l’inscription, identification, vie et culte du saint (conservation et transfert(s) des reliques, mentions aux calendriers, transmission manuscrite de la Vitae en Italie du Sud et en Sicile, principales fondations et dédicaces), précédents et parallèles iconographiques permettant de saisir les choix des artistes de Monreale. Les annexes présentent des axonométries et des coupes qui situent très exactement chaque image dans le volume de l’édifice, ainsi que des synthèses comparatives sur les trois autres grandes fondations normandes : Sainte-Marie de la Martorana et Chapelle Palatine (Palerme) et cathédrale de Cefalù.

176 L’A. conclut à la très forte cohérence du programme iconographique en lui-même et avec l’architecture, l’édifice étant conçu et achevé de façon unitaire, en deux étapes, au milieu des années 1170 puis en 1184–1185 ; au travail d’artistes locaux et non de Grecs et à l’insertion dans un « style 1200 » européen pré-gothique plutôt que dans un style tardo-comnène ; enfin, surtout, à la très forte portée politique des mosaïques : « une des fonctions principales de ces images est d’exprimer la mission et le rôle que le roi entend mener tant à l’échelle de la chrétienté qu’à l’échelle locale » (p. 210). Entouré de saints locaux, régionaux (surtout des premiers temps du christianisme suditalien et sicilien) romains, français, anglais, germaniques et universels, bien plus que de saints orientaux, celui-ci exprime sa nouvelle position diplomatique : échec d’un projet d’alliance byzantin (1172), paix de Venise avec Rome et l’Empire et alliance matrimoniale avec les Plantagenêt (1177) ; il donne à voir l’étendue de sa domination (Sicile, Calabre, Pouille et Campanie) et ses liens avec la Normandie ; il se pose comme refondateur (œuvre en cours depuis alors un siècle) et maître de l’église du royaume.

177 La démonstration se limite aux saints et ne tente pas d’expliquer globalement leurs éventuels liens avec les autres parties, vétéro- et néotestamentaires, du décor. Sur quelques points, elle reste hypothétique : le transfert à Monreale des reliques de Castrensis (dont le traitement pictural est certes exceptionnel) par Alfan de Capoue au temps de la fondation est au mieux possible et le très faible nombre de saints germaniques soutient faiblement, par lui-même, l’hypothèse diplomatique en direction de l’Empire ; les parallèles picturaux avec le ms. de l’Hortus deliciarum réalisé pour l’abbesse de Hohenbourg (Alsace) sont bien plus convaincants. On peut donc faire à l’A. le reproche de vouloir tout expliquer en présupposant, sans le justifier, que toute l’iconographie est forcément discursive et littérale, forçant donc parfois un peu le raisonnement. À ce défaut près, elle a le mérite de bâtir une interprétation (en grande partie novatrice) stylistique, hagiographique et politique globale d’un édifice majeur et de sa somptueuse iconographie.

178 Thomas GRANIER

Nouvelles du Moyen Âge, éd. et trad. Nelly LABÈRE, Paris, Gallimard, 2010 ; 1 vol. in-8o, 500 p. (Folio classique, 5130). ISBN : 978-2-07-035875-5. Prix : € 7,30.

179 Ce volume propose un choix de nouvelles médiévales (XIVe–XVe siècles) traduites en français moderne. Il a pour objectif d’actualiser et de rendre accessible à un lectorat non spécialisé des textes qui se sont avérés essentiels dans la naissance et le développement de la nouvelle française. Dans la préface, N. Labère s’interroge tout d’abord sur la définition du genre, rappelant qu’il obéit à l’impératif de la brièveté, hérité de ses précurseurs (exempla, lais, fabliaux, etc.), en même temps qu’il appartient à un ensemble volumineux de textes, c’est-à-dire à un recueil. Le point suivant insiste sur l’importance de la fiction du cadre oral, qui permet de créer une unité dans le recueil, sans toutefois nier la singularité de chacun des récits contés. L’É. rappelle aussi que la nouvelle française médiévale a souvent été négligée pour deux raisons, terminologique et historique : le mot « nouvelle » est rarement employé à cette époque pour désigner le récit bref ; c’est un recueil renaissant, l’Heptaméron de Marguerite de Navarre, qui est couramment considéré comme le premier ensemble de nouvelles écrites en français. De fait, c’est souvent l’obscénité des recueils médiévaux qui a retenu l’attention de la critique, caractéristique qui ne doit pas faire oublier le mélange de tonalités présent dans certains textes et, plus généralement, la diversité inhérente au genre. La préface évoque ensuite la question de la traduction de la nouvelle, grâce à deux exemples : la traduction littérale du Décaméron effectuée par Laurent de Premierfait et la traduction à tendance moralisante des Facéties de Pogge par Guillaume Tardif.

180 Les récits brefs présentés dans cette anthologie sont regroupés en deux catégories. La première, intitulée Textes propose en premier lieu des « nouvelles avant l’heure » : les chap. 1, 3, 4, 14, 16, 17, 19, 24 et 26 du Livre du Chevalier de La Tour Landry ; les 1re, 2e et 3e récits des Quinze Joyes de Mariage ; les 1er et 22e des Arrêts d’Amour de Martial d’Auvergne ; cinq des Nouvelles de Sens (4, 7, 11, 21, 38) ; les deux premiers Évangiles des Quenouilles (lundi et mardi). Toujours dans la première part. du volume, on trouvera des nouvelles italiennes ayant fait l’objet de traductions médiévales citées plus haut : des extraits du Décaméron (nouvelles 1, 51, 100) et des Facéties de Pogge (4, 5, 8, 13, 19, 21, 26, 32, 36, 38, 39, 42, 44, 56, 57, 60, 70, 74, 76, 93, 94, 96, 101, 103, 104, 109). Cette première part. s’achève sur les Cent Nouvelles nouvelles (1, 6, 10, 14, 19, 22, 25, 26, 37, 45, 47, 53, 64, 69, 93, 98, 100). La seconde part. propose des Prétextes, soit des prologues et des épilogues issus des sept recueils et qui témoignent de la théorisation progressive du genre de la nouvelle. S’ensuit un dossier, constitué d’une chronologie de la nouvelle qui prend en compte son contexte littéraire et historique, d’une liste complète des recueils renaissants, de notices récapitulatives sur les sept œuvres évoquées, d’une bibliographie générale et de notes explicatives éclaircissant les extraits traduits. L’intérêt de ce volume est, comme le précise N.L. dans sa note sur l’édition, de « mettre à disposition d’un public large et non spécialisé ces textes anciens et méconnus » (p. 33). Il constituera en outre une première approche intéressante pour les étudiants de premier cycle universitaire souhaitant se familiariser avec la nouvelle médiévale. Les récits choisis par l’É. témoignent de la grande variété de thèmes et de tons caractéristique du genre, variété qui constitue une difficulté lorsqu’il s’agit de définir cette forme narrative. De même, les différents prologues et épilogues permettront au lecteur de comprendre comment les différents auteurs et traducteurs concevaient la nouvelle à cette période de la littérature et, ainsi, grâce aux récits traduits, de confronter la théorie à la pratique. Nous savons gré à N.L. d’avoir pris l’heureuse initiative de publier ce volume, car ce type d’ouvrage manquait cruellement pour le genre de la nouvelle française, alors que les anthologies de fabliaux, par exemple, ne font pas défaut.

181 Alexandra VÉLISSARIOU

The Cambridge Illustrated History of the Middle Ages, t. 2, 950–1250, éd. Robert FOSSIER, trad. Stuart AIRLIE, Robyn MARSACK, Cambridge, Cambridge U.P., 1997 ; 1 vol. in-8°, XXVI–544 p. ISBN : 978-0521266451. Prix : USD 108,85.

182 Les publications de synthèse éditées par les Cambridge U.P. sur l’histoire médiévale sont bien connues : Cambridge Medieval History, The new Cambridge Medieval History, The shorter Cambridge Medieval History. Dans ce cas-ci, nous avons affaire à une histoire « illustrée ». Le texte n’est pas nouveau puisqu’il s’agit de la traduction de l’histoire du Moyen Âge éditée en français en trois volumes en 1982, sous la direction de R. Fossier. Textes, illustrations et glossaire sont, à peu de choses près, identiques. Le deuxième volume, dont il est question ici, en même temps que les deux autres (t. 1, 350–950 ; 3, 1250–1520), a fait ici même l’objet d’un art. bibliographique de W. Steurs [1]. Il est donc inutile de revenir sur son contenu, sinon pour rappeler que R.F. et les six historiens qui ont collaboré à ce volume donnent une vue essentiellement socio-économique de la période présentée, aux dépens d’une histoire politique, militaire et diplomatique. Cette optique paraissait d’ailleurs dans le sous-titre de la version originale, L’éveil de l’Europe, qui, curieusement, n’est pas repris dans l’édition anglaise. Par contre, une note préliminaire y précise que l’ouvrage est destiné à des lecteurs anglophones, étudiants ou simplement curieux et intéressés par la période. Ces derniers, s’ils sont Canadiens ou Américains, auraient peut-être intérêt à consulter d’abord un ouvrage plus traditionnel. Mais ne nous inquiétons pas : ils trouveront de nombreux titres dans la bibliographie mise à jour et anglicisée.

183 Christiane DE CRAECKER-DUSSART

Cordula KROPIK, Reflexionen des Geschichtlichen. Zurliterarischen Konstituierung mittelhochdeutscher Heldenepik, Heidelberg, Universitätsverlag Winter, 2008 ; 1 vol. in-8o, 291 p. (Jenaer Germanistische Forschungen, 24). ISBN : 978-3-8253-5408- 4. Prix : € 54,00.

184 Quels sont le rôle et la part de vérité historique dans la constitution des épopées héroïques du Moyen Âge (classique et tardif) ? Voici la question à laquelle C. Kropik s’emploie à fournir une réponse dans cet ouvrage en s’appuyant sur quelques textes représentatifs du genre où le héros est un personnage dont on peut vérifier historiquement l’existence, mais qui est présenté dans des narrations plus ou moins respectueuses de l’historicité. Ce faisant, l’A. s’interroge sur le passage de ces récits de l’oral à l’écrit et sur le caractère véridique de la source écrite qui est ainsi créée.

185 Autrement dit, comment l’histoire, puis la tradition orale deviennent-elles littérature et dans quelle mesure conservent-elles leurs caractères propres ou sont-elles assimilées et transformées ? C.K. propose de distinguer trois grandes phases de cette « littérarisation », la première étant représentée par la Chanson des Nibelungen qui transcrit une matière diffusée oralement, en procédant à quelques remaniements et adaptations mais sans s’éloigner des faits historiques. Il s’agit ainsi d’une sorte de prolongement de l’oralité dans l’écrit qui se veut témoignage et implique lacunes et contradictions.

186 La Plainte (Die Klage) se place encore dans cette première phase mais met davantage en scène et se veut plus explicative, commente davantage. Telle est l’évolution que met C.K. en lumière : une implantation constante de la matière dans l’histoire, mais avec un éloignement progressif de la véracité, de l’historicité des faits, le fait historique devenant de plus en plus un simple motif, un topos.

187 La deuxième étape reste proche de la tradition et s’en tient à la vérité historique du héros : il s’agit de l’épopée de Dietrich. La Fuite de Dietrich et la Bataille de Ravenne sont encore historicisantes. La vérité de la matière y est en effet encore affirmée, revendiquée ; cependant elle n’est plus seulement prolongée par la littérature, mais traduite en littérature. Les stratégies narratives sont modernisées tout en conservant – voire pour conserver – le sens et les valeurs véhiculés par la tradition orale. C.K. met ainsi en évidence la réflexion que développent les auteurs sur la mise à l’écrit de ces épopées, sur la manière de les traduire en littérature sans renoncer à l’ambition historique.

188 La troisième étape où C.K. fait figurer Ortnit et Wolfdietrich, Biterolf und Dietleib et l’Eckenlied renverse ces questionnements et déplace la réflexion qui n’est plus tant tournée vers l’historicité que vers le champ littéraire. La vérité historique n’est plus qu’un matériau avec lequel on fait de la littérature et cette prise de distance par rapport à l’historicité ouvre la voie à la fiction, l’histoire devenant un topos et perdant sa fonction de légitimation et d’authentification. Les auteurs jouent alors avec l’histoire et la fictionnalisent, mais la conservent sciemment car elle est un marqueur de genre, celui de l’épopée. Ainsi, par exemple, le Chant d’Ecke garde un lien avec Dietrich von Berne, dont le modèle est historique, et donc avec l’histoire, mais le héros évolue dans monde surnaturel, littérarisé, enrichi par les motifs du conte.

189 On voit ainsi l’évolution de ce genre qu’est l’épopée héroïque qui se fonde sur l’histoire puis s’ouvre de plus en plus aux influences d’horizons différents (légendes ou contes par exemple) et va de plus en plus de la transcription, puis de l’adaptation du fait rapporté, à sa transformation littéraire pour en venir à la fiction, le fait historique n’étant plus finalement qu’un topos, évolution qui témoigne du rapport que les auteurs entretiennent avec l’histoire et du rôle qu’ils lui accordent dans la constitution de leurs œuvres.

190 Florence BAYARD

Federica CENGARLE, Immagine di potere e prassi di governo. La politica feudale di Filippo Maria Visconti, Rome, Viella, 2006 ; 1 vol. in-8o, 207 p. (I Libri di Viella, 57). ISBN : 978-8883341991. Prix : € 20,00.

191 L’A. de ce livre sur la politique féodale du duc de Milan Filippo Maria Visconti (1412–1447) a également publié Feudi e feudatari del duca Filippo Maria Visconti[1], un épais répertoire qui complète et « documente » l’ouvrage bref et dense (un peu plus de 130 p. de texte) dont il est question ici. Ces études, et d’autres produites récemment par des historiens de la Lombardie médiévale, s’inscrivent explicitement dans la lignée des travaux fondateurs de G. Chittolini [2]. Ce courant historiographique a montré que les ducs de Milan Visconti et Sforza ont, aux XIVe et XVe siècles, repris et intensifié le recours au contrat féodal, le fief « caméral » faisant figure d’instrument tout indiqué pour encadrer la diversité politique du duché, et la concession féodale garantissant au concédant un contrôle résiduel. Étonnamment, l’État régional qu’ils ont édifié était donc couvert de fiefs.

192 L’étude de F. Cengarle comporte deux temps contrastés – ceux du sous-titre du livre : l’« image du pouvoir », d’abord, du côté de la théorie et du projet du prince ; la « pratique de gouvernement », ensuite, qui observe rapidement la façon dont le projet politique est mis en œuvre.

193 L’image du pouvoir, pour commencer. Filippo Maria Visconti s’efforce, surtout à partir des années 1430, d’imposer un modèle princier d’organisation du territoire, alternatif au modèle urbain. Pour inféoder, le duc recourt de plus en plus à la « séparation », soit à la concession à un lieu donné de l’autonomie juridictionnelle par rapport à la ville dont il dépendait, ce qui fait de ce lieu une terra separata (séparée de la ville s’entend), une provincia nouvellement constituée aux dépens de la géographie traditionnelle, urbaine et épiscopale, des « contadi ». Séparée, la terre peut être confiée en fief – concession qui désigne désormais non plus la concession de biens patrimoniaux mais celle de juridictions (pour les biens patrimoniaux, on a plutôt recours à la donation). En outre, le duc de Milan entend absorber les rapports de dépendance personnelle (par exemple la relation féodo-vassalique) dans ceux de sujétion, soit une subordination liée à l’appartenance territoriale. La forme du serment de fidélité se stabilise en 1439–1440 : désormais, on fait jurer à tous fidélité, hommage et obéissance. La sujétion vassalique laisserait place à « l’obligation politique dérivée de l’appartenance au territoire » (p. 55). Ces évolutions importantes doivent être légitimées par le travail intellectuel de juristes : Balde et Martino Garati, en particulier, « relisent » la paix de Constance (1183) dans un sens favorable au duc.

