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1L’association Cesam migrations santé, implantée à Montpellier depuis le milieu des années 1980, a initialement été reconnue pour sa capacité à prendre en compte les conséquences de la migration et de l’exil sur la santé psychique des personnes.

2Pour cela elle a d’abord mis en place une consultation psychologique menée par des psychologues arabophones puis a diversifié ses actions, essentiellement sur les territoires prioritaires de la politique de la ville.

3Aujourd’hui son projet vise à réduire les inégalités sociales de santé en menant une réflexion et des actions de proximité auprès de publics migrants ou en situation de précarité sociale et économique.

4C’est en 2008 que j’ai rejoint son équipe pour intervenir dans le cadre du dispositif d’accompagnement à la santé en milieu scolaire sur le quartier de la Paillade à Montpellier. A l’ouest de la ville, située en Zone urbaine sensible (Zus), la Paillade et ses nombreuses barres d’immeubles compte environ 16.000 habitants [1]. C’est un ensemble qui s’est construit dans les années soixante lors de différentes vagues d’immigration : les familles d’origines algérienne et marocaine y sont majoritaires mais beaucoup d’autres nationalités y sont représentées. Le parc locatif HLM y est très important (63,1 %), tout comme le chômage (41,6%), la part de familles monoparentales (31,1%) ou encore le nombre de bénéficiaires de la couverture maladie universelle complémentaire (37,6%). Les habitants connaissent des conditions d’existence précaires mais les différentes formes d’initiatives locales ont permis de limiter les processus d’exclusion et notamment ceux qui concernent les plus jeunes. Une partie de la communauté gitane de Montpellier est installée dans le quartier, principalement regroupée dans quelques tours. On constate que le regroupement spatial de familles appartenant à la même communauté ou ayant la même origine géographique, qu’il soit une volonté des bailleurs ou des personnes elles-mêmes, a pour conséquence de se reproduire à l’échelle des écoles et vient limiter la mixité [2].

Santé en milieu scolaire

5Le dispositif d’accompagnement à la santé scolaire, expérimenté sur le quartier du Petit-Bard / Pergola à Montpellier quelques années auparavant, s’est étendu à la Paillade en 2007 avec la création d’un nouveau poste : le secteur couvre 6 écoles maternelles, 6 écoles élémentaires et 2 collèges, soit environ 5000 élèves. L’accompagnateur santé est sollicité par les médecins et les infirmiers de l’Éducation nationale — avec qui il partage le secret médical — qui orientent les familles avec lesquelles ils sont en « échec ». L’orientation fait généralement suite à différentes tentatives de collaboration et de communication infructueuses. C’est donc un besoin et une demande institutionnels qui conduisent l’accompagnateur santé à rencontrer une famille qui elle, en revanche, n’est pas toujours en demande d’aide. Toutefois, la libre adhésion des parents est une valeur clef du dispositif et prévient toute forme d’intrusion. Lors de la première rencontre qui a lieu à l’école ou au collège, l’accompagnateur santé s’assure que la famille a bien eu connaissance du dépistage et des recommandations de soins notées dans le carnet de santé de l’enfant après la visite médicale. Il s’attache ensuite, tout au long de l’accompagnement qui prend la forme d’entretiens individuels, à comprendre comment la santé de l’enfant est perçue et ce que représente la maladie pour la famille : quels sont les freins qui ont rendu impossibles la mise en place et le déroulement des soins ? Pour certaines familles, c’est une difficulté administrative ou liée à l’accès aux droits qui fait blocage, telle l’absence de couverture maladie complémentaire, la difficulté à monter un dossier de prise en charge, etc… Pour d’autres, le frein relève beaucoup plus de l’« humain » : cela peut être le déni de la pathologie de l’enfant, l’adhésion insuffisante au système de soins par manque de confiance, etc. Lorsque la relation établie permet d’avancer sur ces questions et éventuellement de mettre en place des moyens d’aide concrets, vient le temps de réenclencher la mise en œuvre des soins, toujours de façon accompagnée. La finalité de l’accompagnement étant de placer les parents au centre des décisions concernant leurs enfants, il s’agit essentiellement de leur rendre une autonomie que la perte de confiance leur a généralement confisquée, la migration ayant entraîné une perte importante des repères intra-familiaux. La mesure d’accompagnement santé, qui peut durer plusieurs mois, s’achève lorsque les parents ont compris la nature et les enjeux liés au problème de santé rencontré par l’enfant et qu’ils ont acquis les moyens de faire des choix par rapport à cela. Ce qui fait la rareté et la valeur d’un dispositif comme celui-là, c’est la souplesse de son cadre qui est constitutive de ses principes d’actions : les parents n’y sont soumis à aucune injonction, les entretiens peuvent se dérouler n’importe où (dans un bureau, à l’école, à l’hôpital, sur un banc…), à une fréquence et pour une durée librement définies. Assez éloignées du diktat du chiffre et du ratio, les applications de cette relative indépendance nous ont permis de construire des « modalités d’actions » qui s’apparentent en différents points à celles de ce que l’on nomme « l’accueil inconditionnel ». Que faire de cette liberté ? Peut-être prendre le temps de la rencontre pour connaître ces familles et reconnaître ces femmes et ces hommes qui viennent d’ailleurs autrement qu’à travers le prisme du manque. Il s’agit de comprendre le sens de leurs comportements et de leurs choix avant de les juger et d’imaginer qu’ils sont en « difficulté », qu’ils ne « comprennent pas », qu’ils ont d’« autres priorités » ou encore qu’ils « font preuve de négligence ».

