CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Force est de constater que nos démocraties occidentales dans leur évolution n’ont pas mis fin à la misère. Elles se sont laissées entraîner par les groupes de populations les plus cultivées, les plus puissantes, laissant sur le bord de la route les groupes les plus faibles ne pouvant accrocher les combats contre les injustices sociales menés par les travailleurs organisés.

Héritiers d’une histoire

2Déjà, en 1789, lors de la Révolution française, un homme, Dufourny de Villiers, dénonça le fait que les pauvres n’aient pas droit à la parole, qu’ils ne soient pas convoqués aux États Généraux comme le Clergé, la Noblesse et le Tiers Etat. Il lança « Les cahiers de doléances du Quatrième Ordre : celui des pauvres journaliers, des infirmes, des indigents » (Dufourny de Villiers, 1967 [1789]). Cet homme posait déjà la question de la représentation politique des pauvres (De Vos van Steenwijk, 1986 ; Bossan, 1991 ; Rémond, 1991). C’est en référence aux « Cahiers du Quatrième Ordre » que se forgea le terme de « Quart Monde ».

3Les pauvres étaient perçus dans l’histoire comme des mendiants, un résidu de la société, des individus dangereux, des gens ignorants et vicieux et on ira jusqu’à moraliser les pauvres en les classant en « bons pauvres » et « mauvais pauvres » (Bertaux, 1994 ; Castel, 1996 ; Paugam, 1996).

4Avec la fin des idéologies collectives, l’idéal dominant est devenu l’épanouissement de chaque individu, la réussite de sa propre vie. La réussite humaine se juge à la mesure de la réussite matérielle visible. Le pauvre est perçu comme marqué de déficiences. Il se caractérise par le manque d’argent, de nourriture, de logement convenable, d’instruction, de participation à la vie publique.

5La réponse de la société se généralise en action caritative. D’origine confessionnelle, la charité devient publique, elle s’institutionnalise, encouragée par les pouvoirs publics.

Une nouvelle approche de la grande pauvreté

6Durant les années 1970, une prise de conscience nouvelle se fait jour, notamment grâce à un homme venu du monde de la misère, Joseph Wresinski. Wresinski a fondé la création du Mouvement atd Quart Monde, en 1957, sur le fait que les pauvres doivent être acteurs de leur propre promotion familiale, sociale, économique et culturelle en partenariat avec la société. Il ancre son Mouvement sur trois refus : « le refus de la fatalité de la misère, le refus de la culpabilité qui pèse sur ceux qui la subissent, le refus du gâchis spirituel et humain que constitue le fait qu’une société puisse se priver si légèrement de l’expérience de ceux qui vivent dans la misère » (Discours à la Mutualité en 1977, repris dans Wresinski, 1978).

7Un Bureau de recherche sociale qui deviendra l’Institut de Recherche et de Formation aux Relations Humaines est créé pour associer des personnes en situation de pauvreté, des chercheurs et des partenaires à la connaissance. Petit à petit un courant se crée, inversant la tendance, à savoir que les pauvres ont quelque chose d’intéressant et d’utile à faire valoir pour notre société. Des dialogues entre des personnes vivant l’extrême pauvreté et des personnes ayant des responsabilités dans la société s’organisent, donnant naissance en 1972 aux Universités populaires Quart Monde (Ferrand C., 1996 ; Defraigne-Tardieu, 2012) qui créent les conditions pour que des personnes vivant des conditions de misère et d’exclusion deviennent elles-mêmes enseignantes.

8Joseph Wresinski interpelle les chercheurs qui mènent des travaux sur la pauvreté. Il leur fait part d’une double nécessité : « faire place à la connaissance que les très pauvres et les exclus eux-mêmes ont de leur condition de vie et du monde qui la leur impose, la réhabiliter comme unique, indispensable, autonome, complémentaire à toute autre forme de connaissance et l’aider à se développer, et consolider la connaissance que peuvent avoir ceux qui vivent et agissent parmi et avec les plus pauvres » (La pensée des plus pauvres dans une connaissance qui conduise au combat, 1980, repris dans Wresinski, 2007a). Dans une conférence à la Sorbonne, il leur demandera : « Que faites-vous de la connaissance qu’ont les pauvres ? » (Echec à la misère, 1983, repris dans Wresinski, 2007b).