194 Cette affirmation de l’autorité ducale ne saurait se passer d’une négociation du consensus avec les corps politiques territoriaux ; c’est l’objet de la deuxième part., plus courte, sur la « pratique de gouvernement ». Villes, communes inféodées et feudataires pèsent dans la politique de Filippo Maria. Le mouvement de séparation/inféodation est intense, surtout en 1438–1441, avant que le décret du Maggior magistrato (1441) n’y mette un terme. Mais déjà l’autonomie des villes et la force des États urbains ont été érodées. Cependant, les communautés sont susceptibles d’une action politique autonome – pour se donner à tel ou tel seigneur, pour se soustraire à l’inféodation ou agir indépendamment du feudataire, les homines peuvent intervenir dans la dialectique politique. À la fin de la période des Visconti, le rapport féodal s’est fait plus fragile ; la succession des feudataires sur les terres est plus rapide, les homines novi dépendant du duc sont plus précaires.

195 Les conclusions du volume sont fortes : l’A. affirme que Filippo Maria, en l’emportant sur les autres grands acteurs politiques, s’impose comme « monarca », tandis que, faute de dipôme impérial, son successeur, Francesco Sforza (1450–1466), aurait tout à refaire pour s’entendre avec les individus et les collectivités, si bien que le début de l’époque des Sforza serait un moment de « retour » des villes. Doit-on souscrire à l’idée de l’existence chez le duc Visconti d’un projet de « monarca » disposant du contrôle sur ses sujets politiques ? Bien des indices le permettent, et ce livre, en dépit de sa taille modeste, présente de nombreux exemples précis et solidement documentés ; mais rien n’assure qu’il y ait eu là une intentionnalité de la construction politique si bien décrite – une « politique féodale », en somme. La conclusion est du reste formulée de façon très nuancée (p. 134). Peut-être que le classique « effet source », soit l’attention portée à des sources d’investitures féodales (voir en appendice les fiches de 184 concessions, p. 135–160), à une documentation essentiellement juridique, agit-il dans le sens d’une surestimation de ce projet ou à une vision partielle de la société et de la politique ? Du moins doit-on garder à l’esprit qu’un projet n’est pas une mise en œuvre effective et qu’il y a, entre l’« image » et la « pratique », un écart qu’il est intéressant de signaler et d’étudier. La discussion est ouverte par ce volume qui, sous une forme ramassée, propose aux lecteurs des idées importantes sur la chronologie, l’idéologie et les modalités de cette « politique féodale » et plus largement sur le fonctionnement de cet État princier au XVe siècle.

196 Pierre SAVY

Gustav A. BECKMANN, Gualter del Hum – Gaiferos – Waltharius, Berlin–New York, De Gruyter, 2010 ; 1 vol. in-8o, X–198 p. (Beihefte zur Zeitschrift für romanische Philologie, 359). ISBN : 978-3-11-023450-3. Prix : € 69,95.

197 Waltharius, Walter, Gualter, Gaiferos – les interrogations autour de ce prénom tout comme autour des problèmes concernant l’identité du ou des personnage(s) ainsi nommé(s) occupent les savants depuis plus d’un siècle. Le présent ouvrage propose à la fois une synthèse des principales positions antérieures et une démonstration développant une hypothèse nouvelle concernant la possible origine de la « Légende de Walter » (Waltersage) dont on trouve encore des traces chez les Frères Grimm.

198 L’étude de G.A. Beckmann s’édifie (première part.) sur le personnage de Gualter del Hum qui apparaît dans la Chanson de Roland, ce qui implique non seulement une exploration du nom propre mais également du surnom del Hum (« des Huns » ?). Le personnage, li quens Gualters, se présente en tant que Hom (sui) Rollant (v. 800–801), ce que l’A. interprète comme une relation d’infériorité qui distinguerait Gualter des autres héros, différence de rang qui ne sera pas même abolie lorsque Gualter comptera avec Roland et Turpin parmi les trois derniers survivants de la bataille. On apprend aussi que le personnage cunquist Maëlgut et qu’il est li niés Droün (v. 2047 s.). Il existait une authentique famille de comtes réunissant les noms de « Gualter » et de « Drogo » aux Xe–XIe siècles en Vexin ; concernant Maëlgut, l’A. évoque une possible référence galloise (Maelgwn) ; del Hum enfin ne renvoie pas à une localité normande, ni a priori galloise : tel est le résultat d’une investigation phonétique et onomastique approfondie. Il reste donc la lecture ethnique, qui assimile les Huns aux Hongrois entre le Xe et le XIIIe siècle. Mais comment se fait-il que le poète du Roland ait utilisé cette figure légendaire du Ve siècle ? Les courants de transmissions orales ont dû jouer un rôle essentiel. C’est là qu’il convient de se tourner vers les œuvres romanesques espagnoles et portugaises qui émergent à partir des traditions épiques et qui mettent à l’honneur un personnage nommé Gaiferos.

199 La deuxième part. de l’ouvrage lui est consacrée. L’interrogation concernant les origines du personnage passionne depuis longtemps la critique : vient-il du Waltharius, de Beuve de Hantone, voire du Bahl?l in Marz?q ? Vers 1100, la figure du Waifar (Gaifer en français, Gaiferos en espagnol) est aspirée dans la sphère de Charlemagne ; au fil du temps, une re-polarisation du personnage, à la faveur de jeux analogiques onomastiques notamment au niveau des personnages secondaires, et que nourrissent en plus des parallèles avec un Waifar historique, finit d’en faire un gendre de l’empereur. L’A. évoque enfin les théories qui font dériver notre figure de la légende du Bahl?l in Marz?q notamment à la faveur de nombreux traits communs avec le Waltharius.

200 Celui-ci fait l’objet de l’investigation de la troisième part. Il a parfois été considéré comme texte originel (Ur-Lied). Même si cette théorie est aujourd’hui largement dépassée, par le biais du nom du personnage de Hildegund, un lien intéressant peut être établi avec les Huns : la dernière épouse et peut-être la meurtrière d’Attila s’appelait Hildiko. L’A. montre les mécanismes phonétiques et analogiques qui ont pu opérer l’évolution du nom. Gudrun et Kriemhield sont des personnages épiques dont le rôle respectif dans les œuvres où elles apparaissent peut étayer ces associations. Enfin, le Bahl?l in Marz?q fournit la matrice narrative de fond qui permet de boucler la boucle, c’est-à-dire d’établir sur des bases à la fois philologiques et littéraires la parenté voire la filiation de Gualter, de Gaiferos – et de Waltharius.

201 Une quatrième part. est consacrée, sous le titre de Exkursus ou « Annexe », à des questions adjacentes comme la langue maternelle du poète du Waltharius ou le problème de la datation de son œuvre. La cinquième part. enfin, sous le titre de « Regard en arrière » (Rückblick), présente un bilan puis une conclusion des différentes étapes de la démonstration.

202 Comme dans ses ouvrages précédents, l’A. utilise une méthode d’investigation reposant sur l’imbrication de considérations philologiques (y compris onomastiques) et l’approche proprement littéraire. Cette étude minutieuse autour d’une figure qui traverse tous les siècles de production épique est emblématique de l’évolution de tout le genre. Elle constitue un modèle de rigueur soutenu par un esprit vif qui rend la lecture de cet ouvrage – de cette enquête – aux apparences arides si passionnante.

203 Karin UELTSCHI

André TISSIER, Recueil de farces (1450–1550), t. 13, Tables, compléments et corrections, index du recueil, Genève, Droz, 2000 ; 1 vol. in-8o, 205 p. (T.L.F., 526). ISBN : 978-2-600-00420-6. Prix : € 32,00.

204 Ce volume clôt, en quelque sorte, la magnifique entreprise d’A. Tissier qui s’étend de 1986 à 1998 : son Recueil de farces (1450–1550) qui comprend au total 65 pièces – un ensemble qui, dès 1999, connut une traduction en 4 vol. dans la même collection ! C’est l’occasion pour nous de saluer chaleureusement un travail considérable qui met à notre disposition, dans les meilleures conditions, une foule de textes, souvent très intéressants, et qui rendra les mêmes services que la monumentale édition des fabliaux que nous devons à la science, au zèle et à la ténacité de W. Noomen et N. Van Den Boogaard.

205 Complément indispensable aux douze premiers tomes, ce treizième volume est un précieux instrument de travail et un guide efficace, puisqu’il nous procure, d’une part, des tables qui concernent le contenu des douze tomes du recueil (p. 13–16), l’origine des textes publiés (p. 17–19) et la liste alphabétique des farces (p. 21–23), et, d’autre part, cinq index : 1. Farces et œuvres dramatiques (p. 109–153) ; 2. Œuvres non dramatiques (p. 155–169) ; 3. Personnages et personnes citées (p. 171–178) ; 4. Saints (p. 189–196) ; 5. Noms géographiques (p. 197–203).

206 Une consultation rapide de ces tables et index donne une idée de la richesse de cette série qui permettra de fructueuses comparaisons avec la littérature de 1450 à 1550, tout en éclairant bien des textes contemporains ou proches.

207 En même temps, A.T. nous donne 80 p. de corrections et de compléments qui, tous, ont leur intérêt (p. 26–86). Il a procédé à une révision minutieuse de son édition dont il a, en plus d’un endroit, modifié la ponctuation et le texte, avançant d’autres interprétations (par exemple : il faut lire, p. 57, envitaillé et non pas en vitaillé ; p. 84, enbaufumée et non pas en bau fumée ; p. 104, derrière (rasoir) de grant gant, sans doute de Guingamp…), faisant état, en particulier, des propositions de G. Roques, et les prenant souvent à son compte, en ce qui concerne les régionalismes (tels que, p. 58, ettermin, ou p. 78, laysant…), les nombreux jeux de mots et équivoques (p. 64 s. : escu ; p. 88 : service, huys, carilonner…), la lecture de certains mots, tels que (p. 88) crevecher « couvre-chef », (p. 93) nyvelle, à lire sans doute muyelle…, ou le sens d’expressions comme avoir les gants (p. 86) « être le premier homme d’une femme » et « recevoir une gratification » (cf. aussi, p. 33). Il a mis à profit, de façon plus large, les éditions de Villon par A. Henry et J. Rychner, de Coquillart par M. Freeman, des Répues franches par J. Koopmans et P. Verhuyck, des Évangiles des quenouilles par A. Paupert… ; peut-être faudrait-il exploiter davantage des ouvrages déjà anciens comme les éditions commentées de Villon par L. Thuasne ou par A. Ziwès et A. de Bercy, sans parler du Lexique d’A. Burger. Chemin faisant, il a complété la bibliographie, mentionnant des éditions (p. 32, B.A. Penovitch), des adaptations (p. 42, A. Villiers) et surtout d’importants art. de P. Verhuyck (p. 47), de K. Kawanabé (p. 48), de J. Koopmans (p. 96), etc. Mais aux usuels mentionnés (p. 29) ne faudrait-il pas ajouter les livres de C. Marchello-Nizia [1] et de R. Dubuis [2], où, par exemple, l’expression nos amis, pourestre de noz amis, est bien définie comme une « expression figée, considérée comme un singulier ou un pluriel pouvant désigner un niais, un lourdaud […] un cocu [1]… » ?

208 Quoi qu’il en soit, on ne peut qu’être admiratif devant le travail accompli par ce grand spécialiste du théâtre qui a mis à profit ses studieuses années de retraite pour nous donner un ensemble dont on mesurera, chaque jour davantage, l’importance et l’utilité.

209 Jean DUFOURNET

Land, Power, and Society in Medieval Castile. A Study of Behetría Lordship, éd. Cristina JULAR PÉREZ-ALFARO, Carlos ESTEPA DÍEZ, Turnhout, Brepols, 2009 ; 1 vol. in- 8o, XIV–338 p. (The Medieval Countryside, 3). ISBN : 978-2-503-52623-2. Prix : € 70,00.

210 La Behetría fut définie par les juristes d’Alphonse X le Sage, au milieu du XIIIe siècle, comme une « propriété qui appartient à celui qui y réside, qui peut prendre pour seigneur quiconque qui lui fasse du bien ». Le mot vient sans doute du bas latin benefactoría, quoique certains auteurs du XVIe siècle lui aient cherché des origines arabes ou hébraïques. Il s’agit donc d’une sorte de contrat, la protection offerte par le seigneur en échange d’une série de prestations. En théorie, les collectivités qui y étaient soumises pouvaient, selon les cas, choisir librement leur seigneur ou devaient le choisir au sein d’un même lignage, mais au XIVe siècle déjà la liberté était moindre. Par ailleurs, suite aux divisions successorales, la seigneurie s’exerçant sur une même Behetría s’était peu à peu fragmentée, multipliant le nombre des seigneurs.

211 Au milieu du XIVe siècle, le roi Pierre Ier de Castille ordonna que fût rédigé un Livre des Behetrías. Celui-ci contient 2 109 entrées, soit les noms de 2 402 lieux avec les titulaires des droits seigneuriaux et judiciaires qui s’exerçaient sur eux. Ces lieux se trouvent tous en Castille, au nord du Duero, avec quelques rares exceptions en Léon et en Galice. Au XXe siècle, la question des Behetrías a d’abord passionné les spécialistes d’histoire du droit avant d’être reprise, dans les années 1970, par les historiens des infrastructures économiques et sociales.

212 C. Jular Pérez-Alfaro et C. Estepa Díez publient ici sept études sur le problème des Behetrías, presque essentiellement à partir du Livre des Behetrías de 1352. Dans leur introduction, ils insistent beaucoup sur le renouvellement de la problématique, la « nouvelle génération » dont ils publient les travaux, la nouveauté et l’importance de leur travail, tout en reconnaissant que les art., traduits pour l’occasion en anglais, ne sont pas récents.

213 Dans une longue introduction, les É. présentent le Livre des Behetrías, font l’historique de celui-ci et montrent l’évolution de cette institution qui « place les seigneurs d’un côté et les paysans fermement de l’autre ». J. Escalona Monge s’attache ensuite aux origines des Behetrías, en recourant à un discours circulaire qui s’apparente plus à un bilan historiographique qu’à une nouvelle approche du thème. C.E.D., à qui l’on doit une très longue étude sur les Behetrías publiée en deux volumes en 2003, offre une description plus qu’une analyse des rapports entre le pouvoir royal et le pouvoir nobiliaire dans la Castille du XIVe siècle. Le même reproche peut-être fait à l’art. que I. Álvarez Borge consacre au groupe familial des Rojas dont il détaille chaque possession, et à celui de C.J.P.A. qui analyse le cas de la famille des Velasco au travers du rappel de sa généalogie puis des Behetrías que possédaient ses membres. L. Martínez García présente une étude classique dans laquelle les seigneurs monopolisent les moyens de production, les « dominants » exercent sur leurs « dominés » des droits juridictionnels et s’imposent par la violence. I. Alfonso Antón, finalement, étudie les conflits surgis à propos de l’entrée en possession – « entrada » – de certaines Behetrías au travers d’une série de procès suscités par des laïcs dont les Behetrías étaient passées sous seigneuries ecclésiastiques.