6On peut alors considérer différemment les choses et prendre la mesure d’une expérience commune à la majorité des parents accompagnés : celle de la migration. C’est une porte d’entrée qui nous mène à la compréhension et par laquelle on peut approcher un élément majeur de la santé et de la maladie : les croyances qui s’y rapportent et les comportements qui en découlent.

La maladie comme métaphore de la croyance

7Lorsque les familles sont orientées vers le dispositif, nous n’avons qu’une connaissance partielle des freins qu’elles rencontrent dans la mise en place des soins. Bien souvent, le professionnel de santé met en avant un ensemble de problèmes administratifs, sociaux, éducatifs ou a l’impression que la famille ne comprend pas ce qu’on lui demande. En prenant le temps d’écouter ce que les parents ont à dire, on s’aperçoit quelques fois que ces difficultés sont devenues un « prêt à penser » : en s’en drapant, les familles protègent ce qu’elles ne souhaitent pas dévoiler. La dimension anxiogène de l’inconnu explique aussi pourquoi les professionnels n’investissent pas plus certaines zones laissées dans l’ombre, qui pourtant permettraient d’aller au-delà de l’apparent.

8Lorsque le médecin scolaire m’oriente Younes, il m’explique que c’est un enfant qui, malgré son maintien en classe de CP, ne « décolle pas » dans ses apprentissages ; il ne sait toujours pas lire et écrit seulement quelques lettres de son prénom. Le psychologue scolaire lui a fait passer des tests mais les résultats, plutôt dysharmoniques, se sont avérés difficilement interprétables. L’évaluation du quotient intellectuel ne permet pas de parler de déficience bien que les difficultés persistantes de Younes risquent de le conduire à quitter le circuit traditionnel pour intégrer une Classe d’intégration scolaire (Clis) de type 1, c’est-à-dire adaptée à la déficience intellectuelle. Pour y voir plus clair, le médecin a proposé que l’enfant effectue un bilan neurologique et soit vu en consultation pédopsychiatrique mais il a eu beaucoup de mal à communiquer avec les parents. Les mois s’écoulant sans qu’aucune démarche ne soit engagée, il a pensé que l’accompagnement santé pourrait peut être faire avancer la situation.