9En 1987, s’appuyant sur vingt années d’actions en terre de misère menées en partenariat avec les politiques publiques, Joseph Wresinski, alors membre du Conseil économique et social, rédige un rapport : « Grande Pauvreté, Précarité économique et sociale ». Pour la première fois, la misère est reconnue comme une violation des droits de l’homme et du citoyen. Désormais, la misère et l’exclusion sont une question de droits et de responsabilité de tous, une question posée à nos démocraties.

Le temps de l’expérimentation

10Le rapport Wresinski au Conseil économique et social pose la question de la participation et du partenariat avec les populations démunies. Il s’appuie sur la conviction éprouvée que les personnes en situation de pauvreté possèdent des connaissances issues de leur vie de résistance à la misère et qu’il est impossible de lutter contre la misère sans les prendre en compte. Il restait à passer de cette conviction à l’expérimentation et à la formalisation d’une démarche scientifique.

Le croisement des savoirs. Quand le Quart Monde et l’Université pensent ensemble

11(Groupe de recherche Quart Monde-Université, 1996-1998)

12Un groupe de recherche-action-formation s’est constitué sous l’égide de l’Institut de recherche et de formation aux relations humaines du Mouvement atd Quart Monde en partenariat avec deux universités, en France et en Belgique. Ce groupe comprenait trois groupes d’acteurs : quinze militants [2] participant aux Universités populaires Quart Monde, représentant le savoir d’expérience vécue ; douze universitaires chercheurs et professeurs de différentes disciplines, représentant le savoir académique ; cinq volontaires permanents [3] d’atd Quart Monde, représentant le savoir d’action. Une équipe pédagogique composée d’un directeur de programme, de deux formateurs universitaires, d’une formatrice d’atd Quart Monde et d’un évaluateur était chargée d’animer le croisement des savoirs. Un conseil scientifique composé d’universitaires franco-belges avait pour mission de donner un avis sur les résultats de la recherche. L’objectif de ce premier programme était la coconstruction de connaissances par le croisement des trois types de savoirs. Le résultat fut la co-écriture de cinq mémoires de recherche, validés par le Conseil scientifique.

13L’innovation consistait à faire travailler à égalité les trois groupes d’acteurs par un croisement de leurs questions, de leurs analyses liées à leurs histoires et postures différentes. La donnée de base est que tous sont co-chercheurs. La réalisation de ce croisement demande du temps, de l’investissement personnel et collectif et une équipe pédagogique mixte régulatrice, très attentive, capable d’anticiper et de s’adapter.

14Des outils ont été essentiels pour permettre aux acteurs d’entrer dans la compréhension les uns des autres en vue de co-constuire. Le moyen principal a été l’enregistrement systématique de toutes les séances de croisement, le relevé des enregistrements, leur relecture par les acteurs pour la compréhension et les réactions.

15Co-construire la question de recherche liée aux préoccupations des trois groupes d’acteurs est une première étape. Nous ne sommes pas dans un schéma où ce sont les universitaires seuls qui formulent les questions à partir de leurs références et préoccupations. Nous sommes dans une recherche où les questions, les problématiques sont construites dans une interaction. Les questions issues de l’expérience vécue poussent les autres acteurs à formuler de nouvelles problématiques. Cela remet en cause un certain discours dominant qui confisque la pensée issue de l’expérience vécue et qui force à adopter certains comportements pour correspondre aux attentes créées (Sylvestre, 2012).

16Pour traiter chaque question de recherche, le groupe devait collecter des données : textes universitaires, interviews de personnes vivant dans la pauvreté, récits d’action… Tous ces matériaux ont été analysés en croisement. Enfin, à l’aide des enregistrements il a fallu méthodiquement procéder à une écriture commune respectant les points de vue et parfois les visions différentes. Trop longtemps l’écriture a été de fait confisquée aux personnes vivant la grande pauvreté, laissant aux experts plus instruits le soin d’écrire à leur place. Les mots ne sont pas les mêmes, le sens des mots n’est pas le même, des contre-sens sont très facilement faits. L’écriture personnelle est au cœur du croisement des savoirs. L’écriture, même phonétique, est un outil qui aide celui qui tient le stylo à préciser sa pensée. De leur côté, les chercheurs universitaires devaient s’efforcer de proposer une écriture scientifique lisible par tous. Un véritable défi pour les uns et les autres ! Les conditions étaient maximales pour que ce défi soit relevé (Groupe de recherche Quart Monde-Université, 1999, 24-30).