214 La bibliographie à la fin de l’ouvrage fait une large place aux travaux des auteurs qui y ont contribué et se limite à des œuvres espagnoles ou traduites en espagnol. L’ouvrage donne ainsi l’impression d’être une simple réédition de travaux des années 1960–1970 qui n’apporte rien de neuf. La problématique de la lutte des classes et des multiples formes de dépendance est ici présentée sans tenir compte d’autres disciplines telles que le droit, la philosophie, la théologie et l’anthropologie historique, ce qui auraient permis de définir de nombreux termes, ici employés de façon anachronique, et d’incorporer d’autres composantes du problème comme l’instrumentalisation par les paysans de ce système.

215 Adeline RUCQUOI

Les sièges de Rhodes de l’Antiquité à la période moderne, éd. Nicolas FAUCHERRE, Isabelle PIMOUGUET-PÉDARROS, Rennes, P.U. Rennes, 2010 ; 1 vol. in-8o, 306 p. (Enquêtes & Documents, 40). ISBN : 978-2-7535-1198-9. Prix : € 18,00.

216 Fruit d’un colloque organisé en 2009 à l’Université de Nantes, cet ouvrage dépeint les sièges que connut Rhodes sur près de 2000 ans d’histoire, depuis celui de Démétrios Poliorcète en 305–304 ACN jusqu’à celui de Soliman le Magnifique en 1522, une analyse sur le long terme extrêmement riche [1]. De plus et ainsi que le signalent les É. dans leur Introduction, ce livre se situe dans la veine de la nouvelle histoire militaire, une histoire interdisciplinaire qui, à cent lieues de l’histoire-bataille, met les événements guerriers en perspective en multipliant les analyses (stratégiques, techniques, économiques, financières, politiques, etc.).

217 D’emblée, constatons – et c’est le seul petit regret à formuler – qu’en ce qui concerne le Moyen Âge, l’époque de l’occupation de l’île par les chevaliers de l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem (1306–1522/1523), plus précisément le XVe siècle, retient davantage l’attention que le reste de la période médiévale. Ce constat posé, on entre dans le vif du sujet par une contribution de N. Prouten (p. 201–217), laquelle envisage les sièges que connut la cité au Moyen Âge avant de se focaliser sur certains d’entre eux assez méconnus comme celui de 1442 auquel participa Geoffroy de Thoisy, commandeur d’une escadre envoyée par Philippe le Bon. Vient ensuite une remarquable contribution de L. Vissière (p. 219–244) sur le siège de 1480 par les Ottomans. Conjuguant textes – en particulier la très peu étudiée Histoire journalière du siège de Rhodes – et images, L.V. bouleverse notre vision de l’événement en étudiant ses aspects politiques, stratégiques, religieux et, même, psychologiques. J.B. de Vaivre (p. 245–285) prend ensuite le relai en expliquant qu’après 1480 et les tremblements de terre qui suivirent le siège, l’architecture défensive de Rhodes fut totalement repensée en prévision du retour des Ottomans. Ce retour, prélude à la chute de la cité, arrivera en 1522. N. Fauchère (p. 287–295) nous explique alors combien les assaillants apprirent de leur échec et, utilisant les égouts antiques, atteignirent les murs de la ville pour y placer des mines. N.F. souligne alors combien les sièges tardo-médiévaux de Rhodes représentent de véritables laboratoires d’expérimentation pour des techniques et des stratégies qui s’avèreront déterminantes à l’Époque moderne ainsi que le rappelle d’ailleurs J.P. Bois dans ses conclusions (p. 297–304).

218 Ainsi, tant par ses aspects interdisciplinaires que diachroniques, ce volume pose des questions fondamentales sur l’histoire d’une cité et d’une île au cœur des intérêts diplomatiques, politiques, militaires et économiques de l’époque médiévale.

219 Jonathan DUMONT

Gerald MORGAN, The Shaping of English Pœtry. Essays on Sir Gauwain and the Green Knight, Langland, Chaucer and Spenser, Oxford–Berne–Berlin–Bruxelles– Francfort–New York–Vienne, Lang, 2010 ; 1 vol. in-8o, XIV–299 p. ISBN : 978-3- 03911-956-1. Prix : € 47,80.

220 Recueil de douze art. écrits par G. Morgan au cours des 30 dernières années, The Shaping of English Pœtry examine quatre œuvres majeures de la poésie anglaise du bas Moyen Âge et de la Renaissance. L’A. attire notre attention sur la difficulté d’interpréter chaque texte dans un contexte dont le lecteur d’aujourd’hui tend à oublier la spécificité, celle d’une poésie qui mêle étroitement aristotélisme et sentiment religieux chrétien. La création poétique à l’époque révèle une approche essentiellement morale et théologique, sans souci de réalisme psychologique.

221 Dans Sir Gawain and the Green Knight, l’évocation du pentangle et l’alternance des scènes de chasse et de tentation charnelle attestent l’ingéniosité de la forme poétique. La structure narrative montre une adéquation des vertus incarnées par Gawain au sens même du poème, dont l’intrigue et la composition artistique concourent à illustrer l’excellence morale, spirituelle et courtoise à laquelle parvient le chevalier malgré sa faillibilité d’être humain.

222 Les relations qu’entretiennent les personnifications « Kind Wit », « Conscience » et « Reason » dans la première vision de Piers Plowman reflètent la logique philosophique de l’orthodoxie scolastique. « Kind Wit » désigne la fin. « Reason » met en œuvre les moyens, assistée de « Conscience » qui conduit au jugement avisé, même s’il est sujet à l’erreur. L’attention portée aux figures allégoriques du Passus II fait ressortir les subtiles différences entre ruse, duplicité, flatterie et hypocrisie. L’union de « False » et « Meed » constitue les moyens employés pour acquérir des récompenses matérielles. Ce mariage traduit le caractère purement illusoire de telles récompenses. C’est pourquoi à « Meed Langland » s’oppose « Lady Holy Church », au sein de laquelle le rêveur peut déceler la duplicité d’un symbole féminin du profit obtenu par la ruse et le mensonge. Le portrait allégorique de « Meed » trouve donc toute sa cohérence dans le sens où elle représente un défi permanent aux principes spirituels de la sainte Église.

223 G.M. rappelle ensuite qu’au Moyen Âge la caractérisation en littérature vise à l’évocation d’un type, non d’un individu. Les portraits du General Prologue de Chaucer sont élaborés à partir de traits moraux, sociaux et physiologiques particuliers tout en étant universels. G.M. tente d’élucider l’intention qui préside à la typification dans le Prologue en analysant les procédés stylistiques employés. De la satire des États, il ne reconnaît que quelques emprunts, contredisant ainsi la thèse de J. Mann. C’est plutôt de la tradition rhétorique de la description des vices et des vertus que participe le proême des Canterbury Tales, conclut G.M. Suit une réflexion sur le sens, la logique et la fonction de la plainte de Dorigen dans The Franklin’s Tale. La forme littéraire de la plainte, qui ici s’articule autour des notions chevaleresques de chasteté, fidélité et honneur, traduit une conception morale et spirituelle indispensable au lecteur pour saisir la signification du dilemme moral tel qu’il est formulé par Dorigen. Dans The Pardoner’s Tale, Chaucer recourt à la convention rhétorique du monologue-confession en vue d’une dénonciation morale du faux-semblant.

224 Poème plus tardif, The Faerie Queene n’en déconcerte pas moins le lecteur du XXIe siècle. Ancrée dans la tradition de la romance médiévale, l’allégorie du livre I, The Legend of Holiness, relate une quête où le chevalier ne peut accomplir un acte de bravoure qu’avec le concours de la grâce divine. Cette quête figure le cheminement de l’humilité à la soumission à Dieu. Son aboutissement est l’élévation finale vers une vertu à la fois morale et théologique de la sainteté. Le livre II est consacré à la question de la tempérance, équilibre parfait entre raison et passion, obtenu par la maîtrise de la colère et de la convoitise des richesses et des honneurs. Cette nouvelle allégorie morale laisse transpirer la vision protestante d’une nature humaine foncièrement pécheresse. Enfin, la troisième interrogation que la lecture du poème de Spenser suscite chez G.M. concerne l’allégorie de la chasteté dans le livre III. The Legend of Chastity signifie que la cupidité et l’envie éveillent la haine. La quête du chevalier s’achève au contraire sur le triomphe du véritable amour d’inspiration divine.

225 L’ouvrage de G.M. forme une unité contenant une diversité, à l’image des textes étudiés. Ses lectures minutieuses et éclairées soulignent la richesse et la subtilité d’une poésie qu’il faut se garder de lire à travers le prisme déformant et réducteur d’une interprétation psychologique.

226 Agnès BLANDEAU

The Story of Wamba. Julian of Toledo’s Historia Wambae regis, éd. et trad. Joaquín MARTÍNEZ PIZARRO, Washington D.C., The Catholic University of America Press, 2005 ; 1 vol. in-8o, XVIII–262 p. ISBN : 978-0813214122. Prix : USD 69,95.

227 L’Historia Wambae regis est un texte très important aussi bien pour l’histoire du royaume wisigothique finissant que pour celle de la littérature latine de l’époque. J. Martinez Pizarro nous en offre une traduction en anglais accompagnée d’une riche introduction et de notes abondantes qui répondent bien à ces deux aspects de l’œuvre. La première part. replace l’Historia dans le contexte historique de la seconde moitié du VIIe siècle après les règnes autoritaires de Chindasvinthe et de Receswinthe. On voit comment l’élection de Wamba marque à la fois une rupture dans la mesure où elle brise la tentative de monarchie héréditaire et une continuité dans l’affermissement du pouvoir royal par la résistance victorieuse à une tentative d’usurpation. La seconde part. met en valeur le travail d’écrivain de Julien de Tolède, un lettré très influencé naturellement par la Bible, mais aussi par la littérature classique : Salluste en priorité, mais aussi Virgile, Ovide, Lucain. Peut-être faut-il prendre avec prudence des rapprochements avec le Panégyrique de Trajan, les Panégyristes gaulois ou Corippe ?

228 On regrettera seulement que J.M.P. n’ait pas regardé de plus près ce qui fait sans doute l’intérêt principal de l’Historia Wambae : le récit du sacre. Il s’agit en effet de la première attestation d’un rite dont on sait l’importance qu’il eut plus tard en France et en Angleterre. On n’en voudra pas à l’A. de ne s’être pas prononcé nettement sur la question de savoir si la cérémonie ici décrite existait ou non auparavant. Cela n’empêche pas d’essayer de comprendre la signification de l’onction et le lien qu’il y a entre elle et l’élection qui précède à Gerticos, juste après la mort de Receswinthe, en application du Xe canon du VIIIe concile de Tolède de 653 qui prescrit que l’élection ait lieu aut in urbe regia aut in loco ubi princeps decesserit. Je ne puis en quelques lignes développer ce que j’ai écrit ailleurs. Contentons-nous d’observer que la n. 28 de la p. 183 est obscure, puisqu’après avoir souligné, sur la foi de S. Teillet, le caractère vétéro-testamentaire du sacre, on nous parle de l’étymologie de Christus chez Isidore. Il faut choisir : ou bien le sacre est une reconstitution archéologique de l’A.T., ou bien c’est une innovation qui prend son sens dans le corps mystique de l’Église dont le Christ est la tête. Aussi bien, il y a cette différence essentielle que le sacre en Israël précède – secrètement – la reconnaissance par le peuple ? Le sacre de Wamba suit l’élection et Julien précise qu’avant même l’onction, Wamba est regio iam cultu conspicuus.

229 D’ailleurs, la traduction du paragraphe 3 est sujette à caution : « Although, chosen by divine inspiration, and later by the anxious acclaim and the veneration of the people, this man had already been surrounded by the great pomp of royal ceremony […]. » Le sens est : « Bien que, sous l’effet d’une inspiration divine aussitôt après (scil. la mort de Receswinthe : abincepsi = deinceps qui figure dans le texte du VIIIe concile de Tolède cité plus haut) et par les vœux haletants de la foule et par leur obéissance “les grands officiers” (omis dans la trad.) rendissent déjà à cet homme les honneurs royaux […] » Divinitus s’applique à circumdederant, ce qui donne toute sa valeur à l’élection (vox populi, vox Dei) qui est ensuite ratifiée par l’onction. On pourrait citer d’autres défauts de cette traduction : fin du paragraphe 2 expeditio (= expetitio) traduit par « nation ». Ex more, au paragraphe 4, traduit par « ancient custom » est un ajout.

230 On doit, en tout cas, être reconnaissant à J.M.P. de ce travail qui s’appuie sur une connaissance précise de la période et de la bibliographie du sujet dont la présence dans les notes devient parfois obsédante.

231 Marc REYDELLET

Alain CORBELLARI, Guillaume d’Orange ou la naissance du héros médiéval, Paris, Klincksieck, 2011 ; 1 vol. in-8o, 262 p. (Les grandes figures du Moyen Âge, 4). ISBN : 978-2-252-03796-6. Prix : € 25,00.

232 La collection, destinée à un public de non spécialistes, vise à présenter les grandes figures, historiques ou légendaires, du Moyen-Âge. Guillaume d’Orange, personnage historique, héros épique, s’inscrit naturellement dans cette perspective.

233 Dans un premier chap., l’A. évoque « les récits » et rappelle le contenu des différentes chansons évoquant le personnage de Guillaume. Il montre ainsi comment s’est constitué le cycle de Guillaume d’Orange.

234 Le deuxième chap. revient sur « l’histoire » du personnage. De nombreuses hypothèses ont été formulées sur le modèle historique du Guillaume épique ; une seule fait l’unanimité : né vers 755, Guillaume de Gellone, comte de Toulouse, est l’homme qui, en 793 devant l’Orbieu, quoique vaincu, a fait reculer les sarrasins. Il est aussi le guerrier qui renonce au siècle et choisit de terminer sa vie dans une abbaye, tout comme le héros épique. De plus, d’autres personnages historiques, parfois du même lignage que Guillaume de Gellone, ont inspiré d’autres figures épiques rencontrées dans la geste de Guillaume.

235 Le troisième chap., intitulé Un peu d’archéologie, revient sur l’analyse dumézilienne qui a été faite notamment par J.H. Grisward dans son Archéologie de l’épopée médiévale[1]. La comparaison avec le Livre des rois de Firdousi est en effet éclairante. Lorsqu’Aymeri répartit ses fils de par le monde, il reprend une structure trifonctionnelle : Bernard sera le conseiller du roi (première fonction), Guillaume le servira par les armes (deuxième fonction), Ernaut sera son sénéchal (troisième fonction) ; Bernard est envoyé en Gascogne, où il sera roi (première fonction), Garin, destiné également à devenir roi, part pour la riche Lombardie (troisième fonction), enfin Aÿmer a la charge de conquérir l’Espagne (deuxième fonction).

236 L’A. aborde ensuite les Aspects du héros. L’apparence de Guillaume est remarquable : Guillaume au cort / corb nés est aussi Fierebrace, « aux bras puissants », capable de pourfendre l’ennemi de son épée Joyeuse, mais aussi d’assommer un adversaire de son poing nu. Il est également reconnaissable à son rire et à une certaine prédilection pour le déguisement. L’A. le montre enfin en « preneur de chevaux » et en « preneur de villes » (p. 132).

237 Le chap. suivant évoque Guillaume face à l’autre, en l’occurrence : les représentants du pouvoir (le roi Louis), les neveux (Bertrand, Guiëlin, Vivien, etc.), les sarrasins, Orable, les gens d’Église et le Tiers ordre.