9Après plusieurs rendez-vous ratés et de nombreux coups de téléphone, je me suis posté devant le portail de l’école et j’ai enfin rencontré la mère de Younes. Ce coup-ci, la stratégie mise en place avec le directeur a fonctionné. Ce dernier me présenta à la jeune mère qui repartit aussitôt en courant. Elle revint un peu plus tard accompagnée de ses deux autres enfants et de la grand-mère. Nous nous sommes installés ensemble dans la seule pièce disponible de l’école, un genre de cagibi qui servait de placard à ballons. Ce n’était que le début du périple : en bruit de fond, les pleurs des deux nourrissons qui avaient certainement faim recouvraient ma voix alors que je tentais vainement d’expliquer aux deux femmes vraisemblablement d’origine berbère, l’intérêt de la mise en place d’un bilan neurologique. L’entretien prit une toute autre tournure lorsque la grand-mère, face au côté cocasse de la situation, se mit à rire nerveusement. Nous avons alors tous ri et surtout nous avons pris le temps de ne pas nous arrêter. Nous avions déjà fourni beaucoup d’efforts et avons convenu que c’était suffisant pour un premier entretien qui, à mon sens, avait pris l’allure d’une véritable rencontre grâce au rire partagé. L’accompagnement a alors pu débuter de façon bringuebalante : la mère de Younes, arrivée en France quatre ans plus tôt, parlait très peu le français, était incapable de respecter l’heure des rendez-vous et avait d’importantes difficultés à comprendre la nature des problèmes rencontrés par son enfant, tant sur le plan des apprentissages que sur le plan médico-psychologique. son mari, connaissant une importante addiction à l’alcool, n’était pas vraiment en mesure de la soutenir dans l’éducation de leurs cinq enfants : c’est pour cette raison que sa mère avait prolongé ses vacances en France pour l’aider dans les tâches quotidiennes.

10C’est en saisissant au vol une phrase lancée au cours d’un entretien (« Younes a le sang chaud ») - que nous avons pu commencer à aborder les éléments clefs liés aux troubles de l’enfant : leur origine supposée, la signification qui leur était attribuée et la place qu’ils conféraient à Younes au sein de la famille. C’est en avançant sur ce plan-là que j’ai compris pourquoi tout ce qui avait été tenté par l’école, et plus particulièrement par le service de médecine scolaire, avait été mis en échec : il y avait deux discours qui ne s’étaient jamais rencontrés, ni même confrontés. s’il fut assez compliqué pour cette mère de m’expliquer dans une langue qui n’était pas la sienne ce qu’elle voulait signifier par « avoir le sang chaud », mon intérêt pour sa parole et la poursuite de ses cours d’alphabétisation ont facilité nos échanges. J’ai alors pu entendre que Younes avait été un nouveau-né post-mature qui, bien avant sa naissance, représentait une crainte importante pour ses parents. A ce moment-là ils habitaient encore au Maroc, en zone rurale. Bien que rien n’était à signaler sur le plan médical, ils pressentaient un risque lié à l’accouchement. Le terme de la grossesse dépassé n’avait fait qu’accroître leur anxiété. Effectivement, l’accouchement fut difficile : la mère de Younes parle d’une perte de sang très importante et décrit un « mélange des sangs ». C’est à partir de là qu’elle désigne son fils comme un enfant au sang chaud. Il semble que dans son discours cette particularité prenne beaucoup de place et explique de nombreux incidents ultérieurs, notamment une hospitalisation au quatrième mois de l’enfant, celui-ci ne s’alimentant quasiment plus. Son mari, présent à certains entretiens, s’exprime peu et confirme les explications de son épouse. Lorsque nous parlons des difficultés actuelles de Younes, le couple les ramène toujours à la naissance difficile au Maroc. Younes est en quelque sorte prisonnier de ce temps-là qui l’assigne à être différent : il est inférieur, carencé et peut mettre en danger ses proches. Sa mère me confiera que selon elle c’est une volonté des esprits alors que son père s’en remettra préférentiellement à son dieu pour expliquer la situation de Younes sous l’angle de la fatalité.