Citoyenneté : représentation, grande pauvreté

17Une discussion serrée a lieu entre les trois groupes d’acteurs sur le thème de la citoyenneté, concept donnant lieu à des points de vue différents. Pour les uns la citoyenneté, la démocratie, les droits de l’homme sont indissociables, pour les autres le mot citoyenneté est inconnu ou incompréhensible car il ne recouvre aucune réalité vécue. Les échanges se précisent autour du thème de la représentation à partir du questionnement des militants : qui parle ou peut parler au nom des pauvres ? Quels sont les critères de la représentation des pauvres ? Les universitaires soutiennent que si la représentation est bien pensée, elle donnera la représentation aux pauvres. De même, il est courant d’entendre dire que si l’école est bien pensée, tous les enfants apprendront ; si le système de soins est bien pensé, tous en bénéficieront ; si la croissance revient, les pauvres sortiront de la misère… L’expérience vécue par les personnes en situation de pauvreté donne un avis différent. Il faut partir de la situation de ceux qui sont les plus en difficulté pour repenser le système général. Confrontation des logiques. Dans ce groupe de recherche sur la citoyenneté, les militants pensent que si les pauvres sont effectivement représentés, cela améliorera la représentation en général et tous les citoyens en bénéficieront. Après croisement argumenté des différents points de vue, le groupe se met d’accord sur la formulation de la problématique : la question de la représentation des pauvres et la démocratie. L’hypothèse formulée est la suivante : la représentation, c’est rendre présente la question des absents.

18Lors de leurs travaux, ils croisent leurs analyses sur un texte d’Hannah Arendt : « La première perte que “les sans-droits” ont subie a été la perte de leur résidence, ce qui voulait dire la perte de toute la trame sociale dans laquelle ils étaient nés et dans laquelle ils s’étaient aménagé une place distincte du monde. […] Le grand malheur des sans-droits […] est d’avoir cessé d’appartenir à une communauté tout court. » (Arendt, 1982) L’appartenance à une communauté pour être reconnu comme sujet de droits, donc citoyen, fait alors débat au sein du groupe de recherche. Les personnes en situation de pauvreté travaillent ce texte à partir d’exemples concrets de vie de misère. L’une d’elles explique comment, en Belgique, une personne arrêtée pour vagabondage, parce que vivant à la rue, s’est vue reconnaître à sa sortie de prison des droits qu’elle n’avait pas auparavant, notamment en matière de logement et de prestations sociales. Son analyse est de dire : la prison a fonctionné comme une communauté. Analyse et constat difficilement acceptables dans les schémas universitaires. Qui définit la communauté ? Quels en sont les critères ? L’effectivité des droits civils et politiques, économiques et sociaux est-elle dépendante de la reconnaissance de l’appartenance d’un individu à une communauté ? Qu’advient-il alors des personnes exclues et isolées ? Quelle est leur représentation politique ?

19Un autre questionnement est apporté dans ce groupe par une personne ayant vécu la misère. Elle dit son besoin de trouver des ressemblances avec d’autres personnes. C’est parce l’autre est mon semblable que je peux m’intéresser à ses différences comme il peut s’intéresser aux miennes. Mettre la différence en premier plan mène à l’inégalité. Les personnes en situation de pauvreté sont déterminées sur ce point : ce sont les conditions de vie qui sont différentes, mais les personnes humaines sont les mêmes. Cet apport est fondamental dans la lutte contre la misère car il signifie la recherche de la mise en œuvre de droits communs et non de droits spécifiques pour les pauvres. Dans le cadre de la citoyenneté, cela se traduit par une représentation politique commune (Rémond, 1991).

20Mais dans l’histoire et dans l’actualité, force est de constater que ce sont les nonpauvres qui ont parlé et qui continuent de parler au nom des pauvres. C’est sans doute une raison qui explique que la misère soit toujours là. Pourtant l’expérience de la misère apprend des savoirs, une sensibilité qui donne de la force à la représentation. « La non-reconnaissance des savoirs d’expérience fait partie des inégalités sociales et constitue une obstruction de connaissances et de pratiques dans ce champ. » (cremis[4], 2013) Cette analyse rejoint notre expérience. La lutte contre la misère est l’intérêt commun de tous les citoyens. Notre recherche sur la citoyenneté et la grande pauvreté a démontré l’importance que des personnes très pauvres puissent participer à la représentation de tous en se formant pour cela.