238 Enfin, le sixième et dernier chap. est consacré aux diverses Fortunes de Guillaume : les chansons de geste ont été mises en prose à la fin du Moyen Âge (Le Roman de Guillaume d’Orange en prose). Mais l’A. insiste surtout sur l’exploitation théâtrale de la geste de Guillaume, à partir de 1875 (La Fille de Roland de H. de Bornier) jusque dans les années 1920, à une période où le patriotisme ambiant exalte le combattant prêt à mourir pour la nation. Le personnage de Guillaume se rencontre également dans des adaptations destinées à la jeunesse (Guillaume d’Orange de M. Teissier en 1950 ou les Exploits héroïques de Guillaume d’Orange chevalier au court nez de J.P. Tusseau en 1987) et dans quelques romans relativement récents (L’Épée à deux tranchants de E. Maffre Baugé en 1991).

239 Hélène GALLÉ

Des villes à l’ombre des châteaux. Naissance et essor des agglomérations castrales en France au Moyen Âge. Actes du Colloque de Vitré (16–17 octobre 2008), éd. André CHÉDEVILLE, Daniel PICHOT, Rennes, P.U. Rennes, 2010 ; 1 vol. in-8o, 239 p. (Archéologie & Culture). ISBN : 978-2-7535-1144-6. Prix : € 24,00.

240 Cet ouvrage de 240 p. constitue les actes d’un colloque organisé par des chercheurs de l’Université de Rennes 2 qui s’est tenu à Vitré en octobre 2008. Publié en 2010, il remplit l’objectif qu’il s’était fixé, à savoir faire le point sur des recherches récentes sur le territoire de la France actuelle pour la période de la naissance et du premier essor des habitats castraux, à partir de sources et d’approches variées mais aussi d’exemples abondamment illustrés. Ces 17 contributions (dont 7 sont consacrées à l’Ouest) autour de ce thème central plus ou moins fédérateur ne masquent cependant pas la grande disparité des études qui recouvrent des réalités très diverses.

241 Toutefois, un classement à la fois thématique et géographique donne de la cohérence à cet ouvrage et la variété des angles d’approche permet d’en cerner les multiples aspects dans leur complexité. On regrettera cependant des titres de part. peu explicites et on peut aussi déplorer le manque de mise en perspective historiographique dans l’introduction (celle-ci, amenée par B. Cursente, n’apparaît qu’en fin du volume). En revanche, elle est l’occasion d’un hommage particulier rendu à A. Debord, précurseur dans ce champ d’étude, et permet de replacer ce thème dans une problématique large : quels sont les critères qui définissent ce que l’on appelle communément les bourgs castraux, quelles ont été leur genèse, leur structure, leur fonction ?

242 En effet, malgré plusieurs études, le lien castrum-habitat s’avère toujours aussi complexe. Ainsi, cette contribution fait le point sur un phénomène majeur souvent l’objet de discussion mais inégalement étudié selon les régions. En particulier, elle met en lumière les difficultés qu’il y a à cerner la ville castrale ou plus modestement tout habitat suscité par un château. Elle est aussi le reflet des hésitations qui se font jour dans la définition de ces « villes » parfois qualifiées de bourgs ou bourgades, voire d’agglomérations (terme neutre s’il en est). M. Bourin s’arrête sur la dénomination, dans les sources écrites, de ces ensembles castraux et conclut qu’il est bien souvent difficile de trancher à partir de ces seules données. L’appellation de ville castrale sous-tend généralement une série de critères ou de fonctions communs, ici partiellement remis en cause par les différentes communications. La variété prévaut (dans le temps et l’espace) et derrière cette dénomination existent des réalités très différentes. Elle pose ainsi des questions à l’historien qui parfois fait appel à des concepts relevant d’autres disciplines, comme la géographie, avec ses critères propres à l’analyse des places centrales, pour avancer dans la compréhension du réseau urbain (J.L. Fray).

243 La plupart des communications s’attachent à préciser comment toutes les régions concernées s’inscrivent dans un phénomène à peu près général au XIe siècle de renaissance urbaine et de développement économique et démographique qui concerne le royaume de France et même tout l’Occident mais en insistant sur leurs spécificités dans les schémas de peuplement et d’implantation castraux.

244 D’autre part, la majorité des contributions reprennent le concept même de ville castrale défini par A.D. lors du premier colloque de Flaran en 1979 encore fortement empreint d’une lecture « mutationniste » de la société féodale comme le souligne B.C. qui replace les études dans une large perspective historiographique. Or, cette vision n’est plus d’actualité chez la plupart des historiens ce que semble confirmer l’ensemble de ces contributions qui remettent en cause l’existence d’une phase unique de fondation.

245 Comme le soulignent les deux organisateurs de ce colloque en conclusion, on retiendra de cet ouvrage deux apports principaux.

246 Le premier est une meilleure définition des critères majoritairement retenus comme « faisant » la ville : le pouvoir et les infrastructures économiques d’abord, et dans une moindre mesure l’organisation religieuse. En effet, toutes les créations aboutissant à une ville sont l’œuvre de détenteurs d’une haute autorité. Dans l’Est (A. Bouvard, J. Lusse), la naissance et le développement du château sont liés à l’existence d’un pouvoir fort. L’ensemble des communications souligne que la présence d’un seigneur, de sa cour, de ses agents, d’institutions politiques et économiques est l’un des facteurs majeurs de développement. Ces villes peuvent ensuite accéder aux responsabilités de « centres administratifs » avec l’affirmation des principautés et du pouvoir royal à la fin du Moyen Âge (A.B., J.L.F.). La phase économique intervient de façon indépendante et souvent bien après la construction du château (J.P. Leguay, D.P.). Néanmoins, cette composante est essentielle pour ériger la ville en place centrale contrôlant un territoire et contribuant au développement de l’armature urbaine avec un réseau de pôles secondaires.

247 La seconde contribution positive est relative à la remise en cause d’une phase unique de fondation qui irait de pair avec l’érection des châteaux. En fait ces études montrent que ce phénomène castral est évolutif et n’émerge pas partout au même moment, ni dans le même contexte selon les régions. Certains A. insistent sur le fait qu’une occupation humaine préexiste dès le haut Moyen Âge. En effet, les villes castrales de l’Ouest sont souvent polynucléaires et les fondations monastiques de type prieurés y jouent un rôle important dans la structuration des habitats qui ne peuvent être dissociés de l’histoire du peuplement pour les périodes précédentes. Les études archéologiques et iconographiques fines (plansanciens, gravures, etc.) complètent les sources écrites souvent indigentes pour les périodes hautes (D.P., J.C. Meuret pour les exemples bretons). Ce modèle polynucléaire trouve peu d’élément de comparaison ailleurs, en particulier dans le Sud où l’habitat est généralement plus resserré (« incastellamento » méridional). D’autre part, les vieilles civitates qui voient la fondation d’un château au Moyen Âge ne sont pas pour autant d’origine médiévale ; le rôle du point fortifié y est surtout sensible dans la polarisation et la réorganisation du peuplement. En outre, ces forteresses peuvent apparaître très tôt dans l’Ouest (Anjou), dès le XIe siècle, et se poursuivent bien plus tard par exemple dans l’Est (Champagne, Franche-Comté) ou les fondations s’échelonnent jusqu’au XIIIe siècle ; c’est à ce moment que se fixent les réseaux. Dans des régions comme la Bretagne et la Savoie, c’est au XVe siècle seulement que les petites villes connaissent un réel essor (J.P.L.). Certaines études insistent sur l’enceinte castrale, qui englobe ces agglomérations tard dans le Moyen Âge et semble jouer un rôle identitaire majeur (J.L.).

248 Valérie SERDON-PROVOST

Elke GOEZ, Geschichte Italiens im Mittelalter, Darmstadt, Primus Verlag, 2010 ; 1 vol. in-8o, 288 p. ISBN : 978-3-89678-678-4. Prix : € 29,90.

249 La bibliographie sur l’Italie médiévale est immense, mais rares sont les ouvrages qui en tentent la synthèse en un unique volume. L’entreprise est difficile. Ayant rédigé aux côtés d’I. Heullant-Donat une Italie au Moyen-Âge[1] d’ampleur comparable, je ne pouvais voir qu’avec intérêt et sympathie comment E. Goez avait relevé ce qui reste un défi. Je dirai d’emblée que la lecture de ce livre maniable – quinze chap. jamais trop longs – et d’une écriture fluide est enrichissante et agréable. L’A. aime l’Italie et sait la mettre en valeur, aidée par une sensibilité toujours affleurante aux arts et à la culture ; le récit est agrémenté d’anecdotes et d’illustrations qui viennent toujours à propos.

250 Auteur d’études sur la famille de Canossa, E.G. oriente de manière très sûre le lecteur à travers les piliers de l’histoire de l’Italie médiévale : au premier chef, la Reichsgeschichte in Italien, ainsi que l’histoire de la papauté et de ses relations avec les princes. L’A démontre cependant une plus grande aisance dans les derniers siècles du Moyen Âge, à partir du temps des seigneuries, et cela influe sur les bornes chronologiques de l’ouvrage. Il s’ancre certes dans l’héritage romain ; mais alors que l’A. eût pu clore son propos vers le milieu du XVe siècle au moment où l’Italie est déjà largement sortie du Moyen Âge, ou au début des guerres d’Italie (1494), elle le poursuit jusqu’au traité de Cateau-Cambrésis (1559) qui en Italie consacre la prépondérance espagnole : elle y inclut donc la Renaissance italienne, pour le plaisir du lecteur, car les derniers chap. ne sont pas les moins intéressants.

251 La chronologie du Moyen Âge italien délimite quelques phases évidentes pour l’Italie du Nord et du centre. Mais le Sud possède son histoire propre ; les villes aussi, et les faits économiques et sociaux et le phénomène communal méritent un exposé particulier. L’A. a résolu cette difficulté de manière particulière, mais quelque peu déroutante d’un point de vue didactique. Elle a « décloisonné » son propos – les chap. n’ont pas de sous-parties et sont hétérogènes dans leur contenu. Dans les chap. « politiques », l’économie, la culture et les arts sont présents à des degrés divers, et inversement ; mais le lecteur glisse d’un champ à l’autre au gré des digressions, et les titres de chap. ne donnent que l’orientation prévalente.

252 Les lettres et les arts, les monuments et les personnages emblématiques de l’Italie sont évoqués avec brio, mais leur profusion ne permet souvent qu’une énumération fugitive. Plus substantielle est la narration des vicissitudes politiques et religieuses : l’Italie à la fin de l’Empire romain ; le Xe siècle et la Renovatio Imperii jusqu’au milieu du XIe siècle ; l’établissement des Normands et des Hauteville jusqu’à Roger II ; la politique italienne de Frédéric Barberousse ; l’Italie du Sud sous Frédéric II ; la construction de l’État pontifical ; mais aussi les débuts de la Sicile aragonaise ; le royaume de Naples aux XIVe et XVe siècles et l’Italie des « signorie », dans le dédale de laquelle l’A. nous conduit avec maestria. Tout cela est beaucoup ; on déplorera pourtant des phases trop vite expédiées : pour exemple, l’Italie lombarde de Rothari à Aistulf tient dans la seule p. 47. Mais le point faible du livre réside dans une insuffisante prise en compte des faits économiques et sociaux. Non que l’A. les ignore, mais l’exposé ne va pas au fond des choses et n’intègre pas assez les acquis de l’historiographie récente. Le grand commerce et les villes marchandes ont certes leur place, mais les fondements agraires de la première croissance italienne et les transformations de l’habitat – l’« incastellamento » – ne sont qu’effleurés. Surtout, le fait communal n’est pas évoqué de manière cohérente. Il manque un exposé, classique en France et en Italie, des phases et des articulations du processus communal ; la signification de la podestatie et sa place dans un ensemble cohérent de transformations ne sont guère vues ; et l’image du « popolo » apparaît floue et réductrice. À l’inverse, l’A. a bien mieux compris la nature et l’importance de la « signoria », de même qu’elle maîtrise parfaitement le jeu sans cesse mouvant des « signorie » dans lequel elle insère avec bonheur l’État pontifical, le royaume de Naples et la Savoie, jusqu’au cœur du XVIe siècle.

253 L’écriture de ce livre est claire et fluide, mais précise, la langue allemande permettant une formulation concise et dense. Le lecteur francophone reste cependant perplexe devant la quantité de mots français germanisés. La bibliographie est ample, mais souffre d’une élaboration hâtive : des ouvrages ou auteurs sont mal référencés ; surtout, elle est incomplète et ignore des auteurs importants : C.G. Mor, C. Violante, G. Fasoli, G. Rossetti, G. Cherubini, P. Cammarosano, S. Tramontana, J.M. Martin, J.C. Maire Vigueur, F. Menant, W. Kurze ; et l’A. passe à côté d’une bonne part de l’œuvre de P. Toubert, D. Waley ou C. Wickham. Or ces lacunes ont à voir avec les angles morts du livre. Ces quelques réserves ne doivent cependant pas nous conduire à en mésestimer la richesse et la densité, et la lecture en est toujours un plaisir.

254 Jean-Pierre DELUMEAU

Memoria e Historia. Utilización política en la Corona de Castilla al final de la Edad Media, éd. Jon Andoni FERNÁNDEZ DE LARREA, José Ramón DÍAZ DE DURANA, Madrid, Sílex, 2010 ; 1 vol.in-8o, 286 p. (Sílex Universidad). ISBN : 978-84-7737-237-0.

255 Ce volume s’inscrit dans les débats entre histoire et mémoire, éléments d’un couple irréconciliable qui partagent pourtant le même objectif, l’élaboration du passé. Il rassemble les contributions présentées à l’occasion du symposium qui s’est tenu le 2 octobre 2008, à la Faculté des Lettres de l’Université du Pays basque, et dont l’objectif était de réfléchir sur l’intention politique évidente de l’élaboration de la mémoire, presque toujours au service du pouvoir, dans la Castille du bas Moyen Âge. L’intérêt du volume tient en ce qu’il réunit des contributions de philologues et d’historiens et, partant, des analyses de textes littéraires, de chroniques et de documents élaborés dans les chancelleries ; apportent ainsi leur regard à une étude pluridisciplinaire A. Arizaleta, I. Beceiro Pita, A.I. Carrasco Manchado, A.F. Dacosta Martínez, J.R. Díaz de Durana, J.A. Fernández de Larrea, F. Foronda, M. Garcia, P. Martínez Sopena, J.M. Monsalvo Antón, H.R. Oliva Herrer, M.C. Villacorta Macho. L’intérêt du volume tient aussi en ce qu’il ne se limite pas aux groupes dominants, mais envisage également la mémoire politique de la classe paysanne, qui se nourrit d’une profonde mémoire sociale fondée sur une connaissance des faits politiques relatifs à l’ensemble du royaume, sur un profond enracinement dans l’expérience et qui conduit à disqualifier la classe nobiliaire.

256 Les études ainsi réunies montrent comment la Couronne et ses serviteurs s’efforcent de cimenter un passé à leur hauteur, comment aussi les lignages nobles élaborent une mémoire de leur passé qui réaffirme leur prestige, légitime leur domination sur l’ensemble de la société et justifie leur prééminence sociale et politique. De la même manière, l’aristocratie urbaine construit un récit qui donne une explication aux privilèges reçus dans le passé et qui justifie sa relation avec la Couronne. Ces études, enfin, s’attachent tout autant aux sources de la mémoire, recherches de témoignages qui sont ensuite déchiffrés et classés, qu’aux diverses sensibilités qui émanent des différents milieux considérés, de la noblesse à la paysannerie, et à l’importance de la conjoncture : comme le souligne P.M.S. en conclusion, « la construction de la mémoire dépend ainsi de la matière du souvenir, des intérêts de ceux qui se souviennent et du moment où ils le font » (p. 274), rappelant de cette manière les trois principaux champs d’analyse de la mémoire historique.