11D’autres situations similaires à celle-ci m’ont été données à entendre.

12Je peux évoquer brièvement la rencontre d’Aïcha, élève de sixième, qui souffrait de plusieurs abcès dentaires et d’une très faible acuité visuelle sans qu’aucune de ces deux affections n’ait donné lieu à une prise en charge médicale. Son père, un marocain installé en France depuis une dizaine d’années, m’expliqua qu’il n’accordait plus sa confiance au système médical français qui ne voulait pas entendre que les problèmes de santé dont je lui parlais étaient dus à la présence de bactéries qui avaient colonisé le tube digestif de tous les membres de sa famille. Cette colonisation, qu’il justifiait en étalant divers comptes rendus d’analyses médicales, aurait été la conséquence de l’infidélité de la mère de ses enfants, dont il s’était récemment séparé. Cette théorie étiologique se déclinait en plusieurs versions ; l’une renvoyait à une contamination des enfants par la mère, elle-même infectée par un partenaire lors de relations extra-conjugales ; l’autre renvoyait plutôt à une punition qui viendrait d’êtres supérieurs — des esprits — rappelant ainsi la transgression d’un interdit. Ce discours l’a conduit à des situations de rupture avec de nombreuses institutions médicales et médico-sociales qui considéraient ses propos comme le symptôme d’un délire systématisé.

13Je citerai enfin la rencontre de plusieurs parents membres des mouvements évangéliques et pentecôtistes et pour la plupart originaires de la communauté gitane. La majorité des familles qui m’avaient été orientées pour d’importants problèmes de surpoids repérés chez des enfants souvent très jeunes était perçue par les médecins et les infirmiers scolaires comme étant rarement atteignables tant il était difficile de les rencontrer et de travailler sur un changement des habitudes alimentaires. L’accompagnement de ces familles montre combien il est utile de se rappeler que le normal et le pathologique sont des entités socialement construites qui, d’une culture à une autre, ne se ressemblent pas. Avec quelques parents nous sommes tout de même arrivés à partager certains constats et à envisager la situation de certains enfants comme potentiellement dangereuse pour leur santé. Certains s’en sont directement remis à leur foi pour espérer la guérison. Il ne s’agissait pas d’aller en consultation chez un spécialiste ou de travailler sur l’alimentation mais plutôt de continuer à croire et d’attendre alors de la « toute-puissance » de Jésus qu’elle permette la guérison de l’enfant.

14Ce qui fait lien entre ces situations, c’est le domaine de la croyance qui apparaît au fur et à mesure que l’on approfondit avec la famille les représentations qu’elle se fait de la maladie de l’enfant. La maladie en tant que désordre bio-physiologique est un changement d’état qui affecte le corps. A travers les difficultés qu’elle entraîne, elle fait problème. L’anthropologie de la santé nous apprend que de tous temps et dans toutes sociétés, il a été nécessaire pour l’Homme d’attribuer à la maladie un sens pour qu’il puisse espérer la maîtriser (cf. Augé et Herzlich, 1998). Les croyances auxquelles elle renvoie ne sont pas l’apanage des sociétés traditionnelles où la magie et la religion représentaient des supports privilégiés d’explications. Le discours scientifique et l’apologie de la rationalité qui règnent dans la société occidentale n’ont pas évacué la dimension sociale de la maladie qui demeure un événement malheureux et qui exige qu’on lui donne du sens : elle n’est jamais purement individuelle, ses causes sont extérieures à l’individu, elle est en somme un objet métaphorique. L’interprétation met généralement en cause l’environnement du malade mais la maladie ne revêt pas seulement sa dimension sociale par la cause qu’on lui attribue mais aussi par le diagnostic, le système thérapeutique et les institutions de prise en charge auxquels elle fait référence. Elle n’est pas qu’une réalité biologique déchiffrée par la médecine, mais fonctionne comme un « signifiant social » qui vient dire quelque chose de notre rapport au social. A ce titre, les situations présentées montrent comment les puissances de l’au-delà (Dieu, les esprits, etc.) sont directement liées à la survenue de la maladie ou aux moyens d’en guérir. L’originalité de ces situations réside dans la capacité des familles, dans le cadre de la relation d’aide, à mettre en mots leur besoin de croire dans un contexte où la prudence est de mise en la matière. mais si l’on ne se risque pas à approcher voire à travailler ces éléments intimes et précieux, l’écueil de ne pas rencontrer l’autre semble inévitable. L’institution médicale est généralement assez peu préparée à prendre en compte l’événement « maladie » dans son ensemble, c’est à dire avec son lot de représentations, de croyances et de rites, religieux ou profanes. Savoir accueillir cette dimension dans le cadre du dispositif d’accompagnement à la santé en milieu scolaire est souvent un moyen de désinhiber la parole et de lever les freins qui font obstacle au bon déroulement des soins et à la communication entre les parents et l’institution médicale.