21Le chemin de l’intérêt commun passe par la reconnaissance des personnes vivant la pauvreté et l’exclusion comme des êtres pensant à partir de leur expérience de vie. Ils ont une perception de ce qui est juste et de ce qui ne l’est pas, du regard qui est porté sur eux, de l’humiliation subie, de la discrimination à cause de leurs conditions de vie. Ce savoir-là croisé avec les savoirs d’autres groupes socioculturels est indispensable à la démocratie.

Le croisement des pratiques. Quand le Quart Monde et les professionnels se forment ensemble

22(Groupe de recherche-action-formation, 2002)

23La connaissance co-construite a pour objectif de déboucher sur l’action en vue d’abolir la misère par la pleine réalisation des droits fondamentaux par tous, avec tous et pour tous, au nom de l’égale dignité de tout être humain. Dans nos démocraties, de nombreux corps professionnels ont pour mission d’agir avec des personnes en situation de pauvreté, que ce soit au niveau de l’éducation, de la justice, de la police, du logement, de la santé, du travail, etc. Ils construisent et mettent en œuvre des solutions ou des propositions de solutions sur la base d’analyses apprises ou élaborées dans leur cadre professionnel ou institutionnel. Ces solutions, si elles sont construites sans les pauvres, sont presque toujours sans effet durable pour eux.

24Afin de faire évoluer les pratiques d’action de lutte contre la pauvreté et la misère, un deuxième programme intitulé « Quart Monde Partenaire » (2000-2001) est élaboré et réalisé avec des militants issus des Universités populaires Quart Monde, des praticiens professionnels et/ou formateurs dans les différents domaines des droits fondamentaux, animé par une équipe pédagogique et suivi par un conseil d’orientation pour assurer ses applications. Le but de ce deuxième programme est d’étudier les conditions du dialogue entre professionnels et personnes en situation de pauvreté : quels sont les nœuds d’incompréhension, voire de conflit ? Comment envisager la participation dans l’action individuelle et collective ? Cette participation peut-elle aller jusqu’au partenariat ?

25Chacun a son identité propre, un rôle à jouer, un mandat, un pouvoir qui doivent être respectés, que ce soit l’institution, l’administration, le professionnel ou le bénévole, l’élu, le simple citoyen. Chacun appartient à un groupe de pairs sur lequel il s’appuie, auquel il se réfère, avec lequel il peut discuter. Les citoyens peuvent se regrouper dans une association, une maison de quartier, un syndicat, un comité de locataires, un groupe de consommateurs, un groupe culturel. Chacun, avec sa conscience personnelle, les études qu’il a faites, le milieu social dont il est issu, le groupe auquel il appartient, s’est bâti des cadres de références à partir desquels il perçoit les réalités de vie. Le premier travail de la démarche de croisement consiste à prendre conscience de ses propres cadres de références, de ceux des autres, et déjouer ainsi les préjugés, sources de malentendus. Par exemple, il est courant de penser que les personnes vivant la misère ne peuvent se projeter sur du long terme, au niveau d’un projet familial ou professionnel, parce qu’elles vivent des situations chaotiques d’urgence. La réponse est alors d’apporter une aide d’urgence, preuve d’efficacité immédiate. Traiter l’urgence sans prendre le temps et les moyens d’entendre et de comprendre les causes, les attentes, les motivations et les besoins profonds est contre-productif dans le monde de la misère. « Deux conceptions opposées de la pauvreté continuent de s’affronter : celle qui y voit un fléau social, dont on peut combattre les effets mais pas les causes ; et celle qui y voit la manifestation d’une injustice sociale qu’il faut combattre à la racine. » (Supiot, 2012) La confrontation des cadres de références, des présupposés, des représentations permet de réajuster l’action et d’interpeller les politiques publiques.

26Les logiques de l’action professionnelle répondent à des normes de plus en plus réglementées, cadrées par des dispositifs de rentabilité budgétaire, d’effectifs, de temps. Ces logiques entrent en conflit avec les logiques déployées dans le monde de la misère, où les relations sont prioritaires pour établir la confiance, où la peur de perdre le peu de sécurité établie conduit à des comportements de fuite, d’apparente soumission ou de révolte. Tout le travail de croisement consiste à comprendre ces différentes logiques et chercher les moyens de créer des logiques de coopération pour améliorer les interactions basées sur un partenariat entre les différents acteurs sociaux.