257 Christine MAZZOLI-GUINTARD

Jonathan JARRETT, Rulers and Ruled in Frontier Catalonia, 880–1010. Pathways of Power, Woodbridge, The Royal Historical Society–Boydell, 2010 ; 1 vol. in-8o, XII–208 p. (Studies in History, nlle sér.). ISBN : 9780861933099. Prix : € 90,00.

258 La Catalogne du Xe siècle est décidément un sujet d’études inépuisable ! Alors que les sources antérieures à l’an mil continuent à être publiées et que les recherches archéologiques ouvrent de nouvelles pistes de recherche, les chercheurs réexaminent de vieilles questions. L’A. traite du pouvoir dans un long Xe siècle catalan : qui exerce vraiment le pouvoir en Catalogne à cette époque, quelle est la réalité de ce pouvoir, comment, sur qui et avec l’aide de qui s’exerce ce pouvoir ? L’A. souhaite réévaluer le cas catalan (la Catalogne est-elle un modèle ou une exception ?) et dépasser les débats anciens (mutation féodale, origines de la servitude paysanne) pour apporter du neuf par rapport aux travaux de P. Bonnassie, P. Freedman et T. Bisson. La chronologie qu’il propose suggère de chercher avant l’époque de la féodalisation les signes avant-coureurs, les prémices ou les étapes du changement étudié par G. Duby et P.B. Bref, l’A. développe, à sa manière, le thème d’une révision historiographique, prudemment fondée sur D. Barthélemy et B. Rosenwein, valorisant des transformations plus précoces ou plus progressives et des relations autres que les liens de féodalité. La méthode utilisée par l’A. est celle de la micro-histoire, à travers trois dossiers : d’abord Vallfogona et la vallée de Sant Joan de les Abadesses, possession des comtes et fondation de Guifré pour sa fille Emma, où un célèbre procès de 913 recueille les noms de 493 habitants répartis en 22 lieux habités dans une vallée de 15 km2. Le second dossier concerne le centre du comté d’Osona, entre Ripoll et Vic. Le dernier est celui du moyen Conflent, autour de Prades, à propos des possessions du vicomte Bernard de Conflent. Deux remarques méthodologiques s’imposent. Cette étude de micro-histoire repose en partie sur la mise au jour de liens entre les détenteurs officiels du pouvoir (comtes, vicomtes, viguiers) et les hommes qui les entourent, relais ou agents de ces pouvoirs. L’identification d’hommes permet parfois de constituer de petites séries documentaires sûres, comme celle de la famille d’Ennego à Malla (970–997), un membre du groupe des propriétaires fonciers laïques. P.B. en avait déjà donné un exemple célèbre en 1964. Mais ailleurs, l’A., sans autre indication qu’un nom, considère qu’un « Trasuer » (traduit en catalan par les É. des textes) témoin d’un acte de Borell II en 957 est le même qu’un Trasuer (?) de 960 et de 988. Le remarquable ouvrage de J. Bolòs et J. Moran, Repertori d’antropònims catalans[1] (inconnu de l’A.) montre que, sous diverses graphies, le nom Trasovarius est très courant avant l’an mil, avec 128 occurrences dans les sources éditées. Rien en outre ne prouve que ces témoins soient membres de l’entourage comtal, et non familiers d’une partie engagée dans l’acte, voisins ou membres des élites laïques ou cléricales locales, etc. Les démonstrations sur le groupe élargi entourant comtes et vicomtes en sont affaiblies, inutilement d’ailleurs, puisque personne n’a mis en doute (surtout pas P.B. ou G.D.) l’existence de réseaux de fidélité ou de familiarité autour des pouvoirs laïques et religieux au Xe siècle. Un aspect surprenant de ces trois études de « micro-histoire » est l’indigence de leur support cartographique. Pour un travail qui place le « settlement » au cœur de son propos, on est surpris à Vallfogona et la vallée de les Abadesses de trouver la reproduction d’une carte peu lisible tirée d’un ouvrage de vulgarisation de R. d’Abadal datant de 1958 alors que le comté d’Osona et les possessions de Sant Joan font l’objet de cartes d’une exceptionnelle qualité dans l’Atles del Comtat d’Osona de J. Bolòs et V. Hurtado [1] (inconnu de l’A.). Plus grave, la carte du moyen Conflent réalisée pour l’ouvrage, outre qu’elle ignore les cartographies des biens comtaux et vicomtaux réalisées par ces mêmes auteurs pour l’Atles de cette région [2], ne fait figurer ni l’abbaye Saint-Michel de Cuxa, ni le château comtal de Sant Esteve de Pomers à Clara, ni le castrum de Vinça mentionné au Xe siècle, ni les lieux de Ria, d’Eus et de Rodès cités au Xe siècle où de puissants châteaux existent au XIe siècle, tous ces lieux se trouvant dans le périmètre de la carte de l’A. Ces omissions permettent à l’A. de conclure à « la situation isolée du Conflent, aussi loin des centres de pouvoir d’un comte qu’on pouvait l’être dans l’ancienne marca » (p. 141). C’est fort mal connaître le pays dont il parle. In fine, ayant schématisé à l’extrême les idées de ses grands prédécesseurs, l’A. a beau jeu d’affirmer que les choses ne sont pas aussi simples, mais par-delà ces évidences, on ne voit pas bien où son propos aboutit. Sur la question de la frontière et des pouvoirs en Catalogne, des travaux autrement remarquables, comme la thèse de H. Dolset, Frontière et pouvoir en Catalogne médiévale. L’aristocratie dans l’Ouest du comté de Barcelone (début du Xe–milieu du XIIe siècle), attendent leur publication.

259 Aymat CATAFAU

Ludus Danielis , éd. Marcello SCHEMBRI, trad. Giuseppe ZIZZA, Florence, Olschki, 2003 ; 1 vol. in-8o, XV–103 p. (Historiae Musicae Cultores, 96). ISBN : 978-88-222-5195-4. Prix : € 13,00.

260 Le Jeu de Daniel a suscité de nombreux enregistrements discographiques qui, souvent, ont plongé le musicologue ou l’historien des drames liturgiques dans une perplexité non feinte. La première qualité du volume publié chez Olschki est précisément d’offrir, en fin d’ouvrage, une discographie critique qui ne ménage pas les susceptibilités, mais qui réjouit le lecteur. Ce survol des enregistrements révèle la nécessité de disposer d’une édition textuelle et musicale de qualité ; une édition qui ne laisse pas la porte ouverte aux exagérations bouffonnes qui ont longtemps dominé ou aux discours inutiles sur les pans cachés de la culture médiévale. Le texte est présenté en version bilingue : le latin, à gauche, la traduction italienne, à droite. Vient ensuite une transcription simple, directe de la musique. Elle ne présente aucune ambiguïté. Une quarantaine de pages de commentaires sur le texte et la musique permettent de se faire une idée plus précise de la façon d’interpréter ce drame. Des clés sont fournies qui explicitent certains choix ou qui révèlent des organisations du texte suggérant des lectures rythmiques spécifiques. L’interprète ne se servira pas facilement de ce volume : il lui reviendra, par la manipulation de la photocopie et des ciseaux, de construire la partition sur laquelle il pourra travailler. Il eut sans doute été bien plus utile de présenter le drame, puis seulement d’en livrer une traduction. Quant aux commentaires, ils auraient gagné à figurer en notes. Ces questions matérielles ne diminuent en rien la qualité d’un travail philologique et éditorial de grande tenue.

261 Philippe VENDRIX

David POTTER, Renaissance France at War. Armies, Culture and Society, ca 1480– 1560, Woodbridge, Boydell, 2008 ; 1 vol. in-8o, XVIII–405 p. (Warfare in History). ISBN : 978-1-84383-405-2. Prix : GBP 60.

262 Si la Renaissance française a déjà été étudiée par le biais de nombreux ouvrages et articles de qualité, il est un domaine, pourtant contemporain de ce phénomène culturel, qui a fait de l’objet de bien moins d’attention. En effet, depuis les contributions de F. Lot [1] et P. Contamine [2], la question des armées françaises de la Renaissance n’avait plus fait l’objet d’un ouvrage de synthèse. C’est afin de suppléer à ce manque que l’A. nous livre ce qu’il présente comme un approfondissement de son History of France 1460–1560 : The Emergence of a Nation State[3].

263 Après une introduction retraçant les conflits qui seront ensuite étudiés, l’A. se concentre sur les causes des guerres, les cherchant et les découvrant entre autres dans les rivalités personnelles et dans la défense de l’honneur des différents souverains. C’est ainsi une Europe vivant sous la menace de guerres imprévisibles qui nous est dépeinte.

264 Vient ensuite l’étude des capitaines et des troupes qu’ils conduisaient. Sous l’autorité nominale des princes, ces dernières sont le plus souvent menées par leurs lieutenants, lesquels commandent d’autant plus facilement qu’en partageant le quotidien des hommes d’armes, ils organisent autour d’eux un réel réseau de sociabilité et de fidélité. Au sein de ces armées, la cavalerie conserve sa supériorité sur les autres armes. Mais les troupes de pied prennent une importance nouvelle, ainsi que le traduisent le vocabulaire et la considération témoignée par leurs chefs, le commandement d’une compagnie de fantassins devenant une charge tout à fait digne de la noblesse.

265 La tactique constitue le troisième axe de la recherche de l’A. Reposant sur une tradition médiévale bien assimilée par l’élite militaire, elle s’adapte cependant aux innovations, telles celles qui interviennent dans le domaine de l’artillerie, et aux nouvelles armes que sont les mercenaires suisses, les chevau-légers et autres lansquenets.

266 Sont encore analysées les finances et la logistique, traditionnels nerfs de la guerre. Nerfs de la guerre qui ne sont pas tus mais légitiment toujours les différents emprunts et taxes à destination militaire, au point qu’à certaines occasions leur produit sera utilisé à d’autres fins.

267 Cette omniprésence des taxes, nécessaire aux nouvelles entreprises militaires du roi, impliquait que celle-ci soit justifiée. C’est ainsi que l’A. se concentre dans la dernière part. de son travail sur la politique d’information mise en place par la Couronne. En effet, à côté des demandes financières et des déclarations officielles émanant du roi et des différents officiers royaux, les satires, imprimés ou rumeurs tenaient également, avec plus ou moins de force, le peuple informé des guerres royales.

268 L’A. nous offre donc ici un ouvrage d’un intérêt remarquable, tant par le sujet étudié que par les hypothèses qui y sont développées, que ne vient pas gâcher les hélas bien nombreuses coquilles.

269 Christophe MASSON

Étienne Langton. Prédicateur, bibliste, théologien, éd. Louis-Jacques BATAILLON , Nicole BÉRIOU, Gilbert DAHAN, Riccardo QUINTO, Turnhout, Brepols, 2010 ; 1 vol. in-8o, 694 p. (Bibliothèque d’histoire culturelle du Moyen Âge, 9). ISBN : 978-2-503-53- 519-7. Prix : € 95,00.

270 Le neuvième volume de la Bibliothèque d’histoire culturelle du Moyen Âge consiste en la publication des actes d’un colloque international dédié à Étienne Langton (1228), qui s’est tenu du 13 au 15 septembre 2006 au couvent Saint-Jacques à Paris. Il se signale par son épaisseur, la qualité de sa présentation et, surtout, la compétence de ses contributeurs, au nombre desquels figurent plusieurs spécialistes éminents du Doctor nominatissimus.

271 La première part. est consacrée au rôle historique de Langton. J. Baldwin (Maître Étienne Langton, futur archevêque de Canterbury : les écoles de Paris et la Magna Carta) souligne la valeur décisive qu’il accordait aux jugements des cours de justice, au point qu’à ses yeux l’approbation d’un décret royal injuste par une telle cour rendait illicite toute révolte des sujets. N. Vincent (Stephen Langton, Archbishop of Canterbury) montre combien les circonstances de la nomination de Langton comme archevêque de Canterbury (1207) – Innocent III a imposé son élection, effectuée à la sauvette à Rome, à Jean sans Terre – ont perturbé l’exercice de son ministère primatial. Il dresse un bilan contrasté de ce dernier, bien que Langton fût l’un des promoteurs de la Magna Carta. R. Berndt (Étienne Langton et les Victorins ou l’embarras des lacunes) et V. de Fraja (La Ricezione delle opere di Stefano Langton nelle biblioteche cistercensi) offrent d’utiles descriptions des mss langtoniens détenus au XIIIe siècle par les bibliothèques victorines et cisterciennes.

272 La deuxième part. examine l’œuvre exégétique de Langton, marquée par le faible nombre d’éléments publiés et la difficulté d’en élaborer des éditions critiques. Les contributions de M. Morard (Étienne Langton et les commentaires-fantômes : le cas du commentaire des Psaumes), E. Bain (Étienne Langton, commentateur des Proverbes), T. Bellamah (The Lament of a Preacher : Stephen Langton’s Commentary Super Threnos), G. Murano (Chi a scritto le Interpretationes hebraicorum nominum ?) et M. Clark (The Commentaries of Stephen Langton on the Historia Scholastica of Peter Comestor) sont précédées d’un exposé synthétique de G. Dahan, intitulé : Les Commentaires bibliques d’Étienne Langton : exégèse et herméneutique. Celui-ci insiste sur le fait que le maître anglais a enseigné durant une période clé de l’histoire de l’exégèse médiévale, qu’il a contribué à faire progresser : « Étienne Langton […] vit le bouillonnement qui précède la création de l’Université parisienne et la mise en place de ses structures ; il appartient encore au mondes des écoles mais […] il sème véritablement les germes qui permettront à l’exégèse de connaître une nouvelle croissance » (p. 202). S’il n’a, par lui-même, rien inventé, Langton a systématisé l’emploi de certaines procédures, allant de l’analyse narrative à la quaestio théologique en passant par l’interpretatio nominum, sur lesquelles s’appuiera l’exégèse universitaire. On peut ajouter que, pour ce représentant du courant biblico-moral, « l’exégèse n’est pas un but en soi, mais une démarche préparatoire à la prédication » (p. 214).

273 La troisième part. considère l’œuvre prédicative de Langton. Elle inclut les art. de N. Bériou (La Prédication d’Étienne Langton. Un état de la question quarante ans après la thèse de Phyllis Roberts), L.J. Bataillon (Les douze Prophètes enseignés et prêchés par Étienne Langton), F. Morenzoni (Pastorale et ecclésiologie dans la prédication d’Étienne Langton) et A.Z. Rillon (Étienne Langton et la musique : implications musicales dans la prédication). La contribution de N.B., avec sa recension des 69 sermons langtoniens d’un ms. de la Bibliothèque nationale de France et son édition du prothème d’un sermon de l’Avent, donne un bon aperçu de l’apport en ce domaine de Langton, qui fut une grande figure de la science prédicative médiévale.

274 La quatrième part. traite de l’œuvre théologique de Langton. Elle comprend les contributions de C. Angotti (Étienne Langton, commentateur des Sentences de Pierre Lombard), R. Quinto (La Constitution du texte des Quaestiones theologiae), L. Valente (Logique et théologie trinitaire chez Étienne Langton : res, ens, suppositio communis et propositio duplex), M. Bieniak (La place d’Étienne Langton dans le débat sur le concept de persona), C. Trottmann (Syndérèse et libre-arbitre dans les quaestiones d’Étienne Langton), L.O. Nielsen (Langton’s Questions on the Ten Commandments : Biblical scholarship and the art of disputation) et B. Faes de Mottoni (Le raptus dans les Quaestiones theologiae d’Étienne Langton). De ces exposés riches mais fragmentaires – la Summa magistri Stephani ne fait, par exemple, l’objet d’aucune analyse – ressort l’image d’un maître attentif à l’usage de la logique et au sens des mots, qui constitue un maillon important dans le passage de la théologie des écoles à la grande scolastique. De ce point de vue, l’analyse qu’effectue M.B. de l’évolution des définitions de l’individualité proposées par Gilbert de Poitiers, Alain de Lille, Étienne Langton, Guillaume d’Auxerre et Hugues de Saint-Cher est fort éclairante.