15Pour éviter la longue liste des méprises et des malentendus entre institutions et migrants, la médiation apparaît comme une approche intéressante, adaptable à différents cadres d’intervention (cf. Halmi, 2004).

Ne pas juger les croyances

16La migration est un évènement qui bouleverse la vie de celui qui en fait l’épreuve. Le mot en lui-même évoque l’ambivalence : entre un départ et une arrivée, entre un avant et un après, entre un ici et un ailleurs.

17On peut envisager la réussite de la migration comme la capacité pour l’homme qui en fait l’expérience à réaliser une synthèse personnelle des éléments culturels acquis au sein de la société dont il est originaire ainsi que ceux issus de la société où il a migré. C’est d’ailleurs en partant de là que l’on pourrait définir l’intégration comme la rencontre entre un individu et d’autres formant un groupe institué qui, de par leurs différences et leurs similitudes, vont s’adapter, se transformer, et former une nouvelle entité que l’on peut qualifier de métisse (Cf. Moro, 2007).

18Le bouleversement que représente la migration peut entraîner pour les migrants et leurs enfants des problématiques spécifiques qui vont venir freiner le processus d’intégration, parallèlement aux carences dont peut faire état la société d’accueil, notamment dans sa capacité à s’adapter aux changements induits par la présence de nouveaux membres en son sein. Ces besoins particuliers nécessitent d’être pris en compte dans un cadre ajusté, c’est le sens de l’approche interculturelle en travail social. Face aux incompréhensions et aux divers problèmes de communication qui peuvent prendre place entre les migrants et les institutions, il s’agit d’utiliser tous les espaces de créativité possibles pour imaginer et mettre en place de nouvelles pratiques, sans cesse repensées, ajustables et construites avec l’aide de ceux à qui elles s’adressent. Dans cette optique, loin d’ignorer les identités d’origine, le travail social permet de développer les potentialités de la culture de chacun et favorise l’ancrage.

19Lors de la rencontre d’une famille dans le cadre de l’accompagnement santé, je commence par me présenter en quelques phrases. Je précise parfois mon âge, le lieu où j’habite, chose que je n’aurais jamais faite auparavant car ça m’aurait semblé aller à l’encontre de la sacro-sainte « bonne distance ». J’ai constaté au contraire que c’est un moyen de rétablir une certaine forme d’égalité entre celui qui bénéficie et peut se protéger derrière le statut de professionnel, et une famille à qui l’on va demander de se livrer. D’ailleurs, l’avantage de rencontrer les familles ci et là, dans le premier local disponible, c’est qu’aucun bureau ne vous sépare. Je demande ensuite aux parents et aux personnes avec qui ils sont venus, de se présenter, de me « dire leur origine ». C’est généralement une surprise de voir comment cette question peut résonner différemment et donner lieu à des réponses très variées. L’origine, c’est un commencement, un début. Et son point de départ, chacun le place où il le souhaite. Ce premier entretien permet l’ouverture à la parole et initie la co-construction d’un lieu où la subjectivité peut s’exprimer. Avant toute chose, nous parlons de l’enfant. Puis nous parcourons le carnet de santé qui révèle souvent une mine d’informations qui dépassent son usage premier : certaines pages ont été arrachées, d’autres partiellement traduites, on y trouve des dessins d’enfants, des tampons de médecins qui suggèrent un déménagement…