27L’évaluation du croisement des pratiques a mis en valeur les conditions et les apprentissages réciproques nécessaires pour une co-formation : les apprentissages méthodologiques et réflexifs de soi et sur soi (Brun, 2002). Ces apprentissages renvoient aux compétences des uns et des autres.

La démocratie en question

28L’accès de tous au savoir académique est une exigence démocratique. Pour autant cet accès s’accompagne de l’exigence civique de prendre en compte les autres formes de savoirs en les mettant en réciprocité (Bouchet, 2000). « La démocratisation du savoir ne saurait se limiter à l’accès des plus défavorisés à la culture dominante, mais elle implique leur participation, en tant qu’experts irremplaçables de leur vécu, à la production des savoirs. À défaut, sur le plan des pouvoirs, la démocratie participative risque de n’être qu’un leurre. » (Delmas-Marty, 2007). Le croisement des savoirs et des pratiques avec des personnes en situation de pauvreté pousse au croisement des pouvoirs et des volontés (Ferrand, C. 2008). Le pouvoir d’agir est défini comme « possibilité concrète pour des personnes ou des collectivités d’exercer un plus grand contrôle sur ce qui est important pour elles, leurs proches ou la collectivité à laquelle ils s’identifient » (Le Bossé, 2012).

29La démocratie souffre d’un déficit de participation des catégories populaires lié au déficit de leur représentation. La stratégie de la démocratie participative vise à démultiplier les structures de participation, comme les assemblées de quartier, les conseils de quartier, d’usagers, les groupes de parole, les procédures de concertation… Mais ces dispositifs ont des limites : ce sont des dispositifs d’expression des citoyens mais aussi des dispositifs de gestion des publics concernés qui peuvent jouer un rôle de contrôle, avec leurs pièges, leurs freins malgré les espoirs qu’ils suscitent. Parfois un rapport de forces inégalitaires s’installe entre pouvoirs publics et citoyens (Blondiaux, 2008). Des initiatives sont prises pour renforcer les capacités collectives des groupes de façon autonome par rapport aux institutions, et celles des lieux où des personnes construisent leur identité collective pour devenir une force de propositions (Carrel, 2013).

30Les conditions du croisement des savoirs et des pratiques définies dans une charte [5] permettent de faire place aux personnes les plus éloignées de la participation dans des groupes de citoyens pour qu’elles puissent s’exprimer individuellement et collectivement, se faire entendre et influer sur les décisions. Parmi ces conditions, notons la construction de l’identité personnelle et sociale dans un va-et-vient entre le milieu d’origine et d’autres appartenances ; l’expérience de participer activement à un groupe dans la reconnaissance réciproque des apports de chacun ; le fait d’être co-acteurs du combat contre la misère en faisant du changement de situation des plus pauvres et du changement social le repère et la mesure de ce que l’on veut gagner ensemble (Mouvement atd Quart Monde, 2011).

31La présence effective de personnes en situation de pauvreté représentant leur groupe d’appartenance, leur préparation à la prise de parole dans les débats publics changent la nature de ces débats car elles recentrent sur les causes des injustices sociales et engagent la solidarité de tous. « Considérer les progrès de la société à l’aune de la qualité de vie du plus démuni et du plus exclu, est la dignité d’une nation fondée sur les droits de l’homme » dit une devise inscrite à l’entrée du Conseil économique, social et environnemental à Paris, en référence à Joseph Wresinski.

32Il reste que, fondamentalement, les pouvoirs publics ont peur de la participation des pauvres, peur de mettre en jeu la décision, craignant d’être dépossédés de leur pouvoir, d’être contestés dans leur légitimité. Ils ont tendance à garder leur pouvoir, ils informent le public de leurs plans, l’invitent à réagir, mais il n’y a pas vraiment de co-construction des choix, des stratégies, des décisions. Comme les milieux populaires sont peu représentés dans les délibérations, à plus forte raison les publics exclus, le rapport de forces est complètement inégalitaire. Face à la persistance de la misère, le rapport de forces doit se conjuguer avec le rapport d’alliances.

33Dans une communication à Madrid lors de journées consacrées à la relation pédagogique à l’université, Gaston Pineau, parlant de l’épistémologie de la transdisciplinarité aux frontières de l’université et des nouveaux mouvements socioprofessionnels en formation, fait référence au Groupe de recherche Quart Monde-Université dont l’objectif, dit-il, est de « produire du savoir commun de lutte contre la grande pauvreté, en croisant trois types de savoirs et de construire une stratégie reproductible de démarche partenariale ou de triple alliance – universitaires, professionnels, acteurs sociaux » (Paul & Pineau, 2005).