275 Au final, c’est un ouvrage de grande qualité que nous livrent les É., qui permet en outre au lecteur d’accéder directement à la pensée d’Étienne Langton, grâce aux longues citations de ses textes systématiquement données en notes par les contributeurs. On regrettera simplement l’absence d’exposé synthétique consacré à son œuvre théologique, comparable à ceux de G.D. et N.B. pour les œuvres exégétique et prédicative, et d’index général de ses écrits.

276 François DELMAS-GOYON

Maghreb–Italie. Des passeurs médiévaux à l’orientalisme moderne (XIIIe–milieu XXe siècle), éd. Benoît GRÉVIN, Rome, École française de Rome, 2011 ; 1 vol. in- 8o, XVI–497 p. (Coll. de l’École française de Rome, 439). ISBN : 978-2-7283-0886-6. Prix : € 60,00.

277 Les études réunies par B. Grévin dans ce volume forment une contribution novatrice à deux domaines de recherche ordinairement distincts et associés pour l’occasion : l’histoire des transferts culturels entre l’islam et l’Occident, et l’histoire de l’orientalisme – la formation d’un savoir occidental sur l’islam s’ébauchant dès la fin du Moyen Âge à travers les échanges de toutes sortes qui s’effectuaient entre les deux rives de la Méditerranée. Les passeurs qui introduisirent en Occident des objets, des livres, des idées venus du monde islamique furent aussi les premiers à élaborer un ensemble de connaissances, pratiques ou savantes, sur ce dernier. En limitant le champ de cette double enquête aux seuls transferts entre le Maghreb et l’Italie, B.G. et ses A. explorent une histoire discrète, restée dans l’ombre du grand récit de la transmission des savoirs greco-arabes à l’Occident latin, depuis l’Orient ou via la Péninsule ibérique. L’originalité de leur démarche tient également à l’attention donnée aux conditions de possibilité (matérielles, linguistiques, intellectuelles) de ces transferts, dont les traces positives font souvent défaut.

278 La Sicile joue dans cette histoire le rôle principal, en raison de sa position géographique et de ses communautés juives, dont l’arabophonie survit jusqu’à leur expulsion en 1492. L’installation dans l’île en 1239 des juifs fuyant le Garbum (sans doute le Maghreb sous domination almohade), étudiée par G. Mandalà, montre la persistance des liens entre l’Afrique du Nord et la Sicile, longtemps après la conquête normande. De fait, les relations commerciales, la vente des grains siciliens ou l’achat de la laine du Maghreb n’ont pas cessé entre les deux rives, comme l’atteste l’étude conduite par G. Borghese à partir des Registres angevins reconstitués ou celle de I. Houssaye-Michienzi à partir des archives de la compagnie florentine Datini. Ces échanges ont même connu un regain dans la seconde moitié du XVe siècle, incitant les marchands italiens étudiés par D. Valérian à s’établir non plus seulement dans les ports du Maghreb mais jusque dans les villes de l’intérieur. Communautés juives parlant l’arabe tout en lisant l’hébreu et l’araméen, marchands familiers des ports du Maghreb, médecins imprégnés du lexique arabe médical, constituaient autant de milieux propices à la connaissance de l’arabe dans l’Italie du XVe siècle, qu’étudie B.G. à partir de ses vestiges savants – tel ce Coran judéo-arabe copié en caractères hébraïques. Mais les passeurs de la culture arabe, aussi brillant que fût un Guglielmo Moncada, juif sicilien converti devenu interprète de la curie et véritable arbitre de l’arabomanie des cours de Rome et d’Urbino, sont restés des cas isolés, faute d’un auditoire pérenne, faute également d’une approche grammaticale de l’arabe dont la connaissance était surtout graphique et lexicale.

279 Si l’orientalisme savant est né à la fin du Moyen Âge, le mérite de ce volume est également de montrer à quel point le Moyen Âge a continué de hanter les orientalistes (faussaires comme l’abbé Vella et sa Sicile arabe idéalisée, ou savants engagés dans leur siècle comme Michele Amari), au point de constituer un paradigme prégnant dans le regard porté sur le Maghreb à l’heure des entreprises coloniales. Manière de décrire l’altérité des sociétés maghrébines restées figées dans leur passé ou de disqualifier leurs structures politiques et sociales, la référence au Moyen Âge alimentait également les ambitions coloniales de l’Italie unifiée, en Tunisie puis en Libye, en prétendant fonder ses droits dans le tribut que les rois normands recevaient autrefois du sultan.

280 Julien LOISEAU

Raban Maur et son temps, éd. Philippe DEPREUX, Stéphane LEBECQ, Michel J. L. PERRIN, Olivier SZERWINIACK, Turnhout, Brepols, 2011 ; 1 vol. in-8o, 448 p. (Haut Moyen Âge, 9). ISBN : 978-2-503-53379-7. Prix : € 72,00.

281 À l’occasion du 1150e anniversaire de la mort de Raban Maur, les Universités de Lille et d’Amiens et la Mission historique française en Allemagne (Göttingen) organisèrent à Lille et Amiens, du 5 au 8 juillet 2006, un congrès international et interdisciplinaire qui permit de faire le point et d’apporter du neuf sur la vie, l’environnement et l’œuvre de celui qui reçut le titre de Praeceptor Germaniae. Personnage éminent de la Renaissance carolingienne, Raban s’impliqua dans les affaires de son temps et dans les conflits de succession entre Louis le Pieux et ses fils, restant attaché au parti impérial. Après sa formation à l’abbaye de Fulda, l’un des grands foyers d’études, et auprès d’Alcuin à Tours, il fut promu abbé de Fulda (822–842) puis archevêque de Mayence (847–856), devenant ainsi premier prélat du royaume de Louis le Germanique. Grand lettré, poète, pasteur, exégète, prédicateur, Raban est l’auteur de divers traités, commentaires exégétiques et homélies, d’une encyclopédie et de poèmes.

282 Les actes réunissent 24 contributions, dues à des historiens et des philologues, chercheurs confirmés ou jeunes doctorants, complétées par une introduction de M. Sot et une conclusion de R. Kottje, un index des mss et un index des noms de lieux et de personnes. Ils sont organisés autour des thèmes suivants : la société carolingienne, éducation/culture/savoir, expression de la foi et exégèse, vie de l’Église et ecclésiologie. S. Lebecq, P. Depreux, G. Bührer-Thierry et B. Bigott présentent Raban dans ses fonctions d’abbé et d’archevêque, et dans ses prises de position sociales et politiques ; B. Judic s’intéresse au surnom de Maur que lui donna Alcuin. Divers champs de la culture de Raban sont ensuite explorés. W. Hartmann, S. Patzold et K. Zechiel-Eckes traitent de ses connaissances et de ses interventions dans les domaines du droit et de la théologie, M. Coumert et W. Haubrichs de la question des langues vernaculaires et de l’émergence du « tudesque », F.O. Touati de l’intérêt de Raban pour la médecine et L. Holtz de sa culture grammaticale. M.J.L. Perrin dresse un bilan de ses lectures pour la composition de son In honorem sanctae crucis ; J. Elfassi recense les emprunts, souvent indirects, aux Synonyma d’Isidore ; O. Szerwiniack montre que la généalogie du Christ qui commence l’Expositio in Matthaeum de Raban n’utilise pas directement Alcuin. Suivent plusieurs contributions sur l’œuvre exégétique, particulièrement importante, de Raban : R.K. examine l’abondante tradition manuscrite de ses commentaires ; S. Shimahara, C. Chevalier-Royet et P. Boucaud analysent la teneur et la diffusion de trois d’entre eux, dont certains revêtent une dimension politique ; A. Macaluso offre une étude du Psautier glosé de Fulda. Les derniers art. sont consacrés à la vie de l’Église et l’ecclésiologie : É. Palazzo, M.T. Kloft et J. Raaijmakers traitent respectivement de la liturgie considérée par Raban comme un ensemble rituel « performant », de ses tituli, et de l’importance qu’il accordait aux reliques et au culte des saints ; R. Le Jan s’intéresse à la question des munera, au modèle du don sur lequel Raban fonde sa conception du pouvoir, de la société et de l’Église.

283 Ce congrès permit de mettre en lumière divers aspects de l’action et de l’œuvre de Raban. Ce grand ecclésiastique est intervenu dans les événements de son temps, se fondant sur l’autorité que lui conféraient ses fonctions abbatiales et épiscopales, son réseau de relations, essentiellement germanique, mais aussi son immense savoir. Plusieurs art. soulignent l’étendue de sa culture, de ses intérêts et de ses compétences dans des domaines aussi variés que le droit, la médecine, la grammaire, l’exégèse, la théologie, l’ecclésiologie, la liturgie, la spiritualité, la pastorale, la gestion du monastère et desa bibliothèque ; sa connaissance des auteurs s’étendait de l’Antiquité classique à ses contemporains, en passant par les Pères et la culture vernaculaire. À travers l’enquête sur Raban, les actes de ce congrès apportent aussi un intéressant éclairage sur la société médiévale de la première moitié du IXe siècle.

284 Marie-Hélène JULLIEN DE POMEROL

Reading the Anglo-Saxon Chronicle. Language, Literature, History, éd. Alice JORGENSEN, Turnhout, Brepols, 2010 ; 1 vol. in-8o, XVI–344 p. (Studies in the Early Middle Ages). ISBN : 978-2-503-52394-1. Prix : € 60,00.

285 La Chronique anglo-saxonne – un nom bien impropre mais consacré depuis plusieurs siècles – est constituée d’une série d’annales en vieil anglais, compilées dans l’entourage du roi Alfred de Wessex au début de la dernière décennie du IXe siècle (le « Common Stock ») et continuées jusqu’en plein XIIe siècle par quatre recensions principales aujourd’hui conservées dans huit mss différents numérotés de A à H ; le texte a par ailleurs été précocement traduit en latin, plusieurs auteurs insulaires comme Asser (fin du IXe siècle), Æthelweard (fin du Xe siècle) ou Jean de Worcester (début du XIIe siècle) ayant fait usage de diverses recensions, dont certaines aujourd’hui imparfaitement attestées, pour compiler leur propre récit chronologique de l’histoire de l’Angleterre. Cette œuvre compliquée, ou plus exactement ce réseau d’œuvres connectées, a fait l’objet au cours des trois dernières décennies d’un considérable travail d’édition [1] et d’une réflexion renouvelée, portant en particulier sur les liens qui existent entre les différentes recensions et les différents mss.

286 Le présent volume s’inscrit parfaitement dans ce renouveau des travaux sur la Chronique. L’introduction de l’É. rappelle brièvement l’histoire des textes, et un très utile tableau (p. 6–7) récapitule ce que l’on sait de chacun des huit mss principaux. Le volume, qui fait suite à un atelier tenu à York en 2004, présente la particularité de réunir des spécialistes de matières très diverses : philologues et historiens bien entendu, mais aussi numismates, linguistes et spécialistes de poésie anglo-saxonne. Il s’articule donc autour de trois axes principaux : la Chronique est successivement envisagée sous l’angle de la littérature, de l’histoire et de la langue.

287 La Chronique est en effet une œuvre littéraire. L’art. de T.A. Bredehoft (Malcolm and Margaret : The Pœm in Annal 1067D, p. 31–48) est sans doute l’un des plus importants du volume, puisqu’il repère un poème jusque-là resté inaperçu dans le ms. D : c’est seulement en revenant aux principes de la « prose rythmée » d’Ælfric, aujourd’hui considérée comme poésie à part entière, que l’on peut isoler et étudier ce poème sur la reine Marguerite d’Écosse et sur son époux le roi Malcolm. Les art. de S. Irvine (The Production of the Peterborough Chronicle, p. 49–66) et de M. Home (Double-edged déjà vu : The Complexity of the Peterborough Chronicle, p. 67–90) se penchent sur la continuation de la Chronique dont témoigne, en plein XIIe siècle, le ms. E, et éclaircissent le travail très personnel de sonauteur anonyme. La contribution de J. Stodnick (Sentence to Story : Reading the Anglo-Saxon Chronicle as Formulary, p. 91–111) s’intéresse au style de la Chronique, fait de phrases courtes et quasi formulaires. Enfin, l’art. de A. Jorgensen (Rewriting the Æthelredian Chronicle : Narrative Style and Identity in ASC ms. F, p. 113–138) tente de réévaluer l’originalité du ms. F, une version bilingue de la Chronique longtemps considérées comme un simple doublon du ms. E.

288 La Chronique est étudiée comme une source historique par B. Yorke (The Representation of Early West Saxon History in the Anglo-Saxon Chronicle, p. 141–159), qui décrypte les implications d’une réécriture de l’histoire ouest-saxonne à l’époque d’Alfred. La courte note d’A. Scharer (The Anglo-Saxon Chronicle and Continental Annal-writing, p. 161–166) pose quelques jalons pour une comparaison entre ce texte insulaire et les Annales royales franques. La géographie de la Chronique, déjà abordée par B. Yorke, l’est à nouveau, de manières très différentes, par S. Thompson Smith (Marking Boundaries : Charters and the Anglo-Saxon Chronicle, p. 167–185) et par R. Lavelle (Geographies of Power in the Anglo-Saxon Chronicle : The Royal Estates of Anglo-Saxon Wessex, p. 187–219) : tous deux montrent qu’une étude serrée des toponymes et des désignations des lieux dans la Chronique peut mener à des conclusions sur le langage politique de ses rédacteurs et sur les visées de ses commanditaires. Enfin, A. Woolf (Reporting Scotland in the Anglo-Saxon Chronicle, p. 221–239) montre que ce texte, dont l’optique est largement méridionale, peut nous renseigner de manière originale sur le Nord de l’île, en particulier si l’on se penche sur les ethnonymes qu’il emploie pour désigner les différentes populations de cet espace.

289 La langue de la Chronique, déjà largement abordée dans les contributions précédentes, est l’objet d’analyses plus spécifiques dans les deux derniers art. Celui de la numismate J. Carroll (Coins and the Chronicle : Mint-signatures, History and Language, p. 243–269) revient sur la toponymie pour la comparer avec celle qui apparaît sur les pièces frappées dans les lieux mentionnés par le texte. Enfin, la contribution de S. Pons-Sanz (Norse-derived Vocabulary in the Anglo-Saxon Chronicle, p. 278–279) montre que les apports linguistiques norrois au vieil anglais de la Chronique se cantonnent pour la plupart à des vocabulaires « techniques », c’est-à-dire aux domaines nautique, légal et militaire.

290 Au-delà de la diversité des approches, on est donc frappé par la grande qualité de ce volume, par la précision des recherches et par l’ampleur des conclusions tirées d’études minutieuse du vocabulaire. L’énorme travail d’édition et de comparaison des textes de ces dernières décennies a en effet permis à l’ensemble des A. de prêter une forte attention à la terminologie, aux noms propres et aux styles des différentes recensions – au risque d’expliquer de fines différences de langage par des causes politiques conscientes, parfois un peu disproportionnées ?

291 Alban GAUTIER

Diener – Herr – Herrschaft ? Hierarchien in Mittelalter und Renaissance, éd. Brigitte BURRICHTER, Laetitia RIMPAU, Heidelberg, Universitätsverlag Winter, 2009 ; 1 vol. in-8o, XIII–250 p. (Studia romanica, 149). ISBN : 978-3-8253-5584-5. Prix : € 32,00.