20Cette façon d’aborder les familles par leur parcours migratoire et leur culture d’origine m’amène parfois, comme cela a été le cas dans les situations que j’ai présentées, à partager une partie de leurs croyances. Les partager ne signifie pas y adhérer, mais les entendre et parfois demander à en savoir davantage. Approcher leur foi, connaître leurs rites, est avant tout une façon de comprendre comment ils agissent sur les représentations de la maladie et celles du corps et également comment ils influencent directement les comportements en matière de santé.

21C’est en acceptant d’entendre les croyances sans les juger et en respectant les choix et les craintes qui en résultent que l’on peut espérer amener la famille, mais également l’ensemble des intervenants et des institutions, à un changement qui produira des effets positifs sur la santé de l’enfant.

22Cette forme de relation d’aide qui permet d’établir des ponts entre ici et là bas, entre passé et présent, représente essentiellement un travail de médiation. Pour ceux qui s’y engagent, c’est un voyage qui mène parfois loin, pourvu qu’on accepte d’en revenir transformé. Travailler auprès de migrants, c’est s’engager dans un questionnement sur sa propre culture et accepter le renvoi en miroir des différences. Si le concept de médiation fait souvent référence au conflit, dans le champ de l’interculturalité c’est au compromis qu’il renvoie. L’accompagnateur santé se situe entre la famille, les professionnels et les institutions concernés par l’enfant. En reconnaissant chacun dans la place qu’il occupe, il facilite la rencontre et la survenue de nouveaux désirs. Lorsque les liens qui étaient fragilisés et parfois brisés sont raccommodés, il accompagne le rétablissement de la parole et veille à ce qu’un projet pour l’enfant puisse être pensé par l’ensemble des partenaires, en transférant progressivement sa fonction de « chef d’orchestre » aux parents. Pour cela, il faut que chacun accepte de réfléchir sur soi et soit prêt au changement. Alors, l’accompagnateur santé permet l’émergence d’un compromis. Après avoir identifié les zones où s’entrechoquent différentes conceptions du monde (éducation, santé, rôles parentaux…), il rétablit du lien entre ces différentes logiques. Cette reliance permet de donner une cohérence à deux mondes, à deux cultures qui s’entremêlent. Alors l’institution peut faire preuve de souplesse et s’adapter à des manières d’être et de faire qu’elle ne soupçonnait pas, tout autant que le migrant dont la parole est entendue, gagne en confiance et devient capable de dépasser ses crispations et ses habitudes. Cette « négociation », qui dans le cadre de ma pratique doit conduire à l’accès aux soins de l’enfant, favorise le gain d’autonomie des familles qui ne prennent plus seulement en compte leurs désirs mais les contraintes liées à la vie en société. A ce titre, c’est un pas de plus sur le chemin de l’intégration.

Du cultuel au culturel

23Oser parler le phénomène religieux jusqu’à venir questionner ses fondements, ses rites et ses contradictions est une tâche qui se révèle assez difficile dans nos pratiques. La neutralité bienveillante, la non-implication ou encore la bonne distance sont autant de concepts qui peuvent faire le lit d’une certaine forme de froideur qui inhibe la parole et l’affect [3]. Pourtant, on l’a vu, la croyance et les rites qui en découlent sont à l’origine de nombreux comportements sur lesquels le travail social entend agir.