Conclusion

34Toute théorie naît de l’expérience et n’est jamais définitive, elle peut toujours être réajustée par une nouvelle expérimentation et évoluer. C’est ce que nous montrons en prolongeant et démultipliant depuis une quinzaine d’années, dans différents pays, ces premières expérimentations de recherche-action-formation par le croisement des savoirs et des pratiques avec des personnes en situation de pauvreté. Si nous prenons le temps et les moyens d’analyser avec elles les mécanismes économiques, sociaux, culturels qui engendrent la misère et l’exclusion, alors il est possible de construire ensemble, en se formant les uns par les autres, une écologie humaine où le vivre ensemble devient le bien commun de tous. C’est la poursuite de cet objectif qui nous pousse à concevoir un projet de laboratoire de recherche sur le croisement des savoirs, en collaboration avec des équipes de chercheurs qui travaillent sur la connaissance de la grande pauvreté. Sur le plan épistémologique, la nature des différents savoirs, la manière de les valider, le croisement des savoirs, posent question, demandent à être fondés par de nouvelles recherches. Ce sont nos nouvelles ambitions pour contribuer à l’émergence de nouveaux rapports sociaux et au développement d’un monde plus juste.

Notes

  • [1]
    Claude Ferrand est volontaire du Mouvement international atd (Agir tous pour la dignité) Quart Monde, coordinateur des programmes européens Quart Monde-Université et Quart Monde Partenaire, animateur du Réseau Wresinski Participation, Croisement des Savoirs. Courriel : franclau.ferrand@wanadoo.fr
  • [2]
    Les « militants » sont des personnes vivant ou ayant vécu la misère, membres d’atd Quart Monde, qui ont décidé de prendre une part active dans ce Mouvement.
  • [3]
    Les « volontaires-permanents » sont des personnes d’origines sociales et professionnelles diverses qui rejoignent le Mouvement atd Quart Monde, acceptent un salaire minimum ainsi que la vie et le travail en équipe.
  • [4]
    Centre de recherche de Montréal sur les inégalités sociales et les discriminations.
  • [5]
    atd Quart Monde, Charte du croisement des savoirs et des pratiques avec des personnes en situation de pauvreté et d’exclusion sociale, 2006, www.croisementdessavoirs.org
Français

La démarche de croisement des savoirs et des pratiques repose sur un a priori éthique et épistémologique : toute personne, même la plus démunie socialement, détient potentiellement les moyens de comprendre et d’interpréter sa propre situation et celle de son environnement. Par le croisement des savoirs et des pratiques, il s’agit d’associer l’effort de construction par chacun de son propre savoir et la co-construction d’un produit commun. La démarche de croisement est une démarche de formation réciproque où chacun est co-chercheur, co-acteur. Assurer les conditions d’un réel croisement des savoirs et des pratiques suppose de croiser aussi les pouvoirs. Le croisement est une pratique active du processus démocratique et de ses exigences.

Mots-clés

  • connaissances
  • pauvreté
  • partenariat
  • représentation
  • coconstruction
  • co-formation
English

Merging knowledge and practice(s) a basis for democracy’s renewal

The project of merging knowledge and practice(s) lies on an ethical and epistemological principle : that each person, even the most socially deprived, potentially holds the means to understand and interpret their own situation and that of their background. The merging of knowledge and practice(s) engages in associating the efforts made by each participant to elaborate on their own knowledge and the co-elaboration of a communal outcome. The project of merging knowledge and practice(s) is one of mutual training in which everyone participates as a co-researcher and co-actor. Ensuring the conditions for a real merging of knowledge and practice(s) also requires the merging of powers. This merging is an active implementation of the democratic process and its requirements.

Keywords

  • knowledge
  • poverty
  • partnership
  • co-elaboration
  • co-training
  • representation

Références bibliographiques

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Claude Ferrand [1]
  • [1]
    Claude Ferrand est volontaire du Mouvement international atd (Agir tous pour la dignité) Quart Monde, coordinateur des programmes européens Quart Monde-Université et Quart Monde Partenaire, animateur du Réseau Wresinski Participation, Croisement des Savoirs. Courriel : franclau.ferrand@wanadoo.fr
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Mis en ligne sur Cairn.info le 11/01/2016
https://doi.org/10.3917/lsdlc.004.0056
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