292 Ce volume réunit 14 contributions à une section du XXXe congrès des romanistes allemands (Romanistentag), qui a eu lieu en octobre 2007 à Vienne en Autriche. Deux contributions sont en français, une en italien ; le reste du volume est rédigé en allemand.

293 Dès le titre et l’introduction, une faiblesse du volume devient manifeste : le peu de précision dans la définition du sujet. L’idée de départ était apparemment de poursuivre les représentations littéraires du couple maître (« Herr »)/serviteur (« Diener ») à travers les époques anciennes (Moyen Âge et Renaissance) des littératures romanes, pour y détecter les premières traces d’une contestation de la hiérarchie sociale, le chap. de Hegel sur Maîtrise et servitude (« Herrschaft und Knechtschaft » [1]) servant en quelque sorte de référence théorique. Or, il semble qu’on ne soit pas arrivé à se décider entre le thème de « maître/serviteur » et celui de « contestation » ou, plutôt, que les deux É., une fois reçues les propositions des sujets, n’aient pu se décider à laisser tomber le moule anachronique et trop contraignant des réflexions hégéliennes, redevables, dans une large mesure, à l’expérience de la Révolution française. Profitant de l’ambiguïté du mot allemand « Herrschaft » (qui équivaut normalement, aujourd’hui, à « pouvoir », « domination » – au sens propre, politique, ou au sens figuré –, mais peut aussi désigner les maîtres d’un serviteur), elles mettent sur le même plan tous les rapports où il y a un supérieur et un inférieur (les « hiérarchies » dont il est question dans le titre ne comprennent le plus souvent que deux échelons), à savoir les rapports maître/serviteur, roi/vassal, roi/chevalier, chevalier/écuyer, les assimilant tous à des rapports de pouvoir entre deux classes sociales, en passe d’être renversés. Dans les contributions, on trouvera en outre les relations père/fils et pupille/éducateur.

294 Dans l’introduction (p. IX–XIII), B. Burrichteret L. Rimpau présentent brièvement le thème « maître/serviteur » à partir du Don Quichotte et essaient ensuite d’interpréter le passage du Moyen Âge à l’Époque moderne comme un bouleversement des idées sur la société et le pouvoir, bouleversement qui se reflèterait dans le système des genres littéraires. Passons sur quelques imprécisions d’ordre chronologique. On est surtout surpris de les voir identifier (p. X) « le Moyen Âge » à la seule littérature courtoise française (dont le Tiers État est quasiment absent) et de considérer par conséquent les différentes représentations du rapport entre la noblesse et le roi comme le seul motif précurseur du couple maître/serviteur à l’Époque moderne. Encore plus regrettable, l’assimilation non discutée des rapports maître/serviteur et chevalier/écuyer, dont la confusion est justement l’un des éléments constitutifs de la parodie dans Don Quichotte. Dans une brève conclusion (p. 231–233), cette histoire littéraire simplifiée du couple maître/serviteur sera prolongée jusqu’à la Révolution et à Hegel, en passant par les soubrettes du théâtre classique français et les serviteurs philosophes des Lumières.

295 Les contributions de la part. consacrée au Moyen Âge (dont certaines auraient gagné à abandonner la référence à Hegel) traitent de sujets très variés, souvent peu connus. B.B. (p. 3–18) examine le rapport entre le roi Arthur et son neveu Gauvain dans le De ortu Walwani latin, chez Marie de France et chez Chrétien de Troyes (non sans simplifier un peu trop, là encore : ainsi elle néglige le fait que tout vassal est tenu en tant que tel de conseiller son roi). A. Vettori (p. 51–62) interprète la mise en scène publique de la conversion de saint François d’Assise, en présence de son père, et le Cantico di Frate Sole comme refus des structures hiérarchiques qui seraient représentées dans le rapport père/fils. S. Friede (p. 63–75) se penche sur le rapport complexe entre pédagogue et pupille noble dans deux versions italiennes du Tristan en prose. T.I. Habicht (p. 91–99) examine le rôle du nain serviteur et éducateur des deux protagonistes dans Ysaïe le Triste, serviteur qui dirige non seulement ses maîtres, mais qui se révèlera être le maître de l’intrigue et le véritable héros de l’histoire. D. Frenz (p. 37–49) esquisse un panorama des représentations d’Amor comme puissance supérieure dans le discours littéraire médiéval sur l’amour, en France et en Italie, soulignant que la supériorité hiérarchique d’Amor peut être remise en question. W. Helmich (p. 101–114) propose un survol concis et très utile sur les emplois que connaît le rapport maître/serviteur dans le théâtre allégorique français de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance. Un cas d’emploi métaphorique est étudié par V. Prilutsky et S. Zepp (p. 77–89) : les Proverbios Morales de Sem Tob de Carrión, où la plume de l’auteur est présentée, dans une énigme, comme un bon serviteur. L. Seláf (p. 19–36) transpose le thème sur le plan poétique, en examinant l’importance relative des matières de Bretagne et de Rome dans deux œuvres romanesques du XIIIe siècle, les Premiers faits du roi Arthur et le cycle des Sept sages de Rome.

296 Les contributions de la part. « Renaissance » restent en général plus proches du thème maître/serviteur, même si celles qui portent sur la nouvelle (L.R., p. 117–142, sur le rire chez Boccacce et Des Périers, H. Meter, p. 183–198, sur les relations amoureuses chez Bandello) étudient plutôt des rapports entre les classes sociales en général et que celle de G. Fuchs sur le Morgante de Pulci (p. 167–181) confond encore un « scudiere » avec un simple serviteur. Sont traités, par ailleurs, la comédie latine Paulus (ca 1390 !) de Pier Paolo Vergerio, sans doute l’exemple le plus convaincant du thème du volume (S.K. Malatrait, p. 143–165), et le Don Quichotte (M. del Carmen Rivero Iglesias, p. 199–215, G. Wild, p. 217–230).