24Pourquoi est-il donc si difficile de les approcher ? La pratique de la laïcité ne consiste pas à ignorer le fait religieux mais au contraire à le prendre en compte, à le reconnaître. Pour les migrants, l’intégration républicaine consiste alors en une reconnaissance de leurs traditions, de leurs pratiques, de leurs visions du monde, pourvu qu’elles respectent le droit national. Contrairement à une légitimité politique qui appellerait une reconnaissance juridique, la reconnaissance d’une légitimité culturelle est le préalable à l’intégration des cultures particulières dans la culture commune dont elles deviennent des composantes. Il ne faut donc pas reléguer les religions dans le domaine du cultuel mais les percevoir comme faisant partie du culturel.

25A ce titre, l’approche interculturelle dans le travail social ne peut faire l’économie d’un travail sur la croyance : celle du migrant, mais aussi celle du professionnel. Car, qu’il soit croyant ou non, l’intervenant baigne dans une culture qui de toute évidence est influencée par des croyances, ne serait-ce qu’à travers les traces laissées dans l’histoire des institutions. Mes croyances à propos de la spiritualité du sujet, la manière dont j’interprète ses propres interprétations de la maladie sont autant d’éléments dont il faut tenir compte. Sinon, nous tombons dans l’écueil de la stigmatisation et du contrôle idéologique, l’intervention sociale étant réduite à un outil d’abrasion des différences culturelles au profit d’une culture dominante qui, d’ailleurs, laisse de moins en moins de place au verbe croire.

Notes

  • [*]
    V. Tournier est travailleur social à Montpellier (34). Il prépare un master d’études psychanalytiques (Montpellier III). Mail : tournier_vincent@yahoo.fr
  • [1]
    L’ensemble des données chiffrées concernant le quartier est issu de l’Insee (1999) et de la Cnam (2006)
  • [2]
    sur la question de la mixité à l’école, voir le film documentaire « scolarisation, éducation et familles gitanes des quartiers populaires de Perpignan », réalisé par C. Coello en 2006.
  • [3]
    Sur la prise en compte de l’affect dans les sciences sociales et l’apport de la psychanalyse, voir Favret-Saada, 2009, chapitre 6.
Français

Résumé

A travers le témoignage d’une expérience dans le champ de l’accompagnement aux soins, la question épineuse de la croyance est incontournable dans le cadre de la relation d’aide. Plus qu’à une simple prise en compte, elle invite à la réflexivité.

Mots-clés

  • accompagnement
  • croyance
  • interculturalité
  • santé

Bibliographie

  • Augé M. et Herzlich C. (Dir.), Le sens du mal, Paris : Éditions des archives contemporaines, 1998
  • Dewitte P., Deux siècles d’immigration en France, Paris : La documentation française, 2003
  • Favret-Saada J., Désorceler, Paris : Editions de l’Olivier, 2009
  • Kristeva J., Etrangers à nous-mêmes, Paris : Gallimard, 1991
  • Laplantine F., Ethnopsychiatrie psychanalytique, Paris : Beauchesne, 2007
  • Moro M-R., Enfants d’ici venus d’ailleurs, Paris : Hachette Littératures, 2007
  • Rivière C., Socio-anthropologie des religions, Paris : Armand Colin, 2008
  • Salmi H., Ethnopsychiatrie. Cultures et thérapies, Paris : Vuibert, 2004
  • Prieur E., Jovelin E. et Blanc M. (dir.), Travail social et immigration. Interculturalité et pratiques professionnelles, Paris : L’Harmattan, 2007
  • Verbrunt G., La question interculturelle dans le travail social, Paris : La découverte, 2004
Vincent Tournier [*]
  • [*]
    V. Tournier est travailleur social à Montpellier (34). Il prépare un master d’études psychanalytiques (Montpellier III). Mail : tournier_vincent@yahoo.fr
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/12/2011
https://doi.org/10.3917/graph.032.0042
Pour citer cet article
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