297 Dorothea KULLMANN

Notes

  • [1]
    Entre-temps, l’A. a publié ces documents : G. KHAN, Arabic Documents from Early Islamic Khurasan, Londres, 2007.
  • [1]
    An Introduction to Maml?k Historiography : An Analysis of Arabic Annalistic and Biographical Sources for the Reign of al-Malik al-N??ir Muammad ibn Qal??n, Wiesbaden, 1970.
  • [1]
    La Veuve en majesté. Deuil et savoir au féminin dans la littérature médiévale, Genève, 2000.
  • [1]
    Paris, 1986.
  • [2]
    Paris, 1972.
  • [3]
    Paris, 1967.
  • [4]
    Paris, 1999.
  • [1]
    Marcabru : A Critical Edition, éd. S. GAUNT, R. HARVEY, L. PATERSON, J. MARSHALL, L. M. PATERSON, Woodbridge, 2000.
  • [1]
    L. PATERSON, L’édition des tensos et partimens, Ab nou cor et ab nou talen. Nouvelles tendances de la recherche médiévale occitane, éd. A. FERRARI, S. ROMUALDI, Modène, 2004, p. XIX, 317–324.
  • [2]
    ID., Les tensons et partimens, Europe, t. 950–951, juin–juillet 2008, p. 102–144.
  • [1]
    The Mediaeval Stage, Oxford, 1903.
  • [2]
    Éd. P.L., éd. J. P. MIGNE, t. 207, Paris, 1855, col. 1169–1176.
  • [1]
    Oxford, 1956, p. XXIV.
  • [2]
    Berlin–New York, 2004.
  • [3]
    Washington, 1976.
  • [1]
    M.G.H., Pœtae latini aevi Carolini, t. 2, Berlin, 1884, p. 267–275, pour la prose, et 301–333, pour les vers.
  • [2]
    Walahfrid Strabo’s Visio Wettini. Text, Translation and Commentary, Berne–Francfort, 1974.
  • [3]
    Walahfrid Strabo : Visio Wettini – Die Vision Wettis. Lateinisch-Deutsch. Übersetzung, Einführung und Erlaüterungen, Sigmaringen, 1986.
  • [1]
    À ce propos, voir son précédent ouvrage L. PIERDOMINICI, La Bouche et le Corps. Images littéraires du XVe siècle français, Paris, 2003.
  • [1]
    Paris, 1996.
  • [1]
    A. CORBELLARI, Le texte médiéval. La littérature du Moyen Âge entre topos et création, Poétique, t. 163, mars 2011, p. 269.
  • [1]
    Architecture gothique et pensée scolastique, trad. fr., Paris, 1967.
  • [1]
    Chanter en polyphonie à Notre-Dame de Paris aux XIIe et XIIIe siècles, Turnhout, 2008.
  • [2]
    Discarding Images : Reflections on Music and Culture in Medieval France, Oxford, 1993.
  • [1]
    On notera la publication des thèses de S. ALBERT, Ensemble ou par pièces. Guiron le Courtois (XIIIe–XVe siècles) : la cohérence en question, Paris, 2010 et de N. MORATO, Il ciclo di Guiron le Courtois. Structure e testi nella trandizione manoscritta, Florence, 2010, ainsi que la thèse soutenue par J. POURQUERY DE BOISSERIN à Rennes 2, en 2009 : L’énergie chevaleresque. Étude de la matière textuelle et iconographique du manuscrit BnF fr. 340 (Compilation de Rusticien de Pise et Guiron le Courtois).
  • [1]
    Le Moyen Âge, t. 91, 1985, p. 265–271.
  • [1]
    Milan, 2007.
  • [2]
    En particulier son art. : Infeudazioni e politica feudale nel ducato visconteo-sforzesco, Quaderni storici, t. 19, 1972, p. 57–130.
  • [1]
    Histoire de la langue française aux XIVe et XVe siècles, Paris, 1979.
  • [2]
    Lexique de Cent nouvelles nouvelles, Paris, 1996.
  • [1]
    Ibid., p. 9–10.
  • [1]
    Pour les besoins de ce c.r., nous n’aborderons que les contributions relevant de l’histoire médiévale.
  • [1]
    Paris, 1981.
  • [1]
    Paris, 2000.
  • [1]
    Barcelone, 1994.
  • [1]
    Barcelone, 1999.
  • [2]
    Barcelonne, 2009.
  • [1]
    Recherches sur les effectifs des armées françaises des Guerres d’Italie aux Guerres de Religion. 1494–1562, Paris, 1962.
  • [2]
    Guerre, État et Société à la fin du Moyen Âge. Études sur les armées des rois de France. 1337–1494, Paris, 1972.
  • [3]
    Londres, 1995.
  • [1]
    Principalement à travers la collection The Anglo-Saxon : A Collaborative Edition, éd. D. DUMVILLE, S. KEYNES, Cambridge, depuis 1983.
  • [1]
    Phänomenologie des Geistes, Bamberg–Würzburg, 1807.
  1. Bas VAN BAVEL, Manors and Markets. Economy and Society in the Low Countries, 500–1600, Oxford, Oxford U.P., 2010 ; 1 vol. in-8o, XIV–492 p. ISBN : 978-0-19- 927866-4. Prix : GBP 75.
  2. Les lais bretons moyen-anglais, éd. Colette STÉVANOVITCH, Anne MATHIEU, Turnhout, Brepols, 2010 ; 1 vol. in-8o, 503 p. (Textes vernaculaires du Moyen Âge, 9). ISBN : 978- 2-503-52806-9. Prix : € 70,00.
  3. From al-Andalus to Khurasan. Documents from the Medieval Muslim World, éd. Petra M. SIJPESTEIJN, Lennart SUNDELIN, Sofia TORALLAS TOVAR, Amalia ZOMEÑO, Leyde–Boston, Brill, 2007 ; 1 vol. in-8o, XXVIII–252 p. (Islam History and Civilization, 66). ISBN : 978-90-04-15567-1. Prix : € 95,00.
  4. Sami G. MASSOUD, The Chronicles and Annalistic Sources of the Early Mamluk Circassian Period, Leyde–Boston, Brill, 2007 ; 1 vol. in-8o, XIV–477 p. (Islam History and Civilization, 67). ISBN : 978-90-04-15626-5. Prix : € 130,00.
  5. Islands and Cities in Medieval Myth, Literature and History. Papers Delivered at the International Medieval Congress, University of Leeds, in 2005, 2006 and 2007, éd. Andrea GRAFETSTÄTTER, Sieglinde HARTMANN, James OGIER, Francfort– Berlin–Berne–Bruxelles–New York–Oxford–Vienne, Lang, 2011 ; 1 vol. in-8o, 190 p. (Beihefte zur Mediaevistik, 14). ISBN : 978-3-631-61165-4. Prix : € 35,30.
  6. Michelle SWEENEY, Magic in medieval romance, from Chrétien de Troyes to Geoffrey Chaucer, Dublin, Four Courts Press, 2000 ; 1 vol. in-8o, 199 p. ISBN : 978- 1851825363. Prix : USD 70.
  7. Yasmina FOEHR-JANSSENS, La jeune fille et l’amour. Pour une poétique courtoise de l’évasion, Genève, Droz, 2010 ; 1 vol. in-8o, 223 p. (Publ. romanes et françaises, 249). ISBN : 978-2-600-01391-8. Prix : € 37,95.
  8. Aiala Kantzilzrraren leiuna. El linaje del Canciller Ayala, éd. Félix LÓPEZ LÓPEZ DE ULLIBARRI, Álava, Arabako Foru Aldundia–Diputación Foral de Álava, 2007 ; 1 vol. in-8o, 311 p. ISBN : 978-84-7821-681-9. Prix : € 20,00.
  9. Béatrice LEROY, L’Église et l’Espagne au Moyen Âge, Limoges, Pulim, 2009 ; 1 vol. in-8o, 113 p. ISBN : 978-2-84287-483-4. Prix : € 14,00.
  10. La Prise d’Orange, chanson de geste (fin XIIe–début XIIIe siècle), éd. bilingue et trad. Claude LACHET, Paris, Champion, 2010 ; 1 vol., 304 p. (Champion Classiques, Moyen Âge, 31). ISBN : 978-2-7453-2068-1. Prix : € 11,00.
  11. Rosemarie KOSCHE, Studien zur Geschichte der Juden zwischen Rhein und Weser im Mittelalter, Hanovre, Hahnsche Buchhandlung, 2002 ; 1 vol. in-8o, IX–423 p. (Forschungen zur Geschichte der Juden, sér. A, Abhandlungen, 15). ISBN : 978- 3775256247. Prix : € 104,04.
  12. The Troubadour Tensos and Partimens. A Critical Edition, éd. Ruth HARVEY, Linda PATERSON, Anna RADAELLI, Claudio FRANCHI, Walter MELIGA, Giuseppe NOTO, Zeno VERLATO, Christina ZENI, Woodbridge, D.S. Brewer–Modern Humanities Research Association, 2010 ; 3 vol. in-8o, XLVI–1353 p. (Gallica, 14). ISBN : 9781843841975. Prix : GBP 225.
  13. Laurent FELLER, Paysans et seigneurs au Moyen Âge, VIIIe–XVe siècles, Paris, Armand Colin, 2007 ; 1 vol. in-8o, 301 p. (Coll. U). ISBN : 978-2-200-26707-0. Prix : € 26,00.
  14. Annette SEITZ, Das lange Ende der Kreuzfahrerreiche in der Universalchronistik des lateinischen Europa (1187–1291), Husum, Matthiesen Verlag, 2010 ; 1 vol. in- 8o, 313 p. (Historische Studien, 497). ISBN : 978-3-7868-1497-9. Prix : € 49,00.
  15. De la mer du Nord à la Méditerranée. Francia media. Une région au cœur de l’Europe (ca 840–ca 1050), éd. Michèle GAILLARD, Michel MARGUE, Alain DIERKENS, Hérold PETTIAU, Luxembourg, CLUDEM, 2011 ; 1 vol. in-8o, VIII–600 p. (Publications du CLUDEM, 25). ISBN : 978-2919979202. Prix : € 55,00.
  16. Michael STAUNTON, Thomas Becket and his biographers, Woodbridge, Boydell, 2006 ; 1 vol. in-8o, VIII–246 p. (Studies in the History of medieval Religion, 28). ISBN : 9781843832713. Prix : GBP 50 ; USD 80.
  17. Max HARRIS, Sacred Folly. A New History of the Feast of Fools, Ithaca– Londres, Cornell U.P., 2011 ; 1 vol. in-8o, XIV–322 p. ISBN : 978-0-8014-4956-7. Prix : USD 49,95.
  18. Persius-Scholien. Die lateinische Persius-Kommentierung der Traditionen A, D und E, éd. Udo W. SCHOLZ, Claudia WIENER, Ulrich SCHLEGELMILCH, Wiesbaden, Dr. Ludwig Reichert Verlag, 2009 ; 1 vol. in-8o, CXVI–455 p. (Reihe Wissensliteratur im Mittelalter, 46). ISBN : 978-3-89500-631-9. Prix : € 68,00.
  19. HEITO, WALAFRID STRABON, Visio Wettini, éd. et trad. Hermann KNITTEL, 2e éd., Heidelberg, Mattes Verlag, 2004 ; 1 vol. in-8o, 156 p. (Reichenauer Texte und Bilder, 12). ISBN : 978-3868090130. Prix : € 14,80 ; CHF 22,90.
  20. Alain BELTJENS, Quelques précisions sur le berceau de l’Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem, Studi Melitensi, t. 11, Tarente, Centro Studi Melitensi, 2003 ; 1 fasc. in- 8o, 230 p. (p. 7–158). Prix : € 15,00 ; ID., Le récit d’une journée au Grand Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem sous le règne des derniers rois latins ayant résidé à Jérusalem ou le témoignage d’un clerc anonyme conservé dans le manuscrit Clm 4620 de Munich, Bulletin de la Société de l’Histoire et du Patrimoine de l’Ordre de Malte, t. 14, Paris, Société de l’Histoire et du Patrimoine de l’Ordre de Malte, 2004 ; 1 fasc. in-8o, 79 p. ISSN : 1252-9893. Prix : € 10,00.
  21. Eric J. GOLDBERG, Struggle for Empire. Kingship and Conflict under Louis the German, 817–876, Ithaca, Cornell U.P., 2006 ; 1 vol. in-8o, XXI–388 p. (Conjunctions of Religion and Power in Medieval Past). ISBN : 0-8014-3890-X. Prix : USD 47,50 ; GBP 26,95.
  22. Per Bjørn HALVORSEN, Saint Dominique. Du cœur aux frontières de l’Église, Paris, Cerf, 2011 ; 1 vol.in-8o, 368 p. (Histoireàvif). ISBN : 978-2-204-09476-4. Prix : € 30,00.
  23. Kai WITTHINRICH, … si negotio ecclesiae videtur expedire. Die Päpste des Mittelalters zwischen Eherecht und Heiratspolitik. Eine typologische Untersuchung, Husum, Matthiesen Verlag, 2011 ; 1 vol. in-8o, 556 p. + 1 CD-Rom (Historische Studien, 500). ISBN : 978-3-7868-1500-6. Prix : € 69,00.
  24. The Cambridge Companion to Medieval French Literature, éd. Simon GAUNT, Sarah KAY, Cambridge, Cambridge U.P., 2008 ; 1 vol. in-8o, XXII–275 p. ISBN : 978-0-521- 67975-6. Prix : € 17,99.
  25. Heresy and Orthodoxy in Early English Literature, 1350–1680, éd. Eiléan NÍ CHUILLEANÁIN, John FLOOD, Dublin, Four Courts Press, 2010 ; 1 vol. in-8o, 174 p. (Dublin Studies in Medieval and Renaissance Literature). ISBN : 978-1-84682- 226-1. Prix : € 55,00.
  26. Luca PIERDOMINICI, Les Passions du Mot. Études de littérature du XVe siècle, s. l., Aras Edizioni, 2009 ; 1 vol. in-8o, 215 p. (Piccola Biblioteca di Studi Medievali eRinascimenti, 1). ISBN : 978-8896378069. Prix : € 20,00.
  27. Jacques CHOCHEYRAS, Réalité et imaginaire dans le Tristan de Béroul, Paris, Champion, 2011 ; 1 vol. in-8o, 168 p. (Essais sur le Moyen Âge, 49). ISBN : 978-2- 7453-2049-0. Prix : € 40,00.
  28. Sakralität zwischen Antike und Neuzeit, éd. Berndt HAMM, Klaus HERBERS, Heidrun STEIN-KECKS, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 2007 ; 1 vol. in-8o, 294 p. (Beiträge zur Hagiographie, 6). ISBN : 978-3-515-08903-6. Prix : € 42,00.
  29. Le recueil au Moyen Âge. Le Moyen Âge, éd. Yasmina FOEHR-JANSSENS, Olivier COLLET, Turnhout, Brepols, 2010 ; 1 vol. in-8o, 304 p. (Texte, Codex et Contexte, 8). ISBN : 978-2-503-52281-4. Prix : € 59,00 ; Le recueil au Moyen Âge. La fin du Moyen Âge, éd. Tania VAN HEMELRYCK, Stafania MANZANO, Alexandra DIGNEF, Marie-Madeleine DEPROOST, Turnhout, Brepols, 2010 ; 1 vol. in-8o, 384 p. (Texte, Codex et Contexte, 9). ISBN : 978-2-503-52282-1. Prix : € 69,00.
  30. Dietrich W. POECK, Die Herren der Hanse, Francfort–Berlin–Berne–Bruxelles– New York–Oxford–Vienne, Lang, 2010 ; 1 vol. in-8o, 467 p. (Kieler Werkstücke, sér. E, Beiträge zur Sozial- und Wirtschaftsgeschichte, 8). ISBN : 978-3-631-60165-5. Prix : € 91,60.
  31. Heilige – Liturgie – Raum, éd. Dieter R. BAUER, Klaus HERBERS, Hedwig RÖCKELEIN, Felicitas SCHMIEDER, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 2010 ; 1 vol. in-8o, 293 p. (Beiträge zur Hagiographie, 8). ISBN : 978-3-515-09604-1. Prix : € 44,00.
  32. Roberto CIGANDA ELIZONDO, Navarros en Normandía en 1367–1371. Hacia el ocaso de Carlos II en Francia, Pampelune, Eunsa–Ediciones Universidad de Navarra, 2006 ; 1 vol. in-8o, XIV–392 p. ISBN : 84-313-2352-3. Prix : € 22,00.
  33. Pascale DUHAMEL, Polyphonie parisienne et architecture au temps de l’art gothique (1140–1240), Berne–Berlin–Bruxelles–Francfort–New York–Oxford–Vienne, Lang, 2010 ; 1 vol. in-8o, X–266 p. (Varia Musicologica, 14). ISBN : 978-3-03911-613-3. Prix : € 44,50.
  34. Barbara WAHLEN, L’écriture à rebours. Le Roman de Meliadus du XIIIe au XVIIIe siècle, Genève, Droz, 2010 ; 1 vol. in-8o, 516 p. (Publ. romanes et françaises, 252). ISBN : 978- 2-600-01436-6. Prix : € 53,13.
  35. Zrinka STAHULJAK, Virginie GREENE, Sarah KAY, Sharon KINOSHITA, Peggy MCCRACKEN, Thinking through Chrétien de Troyes, Woodbridge, D.S. Brewer, 2011 ; 1 vol. in-8o, VIII–202 p. (Gallica, 19). ISBN : 978-1-84384-254-5. Prix : GBP 50.
  36. Sulamith BRODBECK, Les saints de la cathédrale de Monreale en Sicile. Iconographie, hagiographie et pouvoir royal à la fin du XIIe siècle, Rome, École française de Rome, 2010 ; 1 vol. in-8o, XII–771 p. (Bibliothèque de l’École française de Rome, 432). ISBN : 978-2-7283-0864-4. Prix : € 77,00.
  37. Nouvelles du Moyen Âge, éd. et trad. Nelly LABÈRE, Paris, Gallimard, 2010 ; 1 vol. in-8o, 500 p. (Folio classique, 5130). ISBN : 978-2-07-035875-5. Prix : € 7,30.
  38. The Cambridge Illustrated History of the Middle Ages, t. 2, 950–1250, éd. Robert FOSSIER, trad. Stuart AIRLIE, Robyn MARSACK, Cambridge, Cambridge U.P., 1997 ; 1 vol. in-8°, XXVI–544 p. ISBN : 978-0521266451. Prix : USD 108,85.
  39. Cordula KROPIK, Reflexionen des Geschichtlichen. Zurliterarischen Konstituierung mittelhochdeutscher Heldenepik, Heidelberg, Universitätsverlag Winter, 2008 ; 1 vol. in-8o, 291 p. (Jenaer Germanistische Forschungen, 24). ISBN : 978-3-8253-5408- 4. Prix : € 54,00.
  40. Federica CENGARLE, Immagine di potere e prassi di governo. La politica feudale di Filippo Maria Visconti, Rome, Viella, 2006 ; 1 vol. in-8o, 207 p. (I Libri di Viella, 57). ISBN : 978-8883341991. Prix : € 20,00.
  41. Gustav A. BECKMANN, Gualter del Hum – Gaiferos – Waltharius, Berlin–New York, De Gruyter, 2010 ; 1 vol. in-8o, X–198 p. (Beihefte zur Zeitschrift für romanische Philologie, 359). ISBN : 978-3-11-023450-3. Prix : € 69,95.
  42. André TISSIER, Recueil de farces (1450–1550), t. 13, Tables, compléments et corrections, index du recueil, Genève, Droz, 2000 ; 1 vol. in-8o, 205 p. (T.L.F., 526). ISBN : 978-2-600-00420-6. Prix : € 32,00.
  43. Land, Power, and Society in Medieval Castile. A Study of Behetría Lordship, éd. Cristina JULAR PÉREZ-ALFARO, Carlos ESTEPA DÍEZ, Turnhout, Brepols, 2009 ; 1 vol. in- 8o, XIV–338 p. (The Medieval Countryside, 3). ISBN : 978-2-503-52623-2. Prix : € 70,00.
  44. Les sièges de Rhodes de l’Antiquité à la période moderne, éd. Nicolas FAUCHERRE, Isabelle PIMOUGUET-PÉDARROS, Rennes, P.U. Rennes, 2010 ; 1 vol. in-8o, 306 p. (Enquêtes & Documents, 40). ISBN : 978-2-7535-1198-9. Prix : € 18,00.
  45. Gerald MORGAN, The Shaping of English Pœtry. Essays on Sir Gauwain and the Green Knight, Langland, Chaucer and Spenser, Oxford–Berne–Berlin–Bruxelles– Francfort–New York–Vienne, Lang, 2010 ; 1 vol. in-8o, XIV–299 p. ISBN : 978-3- 03911-956-1. Prix : € 47,80.
  46. The Story of Wamba. Julian of Toledo’s Historia Wambae regis, éd. et trad. Joaquín MARTÍNEZ PIZARRO, Washington D.C., The Catholic University of America Press, 2005 ; 1 vol. in-8o, XVIII–262 p. ISBN : 978-0813214122. Prix : USD 69,95.
  47. Alain CORBELLARI, Guillaume d’Orange ou la naissance du héros médiéval, Paris, Klincksieck, 2011 ; 1 vol. in-8o, 262 p. (Les grandes figures du Moyen Âge, 4). ISBN : 978-2-252-03796-6. Prix : € 25,00.
  48. Des villes à l’ombre des châteaux. Naissance et essor des agglomérations castrales en France au Moyen Âge. Actes du Colloque de Vitré (16–17 octobre 2008), éd. André CHÉDEVILLE, Daniel PICHOT, Rennes, P.U. Rennes, 2010 ; 1 vol. in-8o, 239 p. (Archéologie & Culture). ISBN : 978-2-7535-1144-6. Prix : € 24,00.
  49. Elke GOEZ, Geschichte Italiens im Mittelalter, Darmstadt, Primus Verlag, 2010 ; 1 vol. in-8o, 288 p. ISBN : 978-3-89678-678-4. Prix : € 29,90.
  50. Memoria e Historia. Utilización política en la Corona de Castilla al final de la Edad Media, éd. Jon Andoni FERNÁNDEZ DE LARREA, José Ramón DÍAZ DE DURANA, Madrid, Sílex, 2010 ; 1 vol.in-8o, 286 p. (Sílex Universidad). ISBN : 978-84-7737-237-0.
  51. Jonathan JARRETT, Rulers and Ruled in Frontier Catalonia, 880–1010. Pathways of Power, Woodbridge, The Royal Historical Society–Boydell, 2010 ; 1 vol. in-8o, XII–208 p. (Studies in History, nlle sér.). ISBN : 9780861933099. Prix : € 90,00.
  52. Ludus Danielis , éd. Marcello SCHEMBRI, trad. Giuseppe ZIZZA, Florence, Olschki, 2003 ; 1 vol. in-8o, XV–103 p. (Historiae Musicae Cultores, 96). ISBN : 978-88-222-5195-4. Prix : € 13,00.
  53. David POTTER, Renaissance France at War. Armies, Culture and Society, ca 1480– 1560, Woodbridge, Boydell, 2008 ; 1 vol. in-8o, XVIII–405 p. (Warfare in History). ISBN : 978-1-84383-405-2. Prix : GBP 60.
  54. Étienne Langton. Prédicateur, bibliste, théologien, éd. Louis-Jacques BATAILLON †, Nicole BÉRIOU, Gilbert DAHAN, Riccardo QUINTO, Turnhout, Brepols, 2010 ; 1 vol. in-8o, 694 p. (Bibliothèque d’histoire culturelle du Moyen Âge, 9). ISBN : 978-2-503-53- 519-7. Prix : € 95,00.
  55. Maghreb–Italie. Des passeurs médiévaux à l’orientalisme moderne (XIIIe–milieu XXe siècle), éd. Benoît GRÉVIN, Rome, École française de Rome, 2011 ; 1 vol. in- 8o, XVI–497 p. (Coll. de l’École française de Rome, 439). ISBN : 978-2-7283-0886-6. Prix : € 60,00.
  56. Raban Maur et son temps, éd. Philippe DEPREUX, Stéphane LEBECQ, Michel J. L. PERRIN, Olivier SZERWINIACK, Turnhout, Brepols, 2011 ; 1 vol. in-8o, 448 p. (Haut Moyen Âge, 9). ISBN : 978-2-503-53379-7. Prix : € 72,00.
  57. Reading the Anglo-Saxon Chronicle. Language, Literature, History, éd. Alice JORGENSEN, Turnhout, Brepols, 2010 ; 1 vol. in-8o, XVI–344 p. (Studies in the Early Middle Ages). ISBN : 978-2-503-52394-1. Prix : € 60,00.
  58. Diener – Herr – Herrschaft ? Hierarchien in Mittelalter und Renaissance, éd. Brigitte BURRICHTER, Laetitia RIMPAU, Heidelberg, Universitätsverlag Winter, 2009 ; 1 vol. in-8o, XIII–250 p. (Studia romanica, 149). ISBN : 978-3-8253-5584-5. Prix : € 32,00.
Mis en ligne sur Cairn.info le 09/05/2012
https://doi.org/10.3917/rma.173.0651
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